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lundi 31 août 2026

Critique : "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Ca dure une éternité et un jour c'est fini" de Anne de Marcken


J'ai aimé

 

Titre : Ca dure une éternité et un jour c’est fini 
            (It Lasts For Ever And Then It’s Over)

Auteur : Anne de MARCKEN

Traduction : Baptiste RINNER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français (Les Corps 
                  Conducteurs) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073036209  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un monde où les frontières entre la vie et la mort se sont effacées, une femme sans nom se réveille dans un hôtel délabré. Privée de son bras gauche, cette narratrice est d’un genre particulier, et pour cause : c’est une zombie. Hantée par le souvenir d’une femme aimée jadis, entourée de morts-vivants amnésiques, elle tente de préserver l’éclat de ses souvenirs tandis que la faim – physique comme existentielle – la pousse vers ses propres limites. Guidée par un étrange corbeau, elle décide de se lancer dans un voyage à travers des paysages désolés, pour rejoindre un lieu mystérieux : un bord de mer où elle a autrefois vécu une histoire d’amour. Jusqu’où peut-on aller pour ne pas oublier ? Quand tout s’effrite, que reste-t-il de l’identité, du lien, de l’espoir ? La narratrice devra affronter ses vérités, alors que l’océan l’attend. 
Roman poétique et émouvant, Ça dure une éternité et un jour c’est fini a été la révélation américaine de l’année 2024. Anne de Marcken s’empare d’une figure culte de la pop culture – le zombie – pour en faire une métaphore bouleversante de notre condition humaine et de notre résilience.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Anne de Marcken vit et travaille dans l’État de Washington, aux États-Unis. Son travail a été salué pour son originalité formelle et sa sensibilité poétique. Ça dure une éternité et un jour c’est fini, son premier roman, a été couronné par le Novel Prize et le prix Ursula Le Guin.

 

Avis :

La narratrice est une zombie. Son corps abîmé, ses gestes lourds et sa conscience vacillante forment la réalité immédiate du récit. Elle parcourt un paysage ravagé où les morts-vivants errent comme des silhouettes détraquées. Cette trame, simple et frontale, installe un univers où la vie se délite et où le monde semble se dissoudre.

À mesure que le récit progresse, une autre lecture se fait jour, où la zombification apparaît comme une métaphore de la perte. La narratrice évolue dans une irréalité imprégnée des traces du monde d’avant. Les lieux gardent une vibration ancienne, les objets portent un passé qui continue de peser, et les gestes rejouent une mémoire tenace. Ce goût de deuil et de vide pénètre chaque scène, que la protagoniste traverse comme en flottant, guidée par l’écho de ce qui fut.

Cette errance traduit l'expérience de la petite mort que l’on vit quand l’autre disparaît. La narratrice figure cet état où l’on continue de marcher, une part de soi figée dans un temps révolu. Les indices se multiplient : une sensation taraudante de manque, le souvenir d’une femme aimée qui n’est plus, et un attachement instinctif à un corbeau mort qu’elle garde contre elle à la place du cœur, tel un fragment d’antan qui demeure vivant en son for intérieur. Cet oiseau funèbre incarne le symbole de ce qui survit à la disparition et que l’on porte malgré soi. 

La marche de la narratrice prend alors une dimension intime. En route vers un lieu qu’elle ne nomme pas, son corps mort‑vivant, fidèle à ce qui a compté, reflète une vérité viscérale : elle vit avec une absence qui l’emplit, le décor autour d’elle vidé de sa substance, mais encore traversé par les rémanences du passé. Cette tension crée une atmosphère suspendue entre la vie et la mort, où l’attachement persiste comme une douleur obsédante.

Dans cette progression, le récit s'ancre dans une étrangeté inconfortable, presque malsaine. Les visions macabres se succèdent – corps disloqués, dévorations sanglantes ou scènes de torture dans une tonalité mêlant grotesque et spectral. La lecture est une dérive hallucinée, où tout se corrompt et se défait dans un tourbillon de décomposition et de persistances fantomatiques qui réinvente la thématique du zombie sous une forme sinistrement poétique. Porté par la sensation plutôt que par la narration, le texte se déploie en visions qui surgissent puis se dérobent, sans logique d’enchaînement, dans une pulsation morbide qui transforme la survivance en expérience sensorielle et physique cauchemardesque, n’ayant pour cohérence que son insupportable absurdité. Inclassable, volontiers opaque et glauque, dérangeant, il produit l’effet d’une hypnose trouble, dont on ressort avec la gueule de bois, écœuré et saisi, une trace de fièvre et de vertige sur la peau. Un livre difficile à aimer, rebutant parfois, mais une expérimentation littéraire d'une maîtrise et d'une cohérence impressionnantes, pour dire l'enfer intime du deuil et de la perte. (3,5/5)

 

Citations :

« Mais ton nom n’est pas Carlos, dis-je.  
— Carlos est le nom que j’ai donné à mon nom, dit-il.  
— Tu as l’air d’un Carlos », dis-je.


Il est évident qu’il n’y a pas simplement un début ou une fin. Chaque chose vivante est l’histoire et l’avenir de toutes les choses mortes. Chaque chose morte est l’avenir de toutes les choses vivantes.

 

vendredi 31 juillet 2026

Critique : "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano

 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Rue des boutiques obscures

Auteur : Patrick MODIANO

Parution : Gallimard (Coll. Blanche 1978, 
                   Folio 1982, Quarto 2013)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782070373581  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qui pousse un certain Guy Roland, employé d'une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d'un inconnu, disparu depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années d'amnésie ? Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s'identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro Mc Evoy, les seuls qui pourraient le reconnaître : Hélène Coudreuse, Fredy Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d'autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l'intrusion des âmes errantes dans le roman policier.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt. Il a fait ses études à Annecy et à Paris. Il a publié son premier roman, La place de l’étoile, en 1968. Il a reçu le prix Goncourt en 1978 pour Rue des Boutiques Obscures. Il est l’auteur de plus d’une trentaine de romans, récits et recueils de nouvelles, parmi lesquels Dora Bruder, Un pedigree, Dans le café de la jeunesse perdue, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier et Souvenirs dormants, ainsi que d’entretiens avec Emmanuel Berl, d’un roman illustré par Jean-Jacques Sempé et du scénario de Lacombe Lucien, en collaboration avec Louis Malle. Patrick Modiano a reçu le Grand Prix national des lettres pour l’ensemble de son oeuvre en 1996, ainsi que le prix Nobel de littérature en 2014.

 

Avis :

Couronné trente-six ans plus tard par le prix Nobel de littérature pour son art de la mémoire et son exploration des fantômes laissés par l’Occupation, Patrick Modiano scellait déjà en 1978 une consécration amorcée peu auparavant par le prix de l’Académie française. Cette année-là le couronnait du Goncourt pour Rue des boutiques obscures, roman qui, suivant l’enquête d’un détective privé amnésique, parcourt Paris sur les traces d’identités effacées et de vies laissées en suspens. Reconstituant un passé dispersé à partir de noms, d’adresses et de témoignages incertains, l’auteur y poursuit son travail d’exhumation des traces ténues que l’histoire dépose dans l’anonymat urbain. Ces trouées fugitives dans l’oubli révèlent la texture particulière de son oeuvre : une mémoire aux contours vacillants, hantée, dont l’auscultation lève toujours plus d’ombres que de certitudes.

La retraite de son patron au milieu des années 1960 est ce qui incite Guy Roland à entreprendre la recherche de sa propre identité, effacée dans un accident survenu une quinzaine d’années plus tôt. Sa quête le conduit sur les pas d’un Grec juif de Salonique vivant à Paris sous un nom d’emprunt, entouré d’amis aussi divers qu’une mannequin française, un Anglais de l’île Maurice, une danseuse américaine d’origine russe et un ancien jockey britannique. Mais, de témoignages contradictoires en lieux qui se dérobent et en noms qui se transforment d’une version à l’autre, chaque piste, à peine ouverte, se fragilise aussitôt. Se faufilant entre les ombres floues du passé, l’histoire, qui remonte peu à peu à la période de l’Occupation, semble se réduire en poussière dès qu’on tente de la saisir.

Progressant moins par l’accumulation d’indices que par leur désagrégation au moment même où l’on croit les tenir, l’enquête de Guy Roland ne reconstitue pas tant une vérité qu’elle expose la fragilité des traces, la précarité des récits et l’instabilité des identités. Silhouettes d’autrefois portant chacune un lambeau de passé incertain, les personnages qu’il croise, plutôt que de contribuer à un ensemble cohérent, dessinent un champ de résonances où les versions se superposent sans jamais se confirmer. Il n’est pas jusqu’à la temporalité de la narration qui ne se trouble, les années 1930, l’Occupation, l’après-guerre et les années 1960 coexistant au lieu de s’enchaîner dans une mémoire qui, dans sa sélection, n’a que faire de la chronologie. Paris apparaît ainsi comme un puzzle de lieux stratifiés, qui ne renvoient plus à une époque précise mais, d’adresses anciennes en noms effacés, à une série de persistances enchevêtrées et brumeuses. Faute de restituer le passé, cette géographie cryptique, parcourue par Roland comme un palimpseste, n’en rétrocède que des résidus, le récit progressant alors plus par déperdition que par découverte. Ainsi abordé, hier ne se reconstruit pas, mais se désagrège, ne laissant dans la mémoire que quelques particules fugitives – les derniers photons d’une lumière ancienne, affaiblie par le temps et dont la présence, à peine perceptible, suffit pourtant à maintenir l’ombre d’une histoire.

À cette logique d’effacement répond l’amnésie du narrateur comme principe de construction du récit, la perception lacunaire de Roland conditionnant la syntaxe même du texte, ses avancées latérales et ses reprises discrètes. Guère plus que suggérée, l’Occupation est une zone grise, tissée de disparitions, d’emprunts d’identités et de non-dits, qui, soulignant ce que « chercher » veut dire dans un monde dont les vestiges sont minés, soulève les questions du témoignage et de la responsabilité. Dans ce contexte, les noms, adresses et patronymes, multipliés ou altérés, participent d’une poétique de la nomination où chaque variation signale un déplacement de sens et met en évidence la fragilité de la mémoire, tandis que la sobriété stylistique, avec ses ellipses, ses suggestions et son absence de résolution, s’accorde à l’incertitude explorée et à la survivance minimale du passé quand les archives manquent et que les témoins se dérobent.

Rue des boutiques obscures se déploie à rebours des romans d’énigme, chaque révélation ne faisant qu’agrandir l’ombre et l’incertitude dans une enquête vouée à l’irrésolution. En même temps que l’amnésie du narrateur organise cette progression erratique en fonction des manques plutôt que des avancées, l’Occupation, planant sur le récit tel un spectre invisible, apparaît comme le foyer d’un brouillage dont les répercussions continuent de déformer le présent. Emblématique de l’atmosphère modianesque, l’écriture elliptique et suggestive enveloppe lieux et personnages d’une lumière en clair-obscur et, entre mémoire lacunaire et opacité historique, condense cette perception du passé qui traverse l’ensemble des romans de l’auteur : une force aux résurgences imprévisibles, dont le halo diffus et mouvant aimante les existences sans jamais se laisser fixer. (4/5)

 

Citations :

Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu’il appelait l’« homme des plages ». Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l’arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu’un jour il avait disparu des photographies. Je n’osais pas le dire à Hutte mais j’ai cru que l’« homme des plages » c’était moi. D’ailleurs je ne l’aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu’au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable – je cite ses propre termes – ne garde que quelques secondes l’empreinte de nos pas ».


Je crois qu’on entend encore dans les entrées d’immeubles l’écho des pas de ceux qui avaient l’habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu. Quelque chose continue de vibrer après leur passage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l’on capte si l’on est attentif. Au fond, je n’avais peut-être jamais été ce Pedro McEvoy, je n’étais rien, mais des ondes me traversaient, tantôt lointaines, tantôt plus fortes et tous ces échos épars qui flottaient dans l’air se cristallisaient et c’était moi.


J’avais marché jusqu’à la fenêtre et je regardais, en contrebas, les rails du funiculaire de Montmartre, les jardins du Sacré-Cœur et plus loin, tout Paris, avec ses lumières, ses toits, ses ombres. Dans ce dédale de rues et de boulevards, nous nous étions rencontrés un jour, Denise Coudreuse et moi. Itinéraires qui se croisent, parmi ceux que suivent des milliers et des milliers de gens à travers Paris, comme mille et mille petites boules d’un gigantesque billard électrique, qui se cognent parfois l’une à l’autre. Et de cela, il ne restait rien, pas même la traînée lumineuse que fait le passage d’une luciole.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 19 juin 2026

Critique : "Les coeurs sont faits pour être brisés" de Tatiana de Rosnay | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les coeurs sont faits pour être brisés" de Tatiana de Rosnay


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les coeurs sont faits pour être brisés

Auteur : Tatiana de ROSNAY

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782226504555  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Prix Lübeck 2026.
Un matin, l’annonce de la mort prématurée de Marlo von Graf fait le tour du monde. La célèbre romancière lègue son dernier manuscrit à Audrey, une ancienne rivale, aujourd’hui libraire. Ce texte, qui retrace l’histoire d’un triangle amoureux, confronte soudain Audrey à son premier amour. C’était il y a trente ans…
De Londres aux rives du lac d’Annecy en passant par le Paris d’Oscar Wilde, autour de ces deux femmes aussi opposées que la lune et le soleil, Tatiana de Rosnay tisse un suspense amoureux envoûtant sur la jalousie, la rédemption et la frontière trouble entre réalité et fiction.
Faut-il toujours croire ce que racontent les écrivains ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tatiana de Rosnay est l’auteure d’une vingtaine de livres dont Elle s’appelait Sarah, Manderley forever, Poussière blonde, traduits en trente langues et à l’origine de nombreuses adaptations cinématographiques.

 

Avis :

Avec pour titre un emprunt à Oscar Wilde, ce roman s’inscrit d’emblée dans une filiation que Tatiana de Rosnay revendique ouvertement. Véritable clé de lecture, cette référence éclaire un récit où, à mesure que vulnérabilité affective et failles intérieures s’entrelacent, la frontière entre réalité et fiction dans l’acte même de créer se brouille toujours davantage. Avec un art consommé de l’intrigue, l’auteur explore comment les blessures personnelles nourrissent l’imaginaire romanesque et alimentent une narration qui, entre sincérité émotionnelle et construction littéraire, joue subtilement de l’ambiguïté.

Cette trame où la vie privée se mêle à l’écriture met en scène deux femmes à l'opposé l'une de l'autre : Audrey, libraire discrète établie à Londres, hantée par un premier amour jamais vraiment refermé ; et Marlo von Graf, romancière à succès dont la noyade soudaine dans le lac d'Annecy agit comme un détonateur narratif. Le legs inattendu du dernier manuscrit de Marlo – un texte ravivant un triangle amoureux vieux de trente ans – oblige Audrey à affronter un passé qu’elle croyait enfoui et qui la ramène, entre fiction et réalité historique, dans le Paris d’Oscar Wilde. À travers ce jeu de pistes affectives et littéraires se tisse un lacis de lieux, d’époques et de voix qui donne au récit la profondeur vertigineuse d’un miroir infini,  multipliant les reflets en enfilade dans une véritable mise en abyme narrative.

La romance pourrait sembler convenue si son architecture savamment intriquée, en plus de maintenir un certain suspense, ne dessinait en filigrane une réflexion plus large sur le pouvoir des histoires et la manière dont elles imprègnent ceux qui les écrivent autant que ceux qui les lisent. Tatiana de Rosnay interroge ainsi la part de projection et de réinvention inhérente à tout geste créatif, montrant comment la fiction devient à la fois refuge, révélateur et instrument de reprise de soi. La tension amoureuse sert de levier pour explorer les fragilités des personnages et la façon dont leurs récits intimes se superposent, se contredisent ou s’éclairent mutuellement, dans une atmosphère de clair‑obscur qui n’est pas sans rappeler l’univers de Daphne du Maurier. Jouant sur les échos entre passé et présent, vérité vécue et vérité écrite, l’ouvrage interroge subtilement la fiabilité des voix narratives et la tentation, toujours renouvelée, de remodeler sa propre histoire.

Porté par une intrigue solide et élégante, le roman orchestré autour d’un suspense maîtrisé fait émerger une réflexion plus profonde sur l’écriture, la mémoire et les secrets qui infléchissent les existences. Habilement construit sur un jeu de résonances démultiplié par les hommages littéraires, notamment à Oscar Wilde et à Daphne du Maurier, le récit gagne en densité et en nuances, tissant un dialogue subtil entre héritages littéraires et trajectoires intimes. Il en résulte une oeuvre émouvante sans pathos, où la sensibilité s’exprime avec justesse et où l’art du récit s’allie à la profondeur introspective. (4/5)

 

 

Citations : 

Oscar Wilde. Le professeur nous avait demandé d’écrire sur lui, et il avait été clair lors de ses premiers cours. Il ne nous demandait pas de rédiger un mémoire scolaire et assommant, il insistait là-dessus : c’étaient nos univers, nos imaginaires qui l’intéressaient, pas ce qui s’était réellement passé, pas les faits. Il fallait avant tout nous souvenir que la magie de l’écriture, c’était de se servir de la vérité pour tisser du faux, qui serait le portrait craché du vrai.

La vie n’est qu’un mauvais quart d’heure composé de moments exquis. (Oscar Wilde)

 

lundi 18 mai 2026

Critique : "Le prix" de Arthur Miller | Lectures de Cannetille

 

Couverture de la pièce "Le prix" de Arthur Miller


J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Le prix (The Price)

Auteur : Arthur MILLER

Traduction : Henri ROBILLOT

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1968,
                  en français en 1976,
                  nouvelle traduction (Robert Laffont) 
                  en 2026

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782221285602  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Après le décès de son père, Victor est confronté aux vestiges d'une autre vie : des meubles et vêtements démodés, une harpe dont il peut presque encore entendre la mélodie, et de nombreux autres objets dont il a hâte de se débarrasser. Gregory Salomon pourrait les lui racheter, mais comment fixer le bon prix ? Car ces objets n'ont pas seulement une valeur monétaire, ils sont porteurs de souvenirs, heureux comme douloureux, témoins de choix et de sacrifices que Victor aurait préféré oublier. Mais son frère Walter est bien décidé à les lui rappeler.
Oscillant entre tension et émotion, Le Prix est un drame du quotidien qui questionne ce que valent vraiment les choses –; et les vies.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Barcelone, Mercè Rodoreda (1908-1983) s’y fait remarquer très tôt, mais ses idées républicaines et son engagement la contraignent à un long exil qui la conduira à Paris et à Genève de 1939 à 1975. Malgré l’éloignement, elle s’impose dans la littérature catalane avec deux titres phares, La Place du diamant (1962) et Rue des Camélias (1966) pour lequel elle reçoit la plus haute distinction littéraire, le Prix Sant Jordi. À redécouvrir dans une nouvelle traduction, après le succès du Jardin sur la mer (Zulma, 2025).

 

Avis :

Grand observateur des tensions morales et sociales de l’Amérique du XXᵉ siècle, Arthur Miller, déjà consacré par Mort d’un commis voyageur et Les Sorcières de Salem, publiait en 1968 une œuvre de maturité aujourd’hui rééditée en français. Avec Le Prix, il examine le poids des choix individuels : sous le prétexte d’une réunion familiale autour de meubles à vendre, la pièce explore le coût intime d’une vie, entre renoncements, fidélités blessées et récits que chacun construit pour affronter le passé.

Depuis longtemps éloignés l’un de l’autre, deux frères se retrouvent réunis par la nécessité de vider l’appartement familial après la mort de leur père. Ils sont rejoints par Esther, l’épouse du cadet, partagée entre lucidité et inquiétude, et par Gregory Solomon, un brocanteur vieillissant dont l’ironie distanciée agit comme du sel sur leurs contradictions. Dans ce huis clos où les objets réveillent les souvenirs enfouis, Victor et Walter voient resurgir leurs divergences et des vérités rances qui viennent lézarder les certitudes sur lesquelles ils ont bâti leur existence.

Bien plus que l’action, quasi inexistante, ce sont les échanges verbaux qui constituent le nerf de la pièce, instaurant un véritable champ de bataille moral où chaque réplique, à couteau tiré, met à nu les mécanismes de défense et de justification intime qui structurent les personnages. À mesure que leurs antagonismes se dévoilent, le drame révèle la difficulté de regarder son propre parcours en face et d’y démêler ce qui relève du choix, de la contrainte ou de l’aveuglement. Le brocanteur Solomon, figure à la fois comique et clairvoyante, agit comme un contrepoint qui dégonfle les illusions et rappelle que la valeur des choses – mais aussi d’une vie – n’est jamais celle que l’on croit. Ainsi, les deux actes progressent, non vers une résolution, mais vers un dessillement progressif, où chacun doit affronter la part de vérité dont le déni l'avait jusqu'ici protégé. 

Combinant dialogues au scalpel, profondeur psychologique et lucidité morale, Le Prix expose brillamment ce qui travaille ses personnages : les choix que l’on croit faire, les concessions auxquelles on se plie et les récits que l’on construit pour donner sens à son cheminement. La pièce démonte ces fictions personnelles une à une, jusqu’à laisser apparaître ce qui, derrière les justifications et les silences, a réellement motivé une existence. Ce qui reste alors n’a rien d’un verdict : seulement la matière brute d’une vie, débarrassée des leurres que l’on s’invente. (4/5) 

lundi 4 mai 2026

Critique : "Gens sans tombe" de Enes Halilovic | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Gens sans tombe " de Enes Halilovic


J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Gens sans tombe (Ljudi bez grobova)

Auteur : Enes HALILOVIC

Traduction : Chloé BILLON

Parution : en serbe en 2020
                  en français (Bruit du Monde) en 2026

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782386010606  
                           en librairie

 


 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Imaginez un jeune homme, Semir, qui bégaye depuis l'enfance et qui grandit dans l'ombre d'un père mythique : Numan Numic, ce "meurtrier célèbre" qui a défrayé la chronique dans les Balkans. Pendant 47 jours, cet homme a tenu en haleine toute une région, traqué par 41 policiers, avant de mourir criblé de 31 balles. Semir n'a jamais connu ce père, mais toute sa vie sera une enquête sur cette figure légendaire.

Le narrateur nous raconte son enfance auprès de tante Badema - elle aussi meurtrière, ayant empoisonné un inspecteur de police - qui l'élève entre récits de cavale et séances de tricot. Une galerie de personnages absolument saisissants : il y a Goulasch, ce voisin obèse qui grossit jusqu'à ne plus pouvoir sortir de sa chambre. Il y a Janko, mathématicien de génie obsédé par la conjecture de Goldbach, qui voit dans les équations la clé du monde. Il y a Clark, ce joueur mythomane qui se prend pour une star de cinéma...

Roman d'apprentissage brutal et tendre, Gens sans tombe déploie une fresque des Balkans contemporains où la violence se transmet de génération en génération. Halilović révèle un talent exceptionnel, conjuguant oralité populaire et sophistication littéraire pour dire la difficulté d'exister quand l'Histoire vous a volé jusqu'à votre nom.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Enes Halilović est né à Novi Pazar, dans le Sandžak, une région a forte minorité musulmane du sud de la Serbie, en 1977. Il est écrivain, poète, dramaturge, journaliste et économiste. Il est le fondateur de l’agence de presse Sanapress (2000), de la revue littéraire Sent (2001) et de la revue en ligne Eckermann. Son roman Gens sans tombe a été couronné du prix Vital 2020 et du prix Grigorije Božović.

 

Avis :

Originaire du Sandžak, région frontalière entre Serbie et Monténégro longtemps marquée par une histoire de coexistence et de fractures, Enes Halilović entreprend, par ce roman, d’offrir une « tombe » symbolique à ceux qui, oubliés par leur terre comme par la mémoire officielle, ne peuvent plus compter que sur les mots pour obtenir une forme de reconnaissance. Son récit s’inscrit ainsi dans une démarche mémorielle où la fiction se fait ultime refuge contre l’oubli.

Bègue, Semir grandit dans l’ombre d’un père dont il n’a hérité qu’une légende encombrante. La figure de Numan Numić – homme traqué, abattu, puis élevé au rang de mythe local – pèse sur son existence comme un récit fondateur impossible à vérifier. Orphelin de mère dès la naissance, ballotté entre les tantes qui l’élèvent chacune à leur manière, il se construit au contact d’un entourage haut en couleur : une parente qui mêle confidences et superstitions, un voisin prisonnier d’un corps obèse à l’extrême, un mathématicien persuadé que les nombres détiennent la clé du monde, ou encore un flambeur qui réinvente sa vie comme un scénario de cinéma. À travers ces figures décalées, le roman esquisse un parcours initiatique où l’apprentissage de soi passe par l’écoute de voix dissonantes, de silences lourds et de mémoires cabossées.

Sans écrire un roman autobiographique, Enes Halilović mobilise l’univers qui l’a vu grandir – une société rurale dont la mémoire disloquée se nourrit d’histoires transmises et de figures peu à peu fantasmées – et puise dans l’imaginaire de sa région natale pour composer un récit qui, au‑delà d’un destin individuel, renvoie à celui d’un territoire où les vivants cohabitent avec les fantômes du passé.

Jamais mentionné de façon directe, le traumatisme historique de cette région ne se laisse saisir qu’à partir de ses répercussions sur les personnages, tous fragilisés par des traces invisibles. L’auteur construit un univers où le tragique refoulé se mue en absurde, via des êtres ayant intégré, jusqu’à en paraître extravagants ou grotesques, les effets d’une violence qui, transmise sans mots de génération en génération, déforme les corps, les récits et les destins. Ces existences marginales animent une fresque où l’excentricité apparaît comme le symptôme d’un monde fracturé, et où la quête de soi passe par l’affrontement avec des mémoires instables, mensongères et douloureuses. 

Dans ce contexte, la trajectoire de Semir prend la forme d’un cheminement aveugle dans un paysage de ruines. Grandir dans l'ombre d'un mythe, au sein d'une région où la violence circule par les non‑dits, revient pour lui à avancer parmi des fragments impossibles à assembler. Déformées, lacunaires et contradictoires, ces bribes de mémoire entravent autant la compréhension des cicatrices de l'Histoire que la construction de soi. Épousant cette discontinuité, la narration se tisse de tâtonnements, de départs et de retours incertains trahissant les failles d’un héritage brisé. C’est précisément dans ce vacillement que Semir se met à écrire : non pour reconstituer une vérité introuvable, mais pour ordonner le chaos et donner une forme à ce qui lui échappe. Plus qu'un moyen de comprendre le passé, l’écriture est ici un geste de survie, une manière enfin de donner une sépulture aux fantômes de tous ceux privés, comme lui, de mémoire et de place dans le récit collectif. 

Exigeant, parfois déroutant avec sa profusion de figures confinant au grotesque, mais toujours habité par une profonde justesse humaine, ce livre s’inscrit dans une tradition littéraire largement partagée dans les Balkans et l’Europe centrale, où l’excès et la démesure servent d’instruments révélateurs lorsque le discours ordinaire ne suffit plus. L’absurde, participant de la vérité d’un monde où les identités se forgent dans l’incertitude et la rumeur, permet de faire affleurer l’Histoire par ses fissures et de restaurer une mémoire dont l’occultation menace de conduire tout droit à la folie – car une société qui refuse ses morts finit tôt ou tard par perdre ses vivants. (4/5)

 

Citations :

Cette amitié comptait beaucoup pour moi mais je l’affirme : il ne faut être trop proche de personne ; soit ton proche finira par te décevoir, soit tu devras le défendre quand il décevra les autres. Même le coupable est magnanime envers lui-même, mais pas envers les autres coupables.


La plupart des écrivains aiment inventer sans cesse, alors qu’il suffit d’écouter et d’observer. Le devoir de l’écrivain est d’extraire d’innombrables vécus, événements et informations le littéraire, d’éliminer le quotidien. Ne va pas confirmer une vérité historique. Évite les accents politiques. Ne t’aventure pas dans les affirmations et les suppositions. Que les historiens s’en chargent, s’ils existent encore. Tu dois entrouvrir la porte de la douleur. C’est cela, le devoir de l’écrivain.

 

mardi 14 avril 2026

Critique : "Le rêve inachevé de Jack Kerouac" de Pierre Adrian | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Le rêve inachevé de Jack Kerouac" de Pierre Adrian


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le rêve inachevé de Jack Kerouac

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 144

Accès au livre : ISBN 978233021993  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En juin 1965, Jack Kerouac passe une nuit en Bretagne à la recherche de ses origines. Dans Satori à Paris, “Ti Jean” raconte sa quête, un voyage éthylique qui le mène de la gare Montparnasse jusqu’à Brest dont il ne verra à peu près rien, sinon la rue de Siam, le commissariat, une chambre d’hôtel et le comptoir des bars du quartier.
Soixante ans après, j’ai refait ce périple en compagnie de mon ami photographe Yann Stofer, essayant peut-être inconsciemment de réparer ce rendez-vous manqué. Une question me hantait : que restait-il de l’esprit libre du voyageur solitaire ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est un écrivain français né en 1991. Il publie son premier livre en 2015. La Piste Pasolini est un récit de voyage initiatique sur les traces du poète et cinéaste. Il a reçu le Prix des Deux-Magots et le Prix François-Mauriac de l’Académie française. Pierre Adrian écrit ensuite Des Âmes simples (Prix Roger-Nimier), Le Tour de la France par deux enfants d’aujourd’hui (avec Philibert Humm), et Les Bons garçons, toujours aux éditions des Équateurs.

En 2022, son roman Que reviennent ceux qui sont loin est publié aux éditions Gallimard. À sa sortie, Marine Landrot écrit dans Télérama : « Rares sont les écritures aussi limpides et ouvragées, capables de susciter une émotion proche des larmes. » Deux ans plus tard, Pierre Adrian publie Hotel Roma, un récit intime autour des derniers jours de l’écrivain italien Cesare Pavese.

Historien et journaliste de formation, passionné de football et de cyclisme, Pierre a été chroniqueur pendant neuf ans au journal L’Équipe. En 2023/2024, il a été pensionnaire de l’Académie de France à Rome où il vit depuis 2021.

En 2026 paraît Le Rêve inachevé de Jack Kerouac, publié en partenariat avec la Villa Médicis.

 

Avis :

Rejouant le bref séjour brestois de Jack Kerouac en 1965, épisode que l’auteur de la Beat Generation avait transformé en un récit brumeux marqué par l’errance et l’alcool, Pierre Adrian cherche à saisir ce qui, dans cette escapade avortée, continue de l’intriguer : le désir de remonter une origine fantasmée, la confrontation entre un mythe littéraire et une ville rétive à toute projection, et la persistance d’un rêve jamais accompli. À travers ce retour sur les traces d’un voyage inabouti, le livre interroge autant la figure du romancier américain que la manière dont un lieu peut devenir le miroir d'une quête intérieure.

Nous voici donc aux côtés de deux voyageurs d’aujourd’hui : Pierre Adrian, qui mène l’enquête, et le photographe Yann Stofer, compagnon de route discret dont les images prolongent les observations du narrateur. Ensemble, ils arpentent Brest, ses bars, ses rues reconstruites et ses zones portuaires, à la recherche des traces, parfois infimes, du passage de Kerouac. Leur déambulation, souvent hasardeuse, fait surgir une série de figures locales qui ancrent le récit dans une réalité contemporaine, loin du folklore beatnik. La voix de l’un, relayée par le regard de l’autre, imprime au texte son rythme, dans une alternance de rencontres, de bifurcations et de dérives où l’enquête sur Kerouac se double d’une exploration attentive de la ville et de ceux qui l’habitent.

Cette manière de construire le récit au fil des pas, de s’arrêter sur ce qui échappe au regard pressé et de laisser filtrer une pointe d’humour n’est pas sans évoquer la complicité littéraire qui unit l’auteur à Philibert Humm. Plus grave que son ami mais ici légèrement décalé, presque joueur, Pierre Adrian renouvelle son écriture dans une tonalité plus libre, où sourd une tension constante entre l’héritage beatnik et une ville rugueuse, peu disposée à se laisser idéaliser. 

C’est dans cet écart entre le rêve de Kerouac et le concret brestois que le livre trouve son ancrage. Pierre Adrian avance en sachant que l’Américain n’a fait que traverser Brest, presque à l’aveugle, et que toute tentative d’en reprendre l’itinéraire est vouée à l’impasse. Plus que l’enquête elle-même, cette distance irréductible devient le coeur du récit et ouvre une réflexion sur la transmission littéraire : que peut-on encore recevoir d’un écrivain dont le mythe a fini par recouvrir l’oeuvre ? Que cherche-t-on vraiment lorsqu’on suit les traces d’un fantôme ? Loin du pèlerinage, le livre s’oriente vers un questionnement sur le sens de ce voyage, où l’on ne retrouve pas Kerouac mais les résonances laissées par son passage : « Chez Kerouac, il avait retrouvé ce qu’il cherchait désespérément dans la vie et dans les livres : un désir d’être. » 

À la fois sensible et délibérément bancal, le livre tire sa réussite autant de la finesse de son regard que de ses zones d’ombre assumées. D’un côté, difficile de ne pas admirer la manière dont Pierre Adrian transforme un épisode marginal en un récit fécond, fait de Brest un espace de résonances plutôt qu’un simple décor, et conduit son enquête dans une écriture souple, précise et parfois malicieusement oblique. De l’autre, la forme même du projet – une quête dont il sait d’avance l’issue vaine – entretient un certain flottement : l’inachèvement revendiqué a de quoi dérouter, et Kerouac, silhouette lointaine nimbée de vapeurs éthyliques, demeure une présence presque vide, un creux autour duquel le récit tourne sans jamais pouvoir se fixer. À mesure que la figure de Kerouac se dissipe, Brest s’impose avec une vigueur presque physique : ville contrastée, pleine d’aspérités, elle apparaît bien plus dense et vivante que ne l’avait perçue l’Américain, resté prisonnier de son premier regard. Redonner à la ville le relief que Kerouac n’avait pas su voir constitue alors, pour Pierre Adrian, une manière d’accomplir à sa place ce second voyage que l’écrivain, usé derrière sa légende, n’a jamais eu la force d’entreprendre : une réparation posthume d’une rencontre manquée. (4/5)

 

Citations :

Ce soir de printemps tardif, Kerouac arriva bien tard à Brest pour qu’il fît déjà nuit comme il l’écrit. Là-bas, en juin, les soirs semblent ne jamais devoir finir. Le soleil disparaît, c’est vrai, mais il laisse derrière lui un jour qui renâcle à se coucher devant une nuit paresseuse. Dans cette lumière chardon bleu qui accompagne la douce inertie des premiers soirs de la belle saison, s’ensuit un long engourdissement, une hésitation dangereuse et tout devient alors possible, à Brest. Les nuits de juin, l’atmosphère en ville ressemble aux mercredis après-midi de l’enfance : l’attente d’une grande chose qui n’arrive jamais.


Les paupières lourdes, la tête embrumée par ces histoires lointaines, je me mis au lit après en avoir tâté le fond au cas où un python aurait choisi de venir y dormir. J’éteignis ma lampe de chevet et, dans l’obscurité incertaine de la chambre d’hôtel, je songeai que la légende de la Femme serpent nous enseignait une fois de plus que les villes étaient des chairs vives déposées sur de profondes catacombes, des milliards de squelettes. Elles étaient peuplées des mythes qui les racontent. Chacune possédait son langage, ses figures, son jargon, ses cicatrices. Les villes portuaires avaient un supplément d’âme car elles accueillaient le monde entier sans rien réclamer. Les ports n’appartenaient à personne. Et j’aimais tout en la craignant la fréquentation des ports. De Gênes à Hambourg, de Marseille à Tanger, de Brest à Salerne, un même sentiment de décadence flottait au-dessus des quais, un ciel gris et rouillé.


Chez Kerouac, il avait retrouvé ce qu’il cherchait désespérément dans la vie et dans les livres : Un désir d’être.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mercredi 11 mars 2026

Critique de "Aller à La Havane" de Leonardo Padura | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Aller à La Havane" de Leonardo Padura


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Aller à La Havane (Ir a La Habana)

Auteur : Leonardo PADURA

Traduction : René SOLIS

Parution : en espagnol (Cuba) en 2024,
                  en français en 2026 (Métailié)

Pages : 368 

Accès au livre : ISBN 9791022615020  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«La Havane est une ville qui, malgré tous ses défauts et ses lacunes, continue d’avoir une âme. Une âme à fleur de peau. »
Dans l’histoire de la littérature, certains écrivains sont indissociables d’une ville, de son contexte, de son passé, de ses odeurs, de toutes ses contradictions. Le lien entre le Cubain Leonardo Padura et La Havane, ville mythique traversée par des rêves et des révoltes tout autant que par la décadence et les illusions perdues, a toujours été d’une profonde intimité.
Mélange de chronique réaliste et de roman addictif, ce grand livre transforme les habitants de La Havane en personnages aux aventures incroyables, souvent terribles, parfois très drôles. On y découvre une ville malmenée par son passé révolutionnaire et ses fantômes illustres, toujours au bord de la destruction, mais toujours rescapée de l’Histoire ou du climat.
Aller à La Havane est une grande histoire d’amour entre un écrivain et sa ville. Leonardo Padura, ce formidable conteur, nous fait ressentir comment la réalité de La Havane défie toutes les fictions. Sous sa plume, La Havane est un roman.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Leonardo Padura est né à La Havane en 1955. Romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma, il a obtenu de nombreux prix prestigieux, dont le prix Princesse des Asturies 2015. Il est l’auteur, entre autres, de L’Homme qui aimait les chiens, Hérétiques et Poussière dans le vent. Il fait partie des grands noms de la littérature mondiale

 

Avis :

Leonardo Padura est aujourd’hui l’un des écrivains cubains les plus reconnus, célébré pour la précision de son regard sur la société de l’île et pour sa manière d’entrelacer enquête, mémoire et critique sociale. Journaliste de formation, il a développé une oeuvre faisant du roman noir un instrument d’exploration du réel et mettant au jour les contradictions d’une Cuba déchirée entre héritage révolutionnaire, désillusions collectives et stratégies de survie. C’est dans cette dynamique qu’il publie Aller à La Havane, un ouvrage où la capitale cubaine s’incarne en présence souveraine, presque charnelle. Ses rues, ses voix, ses failles et ses persistances y dessinent un portrait à la fois intime et politique, offrant une traversée à coeur ouvert de ce territoire urbain.

Le récit prend la forme d’une déambulation, où l’auteur mêle souvenirs personnels, scènes du quotidien et réflexions sur l’histoire récente du pays. Le livre progresse au rythme des rues parcourues et des rencontres esquissées, élaborant une cartographie sensible et contrastée de la capitale, entre beauté persistante de façades coloniales pourtant décrépites, énergie des quartiers populaires malgré la pénurie et mémoire révolutionnaire cohabitant avec les désillusions contemporaines. Chaque étape saisit un geste, une voix, une atmosphère, et montre comment la ville se réinvente dans l’ombre de ses ruines. Ce récit, à la fois documentaire et intime, fait émerger une Havane vivante, complexe, où l’histoire collective se lit dans les détails du présent. Cette immersion repose en partie sur une précision topographique foisonnante : la profusion de noms de rues, de quartiers ou de repères havanais a de quoi dérouter le lecteur qui ne connaît pas la ville, mais elle contribue aussi à l’ancrage concret et à la force d’évocation du livre.

Au‑delà de la description d’un lieu, Leonardo Padura construit un véritable dispositif de lecture du réel, où les extraits tirés de ses propres romans jouent un rôle déterminant. Insérés au fil du texte, ces fragments littéraires – qu’ils proviennent des enquêtes de Mario Conde, de réflexions désabusées ou de descriptions emblématiques – servent de points d’ancrage éclairant la continuité entre l’oeuvre romanesque et la réalité havanaise. Ils révèlent combien sa fiction n’est jamais un simple détour narratif, mais un outil critique permettant de saisir ce que le discours documentaire peine parfois à dire : la lassitude d’un peuple, la dignité des gestes ordinaires et la violence sourde des renoncements. En convoquant ses propres pages, l’auteur met en évidence la persistance de motifs centraux – ruine, mémoire, attente – et montre que la littérature, intimement liée au monde, en constitue l’un des modes d’accès les plus lucides. Cette articulation entre récit personnel, observation du présent et résonance romanesque forme l'ossature du livre, où La Havane, bien plus qu’un décor, apparaît comme une matrice narrative innervant toute son oeuvre. 

Aller à La Havane déploie ainsi une écriture où se tissent mémoire intime, regard social et résonance romanesque, conférant à la capitale une densité sans pareille dans le paysage littéraire contemporain. En faisant dialoguer ses propres textes avec le présent de la ville, Leonardo Padura construit un lieu où se superposent temporalités, traces du quotidien et imaginaires persistants. La Havane s’y révèle dans toute son ambiguïté : éprouvée mais vibrante, traversée de contradictions, de fidélités et de survivances. L’ouvrage met en lumière la force d’un regard capable de saisir le réel dans ses tensions comme dans ses élans, et de transformer l’espace urbain en véritable territoire littéraire. Un livre dense, lucide et empreint d’une mélancolie tenace, sensible à cette « étrangéité » dont parle l’auteur, signe d’une ville qui se défait. (4/5)

 

 

Citations : 

Les crises n’altèrent pas seulement les structures d’une société. Elles affectent aussi sa santé. Et la société cubaine d’aujourd’hui est malade du laisser-aller, des pertes de valeurs, de manque de respect pour l’autre et d’absence croissante de civisme. Et les excès que génère cette insuffisance ne cessent d’augmenter et je dirais que, malheureusement, ils sont presque impossibles à arrêter.


Le miracle cubain c’est que de nombreux Cubains vivent de miracles. Ou des “bouées” ou donations que leur font leurs proches depuis l’extérieur. C’est pour cela qu’à Cuba on dit qu’il est important d’avoir de la FE : de la famille à l’étranger.


C’est pour cela que j’écris. J’écris dans ma maison du quartier de Mantilla, au sud de La Havane, dans la maison dans laquelle je suis né, il y a déjà presque soixante-dix ans, et depuis laquelle mes parents m’invitaient à “aller à La Havane”. Et tandis que je m’obstine à essayer de refléter ce qu’est cette vie cubaine qu’il m’a été donné de vivre, ou à évoquer l’existence passée léguée par d’autres mémoires, il se trouve que plusieurs journalistes dans divers endroits du monde me demandent pourquoi je suis toujours ici. Et je donne toujours la même réponse : je suis ici parce que j’appartiens à ce lieu, parce qu’ici est ma raison d’être qui fait que je veux et que j’ai besoin d’écrire, ici vivent les gens dont je veux exprimer les doutes, les espoirs, les frustrations, les peurs. Parce qu’ici est ma langue, cette langue havanaise dans laquelle je parle et j’écris. Et parce que j’ai une conscience citoyenne qui me pousse à assumer la responsabilité de fixer une vérité à laquelle je crois, qui n’est sûrement pas la seule vérité possible, que certains essayeront de dénigrer, de maquiller ou de nier, mais dont beaucoup d’autres savent que c’est la vérité et que cette vérité exige qu’il existe aussi des mémoires comme la mienne, pas seulement les discours de justification triomphalistes, les éternels appels à la résistance, l’appel à toujours plus de sacrifices. Et, bien sûr, j’écris parce que j’ai mal à mon pays, j’ai mal à ma ville, et que la seule façon pour moi de soulager toute cette douleur c’est justement d’écrire, ici et tant que je le pourrai : en observant et en essayant de m’approprier une atmosphère, en regardant et en percevant un sentiment croissant d’“étrangéité”. En essayant, avec des mots, de composer une symphonie havanaise, avec des accords harmonieux et des bruits discordants. Et toujours ici, dans ma maison de Mantilla, La Havane, Cuba.


La Havane réelle, journalistique, et La Havane de fiction, romanesque, sont une seule et même ville, et son image et sa fixation dans la mémoire et dans les textes témoignent de la recherche obsessionnelle qui a été la mienne bien avant que j’écrive mon premier article ou ma première nouvelle et qui me poursuit aujourd’hui encore comme ce qu’elle est : une nécessité, une obsession. Un reflet de mon sentiment d’appartenance et une chronique de ce que le passage du temps a provoqué dans l’image physique et l’esprit humain de la ville à laquelle j’appartiens corps et âme.


Comme tout organisme vivant, les villes ont besoin d’affection et, depuis des décennies, La Havane en a reçu bien moins que ce qu’il faudrait. Aujourd’hui, elle reçoit peut-être moins de caresses que jamais. Et mon sentiment d’appartenance souffre de ce processus qui me fait me demander même si un jour, à force d’être si étrangère et par moments si hostile, si défigurée et l’âme si en peine, moi aussi je cesserai de sentir que La Havane est encore ma ville.
 
 
 

vendredi 27 février 2026

Critique de "Murmuration" de Sylvie Germain | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Murmuration de Sylvie Germain



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Murmuration

Auteur : Sylvie GERMAIN

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 208 

Accès au livre : ISBN 9782226507129  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Mots et visions s’entrelacent, s’enflamment, ils tournoient sur le mur comme une horde d’étourneaux à la tombée du jour, à l’heure de la murmuration, éclaboussant le ciel de volutes et de torsades qui se dilatent en immenses spirales, se condensent en ovales massifs pour éclater soudain, se disperser puis se reconstruire en de nouvelles figures monumentales et à la fin filer en jets obliques vers la terre, laissant le ciel nu, livré à l’épanchement de la nuit, du silence. »
Samuel s’est jeté à corps perdu dans les mots, leur magie, leur pouvoir ; c’est pour dire la puissance du langage qu’il est devenu écrivain. Au fil d’un texte hypnotique, Sylvie Germain évoque le parcours blessé de cet homme qui a préféré l’ombre à la lumière. L’écriture essentielle de la romancière, précise et poétique, tendre et caustique, lui fait magnifiquement écho.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Depuis quarante ans Sylvie Germain construit une œuvre imposante et cohérente, couronnée de nombreux prix littéraires : Prix Femina en 1989 pour Jours de colère, Grand Prix Jean Giono en 1998 pour Tobie des Marais, Prix Goncourt des lycéens en 2005 pour Magnus, Grand Prix SGDL de littérature 2012 pour l’ensemble de son œuvre. Elle a notamment publié aux éditions Albin Michel Magnus (2005), L’inaperçu (2008), A la table des hommes (2015) et Brèves de solitude (2021).

 

Avis :

Sylvie Germain signe ici un roman tardif d’une limpidité presque désarmante, où ses thèmes de prédilection – le deuil, le silence, la fragilité des êtres – se recomposent autour d’une interrogation nouvelle : celle de la création littéraire elle‑même. En suivant Samuel, écrivain foudroyé par une panne d’inspiration après un premier succès, elle orchestre avec finesse une réflexion sur le pouvoir et l’évanescence des mots, métaphorisés par ces vols d’étourneaux qui donnent leur titre au livre. À travers cette figure d’auteur vacillant, elle interroge sa propre pratique sans jamais céder à l’introspection pesante, offrant un récit fidèle à son lyrisme mais traversé d’un jeu de reflets inhabituel dans son oeuvre.

Le roman s’ouvre – et se referme – sur un Samuel âgé, retiré du monde, aux prises avec une mémoire qui se délite et des mots qui lui échappent comme des oiseaux trop longtemps tenus en cage. Cette silhouette crépusculaire sert de point d’appui au récit, qui remonte ensuite le cours de sa vie pour éclairer le chemin d’un écrivain aux prises avec ses élans, ses silences et ses blessures. Entre l’éclat des débuts, les zones d’ombre et les longues périodes de retrait, se dessine la trajectoire d’un homme cherchant à comprendre comment les mots, jadis si vifs, ont fini par se dissoudre dans le temps.

L’un des ressorts du livre tient à la manière dont Sylvie Germain articule l’intime et le métaphysique. Sans jamais forcer le trait, elle fait de la panne d’écriture de Samuel non seulement un accident biographique, mais une véritable crise de présence au monde. Avec le silence de la page blanche vient aussi un effacement progressif du lien aux autres, une perte de densité du réel qui envahit le personnage. La romancière parvient à rendre perceptible cette zone trouble où l’existence se défait, où les perceptions se brouillent et où la langue cesse d’être un appui pour devenir un vertige, donnant à la fragilité d’un être vacillant toute sa profondeur narrative.

Parallèlement, Murmuration explore la manière dont les mots façonnent – et parfois déforment – la mémoire. Les étourneaux, motif métaphorique récurrent, incarnent ce mouvement incessant de recomposition qui caractérise toute tentative de se souvenir ou de se raconter. Samuel, en vieillissant, voit ses souvenirs se disperser comme ces nuées mouvantes, rendant toute narration incertaine et toute vérité fragmentaire. Toute sa vie, il aura couru après des mots qui se dérobaient ; avec l’âge, cet insaisissable ne fait que s’accentuer, le renvoyant à un brouillard où se confondent voix, images et personnages – tout ce qu’il a vécu, couché sur le papier ou rêvé, mais aussi tout ce qu’il n’a pas écrit. Car les récits abandonnés ou jamais formulés pèsent autant que ceux menés à terme, comme si l’ombre de l'oeuvre possible hantait autant que l'oeuvre accomplie.
 
C’est toutefois dans les pages d’ouverture et de clôture que l’écriture atteint sa plus grande beauté. Au plus près d’un Samuel vieillissant, aux prises avec des mots qui se défont, la langue se fait plus ample, plus incantatoire, comme si elle tentait de retenir ce qui déjà s’efface. La romancière saisit l’instant fragile où le langage se délite en même temps que le corps, où l’effacement littéraire rejoint l’effacement physique. Dans ces passages d’une poésie grave et lumineuse, elle donne à sentir la vibration ultime d’une voix qui se retire, laissant derrière elle une résonance ténue.

Le roman impressionne autant par la beauté que par la profondeur de son écriture. Sa langue, d’une musicalité grave, parvient à saisir l’effacement d’un homme avec une délicatesse presque liturgique. On y retrouve la cohérence d’un univers où le deuil, le silence et le sacré s’entrelacent à une réflexion plus inédite sur la création littéraire et la mémoire. Le rythme volontairement lent, presque contemplatif, porte l’intensité du récit : il accompagne Samuel jusqu’aux lisières de sa voix et aux ultimes vibrations de sa disparition. Lecture exigeante, notamment parce qu’elle refuse les ressorts faciles d’une intrigue qui guiderait le lecteur pas à pas, elle déploie une splendeur mélancolique, poétique, qui ne cesse de se recomposer dans l’esprit de celui qui la lit, à la manière de la murmuration d’oiseaux qui l’inspire. Ainsi le roman apparaît‑t‑il comme une oeuvre qui sait qu’on ne capture jamais le monde, mais qu’on peut parfois en saisir l’ombre mouvante – ce tremblement fragile où la littérature touche à ce qui, déjà, s’efface. (4/5)

 

 

Citations : 

Des signes de ponctuation de haute taille passent là-bas dans la brume, ils glissent en file indienne, ils ondulent dans le vent, parfois tremblent un peu. Certains par instants trébuchent ou s’immobilisent, désorganisant la colonne qui vite se recompose autrement, la virgule se fait doubler par le point d’exclamation, et celui d’interrogation recule en fin de ligne. Ou bien ils changent d’aspect, l’un, qui était courbe, se redresse, un autre, qui était droit, se penche en oblique avant. Il arrive que quelques-uns se mettent à courir.  Ces signes mouvants ne ponctuent aucun texte, ils forment une phrase vide de mots, ce ne sont que les ombres de gens qui s’acheminent vers leur arrêt de bus pour se rendre à leur travail. Le premier bus de la journée, celui de 5 heures 15. Debout derrière la fenêtre de sa chambre, Samuel Nart observe ce défilé de silhouettes gris plomb dont les corps ne sont plus de personnes humaines, mais ceux de caractères typographiques. Depuis des mois, le visible lui apparaît sous le prisme de l’alphabet, des mots, des signes syntaxiques, mais tous en débandade, en fuite éperdue. Le langage le lâche, il se disloque, part en lambeaux qui s’éparpillent en tous sens, comme le fuit le sommeil et se troue sa mémoire. Tout le délaisse et tout se brouille en lui. Il voit des poudroiements de voyelles dans la poussière des rais de soleil, des jets de verbes dans les oiseaux en vol, des rognures de poèmes dans les pelures de fruits, des majuscules dans les étoiles, des vracs d’apostrophes dans la pluie… Il perçoit au-dehors des traces éparses de sa langue comme un homme regarderait autour de lui le sang répandu par son corps blessé – gouttes, flaques, éclaboussures et filets. Son sang d’encre qui longtemps fut d’un noir dense, bruissant de sons, d’images, d’idées précises, vagues ou fantasques quand il glissait sur le blanc des pages, y déroulait des histoires. Mais ce sang-là a perdu sa couleur, sa force, son élan, il n’a plus de teneur en imagination et pas même en désir. Ou plutôt, son désir est toujours là, mais pétrifié, réduit à une brûlure sèche et aigre. La dynamique du noir sur blanc s’est inversée, désormais c’est le blanc qui s’épanche et recouvre le noir, il le dilue en grisaille toujours plus fade et froide.


On ne sait pas toujours quels échos produisent les propos que l’on tient, faute de savoir apprécier l’acoustique intérieure des autres, même des plus intimes, faute d’avoir su repérer les zones grises de leur sensibilité, d’avoir mesuré l’étendue de leur susceptibilité, de leur fragilité.


Un jour, agacé d’être laissé pour compte, Tubutsch avait sauté sur les genoux de Samuel, pointé son museau vers l’engin pour en flairer l’odeur, puis il avait posé une patte sur le clavier, écrasant sur la feuille un pâté de lettres. Samuel s’était alors amusé à taper en désordre sur les touches, très vite, mais le crépitement de mitraillette avait fait fuir le chien. Samuel avait continué quelques instants, couvrant une page de lettres serrées les unes aux autres en lignes droites, semblables à un défilé de fourmis ouvrières courant à leur travail. Il les avait longuement considérées avec un regard tubutschien, et il s’était demandé si les lettres aussi ont une reine à laquelle elles apportent de la nourriture glanée partout en chemin. Les lettres, les mots, les phrases ponctuées de signes, petits insectes opiniâtres formant des processions noires dans le désert des pages pour aller composer des romans-rois, des poèmes-reines, qui à leur tour engendraient des nuées de mots, d’images, dans l’esprit des lecteurs. Mais les fourmis d’encre ne transportaient que du vide, elles étaient des promesses sans effet.


Nous autres, êtres de fiction, nous ne sommes pas que de papier, d’encre ou de pixels, nous sommes faits avant tout des feux de l’imagination des vivants de chair et de sang tels que toi, des sables mouvants de leur mémoire, des braises de leurs amours autant que de leurs haines, du sel de leurs larmes, des poussières de leurs rêves, de leurs pensées, des bouffées de leurs jouissances… Nous sommes vos ombres portées.