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jeudi 28 mai 2026

Critique : "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Shearwater
            (Wild Dark Shore)

Auteur : Charlotte McCONAGHY

Traduction : Marie CHABIN

Parution :  en anglais (Australie) en 2025,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782330216139  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu’il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu’un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l'autrice d'un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times. 

 

 

Avis :

Mondialement connue pour ses fictions où drames écologiques riment avec blessures intimes, la romancière australienne Charlotte McConaghy reprend ici ses thèmes de prédilection – disparition du vivant, isolement géographique, tension entre effondrement et survie – en les inscrivant dans un huis clos familial menacé par le dérèglement climatique.

L’intrigue se déroule sur l’île fictive de Shearwater, inspirée de l’île Macquarie, territoire subantarctique où Charlotte McConaghy a séjourné. Comme son modèle réel, Shearwater est un espace reculé, soumis à des conditions extrêmes et habité par une faune marine foisonnante. Le récit y transpose plusieurs éléments empruntés à Macquarie – sa base scientifique, son histoire marquée par l’exploitation intensive des animaux marins, la puissance de ses paysages –, tout en y ajoutant des dispositifs fictionnels, comme une vaste banque de graines, le phare où vit la famille Salt, ou encore la montée des eaux qui condamne l’île. Ce décor, nourri d’observations directes, structure le roman et imprime au récit la rudesse et la fragilité propres à ce territoire.

Depuis huit ans, Dominic Salt et ses trois enfants mènent sur l’île une existence marquée par la solitude, les passages sporadiques d’un navire ravitailleur et l’absence béante laissée par la mère disparue. Raff, Fen et Orly ont grandi dans un monde de silences et d’intempéries, mais aussi au contact d’une faune exceptionnelle qu’ils observent avec une passion instinctive. L’arrivée de Rowan, retrouvée inconsciente sur le rivage après une tempête, vient rompre cet équilibre précaire. Tandis qu’elle tente de comprendre où elle a échoué, l’inquiétude monte : la station scientifique a été abandonnée, l’île est vouée à disparaître et les Salt doivent partir dans quelques semaines. Avant de fuir, il leur faut trier les graines de la réserve, n’emporter que la moitié des espèces, un choix déchirant qui ajoute à la tension. Qui plus est, lors du départ précipité des autres résidents, les installations radio et électriques ont été sabotées, plongeant la famille dans un isolement total. Mensonges et non‑dits s’accumulent. Que s’est‑il passé avant l’arrivée de cette intruse malgré elle ? Et qui est vraiment Rowan, surgie du tumulte des vagues ?
 
Au‑delà du suspense, le roman scrute la manière dont les humains habitent un monde en voie de disparition. Son écriture sensorielle fait de Shearwater un lieu où effondrement écologique et effritement psychique se répondent, les fantômes de l’île – massacres passés, espèces décimées et violences humaines – entrant en résonance avec ceux qui hantent la famille Salt. Loin de tout effet spectaculaire, le récit adopte une dynamique de dévoilement progressif, installant une inquiétude diffuse qui imprègne gestes, silences et regards. Rowan, figure à la fois étrangère et miroir, fait remonter à la surface secrets et ambiguïtés morales nés de l’isolement, et déclenche des mécanismes de survie d’une implacable logique.

Cette exploration intime s’accompagne d’une réflexion plus large sur la responsabilité humaine face au vivant. Le tri des graines, geste scientifique et symbolique, condense un dilemme central : comment choisir ce qui mérite d’être sauvé quand tout s’effondre ? Ce choix, apparemment technique, prend alors une portée éthique qui renvoie à la fragilité du monde et à la difficulté de hiérarchiser les pertes.

Enfin, entre tension sourde, sentiment d'urgence et beauté constamment menacée, Charlotte McConaghy installe une atmosphère d’une vraie intensité. Le huis clos familial renforce la densité du récit : les relations se resserrent, les émotions se chargent, et l’île, omniprésente, prend la stature d'un personnage à part entière, à la fois refuge, piège et révélateur.

L'ouvrage séduit par la puissance de son décor, l'épaisseur de son atmosphère et le trouble persistant qui traverse un texte où s’entrelacent drame familial, menace climatique et mémoire du vivant. Charlotte McConaghy y déploie des thématiques fortes – effondrement écologique, survie, transmission, responsabilité – avec une sensibilité qui donne au roman une réelle portée émotionnelle. L'on pourra certes regretter quelques faiblesses : intrigue parfois surchargée, intensité affective un peu insistante, écriture qui demeure lisse malgré l’ampleur des enjeux et ressorts narratifs appuyés sur des codes attendus. Ces réserves n’entament toutefois pas la force d’immersion du livre, qui laisse durablement résonner ses paysages, ses ombres et ses questions. (3,5/5)
 

lundi 4 mai 2026

Critique : "Gens sans tombe" de Enes Halilovic | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Gens sans tombe " de Enes Halilovic


J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Gens sans tombe (Ljudi bez grobova)

Auteur : Enes HALILOVIC

Traduction : Chloé BILLON

Parution : en serbe en 2020
                  en français (Bruit du Monde) en 2026

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782386010606  
                           en librairie

 


 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Imaginez un jeune homme, Semir, qui bégaye depuis l'enfance et qui grandit dans l'ombre d'un père mythique : Numan Numic, ce "meurtrier célèbre" qui a défrayé la chronique dans les Balkans. Pendant 47 jours, cet homme a tenu en haleine toute une région, traqué par 41 policiers, avant de mourir criblé de 31 balles. Semir n'a jamais connu ce père, mais toute sa vie sera une enquête sur cette figure légendaire.

Le narrateur nous raconte son enfance auprès de tante Badema - elle aussi meurtrière, ayant empoisonné un inspecteur de police - qui l'élève entre récits de cavale et séances de tricot. Une galerie de personnages absolument saisissants : il y a Goulasch, ce voisin obèse qui grossit jusqu'à ne plus pouvoir sortir de sa chambre. Il y a Janko, mathématicien de génie obsédé par la conjecture de Goldbach, qui voit dans les équations la clé du monde. Il y a Clark, ce joueur mythomane qui se prend pour une star de cinéma...

Roman d'apprentissage brutal et tendre, Gens sans tombe déploie une fresque des Balkans contemporains où la violence se transmet de génération en génération. Halilović révèle un talent exceptionnel, conjuguant oralité populaire et sophistication littéraire pour dire la difficulté d'exister quand l'Histoire vous a volé jusqu'à votre nom.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Enes Halilović est né à Novi Pazar, dans le Sandžak, une région a forte minorité musulmane du sud de la Serbie, en 1977. Il est écrivain, poète, dramaturge, journaliste et économiste. Il est le fondateur de l’agence de presse Sanapress (2000), de la revue littéraire Sent (2001) et de la revue en ligne Eckermann. Son roman Gens sans tombe a été couronné du prix Vital 2020 et du prix Grigorije Božović.

 

Avis :

Originaire du Sandžak, région frontalière entre Serbie et Monténégro longtemps marquée par une histoire de coexistence et de fractures, Enes Halilović entreprend, par ce roman, d’offrir une « tombe » symbolique à ceux qui, oubliés par leur terre comme par la mémoire officielle, ne peuvent plus compter que sur les mots pour obtenir une forme de reconnaissance. Son récit s’inscrit ainsi dans une démarche mémorielle où la fiction se fait ultime refuge contre l’oubli.

Bègue, Semir grandit dans l’ombre d’un père dont il n’a hérité qu’une légende encombrante. La figure de Numan Numić – homme traqué, abattu, puis élevé au rang de mythe local – pèse sur son existence comme un récit fondateur impossible à vérifier. Orphelin de mère dès la naissance, ballotté entre les tantes qui l’élèvent chacune à leur manière, il se construit au contact d’un entourage haut en couleur : une parente qui mêle confidences et superstitions, un voisin prisonnier d’un corps obèse à l’extrême, un mathématicien persuadé que les nombres détiennent la clé du monde, ou encore un flambeur qui réinvente sa vie comme un scénario de cinéma. À travers ces figures décalées, le roman esquisse un parcours initiatique où l’apprentissage de soi passe par l’écoute de voix dissonantes, de silences lourds et de mémoires cabossées.

Sans écrire un roman autobiographique, Enes Halilović mobilise l’univers qui l’a vu grandir – une société rurale dont la mémoire disloquée se nourrit d’histoires transmises et de figures peu à peu fantasmées – et puise dans l’imaginaire de sa région natale pour composer un récit qui, au‑delà d’un destin individuel, renvoie à celui d’un territoire où les vivants cohabitent avec les fantômes du passé.

Jamais mentionné de façon directe, le traumatisme historique de cette région ne se laisse saisir qu’à partir de ses répercussions sur les personnages, tous fragilisés par des traces invisibles. L’auteur construit un univers où le tragique refoulé se mue en absurde, via des êtres ayant intégré, jusqu’à en paraître extravagants ou grotesques, les effets d’une violence qui, transmise sans mots de génération en génération, déforme les corps, les récits et les destins. Ces existences marginales animent une fresque où l’excentricité apparaît comme le symptôme d’un monde fracturé, et où la quête de soi passe par l’affrontement avec des mémoires instables, mensongères et douloureuses. 

Dans ce contexte, la trajectoire de Semir prend la forme d’un cheminement aveugle dans un paysage de ruines. Grandir dans l'ombre d'un mythe, au sein d'une région où la violence circule par les non‑dits, revient pour lui à avancer parmi des fragments impossibles à assembler. Déformées, lacunaires et contradictoires, ces bribes de mémoire entravent autant la compréhension des cicatrices de l'Histoire que la construction de soi. Épousant cette discontinuité, la narration se tisse de tâtonnements, de départs et de retours incertains trahissant les failles d’un héritage brisé. C’est précisément dans ce vacillement que Semir se met à écrire : non pour reconstituer une vérité introuvable, mais pour ordonner le chaos et donner une forme à ce qui lui échappe. Plus qu'un moyen de comprendre le passé, l’écriture est ici un geste de survie, une manière enfin de donner une sépulture aux fantômes de tous ceux privés, comme lui, de mémoire et de place dans le récit collectif. 

Exigeant, parfois déroutant avec sa profusion de figures confinant au grotesque, mais toujours habité par une profonde justesse humaine, ce livre s’inscrit dans une tradition littéraire largement partagée dans les Balkans et l’Europe centrale, où l’excès et la démesure servent d’instruments révélateurs lorsque le discours ordinaire ne suffit plus. L’absurde, participant de la vérité d’un monde où les identités se forgent dans l’incertitude et la rumeur, permet de faire affleurer l’Histoire par ses fissures et de restaurer une mémoire dont l’occultation menace de conduire tout droit à la folie – car une société qui refuse ses morts finit tôt ou tard par perdre ses vivants. (4/5)

 

Citations :

Cette amitié comptait beaucoup pour moi mais je l’affirme : il ne faut être trop proche de personne ; soit ton proche finira par te décevoir, soit tu devras le défendre quand il décevra les autres. Même le coupable est magnanime envers lui-même, mais pas envers les autres coupables.


La plupart des écrivains aiment inventer sans cesse, alors qu’il suffit d’écouter et d’observer. Le devoir de l’écrivain est d’extraire d’innombrables vécus, événements et informations le littéraire, d’éliminer le quotidien. Ne va pas confirmer une vérité historique. Évite les accents politiques. Ne t’aventure pas dans les affirmations et les suppositions. Que les historiens s’en chargent, s’ils existent encore. Tu dois entrouvrir la porte de la douleur. C’est cela, le devoir de l’écrivain.

 

dimanche 12 avril 2026

Critique : "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'extinction des vaches de mer" de Adèle Rosenfeld


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'extinction des vaches de mer

Auteur : Adèle ROSENFELD

Parution : 2026 (Grasset)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782246839026  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

La Rhytine de Steller, plus connue sous le nom de «  vache de mer  », a été découverte en 1741 par le naturaliste allemand Georg Wilhelm Steller. C’est lors d’une expédition dans les eaux glacées du Pacifique nord qu’il rencontre ce gigantesque animal marin au destin tragique – puisqu’il s’éteindra définitivement 27 ans après son premier contact avec les hommes. À la fois roman d’aventure, épopée scientifique et plongée dans l’intimité d’un équipage échoué, L’extinction des vaches de mer nous entraîne dans la vie d'un grand explorateur lancé dans la bataille que se livrent les savants européens du XVIIIe siècle pour s’approprier de nouvelles terres et des espèces encore inconnues. Jusqu’à trouver ces vaches de mer devenues mythiques, dont la chair a le pouvoir de sauver les naufragés affamés, sa graisse de les réchauffer, et ses airs de sirène de les enivrer.

Mais si la Rhythine de Steller a envahi l’imaginaire de la narratrice, de quoi cette obsession est-elle le nom  ? Porté par une écriture poétique, sensorielle, L’extinction des vaches de mer interroge la possibilité de préserver ce qui menace de s’effacer : un animal, un grand-père, une langue, une histoire familiale. À travers la figure de Steller, scientifique hanté par la beauté et la fragilité du vivant, Adèle Rosenfeld propose une réflexion bouleversante sur la disparition, les douleurs silencieuses et le besoin de transmettre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Paris en 1986, Adèle Rosenfeld a été découverte par le grand public lors de la parution de son premier roman, Les méduses n’ont pas d’oreilles (Grasset, 2022). Finaliste du Goncourt du premier roman et lauréate du prix Fénéon, elle a ensuite conquis le monde entier avec plus de dix traductions déjà publiées. L’extinction des vaches de mer est son deuxième ouvrage.

 

Avis :

Après le succès des Méduses n'ont pas d’oreilles, un premier roman intime et délicat où elle explorait la survenue de la surdité et l’entrée dans un monde silencieux, Adèle Rosenfeld surprend en choisissant pour son second livre un tout autre territoire narratif. En apparence aux antipodes, L’extinction des vaches de mer s’empare d’un épisode oublié de l’histoire naturelle – la disparition brutale de la rhytine de Steller – pour prolonger, sous une forme différente, sa réflexion sur l’effacement. Qu’il s’agisse d’une espèce condamnée, d'un sens qui vacille ou d’une mémoire familiale qui se délite, la romancière interroge la fragilité des liens et l’urgence de transmettre avant que tout ne se perde.

Le récit fait revivre la seconde expédition qui, en 1741, conduit Vitus Béring vers les confins du Pacifique Nord avant de se solder par un naufrage et l’échouage sur l’île qui lui prendra à la fois la vie et son nom. L’équipage, ravagé par le scorbut, la faim, le froid et l’épuisement, tente d’y survivre tant bien que mal. C’est dans ce décor de fin du monde que le naturaliste Georg Wilhelm Steller observe pour la première fois une espèce encore inconnue du reste du globe : la rhytine, massive et placide « vache de mer », dont la découverte préfigure aussitôt le massacre et l’extinction un quart de siècle plus tard. À cette aventure répond une deuxième narration, contemporaine celle‑là, où la romancière‑narratrice se désespère de voir s’éteindre son grand‑père mourant et, avec lui, une mémoire fragile que des enregistrements désormais inaudibles ne parviennent plus à retenir. Le roman déploie ainsi une galerie de personnages pris entre observation et effacement, chacun confronté à ce qui menace de disparaître.

Audacieux est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier le changement de registre qui coupe le livre en deux : après un début mené comme un récit d’aventure historique, presque une épopée scientifique nourrie des grands journaux d’exploration, le texte opère une bascule déconcertante vers une narration intime, fragile, où l’enjeu n’est plus la survie d’un équipage mais celle d’une mémoire familiale vacillante. Ce glissement, d’abord surprenant, exige du lecteur un véritable réajustement, tant les deux régimes narratifs semblent éloignés. Pourtant, à mesure que se tissent les échos entre l’extinction d’une espèce et l’effacement d’une voix aimée, la cohérence profonde du projet se révèle. Si cette articulation peut paraître abrupte, elle contribue aussi à la singularité d’un livre qui ose l’hybridité et l’association téméraire d’idées pour rejoindre, au final, une seule et même émotion : le sentiment de deuil et de perte. On retiendra, par‑delà ce clivage, la beauté d’une langue elle aussi parfois déroutante, mais qui déploie avec assurance des chatoiements somptueux, une grande justesse et une réelle puissance d’évocation.

En renouant ainsi les fils d’un passé lointain et d’une histoire intime, Adèle Rosenfeld signe un roman qui dépasse largement son sujet pour interroger notre rapport au vivant, à la mémoire et à la transmission. Récit passionnant d’un fait historique méconnu qui s’ouvre sur une méditation sensible autour de la vulnérabilité du monde et de la difficulté d’en préserver les traces, voici un livre singulier, parfois déroutant, mais profondément habité et magnifiquement écrit. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Les vagues, avec la complicité du linge mouillé du ciel, les avaient asséchés, la mer avait bu le liquide amniotique de leurs rêves, plus rien ne pouvait leur rappeler qu’ils avaient connu un jour la rondeur d’un ventre. Le manque de nourriture et d’eau avait transformé l’équipage en une matière battue, des échardes échappées du bateau.


Il toucha un mot sur les vingt années au service de la Marine du capitaine Béring, les dix dernières à la tête de cette « Grande Expédition du Nord », la plus ambitieuse mission d’exploration que l’histoire ait connue jusque-là, et dont ils faisaient tous partie, en rappela l’objectif : explorer toute la côte septentrionale de la Sibérie, sa nature, et élucider si la terre du Kamtchatka était reliée à l’Amérique, ou s’il existait un passage par la mer – ce détroit où, plus d’un siècle plus tard, une ligne séparerait le changement de date, où « le lendemain » ne voudrait rien dire, où un mouvement infime nous ferait gagner ou perdre un jour.


Vingt-sept ans après la première description de Steller, les vaches de mer avaient totalement disparu des îles du Commandeur, l’animal possède ainsi le plus sinistre record de l’intervalle de temps entre sa découverte et son extinction. La description complète d’une vache de mer disséquée le 12 juillet 1741 sur l’île de Béring est la seule dont on dispose aujourd’hui, deux siècles et demi après la disparition de l’espèce. Dès sa publication, De bestiis marinis connut un vif succès au sein de la communauté scientifique européenne. 
Les vaches de mer, victimes de ce qu’on a appelé la ruée vers l’or gras, et avec elles les cormorans aux ailes inutiles ainsi que les autochtones aléoutes, enrôlés de force pour la chasse à la loutre, ont été exterminés. Moins d’un an après le départ de Steller et de l’équipage, les vaches de mer furent massacrées. Pour peu qu’on fût distrait, on aurait cru l’île de Béring baignée dans le rougeoiement d’un éternel coucher de soleil, même en plein jour.


Et il fallut qu’en Californie, un certain Ben Novak tombât amoureux d’un spécimen empaillé de tourte voyageuse, espèce disparue, pour que le projet de faire revivre des espèces éteintes devînt réalité. Ainsi, en 2012, une organisation était née, Revive & Restore. Avec la tourte voyageuse, la grenouille australienne qui donnait naissance à ses petits par la bouche, l’aurochs, le grizzly de Californie, le tigre de Tasmanie, le grand pingouin, la vache de mer fait partie du projet de dé-extinction.


Tes sourcils longs comme ta moustache formaient une végétation mangeant le regard comme du lierre grimpant les ruines. J’avais observé ton œil suspendu dans cette cavité aux pierres affaissées, déjà osseuses, dépouillées de tout liant. L’œil bleu était cerclé de vide, comme la langue dans ta bouche édentée, qui avait peut-être tenté d’exprimer quelque chose de sensé : « À mon âge, que veux-tu qu’il m’arrive ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
Couverture du roman "Les méduses n'ont pas d'oreilles" de Adèle Rosenfeld

 

 

samedi 7 mars 2026

Critique de "Braconnages" de Reinhard Kaiser-Mühlecker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Braconnages " de Reinhard Kaiser-Mühlecker

  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Braconnages (Wilderer)

Auteur : Reinhard KAISER-MUHLECKER

Traduction : Olivier LE LAY

Parution : en allemand (Autriche) en 2022,
                  en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782072998584  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Jakob est un jeune agriculteur qui exploite la ferme familiale en Haute-Autriche. Dépassant ses premières réticences, il accueille Katja, une artiste qui se découvre une passion pour son métier ; peu à peu, ils vont s’apprivoiser et fonder une famille.
Mais cette union et cette apparente stabilité ne résolvent pas les sombres questions qui traversent Jakob de longue date : celle de la difficulté quotidienne de la vie rurale, celle du pesant héritage de l’histoire de son pays, celle du silence et de l’incommunicabilité. La violence enfouie en Jakob menace sans cesse de ressurgir en s’abattant sur ses terres, sur les autres, et sur lui-même.
Découvert en France avec les somptueux Lilas rouge et Lilas noir, Reinhard Kaiser-Mühlecker nous offre ici un puissant roman sur la condition agricole aujourd’hui et l’inconvénient d’être né. Porté par une langue limpide, Braconnages nous invite à parcourir les plaines de l’Autriche comme celles de l’âme déchirée de ses personnages.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1982 dans une famille paysanne de Haute-Autriche, Reinhard Kaiser-Mühlecker a étudié à l’université de Vienne et publié son premier roman en 2008. Aujourd'hui une figure majeure de la nouvelle littérature autrichienne, il se partage entre le travail sur l'exploitation agricole familiale et l'écriture.

 

Avis :  

Avec pour seuls rappels du monde extérieur, comme deux infiltrations têtues, la rumeur sourde de l’autoroute toute proche et la longue balafre de la ligne à haute tension, la ferme de Jakob en Haute-Autriche est une île que rien ne vient distraire de ses préoccupations laborieuses et de ses fermentations familiales.

« À la fin de l’enfance, voilà longtemps, vers l’âge de douze, treize ans, ça lui était tombé dessus : la sensation, impalpable et qui devait ne jamais plus le quitter, d’être banni de l’existence, (…) dans une sorte de retrait où il ne lui était offert de mener qu’une vie diminuée. Il se tenait à la fenêtre de l’existence, et il attendait. » « Tant que la mort n’était pas là, il lui fallait continuer, et il continuerait, vaille que vaille, solitaire et buté comme un âne de bât, (…) sans se demander une fois encore si, eût-il vécu ailleurs, dans un autre endroit, les choses n’auraient pas été différentes, non pas certes meilleures, peut-être, mais du moins un peu plus supportables. »

Depuis son adolescence, c’est lui, Jakob, qui se sent investi du fardeau de la ferme familiale, lui qui, du matin au soir et sans jamais de trêve ni même le temps de réfléchir à la manière, abat le plus gros du travail, rentrant à grand peine sa colère et ses frustrations de ne pouvoir compter que sur lui-même face à un père coutumier des initiatives hasardeuses, une mère murée en elle-même et un frère et une sœur partis mener en ville une existence qu’il ne parvient même pas à imaginer. Par leur faute, se figure-t-il, le voilà réduit à une bête de somme gagnant à peine sa pitance malgré ses efforts incessants, la ferme ne faisant que toujours péricliter un peu plus. Chaque année, il faut vendre un morceau de l’exploitation pour maintenir à flot ce qu’il reste. A ce train, ne subsistera plus grand-chose quand viendra le temps de l’héritage, pour l’heure encore aux mains de la grand-mère, la fort malcommode matriarche aujourd’hui clouée dans son fauteuil. Un héritage de toute façon maudit, puisque, par-devers lui, chacun sait ce qu’il doit à la spoliation juive pendant la guerre…

Mais la mairie venant d’ouvrir au village une résidence d’artiste, Jakob, venu prêter main forte au rafraîchissement du local, y rencontre une jeune femme en mal de projets et bien vite disposée à troquer les aléas de la création artistique contre la très concrète vie agricole. Bientôt mariée à un Jakob accoutumé à suivre la pente de son destin, pour une fois ascendante, Katja s’investit si bien dans la ferme que, convertie au bio et tournée vers l’extérieur, l’exploitation finit par retrouver une vraie prospérité. Est-ce la fin de la fatalité et le début d’une nouvelle ère ouverte au bonheur et au progrès ? C’est sans compter les vieux secrets et la violence qui couve, héritée du passé, au fond de l’âme de Jacob.

Car, tout comme son chien « braconnier » qu’il s’astreint en pure perte à dresser pour lui faire passer « le goût du sang », Jakob a beau se battre constamment avec lui-même, sa nature profonde finit toujours par prendre le dessus. Volontiers solitaire, peu enclin ni à l’introspection ni aux épanchements et incapable de repousser les frontières d’un monde clos qui constitue son seul horizon, il cède d’autant plus au fatalisme qu’une culpabilité plus ou moins consciente venue du passé pèse sur lui comme une malédiction. Face à son double héritage, celui collectif du nazisme et du silence, et celui plus personnel de ses origines, une sorte de résignation le pousse, comme s’il n’existait pas d’échappatoire, sur la pente d’une destinée aux allures de chemin de croix.

Lui-même agriculteur en Haute-Autriche, c’est en connaissance de cause que l’auteur sonde l’âme de son personnage et pèse l’héritage du passé de son pays. D’un réalisme parfois glaçant malgré la pudeur de l’écriture, il décrit un monde qui, trimant sans bruit et souvent misérablement dans un attachement viscéral à ses lieux et à son milieu d’origine, s’est peu à peu retranché du reste de la société, son isolement social et culturel favorisant une souffrance vécue comme sans issue et débouchant possiblement sur les pires tragédies. 
Une superbe exploration du monde paysan et de ses interrogations existentielles, qui trouve un écho saisissant, côté français, dans Hors Champ de Marie-Hélène Lafon. (4/5)

 

Citation : 

Les vertus de l’oisiveté, dont on vous rebattait les oreilles à la radio… Connards. Avait-il le temps de paresser, lui ? Du matin au soir il s’affairait dehors, bottes aux pieds. Ce n’est qu’à l’instant du coucher, quand, étendu dans son lit, bière en main, trop fourbu pour se livrer à une quelconque autre activité, il surfait un peu sur Tinder ou suivait d’un œil morne une série qu’il s’octroyait, peut-être, un moment d’oisiveté. Mais ce que ces imbéciles de la radio mettaient sous ce mot était différent, il était question de loisirs créatifs, de pause culturelle et de ce genre de choses, toutes nobles occupations que Jakob, et les gens comme lui, qui gagnaient leur pain à la sueur de leur visage et pour qui la société n’avait eu depuis toujours qu’un mépris goguenard, quand ce n’était pas, comme depuis peu, une hostilité critique, parce qu’ils détruisaient censément la nature, déréglaient le climat et autres fadaises du même acabit, ne pouvaient s’offrir ce luxe. Il sentit une vague de colère sourdre en lui, et changea de programme.

 

Vous aimerez aussi : 

 
 Lafon, Marie-Hélène : Hors Champ
 
 


 

mardi 3 février 2026

[Miller, Nathaniel Ian] Dans nos pierres et dans nos os

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Dans nos pierres et dans nos os 
            (Red Dog Farm)

Auteur : Nathaniel Ian MILLER

Traduction : Emmanuelle HEURTEBIZE

Parution : en anglais (Etats-Unis) et
                  en français (Buchet-Chastel) en 2025

Pages : 400

Accès au livre : ISBN 9782283040881  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après une tentative malheureuse d’installation à Reykjavík, le jeune Orri reprend le chemin de la ferme familiale, au cœur de l’Islande. Entouré par les siens, il va s’essayer à la vie d’agriculteur pendant un an. Au gré ingrat des éléments (hostiles), de la météo (constante dans son inconstance), des hauts et des bas de ses parents – qui ne sont finalement pas les rocs qu’il imaginait – et de ses propres affaires de cœur, Orri se retrouve face à un choix qui déterminera le reste de sa vie.
Porté par l’humour et la tendresse qui le caractérisent, Nathaniel Ian Miller signe un magnifique roman islandais sur les défis du changement, les grandes décisions et l’art difficile de la transmission.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nathaniel Ian Miller vit dans une ferme du Vermont. Son premier roman, L’Odyssée de Sven, a conquis le public français et a notamment reçu le prix Club des lecteurs J’ai Lu et le prix Lire en Poche.

 

 

Avis :

Après un premier roman dans les glaces du Spitzberg, l’écrivain américain Nathanael Ian Miller investit un autre décor âpre et exigeant, l’Islande rurale, pour une nouvelle histoire introspective où, échappant à la société ordinaire, son personnage se cherche au plus près d’une nature aussi éprouvante que révélatrice.

Assailli par un sentiment de vide depuis qu’il a rejoint l’agitation de Reykjavík pour ses études, Orri découvre qu’il n’est finalement jamais plus heureux que lorsqu’il revient à la ferme de ses parents. Cette petite exploitation spécialisée dans l’élevage de vaches Galloway, une activité à la rentabilité incertaine s’effectuant dans des conditions difficiles, a pourtant usé Pabbi, son père, un homme harassé qui n’aurait jamais pensé lui transmettre un tel fardeau. Lui n’a qu’une perception pragmatique et stoïque de ce qu’il vit au quotidien comme une activité sacrée mais ingrate, un combat sans fin contre l’avarice d’une terre maigre et dure, contre l’hostilité d’une météo faite de pluie battante, de vent glacial et de gel mordant, enfin contre l’épuisement qui vous étreint dans la bouse, la boue et le sang imprégnant ce travail physique où, de vêlages éprouvants en blessures et accidents, vie et mort se côtoient sans jamais permettre ni répit ni relâchement.

Tout en réalisant la fragilité de ses parents vieillissants, comme érodés par une existence toute entière de labeur et de sacrifice, le jeune homme trouve quant à lui à la ferme un rythme qui lui ressemble, un sentiment d’utilité et, à renouer avec ses racines comme à se dédier à des tâches concrètes, physiques et au contact de la nature, une plénitude et une sensation de vérité brute qui ont sans doute beaucoup à voir avec les ressentis de l’auteur, lui-même devenu éleveur de bovins de boucherie après l’université, dans une exploitation familiale du Vermont. Sobre et introspective, la narration à hauteur d’homme déroule paisiblement les observations et le cheminement intérieur d’un Orri peu enclin aux grandes émotions. Rien ne se passe qui ne soit le fruit de l’accumulation des jours, dans une lenteur contemplative qui suit le cycle de la ferme et épouse le paysage, nous plongeant dans la tête du personnage pour suivre, au rythme de ses petites et silencieuses secousses émotionnelles, l’évolution de ses interrogations sur ses aspirations véritables et sur le sens à donner à son existence. Face à ses parents fatigués, le voilà qui se retrouve à reconsidérer son héritage familial dans une hésitation entre partir ou rester, entre une vie plus libre ou dotée de plus de sens, entre la proximité amoureuse ou la solitude dans le pré.

Là où L’Odyssée de Sven racontait un retrait, Dans nos pierres et dans nos os évoque un retour – vers la terre, vers les siens et vers soi. C’est un roman grave et tendre, où la poésie surgit du banal, et où le dépouillement devient une manière de se reconstruire. Une œuvre qui conjugue la force du réel et la quête intérieure, nourrie sans doute par l’expérience même de l’auteur. (4/5)

 

 

Citations :

Les îles se dressent à pic sur la mer, des grandes falaises gris-noir striées et vérolées, creusées de petites grottes grouillant d’oiseaux, et mouchetées de merde. Parfois le ciel est tellement chargé de macareux, de fulmars, de guillemots, de fous de Bassan et de mouettes tridactyles que, de loin, on dirait une nuée de mouches en train d’éclore. La mer attaque sans relâche les parois rocheuses. Et les vagues ne se brisent pas avant de s’écraser parce que l’eau est trop profonde. Alors elle jaillit à la verticale quand elle frappe, à une hauteur presque inimaginable. Ça peut monter jusqu’à cent soixante-dix mètres. Sur les plus petites îles en particulier où on a l’impression d’être au centre d’un anneau de geysers ou dans l’œil trouble d’un ouragan.


Le propriétaire de l’exploitation ne résidait pas sur place. C’était un riche du continent qui possédait une belle maison d’été à Heimaey, au centre-ville. Il passait admirer ses terres et serrer la main de mon père deux ou trois fois par an. Je crois que ces visites pleines d’arrogance lui ont brisé le cœur. Je soupçonne qu’elles ont bien plus flétri son âme que le travail de la ferme sur cette terre implacable. J’ai cette théorie, cultiver n’importe quelle terre autre que la vôtre vous tuera. Parfaitement. Cultiver votre propre terre peut tout autant vous tuer, et ça arrive souvent, mais se saigner à blanc sur la terre de quelqu’un d’autre le fera sans faute. À chaque fois.

 

lundi 26 janvier 2026

[Rapp, Adam] A la table des loups

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : A la table des loups
            (Wolf at the Table)

Auteur : Adam RAPP

Traduction : Sabine PORTE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français en 2025 (Seuil)

Pages : 512 

Accès au livre : ISBN 9782021574524  
                           en librairie

 

 

 

  

Présentation de l'éditeur :  

Des années 50 à nos jours, un grand roman américain qui évoque les racines du mal avec une puissance et une intelligence rares.

Lorsque les frère et sœurs Larkin quittent le nid familial, chacun poursuit un fragment du rêve américain. Myra est infirmière en prison tout en élevant son fils, Lexy incarne la bourgeoisie des banlieues chic, Fiona plonge dans la bohème new-yorkaise, et Alec, autrefois enfant de chœur, disparaît dans les méandres de l’Amérique profonde. Si leurs existences sont radicalement différentes, une constante semble les rapprocher : la violence la plus sauvage rôde autour d'eux et, à leur insu, la mort les frôle à plusieurs reprises. Puis leur mère commence à recevoir d’inquiétantes cartes postales, dont elle choisit d’ignorer le message.

Adam Rapp excelle à raconter cette histoire familiale qui se déroule sur près de soixante ans et se lit le souffle court. Avec finesse, il explore comment les non-dits, la maladie mentale et l’exposition à la violence, quelle que soit sa forme, influencent les vies au fil du temps et sur plusieurs générations. D’une langue vive et précise, il révèle ce qui, bien souvent, se cache sous le vernis de la normalité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né à Chicago, Adam Rapp a grandi à Joliet, dans l’Illinois. Dramaturge reconnu, il a été finaliste du prix Pulitzer et du Tony Award. L’Académie américaine des arts et lettres lui a décerné le prix Benjamin H. Danks. En plus de ses nombreuses pièces, il a écrit plus d’une dizaine de romans, notamment jeunesse. Il est également auteur et producteur pour la télévision. À la table des loups est sa première œuvre traduite en français.

 

Avis :

Adam Rapp déploie l’histoire d’une famille modeste américaine, les Larkin, comme une longue dérive à travers plusieurs décennies, des années 1950 jusqu’à presque nos jours. Leur existence se déroule dans un pays où la violence affleure partout, crimes de masse, prédations sexuelles ou meurtres en série composant une toile de fond presque banale. Cette brutalité ambiante, omniprésente dans l’Amérique décrite, s’infiltre dans leur quotidien comme une menace sourde, presque animale, qui rôde autour d’eux depuis l’enfance. Elle se mêle à leurs gestes les plus ordinaires, jusqu’à imprégner leur vie d’un malaise profond, d’autant plus pesant qu'invisible et diffus.

Au fil du récit, cette pression extérieure se conjugue aux fragilités propres à chacun des membres de la fratrie, révélant des trajectoires marquées par la tension entre désir d’émancipation et forces contraires. Myra, confrontée chaque jour à la brutalité carcérale, tente de réparer les autres pour ne pas affronter ses propres blessures ; Lexy s’efforce de maintenir une façade de normalité dans une société où la sécurité n’est qu’un vernis ; Fiona oscille entre création et autodestruction, comme si l’art était la seule manière de contenir les ombres qui l’assaillent ; Alec, enfin, glisse vers la marginalité, happé par les zones les plus sombres d’une société qui laisse peu de place aux êtres fragiles. Lorsque leur mère reconnaît son écriture sur une série de cartes postales anonymes, une inquiétude irrépressible s’impose à elle, comme si le mal s’était insinué jusqu’au cœur du noyau familial. 

Sans que jamais rien de spectaculaire ne survienne, la tension s’installe lentement, comme une glissade inexorable vers un danger diffus. Adam Rapp construit cette montée en pression avec patience et précision : les silences s’allongent, les non-dits s’épaississent, et l’on comprend peu à peu que ce qui menace les Larkin ne se limite ni à leurs héritages familiaux ni aux violences du dehors, mais naît de l’interaction constante entre les deux. Le roman avance ainsi dans une atmosphère de clair-obscur, où les forces intimes et sociales se répondent, jusqu’à faire sentir que les loups du titre – qu’ils soient réels, symboliques ou intérieurs – se nourrissent jusque dans nos propres failles, et que cette contamination insidieuse finit par atteindre ce qu’il y a de plus fragile : l’équilibre mental.

En filigrane, Adam Rapp interroge cette zone trouble où l’intime rejoint le social, là où les fêlures individuelles reflètent les fractures plus larges d’une Amérique qui peine à regarder ses propres ombres. Cette porosité entre l’intérieur et l’extérieur, entre les blessures héritées et celles imposées par le monde, prépare le terrain à une réflexion plus vaste sur ce qui se transmet, se déforme et se répète d’une génération à l’autre.

Dans cette perspective, le roman met en avant l’impossibilité de s’extraire totalement de son milieu. Chacun des enfants Larkin tente, à sa manière, de tracer une ligne de fuite – par la conformité, la compassion, l’art ou la marginalité –, mais toutes ces tentatives se heurtent à un centre obscur qui les aimante. Les forces qu’ils cherchent à fuir, qu’elles soient familiales ou sociales, semblent se recomposer autour d’eux, comme si la violence du monde trouvait dans leurs brèches un terrain propice pour se perpétuer. Rien ne se résout, rien ne s’apaise : les mêmes ombres reviennent, s’infiltrent au plus profond des êtres et finissent par les corrompre, au point qu’il devient impossible de distinguer ce qui vient du dehors ou de l’intérieur, tout s’interpénétrant en une spirale sans fin.

D’une ampleur exceptionnelle, capable d’allier la psychologie la plus fine à une vision particulièrement vaste de l’Amérique contemporaine, ce roman, baigné d’une tension sourde, banale et quotidienne, excelle à peindre, de son écriture précise et dépourvue d’emphase, l’emprise des ombres et des silences qui favorisent l’interpénétration des violences sociales et intimes, jusqu’à les rendre inextricables. Une lecture lente et sombre, focalisée presque exclusivement sur des forces destructrices, que l’on pourra trouver aussi écrasante que puissante et maîtrisée, mais toujours intense et prenante. (4/5)

 

 

Citation : 

Myra n’a même pas envie d’en savoir plus. Il a une tête de délinquant, comme la plupart des hommes qui finissaient au centre pénitentiaire de Stateville du temps où elle y était. Des escrocs, des pyromanes, des violeurs. Des assassins sans pitié. Ils avaient tous quelque chose qui manquait dans les yeux, comme un vide au centre de la pupille, une absence inhumaine. Les coyotes ont ce regard-là. Les requins et les hyènes aussi. Les serpents venimeux.

 

mercredi 14 janvier 2026

[Lafon, Marie-Hélène] Hors champ

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hors champ

Auteur : Marie-Hélène LAFON

Parution : 2026 (Buchet/Chastel)

Pages : 170

Accès au livre : ISBN 9782283041604  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

Gilles est le fils, celui qui devra tenir la ferme. Claire, la soeur qui n'est pas concernée par cette décision, prend la tangente au fil des années grâce aux études.
La ferme est isolée de tous. C'est le royaume du père qui donne libre cours à sa violence.
Hors champ traverse cinquante années. Dix tableaux, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre tantôt avec elle, Claire, tantôt avec lui, Gilles. L'auteure fait alterner ces points de vue, toujours à la troisième personne, en flux de conscience.
Les parents, la soeur et le frère, et les autres - au bout du monde où ils se tiennent encordés, impuissants tous les deux.
Hors champ est le onzième roman de Marie-Hélène Lafon.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020, pour Histoire du fils. Tous ses romans sont publiés chez Buchet/Chastel.

 

 

Avis :

Puisant dans la réalité de son enfance rurale et dans la fracture née de son départ du Cantal pour poursuivre ses études, puis son parcours professionnel à Paris, Marie‑Hélène Lafon explore les déterminismes qui régissent la transmission paysanne, la place souvent marginale accordée aux filles et la distance – à la fois géographique et symbolique – qui, entre appartenance et arrachement, se creuse entre ceux qui demeurent sur la terre familiale et ceux qui s’en éloignent.  

Le livre met face à face deux destins issus d’une même ferme du Cantal : le frère, assigné dès l’enfance à reprendre l’exploitation familiale, et la sœur, tenue à l’écart de la transmission parce qu’elle est une fille. Lui reste sur la terre, fidèle aux bêtes, aux saisons, à une vie laborieuse rythmée par le travail et le silence ; il incarne la permanence, la fidélité à un monde qui se défait lentement mais dont il porte encore la charge. Elle part étudier à Paris, devient enseignante puis se consacre à l’écriture, construisant son existence dans l’éloignement. Pourtant, ce départ ne rompt pas le lien : il le transforme, l’écriture offrant une manière de revenir, de comprendre et de donner forme à ce qui a été vécu sans mots pour le dire. 

D’une grande maîtrise, le roman déploie ses enjeux à la croisée du monde paysan, de l’intime et de la mémoire, restituant avec puissance la réalité rurale et son univers âpre, exigeant, où la vie se confond avec le travail et où les destins semblent tracés d’avance. Cette immersion dans la terre, dans les gestes et dans la répétition des jours donne au livre une densité presque physique, qui ancre le récit dans une vérité sensible.

Marie-Hélène Lafon dresse ainsi un tableau sans concession de la condition paysanne contemporaine, en particulier sur les petites exploitations familiales. À travers la figure du frère, on ressent presque corporellement l’étau d’un destin sans échappatoire, la fatigue accumulée, l’isolement, la pression économique et morale qui broient les existences. Le roman laisse affleurer, sans pathos mais avec une force saisissante, cette détresse silencieuse qui conduit tant d’agriculteurs au désespoir. Plus qu’un constat, il offre une véritable expérience : une sensation de suffocation, de vie tenue à bout de bras, qui traverse le texte et lui confère une portée sociale autant qu’intime.

Cette approche trouve un écho profond dans la manière dont l’auteur travaille la matière autobiographique, dépassant le simple témoignage pour interroger, à travers la fiction, ce que signifie être assigné ou soustrait à un héritage, comment une origine façonne les corps, les choix et les silences, et offrant ainsi une réflexion sur les forces souterraines qui orientent les existences, sur la tension entre ce qui nous est transmis et ce que nous tentons de construire hors champ.

Avec sa construction précise et elliptique, réduite à quelques tableaux d’une intensité saisissante, avec sa langue dense, charnelle, presque sèche, qui restitue sans détour la dureté du labeur, l’isolement et l’épuisement, et avec ses personnages si justes qu’ils en deviennent emblématiques, Marie‑Hélène Lafon signe une œuvre forte et tenue, un huis clos noir et puissant qui concentre en peu de pages, dans une charge émotionnelle et sociale à couper le souffle, toute la douleur d’un monde paysan à l’agonie. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui, Gilles, le fils, il doit la reprendre, continuer, elle est à eux et à lui, il a besoin d’eux et ils ont besoin de lui, même si le père dit le contraire, lance des phrases, parle de vendre plutôt que de trimer pour payer un ouvrier et maintenir la ferme à flot pour le fils, que le fils se débrouille, qu’il aille gagner sa vie ailleurs, chacun pour soi. La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils et leur raison de vivre à eux, les parents. La ferme leur fait honneur et devoir, à eux, les trois ; pour la mère, la sœur n’a rien à voir là-dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète. La mère n’en parle pas, même s’ils sont seuls devant la télévision et dans son bruit le soir en automne et en hiver quand le père est parti se coucher ; elle ne dit rien sur la ferme, ni sur lui, mais il sent qu’elle ne lâchera pas et qu’il est vissé là avec elle et le père pour les siècles des siècles.


Même s’il le voulait vraiment, même s’il avait le culot de tout plaquer et de laisser le père se débrouiller avec sa ferme, ses vaches, ses fromages, son ouvrier et tout le bazar, il ne pourrait pas laisser la mère derrière lui, seule avec le père ; et elle ne quittera jamais la ferme, jamais. Elle n’a pas besoin de le lui dire mais l’expression pour les siècles des siècles s’applique d’abord à la mère et il le sait. Sa sœur a peut-être raison quand elle explique que les parents ont choisi cette vie alors que lui n’a pas choisi ces parents. Les phrases de sa sœur ne changent rien pour lui ; elle a l’air de croire que tout peut s’expliquer et s’arranger mais elle ne vit pas à la ferme.


En 1992, la préretraite a été accordée aux paysans et son père l’a prise ; son frère est devenu fermier des parents et chef d’exploitation, sur le papier ; il avait vingt-neuf ans. Elle calcule ; depuis 1992, dix-huit ans ont passé dans le monde et dans la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d’abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint-nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s’occuper des machines, des formalités, de la paperasse. La mère s’y est épuisée ; le père a continué à se débattre pour décider de tout. Ils ont tenu jusqu’en 2008. Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c’est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d’autre chose, mais Claire comprend que l’honneur des parents est perdu.


C’est de plus en plus difficile, d’attraper ses yeux, son regard. Il s’ensauvage, elle pense ça dans la grange, le mot monte, malgré les dates et les chiffres dont le mince barrage va craquer, craque. Il s’ensauvage, ses yeux, ses cheveux, ses habits, tout son corps, il s’ensauvage dans la douleur et la colère, elle ne peut rien. Ils s’ensauvagent, les trois, seul chacun ; le travail de la ferme, sa routine, les tient et les écrase. Leur vie est faite comme ça.


Elle voudrait supposer que Gilles pense le moins possible et se contente de mettre un pied devant l’autre, chaque jour, dans le tourbillon des tâches sempiternelles, mais elle n’y croit pas. Des indices marquent le corps de son frère, son visage cadenassé, le tombé de ses épaules, le tremblement irrépressible de son genou droit quand il est assis, sa façon de s’asseoir, de se relever, de marcher. Il la regarde rarement aux yeux et elle peine à soutenir son regard vert et noyé qu’il faut happer, arracher, saisir sans pouvoir le retenir. Son frère se noie et il est encore là, encore vivant, il tient, il fait, il demeure dans le cours des choses et des jours ; elle ne sait pas pourquoi, elle ne sait pas comment. 


Elle se lance, c’est du beau foin cette coupe, quand tu auras fini de faner, tu viendras manger un dimanche, comme on fait toujours, je me mettrai en cuisine, je m’appliquerai, pour ton anniversaire, tes cinquante ans. Il s’est tourné vers elle et, avant de remonter sur le tracteur, il a dit sans hargne dans un sourire cabossé, cinquante ans de quoi, cinquante ans de vie de merde.

 

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lundi 15 décembre 2025

[Desarthe, Agnès] L'oreille absolue

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'oreille absolue

Auteur : Agnès DESARTHE

Parution : 2025 (L'Olivier)

Pages : 144 

Accès au livre : ISBN 9791026908524  
                           en librairie

 

  

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« C’était un hiver lumineux et sec où rien ne semblait devoir mourir. »
Un petit garçon intenable rencontre un homme au bout du rouleau. Une femme retrouve son amant disparu. Un musicien prépare un concours avec un jeune prodige qui ne sait pas lire une note. Deux adolescents filent à moto sans casque. Ces personnages – et bien d’autres encore - semblent n’avoir aucun lien entre eux, si ce n’est que tous appartiennent à la même harmonie municipale. Mais une fillette timide promise à un brillant avenir les observe sans qu’ils le sachent. Elle comprend qu’un fil les relie tous et qu’un sort a suspendu pour un temps les drames individuels. Que ce fil vienne à rompre, et tous tomberont. La musique, alors, s’arrêtera.
Dans cet admirable roman polyphonique, Agnès Desarthe s’amuse à nouer et dénouer les destins par le seul jeu de l’écriture.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Agnès Desarthe a publié onze romans aux Éditions de l’Olivier, dont Un secret sans importance (prix du Livre Inter 1996), Dans la nuit brune (prix Renaudot des lycéens 2010), Ce cœur changeant (Prix littéraire du Monde 2015), L’Éternel fiancé (Prix de l’héroïne Madame Figaro, 2021) et Le Château des rentiers (en lice pour le Goncourt 2023).

 

 

Avis :

Bref et dense, écrit dans l’esprit d’une musique de chambre, L’oreille absolue fait résonner les obsessions d’Agnès Desarthe – quête de sens, mémoire intime et collective, communauté comme espace fragile où se jouent accords et dissonances de l’existence – en une partition littéraire dont la musicalité constitue le véritable moteur narratif.

L’histoire se tisse autour de nombreux personnages, rassemblés par l’harmonie municipale de leur petite commune. Jeunes ou vieux, chacun trouve sa place dans l’ensemble, en une communion qui suspend le cours ordinaire de la vie, comme une trêve lumineuse et magique où le temps s’arrête et la fatalité se tait. 

Dès lors, le roman se déploie comme une pièce musicale, chaque voix y allant de son récit de vie comme en autant de couplets, ponctués par un refrain poétique et lancinant, qui rappelle ce que, des cruautés de l’existence, la musique fait oublier : « C’est un hiver lumineux et sec où rien ni personne ne doit mourir. » 

Comme une incantation, ce refrain tisse un lien fragile entre des voix disparates, qui, en croisant leurs trajectoires solitaires vers un destin provisoirement suspendu, composent une mosaïque sonore à l’image des existences dessinant ensemble la trame de l’humanité. 

Par-delà la métaphore musicale, c’est l’écriture elle-même qui se fait instrument : phrases brèves ou amples, reprises et variations, silences ménagés comme des pauses. Plus qu’un don technique, l’« oreille absolue » est ici une disposition à l’écoute, une manière d’accueillir la pluralité des chants et de leur donner place dans le tissu du récit.

Aussi belle soit-elle, la portée métaphorique du texte ne se révèle qu’à l’issue d’un effort d’écoute, grâce à une disponibilité à la polyphonie et à ses dissonances. Ce n’est qu’en traversant une désorientation initiale que l’on accède à la justesse de cette composition littéraire, où la musique figure une humanité vulnérable et souffrante, mais capable, l’espace d’un instant, de se tenir ensemble et d’oublier sa condition mortelle.

Au final, L’oreille absolue rappelle que la littérature, comme la musique, n’offre pas de réponses mais une expérience : celle d’un déplacement, d’une écoute qui déroute avant d’éclairer et qui fait surgir, au cœur du chaos, une forme de sens partagé. Elle apparaît ainsi une consolation face à la condition humaine, suspendant un instant la conscience de notre finitude solitaire et inexorable, et ouvrant à la possibilité d’un accord fragile mais commun. Un roman exigeant, brillant et subtil, où musique et écriture se rejoignent dans l'art délicat de panser l'âme. (4/5)

 

Citations :

– Tu connais le nom des notes ? 
– J’ai pas besoin de le connaître, elles le disent. Elles font leur son et en même temps, elles crient leur nom de note.

Comme lui, les habitants du village, réunis dans la salle des fêtes pour le concert de Noël, revivent pêle-mêle peines et joies brassées par la musique, car c’est un hiver lumineux et sec où rien ni personne ne semble vouloir mourir, si bien que pour un temps, seuls les souvenirs, comme des guirlandes colorées dans la nuit, occupent les esprits et font verser des larmes ou monter des sourires.

 

 

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