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mardi 8 avril 2025

[Khadra, Yasmina] Coeur-d'amande

 





J'ai aimé

 

Titre : Coeur-d'amande

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution :  2025 (Mialet Barrault)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Au pied du Sacré-Cœur où il habite, la vie n’a pas gâté Nestor. Rejeté à sa naissance par sa mère qui n’a pas supporté qu’il soit anormalement petit, il vit chez sa grand-mère qui l’a recueilli et qu’il adore. Elle subvient à leurs besoins avec sa maigre retraite de professeur de français tandis que son petit-fils, animé d’une inlassable vitalité et d’un incurable optimisme, cherche et trouve mille occasions d’améliorer leur ordinaire dans ce quartier de Barbès où s’entremêlent tous les peuples, tous les destins, tous les désespoirs. Yasmina Khadra fait ici un portrait éblouissant de ce quartier singulier et de sa population.

Mais le jour où la vieille dame commence à perdre la tête et doit être placée dans une maison de retraite, sa fille décide de vendre l’appartement qui est le seul refuge de ce fils qu’elle ne veut toujours pas connaître. Pour Nestor, tout s’effondre. Il lui reste la violence de ses rêves et les mots que lui a appris sa grand-mère. Ces mots qu’il va jeter sur le papier pour crier cette rage de vivre qui l’habite. Dans le quartier, ses amis arabes le surnomment « Cœur-d’amande ». Ce sera le titre de son livre.
Et qui sait… Nul n’est à l’abri d’un succès. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est l’auteur de la trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, ou encore Ce que le jour doit à la nuit. Traduits dans une cinquantaine de pays, ces livres ont touché des millions de lecteurs dans le monde.

 

 

Avis : 

Rompant avec la violence et les conflits au centre de ses précédents ouvrages, Yasmina Khadra s’inspire d’une pâtisserie algérienne,  « qaleb ellouz » ou « coeur-d’amande », très consommée pendant les soirées du Ramadan et évocatrice de douceur dans une période harassante, pour nous emmener dans un Montmartre populaire aux allures d’oasis d’amitié et de solidarité.

Rejeté par sa mère parce qu’atteint de nanisme, Nestor le narrateur n’en a pas moins toujours vécu avec bonheur auprès d’une grand-mère aimante, dans un modeste appartement de Barbès, au pied de la Butte Montmartre. Désormais âgée, celle qui, retraitée de l’éducation nationale, a su l’instruire quand l’école supportait mal son handicap et encourager chez lui l’amour des livres et de l‘écriture, commence toutefois à perdre la tête. D’abord licencié du magasin de chaussures qui l’employait, puis expulsé du logement où il vivait avec sa chère aïeule lorsque celle-ci est envoyée en maison de retraite par le juge des tutelles, Nestor voit sa vie, jusqu’ici précaire mais joyeuse, s’effondrer comme un château de cartes.

« On est qu’une idée, mon gars, une seule et unique misérable saloperie d’idée. L’idée que l’on se fait de soi ou bien l’idée que les autres se font de nous. Avec laquelle tu veux vivre ? »
Comme l’auteur a su faire avec les coups du sort grâce à ce qu’il explique d’un optimisme bâti sur l’amitié et sur des lectures qui l’ont marqué, Nestor, entouré d’indéfectibles copains et soutenu par les petites gens de son quartier, va réussir à affronter l’adversité et à reprendre son destin en main. « Je considère l’existence comme une offrande inespérée sous une cloche de verre piégée. J’ai le choix entre la contempler en salivant dessus ou bien soulever la cloche. J’ai choisi de prendre le risque. » Et entre courage d’être soi, amitié et solidarité, la résilience sera au rendez-vous malgré la différence, la pauvreté et les duretés de la vie.

Conte à la tonalité feel-good aussi sucré que la pâtisserie de son titre, ce dernier ouvrage en date surprend dans l’oeuvre plutôt dramatique de l’auteur. La relative déception ressentie au premier degré de la lecture s’estompe toutefois face à la puissance de ses arômes particulièrement longs en bouche. Pris d’une vraie affection pour ses personnages – de petites gens comme souvent le coeur sur la main –, ému par la dédicace à la propre grand-mère de l’auteur et à toutes les autres, et comme toujours admiratif de cette plume si belle et si maîtrisée, l’on se laisse malgré soi emporter par le charme tendre et non dénué d’humour de cette histoire de résilience qui semble beaucoup emprunter au tempérament sincèrement optimiste de l’écrivain. Au point que ce nain devenu un géant des lettres à force de ténacité, de solidarité et d’amour de la littérature finit par paraître, d’une certaine façon, une sorte de projection du moi profond de l’auteur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Je considère l’existence comme une offrande inespérée sous une cloche de verre piégée. J’ai le choix entre la contempler en salivant dessus ou bien soulever la cloche. J’ai choisi de prendre le risque. Il n’y a pas de risque non négociable pour celui qui veut vivre pleinement sa vie. Celui-là doit savoir gérer les échecs, relever les défis et se désaltérer dans la sueur de son front comme dans une eau bénite. Le monde est une combinaison de hauts et de bas et nous en faisons partie. Personne n’y peut changer grand-chose, mais chacun doit composer avec.


Ce qui importe, c’est refuser crânement d’abdiquer, ne jamais renoncer à son rêve. Si on arrive à prendre son pied là où l’on traîne l’autre, on aura compris comment dépasser ce qui nous empêche d’avancer.


Lorsqu’il pleut sur Paris, c’est comme si on floutait une toile de maître. La plus belle ville du monde se voit délestée de sa féerie, pareille à une vieille diva en train de se démaquiller dans sa loge.


De tous ces moments-là, le plus abominable, le plus cruel est l’instant où je vois Mamie, de l’autre côté de la baie vitrée, pleurer en silence. Son visage est un masque mortuaire. Elle vient de comprendre que sa vie, toute sa vie, est restée là-bas, à Montmartre, refoulée au fond de la pénombre en train d’enténébrer notre petit appart, rue de Steinkerque. Le regard qu’elle m’expédie dans un ultime recours est d’une détresse absolue ; il m’anéantit presque. C’est le regard d’une partante, d’une agonie bâclée qui enclenche son compte à rebours – le regard effaré qui languit déjà des absences et des repères d’antan, et qui dit toutes les peines du monde en un seul mot que ses vieilles lèvres usées n’arrivent pas à évacuer de peur qu’il retentisse d’un bout à l’autre de la terre.
Deux infirmières aident Mamie à marcher vers son destin.

 
J’ai pesé le pour et le contre. Céder à la tentation ou bien me ressaisir ? Pas facile de trancher. J’ai dit à Françoise : « Si j’accepte de coucher avec toi, je vais me détester. Si je refuse, tu vas me détester. » Et Françoise a rétorqué : « Détestons-nous pour voir, et après on sera quittes. »


On est qu’une idée, mon gars, une seule et unique misérable saloperie d’idée. L’idée que l’on se fait de soi ou bien l’idée que les autres se font de nous. Avec laquelle tu veux vivre ?

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 22 juillet 2023

[Khadra, Yasmina] Les Vertueux

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Les Vertueux

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution :  2022 (Mialet Barrault)

Pages : 544

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Algérie, 1914. Yacine Chéraga n’avait jamais quitté son douar lorsqu’il est envoyé en France se battre contre les « Boches ». De retour au pays après la guerre, d’autres aventures incroyables l’attendent. Traqué, malmené par le sort, il n’aura, pour faire face à l’adversité, que la pureté de son amour et son indéfectible humanité.
Un roman majeur dans l’œuvre de Yasmina Khadra et une plongée surprenante dans l’Algérie de l’entre-deux-guerres.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est l’auteur de la trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, ou encore Ce que le jour doit à la nuit. Traduits dans une cinquantaine de pays, ces livres ont touché des millions de lecteurs dans le monde.

 

 

Avis :

Désigné par le tout-puissant caïd de son douar algérien pour partir à la guerre en France en se faisant passer pour son fils, le jeune berger Yacine se retrouve dans l’enfer des tranchées de la première guerre mondiale avec, en échange, la promesse d’une ferme qui tirerait ses parents de la misère. Lorsqu’après quatre ans à côtoyer l’horreur et la mort, il rentre enfin, irrémédiablement hanté mais persuadé d’être accueilli en héros, rien ne se passe pourtant comme il l’escomptait. Car, pour le despote pressé d’effacer toute trace de la supercherie qui a valorisé son fils à bon compte, Yacine doit disparaître…

Lui qui espérait sortir de l’asservissement féodal au prix de quelques années à servir de chair à canon, réalise alors qu’on ne trompe pas si facilement son destin. Dépouillé de sa vie d’antan, volé de son passé de soldat, il n’a plus guère que l’indéfectible solidarité de ses anciens compagnons d’armes, et surtout, son immarcescible droiture d’âme, pour s’empêcher de sombrer et pour trouver la force d’aller de l’avant, alors que les épreuves et les injustices sont bien loin d’en avoir fini avec lui. Un souffle épique emporte le récit dans une cascade de péripéties toutes plus terribles les unes que les autres, la vie de Yacine ne semblant jamais devoir cesser de rebondir de Charybde en Scylla, emportée comme un fétu de paille dans les redoutables remous d’un irrépressible torrent.

Pourtant, si désespérant et si violent le monde, Yacine ne perd pas pied, fondant sa résilience sur cette sagesse instinctive qui le fait se plier aux caprices du mektoub, tout en restant droit dans ses bottes, fidèle à lui-même, à ses valeurs humaines et à ses attaches affectives. « La vie est une traversée et tu es un simple pèlerin. Le passé est ton bagage. Le futur, ta destination. Le présent, c’est toi. Si ton bagage t’encombre, dépose-le à la consigne. Si ta destination est hasardeuse, sache qu’elle l’est pour tout le monde. Vis à fond l’instant présent, car rien n’est aussi concrètement acquis que cette réalité manifeste que tu portes en toi. » Au soir de sa vie, loin de se perdre en regrets, aigreurs ou lamentations, il sera de ceux qui se seront attachés à cultiver l’amour et le bonheur jusqu’au plus creux de l’adversité, faisant avec l’inéluctable pour mieux profiter des moindres éclaircies concédées par la vie.

Il aura fallu trois ans à Yasmina Khadra pour peaufiner cette apothéose de son œuvre : une fresque puissante et tumultueuse, aux nombreuses scènes d’anthologie, pour célébrer ces âmes droites, capables, quelles que soient leurs infortunes et la barbarie du monde, de garder leur foi en elles-mêmes et en l’humanité, de défendre l’amour et le droit au bonheur même quand tout semble perdu. « Nous ne sommes que des mortels, mon garçon, des récits anonymes gravés sur du sable que le temps dispersera au gré du vent. Alors pourquoi tant de souffrance puisque tout passe, et nous avec ? » Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Un poète, de passage dans notre village, a dit : « Les hommes vrais ont la larme facile parce qu’ils ont l’âme près du cœur. Quant à ceux qui serrent les dents pour refouler leurs sanglots, ceux-là ne font que mordre ce qu’ils devraient embrasser. » Il avait sans doute raison. Je n’avais jamais vu pleurer mon père ni aucun homme de notre douar. C’était peut-être pour cette raison qu’ils préféraient assumer leur malheur au lieu de le conjurer.


Nous étions nombreux à n’avoir jamais affronté le large et aucun de nous ne le soupçonnait aussi sauvage et imprévisible – personnellement, je n’étais jamais monté sur une barque de ma vie, et c’est un navire grand comme notre frayeur qui nous ravissait à notre terre natale.  
Les mois passés à la garnison de Mostaganem n’avaient pas réussi à faire de nous les Turcos impavides qu’espérait tirer de son chapeau de magicien l’adjudant-chef Ben Amara, un Chaoui de Khenchela, pas très instruit, mais à cheval sur l’ordre et la discipline. Nous avions appris à nous servir d’une arme, à manier la baïonnette aussi bien qu’un lanceur de couteaux et à parader en marquant le pas, cependant nous demeurions des paysans empotés et nous ne savions pas par quel bout prendre un univers aux antipodes du nôtre auquel l’Histoire nous livrait en vrac. Nous avions toujours vécu loin des routes bitumées et des bruits des machines, sagement confinés dans nos enclaves, sans histoires et sans grands projets, et voilà qu’un train nous arrachait à nos repères, qu’une caserne chamboulait notre esprit avant de nous expédier dans un monde inconnu à bord d’un bateau délirant.


Des décennies ont passé. Je n’ai pas réussi à oublier ce jour-là. Ce ne fut pas seulement mon baptême de sang, ce fut ma vraie naissance au monde moderne – le monde vrai, cruel, fauve et impitoyable où la barbarie disposait de sa propre industrie de la mort et de la souffrance. C’était donc cela le monde civilisé, le monde du progrès, des laboratoires savants et des grandes découvertes. Je ne soupçonnais pas le progrès d’être aussi destructeur. Avant, j’existais et c’était tout. Une herbe folle parmi les ronces. J’avais une famille, un chien, une jument, un gourbi, et mon territoire s’arrêtait là où portait ma fronde. Très jeune, on m’avait certifié que chacun naissait doté d’un parchemin dûment établi, avec des gîtes d’étape précis, des raccourcis et un point de chute dont on ne se relèverait pas. Nous étions persuadés, dans notre douar, que lorsqu’on éclôt sous la mauvaise étoile, on s’évertue à apprivoiser le pire. Hélas, nous étions loin de la vérité. Le pire ne s’apprivoise pas. Et il n’y a rien de pire que la guerre. Rien n’est tout à fait fini avec la guerre, rien n’est vaincu, rien n’est conjuré ou vengé, rien n’est vraiment sauvé. Lorsque les canons se tairont et que sur les charniers repousseront les prés, la guerre sera toujours là, dans la tête, dans la chair, dans l’air du temps faussement apaisé, collée à la peau, meurtrissant les mémoires, noyautant chacune de nos pensées, entière, pleine, totale, aussi indécrottable qu’une seconde nature.


Les renforts se succédaient des deux côtés, sacrifiant des bataillons entiers pour un pont, un moulin, une côte, un bosquet qui, à peine concédés par les uns, leurs étaient restitués le lendemain après d’insoutenables carnages. Les escadrons de cavalerie amis se portaient au secours de l’infanterie régulière avant de se voir déglingués dans la foulée. Les tranchées se faisaient nettoyer à la grenade. Les corps à corps se terminaient à la baïonnette, dans le blizzard et la neige. D’un côté comme de l’autre, le spectre de la défaite et de l’humiliation provoquait de formidables sursauts d’orgueil.  
La guerre semblait partie pour ne plus s’arrêter.
 
 
Quatre années de tranchées, de replis meurtriers, d’assauts suicidaires, de cauchemars éveillés, de gaz moutarde, de fièvre jaune et de dysenterie. Quatre insoutenables éternités au cours desquelles je vis des héros tomber comme des mouches et d’autres agoniser dans les cratères fumants, les boyaux en l’air, ou bien étendus comme du linge en charpie sur les barbelés à quelques mètres des lignes amies sans que personne ose aller les chercher. Ce fut une drôle de guerre qui se réinventait de bataille en bataille, insatiable ogresse au ventre plus grand que l’enfer, dévorant bêtes et hommes par contingents entiers sans s’accorder la moindre sieste digestive ; une boucherie tentaculaire, atroce comme un million de supplices, au-dessus de laquelle les prières se faisaient exploser dans le ciel par les tirs d’artillerie tandis que les tonnerres évoquaient des pétards mouillés devant les déflagrations pilonnant jusqu’aux no man’s land hérissés d’horreur. Mais c’était fini. Comme finit toute chose en ce monde. Cependant, ce que nous croyions laisser derrière nous ne serait jamais distancé et la vie d’après ne serait plus ce qu’elle avait été. Lorsqu’on essayera de tourner la page écrite avec le sang des martyrs, on s’apercevra que le sang l’a traversée et a atteint toutes les pages qui suivent. Partout où nous irons, nos morts seront avec nous. Pour se sentir moins seuls dans le froid et les ténèbres, pour que l’oubli ne leur serve pas de charnier éternel, ils reviendront chercher un soupçon de chaleur dans nos souvenirs et nous rappeler pourquoi, malgré tout, nous devrions sourire à la chance qui ne leur avait pas souri.


— Les Turcos, dis-je, la gorge serrée. Tu penses que l’on se souviendra de nous ?   
— Certains, sans doute, d’autres pas, et ceux-là seront nombreux.  
— Nous nous sommes battus avec la même bravoure, tirailleurs, zouaves, Sénégalais, Alliés, Français, Indiens, tous comme des frères, pour l’honneur et la liberté.  — Tout le monde le sait, Hamza.  
— Alors pourquoi ne se souviendrait-on pas de nous autres ?  
— Parce que c’est comme ça. Si nous avons été égaux dans le martyre, l’Histoire ne retiendra que les héros qui l’arrangent.


— Je t’observe depuis hier. Tu es tout effrayé. Tu reviens de la guerre, que je sache. Dois-je comprendre que la misère est plus terrifiante que les champs de bataille ?
 — Ce n’est pas la même horreur, mais c’est la même tragédie.
 — N’empêche, j’aimerais que tu changes d’angle de vue. Je t’ai vu trembler de peur à Jenane Jato et je n’ai pas apprécié. Tu dois considérer les nôtres avec compassion, et non avec dégoût. N’importe qui peut connaître des hauts et des bas, même les rois. Notre misère est une mauvaise passe, pas une nature.
 — Pourquoi tu me dis ça sur ce ton, Wari ?
 — Pour que tu ouvres grand tes oreilles. Je n’aime pas qu’on prenne notre peuple de haut.
 — Je ne prends personne de haut, Wari.
 — Ce n’est pas l’impression que tu donnes. Quand tu marches parmi les nôtres, on dirait que tu as peur de choper un microbe… Que les roumis nous snobent, il y a sans doute une raison. Mais qu’un Algérien méprise les siens, c’est qu’il est le plus à plaindre d’entre eux. Si tu veux qu’on reste amis, tiens-le-toi pour dit… Encore une chose qu’il faut que tu saches : l’existence est une belle vacherie. Chacun y a droit à son lot de soucis. Le pauvre parce qu’il manque de tout, le riche parce que aucune fortune ne lui suffit. 


J’avouai à Amir que j’avais peur de ce que j’étais en train de devenir. Il m’écouta avec attention. Quand j’eus fini de confesser le tort fait à mes anciens camarades, il rétorqua :  
— Mes amis étaient plus miséreux que tes copains. Si les tiens parviennent à se démerder, les miens crevaient pour de vrai de faim et de maladie. Tu crois qu’Amir est mon nom de naissance ? C’est mon pseudonyme. On m’appelait « Hé ! » quand j’étais gosse avec un haillon sur le fion. « Hé ! moutcho »… Nous sommes tous nés du mauvais côté de la barrière. Si j’avais choisi de regarder par-dessus mon épaule au lieu de regarder au-delà des obstacles sur ma route, je serais encore à rafistoler les savates comme mon père, à l’heure qu’il est, avec, dans un trou à rat, un tas de gosses livrés en pâture aux puces et une épouse en train de me rendre fou.  
— Je n’étais pas obligé de…  
— De quoi, Yacine ? me coupa-t-il. De saisir la perche que la Providence te tend ? Tu n’as de compte à rendre à personne et tu n’as pas, non plus, à rougir de ta chance, même si elle néglige tes vieux amis. Tu as eu ton quota d’épreuves, et tu as perdu au change tant de fois. Les joies ne sont pas des péchés, la réussite n’est pas une hérésie. S’il t’est possible de décrocher la lune, décroche-la, et tant pis si la nuit n’en sera que plus noire.  
— Noire pour qui, Amir ?  
— Façon de parler… Ce que j’essaye de te dire est que tu n’es pas responsable de la souffrance des gens. Et moi non plus. Ce n’est pas un péché d’être riche ou d’être l’ami d’un riche. Lorsque je m’empiffre, je n’oublie pas que beaucoup des nôtres jeûnent hors saison. Que faire ? Expédier à la casse mes assiettes en porcelaine et me contenter de lécher le fond des casseroles cabossées ? J’ai éclos tel un champignon dans un berceau vermoulu et j’ai partagé mes langes mille fois usés avec l’ensemble de ma fratrie. Aujourd’hui, je prends ma revanche sur tout ce qui m’a manqué et je ne vais pas me gêner. J’ai travaillé dur pour sortir le bout du nez de la tourbe et je compte profiter à fond de ce que je peux m’offrir avant que ma chair soit restituée à la poussière. Je n’ai rien à me reprocher, hormis certains plaisirs que je m’autorise bien qu’ils soient mal vus, ce qui ne m’empêche pas de faire du bien autour de moi et de proposer mon confort à ceux qui n’y ont pas accès.


— Je commence à me faire du souci pour toi.  
— Il n’y a pas de raison.  
— Il y en a une, et elle est de taille. Tu es sincère, entier, pur, et ça, c’est pas prudent. On ne peut pas être trop près du bon Dieu sans se mettre à la merci du diable.  — Je prends le risque.  
— Il n’en vaut pas le détour, Yacine. Tu as le cœur sur la main, c’est-à-dire à la portée de n’importe qui. Essaye de le durcir un peu pour qu’il ne s’envole pas comme une feuille morte au premier coup de vent. De nos jours, les saints se cassent la figure chaque fois qu’ils se baissent pour prier.  
— J’ai été élevé comme ça.  
— Tu n’es pas dans ta Hamada. À Oran, on ne doit pas se tromper quand on fait la part des choses. Céder un pouce de son territoire, c’est abdiquer.  
— Je tâcherai de m’en souvenir.  
— Tu y as intérêt.


— Il faut te ressaisir.  
— Je tâcherai.  
— Tu es obligé, mon garçon. Vivre, c’est accepter de prendre sur soi afin de passer à autre chose. Ne cherche pas où tu as fauté. Nul n’est à l’abri de lui-même. On croit pouvoir se rattraper, et on ne fait que graviter autour du remords comme un insecte autour d’une flamme, au risque de se faire un mal plus grand que celui qu’on a subi.  
— Je crains qu’on n’ait pas le choix.  
— On a toujours le choix… Quels que soient ses aléas et ses peines, le choix que l’on assume est moins accablant que la reddition. Vois-tu ? On s’attarde souvent sur ce qui nous abîme au lieu de se concentrer sur ce qui nous aide à nous reconstruire.  
— J’aimerais me reconstruire, mais je n’ai pas les données.  
— Il n’en existe qu’une seule, jeune homme : celle qui consiste à prendre les choses comme elles viennent et à en faire des leçons de vie. Il y a une sécurité derrière ce que l’on tait et une autre derrière ce qui nous échappe.  
— Quelle est donc cette sécurité ?  
— Le discernement.  
— Le discernement ?  
— Oui, le discernement. Beaucoup pensent que c’est par la liberté que l’on
accède au salut de son âme. C’est faux. La liberté n’est pas une fin en soi. On n’accède au salut de son âme que par la sagesse, mère de toutes les paix et de toutes les libertés.  
— Comment accéder à la sagesse ?  
— En faisant la part des choses. Nous ne sommes que des mortels, mon garçon, des récits anonymes gravés sur du sable que le temps dispersera au gré du vent. Alors pourquoi tant de souffrance puisque tout passe, et nous avec ?


Rappelle-toi, mon garçon. L’échelle de la Sagesse comporte sept paliers qu’il faut impérativement franchir si l’on veut accéder à soi, rien qu’à soi, et à personne d’autre.  
— Sept paliers ?  
— Dans Le Manuscrit des Anciens, on les appelle « Les sept marches de l’arc-en-ciel » (il compta sur ses doigts) : l’amour ; la compassion ; le partage ; la gratitude ; la patience et le courage d’être soi en toutes circonstances. Si tu arrives à en faire montre, tu atteindras le sommet-roi, celui qui te met hors de portée du doute et tout près de ton âme.  
— Tu n’en as cité que six.  Il sourit, de ce sourire qui en dit long sur les chemins de croix qu’il avait dû négocier pour accéder à son âme.  
— Va, mon garçon. La septième est au bout de ton destin.


J’avais la rage, de cette rage impuissante qu’on ne peut conjurer et qui vous dévore de l’intérieur. Je m’en voulais d’assumer mon malheur au lieu de le subir comme une injustice, de n’être qu’un gribouille pathétique. Quel sens donner à mes déconvenues ? En avaient-elles un ? Ce qu’il m’arrivait en chaîne était d’un ridicule tel que je ne savais plus si je devais en rire ou en pleurer. Je n’arrêtais pas de payer pour les autres. J’avais fait une guerre à laquelle je n’étais pas convoqué pour défendre l’honneur d’un ingrat qui ne songeait qu’à me faire disparaître ; j’étais recherché par la police pour avoir défendu l’intégrité d’une femme qui avait abusé de mon amour pour elle, et maintenant, on allait me lyncher pour avoir protégé un bien qui n’était pas à moi. Quelle ironie ! Tous ces faits de bravoure pour finir à plat ventre à l’arrière d’une charrette ! Dans quel trou d’air le ciel avait-il engrangé mes prières pour que je me retrouve encordé comme une bête, la tête dans un sac de jute ?
… Et ce pied, mon Dieu, cette savate crottée qui m’écrasait la nuque ! Chaque fois que je remuais, elle accentuait la pression. Si la loyauté était la plus noble des vertus, pourquoi poignardait-elle ses serments dans le dos ?


On ne vole pas, quand on a faim, on se démerde pour ne pas crever. Si tu veux être juste avec toi-même, oublie ce que rabâche ta conscience et écoute ton ventre. La conscience, c’est pour le gratin. Les pauvres, il leur suffit de se faire une raison.


Chaque nuit, avant de sombrer dans un sommeil aussi profond que le coma, je souhaitais ne plus me réveiller. Mais au bagne, tout finit par rentrer dans « l’ordre de bataille ». D’emblée, la chiourme marquait ses zones interdites, imposait ses règles, et malheur aux inattentifs. J’assistais, tous les jours, à des choses insoutenables en me demandant combien de temps j’allais rester moi-même dans une faune qui entretenait elle-même son enfer. Je me rendis compte, très vite, que l’être humain est un mutant. La souffrance, à défaut de l’anéantir, le façonne et le forge jusqu’à ce qu’il se radicalise et devienne une entité démoniaque. L’agneau se découvre soudain un instinct de loup, et alors plus rien ne lui importe plus que sa misérable survie. Car, dans ce zoo cannibale, l’épreuve de force ne se conjugue pas uniquement à la botte des matons ; il faut aussi composer avec la tyrannie des forçats. Ce n’est que de cette façon que l’on a des chances d’apprivoiser l’adversité, c’est-à-dire de l’accepter dans sa totale cruauté. S’il arrive au manche d’une pioche de se casser, l’échine, elle, quand bien même elle devrait se ployer chaque jour un peu plus, n’a pas intérêt à se briser.


On peut faire le deuil de ses morts, mais pas celui des absents. De tous les mortels, ce sont les disparus qui vivent le plus longtemps. Mais comment entretenir leur souvenir dans ce passé où il faudrait écarter mille masques pour entrevoir un visage familier, où les sourires ressemblent à mes blessures, où les rires sont chahutés par mes propres cris ? À l’usure, on finit par se faire une raison. On se recroqueville autour de sa douleur et on fait corps avec. Au fur et à mesure que les années passent, la résignation nous devient un précieux animal de compagnie. Dans les moments de grande solitude, elle nous tient la main tandis que tant de choses nous échappent, et on s’accroche parce que, quelque part au fond de soi, malgré l’incongruité de notre entêtement, on se surprend à se dire qu’un miracle est toujours possible.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

dimanche 5 mars 2023

[Khadra, Yasmina] Les hirondelles de Kaboul

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les hirondelles de Kaboul

Auteur : Yasmina KHADRA

Parution : 2002 (Julliard), 2004 (Pocket)

Pages : 147

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans les ruines brûlantes de la cité millénaire de Kaboul, la mort rôde, un turban noir autour du crâne. Ici, une lapidation de femme, là un stade rempli pour des exécutions publiques. Les Taliban veillent. La joie et le rire sont devenus suspects. Atiq, le courageux moudjahid reconverti en geôlier, traîne sa peine. Toute fierté l'a quitté. Le goût de vivre a également abandonné Mohsen, qui rêvait de modernité. Son épouse Zunaira, avocate, plus belle que le ciel, est désormais condamnée à l'obscurité grillagée du tchadri. Alors Kaboul, que la folie guette, n'a plus d'autres histoires à offrir que des tragédies. Quel espoir est-il permis ? Le printemps des hirondelles semble bien loin encore.

 

Le mot de l'éditeur Julliard sur l'auteur : 

Yasmina Khadra est né en 1955 dans le Sahara algérien. Il est notamment l’auteur d’une trilogie saluée dans le monde entier, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, consacrée au dialogue de sourds entre l’Orient et l’Occident. L’Attentat a reçu, entre autres, le prix des Libraires. Ce que le jour doit à la nuit a été élu meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire et a reçu le prix France Télévisions. Adaptés au cinéma, au théâtre (en Amérique latine, en Afrique et en Europe) et en bandes dessinées, les ouvrages de Yasmina Khadra sont traduits en une cinquantaine de langues.

 

Avis :

Nous sommes il y a un peu plus de vingt ans, sous le premier gouvernement des Talibans. Kaboul en ruines vit dans la peur d’un quotidien rythmé par les exécutions publiques et les lapidations de femmes. Même rire y est répréhensible, ce dont d’ailleurs les habitants, désespérés, ont perdu la force. Atiq, le moudjahid devenu gardien de prison, ne peut se résoudre à répudier, comme le voudrait la norme, son épouse atteinte d’un cancer. Mohsen et sa femme Zunaira, autrefois avocate et maintenant confinée à l’étroitesse sans visage ni identité du tchadri, ont vu leurs carrières et leur mode de vie réduits à néant. Ils ne sont pourtant tous les quatre qu’au début de la tragédie qui va les réunir...

Les scènes choc se succèdent, révoltantes, insupportables, dans une Kaboul livrée à la folie terrifiante et à la violence abjecte d’un totalitarisme obscurantiste proprement effarant. « A Kaboul nous sommes tous des mendiants. » « Nous avons tous été tués. Il y a si longtemps que nous l’avons oublié. » « Aucun soleil ne résiste à la nuit. »  Accablés par le lent pourrissement qui les gagne, dans le dégoût de leur impuissance complice lorsque chaque jour accroît leur compromission horrifiée d’humains tremblant de sauver leur peau, Atiq et Mohsen ne savent plus comment trouver de paix, alors qu’en dépit d’eux-mêmes et de la pression fataliste des autres hommes de leur entourage, ils ne peuvent tout à fait se résoudre à accepter l’inacceptable. C’est une femme, ultime incarnation de ce qui survit de leur âme et de leur coeur, qui sert finalement de détonateur à leur révolte et à leur colère, dans un sursaut désespéré, avant la mort et la folie, pour tenter de sauver une once de liberté, et, du même coup, d’humanité.

Ce premier volet d’une trilogie illustrant « le dialogue de sourds qui oppose l’Orient et l’Occident » est un livre fulgurant, aux images fortes et aux dialogues percutants, qui, sur le fond apocalyptique d’un Afghanistan jeté dans un chaos économique et humanitaire inouï, met en lumière le désespoir sans fond d’une population persécutée par un régime de terreur lui imposant d’inconcevables et draconiennes restrictions. L’on y frémit en particulier du sort des femmes, ni plus ni moins rayées de la condition humaine, si tant est que ce terme ait encore une signification pour un régime bannissant jusqu’à pensées et sentiments au prétexte d’obédience aveugle à l’autorité religieuse. Pourtant, c’est justement par les femmes, que, dans ce drame réaliste non dénué de la poésie d’un conte persan, réussit à subsister un semblant d’espoir, incertain et fragile.

Un roman coup de poing, plus que jamais d’actualité, sur l’infinie tragédie afghane, et une magnifique invitation à réfléchir à la notion de liberté. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Qu’est-ce qui a changé, aujourd’hui, Atiq ? Rien, absolument rien. Ce sont les mêmes armes qui circulent, les mêmes gueules qu’on exhibe, les mêmes chiens qui aboient et les mêmes caravanes qui passent. Nous avons toujours vécu de cette façon. Le roi parti, une autre divinité l’a remplacé. C’est vrai, les armoiries ont changé de logos, mais ce sont les mêmes abus qu’elles revendiquent. Il ne faut pas se leurrer. Les mentalités restent celles d’il y a des siècles. Ceux qui attendent de voir surgir une nouvelle ère de l’horizon perdent leur temps. Depuis que le monde est monde, il y a ceux qui vivent avec et ceux qui refusent de l’admettre. 
 
 
— Mon épouse est malade. Le médecin dit que son sang se décompose très vite, que son mal n’a pas de remèdes.
Mirza reste un instant perplexe à l’idée qu’un homme puisse parler de sa femme dans la rue, puis, lissant sa barbe teinte au henné, il dodeline de la tête et dit :   
— N’est-ce pas la volonté du Seigneur ?   
— Qui oserait s’insurger contre elle, Mirza ? Pas moi, en tout cas. Je l’accepte pleinement, avec une infinie dévotion, sauf que je suis seul et désemparé. Je n’ai personne pour m’assister.   
— C’est pourtant simple : répudie-la.   
— Elle n’a pas de famille, rétorque naïvement Atiq, loin de remarquer le mépris grandissant qui envahit le faciès de son ami visiblement horripilé de devoir s’attarder sur un sujet aussi dévalorisant. Ses parents sont morts, ses frères sont partis, chacun de son côté. Et puis, je ne peux pas lui faire ça.   
— Et pourquoi pas ?   
— Elle m’a sauvé la vie, rappelle-toi.   
Mirza rejette le buste en arrière, comme pris au dépourvu par les arguments du gardien. Il avance les lèvres, penche la figure sur une épaule de manière à surveiller de biais son interlocuteur.   
— Niaiseries ! s’écrie-t-il. Dieu seul dispose de la vie et de la mort. Tu as été blessé en combattant pour Sa gloire. Comme il ne pouvait pas envoyer Gabriel à ton secours, il a mis cette femme sur ton chemin. Elle t’a soigné par la volonté de Dieu. Elle n’a fait que se soumettre à Sa volonté. Toi, tu as fait cent fois plus pour elle : tu l’as épousée. Que pouvait-elle espérer de plus, elle, de trois ans ton aînée, à l’époque vieille fille sans enthousiasme et sans attrait ? Y a-t-il générosité plus grande, pour une femme, que de lui offrir un toit, une protection, un honneur et un nom ? Tu ne lui dois rien. C’est à elle de s’incliner devant ton geste, Atiq, de baiser un à un tes orteils chaque fois que tu te déchausses. Elle ne signifie pas grand-chose en dehors de ce que tu représentes pour elle. Ce n’est qu’une subalterne. De plus, aucun homme ne doit quoi que ce soit à une femme. Le malheur du monde vient justement de ce malentendu.   
Soudain, il fronce les sourcils :   
— Serais-tu fou au point de l’aimer ?   
— Nous vivons ensemble depuis une vingtaine d’années. Ce n’est pas négligeable.   
Mirza est scandalisé, mais il prend sur lui et essaye de ne pas brusquer son ami d’enfance.
— Je vis avec quatre femmes, mon pauvre Atiq. La première, je l’ai épousée il y a vingt-cinq ans ; la dernière il y a neuf mois. Pour l’une comme pour l’autre, je n’éprouve que méfiance car, à aucun moment, je n’ai eu l’impression de comprendre comment ça fonctionne, dans leur tête. Je suis persuadé que je ne saisirai jamais tout à fait la pensée des femmes. À croire que leur réflexion tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Que tu vives un an ou un siècle avec une concubine, une mère ou ta propre fille, tu auras toujours le sentiment d’un vide, comme un fossé sournois qui t’isole progressivement pour mieux t’exposer aux aléas de ton inadvertance. Avec ces créatures viscéralement hypocrites et imprévisibles, plus tu crois les apprivoiser et moins tu as de chances de surmonter leurs maléfices. Tu réchaufferais une vipère contre ton sein que ça ne t’immuniserait pas contre leur venin. Quant au nombre des années, il ne peut apporter d’apaisement dans un foyer où l’amour des femmes trahit l’inconsistance des hommes.   
— Il ne s’agit pas d’amour.   
— Alors, qu’attends-tu pour la foutre à la porte ? Répudie-la et offre-toi une pucelle saine et robuste, sachant se taire et servir son maître sans faire de bruit. Je ne veux plus te surprendre à parler seul dans la rue comme un taré. Surtout pas à cause d’une femelle. Ça offenserait Dieu et son prophète.
 
 
Le seul ami et confident qu’il avait est mort d’une dysenterie, l’an dernier. Il n’a guère réussi à s’en faire d’autres. Les gens ont du mal à cohabiter avec leur propre ombre. La peur est devenue la plus efficace des vigilances. Les susceptibilités plus attisées que jamais, une confidence est vite mal interprétée, et les taliban ne savent pas pardonner aux langues imprudentes. N’ayant que le malheur à partager, chacun préfère grignoter ses déconvenues dans son coin, pour ne pas avoir à s’encombrer de celles d’autrui. À Kaboul, les joies ayant été rangées parmi les péchés capitaux, il devient inutile de chercher auprès d’une tierce personne un quelconque réconfort. 


Dans la pièce, hormis une grande natte tressée en guise de tapis, deux vieux poufs crevés et un chevalet vermoulu sur lequel repose le livre des Lectures, il ne reste plus rien. Mohsen a vendu l’ensemble de ses meubles, les uns après les autres, pour survivre aux pénuries. Maintenant, il n’a même pas de quoi remplacer les vitres cassées. Les fenêtres, aux volets branlants, sont aveugles. Chaque fois qu’un milicien passait dans la rue, il lui intimait l’ordre de les réparer sans tarder : un badaud risquerait d’être choqué par le visage dévoilé d’une femme. Mohsen a entoilé les fenêtres de tenture : depuis le soleil a cessé de lui rendre visite chez lui.


Les choses vont de mal en pis, à Kaboul, charriant dans leur dérive les hommes et les mœurs. C’est le chaos dans le chaos, le naufrage dans le naufrage, et malheur aux imprudents. Un être isolé est irrémédiablement perdu. L’autre jour, un fou criait à tue-tête dans le faubourg que Dieu avait failli. Ce pauvre diable, de toute évidence, ignorait où il en était, ce qu’il était advenu de sa lucidité. Intraitables, les taliban n’ont pas trouvé de circonstances atténuantes à sa folie et ils l’ont fouetté à mort sur la place publique, les yeux bandés et la bouche bâillonnée. 
 
 
On n’est pas chez nous, Zunaira. Notre maison, où nous avions créé notre monde, a été soufflée par un obus. Ici, c’est juste un refuge. J’ai envie qu’il ne devienne pas notre tombeau. Nous avons perdu nos fortunes ; ne perdons pas nos bonnes manières. Le seul moyen de lutte qui nous reste, pour refuser l’arbitraire et la barbarie, est de ne pas renoncer à notre éducation. Nous avons été élevés en êtres humains, avec un œil sur la part du Seigneur et un autre sur la part des mortels que nous sommes ; connu d’assez près les lustres et les réverbères pour ne croire qu’à la seule lumière des bougies, goûté aux joies de la vie et nous les avons trouvées aussi bonnes que les joies éternelles. Nous ne pouvons accepter que l’on nous assimile au bétail.   
— N’est-ce pas ce que nous sommes devenus ?   
— Je n’en suis pas certain. Les taliban ont profité d’un moment de flottement pour porter un coup terrible aux vaincus. Mais ce n’est pas le coup de grâce. Notre devoir est de nous en convaincre.   
— Comment ?   
— En faisant fi de leur diktat. Nous allons sortir. Toi et moi. Bien sûr, nous ne nous prendrons pas par la main, mais rien ne nous empêche de marcher côte à côte.   Zunaira fait non de la tête :   
— Je ne tiens pas à rentrer avec un cœur gros comme ça, Mohsen. Les choses de la rue gâcheront ma journée inutilement. Je suis incapable de passer devant une horreur et de faire comme si de rien n’était. D’un autre côté, je refuse de porter le tchadri. De tous les bâts, il est le plus avilissant. Une tunique de Nessus ne causerait pas autant de dégâts à ma dignité que cet accoutrement funeste qui me chosifie en effaçant mon visage et en confisquant mon identité. Ici, au moins, je suis moi, Zunaira, épouse de Mohsen Ramat, trente-deux ans, magistrat licencié par l’obscurantisme, sans procès et sans indemnités, mais avec suffisamment de présence d’esprit pour me peigner tous les jours et veiller sur mes toilettes comme sur la prunelle de mes yeux. Avec ce voile maudit, je ne suis ni un être humain ni une bête, juste un affront ou une opprobre que l’on doit cacher telle une infirmité. C’est trop dur à assumer. Surtout pour une ancienne avocate, militante de la cause féminine. Je t’en prie, ne pense aucunement que je fais du chichi. J’aimerais bien en faire d’ailleurs, hélas ! le cœur n’y est plus. Ne me demande pas de renoncer à mon prénom, à mes traits, à la couleur de mes yeux et à la forme de mes lèvres pour une promenade à travers la misère et la désolation ; ne me demande pas d’être moins qu’une ombre, un froufrou anonyme lâché dans une galerie hostile. 


Les charretiers et les fourgons convergent vers le grand marché de la ville, les premiers chargés de caissons à moitié vides ou de produits maraîchers flétris, les seconds de passagers entassés les uns sur les autres tels des anchois. Les gens clopinent à travers les venelles, la sandale raclant le sol poudreux. Voile opaque et pas somnambulique, de maigres troupeaux de femmes rasent les murs sous la garde rapprochée de quelques mâles embarrassés. Puis, partout, sur la place, sur les chaussées, au milieu des voitures ou autour des estaminets, des mioches, des centaines de mioches aux narines verdâtres et aux prunelles incisives, livrés à eux-mêmes, à peine debout sur leurs jambes que déjà inquiétants, tressant en silence cette corde en chanvre avec laquelle, un jour prochain, ils pendront haut et court l’ultime salut de la nation. Atiq ressent toujours un profond malaise lorsqu’il les voit envahir inexorablement la ville, pareils à ces meutes de chiens qui rappliquent d’on ne sait où et qui, de poubelles en décharges, finissent par coloniser la cité et tenir en respect la population. Les innombrables medersa, qui poussent comme des champignons à chaque coin de rue, ne suffisent plus à les contenir. Tous les jours, leur nombre augmente et leur menace grandit, et à Kaboul personne ne s’en soucie. Atiq a, sa vie durant, déploré que Dieu ne lui ait pas donné d’enfants, mais, depuis que les rues ne savent quoi en faire, il s’estime heureux. À quoi sert de s’encombrer de marmaille pour la regarder crevoter à petits feux ou finir en chair à canon au large d’un stan qui se complaît dans une guerre interminable à laquelle il s’identifie ? 
 
 
— Est-ce que tu penses qu’on pourra entendre de la musique à Kaboul, un jour ?   
— Qui sait ?   
L’étreinte du vieillard s’accentue et son cou décharné se tend pour prolonger sa complainte :
— J’ai envie d’entendre une chanson. Tu ne peux pas savoir combien j’en ai envie. Une chanson avec de la musique et une voix qui te secoue de la tête aux pieds. Est-ce que tu penses qu’on pourra, un jour ou un soir, allumer la radio et écouter se rallier les orchestres jusqu’à tomber dans les pommes ?   
— Dieu seul est omniscient.   Les yeux du vieillard, un instant embrouillés, se mettent à brasiller d’un éclat douloureux qui semble remonter du plus profond de son être. Il dit :   
— La musique est le véritable souffle de la vie. On mange pour ne pas mourir de faim. On chante pour s’entendre vivre. Tu comprends, Atiq ?   
— En ce moment, je n’ai pas toute ma tête.   
— Quand j’étais enfant, il m’arrivait souvent de ne pas trouver quoi me mettre sous la dent. Ce n’était pas grave. Il me suffisait de m’asseoir sur une branche et de souffler dans ma flûte pour couvrir les crissements de mon ventre. Et quand je chantais, tu ne me croiras pas si tu veux, j’étais bien dans ma peau.


Il n’était pas ainsi, avant, Atiq. C’est vrai, il ne passait pas pour quelqu’un d’affable, mais il n’était pas mauvais, non plus. Trop pauvre pour être généreux, il n’exagérait point en s’abstenant de donner dans le but manifeste de n’attendre aucune contrepartie. De cette façon, n’exigeant rien de personne, il ne se sentait ni redevable ni obligé. Dans un pays où les cimetières rivalisent avec les terrains vagues en matière d’extension, où les cortèges funèbres prolongent les convois militaires, la guerre lui a appris à ne pas trop s’attacher aux êtres qu’une simple saute d’humeur pourrait lui ravir. Atiq s’était délibérément enfermé dans son cocon, à l’abri des peines perdues. Estimant en avoir assez vu pour s’attendrir sur e sort de son prochain, il se méfiait comme d’une teigne de sa sensiblerie et limitait la douleur du monde à sa propre souffrance. Pourtant, ces derniers temps, il ne se contente plus d’ignorer son entourage. Lui, qui s’était juré de ne s’occuper que de ses oignons, voilà qu’il ne répugne plus à s’inspirer des déconvenues des autres pour apprivoiser les siennes. Sans s’en apercevoir, il a développé une étrange agressivité, aussi impérieuse qu’insondable, qui semble seoir à ses états d’âme. Il ne veut plus être seul face à l’adversité ; mieux, il cherche à se prouver qu’en chargeant les autres, il supporterait plus facilement le poids de ses propres infortunes. Parfaitement conscient du tort qu’il inflige à Nazish, et loin d’en pâtir, il le savoure comme une prouesse. Est-ce cela, le « malin plaisir » ? Qu’importe, il lui convient et, même s’il ne lui réussit pas concrètement, il a le sentiment de ne pas perdre au change. C’est comme s’il prenait sa revanche sur quelque chose qui n’arrête pas de lui échapper. Depuis que Mussarat est tombée malade, il a l’intime
conviction d’avoir été floué, que ses sacrifices, ses concessions, ses prières n’ont servi à rien ; que son destin ne s’assagira jamais, jamais, jamais… 


Mohsen perçoit le rire étouffé de son épouse. Il grogne un instant puis, apaisé par la bonne humeur de Zunaira, il pouffe à son tour. Aussitôt, une trique s’abat sur son épaule :   
— Vous vous croyez au cirque ? lui crie un taliban en exorbitant des yeux laiteux dans son visage brûlé par les canicules.   
Mohsen tente de protester. La trique pirouette dans l’air et l’atteint au visage.   
— On ne rit pas dans la rue, insiste le sbire. S’il vous reste un soupçon de pudeur, rentrez chez vous et enfermez-vous à double tour.   
Mohsen frémit de colère, une main sur sa joue.   
— Qu’est-ce qu’il y a ? le nargue le taliban. Tu veux me crever les yeux ? Vas-y, montre voir ce que tu as dans le ventre, face de fille !
— Allons-nous-en, supplie Zunaira en tirant son époux par le bras.   
— Ne le touche pas, toi ; reste à ta place, lui hurle le sbire en lui cinglant la hanche. Et ne parle pas en présence d’un étranger.   
Attiré par l’altercation, un groupe de sbires s’approche, la cravache en évidence. Le plus grand lisse sa barbe d’un air narquois et demande à son collègue :   
— Des problèmes ?   
— Ils se croient au cirque.   
Le grand dévisage Mohsen.   
— Qui est cette femme ?   
— Mon épouse.   
— Eh bien, conduis-toi en homme. Apprends-lui à se tenir à l’écart quand tu discutes avec une tierce personne.


— Je n’ai pas connu ma mère. Elle est morte en me mettant au monde. Elle avait quatorze ans. Le vieux faisait paître le troupeau à deux pas. À peine pubère. Un peu perdu dans ses enfantillages. Quand ma mère s’est mise à gémir, il n’a pas paniqué. Au lieu d’aller trouver les voisins, il a voulu se débrouiller seul. Comme un grand. Ça a très vite mal tourné. Il s’est obstiné. Et voilà. Il ignore comment j’ai survécu ; pire, il ne comprend pas pourquoi ma mère lui a claqué entre les mains. Ça le travaille encore, après tant d’années et quatre mariages… Elle a beaucoup souffert avant de rendre l’âme, ma mère. Je l’ai pas connue, pourtant, elle est toujours là, à mes côtés. Je t’assure que des fois je perçois son souffle sur mon visage. C’est mon troisième mariage en moins d’un an.   
— À cause d’elle ?   
— Non, mes deux premières épouses étaient indociles. Elles n’étaient pas dynamiques et posaient trop de questions.


Tout autour, l’aridité se surpasse. On dirait qu’elle ne se dénude que pour accentuer le désarroi des hommes coincés entre la rocaille et les canicules. Les rares lisérés de verdure qui daignent se manifester par endroits ne promettent aucune éclosion ; leurs herbes brûlées s’effritent au moindre frémissement. Gigantesques hydres déshydratées, les rivières languissent dans leurs lits défaits, n’ayant à proposer aux dieux de l’insolation que l’offrande de leurs tripes pétrifiées.


Vivre, c’est d’abord se tenir prêt à recevoir le ciel sur la tête. Si tu pars du principe que l’existence n’est qu’une épreuve, tu es équipé pour gérer ses peines et ses surprises. Si tu persistes à attendre d’elle ce qu’elle ne peut te donner, c’est la preuve que tu n’as rien compris. Prends les choses comme elles viennent, n’en fais pas un drame ni un plat ; ce n’est pas toi qui mènes ta barque, mais le cours de ton destin.


Hormis celui de son épouse, Atiq n’a pas vu un seul visage de femme depuis plusieurs années. Il a même appris à vivre sans. Pour lui, à part Mussarat, il n’y a que des fantômes, sans voix et sans attraits, qui traversent les rues sans effleurer les esprits ; des nuées d’hirondelles en décrépitude, bleues ou jaunâtres, souvent décolorées, en retard de plusieurs saisons, et qui rendent un son morne lorsqu’elles passent à proximité des hommes.

 

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