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jeudi 14 septembre 2023

[Andrea, Jean-Baptiste] Veiller sur elle

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Veiller sur elle

Auteur : Jean-Baptiste ANDREA

Parution : 2023 (L'Iconoclaste)

Pages : 592

Accès au livre : ISBN 9782378803759  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Au grand jeu du destin, Mimo a tiré les mauvaises cartes. Né pauvre, il est confié en apprentissage à un sculpteur de pierre sans envergure. Mais il a du génie entre les mains. Toutes les fées ou presque se sont penchées sur Viola Orsini. Héritière d'une famille prestigieuse, elle a passé son enfance à l'ombre d'un palais génois. Mais elle a trop d'ambition pour se résigner à la place qu'on lui assigne. 
Ces deux-là n'auraient jamais dû se rencontrer. Au premier regard, ils se reconnaissent et se jurent de ne jamais se quitter. Viola et Mimo ne peuvent ni vivre ensemble, ni rester longtemps loin de l'autre. Liés par une attraction indéfectible, ils traversent des années de fureur quand l'Italie bascule dans le fascisme. Mimo prend sa revanche sur le sort, mais à quoi bon la gloire s'il doit perdre Viola ?
Un roman plein de fougue et d'éclats, habité par la grâce et la beauté.
Prix du roman FNAC.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1971, Jean-Baptiste Andrea a d’abord été réalisateur-scénariste, puis s’est lancé dans l’écriture avec un premier roman au succès immédiat, Ma reine (douze prix littéraires dont le Femina des lycéens et le prix du Premier Roman), suivi de Cent millions d’années et un jour (2019) et de Des diables et des Saints (2021).

 

Avis :  

En 1986, un vieil homme agonise dans une abbaye italienne. Il n’a jamais prononcé ses vœux, pourtant c’est là qu’il a vécu les quarante dernières années de sa vie, cloîtré pour rester auprès d’elle : sa Pietà et son chef d’oeuvre de maître sculpteur, que le Vatican a pris le parti de soustraire au monde et de tenir au secret, tant, sans que l’on sache se l’expliquer, la statue suscitait l’émotion et la polémique dans le monde. Qu’a donc de si spécial cette œuvre mystérieuse ? Et quel est le secret de son étrange influence, celé dans son tombeau de pierre en même temps que dans le silence de son créateur ? Nul ne saura jamais, à moins comme le lecteur, d’avoir accès aux pensées du mourant qui, en ses dernières heures, remet mentalement son histoire en ordre…

Né en France de parents italiens, Michelangelo, dit Mimo, perd son père lors de la première guerre mondiale. A douze ans, le garçon, atteint de nanisme, n’en dépasse pas moins déjà largement les talents paternels de sculpteur. Sa mère l’envoie donc chez son oncle, sculpteur lui aussi, à Pietra d’Alba. Exploité et maltraité par son parent plus assidu à manier la bouteille que les ciseaux, l’adolescent desservi par son physique n’est pas pris au sérieux lors de ses premières armes dans la profession. Mais, les chantiers de son oncle l’ayant envoyé chez les Orsini, les riches maîtres du village, il y fait la connaissance de Viola, la fille de la famille, qui, brillante et rêvant d’instruction et d’indépendance, se heurte elle aussi aux murs des préjugés inégalitaires, sexistes cette fois-ci.

Naît alors, entre Viola et Mimo qu’en apparence pourtant tout sépare, une formidable amitié qui, à défaut de jamais laisser la place à un amour impossible, malgré les séparations, les brouilles et les divergences de vue, ne cessera plus de lier ces âmes sœurs. Les deux devront se battre pour leurs rêves et leurs idéaux, Viola pour sa liberté de femme dans une société patriarcale qui la condamne à l’obscurité, Mimo pour celle de son art qui, en l’exposant bientôt à la lumière du succès, le place aussi au coeur des enjeux politiques du fascisme montant. « Toute frontière est une invention, il suffit de croire ». De la tyrannie intime à la tyrannie politique, cette foi leur vaudra chacun un chemin de croix aboutissant très symboliquement à la si dérangeante pietà…  Une preuve s’il en fallait que, de nos jours encore, il n’est pas donné de bousculer les conventions structurant profondément la société, qu’il s’agisse de condition féminine, d’art ou de religion…

Campés avec autant de justesse que de tendresse, les deux magnifiques personnages de ce roman confirment la récurrence chez l’auteur des duos attachant platoniquement un jeune garçon malmené par la vie à une jeune fille plus mûre et plus forte au même âge. Un amour d’une grande pureté les lie, qui survit silencieusement aux circonstances faisant diverger leurs trajectoires de vie, et qui, avec toutes leurs failles et leurs complexités, les fait s’incarner dans une histoire lumineuse, habitée et universelle, un vrai moment de grâce et d’émotion, une ode à la liberté sur le fond historique d’une Italie à la fois terre de création artistique, de tradition patriarcale et religieuse, et, en ces années trente, d’invention du fascisme.

On ne se lasse décidément pas des beautés de plume de Jean-Baptiste Andrea. Sobre, poétique et d’une justesse parfaite, celle-ci souligne superbement l’universalité de ses histoires, entre amour le plus pur, sublimation artistique et préservation des idéaux fondamentaux. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Quand je repense à cette époque, c’est étrange : je n’étais pas malheureux. J’étais seul, je n’avais rien ni personne, on retournait des forêts dans le nord de l’Europe, on y semait de la chair lardée de métal, plus quelques obus qui exploseraient des années plus tard à la figure de promeneurs innocents, on inventait une désolation à faire pâlir Mercalli, qui n’avait donné que douze degrés à sa pauvre échelle. Mais je n’étais pas malheureux, je le constatais chaque soir, quand je priais un panthéon personnel d’idoles qui changèrent tout au long de ma vie et inclurent même, plus tard, des chanteurs d’opéra et des joueurs de football. Peut-être parce que j’étais jeune, mes jours étaient beaux. Je ne mesure qu’aujourd’hui ce que la beauté du jour doit à la prescience de la nuit.
 
 
Elle me sourit, un sourire qui dura trente ans, au coin duquel je me suspendis pour franchir bien des gouffres.


– Tu veux voler ?
– Oui.
– Avec des ailes ?
– Oui.
– Je n’ai jamais vu un avion de ma vie. Je n’ai jamais vu personne voler. Comment tu comptes t’y prendre ?
– Je vais faire des études.
– Tu en as parlé à tes parents ?
– Oui.
– Et ils sont d’accord ?
– Non. Viola m’épuisait. De drôles de nuages pommelaient le ciel, promenaient leurs doigts d’ombre dans le cimetière.
– Comment tu espères voler s’il faut faire des études et que tes parents ne veulent pas ?
– Mes parents sont vieux. Je ne parle pas de leur âge. Ils sont d’un autre monde. Ils ne comprennent pas que demain, nous volerons comme nous montons à cheval. Que les femmes porteront la moustache et les hommes des bijoux. Le monde de mes parents est mort. Toi qui as peur des morts-vivants, c’est lui que tu devrais craindre. Il est mort mais il bouge encore, parce que personne ne lui a dit qu’il était mort. C’est pour ça que c’est un monde dangereux. Il s’effondre sur lui-même.


Un saint pleure. Il n’est pas encore vraiment saint – c’est un détail. Il s’est arrêté sur un plateau bien différent des vallées qu’il a traversées, c’est peut-être la fatigue, le soulagement. Il n’a pas pleuré depuis la nuit où ils ont emmené son meilleur ami, celui pour lequel il était prêt à mourir. Prêt à mourir, oui, juste pas ce soir-là, puisqu’il le renia trois fois avant le chant du coq.
Ses larmes s’infiltrent dans une crevasse. Et parce que ce n’est pas n’importe quel homme, parce que l’ami qu’il a trahi n’est pas n’importe qui non plus, les larmes traversent la pierre dont il porte le nom et se transforment en source miraculeuse. Sur ce plateau où ne vivent que des cailloux pousseront bientôt des hommes et des agrumes. Une approche plus scientifique soulignerait la nature karstique du sous-sol, constamment changeante et propice à l’irruption de sources où il n’y en avait pas, mais la science n’enlève rien au miracle, elle en parle juste avec une poésie qui lui est propre. La conclusion reste la même : l’hydrographie du plateau est essentielle à qui souhaite comprendre Pietra d’Alba. L’eau, patiente, façonna le destin du plateau et de ses habitants, qui auraient pourtant répondu, à la question de savoir à quoi elle servait : « À boire et à arroser. » Quand la bonne réponse était : « À jalouser et à ravager. »
À Pietra d’Alba comme ailleurs, qui comprend l’eau comprend l’homme.
 
 
Ma vengeance ne serait pas de les tuer. Elle serait de leur sourire, de ce même sourire condescendant qu’ils m’adressaient aujourd’hui
 
 
Difficile d’imaginer qu’elle fut, un jour, une simple montagne. La montagne devint carrière à Polvaccio. On en tira un bloc de marbre, qu’on livra à un homme au visage fruste, marqué par une bagarre avec un confrère jaloux. L’homme, fidèle à sa philosophie, attaqua la pierre pour libérer la forme qui s’y trouvait déjà. Et la femme parut, d’une beauté insensée, penchée sur son fils abandonné dans un sommeil de mort sur ses genoux. Un homme, un burin, un marteau, de la pierre ponce. Si peu de choses pour donner naissance au plus grand chef-d’œuvre de la Renaissance italienne. La plus belle statue de tous les temps, et elle s’était simplement cachée au fond d’une pierre. Michelangelo Buonarroti eut beau chercher, hurler, il n’en découvrit plus de pareille dans le moindre bloc de marbre. Ses Pietà suivantes ressemblent à des ébauches de la première.


– Je voulais te montrer qu’il n’y a pas de limites. Pas de haut ni de bas. Pas de grand ou de petit. Toute frontière est une invention. Qui comprend ça dérange forcément ceux qui les inventent, ces frontières, et encore plus ceux qui y croient, c’est-à-dire à peu près tout le monde. Je sais ce qu’on dit sur moi, au village. Je sais que ma propre famille me trouve étrange. Je m’en fiche. Tu sauras que tu es sur le bon chemin, Mimo, quand tout le monde te dira le contraire.
– Je préférerais plaire à tout le monde.
– Bien sûr. C’est pour ça qu’aujourd’hui tu n’es rien. 


Imagine ton œuvre terminée qui prend vie. Que va-t-elle faire ? Tu dois imaginer ce qui se passera dans la seconde qui suit le moment que tu figes, et le suggérer. Une sculpture est une annonciation.


Moi aussi, un jour, j’ai cru que j’avais du talent. J’ai compris depuis qu’on ne peut pas avoir du talent. Le talent ne se possède pas. C’est un nuage de vapeur que tu passes ta vie à essayer de retenir. 


– Tu sais pourquoi Neri est un bon chef d’atelier ? Parce qu’il est stable. Il est posé là, sur ses pieds, il sait ce qu’il fait.
– Mais il n’ira jamais plus loin.
– Non. Il a atteint un mur. Mais l’avantage des murs, c’est qu’on peut s’appuyer dessus. Toi, en revanche, tu cours à perdre haleine comme un type emporté par sa course dans une descente, à ceci près que ta descente monte. Il y a du génie en toi. Je le reconnais, parce que je crois l’avoir partagé, sans fausse modestie. C’était… avant. (…)
– Je ne progresserai jamais à l’atelier si je ne sculpte que des œuvres mineures, dis-je quand nous atteignîmes l’autre rive.
– L’important n’est pas ce que tu sculptes. C’est pourquoi tu le fais. Est-ce que tu t’es posé la question ? C’est quoi, sculpter ? Et ne me réponds pas « casser de la pierre pour lui donner une forme ». Tu sais très bien ce que je veux dire.
Je ne pouvais pas connaître la réponse à une question que je ne m’étais jamais posée, et ne fis pas semblant. Metti acquiesça.
– J’en étais sûr. Le jour où tu auras compris ce que c’est que sculpter, tu feras pleurer des hommes avec une simple fontaine.  


Son directeur de thèse, autrefois, avait eu cette phrase surprenante, en lui remettant son doctorat cum laude : Vous avez étudié de longues années pour rien, Williams. Rien de ce qui fait l’art, le vrai, n’est explicable ici, puisque l’artiste lui-même ne sait pas ce qu’il fait.
Williams a parfaitement compris ce qu’essayait de lui dire son professeur. L’art n’est pas raison. 


J’avais bientôt vingt et un ans, je n’étais pas à l’âge où l’on trouve que c’était mieux avant. Je vivais justement cet avant que je regretterais plus tard.


Je rentrai à Pietra d’Alba à la fin du printemps, débarrassé pour de bon de tout souci financier. J’avais résolu l’étrange équation du capitalisme et, en acceptant peu de commandes, pouvais me permettre de les vendre à des prix insensés. Il y avait toujours quelqu’un pour acheter. Moins j’en faisais, plus j’étais riche. Viola suggéra qu’à ce rythme, je pourrais bientôt me faire payer pour ne pas travailler. 


Malgré tout ton fric, malgré ton succès et les nombreuses femmes que tu as profanées dans tes nuits de débauche, malgré les litres d’alcool que tu as ingérés et vomis, malgré toutes les horreurs que tu t’apprêtes encore à commettre, ta mère pense toujours que tu as six ans. Un fils qui a de bons rapports avec sa mère a renoncé à la persuader du contraire.


J’avais atteint ce point étrange qu’il faut avoir connu pour le comprendre, celui où les riches se pensent pauvres. Je gagnais dix fois le salaire d’un professeur, j’étais payé comme un chef d’entreprise. Mais j’avais des employés, besoin d’un chauffeur, je devais m’habiller correctement, par goût et pour mes clients. Tout ce que je gagnais, je le dépensais. Il fallait gagner toujours plus, ce qui me conduisait à dépenser davantage, pour conserver cet équilibre de course en descente. L’équation ne changeait de nature que lorsque l’on devenait vraiment riche, et qu’il devenait difficile de dépenser ce que l’on gagnait, même si j’avais croisé, durant mes années romaines, quelques personnages qui y excellaient.


Stefano dut fermer la porte de son bureau tant je criais.
– Tu m’as menti, espèce de salopard ! Tu vas faire sortir cette femme de votre putain de camp !
Il m’ordonna de me calmer, affirma qu’il n’avait rien fait de mal, et c’était vrai. Personne ne fait jamais rien de mal, la beauté du mal étant précisément qu’il ne demande aucun effort. Il suffit de le regarder passer.


Il marine dans la bêtise depuis qu’il est petit, avait-elle grommelé. Et avec l’âge, il s’est acidifié. Autrefois, c’était un concombre. Maintenant, c’est un cornichon.


– Partons, Viola. J’en ai assez de cette violence.
– Partir ne changera rien. La pire violence, c’est l’habitude. L’habitude qui fait qu’une fille comme moi, intelligente, car je pense l’être, ne peut pas disposer d’elle-même. À force de me l’entendre dire, j’ai cru qu’ils savaient quelque chose que j’ignorais, qu’ils avaient un secret. Le seul secret, c’est qu’ils ne savent rien. Voilà ce que mes frères, voilà ce que les Gambale, et tous les autres, essaient de protéger.


Sculpter, c’est très simple. C’est juste enlever des couches d’histoires, d’anecdotes, celles qui sont inutiles, jusqu’à atteindre l’histoire qui nous concerne tous, toi et moi et cette ville et le pays entier, l’histoire qu’on ne peut plus réduire sans l’endommager. Et c’est là qu’il faut arrêter de frapper

 

Du même auteur sur ce blog :

 

 


 


 

dimanche 25 avril 2021

[Andrea, Jean-Baptiste] Des diables et des saints

 






Coup de coeur 💓💓

Titre : Des diables et des saints

Auteur : Jean-Baptiste ANDREA

Année de parution : 2021

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 268






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Joseph est un vieil homme qui joue divinement du Beethoven sur les pianos publics. On le croise un jour dans une gare, un autre dans un aéroport. Il gâche son talent de concertiste au milieu des voyageurs indifférents. Il attend. Mais qui, et pourquoi ?

Alors qu’il a seize ans, l’adolescent est envoyé dans un pensionnat religieux des Pyrénées, Les Confins. Tout est dans le nom. Après Les Confins, il n’y a plus rien. Ici, on recueille les abandonnés, les demeurés. Les journées sont faites de routine, de corvées, de  maltraitances. Jusqu’à la rencontre avec Rose.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. D’abord réalisateur-scénariste, il s’est ensuite lancé dans l’écriture : un premier roman au succès immédiat, Ma reine (douze prix littéraires dont le Femina des lycéens et le prix du Premier Roman). Son deuxième roman, Cent millions d’années et un jour, confirmera cet accueil enthousiaste des lecteurs.


Avis :

Le vieux Joseph gâche ses talents de pianiste concertiste en jouant Beethoven à la perfection dans les gares et les aéroports, où il semble indéfiniment guetter quelqu’un. Cinquante ans plus tôt, un adolescent débarque au pensionnat religieux Les Confins, dans les Pyrénées. Récemment orphelin, il découvre privations et brimades dans cet établissement quasi pénitentiaire, où échouent enfants abandonnés ou différents. Mais il y aperçoit aussi Rose, une jeune fille dont la famille possède une résidence à proximité.

Le coeur du roman est très sombre, puisqu’il nous plonge dans la violence et la maltraitance subies par des enfants confiés à un pensionnat religieux. L’aperçu des conditions de vie ineptes, soigneusement camouflées pour ne pas transparaître au-dehors – châtiments corporels, mise à l’isolement, malnutrition, humiliations… –, s’accompagne du portrait au vitriol d’un homme d’église au coeur sec, totalement dépourvu d’empathie, obsédé par une discipline brutale et vengeresse. Sa cruauté, perversement dissimulée sous une façade charitable et paterne destinée aux occasionnels témoins extérieurs, s’exerce sans frein dans l’enceinte fermée qui livre à sa merci des victimes sans recours.

Pourtant, jamais le récit ne cède tout à fait à la noirceur. L’amitié et la solidarité entre pensionnaires, puis bientôt l’amour pour une jeune fille elle-même en rébellion contre la condition féminine de son milieu bourgeois, viennent préserver émotion et humanité dans un texte traversé par l’espoir, l’envie de liberté, et la beauté musicale. Nombreux sont les personnages bouleversants. A commencer par le vieux professeur de piano de Joseph autrefois, un génie bougon et exigeant qui n’aura jamais su à quel point il aura servi de tuteur à son élève. Mais aussi, Momo, l’enfant que sa déficience rend doublement orphelin, de sa famille et de lui-même, et pour qui l’enfer du pensionnat vaut encore mieux que ce qui l’attend au-dehors. Et bien sûr, Joseph vieilli, qui se souvient, et dont on devine, au travers des non-dits, le gouffre qu’est demeuré sa vie, lui permettant du même coup, avec une cruauté ironique, d’atteindre à son tour la perfection musicale.

L’on retrouve avec plaisir le style de Jean-Baptiste Andrea, son juste choix des mots et des images, avec toutefois le regret que l’écriture paraisse un peu moins travaillée que dans Cent millions d’années et un jour. Même si cette déception est toute relative, je n’ai pas retrouvé aussi nettement et aussi souvent la beauté des phrases qui m’avait alors séduite au-delà du coup de coeur, faisant de ce précédent roman de l’auteur une de mes lectures phares de l’année 2019. Cela n’empêche pas Des diables et des saints de rejoindre mes coups de coeur de 2021, la nuance de jugement s’établissant seulement entre l’excellent et l’exceptionnel. (5/5)


Citations :

Une motrice TGV s’échoue voie L, haletant par toutes ses ouïes. Une baleine électrique qui nage depuis Nice à trois cents kilomètres-heure, le fretin indigeste qu’elle recrache sur le quai, tourbillonnant en une pâte lourde de verre fondu. Les corps qui se déplient et foncent vers le sommeil, l’alcool, la crise cardiaque, l’ennui, que sais-je. Tout est là, espoirs et délaissements. Vous ne l’entendez pas.

Mes parents m’élevaient comme un projet, avec une fougue de dictateurs. Ils m’aimaient comme on aime un plan quinquennal. Mais ils m’aimaient. J’étais leur plan quinquennal.

Le rythme ! gueulait Rothenberg. Le rythme ! » Le vieux Rothenberg m’enseignait le piano. Il était froissé comme du papier, visage, cou, mains, un braille de rides à donner le vertige. J’avais envie de le repasser chaque fois que je le voyais.

En 1908, en Sibérie, une onde de choc d’origine mystérieuse vitrifia la terre, abattit soixante millions d’arbres, souffla tout ce qui pouvait l’être sur cent kilomètres. Elle envoya un vortex de poussière et de cendres jusqu’en Espagne. On ne trouva pas la moindre trace d’impact, pas le moindre débris au sol. Les explications scientifiques les plus récentes attribuent le phénomène à l’explosion d’un météore à moins de dix kilomètres de la Terre.

Elle paraissait fâchée, je n’avais pourtant rien fait. Je n’avais pas encore acquis cette sagesse des hommes mûrs, qui savent qu’en matière de susceptibilité, il en va des femmes comme de l’Église. Que l’on a forcément péché, en-pensée-en-parole-par-action-et-par-omission, et qu’il faut savoir demander pardon même si l’on n’a rien fait, puisqu’il ne sert à rien de s’opposer à un décret divin.

Mieux ici. Momo préférait Les Confins à la vie qui l’attendait dehors. Je me plaignais de mon statut de réprouvé, de paria, depuis mon arrivée. Il suffit de deux mots, mieux ici, pour me faire comprendre que nous avions de la chance. Qu’il y avait pire que d’être orphelin de ses parents, c’était d’être orphelin de soi.


Du même auteur sur ce blog :


 


 


 

mardi 29 octobre 2019

[Andrea Jean-Baptiste] Ma reine






 

Coup de coeur 💓

Titre : Ma reine

Auteur : Jean-Baptiste ANDREA

Année de parution : 2017

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 240






 

 

Présentation de l'éditeur :

Shell n’est pas un enfant comme les autres. Il vit seul avec ses parents dans une station-service. Après avoir manqué mettre le feu à la garrigue, ses parents décident de le placer dans un institut. Mais Shell préfère partir faire la guerre, pour leur prouver qu’il n’est plus un enfant. Il monte le chemin en Z derrière la station. Arrivé sur le plateau derrière chez lui, la guerre n’est pas là. Seuls se déploient le silence et les odeurs de maquis. Et une fille, comme un souffle, qui apparaît devant lui. Avec elle, tout s’invente et l’impossible devient vrai.

Jean-Baptiste Andrea livre ici son premier roman. Ode à la liberté, à l’imaginaire, et à la différence, Ma reine est un texte à hauteur d’enfants. L’auteur y campe des personnages cabossés, ou plutôt des êtres en parfaite harmonie avec un monde où les valeurs sont inversées et signe un récit pictural aux images justes et fulgurantes qui nous immerge en Provence, un été 1965
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Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Il est réalisateur et scénariste. 
Ma reine est son premier roman.


Avis :

1965. Exclu de l’école pour rejoindre bientôt un établissement spécialisé, Shell, douze ans et différent, décide de prouver qu’il n’est plus un enfant en partant faire la guerre. Sa fugue le conduit dans les hauteurs qui surplombent la station-service où il vit avec ses parents, dans les Alpes de Haute-Provence. Il y fait deux rencontres : une fille de son âge, en qui il ne tarde pas à voir la grande amie qu’il n’a jamais eue et pour qui il serait prêt à tout, et un vieux berger solitaire qui a ses raisons de se faire discret dans le maquis.

Comme dans Cent millions d’années et un jour, les protagonistes de Jean-Baptiste Andrea préfèrent quitter leur triste quotidien dans la vallée et le rude monde des hommes ordinaires, pour courir après leurs rêves et chercher la paix dans la solitude de la montagne. Dans les deux livres, le conte s’avère bien cruel et le prix à payer exorbitant.

L’innocence de Shell nous ouvre les portes d’un univers de tendresse et de fraîcheur, où, le temps d’une parenthèse que l’on sait bien devoir se refermer, comme une sorte de moment de grâce fragile et fugace, s’épanouit un amour pur et lumineux, touchant et merveilleux. Comme on aimerait faire durer ces instants et protéger la candeur de Shell de l’inévitable retour à la réalité ! Mais le serrement de coeur prémonitoire du lecteur se terminera bien dans les larmes.

Shell n’est-il pas l’incarnation de l’enfant tué en chacun d’entre nous, forcé de grandir et de perdre son innocence et ses illusions à son entrée dans l’âge adulte ? La mort est-elle le prix qu’il faut être prêt à payer pour préserver ses rêves ?

Ce premier roman court et poétique, beau et cruel, porte déjà les germes d’une thématique qui semble chère à l’auteur, explorée ici à l’émouvante hauteur d’un enfant plus vulnérable que les autres. Coup de coeur. (5/5)


Citations :

À la récréation je restais tout seul et lui aussi alors à force, on s’était dit que tant qu’à faire, autant rester tout seuls ensemble.

Autrefois à l'école tout le monde était meilleurs amis sauf moi. C'était comme une grosse boule d'amitié autour de laquelle je tournais sans jamais pouvoir rentrer.

Dès qu'il avait refermé la porte, j'étais allé écouter, j'avais appris à la maison que c'était comme ça qu'on entendait les choses les plus intéressantes, les gens parlaient mieux derrière les portes.

Je mourais d'envie de dire "Alors ?" mais c'était le genre de mot qui appelait les mauvaises nouvelles, je l'avais appris très tôt. Alors le directeur dit que tu peux plus aller à l'école. Alors ta grand-mère t'aime beaucoup mais elle est partie. Alors non, le père Noël n'existe pas. Des "alors" comme ça, j'en avais une liste longue comme le bras.

Il était étroit, même de face il avait l'air de profil.

Il faisait chaud. Ici dans la vallée l'été n'avait pas l'air de savoir qu'il allait bientôt devoir s'en aller. Personne ne lui avait rien dit et il s'était installé confortablement, un peu comme moi, sans penser très loin.

J'ai voulu expliquer tout ça à Viviane et j'ai dit un truc comme :
- Haaaaaan.
Voilà, quand je voulais dire quelque chose d'immense, ça finissait toujours tout petit.

Ca ne me posait pas de problème, attendre m'occupait déjà assez comme ça, j'avais toujours eu du mal à me concentrer sur deux choses à la fois.



Du même auteur sur ce blog :



 

 
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samedi 12 octobre 2019

[Andrea, Jean-Baptiste] Cent millions d'années et un jour





 

Au-delà du coup de coeur 
💓💓💓

Titre : Cent millions d'années et un jour

Auteur : Jean-Baptiste ANDREA

Année de parution : 2019

Editeur : L'Iconoclaste

Pages : 308






 

 

Présentation de l'éditeur :

1954. C’est dans un village perdu entre la France et l’Italie que Stan, paléontologue en fin de carrière, convoque Umberto et Peter, deux autres scientifiques. Car Stan a un projet. Ou plutôt un rêve. De ceux, obsédants, qu’on ne peut ignorer. Il prend la forme, improbable, d’un squelette. Apatosaure ? Brontosaure ? Il ne sait pas vraiment. Mais le monstre dort forcément quelque part là-haut, dans la glace. S’il le découvre, ce sera enfin la gloire, il en est convaincu. Alors l’ascension commence. Mais le froid, l’altitude, la solitude, se resserrent comme un étau. Et entraînent l’équipée là où nul n’aurait pensé aller.

De sa plume cinématographique et poétique, Jean-Baptiste Andrea signe un roman à couper le souffle, porté par ces folies qui nous hantent.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean-Baptiste Andrea est né en 1971. Il est réalisateur et scénariste. 
Ma reine est son premier roman.


Avis :

Juillet 1954. Les récits d’un vieil homme aujourd’hui décédé ont convaincu Stan, paléontologue français d’une cinquantaine d’années, qu’un exceptionnel spécimen de squelette de dinosaure est caché dans une grotte, à proximité d’un glacier du massif des Dolomites, entre France et Italie. Se basant sur les maigres indices en sa possession, il entraîne trois hommes : son meilleur ami et scientifique Umberto, l’assistant de ce dernier, Peter, et un guide de haute montagne, Gio, dans une expédition de plusieurs semaines dont il espère enfin le couronnement de sa carrière.

Quel enchantement que ce livre ! C’est d’abord la beauté de l’écriture, le juste choix des mots, la poésie et l’humour des tournures, qui sautent aux yeux dès les premières pages. Puis, très vite, on se retrouve en apnée, embarqué dans une aventure dont l’issue dépendra autant des lois de la haute montagne, que des personnages venus dans cet implacable et dangereux huis-clos chargés des fantômes de leur passé.

Le récit, court et intense, est mené avec une efficace sobriété, dans un impitoyable enchaînement dont la fatalité et l’ironie se retrouvent jusque dans le titre, et où l’émotion, embusquée au plus profond des protagonistes, finira par prendre le lecteur à la gorge.

Récit d’aventure faisant la part belle à la montagne, cette histoire est aussi celle de la poursuite d’un rêve, le rêve de l’enfant blessé par la vie que fut Stan, et que l’adulte qu’il est devenu tentera finalement de réaliser à tout prix. Car quelle est la plus grande folie : perdre le sens de son existence en renonçant à ses rêves, ou risquer sa vie pour les réaliser ? Un livre coup de foudre, bien au-delà du coup de coeur. (6/5)


Citations :

Si tout commence souvent par une route, j’aimerais savoir qui a fait la mienne si tortueuse.

C’est un pays où les querelles durent mille ans. La vallée s’y enfonce, s’égare comme un sourire de vieillard. Tout au fond, pas loin de l’Italie, un cyprès immense cloue le hameau à la montagne. Les maisons font cercle, se bousculent et tendent leurs tuiles brûlantes pour le toucher. Les ruelles sont si étroites qu’on s’écorche les épaules à les parcourir. Ici, la place est rare et la pierre la convoite. À l’homme, elle ne laisse que des miettes.

Les seuls monstres là haut, sont ceux que tu emmènes avec toi.  

Le sentier s’est tari. Il ne coule maintenant plus qu’un filet de cailloux sous nos pieds, parfois entrecoupé d’une orgie de racines. La vallée se resserre, sa verticalité s’aggrave. On n’entend presque plus la rivière. Au-dessus de nos têtes, les épicéas disputent une course au ciel contre les falaises de granit. Leur arrogance dans la défaite, voilà ce qui fait la noblesse de ces arbres. La chaleur est revenue, plus intense encore, elle bourre le défilé d’une étoupe incandescente.

Le feu s’est endormi, bercé par ses craquements. Gio le ranime d’un coup de pied, l’éperonne d’une demi-bûche. Le feu sursaute, ça va, ça va, il est réveillé, danse la tarentelle d’un bois à l’autre.


Un glacier, de près. C'est un spectacle qu'il faut avoir vu une fois dans sa vie : la Terre bâille une langue énorme, crevassée, se lèche avec curiosité et attrape au passage, si elle y parvient, les alpinistes qui osent s'y risquer. Plus d'une histoire s'est effondrée là, dans un grand craquement bleu, dans le silence dur de cette mer sans poissons. 

J’ai la gentillesse ébouriffée des abeilles, je pique parfois sans m’en rendre compte la main qui approche, parce que je crois par habitude qu’elle va m’écraser. 

Je suis à cet instant charnière de la vie d’un homme, le point du fou, celui où plus personne ne croit en lui. Il peut reculer, une décision dont tout le monde, sans exception, louera la sagesse. Ou aller de l’avant, au nom de ses convictions. S’il a tort, il deviendra synonyme d’arrogance et d’aveuglement. Il sera à jamais celui qui n’a pas su s’arrêter. S’il a raison, on chantera son génie et son entêtement face à l’adversité. C’est l’heure grave de ne plus croire en rien, ou de croire en tout.

La troisième étape de l’hypothermie, la voilà. (...). Déshabillage paradoxal. Les muscles se relâchent, le sang revient d’un coup à la périphérie du corps. Sensation de chaleur intense. Sa température vient de tomber à vingt-huit degrés et la victime se dénude. Elle meurt de chaud alors qu’elle meurt de froid. C’est le royaume des hallucinations, les grands rêves d’opium du coma. À ce stade, il est déjà trop tard, l’esprit trop loin de lui-même pour espérer revenir.


J’en veux à tout ce blanc, ce blanc de neige qui nous rend fous et égare tout, hommes et bêtes. J’ai beau savoir qu’un prisme révélerait les couleurs qui s’y terrent, j’ai beau me répéter que ce blanc est une larve d’arc-en-ciel, décidément, je ne peux pas lui pardonner. Je suis coupable, oui, coupable de nous être crus capables de lui tenir tête.  

Hier soir, la solitude m’a rattrapé (…) Devant mon feu, j’ai pris conscience de ce que c’était que d’être seul. C’est une pression physique. L’air qui pousse pour m’écraser, l’univers tout entier qui me fait sentir à quel point je suis mesquin, inutile, une main sur mon visage qui m’impose le silence et m’empêche de respirer. On me répliquera qu’on peut être seul au milieu d’une foule. Foutaises. Je rêve de foule.  

Maintenant je sais. Je sais à quoi ressemble l'hiver dans ces montagnes. C'est une locomotive. Une machine furieuse, un délire d'étincelles qui danse sur ses rails, un rire d'acier à l'horizon. Elle hurle, elle se cabre, elle tire en bondissant son cargo de fonte. Je parle bien sûr de l'hiver pur, pas de la saison câline qui effleure chaque année nos existences de plaines et de villes. Je parle d'un dieu vorace dont la colère rabote les cimes et ponce les crêtes. Il donne de l'audace aux glaciers et souffle, perché sur ses montagnes, son mépris pour la vie. Il est destruction. Il est beauté à couper le souffle. 

Je déploie mes doigts devant mes yeux. La crasse, les cals, les rides et les blessures. Laquelle de ces lignes est ma ligne de vie ? On m’a parlé autrefois d’un aventurier qui, trouvant la sienne trop courte, l’avait prolongée d’un coup de couteau. Pour gagner quoi ? Couteau ou pas, on arrive vite à court de paume. Rallonger sa ligne de vie, quelle idée. Nos mains sont trop petites pour retenir quoi que ce soit d’important.


Il faut peu de chose pour tuer une étoile. Il suffit d’un réverbère.


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