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samedi 1 novembre 2025

[Chalandon, Sorj] Le livre de Kells

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le livre de Kells

Auteur : Sorj CHALANDON

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782246843214  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le Livre de Kells est le douzième roman de Sorj Chalandon a puisé dans son expérience personnelle pour raconter un épisode de sa vie. À 17 ans, après avoir quitté le lycée, Lyon et sa famille, il arrive à Paris où il va connaître, durant presque un an, la misère, la rue, le froid, la faim. Ayant fui un père raciste et antisémite, il remonte l’existence sur le trottoir opposé à celui de ce Minotaure sous le nom de Kells, en référence à un Evangéliaire irlandais du IXe siècle. Des hommes et des femmes engagés vont un jour lui tendre une main fraternelle pour le sortir de la rue et l’accueillir, l’aimer, l’instruire et le réconcilier avec l’humanité. Avec eux, il découvre un engagement politique fait de solidarité, de combats armés et d’espoirs mais aussi de dérapages et d’aveuglements. Jusqu’à ce que la mort brutale de l’un de ces militants, Pierre Overney, pousse La Gauche Prolétarienne à se dissoudre. Certains ne s’en remettront jamais, d’autres chercheront une issue différente à leur combat. Ce fut le cas pour l’auteur, qui rejoignit « Libération » en septembre 1973. 
Le livre de Kells est une aventure personnelle, mais aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. Sorj Chalandon a changé des patronymes, quelques faits, bousculé parfois une temporalité trop personnelle, pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sorj Chalandon est l’auteur chez Grasset de onze romans : Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008, prix Jean-Freustié, prix Joseph Kessel, prix Simenon), La légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand prix du roman de l’Académie française), Le quatrième mur (2013, prix Goncourt des lycéens, adapté au cinéma), Profession du père (2015, adapté au cinéma), Le jour d’avant (2017), Une joie féroce (2019), Enfant de salaud (2021), L’Enragé (2023, prix Eugène Dabit du roman populiste).

 

Avis :  

A la suite de Profession du père et Enfant de salaud, Sorj Chalandon clôt son cycle autobiographique. Cette fois, la figure honnie du père violent, aux convictions racistes et antisémites, n’est plus le centre d’un gouffre qu’il tente d’éclairer, mais le trou noir qu'il lui faut fuir pour ne pas se laisser dévorer. À dix-sept ans, l’adolescent qu’il était quitte la maison familiale, sans bagages ni ressources, et, s’inventant une identité sous le nom de Kells pour survivre, s’abandonne à l’errance. 

Ce nom, il le découvre sur une carte postale illustrant un détail de l’Évangéliaire de Kells, manuscrit médiéval irlandais somptueusement enluminé. Il s’en empare comme on se rebaptise pour renaître, une manière de s’arracher à l’effacement – lui dont le père ne prononçait jamais le véritable prénom. Commence alors une traversée terrible, dans le froid, la faim et la solitude. Kells, qui dort dans les halls d’immeubles, vole pour manger et s’accroche aux mots de Sartre comme à des radeaux, fait l’apprentissage des lois de la rue, de ses élans de solidarité comme de ses coups. 

C’est alors que les militants de la Gauche prolétarienne – mouvement maoïste né après Mai 68 – lui tendent une bouée. Dans ce collectif engagé aux côtés des ouvriers, il trouve des repères et une chaleur humaine qu’il n’attendait plus. Devenu camarade et militant, il colle des affiches et distribue des tracts, d’autant plus convaincu que la révolution peut réparer ce que l’enfance a brisé que cet engagement le place à l’opposé des valeurs de l’Autre – ce père qu’il ne parvient pas à nommer autrement. Là où l’Autre prônait la haine et le mensonge, Kells choisit la fraternité et la vérité. 

Il y trouve aussi une issue à l’errance, l’engagement lui permettant non seulement de canaliser sa rage et de contenir sa honte, mais aussi d’enfin relever la tête dans un monde structuré par les mots d’ordre et les gestes partagés. Pourtant, à mesure que le mouvement se durcit, se divise, puis s’efface, la ferveur s’étiole. Sorj Chalandon en restitue les élans et les dérives avec une tendresse lucide, embrassant une époque traversée par des espérances ardentes, des aveuglements sincères et des désillusions profondes. De cette traversée, il conservera le goût du combat, le sens du collectif et une exigence de vérité qui, quelques années plus tard, le conduiront à rejoindre Libération et à devenir journaliste. 

Ainsi se referme le triptyque autobiographique de Sorj Chalandon, dans un dernier livre à la fois intime et politique, porté par une écriture sobre et tendue, toute d’émotion contenue, qui retrace la métamorphose d’un adolescent brisé trouvant dans l’engagement une manière de se reconstruire. Il interroge ce qui permet de tenir debout quand tout vacille : peut-être un nom qu’on se choisit pour se réinventer, sans doute la force de quelques mots qui empêchent de sombrer, surtout la chaleur d’un geste tendu au bon moment. 

C’est le récit d’une jeunesse fracassée. Le reflet d’une génération, de ses ferveurs et de ses égarements. Et le point d’origine d’un regard journalistique forgé dans l’exigence et la fidélité à soi. Un texte grave et limpide, sans pathos, qui dit ce qu’on perd pour se construire et ce qu’il faut traverser pour devenir libre. (4/5)

 

 

Citations : 

« À bientôt ! », s’amuse le gardien de prison qui accompagne le détenu à la grille lorsque son temps est fini. « À très vite ! », sourit le trottoir quand tu essaies de le quitter. Depuis mon départ de Lyon, j’ai souvent croisé le caniveau. Des renoncements, des déceptions, de grosses fatigues. On s’éloigne de la rue comme après avoir volé à l’étalage. On s’enfuit, heureux, une pomme cachée sous sa cape. Un pas, deux, dix pas en se croyant sauvé et on bute sur le même commerçant, au premier tournant. On se croyait loin, on avait tourné en rond.


S’échapper de la rue c’était craindre d’y retourner. Une peur de chaque instant. Comme si notre coin de palier désert nous avait attendu et nous attendrait notre vie entière, avec le paillasson « Bienvenue » qui semble ne s’adresser qu’à nous. Être privé de toit est une hantise, un tourment. Je l’ai su dès le premier jour. Un journal militant à la main, puis à la faculté au milieu des lettrés, au cœur de la bagarre avec les royalistes, dans la salle de bains de Daniel, perdu au milieu de cette fête pour gosses de riches, et ici, sous des verrières d’artistes, j’ai compris que je passerais ma vie à repousser la rue et ses fantômes. Mon combat m’a semblé plus réel que celui de Marc, de Daniel et des autres. Un toit sur la tête, des études en poche, ils combattaient pour l’égalité, la dignité. Ils luttaient pour les autres. Pour ceux qu’ils n’étaient pas. La vie les avait mis à l’abri des discriminations et de l’avilissement. Elle m’y avait précipité. Enfant battu, lycéen abandonné, fugueur sans bagage, sans culture, sans trace ni héritage, j’étais l’un des exploités qu’ils magnifiaient et protégeaient. Ni paysan ni ouvrier mais un jeune déclassé. J’avais tout à gagner de leur combat et tout à perdre, une fois encore. La vie avait fait de moi un soldat. Ils le savaient. Je pouvais leur être utile. Eux se battaient pour la cause du peuple, et ce peuple, j’en étais.


— Tu connais Jean-Paul Sartre ? 
Oui, bien sûr, depuis Lyon, je protégeais Le Livre de Kells, Guignol et La Nausée. 
— C’est le nouveau directeur de publication de La Cause du peuple. 
Il a eu un geste brusque. 
— Eh bien ! même lui et Simone de Beauvoir ont été embarqués par les flics. 
— Ils sont en prison ? 
Norman a souri. 
— On ne touche pas à Sartre. « On n’emprisonne pas Voltaire », avait même dit de Gaulle, quand Sartre avait soutenu le droit à l’insoumission des appelés pendant la guerre d’Algérie. C’est pour ça qu’on l’a choisi. 
Il s’est calé dans le canapé, a étalé ses jambes. 
— Au bout d’une heure et quart, ils ont été relâchés.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mardi 12 septembre 2023

[Chalandon, Sorj] L'enragé

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'enragé

Auteur : Sorj CHALANDON

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 416

Accès au livre : ISBN 9782246834670  
                           en librairie

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  En 1977, alors que je travaillais à Libération, j’ai lu que le Centre d’éducation surveillée de Belle-Île-en-Mer allait être fermé. Ce mot désignait en fait une colonie pénitentiaire pour mineurs. Entre ses hauts murs, où avaient d’abord été détenus des Communards, ont été «  rééduqués  » à partir de 1880 les petits voyous des villes, les brigands des campagnes mais aussi des cancres turbulents, des gamins abandonnés et des orphelins. Les plus jeunes avaient 12 ans.
Le soir du 27 août 1934, cinquante-six gamins se sont révoltés et ont fait le mur. Tandis que les fuyards étaient cernés par la mer, les gendarmes offraient une pièce de vingt francs pour chaque enfant capturé. Alors, les braves gens se sont mis en chasse et ont traqué les fugitifs dans les villages, sur les plages, dans les grottes. Tous ont été capturés. Tous ? Non : aux premières lueurs de l’aube, un évadé manquait à l’appel.
Je me suis glissé dans sa peau et c’est son histoire que je raconte. Celle d’un enfant battu qui me ressemble. La métamorphose d’un fauve né sans amour, d’un enragé, obligé de desserrer les poings pour saisir les mains tendues.  » S.C.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est l’auteur de dix romans, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013, prix Goncourt des lycéens), Profession du père (2015), Le Jour d’avant (2017), Une joie féroce (2019) et Enfant de salaud (2021).

 

Avis :  

Lui que la violence et la folie paternelles ont marqué à jamais, lui inoculant une « rage » restée inextinguible bien après sa fuite loin du monstre, à dix-sept ans, ne pouvait qu’être touché au plus profond par la terrible condition et par la révolte des enfants du bagne de Belle-Ile en 1934. C’est avec les tripes que Sorj Chalandon leur rend hommage, prolongeant la vérité historique par l’imagination : et si, comme lui, l’un d’eux avait vraiment réussi à échapper à ses tourmenteurs ? Trouve-t-on jamais la paix lorsque l’injustice et la cruauté ont fait de vous un « enragé » ?

Dans les années vingt, à treize ans, Jules Bonneau – déjà suspect pour son homophonie avec le célèbre anarchiste – est envoyé à la colonie pénitentiaire de Haute-Boulogne, à Belle-Ile. La prison politique ouverte trois-quarts de siècle plus tôt a en effet été convertie en maison de redressement, hypocritement baptisée « institution d’éducation surveillée ». Depuis 1880 y sont relégués des mineurs à partir de huit ans, des gamins considérés irrécupérables, qu’au lieu de protéger et d’insérer, l’on exclut et punit dans ce qui n’est autre qu’un bagne pour enfants : un lieu d’enfermement où les détenus, exposés aux pires châtiments, triment durement et vivent dans des conditions dégradantes. Qu’ont-ils donc fait pour atterrir dans cette galère ? Certains ont commis des vols ou des délits mineurs – Jules a volé trois œufs et a fait preuve d’insubordination dans le cadre d’une grave injustice –, d’autres ont fui des parents violents ou incestueux – le vagabondage est alors sanctionné par la loi –, les derniers enfin n’ont d’autre tort que leur état d’orphelin ou d’enfant abandonné.

Se glissant dans la peau de Jules devenu fauve à force d’injustices et de mauvais traitements, l’auteur raconte fidèlement l’infâme quotidien au sein de la colonie, jusqu’à ce que l’incident de trop, lui aussi véridique, provoque la mutinerie. Le soir du 27 août 1934, l’un des garçons contrevient au règlement en mangeant son fromage avant d’avoir fini sa soupe. Craignant pour sa vie, ses codétenus tentent de s’opposer à son passage à tabac. Dans le pugilat général, cinquante-six jeunes bagnards réussissent à faire le mur. Dénoncée par les vers de Jacques Prévert qui, alors en vacances sur l’île, s’en retrouve le témoin consterné, une « chasse à l’enfant » s’organise, gens du cru et touristes s’en donnant à coeur joie pour toucher une prime de vingt francs par fugitif capturé. Au matin, les évadés sont à nouveau sous les verrous, à la merci d’une sauvage répression. Tous, sauf Jules, que l’auteur a imaginé pour contredire l’Histoire et lui donner sa chance. Mais comment échapper à son destin quand l’au-delà des murs est encore une prison : une île, infailliblement gardée par la mer ?

Comme Jean Valjean sauvé par Monseigneur Myriel, Jules l’enragé va rencontrer pour la première fois la bonté et apprendre à faire confiance. « Sans la confiance, tu es seul au monde. » La fresque historique s’élargit pour épouser le monde de l’entre-deux-guerres, alors que sur fond de fascismes montants, la collaboration de la population aux exactions commises sur des enfants par une administration sans âme ni conscience semble entrer en résonance avec les bien funestes perspectives que l’on sait. Déjà des forces de résistance, ici toutes bretonnes, se font jour, incarnées par l’improbable mais très symbolique duo d’un patron de pêche communiste et d’une infirmière « faiseuse d’anges ». Et tandis que Jules, même si à jamais marqué par la haine et la violence, trouvera peut-être la rédemption en troquant son esprit de vengeance contre celui de la rébellion, c’est l’ombre de l’enfant que fut l'auteur, né sans amour et maltraité, que l’on perçoit derrière ses mots âpres et engagés.

Fresque historique et roman social, ce dernier livre de Sorj Chalandon est un cri de douleur et de colère, où à la rage de Jules La Teigne, l’enfant bagnard, fait écho celle de l’auteur, éternel enfant battu désormais en guerre, de toute la force de sa plume de journaliste et de romancier, contre les injustices et les violences du monde. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Camille Loiseau était orphelin. Son crime ? Avoir été abandonné par ses parents à l’âge de 12 jours, enveloppé de langes et déposé de nuit devant l’entrée de la cathédrale Saint-Corentin, à Quimper. C’est pour ça qu’il avait été enfermé ici à 12 ans jusqu’à sa majorité.


La Colonie pénitentiaire maritime et agricole de Haute-Boulogne avait été construite sur le glacis de la citadelle Vauban, une muraille noire jetée à pic sur des criques abruptes, pour anéantir les jeunes canailles. Pour nous écraser sous les charges, affamer nos corps, essorer nos esprits. Les moniteurs disent qu’ils veulent faire de nous des matelots, mais leurs ateliers de timonerie, de voilerie, de corderie, ne sont que des usines à épuiser. Ils veulent nous transformer en paysans avec la ferme de Bruté, mais leurs travaux des champs ne sont que des punitions pour nous éreinter. Et recracher des ombres, qui se jettent sur leur paillasse à la nuit. Mais à quoi bon nous exténuer, puisque nous sommes prisonniers d’une île ? Le haut mur d’enceinte, les cinq baraquements funestes, les dortoirs grillagés, les réfectoires silencieux, rien sur terre n’a la brutalité de la mer. Même nos gaffes, avec leurs casquettes de garde-barrière, leurs pantalons trop courts, leurs uniformes fripés, leurs boutons manquants, leurs moustaches luisantes de mauvais vin et roussies de tabac, ne sont que les laquais de l’océan. C’est lui notre haut mur. Notre véritable prison. L’océan, c’est notre gardien le plus cruel. Celui qui nous surveille, qui nous épargne ou qui nous assassine.


Je n’ai pas droit aux sentiments. Les sentiments c’est un océan, tu t’y noies. Pour survivre ici, il faut être en granit. Pas une plainte, pas une larme, pas un cri et aucun regret. Même lorsque tu as peur, même lorsque tu as faim, même lorsque tu as froid, même au seuil de la nuit cellulaire, lorsque l’obscurité dessine le souvenir de ta mère dans un recoin. Rester droit, sec, nuque raide. N’avoir que des poings au bout de tes bras. Tant pis pour les coups, les punitions, les insultes. S’évader les yeux ouverts et marcher victorieux dans le sang des autres, mon tapis rouge. Toujours préférer le loup à l’agneau.


Lorsqu’ils étaient plus jeunes, leur père les battait, leur cousin venait les déshabiller au milieu de la nuit, leur mère buvait. Alors ils se sont enfuis ensemble. Une première fois, ils ont été arrêtés pour vagabondage et remis à l’Assistance publique. Ils se sont évadés et ont été surpris volant un saucisson et un pain de deux kilos à un livreur de cantine. Jugement ? Déportés à Belle-Île, et enfermés jusqu’à 21 ans, leur majorité.


Malgré les cris, la colère et les larmes, les époux Rolin ont été jugés et condamnés sans preuve. Elle à cinq ans de prison pour vol sans violence, lui à trois ans pour complicité.
« L’Affaire des draps » avait fait un titre dans Le Républicain. Au moment de leur procès, le nom des Rolin avait été piétiné. Le journal avait traité le père de « chiffonnier inquiétant » et appelé la mère « la comédienne », celle qui avait joué la maladie pour s’enfuir avec les étoffes.
C’était l’année dernière.
Après deux semaines de prison, Suzanne Rolin est morte à la maison d’arrêt de Laval. Personne n’avait songé à la soigner. Mais cette fois, aucun journaliste n’était au rendez-vous. Quelques jours plus tard, une couturière a retrouvé les draps dans l’atelier, au fond de la remise, cachés par un matelas à tapisser. Tout était là. Les trente pièces, soigneusement rapiécées par leur mère innocente, pliées et empaquetées pour la livraison. Cette fois encore, la presse fut absente. Pas un article. Les Rolin avaient été condamnés par les juges de papier journal. Et se dédire n’était pas dans leurs mœurs.
Le mari a été libéré sans excuses. Il est devenu fou. Les frères et la sœur ont été confiés à leur oncle, un agriculteur du pays de Moulay.
 
 
Lorsque j’ai suivi les frères à vélo, je n’étais qu’un cancre d’école buissonnière. Mais leur colère allait faire de moi un criminel.
Et vous savez quoi ? Ça m’allait bien. Mon père buvait, ma mère s’était enfuie pour mieux que nous. Je vivais chez des vieux dans une ferme au milieu des champs. À l’école, j’apprenais des chiffres qui ne me servaient à rien. Le nom de pays où je n’irais jamais. L’instituteur nous parlait de morale. C’était quoi, la morale ? Laisser le bouillon à un enfant et garder la viande pour soi ? Que faisait-elle pour moi, la morale ? Et l’instruction civique ? Et le « tu aimeras ton prochain comme toi-même », psalmodié par notre curé, j’en faisais quoi ? Il me déteste, mon prochain. Il m’avait tiré les oreilles lorsque je pêchais le gardon dans le lac. Il avait traité ma mère de femme légère lorsqu’elle était partie. Il avait laissé mon père, ce héros de guerre, s’épuiser à ramasser les pommes de terre de salopards qui s’étaient cachés à l’arrière du front. Voilà, mon prochain. Vous comprenez ça ? Savez-vous ce que c’est d’avoir été abandonné pour un accordéoniste ? De ne garder de sa mère qu’un ruban de soie ridée ? Savez-vous ce que c’est de voler trois œufs en espérant les gober dans un buisson ? Que savez-vous de la faim, Messieurs de la Justice ? Et du froid ? Avez-vous déjà eu des semelles en carton pour masquer le trou de vos chaussures ? Savez-vous la honte d’un pantalon troué ? Savez-vous la douleur des nuits sans parents ?
Personne n’en sait rien. Personne, jamais, ne parlera de cette solitude. De cette misère. De l’immensité d’une nuit sans toit lorsqu’on dort sous le ciel. De la rosée du matin, qui perle sur la veste d’un pauvre.


Manger le fromage avant la soupe. Pourquoi le gamin avait-il fait ça ? La faim ? Un moment d’inattention ? Un geste rebelle ? Nos repas devaient se dérouler dans l’ordre imposé par le règlement, de la soupe au dessert. Et il était strictement interdit de picorer comme bon nous semblait. Le clairon appelant au rata, l’arrivée au réfectoire en rangs militaires, le claquement de mains, les cuillères tous ensemble, les fourchettes tous ensemble, le fruit tous ensemble, le claquement de mains, puis quitter la cantine en rang et en silence. Violer ce cérémonial était un acte d’insubordination. La preuve que nous étions encore dangereux, malfaisants et certainement pas prêts à franchir le mur dans l’autre sens. (…)
Les gaffes le tenaient chacun par un bras. Il était de dos. Ils l’ont retourné avec brutalité.
— Deux jours de salle de police au pain sec et dix jours d’isolement !


En se glissant sur la paillasse de bord, Ronan a expliqué à Pantxo que baragouiner était un mot inventé par les Français pour se moquer d’une langue qu’ils ne comprenaient pas. Pendant la guerre de 1870, les fantassins bretons réclamaient davantage de pain et de vin à leurs officiers pour mieux botter le cul aux Prussiens. Ces soldats ne parlaient pas français. Et c’est en breton qu’ils revendiquaient du bara frais et des pichets de gwin.
Ils scandaient Bara ! Gwin ! Bara ! Gwin ! prêts à mettre la crosse en l’air.
— Cessez de baragouiner ! hurlaient les gradés.
Depuis Napoléon III la formule était restée. Et le mépris qui va avec. 


Ces billes avaient hanté sa jeunesse. Bille rouge, bille noire, une tradition qui remontait à sa grand-mère. Elle les appelait « les perles de vérité ». Lorsqu’elle devait prendre une décision grave, la femme attendait le soir. Certains pensaient que la nuit portait conseil, elle, laissait une journée entière à la réflexion. Puis elle jetait les billes sur le sol et attendait l’obscurité. Dès qu’elle ne pouvait plus faire la différence entre le rouge et le noir, elle prenait sa décision. Line, sa fille, avait perpétué ce rituel. Ses enfants en avaient gardé un souvenir un peu effrayant. Un soir, la mère avait obligé Sophie et Francis à attendre avec elle l’arrivée des ténèbres. Ils s’étaient assis en rond à l’approche du crépuscule, et avaient gardé le silence, jusqu’à ce que les perles soient identiques.
— C’est décidé, votre père et moi allons vivre séparément.
C’est comme ça que le mari a quitté la maison et qu’il est mort dans la solitude.


Comme l’a écrit Jean Cocteau : Un secret a toujours la forme d’une oreille.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



 


 

samedi 25 juin 2022

[Chalandon, Sorj] Enfant de salaud

 




 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Enfant de salaud

Auteur : Sorj CHALANDON

Parution : 2021 (Grasset)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Depuis l’enfance, une question torture le narrateur :
- Qu’as-tu fait sous l’occupation ?
Mais il n’a jamais osé la poser à son père.
Parce qu’il est imprévisible, ce père. Violent, fantasque. Certains même, le disent fou. Longtemps, il a bercé son fils de ses exploits de Résistant, jusqu’au jour où le grand-père de l’enfant s’est emporté  : «Ton père portait l’uniforme allemand. Tu es un enfant de salaud !  »
En mai 1987, alors que s’ouvre à Lyon le procès du criminel nazi Klaus Barbie, le fils apprend que le dossier judiciaire de son père sommeille aux archives départementales du Nord. Trois ans de la vie d’un «  collabo  », racontée par les procès-verbaux de police, les interrogatoires de justice, son procès et sa condamnation.
Le narrateur croyait tomber sur la piteuse histoire d’un «  Lacombe Lucien  » mais il se retrouve face à l’épopée d’un Zelig. L’aventure rocambolesque d’un gamin de 18 ans, sans instruction ni conviction, menteur, faussaire et manipulateur, qui a traversé la guerre comme on joue au petit soldat. Un sale gosse, inconscient du danger, qui a porté cinq uniformes en quatre ans. Quatre fois déserteur de quatre armées différentes. Traître un jour, portant le brassard à croix gammée, puis patriote le lendemain, arborant fièrement la croix de Lorraine.
En décembre 1944, recherché par tous les camps, il a continué de berner la terre entière.
Mais aussi son propre fils, devenu journaliste.
Lorsque Klaus Barbie entre dans le box, ce fils est assis dans les rangs de la presse et son père, attentif au milieu du public.
Ce n’est pas un procès qui vient de s’ouvrir, mais deux. Barbie va devoir répondre de ses crimes. Le père va devoir s’expliquer sur ses mensonges.
Ce roman raconte ces guerres en parallèle.
L’une rapportée par le journaliste, l’autre débusquée par l’enfant de salaud.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après trente-quatre ans à Libération, Sorj Chalandon est aujourd’hui journaliste au Canard enchaîné. Ancien grand reporter, prix Albert-Londres (1988), il est l’auteur de neuf romans et Enfant de salaud sera le dixième, tous parus chez Grasset. Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008), La Légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième Mur (2013, prix Goncourt des lycéens), Profession du père (2015), Le Jour d’avant (2017) et Une joie féroce (2019).

 

 

Avis :

Ton père portait l'uniforme allemand. Tu es un enfant de salaud ! C'est ainsi que son grand-père avait assené au narrateur, alors âgé de dix ans, son exaspération d'entendre, une fois de plus, les soi-disant exploits de Résistant de l'intéressé. Jamais depuis, "l'enfant de salaud", devenu journaliste, n'avait osé aborder le sujet de ce passé avec son père, imprévisible et violent. Ce n'est qu'en 1987, lorsqu'il parvient à exhumer des archives le dossier judiciaire paternel, qu'il découvre l'improbable parcours d'un homme menteur et manipulateur, qui ne cessa de changer de camp tout au long de la seconde guerre mondiale. Pendant que le fils interpelle enfin son père sur ses inavouables secrets, il se retrouve aussi dans les rangs de la presse qui couvre le procès criminel de Klaus Barbie.

Sans rien changer aux faits, Sorj Chalandon a choisi d’antidater sa découverte des actes de son père – en réalité posthume -, pour la faire coïncider avec la période du procès de Klaus Barbie. Ce sont ainsi deux procès qui entrent en résonance dans ce roman, l’un bien réel, l’autre convoqué dans l’imaginaire de l’auteur. Barbie avait refusé de paraître aux audiences, le père de répondre de ses mensonges à son fils. Dans un cas comme dans l’autre, les coupables sont restés jusqu’au bout dans le déni, rendant encore plus insupportables la souffrance et le questionnement des plaignants. Alors, pour l’auteur, torturé sa vie durant, non seulement par la conscience des crimes, mais aussi par le déni et les mensonges de son père, ce livre est en quelque sorte un procès personnel posthume, la confrontation à laquelle il n’aura jamais pu convoquer cet homme insaisissable.

Sorj Chalandon connaît parfaitement le cas et le procès Klaus Barbie, ses reportages sur le sujet lui ayant même valu à l’époque le prix Albert Londres. Sa narration est précise et significative. Le lecteur revient avec émotion sur les lieux des crimes du Bourreau de Lyon, notamment sur celui de la rafle des 44 enfants juifs d’Izieu. Il se retrouve immergé dans la salle d’audience, sous le choc des faits et de l’indifférence méprisante du criminel nazi. Face à l’évidence d’une telle monstruosité, l’écrivain imagine les réactions de son père. Cet homme dont le parcours reste une énigme, tant il démontre de grotesque inconséquence dans ses multiples et opportunistes revirements, serait-il resté de marbre lui aussi, la conscience imperméable et le mensonge plus fanfaron que jamais ? Lucide, l’écrivain dresse le portrait d’un père barricadé dans sa réalité distordue, incapable de se voir dans sa vérité nue, sous peine de basculer dans une folie définitive. Et si, dans la vie réelle, ce père lui a toujours échappé, il sait sans illusion que, même si elle avait pu avoir lieu, aucune confrontation frontale, fusse-t-elle même celle d’un procès, n’y aurait rien changé. 

Sorj Chalandon signe un livre sincère et bouleversant : une tentative, comme il le dit lui-même, de « changer ses larmes en encre ». Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Change tes larmes en encre », m’avait conseillé l’ami François Luizet, reporter au Figaro, qui m’avait surpris, quelques années plus tôt dans le sud de Beyrouth, assis sur un trottoir, désorienté, sans plus ni crayon ni papier, à pleurer les massacres que nous venions de découvrir à Sabra et Chatila.
 

— Souviens-toi toujours que la guerre en France, c’était 1 % de collabos, 1 % de Résistants et 98 % de pêcheurs à la ligne. Toi, je t’aime bien parce que tu n’es pas un pêcheur à la ligne.
 

Deux jours sans l’accusé n’avaient pas été dommageables. La Cour avait pu, hors sa présence, évoquer ses méfaits en Bolivie, après la guerre. Barbie en fuite avait profité des désordres pour devenir officier de l’armée bolivienne. Aidé par des amis SS et des fascistes italiens, il avait créé « Les fiancés de la mort », un groupe paramilitaire qui opérait là où les forces régulières ne se risquaient pas. Il avait aussi aidé à la création de camps de concentration anticommunistes et antisyndicalistes, de centres d’interrogatoire et de torture.
 

Mais ces fausses confrontations avaient été un naufrage. Il ne fallait plus que Barbie reparaisse. Sa présence transformait ce procès en cirque. Au lieu de témoigner, de raconter, de se souvenir, les victimes pleuraient des mots sans suite. Le regard du nazi abîmait ce que nous avions à entendre. Pour que les martyrs osent parler, il fallait le silence d’un box désert. Jusqu’à ce jour, nombre d’entre eux n’avaient jamais partagé leur calvaire, leur douleur ou leur héroïsme. Des parents, des enfants, des amis entendaient leur histoire ici pour la première fois. Depuis la guerre, ils s’étaient tus. Et toutes ces années plus tard, ni la souffrance ni l’effroi ne pouvaient être partagés devant l’homme qui en souriait. Barbie ne répondrait pas de ses crimes. Il l’avait dit au premier jour de son procès et en resterait là. Alors pourquoi encombrer les débats de son mépris ? La venue de l’homme n’apporterait pas d’élément nouveau aux faits qui lui étaient reprochés. Elle n’aiderait pas à la manifestation de la vérité. Au contraire, elle dépossédait les victimes de leurs dernières forces. Elle leur volait leurs gestes et leurs phrases. Elle transformait leurs témoignages en lamentations inaudibles. La présence de Klaus Barbie portait atteinte à la dignité de son procès.
 
 
Cela faisait quarante-trois ans qu’elle attendait cet instant, pourtant elle n’arrivait pas à parler.          
— Vous vouliez la justice ? a soufflé un avocat de la partie civile.          
— La justice ? lui a murmuré l’huissier à l’oreille.          
La vieille dame s’est tournée vers sa petite-fille.          
— Tu voulais la justice ?          
Alors Ita Halaunbrenner s’est ébrouée. Et elle a brandi ses poings vers le ciel en hurlant.          
— Justice ! Justice !          
C’est fini. La femme de 83 ans a redescendu les marches. Jacob, son mari, un soyeux de Villeurbanne, a été fusillé par la Gestapo de Lyon. Son fils Léon, 14 ans, n’est pas revenu d’Auschwitz. Ses filles, Mina 9 ans et Claudine 5 ans, ont été jetées dans le camion d’Izieu.


Comme je t’avais espéré avec moi dans la Maison d’Izieu, j’aurais aimé que tu écoutes cela aussi. Et que tu entendes les revenants des camps. Auschwitz. Ce qu’était la faim.          
— On n’a plus rien à apprendre là-dessus.          
C’est ce que tu m’avais dit. Et tu te trompais encore.          
Lorsque Isaac Lathermann est venu à la barre, il a pétrifié la salle en quelques mots.          
— À hauteur d’homme, il n’y avait plus d’écorce aux arbres, tout avait été mangé. Plus d’herbe non plus. Mangée, elle aussi.          
Ou Otto Abramovici, qui parlait, regard baissé.          
— Un jour, un homme qui s’était fait une lame avec une boîte de conserve, a découpé des morceaux de fesse d’un mort et les a mangés.          
Il a relevé les yeux.          
— J’ai vu manger de l’homme, monsieur le Président.


Jeune étudiante en histoire, Résistante, arrêtée, battue, déportée à Ravensbrück, elle a évoqué l’acharnement des nazis à fabriquer des « sous-êtres ». Pas un mot brisé lors de son témoignage, pas une phrase en larmes, pas une plainte, pas un sanglot. Elle a partagé avec nous l’image des nourrissons noyés dans un seau à la naissance. La stérilisation forcée des gamines tsiganes de 8 ans. La nièce du Général nous a raconté à quoi s’amusaient les bandes d’enfants abandonnés qui survivaient derrière les barbelés.          
— Ils jouaient au camp, monsieur le Président.          
Sa voix douce.          
— L’un tenait le rôle du SS, les autres des déportés.
 
 
Tu te rends compte, papa ? Sur une même page de procès-verbal, j’apprenais que toi, légionnaire tricolore et soldat du NSKK, tu avais voulu combattre tes anciens compagnons d’armes sous l’uniforme américain ? Toi encore, qui t’étais rêvé chevalier de la LVF, coiffé du heaume, brandissant le glaive et le bouclier de preux contre la Résistance, tu avais porté le béret et le brassard des patriotes. Toi, qui te prétendais soldat noir de la Waffen-SS, prêt à mourir pour nous libérer du joug soviétique, tu portais cachée, bien au chaud sur ton cœur, la carte rouge de tes camarades bolcheviques.


Je l’ai vu comme une bille argentée, frappée par les raquettes d’un billard électrique et se cognant partout. Un papillon désorienté, ivre d’effroi et de lumière, se précipitant contre une vitre grillagée. À mon tour j’ai eu peur, mais je n’y pouvais plus rien. Il était trop tard pour revenir toutes ces années après. J’avais réveillé un somnambule. Dit à un enfant prêt à s’envoler que les fées n’existaient pas. J’avais assassiné la licorne. Tué le Père Noël. Je me suis rendu compte que, depuis toujours, il avait survécu parce que personne ne s’était opposé à ses rêves. Que jamais il n’avait été mis en danger, par un homme, une femme, un n’importe qui brandissant sous ses yeux les preuves de ses impostures. Ces illusions le tenaient debout. Elles étaient son socle, son ossature, sa puissance. À force de temps passé, d’histoires fabriquées répétées en boucle, d’images brodées une à une jusqu’à ce qu’elles deviennent réalité, mon père ne se mentait peut-être même plus. Enfant, puis jeune homme, puis homme, puis père, il s’était forgé une cuirasse fantasque pour se protéger de tous. Une carapace de faux souvenirs vrais.

 

 

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