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jeudi 13 août 2026

Critique : "Maypops" de Didier Decoin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maypops" de Didier Decoin



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Maypops

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2026 (Stock)

Pages : 408

Accès au livre : ISBN 9782234096479  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman s’inspire d’une histoire vraie.
Un soir de mars 1944 en Caroline du Sud, État ségrégationniste alors sous l’emprise du Ku Klux Klan, deux petites filles blanches prennent leur vélo pour aller cueillir des maypops, une variété de passiflore aux couleurs éclatantes. On retrouvera leurs corps sans vie dans un marécage d’eau croupie. Georges Stinney Jr., un jeune Noir de quatorze ans, a eu le malheur d’être le dernier à leur adresser la parole. Le garçon est accusé, condamné sans preuves après un simulacre de procès et exécuté deux mois plus tard sur la chaise électrique. Soixante-dix ans après, le procès sera réouvert.
Didier Decoin, que les faits divers ont toujours inspiré, nous emmène à la suite de la juge Lucy Mc Gillish, chargée d’étudier la révision éventuelle du jugement, et de son greffier noir, Goliath, dans la ville d’Alcolu où l’odeur des marais prend à la gorge. Qui a tué les deux innocentes fillettes ? Qui avait intérêt à juger en toute hâte l’enfant d’une famille pauvre ? Voluptueuse et imagée, la langue du romancier nous transporte du paradis des maypops à l’enfer du petit George.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain, scénariste et journaliste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier roman, suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires 1972), John L’Enfer (Prix Goncourt 1977), et Le Bureau des Jardins et des Étangs (Stock, 2017) ainsi que Le Nageur de Bizerte (2021). Après le départ de Bernard Pivot, il prend en 2020 la présidence de l’académie Goncourt pour quatre ans.

 

Avis :

Fasciné par les faits divers au point d’y avoir consacré un Dictionnaire amoureux, Didier Decoin s’en est souvent inspiré dans ses livres, interrogeant leur charge morale et sociale. Tantôt parce qu’ils révèlent l’indifférence d’une époque, comme dans Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, tantôt parce qu’ils exposent la mécanique implacable d’une justice qui broie les individus, à l’image de La Pendue de Londres ou de Madame Seyerling. Avec Maypops, inspiré d’une histoire vraie, reviennent les thèmes du racisme, de l’erreur judiciaire et de la peine de mort, dans une narration qui s’attache à réparer symboliquement une effroyable injustice.

En 1944, en marge d’une petite ville de Caroline du Sud dominée par le Ku Klux Klan, deux fillettes, Betty June et Mary Emma, sont retrouvées assassinées après être parties cueillir des maypops. Dans l’empressement à préserver l’ordre social blanc, préjugés raciaux, peur collective et besoin d’un coupable immédiat conduisent à l’arrestation sans preuve de George Stinney, un garçon noir de quatorze ans, jugé en quelques minutes puis exécuté sur une chaise électrique trop grande pour lui. Soixante-dix ans plus tard, la réouverture du dossier offre à la juge Lucy Mc Gillis et à son greffier noir, Goliath, l’occasion de revisiter les faits et de rendre justice à un enfant sacrifié par la ségrégation.

Porté par une écriture d’une grande sobriété, tout en nuance et en retenue, le récit fait surgir l’horreur à partir des faits et des comportements. Menant une véritable exploration morale, Didier Decoin montre comment une communauté ordinaire peut produire de la violence sociale, en se ralliant très vite à un coupable commode, en laissant la froideur administrative entériner l’élimination d’un enfant sans défense et en préférant détourner le regard du vrai – et embarrassant – responsable. Alternant passé et présent et faisant ainsi dialoguer les époques à travers le regard contemporain de la juge et de son greffier, il met en évidence les ambiguïtés de 1944 et révèle comment l’opinion, les habitudes et les rapports de domination ont élaboré une vérité judiciaire factice. Cette manière de laisser la réalité parler d’elle-même donne au roman une force d’autant plus saisissante que la mécanique intime de l’injustice s’y déploie avec un naturel confondant. 

L’on retrouve l’art et la manière de Didier Decoin de peindre les atmosphères : la touffeur des paysages, l’étroitesse de la ville et des mentalités, les regards qui s’évitent ou s’acharnent installent un huis clos oppressant où chaque personnage, même esquissé en peu de traits, incarne une facette de la ségrégation, et où l’innocence d’un enfant ne pèse guère face à un ordre social qui se protège lui‑même. Pourtant, par la façon dont il restitue à George et aux siens leur place et leur humanité, le livre conserve une forme de lumière, transformant un fait divers en réflexion sur la justice, la mémoire et la responsabilité collective, et offrant à l’adolescent exécuté une forme de réparation morale.

Récit de facture classique et d’une grande maîtrise, Maypops allie rigueur historique, profondeur morale et puissance narrative. En éclairant les ressorts collectifs qui ont dévoyé la machine judiciaire, en restituant avec précision une époque où la ségrégation dictait les destins et en révélant les distorsions sur lesquelles s’est construite cette affaire tragique et révoltante, le roman dépasse le cadre du fait divers pour questionner le vrai sens des mots justice, mémoire et responsabilité. Sa sobriété, son sens du détail juste et sa manière de faire dialoguer les temporalités dans un jeu de répons entre objectivité et émotion en font un ouvrage réaliste, incarné et profondément humain, qui remet honte et culpabilité à leur place légitime et restitue à une vie volée la dignité qu’on lui avait déniée. (4/5)

 

Du même auteur sur ce blog : 


 

mercredi 28 janvier 2026

[Aramburu, Fernando] Le petit

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le petit (El niño)

Auteur : Fernando ARAMBURU

Traduction : Serge MESTRE

Parution : en espagnol en 2024,
                  en français en 2026 (Actes Sud)

Pages : 256 

Accès au livre : ISBN 9782330214876  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

"Le Petit" est l’histoire d’un enfant qui ne rentrera plus jamais de l’école : la chaudière de l’établissement a explosé – cela s’est produit dans une bourgade de Biscaye, le 23 octobre 1980. Toute une classe d’âge (les 5 à 6 ans) a péri.
L’auteur est entré à pas feutrés dans la maison de l’un d’eux. Deuil et courage, illusoire reconstruction, impossible oubli. Pour son grand-père, "le petit" vit à jamais. Le chagrin est monté au ciel : "l’aéronef se perd à l’intérieur d’un nuage. Où peut-il bien se rendre ? On murmure (…) que cinquante enfants sont à bord et que c’est une maîtresse qui pilote ; à ses côtés, le copilote est un instituteur. La cuisinière de l’école, elle, déambule le long du couloir, entre les sièges, et joue le rôle d’hôtesse de l’air. Elle s’occupe des petits, leur caresse la tête, leur chante des chansons de l’époque où elle-même était gamine. Ils sont tous morts." Un éclair de joie illumine l’esprit embrumé du vieil homme. On a dû mal compter. Ils ne sont que quarante-neuf fantômes à bord de l’avion. Son "petit" est sauf.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fernando Aramburu, né à San Sebastián en 1959 et réside en Allemagne depuis 1985. Il est l'auteur de plusieurs récits et romans qui ont été distingués par de prestigieux prix littéraires. Patria a connu un immense succès en Espagne et à travers le monde, traduit en plus de trente langues, figurant sur la liste des meilleures ventes pendant 112 semaines, et adapté en série par Aitor Gabilondo. Il a notamment reçu le prix de Fransisco Umbral et le prix de la Critique 2017.

 

Avis :

Après Patria, son roman consacré aux ravages du terrorisme de l’ETA et devenu un véritable phénomène littéraire en Espagne, Fernando Aramburu tourne son regard vers une autre tragédie, la catastrophe la plus grave jamais survenue au Pays basque espagnol et à l’origine d’une vive émotion dans tout le pays : l’explosion accidentelle d’une chaudière dans l’école de la petite ville minière d’Ortuella en 1980, qui a coûté la vie à une cinquantaine d’enfants de cinq à dix ans. À travers le destin d’une famille brisée, l’auteur transforme ce drame en une réflexion profonde sur le deuil, la mémoire et la persistance du chagrin, révélant une fois encore sa capacité à écrire la douleur avec une sobriété poignante.

Dans une construction narrative singulière, Fernando Aramburu confie par moments la parole au livre lui‑même, érigeant l’objet qu’il fait dépositaire de la souffrance et de la mémoire en observateur critique de sa propre entreprise littéraire. Ce procédé, à la fois original et astucieux, lui permet d’expliciter sa démarche et, ce faisant, de désamorcer ce que l’on pourrait objecter à l’appropriation d’un drame aussi sensible. Cette voix inattendue offre une perspective supplémentaire, donnant au texte une hauteur réflexive bienvenue, tout en introduisant une respiration, une prise de distance face à la gravité du sujet. Il lui arrive toutefois de susciter une légère gêne lorsque, en commentant les choix narratifs, elle en devient, malgré elle, presque autolouangeuse. 

Au centre du récit, l’auteur place une famille frappée de plein fouet par la catastrophe et en observe finement les réactions intimes, à travers les confidences de la mère quarante ans après le drame. Sous le prisme du temps, l’on voit les parents avancer dans un quotidien dévasté, chacun prisonnier de sa manière d’affronter l’absence, le plus poignant étant sans doute le grand‑père, enfermé dans son refus de l’irréparable et dans sa persistance à parler de l’enfant comme s’il était encore vivant. Ce déni obstiné et choisi donne au roman l’un de ses axes les plus forts, révélant comment chacun tente de se débrouiller face à l’insupportable, quitte à s’égarer au bord de la déraison. 

À travers ce tissage de voix et de silences, Fernando Aramburu déploie une écriture qui, par sa retenue même, touche parfois à la poésie – une poésie née de ces fictions intimes par lesquelles le chagrin cherche à se rendre vivable. Cette tonalité permet de dire ce que les personnages ne peuvent formuler et fait même surgir, dans les interstices du drame, une beauté fragile, presque involontaire. Loin de tout pathos, l’écrivain montre ainsi comment une communauté à jamais meurtrie tente de poursuivre son chemin, non pas en surmontant la douleur, mais en apprenant à vivre dans son ombre.

Aborder un tel sujet relève d’un équilibre périlleux, tant il pourrait, mal traité, glisser vers une complaisance voyeuse de mauvais aloi. Fernando Aramburu déjoue ce piège avec une sobriété exemplaire, choisissant de se tenir au plus près de la vérité de ses personnages et de restituer leur humanité bouleversante. Un livre digne, juste et profond, à la hauteur de la gravité qu’il embrasse. (4/5)

 

 

Citations : 

Les petits cercueils blancs furent rangés en longues lignes avec deux couronnes de fleurs chacun posées sur le couvercle. Ceux qui contenaient les dépouilles des trois adultes morts dans l’explosion étaient noirs et plus grands. La vague de solidarité florale avait atteint une telle extrémité qu’il fallut éparpiller les couronnes dans différents endroits de la vaste enceinte. Plusieurs d’entre elles avaient été accrochées aux murs et aux structures métalliques qui soutenaient le toit du hangar. On aurait dit que l’abondance des fleurs obéissait au désir de cacher la cruauté de ce moment dramatique. 


Une longue journée d’inactivité, sans le moindre projet, se profilait devant moi, au cours de laquelle je mangerais à nouveau trop et mes larmes noieraient mes yeux. Je suis désolée d’avoir l’air aussi négative, excusez-moi. Je ne peux pas l’éviter. Savez-vous ce que me rappelaient ces journées qui se sont écoulées entre l’explosion à l’école et la fin de l’hiver ? Eh bien elles me faisaient penser à ces routes rectilignes sillonnant les États-Unis, qu’on peut voir dans les films. Elles traversent d’abord un paysage aride, puis se perdent au sommet d’une côte, loin devant. Chacun sait qu’une route semblable commence au bout de cette ligne droite, puis une autre et encore une autre. Et je m’imaginais en train de cheminer moi-même sur une de ces chaussées poussiéreuses, pour me diriger vers où ? Je ne le savais pas. Pour moi, il était égal d’aller quelque part ou nulle part. Cependant, il m’était impossible de m’arrêter car la vie consiste précisément en cela, à avancer, à respirer qu’on le veuille ou non, à battre des paupières sans nous en apercevoir et à partir, allez, on y va, ma vieille, jusqu’au prochain prolongement de la route, en caressant l’espoir de trouver une nouvelle raison de vivre, un objectif, peut-être un point d’arrivée, loin là-bas, derrière l’horizon.

 

mercredi 19 novembre 2025

[Bouysse, Franck] Entre toutes

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Entre toutes

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782226465740  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Marie est née en 1912 dans une ferme de Corrèze. Elle n’en partira jamais.
Franck Bouysse, une fois n’est pas coutume, livre avec une pudeur saisissante l’histoire de sa famille et prouve ici qu’il est aussi talentueux dans le récit de l’intime que dans la fresque romanesque. C’est beau et déchirant, c’est plein d’allégresse et de tragique : c’est la vie comme elle va.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Franck Bouysse est né et vit en Corrèze. Il a publié une quinzaine de romans couronnés par de nombreux prix, dont Grossir le ciel (La Manufacture de livres, 2014 ; Prix SNCF du polar, Prix Michel Lebrun, Prix Lire en poche…), Plateau (La Manufacture de livres, 2016), Glaise (La Manufacture de livres, 2017 ; Prix des lecteurs de la Foire du livre de Brive), Né d’aucune femme (La Manufacture de livres, 2019 ; Prix des libraires, Prix Babelio, Grand prix des lectrices de Elle…), Buveurs de vent (Albin Michel, 2020 ; Prix Giono) et Fenêtre sur terre (Phébus, 2021).
En 2022, avec Été brûlant à Saint-Allaire, il écrit son premier scénario original de bande dessinée pour le dessinateur Daniel Casanave.

 

Avis :

Puisant pour la première fois dans une veine autobiographique, Franck Bouysse ressuscite avec une délicatesse presque sacrée la vie de Marie, sa grand-mère née en 1912 dans une ferme corrézienne. Offert comme une confidence murmurée, ce roman déploie une émotion contenue qui imprègne le récit d’une lumière douce et durable.

Délaissant les tensions dramatiques de ses précédents romans, l’auteur explore une voie plus intime, qui embrasse la lenteur du quotidien et la densité du réel dans ses détails les plus fins. Ancré dans une temporalité étirée où les gestes et les silences pèsent plus que les mots, il esquisse les contours d’un monde rural sur le point de disparaître.

Marie, figure centrale, se tient droite, enracinée dans sa terre, affrontant les bourrasques des guerres et des deuils comme elle accueille le passage des saisons. Elle incarne la dignité des vies modestes, celles qui traversent le monde sans bruit, avec la fatalité tranquille de qui n’a aucune prise sur les événements. Franck Bouysse la dépeint avec une tendresse profonde, construisant une figure humble et rayonnante, gardienne silencieuse d’un quotidien fait de gestes simples. 

À travers elle, c’est tout un siècle qui se dessine en creux. Les grandes mutations historiques résonnent dans le stoïcisme de ses silences et l’endurance de son corps. Cette tension entre l’intime et le collectif donne forme à une mémoire souterraine. Car, en Marie – « entre toutes »  – affleurent les visages de ses semblables, femmes vouées au soin des autres et à l’effacement de soi, mais qui ont pourtant porté le monde sur leurs épaules, dans le silence du devoir. Franck Bouysse leur rend justice avec la force tranquille de la littérature quand elle sait voir l’invisible, lui conférant même une aura mariale au travers de son prénom et du titre, référence explicite à l’Ave Maria.

Acte d’amour filial et hommage pudique à une génération reléguée dans l’ombre, le récit célèbre en Marie l’archétype d’une humanité discrète et essentielle. Dans cette traversée d’un siècle, chacun retrouve l’écho d’une mémoire commune. Marie est toutes les femmes, une présence universelle dont nous sommes les légataires, un fil qui relie les générations par le coeur.

Habile à jouer de tous les registres, Franck Bouysse offre ainsi un livre comme un geste de gratitude, une offrande discrète à ces femmes silencieuses, à qui nous devons la force de nos racines. Dans ce récit, l’ordinaire devient matière universelle, pour le plus grand bonheur du lecteur, invité à reconnaître dans le silence d’une femme toute la grandeur du monde. Elégiaque et méditatif, un livre intemporel. (4/5)

 

 

Citation : 

Nous sommes capables de cartographier le génome humain, d’identifier les anomalies, mais nous ne sommes pas en mesure d’évaluer quelle part du vécu de nos aïeuls nous imprègne réellement, ce bruit de fond dans nos cellules qui rôde comme un fantôme. Qu’est-ce qui se perd et se conserve dans le grand délayage héréditaire ? Qu’est-ce qui s’endort ? Qu’est-ce qui disparaît à jamais ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
H
 
 




samedi 4 octobre 2025

[Appanah, Nathacha] La nuit au coeur

 






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La nuit au coeur

Auteur : Nathacha APPANAH

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782073080028  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

« De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose. Il y a l’impossibilité de la vérité entière à chaque page mais la quête désespérée d’une justesse au plus près de la vie, de la nuit, du cœur, du corps, de l’esprit.
De ces trois femmes, il a fallu commencer par la première, celle qui vient d’avoir vingt-cinq ans quand elle court et qui est la seule à être encore en vie aujourd’hui.
Cette femme, c’est moi. »

La nuit au cœur entrelace trois histoires de femmes victimes de la violence de leur compagnon. Sur le fil entre force et humilité, Nathacha Appanah scrute l’énigme insupportable du féminicide conjugal, quand la nuit noire prend la place de l’amour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nathacha Appanah est romancière. Ses romans ont été récompensés par plusieurs prix littéraires et traduits dans de nombreux pays. La nuit au cœur est son douzième livre.

 

 

Avis :

Il est rare qu’un livre vous étreigne si profondément qu’il faille s’arrêter, reprendre son souffle, avant d’en poursuivre la lecture. Tel est le cas de ce roman d’une intensité bouleversante, entre récit intime, devoir de mémoire et engagement littéraire. En tressant les destins de trois femmes confrontées à la violence conjugale – deux assassinées, une survivante – Nathacha Appanah y explore avec une lucidité douloureuse, sans pathos ni complaisance, les rouages invisibles de l’emprise, cette mécanique insidieuse qui enferme les victimes dans le silence et la honte, la peur et la dépendance. 

Ouvert brutalement sur une scène de fuite haletante, presque cinématographique, qui installe d’emblée une tension physique et morale, le récit entame la reconstitution, par fragments, du parcours de ces femmes dont fait partie l’auteur. Bien plus qu'un simple témoignage, le livre se fait un espace de mémoire, un lieu où les voix étouffées reprennent corps. L’écriture y épouse avec délicatesse les battements du cœur, les silences, les terreurs nocturnes, chaque mot pesé et retenu comme s’il portait en lui la charge d’un souvenir trop lourd. C’est qu’il ne s’agit pas ici d’expliquer, mais de faire ressentir. 

Inflexion dans une œuvre jusque-là centrée sur les récits d’exil, les violences sociales et les identités marginales, ce roman marque le franchissement d’un seuil intime. L’auteur y revient sur une relation qu’elle a elle-même subie de ses 17 à 25 ans, marquée par l’isolement, les coups physiques et psychiques, et surtout une honte tenace : celle de n’avoir pas su partir, de s’être tue et crue responsable. Cette honte, longtemps enfouie, constitue le fil conducteur du récit, révélant combien l’emprise ne se limite pas à la violence physique, mais colonise les pensées, déforme la perception de soi et installe une culpabilité qui persiste bien après la fuite.

Sa douleur, parfois si insoutenable que les mots renoncent, Nathacha Appanah l’aborde avec une pudeur touchante sans jamais chercher ni à se justifier ni à s’exposer, avançant à pas feutrés dans une langue retenue, presque murmurée, qui dit sans dire, qui suggère sans asséner et qui, paradoxalement, donne toute sa puissance au texte : plus il se tait, plus il résonne ; plus il s’habille de dignité, plus il infuse le respect.

Loin d’un simple dévoilement, ce retour au passé s’inscrit dans une démarche littéraire où la mémoire individuelle croise celle de deux autres femmes, victimes de féminicides, dont les destins ont agi comme des déclencheurs : sa cousine Emma, tuée en 2000 à l’île Maurice, et Chahinez Daoud, brûlée vive en 2021 à Mérignac. Ces drames ont réveillé une blessure enfouie et poussé l’auteur à affronter enfin l’angle mort de sa propre histoire, longtemps tu et difficile à nommer.

Ecrit après plusieurs années de maturation, ce livre s’impose comme un acte de mémoire et de résistance qui redonne voix et dignité à des victimes que la société a trop souvent réduites au silence et à la culpabilité. Nécessaire, bouleversant, il entend ouvrir les yeux sur ce que l’on préfère souvent taire. En racontant, il répare, relie, expose, et, bien plus qu’un témoignage, s’affirme comme une œuvre littéraire à part entière, où la langue, le rythme, la pudeur et la structure participent d’un geste de vérité. 

Cri retenu, lumière posée sur l’obscur, un livre qui, avec sa justesse, sa sensibilité profonde et son refus du spectaculaire, ne peut laisser indifférent. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

En anglais, il existe un mot parfaitement exact pour dire ce qui m’est arrivé : j’ai été groomed. C’est une technique de manipulation où un ou une adulte gagne la confiance d’un ou d’une adolescent·e en lui donnant une attention quasi exclusive, en le ou la flattant, en lui offrant des cadeaux, en lui faisant croire que ce qu’ils partagent est exceptionnel, rare et n’arrive qu’une fois dans la vie. L’adulte instaure lentement une atmosphère de secrets et de mensonges par laquelle cette relation est préservée, conservée, protégée. Bientôt, l’adolescent·e ne sait plus vivre ailleurs que dans cette bulle et il n’y a que dans ce lieu clos, à l’air vicié, qu’il ou elle croit trouver la vérité de sa vie. Dans sa traduction française, le mot groomed est resté dans le domaine de la toilette : être bien soigné, bien peigné. Quand j’y réfléchis, j’arrive à la conclusion que c’est d’une toilette interne qu’il s’agit ici. 
HC m’a retournée comme un gant et dans ma chute, à mesure que je sombrais dans ses bras, molle et attendrie, je devenais indifférente à ma famille, je me désensibilisais au monde en surface, à mes amis, à mes études, à mes ambitions, et bientôt, l’échelle même de ma morale en fut restructurée. Où était le bien ? Où était le mal ? Il m’avait lavée de moi-même.


Je ne sais pas ce qui pousse un homme de cinquante ans à séduire une jeune fille de dix-sept ans, à l’amener à rompre avec toute sa famille et ses amis, à la garder des années avec lui, à faire en sorte qu’elle se contente de bien peu, à l’isoler, la domestiquer, à l’asservir, puis le jour où elle voudra le quitter, à lui faire peur, la terroriser, la surveiller, la frapper, la menacer. Je me demande s’il y a préméditation à dresser lentement, brique après brique, un mur autour d’elle afin qu’elle soit inatteignable – physiquement bien sûr mais également moralement, spirituellement. Je me demande si tous les jours, pendant les années où elle reste avec lui, je me demande si tous les jours il vérifie la solidité de ce mur-là. Je me demande s’il le pense vraiment quand il dit, parfois, pour rire : « Si tu me quittes, je te tue. » Je voudrais savoir si ce genre de pouvoir d’emprise est inné, si ce genre d’ascendance est acquis ou s’il faut être au bon endroit, au bon moment, trouver une sorte de victime idéale ?


Ai-je été une victime idéale ? 
Oh, comme j’aurais souhaité avoir la preuve concrète et scientifique d’une magie noire que cet homme a exercée sur moi. Alors, voyez-vous, il me serait plus facile d’avoir de la compassion pour celle que j’ai été, je pourrais m’envisager comme une victime et alors je pourrais présenter cette preuve à mes parents, à mon frère, à mes amis et je leur dirais que j’ai été envoûtée. Je rêve parfois de faire le procès de cette jeune fille, de l’interroger avec preuves et phrases cinglantes, témoignages et attestations de moralité et alors d’entrevoir sa faiblesse, sa maladie mentale, son manque d’intelligence, sa bêtise, d’identifier les graines de cette folie qui s’est emparée d’elle.


Entre cette première fois et la dernière fois, l’esprit, le cœur et le corps s’effritent morceau après morceau et peut-être que si toutes ces années pouvaient être reconstituées tel un grand linge raccommodé, alors je ramasserais chaque bout abandonné de moi-même en suivant une chronologie des années, des humiliations, des maisons, des sentiments et je découvrirais à nouveau ce à quoi je pensais, les rêves auxquels j’aspirais, la femme que je voulais devenir. Peut-être que si le récit pouvait s’écrire dans une vérité entière, sans oublier la complexité, le contexte, les points de vue, il offrirait une encyclopédie de perspectives sur la violence et l’emprise dans un couple, mais ici n’est pas le lieu des archives, de la statistique, de la clairvoyance, de la justice. Ici est un monde de monceaux, de bribes, de mémoires, de souvenirs, d’affects. Ici subsistent le souffle des rêves, le grain des peaux, le sel des larmes, l’épaisseur des nuits et le goût du temps. Ici se côtoient la vie et la mort, le passé et l’avenir, le possible et l’inimaginable, les fantômes et les vivants. Mis bout à bout, cela forme un artefact.


Il ne m’échappe pas que j’ai vingt-cinq ans et qu’à cet âge je devrais vivre autre chose que cette vie double où le jour je travaille dans une rédaction, je parle et je discute avec des collègues, je suis au-dehors de ce monde, j’écris des articles et je frôle des rêves d’avant, de cette vie à écrire et à réfléchir, et le soir, je rentre dans une maison-prison où le compagnon-maton est déjà torse nu en train de lire sur son fauteuil, tirant sur sa cigarette, attendant son dîner. Le soir, je la sens, à mesure que j’approche de la maison, je la sens, cette peur physique et morale. C’est quelque chose à éprouver, cette sensation d’une grande main froide qui se pose sur son cœur, ce liquide noir qui envahit son esprit, ce fatras grouillant dans son ventre, le gouffre imprévisible que représente la nuit.
 
 
Je ne sais pas ce qui se passe exactement ce dernier soir. Je veux dire je ne sais pas ce qui, exactement, allume la mèche, provoque l’effondrement. Peut-être qu’il n’y a rien, parce que parfois, il faut le dire, il n’y a rien d’autre que les pensées dans sa tête qui macèrent dans un bouillon vénéneux de jalousie maladive, de perversité manipulatrice et de folie. Une fois, c’est une phrase dans un journal ou un livre, une autre fois, l’expression de mon visage, ma main comme ceci ou comme cela, quelque chose qu’il a remarqué dans la journée, et dans ces détails qu’il est le seul à repérer, il trouve ce qu’il appelle les « éléments ». Les « éléments » de ma duplicité, de ma trahison, de mon être mauvais, de mon âme perdue. Les « éléments » qui confirment que je veux le quitter, que j’ai un amant, que je prévois d’avoir un amant, que je rêve d’avoir un amant.


Quand je me suis tenue en bas de l’escalier de la maison de mes parents avec cette valise chargée de quelques livres et de quelques vêtements et que ma mère est apparue en haut des marches et qu’elle a dit « C’est comme si tu rentrais d’un grand voyage », j’ai pensé que c’était le genre de voyage que je ne raconterais jamais. Je ne possède par ailleurs aucune photo de moi entre l’âge de dix-neuf et de vingt-cinq ans. C’est l’angle mort de ma vie.


Au mois de décembre 2000, deux ans et demi plus tard, alors que je travaillais pour un magazine en ligne et que je vivais à Lyon et que mon corps et mon esprit n’étaient plus sous emprise, que j’avais enfoui ce pan de ma vie, le qualifiant sobrement de « mauvaise expérience », que j’avais recommencé à écrire de la fiction, que j’avais rencontré un homme bon, que les crépuscules ne me faisaient plus l’effet d’une main glaciale posée sur mon cœur, que le soir je rentrais chez moi à pied et qu’aucun animal n’était tapi dans les buissons et que, dans l’ensemble, j’avais trouvé le moyen de vivre une vie sans honte, sans humiliation, sans violence, tout m’est revenu. Quand je dis dans l’ensemble, je veux dire que je ne parlais pas de ces années avec HC, elles s’éloignaient en devenant de plus en plus floues, mais parfois il me venait de grands moments de découragement à vivre. Ça me tombait dessus d’un coup. J’avalais alors deux somnifères et je dormais ; je buvais un flacon entier d’antitussif et je dormais ; je sirotais une demi-bouteille de Malibu coco et je dormais. Dormir était bien, dormir c’était oublier, dormir c’était mourir un peu. Je ne reliais pas ces moments d’accablement à mon passé parce que je n’étais pas prête à admettre que ce qui m’était arrivé était grave, qu’on ne pouvait pas en sortir indemne et même aujourd’hui quand j’écris ces lignes je m’arrête, je voudrais les effacer, je refuse de ne pas être indemne justement, je refuse d’être à la merci de ces années-là et par extension, à sa merci. Cela m’apparaît comme une faiblesse de caractère.


La mémoire est un choix, la mémoire est un fantôme patient. Dans les mois qui ont suivi, je pensais à Emma, je pensais à sa mort horrible, je me demandais où étaient ses enfants, mais j’effleurais son souvenir avec précaution seulement comme on entrouvre une boîte à souvenirs et je la refermais très vite, les mains tremblantes. Je ne voulais pas retourner là-bas. 
Là-bas : ce trou qui est devenu à la fois un puits auquel je viens m’abreuver et un abîme dans lequel je ne veux pas tomber. 
Là-bas : cet angle mort de ma vie que j’évite à tout prix.


De quoi est fait ce jour où on se sent capable de retourner dans le noir, je ne pouvais l’imaginer. Ce jour-là n’était pas mon but, mon ambition. Mais il est monté lentement, oh si lentement, sans aucun bruit. Peut-être a-t-il toujours été là à côté de moi sans que je m’en aperçoive ? Quand j’ai recommencé à écrire, que j’ai eu cette chance-là, de revenir dans le jardin du bien et du mal et du gris et de tout ce qui existe entre, quand j’ai écrit mon premier roman, par exemple, et aussi tous les autres ? Peut-être qu’il a toujours été là, comment savoir ? Quand il est apparu devant moi, sans masque, ce jour où j’ai été capable d’envisager ce livre dans le calme, dans une intention de littérature, je me suis retournée et j’ai compté. Vingt et un ans depuis la mort d’Emma, trente et un ans depuis que j’étais tombée dans le trou, vingt-trois ans depuis la nuit dans la voiture. Le poids de ces années est indicible.


Quel drôle de monde aux valeurs inversées où ce sont les victimes qui ont honte ! 
 
 
Je connais cette vulnérabilité, cette chose qui tremble en permanence dans son estomac. Emma a voulu quitter son mari deux fois et à chaque fois, elle est revenue. Je suis partie quatre fois et quatre fois je suis revenue. À chaque fois, je cédais à des paroles, je m’écroulais de fatigue, je m’effritais. À chaque fois j’abandonnais le peu de détermination qui me restait – cette détermination qui m’avait servi à le quitter et qu’il rognait avec expertise et succès. Et à chaque fois, j’abandonnais également un peu d’estime de moi-même jusqu’à me dire, jusqu’à me persuader, qu’en réalité je n’étais pas bonne juge de ma propre vie, que je ne pouvais pas prendre mes propres décisions, que je n’étais bonne qu’à être sa compagne, qu’en réalité je ne pouvais exister que dans ce monde-là, un monde toxique et tordu, habité de lui et de moi, de son génie violent, de son emprise et de mon asservissement.


Ce monde-là, retourné sur lui-même. Macérant dans une violence sourde et sournoise la nuit tombée et remettant les masques de la famille normale le jour. Ce monde où l’emprise de l’homme se fait plus étouffante à mesure que la volonté de la femme de s’en libérer se fait plus évidente. Ce monde semblable à un bras de fer permanent. Ce monde-là n’est jamais une histoire aussi simple à résumer que par ces mots : « Elle aurait dû partir. »


Parfois ce livre m’apparaît comme une spirale de Fraser. Je crois que j’avance mais je tourne en rond, sans pouvoir toucher au noyau, à la matière centrale. C’est une illusion. Puisque je poursuis des fantômes, il faudrait que j’aille à la recherche de moi-même, faire comme si je parlais d’une autre personne, celle-là même que j’ai effacée pour continuer à vivre, ce bout de moi que j’ai laissé dans une voiture en mai 1998. 
J’ai parlé à quelques amis qui me restent de cette époque, à deux anciens collègues. Je leur ai téléphoné ou écrit, mots hésitants, voix fine. Ils étaient tous surpris de ce que je leur demandais : me raconter ce dont ils se souvenaient de l’époque, s’ils se rappelaient quelque chose que je leur avais confié ou pas. Ils fouillaient leur mémoire, découvrant souvent un trou béant à ma place. 
Ce qu’ils me disent et ce dont ils se souviennent est insatisfaisant pour moi. Il m’est impossible de leur dire exactement ce que je poursuis, j’avance en crabe, autour d’eux, sans jamais m’atteindre vraiment. Je ne peux pas lier ensemble ce qu’ils disent, en faire une chronologie, un portrait plus ou moins exact. Leurs souvenirs, en creux, en pointillé, viennent percuter la violence des miens et quand je les reproduis tels quels, noir sur blanc, je pense à ces phrases de Marguerite Duras dans L’Amant : « L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne. » 

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

samedi 19 juillet 2025

[Brunel, Philippe] Le cercle des obligés

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le cercle des obligés

Auteur : Philippe BRUNEL

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Automne 1968, dans une décharge des Yvelines, Stefan Markovic, homme à tout faire et doublure d’Alain Delon, est retrouvé mort, ligoté dans une housse de matelas, le visage détruit et une balle dans la nuque. Automne 1993, sur le parking d’une résidence, le long des marais salants de la presqu’île de Giens, Henri Diana, grande figure du Milieu varois, est assassiné. Vingt-cinq années, deux morts, et un peu de sable blanc de la côte d’Azur comme piste oubliée. 
Ainsi commence Le cercle des obligés, le roman vrai de Philippe Brunel. Son héros, un jeune journaliste sans pratique mais avide de s'élever, suit les pas d’un reporter de légende, Pierre Salberg, qui enquête sur la plus sulfureuse des affaires des années 70. Simple règlement de compte, crime d’honneur, vendetta personnelle, complot politique, le meurtre de Markovic soulève autant de fantasmes que d’énigmes. Et maintient, égare, blesse les êtres dans une connaissance impossible. 
On croise ici des ombres, le réalisateur Jean-Pierre Melville, dont le studio-maison s’enflamme ; Alain Delon, magnifique et provocateur ; Markovic, garde du corps, ami, amant de l'épouse de l'acteur ; des femmes de grande vie, des hommes de basse vertu, des chefs d’Etat ; et une France cinématographique, violente et trouble, entre Série noire et le Café de la jeunesse perdue.
A coup d’hypothèses, de rencontres et de choses vues, Philippe Brunel reconstitue l’histoire perdue derrière l’affaire Marcovic.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1956, Philippe Brunel est journaliste. Il est l’auteur, entre autres, de Vie et mort de Marco Pantani (Grasset, 2009), remarqué en France, best-seller en Italie ; de La Nuit de San Remo (Grasset, 2012), de Rouler plus vite que la mort (Grasset, 2018) et Laura Antonelli n’existe plus (Grasset, 2021).

 

Avis :

Il était  « secrétaire, garde du corps et doublure lumière » d’Alain Delon, mais aussi son ami et, bientôt, l’amant de sa femme Nathalie. Il fut retrouvé une balle dans la nuque et le visage fracassé dans une décharge des Yvelines. Aussitôt, ce fut l’emballement médiatique. Elimination vengeresse commanditée par l’acteur ? Ou initiative des truands qu’il fréquentait pour en faire un débiteur, un obligé ?

Ainsi démarre en octobre 1968 la trouble affaire Marković qui, entre rumeurs de parties fines avec des personnages politiques, chantages et même photographies truquées visant à compromettre Claude et Georges Pompidou, n’en finit pas de rebondir dans un parfum de scandale. Probablement la plus retentissante de l’après-guerre, l’enquête de police ne s’en est pas moins cassé les dents, laissant s’étendre jusqu’à nous des ombres que Philippe Brunel a entrepris de convier dans un roman vrai empreint de mélancolie.

Son rapport à la réalité à jamais brouillé par le trouble ressenti lorsque, enfant et croyant apercevoir Alain Delon et le réalisateur Jean-Pierre Melville dans une voiture américaine, il entendit les gens alentour s’exclamer « C’est lui, oui c’est bien lui ! C’est Jef Costello ! », autrement dit le personnage incarné par l’acteur dans un de ses films, le journaliste écrivain invite donc la réalité dans ce qui lui semble sa version la plus probable au coeur d’une fiction qui replonge dans l’affaire Marković tout autant qu’elle raconte une époque et une jeunesse perdue, celle d’un narrateur empruntant beaucoup à la mémoire de l’auteur.

C’est en fait une triple temporalité qui tend habilement le récit. Devenu journaliste aguerri à son tour, le narrateur tente de renouer les fils de l’enquête abandonnée trente ans plus tôt par un vieux briscard du journal, Pierre Salberg, qui l’avait alors engagé comme jeune assistant avant de disparaître. Son aîné s’intéressait alors à l’assassinat en 1993 d’un mafieux de la côte varoise, dont il soupçonnait qu’il avait aussi trempé dans l’affaire Marković. De 1968 aux années 1990 et à ce qu’il en reste aujourd’hui dans la mémoire de notre homme et des quelques témoins encore vivants, la réalité s’enveloppe si bien de brumes fantomatiques qu’elle n’est pas près de livrer ses mystères.

Se servant de la fiction pour mieux raconter une histoire vraie, l’auteur ne nous tient pas seulement suspendu au mystère d’un fait divers qui, en son temps, secoua la France entière. Ce que l’on retiendra plus encore ici, c’est sa façon toute modianesque d’observer avec mélancolie la lumière qui continue de nous parvenir de ce passé comme d’une étoile depuis longtemps éteinte, l’onde de plus en plus diffuse provoquée par une réalité coulant toujours plus profondément au fond de la mémoire et du temps passé : une manière qui convainc largement que, journaliste sportif de renom, Philippe Brunel gagne aussi à être connu comme écrivain. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Inutile de se mentir, la vie n’a pas l’épaisseur qu’on lui prête. Elle n’est rien d’autre qu’une longue conversation avec soi-même, qu’on ressasse à l’infini sous l’assaut des regrets, des malentendus, des chagrins qui perdurent sans parvenir à chasser les particules d’obscurité qui la recouvrent et l’empoussièrent. Notre volonté d’y voir clair ne mène qu’à de nouvelles impasses et ne fait que raviver en nous le sens du provisoire et de la perte. D’où un vague sentiment d’échec, d’enlisement familial et cette confusion qui me saisit quand je repense à ce séjour sur la Côte d’Azur, à ces temps lointains où je n’avais pas encore pris la mesure des choses. 


Avec ses autopsies sommaires, ses perquisitions bâclées, ses faux témoins, ses photomontages grossiers dont l’authenticité importait moins que l’usage qu’on leur prêtait (l’un d’eux confectionné par la presse à titre d’illustration montrant madame Pompidou au bras d’un Markovic à la tête encollée), l’instruction s’était peu à peu enlisée dans un bourbier fictionnel, une masse indiscernable, lacunaire d’intrigues sur fond de tripatouillage politique. Ça relevait, au choix, de l’imbroglio mafieux, d’un sac de nœuds à la Chandler ou, mieux encore, d’une grille de mots croisés noircie par une déclinaison entremêlée de personnalités, une star de cinéma et sa femme, des call-girls, un truand corse fiché au registre du grand banditisme, un garde du corps sans statut officiel, des ministres et hauts fonctionnaires en DS noires liés par un mensonge d’État, un candidat à l’Élysée et son épouse, des intermédiaires yougoslaves suspectés de travailler pour les services secrets. Tous ces gens s’étaient tour à tour inscrits, explicitement ou non, dans un alliage de rancœurs et d’infidélités, au générique de ce rébus faisandé puant la mauvaise conscience, l’autre face impensée du pouvoir et de la célébrité. Manquait l’essentiel : le nom du commanditaire, du meurtrier.


D’après les experts, un meurtrier commettrait une vingtaine d’erreurs par imprudence, vanité, encouragé par une petite voix intérieure, machiavélique, qui lui susurre « à quoi bon être le diable si tout le monde l’ignore ». Marcantoni avait pu céder à ce péché d’orgueil d’abandonner des indices, derrière lui, sciemment, pour revendiquer la paternité du meurtre, offrir ce sacrifice en gage de sa fidélité à l’acteur dont il chérissait jalousement l’amitié. Ou plus sournoisement, par une sorte de réflexe narcissique, pour l’inscrire dans le « cercle des obligés » et faire de lui son débiteur.


Les truands, bâilleurs de fonds des campagnes électorales, prospèrent d’autant mieux que les élus sont corrompus. Ils bâtissent des immeubles sur les ruines romaines du temple d’Aristée, volent, détournent des amphores.
Trois hommes masqués par des nez de cochon ont rossé à coups de batte de base-ball Ritondale qui renonce à se représenter au conseil général.
La veille du premier tour, Fargette est assassiné en Italie.
Hyères est en ébullition. Les explosions se succèdent avec la destruction du Sax, du Macama.
Les requins sont sur terre. Et plus rien n’étonne : ni les assassinats, ni les explosions, ni de voir le maire se déplacer avec sa propre police et nourrir des amitiés dans le milieu.


 

mardi 11 février 2025

[Zamora, Javier] Solito

 




Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Solito

Auteur : Javier ZAMORA

Traduction : Carole d'YVOIRE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en 2024 (Gallimard)

Pages : 496

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Du haut de ses neuf ans, Javier quitte ses grands-parents, ses copains d’école et son pays d’origine, El Salvador, pour retrouver ses parents déjà installés clandestinement aux États-Unis. Seul, il part pour un périple de 3 000 kilomètres à travers le Guatemala, le Mexique, la mer et le désert, au bout duquel l’attendent le rêve américain et sa vie de famille tant désirée.
Vécue et observée à hauteur d’enfant, cette épopée hors norme semée de nombreux dangers et épreuves est avant tout teintée d’émerveillement et d’espoir. Car Javier poursuit vaillamment son long chemin, suivant les passeurs et les autres migrants, découvrant de magnifiques couchers de soleil ou de somptueuses étendues de cactus, mais aussi le meilleur et le pire dont l’humain est capable.
Devenu un phénomène mondial, Solito est un témoignage rare, poignant et universel sur le sort des migrants. L’écriture sensible de Javier Zamora, associée à son jeu avec la langue hispanique, offre une expérience de lecture singulière et particulièrement vivante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Javier Zamora est d’origine salvadorienne et vit aux États-Unis depuis qu’il a traversé la frontière clandestinement, seul, à l’âge de neuf ans. Après des études à Stanford et Harvard, il est devenu poète et a publié un recueil de poésie remarqué, Unaccompanied. Solito, best-seller du New York Times depuis sa parution en 2022, a conquis des centaines de milliers de lecteurs et a fait de Zamora une figure qui porte la voix des migrants.

 

Avis :

En 1999 alors qu’il avait neuf ans, Javier Zamora quittait le Salvador, seul et clandestin, pour rejoindre ses parents en Californie. Fuyant la guerre civile, son père avait été le premier de la famille, huit ans plus tôt, à immigrer illégalement aux Etats-Unis. Sa mère n’avait pas tardé à le rejoindre, laissant l’enfant à la garde de ses grands-parents. Faute de visa pour leur fils, ils avaient engagé un « coyote », autrement dit un passeur, pour le cornaquer au long des 3000 kilomètres de son périple à travers le Guatemala, le Mexique et le désert du Sonora, là où il devrait franchir illégalement la frontière vers « las Unitades ».

Prévu pour durer deux semaines, le voyage truffé d’embûches et d’épreuves devait en réalité en prendre huit. Miraculeusement sauf mais durablement traumatisé, il lui faudrait un peu plus de vingt ans pour que, désormais diplômé de Stanford et légalisé résident permanent aux Etats-Unis, devenu activiste en faveur de la cause des migrants, il trouve la force d’affronter ses souvenirs, d’abord dans un recueil de poésie, Unaccompanied, publié en 2017 et salué par la critique, ensuite dans ce premier roman, best-seller du New York Times en 2022, point d’orgue d’une longue thérapie en même temps qu’impressionnante réussite littéraire.

Narré à hauteur d’enfant, sans jamais de commentaire ni de point de vue extérieurs, le récit immerge le lecteur au plus près du vécu, dans une spontanéité sincère et candide qui, quoi qu’il arrive toujours prête à s’émerveiller, fût-ce à propos des poissons volants du Pacifique ou de la variété des cactus dans le désert, considère avec le même naturel aussi bien les mille détails matériels des éprouvantes conditions du voyage que les plus terribles dangers qui le jalonnent. C’est donc bien plus horrifié que lui, l’enfant qui ne comprendra sans doute pleinement que bien plus tard tout ce par quoi il est passé, que l’on voit son premier coyote disparaître dans la nature, les suivants l’abandonner avec d’autres migrants au beau milieu du désert du Sonora, la Migra le refouler deux fois à la frontière des Etats-Unis et plusieurs armes le braquer comme un redoutable criminel.

Aucune analyse ni leçon de morale, aucun pathos ni sensationnalisme donc, mais la seule candeur d’un enfant pour donner chair à la peur, la solitude, le froid, la soif, les jours d'attente sans fin, le manque d’argent et la dépendance à des passeurs douteux auxquels il faut bien se fier, la traque policière et l’inhumanité administrative, l’humiliation et la promiscuité avec les autres migrants, certains prêts à toutes les trahisons pour se sauver, d’autres merveilleux d’entraide et de solidarité, comme Patricia, sa fille Carla et le jeune homme Chino à qui Javier Zamora dédie son livre. Ce sont eux qui, le prenant sous leur aile et se faisant passer pour une famille, lui sauvent probablement la vie et lui permettent de parvenir à destination.

Ce récit dont jusqu’à la langue, mêlée de références à des marques locales, de paroles de chansons, enfin de termes et d’expressions hispaniques, salvadoriens et mexicains comparés, traduit l’arrachement identitaire et culturel de ce voyage vers une autre vie, n’est pas seulement un témoignage individuel éminemment touchant et saisissant. Il est aussi l’arbre qui permet de voir la forêt avec une acuité nouvelle, l’expression particulière d’une souffrance collective et la voix de tous ces migrants dont l’actualité politique américaine va désormais compliquer plus encore le sort.

Ecrit pour guérir, remercier et porter la voix des migrants, un livre qui, du haut de l’indiscutable sincérité d’un enfant, ne peut qu’emporter le lecteur dans un souffle d’effroi et de tendresse pour ses personnages et sensibiliser de manière magistrale à sa cause. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Pendant sept semaines (du 20 avril 1999 au 10 juin 1999), personne n’a su où j’étais. À Tecún Umán, Papy m’avait confié à Don Dago, et ce dernier n’avait jamais donné de nouvelles à ma famille au Salvador. Aucun des coyotes auxquels j’ai eu affaire n’a jamais téléphoné à mes parents en Californie. La première fois qu’ils ont su que j’étais vivant, c’est grâce à Marcelo qui a réussi à joindre mes parents le 1er juin 1999. Je ne sais pas comment il a pu arriver à Los Ángeles, mais il leur a dit que j’étais « entre de bonnes mains », que j’étais « tellement optimiste et certain de les revoir ». Avant de raccrocher, il avait ajouté : « Ne vous inquiétez pas, vous avez un petit garçon spécial. »
Mes parents en ont perdu le sommeil. La nuit, leur téléphone était posé à côté de leur lit et ils attendaient qu’il sonne. Ils ne pouvaient pas partir me chercher en voiture près de la frontière, car ils craignaient que la patrouille frontalière ne les arrête et ne les expulse. Tout ce qu’il leur restait à faire, c’était attendre en espérant que je parvienne à réussir la traversée, sain et sauf. Ils sont allés au travail comme d’habitude, appelant El Salvador deux fois par jour, ont emprunté de l’argent au cas où un pollero les contacterait, et ont poursuivi leurs cours d’anglais pour adultes étrangers au College of Marin.
 

Comme mes parents, j’ai refusé de ressasser tout ce qui m’était arrivé pendant ces sept semaines entre El Salvador et la Californie. Je n’ai jamais oublié Chino, Patricia, Carla, Chele, Marcelo, ni aucun de ceux que j’ai croisés sur ma route, mais me souvenir d’eux était trop douloureux. C’est uniquement grâce aux poèmes que j’écrivais, et plus tard à ce livre (qui aurait été impossible sans l’indéfectible soutien de mon psychothérapeute), que j’ai trouvé le courage nécessaire, une fois que je me suis senti assez guéri, pour revisiter les lieux, les personnes et les événements qui m’ont façonné. J’espère que ce texte me permettra de retrouver Chino, Patricia et Carla, que je découvrirai ce qui leur est arrivé après notre séparation et que j’apprendrai ce qu’a été leur vie dans ce pays. Je ne crois pas les avoir remerciés. Et je veux le faire aujourd’hui, en tant qu’adulte, d’avoir risqué leur peau pour cet enfant de neuf ans qu’ils ne connaissaient pas.


 

vendredi 18 octobre 2024

[Cingal, Grégory] Les derniers sur la liste

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Les derniers sur la liste

Auteur : Grégory CINGAL

Parution : 2024 (Grasset)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Août 1944. Trente-sept officiers de renseignement alliés pénètrent au Block 17 du camp de Buchenwald. Parmi eux, le commandant Forest Yeo-Thomas, envoyé spécial de Churchill auprès des chefs intérieurs de la Résistance  ; le capitaine Harry Peulevé, chef du réseau SOE Author basé en Corrèze  ; le lieutenant Stéphane Hessel, agent des services secrets de la France libre.
Trois semaines après leur arrivée, le chef de block reçoit une première liste d’hommes à exécuter. Avec la complicité de la résistance clandestine du camp, elle-même divisée en factions rivales, ces trois officiers vont mettre au point un plan d’évasion aussi incertain que risqué  : prendre l’identité des cobayes d’un block voisin, sacrifiés pour la mise au point d’un vaccin contre le typhus.
 
Voici le roman vrai de la mission de sauvetage la plus spectaculaire de l’histoire des camps. En neuf parties composées de courts fragments, et avec une économie de moyens et une maestria impressionnantes, Grégory Cingal nous plonge dans l’univers concentrationnaire et ses logiques d’alliances et de luttes pour la survie.
D’un souffle tour à tour glacial et lumineux, haletant et minutieux, il suit les jours tissés d’attentes d’angoisses, d’espoir et de courage d’une poignée d’hommes qui, parmi les triangles verts et les triangles rouges, les médecins SS et les kapos corrompus, tentent de sauver leurs peaux. Un conte macabre, une histoire d’amitié née dans la cendre et le sang, un chef d’œuvre de style et de détails que seule la passion d’un auteur happé par son sujet pouvaient ainsi sublimer en un époustouflant roman.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Grégory Cingal est archiviste et traducteur. Il a travaillé pendant vingt-trois ans à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Auteur aux éditions Finitude de deux récits autobiographiques, Ma nuit entre tes cils (2016) et Le revers de mes rêves (2017), il a également publié plusieurs recueils critiques consacrés à des écrivains engagés dans les tumultes du XXe siècle (David Rousset, Dwight Macdonald, Jacques-Bernard Brunius).

 

 

Avis :

Les derniers sur la liste sont trois officiers de renseignement alliés, qui, déportés à Buchenwald, vont s’appuyer sur la résistance clandestine du camp pour élaborer un plan d’évasion spectaculaire. Grégory Cingal raconte leur incroyable épopée dans un roman haletant qui, fort d’une documentation minutieuse, colle fidèlement à la réalité historique.

Ils sont trente-sept officiers, pour la plupart membres des services secrets britanniques soutenant les mouvements de résistance, à débarquer par convoi spécial à Buchenwald, à l’été 1944. Une grande partie très vite exécutée, leur plus haut gradé Forest Yeo-Thomas entreprend un combat contre la montre pour tenter de sauver les derniers.

Le plan d’évasion consiste à leur faire prendre l’identité de malades morts au bloc où une poignée de spécialistes juifs et non-juifs, eux aussi prisonniers, sont chargés, entre autres abominations expérimentales, de la mise au point d’un vaccin contre le typhus. Ces hommes, parmi lesquels l’entomologiste et résistant franco-russe Alfred Balachowsky, sabotent en réalité leur tâche en livrant depuis un an de faux vaccins à l’armée allemande. Ils acceptent de prendre d'autres risques encore avec cette évasion, qui, pour espérer réussir, devra se limiter à trois hommes. Ce sera Forest Yeo-Thomas, l’agent britannique Harry Peulevé et l’agent des Forces françaises libres Stéphane Hessel.

« La fiction est plus craintive que la réalité, elle se tient coite sous la griffe du vraisemblable. » Le récit qui n’invente rien et signale même les lacunes dans les archives qu’il se garde bien de combler, nous entraîne, sur l’atroce fond de souffrances du camp où fleurissent aussi bien de formidables solidarités que de sordides jeux de pouvoir jusqu’entre les prisonniers – les triangles rouges et verts, respectivement les communistes et les « droit commun », se battent pour les rôles de kapos et tiennent la dragée haute aux étoiles jaunes, aux triangles roses des homosexuels ou encore marron des tziganes –, dans les méandres des manipulations et des jeux d’influence de ceux qui, dirigeants du camp sentant la déroute arriver ou déportés organisant leur survie, voire une forme de résistance, calculent les risques et les chances qui leur feront gagner ou perdre leur va-tout. Aux pires abominations répond un courage inouï et c’est dans une cascade de circonstances insensées, pourtant authentiques, que se déroule cette histoire.

D’une richesse historique réservant bien des découvertes au lecteur, ce roman construit fidèlement sur la base de faits véridiques méconnus se lit en un long souffle de suspense éberlué, pour un formidable hommage à ces hommes qui, jusqu’au bout, dans les circonstances les plus terribles, ont résisté avec un courage exceptionnel. Les héros existent parfois en chair et en os. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Ainsi commence l’une des opérations de mystification les plus prodigieuses (et les plus méconnues) de la Seconde Guerre mondiale. Pendant une année entière, au nez et à la barbe de leurs gardiens, une poignée de scientifiques juifs et non juifs, prisonniers d’un camp de concentration ultra-surveillé, vont au péril de leur vie alimenter l’armée allemande de centaines de litres de faux vaccin. Sans que personne, à Berlin comme à l’intérieur du camp, sur le front militaire comme à l’arrière, découvre la supercherie. Ce fut le secret le mieux gardé de Buchenwald.
 

La fiction est plus craintive que la réalité, elle se tient coite sous la griffe du vraisemblable.
 
 
Certains, pourtant, parvenaient à prendre le maquis toutes les nuits. Ils puisaient dans leur vie nocturne une force qu’ils opposaient à la démence du jour, en rapportaient des images enchanteresses qui faisaient écran au froid, à la faim, aux coups. Le camp à leurs yeux n’était qu’une féerie noire, un simulacre piteux qui se consumait chaque nuit dans le brasier inaliénable de leurs rêves. Leur espérance de vie n’était pas plus garantie que les autres, mais au moins se payaient-ils le luxe de succomber le sourire aux lèvres.
 

Le procès à huis clos de Karl Otto Koch dévoila un invraisemblable système de racket organisé. Prélevant leur munificente part aussi bien sur les marchandises destinées à la troupe SS que sur la nourriture allouée aux détenus, Koch et sa garde rapprochée avaient vécu comme des satrapes couverts d’or et de diamants. Dans les salons lambrissés de leurs somptueuses villas, au soleil de leurs terrasses d’où ils admiraient la vue plongeante sur les vallées de conifères, festins et beuveries se succédaient dans une ronde endiablée. La porcherie de Buchenwald entretenait trois cents têtes à leur usage exclusif. On les appelait « les cochons de la Kommandantur ». Une fauconnerie, un zoo et un manège avaient été aménagés en un temps record avec le sang et la sueur des détenus. Argent, cuivre, bronze, fers forgés et bois précieux avaient été détournés en masse des usines d’armement pour être confectionnés en objets de luxe dans des ateliers clandestins. Heinrich Himmler avait reçu un soir de Noël une superbe garniture de bureau en marbre vert, cadeau princier de son dévoué Lagerkommandant. Quant à l’or systématiquement arraché aux bouches des morts et des malades, Koch en avait recyclé une modeste part dans une montre à gousset, sur laquelle il eut le bon goût de graver les dates de naissance de ses enfants.
 

Disparu au Goulag en 1938, Ossip Mandelstam disait que la poésie était « de l’air volé ». Une manière de respirer. De filtrer à pleins poumons les miasmes de l’oppression. C’était comme si j’avais sur moi de l’opium, dira plus tard Stéphane.