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dimanche 8 mars 2026

Entretien avec Caroline Fabre-Rousseau à propos de son roman "Alma Karlin : voyageuse de l'extrême 1889-1950"

 

Photo de Caroline Fabre-Rousseau
 


Caroline Fabre‑Rousseau publie Alma Karlin, voyageuse de l’extrême (1889‑1950) aux Éditions Chèvre‑feuille étoilée. Elle y retrace le destin méconnu d’une exploratrice slovène qui, au début du XXᵉ siècle, a parcouru seule le monde dans des conditions extraordinaires. Un portrait qui réhabilite une figure marquante injustement tombée dans l’oubli.


Bonjour Caroline Fabre-Rousseau.

 
Comment présenteriez‑vous votre travail de romancière à quelqu’un qui ne vous connaît pas encore ? 
 
Je mets ma plume au service des effacé.es, des muet.te.s, des méconnu.e.s. L’histoire regorge de personnes extraordinaires, rayés de la carte de la mémoire, surtout des femmes. 


Qu’est‑ce qui vous a menée à Alma Karlin, et pourquoi était‑il important pour vous de lui consacrer un livre aujourd’hui ?

C’est un voyage en Slovénie, où je l’ai découverte par hasard dans le musée de sa ville natale à Celje. Tout était écrit en slovène, mais les photos de ce petit bout de femme en kimono, en pagne, posant avec des papous, franchissant des ponts de singe m’avaient impressionnée. Quand enfin ses journaux de voyage ont été réédités en Allemagne, après une exposition majeure à Vienne en 2020, j’ai pu assouvir ma curiosité. J’ai découvert un caractère indomptable, en avance sur son temps, un exemple pour des milliers de femmes en quête d’autonomie. Elle est d’ailleurs devenue l’égérie des féministes slovènes, après avoir été vilipendée pendant 50 ans dans son pays natal.    
 

Qu’est‑ce qui fait d’Alma Karlin une femme aussi singulière et indocile pour son époque ?

Quand elle entame son tour du monde en 1919, seule, sans mari, sans protecteur, une femme n’avait pas le droit de se promener non accompagnée dans un parc. Elle avait pris son parti de ne pas correspondre aux canons esthétiques de l’époque (elle souffrait de ptosis, chute de la paupière supérieure) et voulait se réaliser autrement qu’en se mariant. Sa mère, très conventionnelle, l’avait soumise à des traitements orthopédiques cruels jusqu’à sa majorité, pour la « redresser ». Alma Karlin avait conclu un pacte, qui montre une détermination exceptionnelle : elle subirait ces « soins » à condition de pouvoir partir à 18 ans. En attendant, elle apprenait les langues étrangères et fourbissait ses armes. Elle voulait financer ses futurs voyages par elle-même. Elle avait fondé une école de langue où elle assurait tous les cours d’anglais, français, russe, suédois, espagnol pour se constituer une cagnotte. Elle envoyait des poèmes aux journaux. La société bourgeoise de l’époque criait déjà au scandale. Puis dans son périple autour de la terre, elle a bravé les interdits, les agressions, assumé pleinement sa solitude et son indépendance. 

Quels enjeux féministes et politiques souhaitiez‑vous interroger à travers son parcours ?

La course aux obstacles infligée aux femmes, l’extraordinaire combativité des pionnières, l’acharnement masculin à vouloir en faire des objets sexuels et domestiques, tout cela est incarné par la petite Slovène d’un mètre cinquante, quarante-cinq kilos. Je voulais comprendre ce qui l’avait motivée, façonnée, poussée à agir et ne jamais abandonner. Son parcours montre ce qu’il faut de force et de courage à une femme pour mener sa vie comme elle l’entend. Sans oublier le contexte géopolitique de l’époque, où le monde était organisé en empires, dominés par l’homme blanc.

Comment avez‑vous travaillé pour écrire ce roman biographique et redonner vie à Alma Karlin ?

Je parle couramment allemand, donc je suis allée aux sources, munie d’un atlas pour suivre Alma Karlin dans son périple. Je me suis également appuyée sur les travaux de la chercheuse slovène spécialiste d’Alma Karlin, Barbara Trnovec, curatrice de l’exposition à Celje et Vienne en 2020-2021. Ensuite, j’ai tout laissé poser, pour me dégager de ce qu’elle avait écrit, de son style, assez suranné, parfois même ampoulé, avec des phrases et des descriptions interminables. Je voulais offrir aux lecteurs des pages d’aujourd’hui, rythmées, brûlantes ou glacées, suivant les pays et les gens qu’elle rencontrait. C’est la femme, plus que les pays qu’elle traversait qui m’intéressait.  
 

Comment concevez‑vous cette démarche de “réparation littéraire” envers une femme oubliée de l’Histoire ?

Cette démarche me paraît indispensable aujourd’hui. Le travail est immense. J’en veux beaucoup par exemple aux frères Goncourt en France qui ont tout fait pour invisibiliser et dénigrer les femmes artistes, romancières, sculptrices… J’ai mis en lumière une peintre de l’époque romantique, la belle-sœur de Victor Hugo, noyée dans son ombre, Julie Duvidal. J’ai raconté le parcours de deux Russes intrépides, venues étudier la médecine à Montpellier à la fin du 19e siècle : l’une abandonnera ses études, à cause d’un médecin qui lui avait prédit des problèmes cardiaques si elle s’obstinait à étudier au lieu de procréer et l’autre, admissible à l’agrégation de médecine en 1910 sera interdite d’oral, parce que femme. La première engendrera Joseph Kessel, la seconde mènera une brillante carrière de gynécologue obstétricienne. Toutes mes héroïnes ont des caractères hors du commun. Il faut leur rendre hommage et s’en inspirer. 


Quel accueil espérez‑vous pour Alma Karlin, et quel héritage son parcours peut‑il transmettre aujourd’hui ?

Le meilleur accueil possible, bien sûr ! Elle est déjà une star dans les pays de langue allemande et en Slovénie, il faudrait que les Français la découvrent, puis les Européens. Elle a voulu rapprocher les peuples en instruisant ceux qui ne pouvaient voyager, afin de lutter contre les préjugés. Elle œuvrait pour la paix, elle qui a subi dans sa chair deux guerres. Son combat est hélas d’une brûlante actualité aujourd’hui. Elle avait une quête d’absolu et de spiritualité qui devait transcender les religions. Son message résonne plus que jamais dans notre monde actuel. 


Qu’avez‑vous personnellement retenu de cette aventure d’écriture ?

L’évasion. J’étais immobilisée chez moi pendant un an par une mauvais chute de VTT en montagne, grâce à elle, j’ai pu faire le tour du monde, relativiser ma solitude imposée, m’inspirer de son mantra : si tout va mal, apprendre, découvrir, travailler est le meilleur remède au découragement. 


Merci beaucoup d’avoir partagé votre regard et votre travail autour d’Alma Karlin.

C’est moi qui vous remercie. Vous contribuez à faire connaître une femme exceptionnelle, sans votre travail et celui de vos pairs, elle restera dans l’ombre. 


Retrouvez ici la critique sur ce blog de : 

 
 
 

jeudi 5 mars 2026

Critique de "Alma Karlin. Voyageuse de l'extrême 1889-1950" de Caroline Fabre-Rousseau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Alma Karlin. Voyageuse de l'extrême 1889-1950" de Caroline Fabre-Rousseau


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Alma Karlin. 
            Voyageuse de l'extrême 1889-1950

Auteur : Caroline FABRE-ROUSSEAU

Parution : 2026 (Chèvre-feuille étoilée)

Pages : 232

Accès au livre : ISBN 9782367951706  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Découvrez Alma Karlin, écrivaine et exploratrice, et son voyage inspirant autour du monde.
Caroline Fabre-Rousseau campe ici une femme furieusement libre, écrivaine, journaliste, exploratrice, botaniste, théosophe : une invisibilisée qui ne le restera pas longtemps. Son tour du monde en huit ans, sans protecteur et sans argent a défrayé la chronique et continue d’inspirer les voyageuses d’aujourd’hui.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

La romancière Caroline Fabre-Rousseau a un penchant certain pour les oubliés de l'histoire. Mêlant recherches et fiction, elle exhume des époques et des personnages, réels ou imaginaires, pour mieux les arracher à l'oubli. Sa précédente biographie faisait revivre Julie Duvidal, artiste peintre reconnue en son temps, écrasée par l'ombre de son beau-frère Victor Hugo. Biographie croisée, Elles venaient d'Orenbourg racontait avec sensibilité et érudition deux parcours contrastés et révélateurs de la condition féminine au tournant du 19e siècle.

 

Avis :

Les ouvrages de Caroline Fabre‑Rousseau constituent autant de gestes de réparation littéraire, chacun s’attachant à rendre leur place à des femmes que l’Histoire a reléguées dans ses marges. Avec Alma Karlin, elle exhume la trajectoire fascinante d’une exploratrice slovène du début du XXᵉ siècle, dont les récits et articles, après avoir captivé le public européen, sombrèrent dans un oubli presque total. En retraçant le parcours de cette femme cosmopolite, polyglotte et intrépide, la romancière prolonge la galerie de portraits qu’elle consacre aux existences effacées, tout en élargissant son horizon vers une héroïne dont les voyages, la solitude assumée et la quête d’émancipation résonnent puissamment avec nos interrogations contemporaines sur l’identité, l’exil et la liberté.

Alma Karlin apparaît, dans le récit, comme une figure de caractère : une femme qui refuse les assignations et avance hors des sentiers balisés, portée par une curiosité presque indomptable. Le livre la montre telle qu’elle fut : une voyageuse solitaire, déterminée à parcourir le monde avec pour seuls bagages sa machine à écrire, son sens aigu de l’observation et une volonté farouche d’indépendance. Sa maîtrise exceptionnelle des langues – elle en parlait dix – influe profondément sur son rapport au monde, chaque rencontre ouvrant pour elle un espace de compréhension, d’échange et parfois de désillusion. Érudite, sensible, vulnérable à certains égards mais jamais docile, Alma Karlin se tient à contre‑courant des normes de son époque. Sans appui ni argent, elle sillonne la planète dans des conditions souvent extrêmes, revendiquant une liberté qui lui coûte cher : constamment harcelée, fréquemment agressée et jugée scandaleuse pour son émancipation, elle affronte des obstacles que ses homologues masculins n’auraient jamais connus et ne reçoit qu’une reconnaissance dérisoire en comparaison. Caroline Fabre‑Rousseau met en lumière ses paradoxes : son besoin d’indépendance autant que son désir de reconnaissance, sa lucidité douloureuse, son ouverture à l’altérité. Il en résulte le portrait d’une pionnière de l’émancipation des femmes, dont le parcours rappelle combien la conquête de liberté fut – et demeure – un chemin semé d’inégalités.

Caroline Fabre‑Rousseau construit ce portrait d’Alma Karlin avec une rigueur documentaire qui n’exclut jamais la sensibilité littéraire. Son écriture, précise et sans emphase, s’attache moins à magnifier l’héroïne qu’à restituer la complexité d’une femme en lutte avec son époque. Le récit mêle citations, archives et reconstitution narrative, ce qui permet de faire sentir à la fois la matérialité du voyage et l’épaisseur psychologique d’Alma. Son parcours sert à merveille de révélateur aux structures sociales : la condition féminine, les hiérarchies coloniales et les contraintes imposées aux voyageuses. En refusant l’hagiographie, la narration laisse affleurer contradictions et zones d’ombre, et c’est précisément cette honnêteté qui donne vie au portrait. Loin d’un simple hommage, le livre apparaît ainsi comme une réflexion sur la place des femmes dans l’exploration du monde et sur la difficulté, pour celles qui s’émancipent, de trouver une reconnaissance à la hauteur de leur audace.

Ce récit captivant et solidement documenté rend justice à une figure d’exception, brillante et courageuse, qui dut affronter toute sa vie les préjugés sexistes et, plus encore, l’agressivité qu’attisait partout la présence d’une voyageuse seule et indépendante, aussitôt perçue comme une proie. Cette violence masculine, répétée et banalisée, traverse le parcours d’Alma Karlin et donne au livre un vrai impact politique. On pense volontiers à Alexandra Lapierre, qui s’attache elle aussi à restituer leur place à des femmes remarquables que les préjugés des hommes ont reléguées dans l’ombre. Parmi elles, Miles Franklin offre un parallèle frappant : même errance à travers le monde, même expérience de la misère, même lutte pour être reconnue comme auteur, même solitude farouche. Le destin d’Alma Karlin s’inscrit ainsi dans cette constellation de vies féminines indomptables que la littérature contemporaine entreprend enfin de remettre en lumière. Une lecture forte, passionnante et salutaire. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

« Pourquoi ne vous maquillez-vous pas ? Pourquoi ne portez-vous pas des bas en soie ? Pourquoi vous habillez-vous aussi mal ? Je vous aurais bien embauchée si vous aviez été mieux fagotée. Je vous embauche, si vous passez les week-ends avec moi. Vous verrez, on aura du bon temps tous les deux. »


Elle subsiste en peignant et vendant des cartes de vœux à Noël, en faisant des traductions pour la raffinerie. Elle n’a pas d’élèves, hormis la connaissance panaméenne à qui elle donne des cours de français et qui la paie en tartes aux pommes, bourratives à souhait. Son régime se compose de pain et de thé le matin et de thé et de pain le soir, agrémenté parfois d’une pomme ou d’une banane. De temps à autre, elle s’offre un peu de porc aux haricots chinois pour avoir quelques protéines. Elle économise sur tout, garde son argent et ses papiers dans son sac, trop pauvre pour avoir un compte en banque. La maison en bois où elle loue une chambre ne ferme pas de l’extérieur et elle fait peu confiance aux autres locataires qui n’aiment pas les blancs.


Elle admire la demeure d’un noble coréen, l’enfilade de cours et de pièces, le sol noir brillant, les armoires anciennes serties de pierres précieuses et de perles, les chaises en porcelaine, les tortues et les grues peintes sur les kakemonos. Il ne montre pas le quartier des femmes, occupées aux tâches domestiques et qui autrefois avaient le droit de se rendre mutuellement visite de neuf heures du soir à minuit, dans les rues interdites aux hommes, tant que sonne le gong. La tortue, que l’on dit obéissante, est leur symbole : de même qu’elle rentre tête et pattes quand on la touche, une femme baisse tête et jambes quand son mari l’effleure.


Les rites mortuaires la fascinent. Elle assiste aux obsèques d’un vieux Chinois, qui, ayant entendu un appel intérieur, demande à son fils de venir avant de mourir. Le fils trouve son père en pleine forme et se moque de lui. Deux heures plus tard, il meurt subitement. La tradition veut que l’on brûle de l’argent et des possessions en papier de riz pour accompagner le défunt, qui répandra ses bénédictions sur ses descendants. Le cortège des porteurs de lampions et de fanions, la musique stridente, le cata- falque rouge et doré, le riche cercueil aux dix couches de soie font des souvenirs inoubliables. Le spectacle lui plaît davantage que le mariage fastueux auquel elle assiste depuis sa terrasse. Elle sait que la jeune fille va devenir l’esclave de sa belle-mère, sera trompée par son mari, devra mettre au monde un fils, sous peine de disgrâce. Elle met en garde les Européennes tentées, comme elle à Londres, par une union exotique. Elle connaît une douzaine de couples mixtes à Pékin, tous malheureux. Où qu’elle aille, la condition de la femme lui paraît bien triste, mais partout, elle loue la générosité et l’entraide des femmes, surtout les plus pauvres, qui l’ont souvent réconciliée avec le genre humain.

 

 

Lisez ici mon interview de Caroline Fabre-Rousseau.

 

 

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