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vendredi 31 juillet 2026

Critique : "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano

 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Rue des boutiques obscures

Auteur : Patrick MODIANO

Parution : Gallimard (Coll. Blanche 1978, 
                   Folio 1982, Quarto 2013)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782070373581  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qui pousse un certain Guy Roland, employé d'une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d'un inconnu, disparu depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années d'amnésie ? Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s'identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro Mc Evoy, les seuls qui pourraient le reconnaître : Hélène Coudreuse, Fredy Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d'autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l'intrusion des âmes errantes dans le roman policier.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt. Il a fait ses études à Annecy et à Paris. Il a publié son premier roman, La place de l’étoile, en 1968. Il a reçu le prix Goncourt en 1978 pour Rue des Boutiques Obscures. Il est l’auteur de plus d’une trentaine de romans, récits et recueils de nouvelles, parmi lesquels Dora Bruder, Un pedigree, Dans le café de la jeunesse perdue, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier et Souvenirs dormants, ainsi que d’entretiens avec Emmanuel Berl, d’un roman illustré par Jean-Jacques Sempé et du scénario de Lacombe Lucien, en collaboration avec Louis Malle. Patrick Modiano a reçu le Grand Prix national des lettres pour l’ensemble de son oeuvre en 1996, ainsi que le prix Nobel de littérature en 2014.

 

Avis :

Couronné trente-six ans plus tard par le prix Nobel de littérature pour son art de la mémoire et son exploration des fantômes laissés par l’Occupation, Patrick Modiano scellait déjà en 1978 une consécration amorcée peu auparavant par le prix de l’Académie française. Cette année-là le couronnait du Goncourt pour Rue des boutiques obscures, roman qui, suivant l’enquête d’un détective privé amnésique, parcourt Paris sur les traces d’identités effacées et de vies laissées en suspens. Reconstituant un passé dispersé à partir de noms, d’adresses et de témoignages incertains, l’auteur y poursuit son travail d’exhumation des traces ténues que l’histoire dépose dans l’anonymat urbain. Ces trouées fugitives dans l’oubli révèlent la texture particulière de son oeuvre : une mémoire aux contours vacillants, hantée, dont l’auscultation lève toujours plus d’ombres que de certitudes.

La retraite de son patron au milieu des années 1960 est ce qui incite Guy Roland à entreprendre la recherche de sa propre identité, effacée dans un accident survenu une quinzaine d’années plus tôt. Sa quête le conduit sur les pas d’un Grec juif de Salonique vivant à Paris sous un nom d’emprunt, entouré d’amis aussi divers qu’une mannequin française, un Anglais de l’île Maurice, une danseuse américaine d’origine russe et un ancien jockey britannique. Mais, de témoignages contradictoires en lieux qui se dérobent et en noms qui se transforment d’une version à l’autre, chaque piste, à peine ouverte, se fragilise aussitôt. Se faufilant entre les ombres floues du passé, l’histoire, qui remonte peu à peu à la période de l’Occupation, semble se réduire en poussière dès qu’on tente de la saisir.

Progressant moins par l’accumulation d’indices que par leur désagrégation au moment même où l’on croit les tenir, l’enquête de Guy Roland ne reconstitue pas tant une vérité qu’elle expose la fragilité des traces, la précarité des récits et l’instabilité des identités. Silhouettes d’autrefois portant chacune un lambeau de passé incertain, les personnages qu’il croise, plutôt que de contribuer à un ensemble cohérent, dessinent un champ de résonances où les versions se superposent sans jamais se confirmer. Il n’est pas jusqu’à la temporalité de la narration qui ne se trouble, les années 1930, l’Occupation, l’après-guerre et les années 1960 coexistant au lieu de s’enchaîner dans une mémoire qui, dans sa sélection, n’a que faire de la chronologie. Paris apparaît ainsi comme un puzzle de lieux stratifiés, qui ne renvoient plus à une époque précise mais, d’adresses anciennes en noms effacés, à une série de persistances enchevêtrées et brumeuses. Faute de restituer le passé, cette géographie cryptique, parcourue par Roland comme un palimpseste, n’en rétrocède que des résidus, le récit progressant alors plus par déperdition que par découverte. Ainsi abordé, hier ne se reconstruit pas, mais se désagrège, ne laissant dans la mémoire que quelques particules fugitives – les derniers photons d’une lumière ancienne, affaiblie par le temps et dont la présence, à peine perceptible, suffit pourtant à maintenir l’ombre d’une histoire.

À cette logique d’effacement répond l’amnésie du narrateur comme principe de construction du récit, la perception lacunaire de Roland conditionnant la syntaxe même du texte, ses avancées latérales et ses reprises discrètes. Guère plus que suggérée, l’Occupation est une zone grise, tissée de disparitions, d’emprunts d’identités et de non-dits, qui, soulignant ce que « chercher » veut dire dans un monde dont les vestiges sont minés, soulève les questions du témoignage et de la responsabilité. Dans ce contexte, les noms, adresses et patronymes, multipliés ou altérés, participent d’une poétique de la nomination où chaque variation signale un déplacement de sens et met en évidence la fragilité de la mémoire, tandis que la sobriété stylistique, avec ses ellipses, ses suggestions et son absence de résolution, s’accorde à l’incertitude explorée et à la survivance minimale du passé quand les archives manquent et que les témoins se dérobent.

Rue des boutiques obscures se déploie à rebours des romans d’énigme, chaque révélation ne faisant qu’agrandir l’ombre et l’incertitude dans une enquête vouée à l’irrésolution. En même temps que l’amnésie du narrateur organise cette progression erratique en fonction des manques plutôt que des avancées, l’Occupation, planant sur le récit tel un spectre invisible, apparaît comme le foyer d’un brouillage dont les répercussions continuent de déformer le présent. Emblématique de l’atmosphère modianesque, l’écriture elliptique et suggestive enveloppe lieux et personnages d’une lumière en clair-obscur et, entre mémoire lacunaire et opacité historique, condense cette perception du passé qui traverse l’ensemble des romans de l’auteur : une force aux résurgences imprévisibles, dont le halo diffus et mouvant aimante les existences sans jamais se laisser fixer. (4/5)

 

Citations :

Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu’il appelait l’« homme des plages ». Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l’arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu’un jour il avait disparu des photographies. Je n’osais pas le dire à Hutte mais j’ai cru que l’« homme des plages » c’était moi. D’ailleurs je ne l’aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu’au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable – je cite ses propre termes – ne garde que quelques secondes l’empreinte de nos pas ».


Je crois qu’on entend encore dans les entrées d’immeubles l’écho des pas de ceux qui avaient l’habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu. Quelque chose continue de vibrer après leur passage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l’on capte si l’on est attentif. Au fond, je n’avais peut-être jamais été ce Pedro McEvoy, je n’étais rien, mais des ondes me traversaient, tantôt lointaines, tantôt plus fortes et tous ces échos épars qui flottaient dans l’air se cristallisaient et c’était moi.


J’avais marché jusqu’à la fenêtre et je regardais, en contrebas, les rails du funiculaire de Montmartre, les jardins du Sacré-Cœur et plus loin, tout Paris, avec ses lumières, ses toits, ses ombres. Dans ce dédale de rues et de boulevards, nous nous étions rencontrés un jour, Denise Coudreuse et moi. Itinéraires qui se croisent, parmi ceux que suivent des milliers et des milliers de gens à travers Paris, comme mille et mille petites boules d’un gigantesque billard électrique, qui se cognent parfois l’une à l’autre. Et de cela, il ne restait rien, pas même la traînée lumineuse que fait le passage d’une luciole.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

jeudi 25 juin 2026

Critique : "Une année à Paris, avec Gertrude Stein" de Deborah Levy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Une année à Paris, avec Gertrude Stein" de Deborah Levy

a

J'ai aimé

 

Titre : Une année à Paris, avec Gertrude Stein 
            (My Year in Paris. With Gertrude Stein)

Auteur : Deborah LEVY

Traduction : Hamish HAMILTON

Parution : en anglais et en français en 2026 
                   (Sous-Sol)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782364689770  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ni tout à fait un essai, ni tout à fait un roman, Une année à Paris nous conduit sur les traces de Gertrude Stein dans le Paris effervescent du début du XXsiècle. C’est une narratrice qui ressemble à bien des égards à celle du Coût de la vie qui enquête dans la ville lumière, de nos jours, au lendemain des élections américaines. Le cubisme, la politique et la guerre, sont au cœur de cette recherche intime et intellectuelle, où l’histoire entre Gertrude et Alice B. Toklas joue aussi un rôle majeur. Au fil de l’enquête, il est aussi question des flâneries de la narratrice, de ses rendez-vous amicaux avec Eva et Fanny, de cuisine bien sûr, et d’un chat disparu.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, poétesse et romancière anglaise, Deborah Levy est l’autrice de romans remarqués, parmi lesquels the Man Who Saw Everything, finaliste du Man Booker Prize. L’œuvre de Deborah Levy est marquée par un vaste projet de trilogie autobiographique qu’elle nomme living autobiography.

 

Avis :

« Perdre le fil, tel est le nom du livre », serait‑on tenté de paraphraser, tant Deborah Levy semble faire de l’errance une méthode et du détour une forme de lucidité. Avec Gertrude Stein comme prétexte et miroir, la romancière, dramaturge et poète britannique déroule le récit d’une année à Paris, où les moindres promenades, conversations et souvenirs ouvrent une interrogation sur la liberté de créer et la porosité entre fiction, mémoire et réalité. Plutôt que de reconstituer la vie de sa devancière – pilier du modernisme américain et animatrice du Paris artistique du début du XXᵉ siècle –, elle s’appuie sur cette présence tutélaire comme sur un prisme pour réfléchir à sa propre émancipation, à la place des femmes dans l’histoire littéraire et à la manière dont une ville peut accueillir – ou bousculer – une pensée en mouvement.

Parce que perdre le fil – « de l’obéissance. De la conformité. De la certitude » – est pour Deborah Levy la seule manière « d’être moderne. D’être le premier », et parce que « ce regard révolutionnaire créera toujours de l’art en décalage avec son temps », elle renonce à bâtir une intrigue au sens classique pour en déconstruire les ressorts dans une sorte de roman sans fiction. On y croise Gertrude Stein, modèle dont la voix, les aphorismes et les audaces formelles hantent les pages comme une interlocutrice invisible. Mais cette présence n’est qu’un point parmi d’autres : les amis, le chat, les rues et les intérieurs parisiens, autant d’atomes qui dessinent une constellation intime où l’histoire littéraire se mêle aux gestes ordinaires. Dans cette circulation entre héritages lointains et silhouettes du quotidien, où même les mots empruntés à Stein et Picasso se fondent dans le tissu du récit, l’auteur élabore une dramaturgie faite de résonances et de décalages, où la pensée procède par correspondances d’images.

Aimant à brouiller les frontières au gré de perspectives changeantes et en observant ses personnages les uns au travers des autres, Deborah Levy ne cherche ni à rendre hommage à Gertrude Stein ni à s’en affranchir. Mettant en scène la tension productive entre imitation et invention, entre héritage et réécriture, comme si la modernité passait d’abord par une rupture de cadre, elle explore la manière dont une oeuvre se crée dans l’ombre d’autres voix, par déplacements et variations de regard. Rencontre, par‑delà un siècle, de deux femmes cultivant la non‑convention créative, le livre est surtout un manifeste discret célébrant un art poétique en incessante recomposition, porté par une attention aux écarts et aux métamorphoses. Et, filant la métaphore jusqu’au bout, un chat nommé Fil a la malice de disparaître, rappel discret qu’une création s’avère toujours plus féconde lorsqu’on accepte de laisser filer. 

L’on pourra aimer autant que détester la liberté formelle de ce livre qui, au risque d’un éclatement brouillon, use de la déambulation comme principe, se servant surtout de la présence de Gertrude Stein, plus esquissée qu’explorée, comme tremplin à une réflexion personnelle déjà familière chez Deborah Levy. C’est en tout cas cet abandon assumé à l’art de la digression qui, proposant gaiement au lecteur lui aussi de consentir à perdre le fil, donne au texte sa respiration propre : une manière de laisser la pensée se déplacer, se défaire et se réagencer, dans une dérive contrôlée devenant la condition même de son inventivité. Un livre souvent frustrant, tant il glisse entre les doigts, mais brillant et joueur, où l’écriture se fait impressionniste et même cubiste, décomposant son sujet en une myriade d’éclats dans un jeu de miroir avec à la fois Gertrude Stein et Picasso. (3,5/5)

 

Citations :

On me demande pourquoi une écrivaine comme moi peut avoir du succès. C’est très simple tout le monde dit et écrit ce que les autres pensent comprendre et ils finissent par s’en lasser, n’importe qui peut se lasser de n’importe quoi et sans le savoir on se lasse de penser comprendre et on prend alors plaisir à ne pas comprendre quelque chose. (G. Stein. Autobiographie de tout le monde)


On peut affirmer que les gens ne changent guère d’une génération à l’autre. Telle que nous connaissons l’histoire des êtres, nous savons que c’est un perpétuel recommencement et qu’ils restent à peu de choses près semblables. Ils ont les mêmes besoins, les mêmes désirs, les mêmes vertus, les mêmes qualités et les mêmes défauts. Rien ne change si ce n’est la façon de voir, et c’est cette façon de voir qui caractérise chaque génération. (Picasso – 1938)


J’ai dû me rappeler que pour collectionner des œuvres d’art, il faut voir quelque chose qui n’a encore jamais été vu. Et surtout, il faut apprendre à le défendre, à en parler et, comme Stein l’a expliqué avec insistance, il faut aimer quelque chose que votre génération trouvera peut-être laid. Au début, elle ne sait pas comment en parler. Qu’est-ce donc ? De l’art. Sa formation auprès de William James dans ce qui sont les débuts de la psychologie lui ont donné des outils pour percevoir et comprendre ce langage émergeant, mais elle ignore comment l’appliquer à sa propre écriture. Elle cherche des solutions. Peut-être n’en a-t-elle jamais trouvé. Elle s’est beaucoup éloignée du XIXe siècle. S’éloigner du réalisme, quel que soit le siècle, c’est entreprendre un voyage périlleux. Les rues grouillent de gens se moquant de la nouveauté et de la bizarrerie – éduqués ou pas, cela n’a pas d’importance, ils feront la morale et se mettront en colère au nom du réalisme.


Stein et Picasso ont créé un nouveau langage. La porte n’est plus juste entrouverte entre le XIXe et le XXe siècle. Ils ont brisé la chaîne et ouvert la porte en grand.


Comment ces deux femmes juives, lesbiennes et leur collection d’œuvres d’art ont-elles survécu à la guerre ? Après tout, cet art aurait été perçu comme “dégénéré” par les nazis, qui s’étaient lancés dans la destruction de l’art moderne. En le retirant des collections privées et publiques, en harcelant et avilissant les artistes, en leur refusant des postes d’enseignants, en attaquant les programmes des universités prestigieuses. Beaucoup de ces institutions académiques se sont pliées à l’agenda idéologique nazi. Les œuvres de Picasso qui appartenaient à des particuliers ont été saisies, de même que celles de Georg Grosz, Van Gogh, Otto Dix – l’art moderne était l’ennemi. 
Pourquoi était-il dégénéré ? 
Parce qu’il avait perdu le fil ? 
C’est-à-dire ? 
Il avait rompu le fil de la représentation. Du naturalisme. De la nostalgie. De l’obéissance. De la conformité. De la certitude.


Elle avait une formation scientifique et maîtrisait la grammaire à la perfection, mais n’employait jamais de point d’interrogation dans son travail parce qu’elle considérait que les lecteurs comprendraient naturellement quand une question était posée. La ponctuation la révoltait. Elle affirmait que les virgules étaient serviles. Les lecteurs devraient être libres de respirer quand ils en avaient envie. Son objectif principal était que les phrases fassent avancer. 
Une virgule qui vous aide en tenant votre manteau et en enfilant vos chaussures vous empêche de vivre votre vie aussi activement que vous devriez la mener.


On pourrait dire que les sentiments l’éprouvent même si Eva ne veut pas les éprouver. On pourrait l’appliquer à Gertrude Stein, aussi, ce qui est la raison pour laquelle elle ne voulait pas être comprise. Être compris, c’est s’exposer.


Stein était étonnée que Picasso et Braque aient vu dans le monde une chose encore invisible à l’œil humain. Le cubisme avait rendu l’invisible visible. C’est ça que ça demande, d’être moderne. D’être le premier. Et ce premier regard révolutionnaire, insiste-elle, créera toujours de l’art en décalage avec son temps.
 

vendredi 19 juin 2026

Critique : "Les coeurs sont faits pour être brisés" de Tatiana de Rosnay | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les coeurs sont faits pour être brisés" de Tatiana de Rosnay


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les coeurs sont faits pour être brisés

Auteur : Tatiana de ROSNAY

Parution : 2026 (Albin Michel)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782226504555  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Prix Lübeck 2026.
Un matin, l’annonce de la mort prématurée de Marlo von Graf fait le tour du monde. La célèbre romancière lègue son dernier manuscrit à Audrey, une ancienne rivale, aujourd’hui libraire. Ce texte, qui retrace l’histoire d’un triangle amoureux, confronte soudain Audrey à son premier amour. C’était il y a trente ans…
De Londres aux rives du lac d’Annecy en passant par le Paris d’Oscar Wilde, autour de ces deux femmes aussi opposées que la lune et le soleil, Tatiana de Rosnay tisse un suspense amoureux envoûtant sur la jalousie, la rédemption et la frontière trouble entre réalité et fiction.
Faut-il toujours croire ce que racontent les écrivains ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tatiana de Rosnay est l’auteure d’une vingtaine de livres dont Elle s’appelait Sarah, Manderley forever, Poussière blonde, traduits en trente langues et à l’origine de nombreuses adaptations cinématographiques.

 

Avis :

Avec pour titre un emprunt à Oscar Wilde, ce roman s’inscrit d’emblée dans une filiation que Tatiana de Rosnay revendique ouvertement. Véritable clé de lecture, cette référence éclaire un récit où, à mesure que vulnérabilité affective et failles intérieures s’entrelacent, la frontière entre réalité et fiction dans l’acte même de créer se brouille toujours davantage. Avec un art consommé de l’intrigue, l’auteur explore comment les blessures personnelles nourrissent l’imaginaire romanesque et alimentent une narration qui, entre sincérité émotionnelle et construction littéraire, joue subtilement de l’ambiguïté.

Cette trame où la vie privée se mêle à l’écriture met en scène deux femmes à l'opposé l'une de l'autre : Audrey, libraire discrète établie à Londres, hantée par un premier amour jamais vraiment refermé ; et Marlo von Graf, romancière à succès dont la noyade soudaine dans le lac d'Annecy agit comme un détonateur narratif. Le legs inattendu du dernier manuscrit de Marlo – un texte ravivant un triangle amoureux vieux de trente ans – oblige Audrey à affronter un passé qu’elle croyait enfoui et qui la ramène, entre fiction et réalité historique, dans le Paris d’Oscar Wilde. À travers ce jeu de pistes affectives et littéraires se tisse un lacis de lieux, d’époques et de voix qui donne au récit la profondeur vertigineuse d’un miroir infini,  multipliant les reflets en enfilade dans une véritable mise en abyme narrative.

La romance pourrait sembler convenue si son architecture savamment intriquée, en plus de maintenir un certain suspense, ne dessinait en filigrane une réflexion plus large sur le pouvoir des histoires et la manière dont elles imprègnent ceux qui les écrivent autant que ceux qui les lisent. Tatiana de Rosnay interroge ainsi la part de projection et de réinvention inhérente à tout geste créatif, montrant comment la fiction devient à la fois refuge, révélateur et instrument de reprise de soi. La tension amoureuse sert de levier pour explorer les fragilités des personnages et la façon dont leurs récits intimes se superposent, se contredisent ou s’éclairent mutuellement, dans une atmosphère de clair‑obscur qui n’est pas sans rappeler l’univers de Daphne du Maurier. Jouant sur les échos entre passé et présent, vérité vécue et vérité écrite, l’ouvrage interroge subtilement la fiabilité des voix narratives et la tentation, toujours renouvelée, de remodeler sa propre histoire.

Porté par une intrigue solide et élégante, le roman orchestré autour d’un suspense maîtrisé fait émerger une réflexion plus profonde sur l’écriture, la mémoire et les secrets qui infléchissent les existences. Habilement construit sur un jeu de résonances démultiplié par les hommages littéraires, notamment à Oscar Wilde et à Daphne du Maurier, le récit gagne en densité et en nuances, tissant un dialogue subtil entre héritages littéraires et trajectoires intimes. Il en résulte une oeuvre émouvante sans pathos, où la sensibilité s’exprime avec justesse et où l’art du récit s’allie à la profondeur introspective. (4/5)

 

 

Citations : 

Oscar Wilde. Le professeur nous avait demandé d’écrire sur lui, et il avait été clair lors de ses premiers cours. Il ne nous demandait pas de rédiger un mémoire scolaire et assommant, il insistait là-dessus : c’étaient nos univers, nos imaginaires qui l’intéressaient, pas ce qui s’était réellement passé, pas les faits. Il fallait avant tout nous souvenir que la magie de l’écriture, c’était de se servir de la vérité pour tisser du faux, qui serait le portrait craché du vrai.

La vie n’est qu’un mauvais quart d’heure composé de moments exquis. (Oscar Wilde)

 

mardi 14 avril 2026

Critique : "Le rêve inachevé de Jack Kerouac" de Pierre Adrian | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Le rêve inachevé de Jack Kerouac" de Pierre Adrian


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le rêve inachevé de Jack Kerouac

Auteur : Pierre ADRIAN

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 144

Accès au livre : ISBN 978233021993  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En juin 1965, Jack Kerouac passe une nuit en Bretagne à la recherche de ses origines. Dans Satori à Paris, “Ti Jean” raconte sa quête, un voyage éthylique qui le mène de la gare Montparnasse jusqu’à Brest dont il ne verra à peu près rien, sinon la rue de Siam, le commissariat, une chambre d’hôtel et le comptoir des bars du quartier.
Soixante ans après, j’ai refait ce périple en compagnie de mon ami photographe Yann Stofer, essayant peut-être inconsciemment de réparer ce rendez-vous manqué. Une question me hantait : que restait-il de l’esprit libre du voyageur solitaire ?

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Adrian est un écrivain français né en 1991. Il publie son premier livre en 2015. La Piste Pasolini est un récit de voyage initiatique sur les traces du poète et cinéaste. Il a reçu le Prix des Deux-Magots et le Prix François-Mauriac de l’Académie française. Pierre Adrian écrit ensuite Des Âmes simples (Prix Roger-Nimier), Le Tour de la France par deux enfants d’aujourd’hui (avec Philibert Humm), et Les Bons garçons, toujours aux éditions des Équateurs.

En 2022, son roman Que reviennent ceux qui sont loin est publié aux éditions Gallimard. À sa sortie, Marine Landrot écrit dans Télérama : « Rares sont les écritures aussi limpides et ouvragées, capables de susciter une émotion proche des larmes. » Deux ans plus tard, Pierre Adrian publie Hotel Roma, un récit intime autour des derniers jours de l’écrivain italien Cesare Pavese.

Historien et journaliste de formation, passionné de football et de cyclisme, Pierre a été chroniqueur pendant neuf ans au journal L’Équipe. En 2023/2024, il a été pensionnaire de l’Académie de France à Rome où il vit depuis 2021.

En 2026 paraît Le Rêve inachevé de Jack Kerouac, publié en partenariat avec la Villa Médicis.

 

Avis :

Rejouant le bref séjour brestois de Jack Kerouac en 1965, épisode que l’auteur de la Beat Generation avait transformé en un récit brumeux marqué par l’errance et l’alcool, Pierre Adrian cherche à saisir ce qui, dans cette escapade avortée, continue de l’intriguer : le désir de remonter une origine fantasmée, la confrontation entre un mythe littéraire et une ville rétive à toute projection, et la persistance d’un rêve jamais accompli. À travers ce retour sur les traces d’un voyage inabouti, le livre interroge autant la figure du romancier américain que la manière dont un lieu peut devenir le miroir d'une quête intérieure.

Nous voici donc aux côtés de deux voyageurs d’aujourd’hui : Pierre Adrian, qui mène l’enquête, et le photographe Yann Stofer, compagnon de route discret dont les images prolongent les observations du narrateur. Ensemble, ils arpentent Brest, ses bars, ses rues reconstruites et ses zones portuaires, à la recherche des traces, parfois infimes, du passage de Kerouac. Leur déambulation, souvent hasardeuse, fait surgir une série de figures locales qui ancrent le récit dans une réalité contemporaine, loin du folklore beatnik. La voix de l’un, relayée par le regard de l’autre, imprime au texte son rythme, dans une alternance de rencontres, de bifurcations et de dérives où l’enquête sur Kerouac se double d’une exploration attentive de la ville et de ceux qui l’habitent.

Cette manière de construire le récit au fil des pas, de s’arrêter sur ce qui échappe au regard pressé et de laisser filtrer une pointe d’humour n’est pas sans évoquer la complicité littéraire qui unit l’auteur à Philibert Humm. Plus grave que son ami mais ici légèrement décalé, presque joueur, Pierre Adrian renouvelle son écriture dans une tonalité plus libre, où sourd une tension constante entre l’héritage beatnik et une ville rugueuse, peu disposée à se laisser idéaliser. 

C’est dans cet écart entre le rêve de Kerouac et le concret brestois que le livre trouve son ancrage. Pierre Adrian avance en sachant que l’Américain n’a fait que traverser Brest, presque à l’aveugle, et que toute tentative d’en reprendre l’itinéraire est vouée à l’impasse. Plus que l’enquête elle-même, cette distance irréductible devient le coeur du récit et ouvre une réflexion sur la transmission littéraire : que peut-on encore recevoir d’un écrivain dont le mythe a fini par recouvrir l’oeuvre ? Que cherche-t-on vraiment lorsqu’on suit les traces d’un fantôme ? Loin du pèlerinage, le livre s’oriente vers un questionnement sur le sens de ce voyage, où l’on ne retrouve pas Kerouac mais les résonances laissées par son passage : « Chez Kerouac, il avait retrouvé ce qu’il cherchait désespérément dans la vie et dans les livres : un désir d’être. » 

À la fois sensible et délibérément bancal, le livre tire sa réussite autant de la finesse de son regard que de ses zones d’ombre assumées. D’un côté, difficile de ne pas admirer la manière dont Pierre Adrian transforme un épisode marginal en un récit fécond, fait de Brest un espace de résonances plutôt qu’un simple décor, et conduit son enquête dans une écriture souple, précise et parfois malicieusement oblique. De l’autre, la forme même du projet – une quête dont il sait d’avance l’issue vaine – entretient un certain flottement : l’inachèvement revendiqué a de quoi dérouter, et Kerouac, silhouette lointaine nimbée de vapeurs éthyliques, demeure une présence presque vide, un creux autour duquel le récit tourne sans jamais pouvoir se fixer. À mesure que la figure de Kerouac se dissipe, Brest s’impose avec une vigueur presque physique : ville contrastée, pleine d’aspérités, elle apparaît bien plus dense et vivante que ne l’avait perçue l’Américain, resté prisonnier de son premier regard. Redonner à la ville le relief que Kerouac n’avait pas su voir constitue alors, pour Pierre Adrian, une manière d’accomplir à sa place ce second voyage que l’écrivain, usé derrière sa légende, n’a jamais eu la force d’entreprendre : une réparation posthume d’une rencontre manquée. (4/5)

 

Citations :

Ce soir de printemps tardif, Kerouac arriva bien tard à Brest pour qu’il fît déjà nuit comme il l’écrit. Là-bas, en juin, les soirs semblent ne jamais devoir finir. Le soleil disparaît, c’est vrai, mais il laisse derrière lui un jour qui renâcle à se coucher devant une nuit paresseuse. Dans cette lumière chardon bleu qui accompagne la douce inertie des premiers soirs de la belle saison, s’ensuit un long engourdissement, une hésitation dangereuse et tout devient alors possible, à Brest. Les nuits de juin, l’atmosphère en ville ressemble aux mercredis après-midi de l’enfance : l’attente d’une grande chose qui n’arrive jamais.


Les paupières lourdes, la tête embrumée par ces histoires lointaines, je me mis au lit après en avoir tâté le fond au cas où un python aurait choisi de venir y dormir. J’éteignis ma lampe de chevet et, dans l’obscurité incertaine de la chambre d’hôtel, je songeai que la légende de la Femme serpent nous enseignait une fois de plus que les villes étaient des chairs vives déposées sur de profondes catacombes, des milliards de squelettes. Elles étaient peuplées des mythes qui les racontent. Chacune possédait son langage, ses figures, son jargon, ses cicatrices. Les villes portuaires avaient un supplément d’âme car elles accueillaient le monde entier sans rien réclamer. Les ports n’appartenaient à personne. Et j’aimais tout en la craignant la fréquentation des ports. De Gênes à Hambourg, de Marseille à Tanger, de Brest à Salerne, un même sentiment de décadence flottait au-dessus des quais, un ciel gris et rouillé.


Chez Kerouac, il avait retrouvé ce qu’il cherchait désespérément dans la vie et dans les livres : Un désir d’être.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

lundi 4 août 2025

[Prudhomme, Sylvain] L'enfant dans le taxi

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'enfant dans le taxi

Auteur : Sylvain PRUDHOMME

Parution :  2023 (Minuit)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Je sais seulement que cela fut. Que ces deux bouches un jour de printemps s'embrassèrent. Que ces deux corps se prirent. Je sais que Malusci et cette femme s'aimèrent, mot dont je ne peux dire exactement quelle valeur il faut lui donner ici, mais qui dans tous les cas convient, puisque s'aimer cela peut être mille choses, même coucher simplement dans une grange, sans autre transport ni tendresse que la fulgurance d'un désir éphémère, l'éclair d'un plaisir suraigu, dont tout indique que Malusci et cette femme gardèrent longtemps le souvenir. Je sais que de ce plaisir naquit un enfant, qui vit toujours, là-bas, près du lac. Et que ce livre est comme un livre vers lui. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvain Prudhomme est né en 1979. Il est l’auteur d’une dizaine de livres parmi lesquels Par les routes (Prix Femina 2019), Les Grands et Les Orages (L’Arbalète), tous salués par la critique et traduits à l’étranger.

 

 

Avis :

« Depuis toujours dans l’ordre des familles le crime c’est de parler, jamais de se taire. » A l’enterrement de son grand-père, le narrateur Simon apprend fortuitement ce que sa parentèle a toujours feint d’ignorer pour ne pas faire de vagues : l’existence d’un fils caché du patriarche défunt, conçu outre-Rhin, sur les bords du lac de Constance, alors qu’il faisait partie des forces d’occupation alliées en Allemagne au lendemain de la seconde guerre mondiale. Pas encore cicatrisé de sa récente séparation d’avec la mère de ses deux fils, Simon n’a plus qu’une idée en tête : raccommoder l’histoire familiale en dénouant les nœuds du secret toujours farouchement gardé par sa désormais fragile mais inflexible grand-mère.

Qui est donc M., à ce point effacé par le déni familial qu’on voulut à peine le recevoir lorsque, adolescent, il débarqua un jour d’un taxi tout droit venu d’Allemagne, dans l’espoir de connaître son père ? Que se passa-t-il, ce vieil hiver sur la rive allemande du lac de Constance, sur quoi ce père décida si fermement de tirer un trait définitif ? Interrogeant ses oncles et tantes, Simon recueille allusions réticentes et confidences étouffées, qui révèlent en creux, comme après une amputation diffusant d’incompréhensibles douleurs fantômes, l’informe mais obsédante présence de celui qui ne s’appréhende pourtant que par le vide et l’absence.

Car, si aucun n’en parle jamais, s’en tenant prudemment au silence et au déni comminatoires de leurs parents sans même envisager de le connaître un jour, les quatre frères et sœurs ont tout à fait conscience que, quelque part au-delà de la frontière d’un interdit tacite, vit un demi-frère à qui l’on a refusé tout contact avec eux. Un parmi les 400 000 enfants, objets de brimades et réceptacles malgré eux de culpabilité et de honte, parce que nés après-guerre de soldats des forces alliées et de femmes allemandes.

Passant outre les décennies d’interdits, Simon s’emploie à déplier les circonvolutions du secret, reconstituant le passé sous une forme plausible, se lançant avec ses enfants dans une quête aux allures de jeu de piste qui, d’erreurs en nouvelles tentatives, les mène aux abords du lac de Constance, réhabilitant le fantôme familial qui trouve enfin chair et visage et transmutant définitivement l’absence en présence. Rédigée à la première personne, la recherche de l’autre est aussi une quête de soi dans un moment de profond questionnement, une histoire de pères et de fils qui parfois se perdent, mais s’aimant toujours d’une certaine façon, finissent par se trouver, unis par la force de liens que l’auteur pressent indestructibles.

Avec ce roman intimiste au phrasé sensible et délicat, Sylvain Prudhomme sonde avec tact les silences familiaux, quand la vérité se fait autant désirer que redouter, mais se transmet quoi qu’il arrive, de génération en génération, sous une forme plus ou moins consciente et fantasmée. Un très beau roman, fluide et lumineux, résolument optimiste quant à la force de résurgence de l’amour, sous une forme ou une autre. (4/5)

 

 

Citations :

(…) depuis toujours dans l’ordre des familles le crime c’est de parler, jamais de se taire.
 
 
Qui n’est pas d’accord pour convenir que la paix est précieuse, que tous ceux qui la troublent sont toujours des importuns, des inconvenants, des fâcheux. Le problème n’était-il pas plutôt que la paix soit l’autre nom du déni.
 
 
En quelques clics j’ai appris son métier : Antiquitätenhändler, antiquaire, brocanteur. Il apparaissait peu sur internet, avait peut-être cessé d’exercer. Mais il disposait toujours d’une adresse professionnelle dans le centre. J’ai songé à tout ce que cela changeait : M. non plus chauffeur de bus mais marchand d’objets de seconde main. Non plus homme sociable familier de tous les habitants du bourg, habitué à véhiculer les uns et les autres, mais solitaire habitué à côtoyer surtout des choses, à les racheter, les revendre. M. l’orphelin de père entouré d’objets eux-mêmes comme en suspens, sur le point de changer de mains, d’entamer une nouvelle vie. M. l’enfant abandonné qui avait fait profession de s’entourer d’articles délaissés, de veiller sur eux, de découvrir ce qui s’y cachait de valeur inaperçue pour les sauver.
 

Il y a eu 400 000 enfants comme M. 400 000 enfants allemands nés de soldats alliés.
J’ai encore attendu quelques secondes et puis j’ai reçu ces mots : 400 000 dont moi. Je ne te l’ai jamais dit mais moi aussi je suis un M. Moi aussi je suis né en 1946, d’une mère allemande et d’un père allié.
 

J’ai songé au mot qui servait communément à nommer les M. et les Franz : des bâtards. J’ai écouté le son glorieux que faisaient ces deux syllabes. J’ai pensé que naître bâtard c’était savoir d’avance que les autres ne vous feraient pas de cadeau. C’était apprendre d’emblée le grand partage entre ceux qui osaient nommer les choses et ceux qui préféraient les taire. Naître bâtard c’était gagner du temps, mûrir à vitesse accélérée, apprendre à composer dès les premiers pas avec le boitement inévitable de la vie. C’était grandir plus courageux, plus honnête avec soi-même et avec la vie, tout simplement plus vrai. N’était-ce pas ce que l’on disait des chiens bâtards : qu’ils étaient beaucoup plus intelligents que tous les chiens de race. Que pour eux la débrouille était question de survie.


 

jeudi 8 mai 2025

[Mehler, Pablo] Un degré de séparation

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Un degré de séparation

Auteur : Pablo MEHLER

Parution : 2024 (Liana Lévi)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Frederic Altman, un écrivain américain ayant connu la notoriété, n’est plus en mesure d’écrire la moindre ligne et ce sans motif apparent. Des années après son effondrement créatif, pour ne pas dire son effondrement tout court, la découverte d’une vieille photo dans les affaires de sa mère récemment décédée fait remonter à la surface les questionnements non résolus sur le secret de sa filiation. La photo, sur laquelle figure sa mère avec un jeune homme, a été prise à l’époque de sa naissance. Cet inconnu serait-il son père? Son imagination et son désir de saisir la vérité s’animent. Tout en revenant sur les épisodes marquants de son enfance de fils unique au sein d’une famille meurtrie par la guerre et l’exil, l’écrivain-narrateur entame une recherche minutieuse qui l’amène jusqu’à un éminent chercheur parisien. La résolution de cette quête lui paraît désormais indispensable à son équilibre, et pourrait même raviver son inspiration. Mais si le secret peut être toxique, la vérité est parfois plus difficile à appréhender qu’on ne le pense.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Pablo Mehler, né aux États-Unis de parents argentins, a passé la majeure partie de sa vie en France où sa famille a émigré à la fin des années 1960. Il a été producteur de films et se consacre aujourd’hui à l’écriture. Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles et d’un long-métrage en cours de production. Un degré de séparation est son premier roman.

 

Avis :

Comble de l’ironie pour lui qui enseigne l’écriture créative à l’université, le célèbre écrivain américain Frédéric Altman, aussi prolifique qu’il ait pu être jusqu’ici, ne parvient plus à écrire. En plein doute et au bord de l’effondrement, le voilà de surcroît laissé à ses désormais insolubles interrogations lorsque sa mère s’éteint en EHPAD et emporte avec elle le secret de sa naissance.

Instable et sujette aux addictions, cette femme trop dévorée par ses propres manques affectifs pour assumer un enfant, qui plus est sans père, l’avait très vite oublié dans son pensionnat pour se consacrer corps et âme à son métier de critique littéraire, façon comme une autre de combler un vide émotionnel creusé par la peur de souffrir. « La culture et les idées, plutôt que les doutes et la tendresse. À prendre ou à laisser. » C’est ainsi qu’avec la littérature pour seule monnaie d’échange avec sa mère, le narrateur avait fini par devenir écrivain, colmatant à son tour les carences et les non-dits par l’invention d’histoires inspirées de la sienne. De quelles souffrances sa mère se protégeait-elle donc ? Surtout, qui était cet homme, dont elle s’obstinait à fuir le souvenir jusqu’à priver son fils ne serait-ce que du plus petit indice identitaire ?

Mais une petite photographie, retrouvée dans les maigres affaires de la morte, vient peut-être ouvrir la piste de la dernière chance. Jeune et pour une fois souriante, sa mère s’y tient radieuse aux côtés d’un inconnu. Intrigué, Frédéric Altman entame une longue quête qui, en même temps qu’il se souvient et essaie de reconstituer le parcours maternel, l’emmène, depuis les archives de l’université Columbia, à New York, sur les traces de l’étudiant de la photo, un Français devenu à Paris un scientifique de renommée internationale.

Alors qu’en incessants allers retours entre hier et aujourd’hui, l’on observe le narrateur se débattre avec les béances d’une filiation en passe d’engloutir ce qu’il pensait pourtant être devenu, l’introspection se fait quête de sens et recherche d’une issue. Il faut d’abord accepter les contours de l’impasse pour ne pas s’y laisser enfermer, isolé des autres par l’expérience du manque et de la perte, puis trouver la nouvelle voie menant à la résilience et à la façon de tenir debout au-dessus de l’abîme. Dans son désarroi, le personnage apprend à faire avec les parois auxquelles il se cogne – ce degré de séparation qui est propre à chacun de nous et sur lequel nous bâtissons notre rapport au monde et à autrui. Alors peut-être pourra-t-il trouver dans l’écriture cette planche de salut qu’à sa manière, sa mère avait désespérément cherchée dans le métier de critique littéraire.

D’une grande finesse psychologique, ce premier roman très maîtrisé explore fort joliment la perte, la quête de soi et les ressorts de la création artistique dans un récit aussi poignant qu’addictif. (4/5)

 

Citation : 

Elle parlait du roman aussi bien que si elle l’avait relu la veille. Elle était si exaltée que je me suis demandé si c’était bien à moi qu’elle s’adressait. Camus nous avait fait oublier notre querelle et j’ai ressenti une forme d’apaisement à l’idée que le reste de mon séjour ne serait plus assombri par notre dispute. Et effectivement. Son indifférence habituelle a repris son cours et a perduré jusqu’à la fin de l’été. Mon intérêt pour la littérature me réhabilitait à ses yeux. C’était bien peu de chose mais cela avait le mérite d’exister. Il n’y avait pas de place pour les sentiments, pour les émotions, pour les joies ou les peines. La culture et les idées, plutôt que les doutes et la tendresse. À prendre ou à laisser.


 

mardi 22 avril 2025

[Sinno, Neige] La Realidad

 


 


J'ai aimé

 

Titre : La Realidad

Auteur : Neige SINNO

Parution : 2025 (P.O.L.)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Il n’y a rien de tel que la réalité. » On pourrait dire que ce livre est un récit de voyages dans la réalité ou vers la réalité. Avec un premier voyage, il y a plus de vingt ans, où deux jeunes femmes en sac à dos, Netcha, la narratrice, et Maga, une amie espagnole, essaient de rejoindre un village du Chiapas, au Mexique, appelé précisément La Realidad. « Des sources fiables, dit cette amie, lui assuraient que le Sub, alias le souscommandant Marcos, était à La Realidad [...] Marcos est dans la réalité. » Quête autant politique (la rencontre avec les mouvements révolutionnaires zapatistes) qu’initiatique et intime. Si les deux amies renoncent en chemin, elles ne renoncent jamais vraiment. Elles insistent, et par d’autres voies, par d’autres routes, par toute sorte d’approches, on les voit avancer à tâtons vers ce qu’elles imaginent comme un monde inconnu, un monde nouveau, un monde autre. Pour Netcha, l’autre, ce sont avant tout les Indiens qu’elle aimerait rencontrer tout en ayant très peur de cette rencontre. Elle a peur de porter sur les épaules le poids de l’histoire, d’être une représentante du peuple de colonisateurs dont elle est issue, d’avoir lu trop de livres, de passer à côté de ce qui importe vraiment, c’est-à-dire l’altérité. Et c’est bien sûr quand elle décide d’arrêter de voyager, que le vrai voyage commence vraiment.

« Combien de fantômes murmurent encore dans ce livre ? » se demande, à la fin, la narratrice. Celui du mystérieux leader zapatiste, le sous-commandant Marcos, ceux des Indiens en lutte du Chiapas, celui d’Antonin Artaud qui en 1936 fit un voyage énigmatique au Mexique, mais aussi les fantômes d’une existence en quête d’un lieu autre, et le fantôme de la réalité, celui de nos blessures et de nos illusions. Ce nouveau livre de Neige Sinno, autobiographique lui aussi, confirme avec profondeur son immense talent d’écrivain, et offre un récit magique sur l’aspiration autant intime que collective d’un autre monde possible : « Il y a bien une question de stratégie, de choix, de recherche des armes qui nous permettraient de faire advenir un autre monde, mais les forces prennent des chemins qui ne sont pas ceux qu’on croit, plus longs, plus souterrains et moins clairs que ce que l’on souhaiterait. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Neige Sinno est née en 1977 dans les Hautes-Alpes et vit aujourd’hui au Mexique.

 

Avis :  

Moins de deux ans après la déflagration provoquée par Triste tigre, une réflexion menée autour des viols à répétition qu’elle a subis de son beau-père entre sept et quatorze ans, Neige Sinno revient avec un livre déconcertant, un diamant brut ne dévoilant sa brillance qu’au lecteur persévérant, où, explorant ses liens avec le Mexique où elle vit depuis vingt ans, elle voit sa quête d’une réalité insaisissable se transformer en quête de soi : un voyage initiatique qui prend notamment, mais pas seulement, des allures de préquel à Triste tigre.

La Realidad, c’est d’abord un village au Mexique où, en 2003, la narratrice Netcha et son amie Maga, alors jeunes enseignantes dans une université américaine, décident de se rendre pour y rencontrer le mystérieux sous-commandant Marcos, leader du mouvement social zapatiste initié dix ans plus tôt pour défendre l’autonomie des peuples indigènes. Le voyage tourne court, mais s’avère pour Netcha le point de départ d’une quête qui la mènera loin. S’étant vu opposer qu’avec sa peau blanche d’Européenne, « ‘’Ustedes no entienden nada’’, vous ne comprenez rien », Netcha, alias l’auteur désormais installée au Mexique, n’aura de cesse, par-delà les barrières de la langue et de la culture, de saisir la réalité du pays en mettant de côté ses idées reçues d’Occidentale.

Écrit d’abord en espagnol, le livre commence comme un récit de voyage pour progresser en escalier entre essai et autofiction, sans rien cacher des tâtonnements et des bifurcations de sa réflexion. Plus qu’un récit, l’on suit ainsi le développement d’une pensée zigzaguant de parenthèses en digressions en passant par l’analyse littéraire - en particulier de textes d’Antonin Artaud et de Le Clézio, passés eux aussi par le Mexique -, pour tenter de comprendre les êtres qui l’entourent et ainsi trouver un sens à une réalité qui lui échappe. Lancée à la poursuite des idéaux zapatistes en même temps que d’une intégration dans un pays où elle reste étrangère, elle finira par retourner plusieurs fois au Chiapas où elle se retrouvera confrontée aux actions menées contre la violence sexuelle par les femmes zapatistes.

Ainsi se déroule le long voyage vers une révélation à l’origine d’une épiphanie, celle qui, face à l’impossibilité de comprendre, lui donnera la force et la détermination de porter au grand jour une réalité pour le coup bien vécue, mais demeurée inapprochable au plus profond d’elle-même. De La Realidad à Triste tigre, il fallait trouver le chemin. L’on comprend dans les dernières pages qu’il passe par l’écriture, seule façon d’approcher une réalité indicible, mais qui vous rattrape toujours.

Entre récit intime, essai et réflexion politique, un livre pas si facile à suivre, mais brillamment composé pour raconter l’histoire d’un déclic et le rôle salvateur de la littérature, à la fois arme de combat et baume contre les blessures d’un réel indifférent à toute raison. (3,5/5)

 

Citations : 

Pour la première fois une insurrection des peuples autochtones contre l’oppression postcoloniale devenait une option politique possible pour tous les autres opprimés, une lutte qui rassemblait toutes les autres et qui permettait à nouveau d’employer le mot révolution sans qu’il soit associé à la violence et à la terreur. Maga avait alors dix-neuf ans. [1994] Dans les milieux qu’elle fréquentait, la nouvelle fut reçue avec un enthousiasme inédit. Elle a réveillé un espoir pour toute une génération qui avait jusque-là grandi dans un monde de désillusion politique. Il s’agissait bien d’une guérilla armée, mais une guérilla qui ne cherchait pas à prendre le pouvoir, qui voulait avant tout des accords de paix, la reconnaissance des peuples indiens, la justice, l’éducation, la santé, le droit à la différence. Après le massacre d’Acteal, village proche des zapatistes, où quarante-cinq personnes – dont une majorité de femmes et d’enfants – furent tuées par un groupe paramilitaire dans une église où elles s’étaient réfugiées, l’indignation était totale. Des manifestations furent organisées. Des concerts de soutien, des festivals, des rassemblements, des tables rondes. Certains prirent même l’avion pour aller soutenir directement les peuples indiens du Mexique contre l’oppression capitaliste, répondant à l’appel d’un autre monde possible, un monde où tous les mondes auraient une place.


Aujourd’hui encore, tant d’années après les faits, je ne saurais dire exactement ce que j’ai vu. J’ai la sensation, une sensation étrange car je ne saurais l’expliquer totalement, qu’il s’agissait de quelque chose d’important. Mais c’est quelque chose que je n’ai pas su, que je n’ai pas pu, comprendre vraiment, quelque chose qui pourrait éclairer non seulement mon existence mais aussi ma compréhension du monde, une clef que je tiens dans la paume de ma main et qui pourtant n’ouvre aucune porte.


Toi qui marches, tes traces sont le seul chemin / Toi qui marches, il n’y a pas de chemin / Le chemin se fait en marchant. / En marchant on fait le chemin / et lorsqu’on se retourne / on voit / le sentier / qu’on n’empruntera plus jamais. / Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin / si ce n’est celui que laisse / le sillage / sur la mer.


En relisant aujourd’hui ses textes, écrits il y a presque un siècle, on peut trouver des significations nouvelles et divinatoires capables de mettre en lumière certains aspects des dilemmes qui hantent notre monde contemporain. La crise climatique, fruit de la course menée par les pays développés pour dominer la nature, tirer profit de tout, de l’eau jusqu’aux richesses du sous-sol, du travail de la main jusqu’à celui de l’inconscient, est la forme ultime de dissociation : nous sommes en train de réduire à néant ce qui permet notre vie sur terre. Notre science, notre raison, atteignent des niveaux de sophistication aussi élevés qu’ils sont absurdes. Au lieu de nous sauver, elles nous enfoncent chaque jour un peu plus. Était-ce de cela qu’Artaud voulait nous avertir ? Il ne pouvait sans doute pas avoir une vision exacte de ce qui allait nous arriver, mais il pouvait sentir dans sa chair les effets destructeurs du système de domination mis en place par les États occidentaux. Il se sentait limité, émasculé, contrôlé par des puissances extérieures. Et cette prémonition finira par se réaliser sous la forme terrible de l’enfermement. Après le voyage au Mexique, de retour en Europe, il est interné dans un asile psychiatrique où il restera neuf ans, étape finale de l’« expropriation du corps » de laquelle il disait être victime depuis son enfance.
 
 
Artaud écrit cela longtemps avant que de jeunes gens fiévreux arrivent depuis le nord dans les déserts et les montagnes de la Sierra Madre occidentale en quête de sagesse ancestrale, de connexion avec la terre, d’expériences hallucinogènes. Il écrit cela dans une perspective certainement plus radicale encore que celle des hippies occidentaux des années 1970 inspirés par Castaneda, autre écrivain de l’initiation qui part en quête des sorciers indiens. Guérir la vie. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Peut-être que la vie est malade, que notre façon d’être au monde doit être soignée. Il s’agit d’un souhait mystique, personnel, nourri de vieilles obsessions mais aussi d’un projet politique nouveau, une interprétation radicale de l’idée de révolution. Artaud ne parle pas simplement d’une guérison individuelle, celle qu’il cherche en voulant sortir de l’addiction et de la souffrance intérieure. Il parle de guérir notre conception de la vie, guérir le temps dont nous disposons pour le passer ici en mettant en pratique des manières d’être qui changeraient véritablement la donne.


Guérir la vie. Traduit dans un vocabulaire païen, cela revient quand même à chercher une façon d’habiter le monde qui ne mettrait pas l’homme au centre de l’univers, dominant tout le reste, mais au cœur d’une complexité constellaire où tout est question d’interactions, de mouvement, de rapports de vitesse et de lenteur plutôt que de rapports de pouvoir. Il s’agit d’un désir qu’on peut comprendre aujourd’hui avec une clarté si grande qu’on a du mal à croire qu’il n’ait rencontré aucun écho quand Artaud l’a exprimé pour la première fois. 


« Finalement, Marcos est un être humain quelconque de ce monde. Marcos est toutes les minorités non tolérées, opprimées, qui résistent, explosent et disent : « Ça suffit ! » Tout ce qui est minorité au moment de parler et majorité au moment de se taire et de tenir bon. Tous les exclus qui cherchent la parole, leur parole, quelque chose qui rende la majorité aux éternels fragmentés, nous. Tout ce qui dérange le pouvoir et les bonnes consciences, tout cela est Marcos. » (Sous-commandant Marcos, Communiqué du 28 mai 1994.)


Pour pouvoir me permettre de critiquer quoi que ce soit, à n’importe quel niveau, politique, social, culturel, il faut que je sois en confiance, avec une personne connue et, même comme ça, il existe de grandes probabilités que la personne le prenne mal et que notre relation se détériore ensuite très rapidement. Critiquer, même de loin, même juste commenter avec un peu d’esprit critique, avec un regard un peu aiguisé, est dangereux pour l’amitié, et même pour les relations cordiales. Si on veut survivre socialement, c’est plutôt à bannir.


Est-ce ma faute si je suis de la race des voleurs ? Il m’est arrivé, dans des bars, que des serveurs me servent en premier alors que j’étais assise à côté d’un Arabe qui était entré avant. Quand je regarde des films, ou des annonces publicitaires, ou des gens de pouvoir qui parlent de l’avenir de la planète, je peux reconnaître mon profil génétique dans leurs traits. La police de Détroit ou de Paris ne m’arrête pas en raison de ma couleur de peau. Je suis blanche, mais je suis aussi femme. J’ai donc eu ma part d’expérience de la violence systémique. J’ai été violée, ma voix a été réduite au silence, mon travail a été ignoré ou déprécié, tout ça en raison de mon genre. J’ai donc connu deux types de honte, celle d’être humiliée en tant qu’inférieure, et celle de me sentir humiliée par ma position de privilégiée. On ne peut comparer ni les violences ni les hontes, mais ce que je sais c’est que dans aucun des deux cas je ne suis contente de ma place et ne compte m’en satisfaire. L’humiliation me limite, elle m’empêche une communication authentique avec les autres, elle me condamne à être quelqu’un que je ne souhaite pas être.
 
 
Le premier jour a été consacré à des conférences où on nous a expliqué de manière concrète comment les zapatistes s’organisent pour que ce soit « le peuple qui commande et les gouvernants qui obéissent » et pas l’inverse. Depuis trente ans, dans une région grande comme la Belgique, une forme inédite de démocratie participative a été mise en place, de manière empirique, fluctuante, qui cherche à s’adapter sans cesse. On nous détaille le fonctionnement des Assemblées où se prennent toutes les décisions collectives, les Juntas de Buen Gobierno. Il n’y a pas d’élection, ni de programme politique, ni de partis, ni de dépenses extravagantes pour des campagnes électorales. Chaque personne, homme ou femme, jeune ou vieux, peut être appelée à participer aux Assemblées. Si c’est son tour, quand la saison des réunions arrive, elle quitte sa communauté, son village, pour le temps imparti et s’installe dans le Caracol de sa région afin d’adopter, avec les autres, des accords sur les sujets les plus variés. Quand les réunions se tiennent loin du lieu de vie des participants, ils doivent rester pendant des jours ou même des semaines sur place. Il leur faut parfois se mettre d’accord avec d’autres zapatistes qui parlent une langue différente de la leur. Ici se retrouvent des gens parlant tzotzil, tezltal et tojolabal. L’espagnol est utilisé comme lengua franca, et des interprètes bilingues sont toujours présents pour aider ceux qui ne le parlent pas. Les réunions peuvent durer plusieurs jours. Quand les femmes quittent leur foyer pour y participer, leur charge de travail retombe sur les autres membres de la famille. Les hommes se mettent à faire à manger, à confectionner les tortillas, ces galettes de maïs qui constituent la base du repas un peu comme le pain chez nous. 


Le grand-père de la famille raconte comment le mouvement a commencé, longtemps avant le soulèvement. Il parle de débuts balbutiants de révolte, dans les années 1950 ou 1960, quand il était très jeune et que des hommes se réunissaient en secret dans des clairières au cœur des bois pour organiser la résistance contre les patrons, les propriétaires terriens qui exploitaient la force de travail de tous les Indiens qui n’avaient pas de terrains à eux. Ils étaient sans terre, sans droits, sans dignité. Tout ça, tout ce qu’ils ont aujourd’hui, ils l’ont conquis. 


Leur liberté a un prix, et c’est justement celui-là : ne dépendre de personne ni de rien d’autre que de leur travail, de leur effort, de leur volonté. Il ne s’agit pas de vivre en autarcie, car les zapatistes sont conscients de la nécessité des interdépendances. Il s’agit de conquérir sa propre liberté. La tierra es de quién la trabaja. La terre est à qui la travaille, ce premier mot d’ordre du zapatisme historique. Terre et liberté. Je comprends comment dans leur quotidien ils et elles ont conquis leur autonomie : à la force du poignet. Je comprends que l’autonomie n’est pas une façon de manier des concepts, c’est une culture, dans le sens profond que nous avons déjà évoqué, celui de l’effort pour cultiver la vie.


Je me demandais si la liberté anticapitaliste selon les zapatistes permettait vraiment une émancipation des femmes ou si, au contraire, elle passait par une sorte de régression, se construisant encore une fois au prix de l’exploitation et de la domination de genre. Le capitalisme, sans le vouloir ou en le voulant, a pu participer d’une certaine manière à l’émancipation : dans sa nécessité de disposer de la force de travail des femmes, il a créé les conditions pour qu’elles puissent s’éloigner des tâches du foyer et du soin des enfants. Il leur a donné à choisir si elles voulaient être à la maison ou travailler, avoir des enfants ou ne pas en avoir, choisir combien en avoir, les allaiter ou pas, les élever chez soi ou les envoyer à l’école. Les avancées techniques et sociales ont permis ces libertés : la pilule, le droit à l’avortement sans risque, la planification familiale, les garderies, le lait en poudre. Tout ça, répondent les marxistes, pour qu’elles puissent remplir les tâches subalternes et moins bien payées que les hommes, dans des entreprises qui détruisent l’environnement et épuisent les corps jusqu’à la mort. Le problème consiste donc à trouver la manière de rejeter le capitalisme néolibéral avec sa charge de violence, ses logiques de domination et de destruction sans avoir à retourner aux conditions d’esclavage du passé. Chacun depuis sa tranchée. 


(Certains de mes amis disent que la double culture est une richesse, un plus. Il ne faut pas dire que tu n’es ni d’ici ni de là-bas mais que tu es à la fois d’ici et de là-bas. Avec eux non plus je n’essaie pas de débattre. Ils sont tellement convaincus de ce qu’ils disent. En plus, une de leurs deux cultures est la mexicaine, et donc critiquer serait mal vu de toute façon. Mais je ne suis pas certaine qu’ils aient raison : la double culture n’est pas nécessairement une richesse. Trop de choix tue le choix. La culture, les racines, les traditions, en plus de constituer un ancrage, un lien à la terre, sont des structures de comportement bien utiles quand il s’agit de s’orienter dans la vie, de prendre une décision. C’est ainsi parce que c’est ainsi, ça l’a toujours été, et il faut suivre la route déjà tracée. Mais si on a toujours deux options possibles, c’est comme n’en avoir aucune. Et si l’identité est une perception qui nous appartient en propre, qui existe dans l’intimité de soi à soi, ce sont aussi les autres qui la définissent. Si ma fille dit qu’elle est mexicaine, ce n’est pas suffisant, cela n’est valable que si le cercle de ceux qui partagent cette identité valident ce qu’elle dit, s’ils y croient. En France elle essaiera de dire qu’elle est française et on se moquera d’elle, de son accent du Michoacán. En réalité la seule chose qu’elle puisse faire c’est dire qu’elle est française au Mexique et mexicaine en France, et c’est ce qui semble le plus logique aux gens. C’est-à-dire : pour valider son identité, elle devra se dire étrangère dans les deux endroits. Et c’est bien, ça n’est pas grave. Moi aussi je suis issue de l’immigration, d’une famille sans terre ni maison qui a toujours changé de lieu selon les opportunités de travail, les rêves, le sens du vent, et j’ai hérité de cette sensation de n’être de nulle part, une sensation avec laquelle il m’a fallu apprendre à vivre et que ma fille devra apprendre à dompter elle aussi. Mais un plus, non, ce n’est pas un plus, c’est un moins. Un moins qui parfois te pèse, parfois te rend plus libre.)


(Je traduis ceci de l’espagnol. J’ai écrit ce livre en espagnol avant qu’il n’existe en français. Ça semble snob de dire ça, comme si ça allait de soi, naviguer d’une langue à l’autre comme les bourgeois universels qui étudient des langues depuis l’enfance et dont l’un des privilèges est de pouvoir passer d’un univers à l’autre avec désinvolture, naturellement, sans trop souffrir ni faire souffrir. Ce n’est pas mon cas. J’ai souffert pour apprendre, me costó, ça m’a coûté. J’ai peiné et travaillé et perdu un peu mon âme dans cette affaire. Me costó un huevo, ça m’a beaucoup coûté, ou littéralement ça m’a coûté un œuf (une couille). J’attendais beaucoup de cette transformation. J’attendais une métamorphose qui suivrait ma conversion en une autre langue. On peut dire qu’elle a eu lieu, mais pas comme je l’attendais, pas aux endroits où je l’attendais. Ce je qui parle ici c’est un je qui n’existerait pas s’il n’avait d’abord été conçu dans une langue étrangère. J’essaie aujourd’hui de le ramener au pays natal, et il résiste, car il n’est plus le même et c’est la terre d’origine qui lui est aujourd’hui devenue un peu inconnue.)

 

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