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samedi 18 octobre 2025

[Diop, David] Où s'adosse le ciel

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Où s'adosse le ciel

Auteur : David DIOP

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 368

Accès au livre : ISBN 9782260057307  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

À la fin du XIXe siècle, Bilal Seck achève un pèlerinage à La Mecque et s'apprête à rentrer à Saint-Louis du Sénégal. Une épidémie de choléra décime alors la région, mais Bilal en réchappe, sous le regard incrédule d'un médecin français qui cherche à percer les secrets de son immunité. En pure perte. Déjà, Bilal est ailleurs, porté par une autre histoire, celle qu'il ne cesse de psalmodier, un mythe immense, demeuré intact en lui, transmis par la grande chaîne de la parole qui le relie à ses ancêtres. Une odyssée qui fut celle du peuple égyptien, alors sous le joug des Ptolémées, conduite par Ounifer, grand prêtre d'Osiris qui caressait le rêve de rendre leur liberté aux siens, les menant vers l'ouest à travers les déserts, jusqu'à une terre promise, un bel horizon, là où s'adosse le ciel...
Ce chemin, Bilal l'emprunte à son tour, vers son pays natal, en passant par Djenné, la cité rouge, où vint buter un temps le voyage d'Ounifer et de son peuple.

De l'Égypte ancienne au Sénégal, David Diop signe un roman magistral sur un homme parti à la reconquête de ses origines et des sources immémoriales de sa parole.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1966, David Diop est l'auteur de trois romans, dont deux publiés aux éditions du Seuil : Frère d'âme (prix Goncourt des lycéens 2018, International Booker Prize 2021) et La Porte du voyage sans retour (finaliste du National Book Award 2023).

 

 

Avis :

David Diop fait résonner à travers les âges les voix entremêlées de Bilal Seck, griot sénégalais du XIXᵉ siècle, et de Sekhsekh, scribe déchu de l’Égypte ptolémaïque, deux âmes en quête de sens dont les mémoires portées par le vent des siècles et le murmure des silences oubliés s’unissent dans une traversée poétique du temps.

Bilal marche dans un pays ravagé par le choléra, mais ce qu’il porte en lui dépasse la douleur du présent, car il avance avec le poids d’une parole ancienne, une mémoire noire transmise de bouche en bouche, de cœur en cœur, jusqu’à lui, soixante-douzième passeur. Sekhsekh, lui, s’efface dans les intrigues du palais, les amours contrariées et les jeux de pouvoir. A mesure que leurs récits se croisent et se répondent, leurs visages se confondent et la parole, cousant ensemble les paysages, se fait fil d'or reliant les mondes.

Traversée géographique et spirituelle, ce roman remonte vers les sources d’une grandeur enfouie, vers une civilisation noire effacée des livres mais vivante dans les chants et les gestes. Porté dans la recherche de ses origines par le désir de réhabiliter une parole jugée impure et de redonner souffle à une dignité bafouée, Bilal se fait scribe de lui-même, témoin d’un héritage que l’Histoire a voulu taire. 

Matrice blessée et mémoire vive traversant l’œuvre de David Diop comme une terre de fracture, l'Afrique est ici le socle d’un savoir à reconquérir, d’une spiritualité à réinventer. Le roman fait vibrer ses personnages, corps et âme, dans une tension féconde entre héritage et invention, où chaque mot relie ce qui fut tu à ce qui peut encore être transmis. 

Dense et incantatoire, l’écriture bat au rythme du conte, mêlant souffle romanesque et tradition orale pour interroger la puissance des mots à traverser les siècles. Ce récit du passage invite à tendre l’oreille vers ce qui, nulle part consigné, n’en palpite pas moins dans les silences de la mémoire. Dans cette écoute, quelque chose s’adosse, non pas au ciel, mais à la parole qui le cherche. (4/5)

 

 

Citations :

Si les gens ordinaires en venaient à connaître les arcanes du pouvoir, ils perdraient bientôt leurs illusions de justice. Ils découvriraient leur véritable état de bêtes de somme manipulées par les puissants. Ils cesseraient d’obéir, et sans obéissance machinale, il n’y a pas de société qui tienne. 

Où que l’on se trouve dans le monde, l’or fait des miracles, arase les montagnes, érige des palais et lève des armées. 

La peur de se faire voler un trésor n’est jamais aussi grande que lorsque la certitude d’en posséder un se double de la crainte de ne pas le mériter. 

Ce fut pour lui l’occasion de découvrir la grande capacité des pauvres à devenir invisibles. Présents, on les ignore, absents, on pense qu’ils sont toujours là. 

L’essentiel était que les subalternes acceptent l’inégalité sans réfléchir et la trouvent si naturelle qu’ils rêvent d’en bénéficier eux-mêmes plutôt que de l’abolir.

Les prières ne font pas de miracles quand ceux qui les adressent aux dieux ne croient pas qu’elles puissent être exaucées.

Les trésors des dieux sont les hommes.

Il fallait continuer d’espérer, car exister c’est insister.

 

Du même auteur sur ce blog :


 

 


 

jeudi 7 juillet 2022

[Bâ, Mariama] Une si longue lettre

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une si longue lettre

Auteur : Mariama BA

Parution : 1979 et 2001
                  (Nouvelles éditions africaines,
                   Le Serpent à plumes)               

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Une si longue lettre est une oeuvre majeure, pour ce qu'elle dit de la condition des femmes. Au coeur de ce roman, la lettre que l'une d'elle, Ramatoulaye, adresse à sa meilleure amie, pendant la réclusion traditionnelle qui suit son veuvage.
Elle y évoque leurs souvenirs heureux d'étudiantes impatientes de changer le monde, et cet espoir suscité par les Indépendances. Mais elle rappelle aussi les mariages forcés, l'absence de droits des femmes. Et tandis que sa belle-famille vient prestement reprendre les affaires du défunt, Ramatoulaye évoque alors avec douleur le jour où son mari prit une seconde épouse, plus jeune, ruinant vingt-cinq années de vie commune et d'amour.
La Sénégalaise Mariama Bâ est la première romancière africaine à décrire avec une telle lumière la place faite aux femmes dans sa société.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Parmi les pionnières de la littérature sénégalaise, Mariama Bâ (1929-1981) est connue pour sa critique, au travers de ses livres, des inégalités entre hommes et femmes dans la tradition africaine. Entrée dans l'enseignement en 1947, elle eut 9 enfants de trois maris, dont le député Obéye Diop dont il divorça. Elle s'engagea dans diverses associations féminines, prônant l'éducation et les droits des femmes. Son premier roman Une si longue lettre, couronné du prix Noma, obtint un grand succès lors de sa parution en 1979. Un cancer l'emporta juste avant la parution de son second ouvrage Un chant écarlate, sur l'échec d'un mariage mixte entre un Sénégalais et une Française.

 

 

Avis :

Confinée pendant la traditionnelle quarantaine imposée par son veuvage, Ramatoulaye adresse une longue lettre à son amie Aïssatou. Elle y fait le bilan de son existence, se remémorant les rêves de sa jeunesse, le bonheur de ses années conjugales, puis la douleur de la solitude quand son mari la délaissa pour prendre une seconde épouse.

Si les confidences que, sur un ton juste et posé, cette femme aligne avec sincérité dans une prise de recul sur sa vie passée, sont devenues un immense classique de la littérature africaine et ont classé Mariama Bâ parmi les écrivains les plus célèbres de son pays, c’est parce qu’elles constituent un manifeste, pionnier lors de sa parution à la fin des années soixante-dix, pour la condition féminine au Sénégal. Au travers de deux amies confrontées malgré leur éducation, leur aisance et leur accès à une activité professionnelle, aux limitations imposées aux femmes dans leur rapport aux hommes, c’est toute la société sénégalaise, avec son système de castes et surtout la pratique de la polygamie, que questionne Mariama Bâ.

Comme son amie avant elle, Ramatoulaye découvre après tout le monde les tortueuses intrigues familiales et le remariage de son mari au bout de vingt-cinq ans de vie commune. Contrairement à Aïssatou qui opte pour le divorce et s’exile, elle prend le parti de plier devant le fait accompli, mais en s’effaçant dans une solitude consacrée à son métier d’enseignante et à ses douze enfants : un choix qui, au-delà d’être humiliant, l'isole péniblement. Comble de ce qui n’est pourtant pas de l’ironie, au décès du mari, des années plus tard, il faudra encore que Ramatoulaye bouscule les traditions pour envisager de recouvrer un droit sur sa propre vie. Car, une fois passé l’obligatoire confinement du veuvage, c’est son beau-frère qui est désormais en droit d’en faire une seconde épouse.

Roman militant, Une si longue lettre s’inscrit avec force dans cet élan, qui, dans les années soixante et soixante-dix, fit s’élever la première  génération de Sénégalaises instruites contre la polygamie. Aujourd’hui, plus d’un tiers des ménages sénégalais se déclarent encore polygames : un chiffre en lente érosion, qui masque toutefois une recrudescence… dans les milieux aisés et intellectuels justement ! Les filles instruites suscitant une certaine méfiance, elles restent plus longtemps célibataires et finissent par accepter d’épouser un homme déjà marié pour entrer dans la norme sociale du mariage et de la famille.

Cette œuvre majeure dans l’histoire du féminisme sénégalais, dont Mariama Bâ est devenue un emblème, se découvre donc avec d’autant plus d’intérêt, que, plus de quarante ans après sa première édition, elle est toujours d’actualité. (4/5)

 

 

Citations :

Ton père, Aïssatou, connaissait l’ensemble des rites qui protègent le travail de l’or, métal des « Djin ». Chaque métier a son code que seuls des initiés possèdent et que l’on se confie de père en fils. Tes grands-frères, dès leur sortie de la case des circoncis, ont pénétré cet univers particulier qui fournit le mil nourricier de la concession.  
Mais tes jeunes frères ? Leurs pas ont été dirigés vers l’école des Blancs.  
L’ascension est laborieuse, sur le rude versant du savoir, à l’école des Blancs.  
Le jardin d’enfants reste un luxe que seuls les nantis offrent à leurs petits. Pourtant, il est nécessaire lui qui aiguise et canalise l’attention et les sens du bambin.  
L’école primaire, si elle prolifère, son accès n’en demeure pas moins difficile. Elle laisse à la rue un nombre impressionnant d’enfants, faute de places.  
Entrer au lycée ne sauve pas l’élève aux prises à cet âge avec l’affermissement de sa personnalité, l’éclatement de sa puberté et la découverte des traquenards qui ont noms : drogue, vagabondage, sensualité.  
L’université aussi a ses rejets exorbitants et désespérés.  
Que feront ceux qui ne réussissent pas ? L’apprentissage du métier traditionnel apparaît dégradant à celui qui a un mince savoir livresque. On rêve d’être commis. On honnit la truelle.  
La cohorte des sans métiers grossit les rangs des délinquants.  
Fallait-il nous réjouir de la désertion des forges, ateliers, cordonneries ? Fallait-il nous en réjouir sans ombrage ? Ne commencions-nous pas à assister à la disparition d’une élite de travailleurs manuels traditionnels ?  
Éternelles interrogations de nos éternels débats. Nous étions tous d’accord qu’il fallait bien des craquements pour asseoir la modernité dans les traditions. Écartelés entre le passé et le présent, nous déplorions les « suintements » qui ne manqueraient pas… Nous dénombrions les pertes possibles. Mais nous sentions que plus rien ne serait comme avant. Nous étions pleins de nostalgie, mais résolument progressistes.
 
 
Allez leur expliquer qu’une femme qui travaille n’en est pas moins responsable de son foyer. Allez leur expliquer que rien ne va si vous ne descendez pas dans l’arène, que vous avez tout à vérifier, souvent tout à reprendre : ménage, cuisine, repassage. Vous avez les enfants à débarbouiller, le mari à soigner. La femme qui travaille a des charges doubles aussi écrasantes les unes que les autres, qu’elle essaie de concilier. Comment les concilier ? Là, réside tout un savoir-faire qui différencie les foyers.  
Certaines de mes belles-sœurs n’enviaient guère ma façon de vivre. Elles me voyaient me démener à la maison, après le dur travail de l’école. Elles appréciaient leur confort, leur tranquillité d’esprit, leurs moments de loisirs et se laissaient entretenir par leurs maris que les charges écrasaient.  
D’autres, limitées dans leurs réflexions, enviaient mon confort et mon pouvoir d’achat. Elles s’extasiaient devant les nombreux « trucs » de ma maison : fourneau à gaz, moulin à légumes, pince à sucre. Elles oubliaient la source de cette aisance : debout la première, couchée la dernière, toujours en train de travailler…
 
 
Chaque métier, intellectuel ou manuel, mérite considération, qu’il requière un pénible effort physique ou de la dextérité, des connaissances étendues ou une patience de fourmi. Le nôtre, comme celui du médecin, n’admet pas l’erreur. On ne badine pas avec la vie, et la vie, c’est à la fois le corps et l’esprit. Déformer une âme est aussi sacrilège qu’un assassinat. Les enseignants – ceux du cours maternel autant que ceux des universités – forment une armée noble aux exploits quotidiens, jamais chantés, jamais décorés. Armée toujours en marche, toujours vigilante. Armée sans tambour, sans uniforme rutilant. Cette armée-là, déjouant pièges et embûches, plante partout le drapeau du savoir et de la vertu.


Alors que la femme puise, dans le cours des ans, la force de s’attacher, malgré le vieillissement de son compagnon, l’homme, lui, rétrécit de plus en plus son champ de tendresse. Son œil égoïste regarde par-dessus l’épaule de sa conjointe. Il compare ce qu’il eut à ce qu’il n’a plus, ce qu’il a à ce qu’il pourrait avoir.


L’amitié a des grandeurs inconnues de l’amour. Elle se fortifie dans les difficultés, alors que les contraintes massacrent l’amour. Elle résiste au temps qui lasse et désunit les couples. Elle a des élévations inconnues de l’amour.


« Dans maints domaines et sans tiraillement, nous bénéficions de l’acquis non négligeable venu d’ailleurs, de concessions arrachées aux leçons de l’Histoire. Nous avons droit, autant que vous, à l’instruction qui peut être poussée jusqu’à la limite de nos possibilités intellectuelles. Nous avons droit au travail impartialement attribué et justement rémunéré. Le droit de vote est une arme sérieuse. Et voilà que l’on a promulgué le Code de la famille, qui restitue, à la plus humble des femmes, sa dignité combien de fois bafouée.
« Mais, Daouda, les restrictions demeurent ; mais Daouda, les vieilles croyances renaissent ; mais Daouda, l’égoïsme émerge, le scepticisme pointe quand il s’agit du domaine politique. Chasse gardée, avec rogne et grogne.
« Presque vingt ans d’indépendance ! À quand la première femme ministre associée aux décisions qui orientent le devenir de notre pays ? Et cependant le militantisme et la capacité des femmes, leur engagement désintéressé ne sont plus à démontrer. La femme a hissé plus d’un homme au pouvoir. »
Daouda m’écoutait. Mais j’avais l’impression que bien plus que mes idées, ma voix le captivait.
Et je poursuivis : « Quand la société éduquée arrivera-t-elle à se déterminer non en fonction du sexe, mais des critères de valeur ? »
 

Naître des mêmes parents ne crée pas des ressemblances, forcément chez les enfants. Leurs caractères et leurs traits physiques peuvent différer. Ils diffèrent souvent d’ailleurs.  « Naître des mêmes parents, c’est comme passer la nuit dans une même chambre. »


 

lundi 13 juin 2022

[Diop, David] La porte du voyage sans retour

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La porte du voyage sans retour

Auteur : David DIOP

Parution : 2021 (Seuil)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« La porte du voyage sans retour » est le surnom donné à l’île de Gorée, d’où sont partis des millions d’Africains au temps de la traite des Noirs. C’est dans ce qui est en 1750 une concession française qu’un jeune homme débarque, venu au Sénégal pour étudier la flore locale. Botaniste, il caresse le rêve d’établir une encyclopédie universelle du vivant, en un siècle où l’heure est aux Lumières. Lorsqu’il a vent de l’histoire d’une jeune Africaine promise à l’esclavage et qui serait parvenue à s’évader, trouvant refuge quelque part aux confins de la terre sénégalaise, son voyage et son destin basculent dans la quête obstinée de cette femme perdue qui a laissé derrière elle mille pistes et autant de légendes.

S’inspirant de la figure de Michel Adanson, naturaliste français (1727-1806), David Diop signe un roman éblouissant, évocation puissante d’un royaume où la parole est reine, odyssée bouleversante de deux êtres qui ne cessent de se rejoindre, de s’aimer et de se perdre, transmission d’un héritage d’un père à sa fille, destinataire ultime des carnets qui relatent ce voyage caché).

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né à Paris en 1966, David Diop a grandi au Sénégal et est maître de conférences à l’Université de Pau. Il signe, avec La Porte du voyage sans retour, son troisième roman, après le succès de Frère d’âme (lauréat du prix Goncourt des lycéens 2018, de l’International Booker Prize 2021 et traduit dans plus d’une trentaine de pays).

 

 

Avis :

Au milieu du XVIIIe siècle, le naturaliste Michel Andanson choisit, pour ses explorations, de se rendre dans une région d’Afrique alors encore très mal connue des Européens : le Sénégal. Il y passa cinq ans, comme modeste commis de la Compagnie des Indes, et en ramena quantité d’observations géographiques et ethnologiques, ainsi que d’importantes collections botaniques et ornithologiques. Ruiné par l’insuccès de ses publications à son retour de voyage, il élabora avec Jussieu une nouvelle méthode de classification des végétaux, et se lança dans un gigantesque projet d’encyclopédie, qui ne fut jamais publiée. Il mourut dans le dénuement, léguant à sa fille Aglaé sa passion pour les plantes et une montagne de manuscrits. Et aussi - mais là c’est l’imagination de David Diop qui prend le relais -, des carnets relatant une version beaucoup plus intime de son expérience sénégalaise.

Ressuscitant le botaniste sous les traits d’un jeune homme ouvert et curieux, que ses explorations amènent à remettre peu à peu en cause les préjugés raciaux de ses semblables, au fur et à mesure qu’il se familiarise avec la langue, les traditions et les croyances, enfin le rapport au monde des Sénégalais, l’auteur nous entraîne dans un fascinant et dépaysant récit d’aventures, bientôt tendu par le mystère d’une disparition et d’une quête. Car, nous voilà bientôt sur les traces d’une jeune Africaine, évadée aux abords de l’île de Gorée, alors que, promise à l’esclavage, elle devait, comme des millions d’autres au temps de la traite des Noirs, y franchir « la porte du voyage sans retour ». Fasciné par la légende qui s’est aussitôt emparée du destin de cette fille devenue héroïne pour les uns, gibier pour les autres, notre narrateur laisse un temps de côté la flore pour s’intéresser à cette Maram, sans se douter que les développements romanesques de cette aventure le marqueront à jamais.

Romanesque, l’histoire de Michel et de Maram l’est absolument. C’est en vérité pour n’en revêtir qu’avec plus de force une dimension résolument symbolique et éminemment poétique. Ce jeune Français, qui, animé par l’esprit des Lumières, s’avère capable de raisonner à contre-courant des préjugés de son époque pour apprendre à connaître et à respecter un autre mode de rapport au monde, et qui, pourtant, échoue, comme Orphée, à sauver Eurydice de la mort et des Enfers, et, de retour en France, s’empresse d’oublier le changement de mentalité entamé lors de son voyage pour épouser à nouveau sans réserve les plus purs principes matérialistes, illustre tristement ce que les liens entre l’Europe et l’Afrique auraient pu devenir, loin de toute relation d’assujettissement, si l’appât du gain avait cessé un temps de les dénaturer.

Finalement rattrapé par l’inanité de ses ambitions et de ses tentatives encyclopédiques de maîtriser le monde, le personnage principal prend conscience, sur le tard, de ses erreurs et de ses ambiguïtés. Trop tard, hélas, pour les victimes de l’esclavage, et pour le mal et la souffrance terriblement infligés. Mais pour mettre en mots, transmettre la mémoire, et, peut-être, espérer, un jour, un avenir plus humain entre Afrique et Occident. (4/5)

 

 

Citations :

Si tu me lis, c’est que je ne me suis pas trompé en pensant que tu attachais de l’importance à nos promenades régulières au Jardin du Roi quand tu étais encore une petite fille. Je me suis rappelé ton premier émerveillement devant cette faculté qu’a la fleur d’hibiscus, quelle que soit sa variété, et Dieu sait qu’elles sont nombreuses, de se fermer et de s’ouvrir en accord avec l’alternance du jour et de la nuit. Peut-être te rappelles-tu que tu m’as demandé si c’était la façon de cette fleur de fermer les yeux, comme nous, la nuit. « Non, t’ai-je répondu pour entretenir ta poésie du monde, elle n’a pas de paupières, elle s’endort les yeux ouverts. » Te souviens-tu que tu as surnommé les hibiscus, depuis ce jour et pendant un certain temps, « les fleurs sans paupières » ?
 

Nous sommes les fruits de notre éducation et, comme tous ceux qui m’avaient décrit l’ordre du monde, j’ai cru de bonne foi que ce qu’ils m’avaient expliqué de la sauvagerie des Nègres était vrai. Pourquoi aurais-je mis en doute la parole de maîtres que je respectais, héritiers eux-mêmes de maîtres qui leur avaient assuré que les Nègres étaient incultes et cruels ?          
La religion catholique, dont j’ai failli devenir un serviteur, enseigne que les Nègres sont naturellement esclaves. Toutefois, si les Nègres sont esclaves, je sais parfaitement qu’ils ne le sont pas par décret divin, mais bien parce qu’il convient de le penser pour continuer de les vendre sans remords.
 

Je suis donc parti au Sénégal à la recherche des plantes, des fleurs, des coquillages et des arbres qu’aucun autre savant européen n’avait décrits jusqu’alors, et j’y ai rencontré des souffrances. Les habitants du Sénégal ne nous sont pas moins inconnus que la nature qui les environne. Pourtant nous croyons les connaître assez pour prétendre qu’ils nous sont naturellement inférieurs. Est-ce parce qu’ils nous ont paru pauvres la première fois que nous les avons rencontrés, il y a bientôt trois siècles de cela ? Est-ce parce qu’ils n’ont pas éprouvé la nécessité comme nous de construire des palais de pierre résistant au flot des générations qui passent ? Pouvons-nous les juger inférieurs parce qu’ils n’ont pas construit des bateaux transatlantiques ? Il se peut que ces raisons expliquent que nous ne les estimions pas nos égaux, mais chacune d’entre elles est fausse.          
Nous ramenons toujours l’inconnu au connu. S’ils n’ont pas bâti des palais en pierre, c’est peut-être parce qu’ils ne les pensaient pas utiles. Avons-nous cherché à savoir s’ils ne disposaient pas d’autres moyens que les nôtres d’attester de la magnificence de leurs anciens rois ? Les palais, les châteaux, les cathédrales dont nous nous glorifions en Europe sont le tribut payé aux riches par des centaines de générations de pauvres gens dont personne ne s’est soucié de conserver les masures.          
Les monuments historiques des Nègres du Sénégal se trouvent dans leurs récits, leurs bons mots, leurs contes, transmis d’une génération à l’autre par leurs historiens-chanteurs, les griots. Les paroles des griots, qui peuvent être aussi ciselées que les plus belles pierres de nos palais, sont leurs monuments d’éternité monarchique.         
Que les Nègres n’aient pas construit de bateaux pour venir nous réduire en esclavage et s’approprier nos terres d’Europe ne me paraît pas non plus être une preuve de leur infériorité, mais de leur sagesse. Comment se vanter d’avoir conçu ces bateaux qui les transportent par millions aux Amériques au nom de notre goût insatiable pour le sucre ? Les Nègres ne prennent pas la cupidité pour une vertu, comme nous le faisons sans même y penser, tant nous trouvons nos agissements naturels. Ils ne pensent pas non plus, comme nous y a engagés Descartes, que nous devrions nous rendre comme maîtres et possesseurs de toute la nature.        
 
 
J’ai pris conscience de nos différentes visions du monde, sans pour autant y trouver matière à les mépriser. S’il avait voulu se donner la peine de connaître véritablement les Africains, plus d’un voyageur européen en Afrique aurait dû faire comme moi. J’ai tout simplement appris une de leurs langues. Et dès que j’ai su assez le wolof pour le comprendre sans hésitation, j’ai eu le sentiment de découvrir peu à peu un paysage magnifique qui, grossièrement reproduit par le mauvais peintre d’un décor de théâtre, aurait été habilement substitué à l’original.          
La langue wolof, parlée par les Nègres du Sénégal, vaut bien la nôtre. Ils y entassent tous les trésors de leur humanité : leur croyance dans l’hospitalité, la fraternité, leurs poésies, leur histoire, leur connaissance des plantes, leurs proverbes et leur philosophie du monde. Leur langue est la clef qui m’a permis de comprendre que les Nègres ont cultivé d’autres richesses que celles que nous poursuivons juchés sur nos bateaux. Ces richesses sont immatérielles. Mais en écrivant cela, je ne veux pas dire que les Nègres du Sénégal sont autrement faits que l’ensemble de l’humanité. Ils ne sont pas moins hommes que nous. Comme tous les êtres humains, leurs cœurs et leurs esprits peuvent être assoiffés de gloire et de richesse. Chez eux aussi existent des êtres cupides prêts à s’enrichir au détriment des autres, à piller, à massacrer pour de l’or. Je pense à leurs rois qui, comme les nôtres, jusqu’à notre empereur Napoléon Premier, n’hésitent pas à favoriser l’esclavage pour gagner en pouvoir ou s’y maintenir.


Quand un enfant naît d’une reine, on ne peut avoir qu’une seule certitude : c’est qu’au moins une moitié de sang royal coule dans ses veines. On reconnaît toujours les taches de sa mère sur un bébé panthère, rarement celles de son père.


J’ai alors pensé, en contemplant ce ciel d’Afrique, que nous n’étions rien, ou si peu de chose, dans l’Univers. Il faut que nous soyons un peu désespérés par sa profondeur insondable pour nous imaginer que la moindre de nos petites actions, bonne ou mauvaise, est soupesée par un Dieu vengeur. (…)
Sous les étoiles du village de Sor, à l’écoute de l’histoire de la disparition mystérieuse de Maram racontée par son oncle Baba Seck, j’ai eu l’intuition soudaine que je n’aurais jamais assez de toute ma vie pour comprendre le millionième des mystères de notre Terre. Mais, loin de m’affliger, l’idée que je n’étais pas plus considérable qu’un grain de sable dans le désert ou qu’une goutte d’eau dans l’océan m’exalta. Mon esprit avait le pouvoir de situer ma place, si infime soit-elle, dans ces immensités. La conscience de mes limites m’ouvrait l’infini. J’étais une poussière pensante capable d’intuitions sans bornes, aux dimensions de l’Univers.


Le temps pressait. Dès le point du jour la chaleur monterait dans des proportions extraordinaires, redoutées par les Nègres eux-mêmes. Il s’agissait d’avoir à tout prix atteint le village de Lompoul avant l’heure où, comme le disait Ndiak, « le soleil mange les ombres », c’est-à-dire se trouve à l’aplomb de toute existence et la brûle sans pitié.          
– À l’origine nous étions blancs, ajouta Ndiak. C’est à cause de ce soleil à la verticale du monde que nous sommes devenus noirs. Un jour d’extrême canicule, l’ombre chassée par le soleil s’est précipitée sur nos peaux, c’était son seul refuge. 
 
 
J’étais encore jeune et, alors que je ne me gênais presque jamais pour dire ce que je pensais, je me suis retenu avec peine de rétorquer à Ndiak que cette imagination du pouvoir des hommes sur de prétendues forces occultes n’était qu’une grossière superstition. Mais, à présent que je suis devenu vieux, je vois dans ces croyances un des merveilleux subterfuges trouvés par certaines nations du monde pour limiter le pillage de la nature par les hommes. Malgré mon cartésianisme, ma foi dans la toute-puissance de la raison, telle que les philosophes dont j’ai partagé les idéaux l’ont célébrée, il me plaît d’imaginer que des femmes et des hommes sur cette terre sachent parler aux arbres et leur demandent pardon avant de les abattre. Les arbres sont bien vivants, comme nous, et s’il est vrai que nous devions nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature, nous devrions avoir des scrupules à l’exploiter sans égards pour elle. Je ne trouve donc plus absurde, aujourd’hui que j’ai une plus grande expérience de la vie, et alors même que je suis sur le point de la quitter, que des hommes d’une race différente de la mienne aient une représentation du monde tendant à manifester du respect pour la vie des arbres.


Je ne croyais pas ces mômeries. Mais elles me révélaient que partout où les hommes entendent conserver le pouvoir, ils trouvent toujours des stratagèmes pour inspirer une crainte sacrée à leurs inférieurs. Associée à leur suprématie, la terreur qu’ils inspirent est proportionnelle à leur peur de perdre leur domination. Plus celle-ci est grande, plus celle-là est terrible.


Adanson, il ne faut jamais laisser la route qui te semble la plus praticable guider tes pas ! Les pièges les plus réussis sont ceux dans lesquels on se jette soi-même de gaieté de cœur tout juste parce qu’on s’est abandonné au confort du chemin qui y conduit.


D’une certaine façon, sa vision du monde avait déteint sur la mienne. C’est en présentant mon nom de famille sous un jour guerrier que je me suis rendu compte à quel point l’opinion que nous avons de nous-même tient aux contrées et aux personnes face auxquelles nous nous trouvons. J’ai découvert ainsi, en racontant ma généalogie à Ndiak, que, lorsqu’on apprend une langue étrangère, on s’imprègne dans le même élan d’une autre conception de la vie qui vaut bien la nôtre.


Il est vrai aussi que Maram ne m’a pas précisément raconté son histoire comme je te la donne à lire. Mais plus j’écris, plus je deviens écrivain. S’il m’arrive d’imaginer ce qui lui est arrivé quand j’ai oublié ce qu’elle m’a dit précisément, ce n’est pas pour autant un mensonge. Car il me semble juste de penser désormais que seule la fiction, le roman d’une vie, peut donner un véritable aperçu de sa réalité profonde, de sa complexité, éclairant ses opacités, en grande partie indiscernables par la personne même qui l’a vécue.


Malgré tous les subterfuges que j’avais inventés pour l’oblitérer, la souffrance éprouvée sur le ponton de Gorée, après notre brève échappée au-delà de la porte du voyage sans retour, Maram et moi, me revenait intacte. Je compris alors que la peinture et la musique ont le pouvoir de nous révéler à nous-même notre humanité secrète. Grâce à l’art, nous arrivons parfois à entrouvrir une porte dérobée donnant sur la part la plus obscure de notre être, aussi noire que le fond d’un cachot. Et, une fois cette porte grande ouverte, les recoins de notre âme sont si bien éclairés par la lumière qu’elle laisse passer, qu’aucun mensonge sur nous-même ne trouve plus la moindre parcelle d’ombre où se réfugier, comme lorsque brille un soleil d’Afrique à son zénith. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 27 décembre 2021

[Sarr, Mohamed Mbougar] La plus secrète mémoire des hommes

 



 

Au-delà du coup de coeur
💓💓💓

 

Titre : La plus secrète mémoire
           des hommes

Auteur : Mohamed Mbougar SARR

Parution : 2021 (Philippe Rey / Jimsaan)

Pages : 448

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

En 2018, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais, découvre à Paris un livre mythique, paru en 1938 : Le labyrinthe de l’inhumain. On a perdu la trace de son auteur, qualifié en son temps de « Rimbaud nègre », depuis le scandale que déclencha la parution de son texte. Diégane s’engage alors, fasciné, sur la piste du mystérieux T.C. Elimane, se confrontant aux grandes tragédies que sont le colonialisme ou la Shoah. Du Sénégal à la France en passant par l’Argentine, quelle vérité l’attend au centre de ce labyrinthe ? 

Sans jamais perdre le fil de cette quête qui l’accapare, Diégane, à Paris, fréquente un groupe de jeunes auteurs africains : tous s’observent, discutent, boivent, font beaucoup l’amour, et s’interrogent sur la nécessité de la création à partir de l’exil. Il va surtout s’attacher à deux femmes : la sulfureuse Siga, détentrice de secrets, et la fugace photojournaliste Aïda… 

D’une perpétuelle inventivité, La plus secrète mémoire des hommes est un roman étourdissant, dominé par l’exigence du choix entre l’écriture et la vie, ou encore par le désir de dépasser la question du face-à-face entre Afrique et Occident. Il est surtout un chant d’amour à la littérature et à son pouvoir intemporel.

Prix Goncourt 2021

Prix Transfuge du meilleur roman de langue française 2021

Prix Hennessy du livre 2021

Prix FETKANN ! Maryse Condé 2021, Mention Spéciale du Jury

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mohamed Mbougar Sarr, né en 1990 au Sénégal, vit en France et a publié trois romans : Terre ceinte (Présence africaine, 2015, prix Ahmadou-Kourouma et Grand Prix du roman métis), Silence du chœur (Présence africaine, 2017, prix Littérature-Monde – Étonnants Voyageurs 2018), et De purs hommes (Philippe Rey/Jimsaan, 2018).

 

 

Avis :

Le jeune écrivain sénégalais Diégane Latyr Faye vit désormais à Paris. Il y découvre un roman oublié, Le labyrinthe de l’inhumain, qui fit brièvement sensation et scandale à sa parution en 1938, et dont on n’entendit plus jamais parler de l’auteur par la suite. Fasciné, Diégane se lance sur les traces de ce mystérieux T.C. Elimane, qualifié de « Rimbaud nègre ». Tandis que sa quête le ramène au Sénégal en passant par l’Argentine, il fréquente avec assiduité un cercle de jeunes auteurs africains, qui interrogent la création littéraire et la place de la littérature africaine.

A force de s’interroger sur ce qu’est un grand livre, il se pourrait bien que Mohamed Mbougar Sarr en ait écrit un. Car La plus secrète mémoire des hommes impressionne à plus d’un titre. Au travers d’une quête vertigineuse qui tient le lecteur en haleine, se déploient une réflexion dont l’intelligence n’a d’égale que l’humour, et une œuvre dont l’inventivité rivalise avec la beauté de son écriture. Auteurs, critiques, lecteurs… Tous les acteurs tournant de près ou de loin autour des livres se retrouvent au coeur de cette histoire subtilement enroulée autour d’une interrogation existentielle : vivre ou écrire, écrire ou ne pas écrire, en somme être ou ne pas être. Et si, face à « l’incontinence littéraire » qui voit paraître le meilleur comme le pire, l’on peut se poser la question de la valeur de l’oeuvre et de la véritable ambition de l’écriture, l’auteur interpelle aussi plus spécifiquement quant à l’espace dévolu à la littérature africaine, et quant aux difficultés de cette dernière à s’imposer sans se plier forcément aux critères d’appréciation et à la vision du monde tels qu’ils prévalent en Occident.

Tout en multipliant les rappels historiques du déséquilibre de la relation franco-africaine hérité de la colonisation, dans des passages parfois émouvants lorsqu’ils évoquent par exemple les tirailleurs sénégalais engagés aux côtés de la France, le récit incarne littéralement l’aliénation africaine dans le personnage d’Elimane. Cet auteur prodige, encensé, puis anéanti par la critique occidentale, symbolise le drame d’intellectuels africains peinant à s'imposer sans renoncer à s’affranchir des canons de la pensée et de l’écriture occidentales. Il est clairement inspiré de l’écrivain malien Yambo Ouologem, premier Africain à recevoir le prix Renaudot en 1968 pour son livre Le Devoir de violence. Cet auteur, dont la vision des rapports de l’Afrique et de l’Occident divergeait du mythe en cours à l’époque, souleva une telle polémique qu’il finit par se retirer dans la discrétion et l’oubli.

Alter ego de Diégane, l'auteur nous entraîne avec une aisance et une décontraction pleines d'humour dans un récit brillant à tout point de vue. La profondeur et l’élégance de la réflexion de cet amoureux des belles lettres, conjuguées à la virtuosité de sa construction romanesque et à la somptuosité de son écriture, m’ont séduite au-delà du coup de coeur. (6/5)

 

 

Citations : 

Mon cursus universitaire en France me mena vers une thèse de littérature que je vécus assez vite comme un exil de l’éden de l’écrivain. Je devins un doctorant fainéant, bientôt détourné de la noble voie académique par ce qui n’était plus une tentation passagère mais un désir aussi prétentieux que certain : devenir romancier. On m’avertissait : peut-être ne réussiras-tu jamais en littérature ; peut-être finiras-tu aigri ! déçu ! marginalisé ! raté ! Oui, possible, disais-je. L’increvable « on » insistait : tu pourrais finir suicidé ! Oui, peut-être ; mais la vie, rajoutais-je, n’est rien d’autre que le trait d’union du mot peut-être. Je tente de marcher sur ce mince tiret. Tant pis s’il cède sous mon poids : je verrai alors ce qui vit ou est crevé en dessous. Et puis je suggérais à « on » d’aller se faire mettre. Je lui disais : en littérature on ne réussit jamais, alors prends le train de la réussite et plante-le-toi où tu pourras.

– Je parie que tu es écrivain. Ou apprenti écrivain. Ne t’étonne pas : j’ai appris à reconnaître les gens de ton espèce au premier coup d’œil. Ils regardent les choses comme s’il y avait derrière chacune d’elles un profond secret. Ils voient un sexe de femme et le contemplent comme s’il renfermait la clef de leur mystère. Ils esthétisent. Mais une chatte n’est qu’une chatte. Il n’y a pas à baver votre lyrisme ou votre mystique en y noyant vos yeux. On ne peut pas vivre l’instant et l’écrire en même temps.
– Bien sûr que si. On peut. C’est ça, vivre en écrivain. Faire de tout moment de la vie un moment d’écriture. Tout voir avec les yeux d’un écrivain et…
– Voilà ton erreur. Voilà l’erreur de tous les types comme toi. Vous croyez que la littérature corrige la vie. Ou la complète. Ou la remplace. C’est faux. Les écrivains, et j’en ai connu beaucoup, ont toujours été parmi les plus médiocres amants qu’il m’ait été donné de rencontrer. Tu sais pourquoi ? Quand ils font l’amour, ils pensent déjà à la scène que cette expérience deviendra. Chacune de leurs caresses est gâchée par ce que leur imagination en fait ou en fera, chacun de leurs coups de reins, affaibli par une phrase. Lorsque je leur parle pendant l’amour, j’entends presque leurs « murmura-t-elle ». Ils vivent dans des chapitres. Un tiret de dialogue précède leurs paroles. Als het erop aan komt – c’est du néerlandais, ça veut dire « en fin de compte » –, les écrivains comme toi sont pris dans leurs fictions. Vous êtes des narrateurs permanents. C’est la vie qui compte. L’œuvre ne vient qu’après. Les deux ne se confondent pas. Jamais.

Le hasard n’est qu’un destin qu’on ignore, un destin écrit à l’encre invisible.

Les grandes œuvres appauvrissent et doivent toujours appauvrir. Elles ôtent de nous le superflu. De leur lecture, on sort toujours dénué : enrichi, mais enrichi par soustraction.

J’ai alors relu le livre jusqu’à l’épuisement. Lui me toise, inépuisable, et brille comme un crâne dans la nuit d’un cimetière. Le Labyrinthe de l’inhumain se referme en ouvrant la promesse d’une suite, une suite que je ne lirai peut-être jamais.
Il me suffirait de rappeler Siga D. pour avoir le fin mot de l’histoire. Je ne céderai pas à cette facilité tout de suite. Le livre se dévoilera lui-même. Je revois le regard triste de l’Araignée-mère lorsqu’elle me l’a donné. Je réentends ses mots : Je t’envie, mais je te plains aussi. Je t’envie signifie : tu vas descendre un escalier dont les marches s’enfoncent dans les régions les plus profondes de ton humanité. Je te plains signifie : à proximité du secret, l’escalier se perdra dans l’ombre et tu seras seul, privé du désir de remonter car il t’aura été montré la vanité de la surface, et incapable de descendre car la nuit aura enseveli les marches vers la révélation.

Je vais te donner un conseil : n’essaie jamais de dire de quoi parle un grand livre. Ou, si tu le fais, voici la seule réponse possible : rien. Un grand livre ne parle jamais que de rien, et pourtant, tout y est. Ne retombe plus jamais dans le piège de vouloir dire de quoi parle un livre dont tu sens qu’il est grand. Ce piège est celui que l’opinion te tend. Les gens veulent qu’un livre parle nécessairement de quelque chose. La vérité, Diégane, c’est que seul un livre médiocre ou mauvais ou banal parle de quelque chose. Un grand livre n’a pas de sujet et ne parle de rien, il cherche seulement à dire ou découvrir quelque chose, mais ce seulement est déjà tout, et ce quelque chose aussi est déjà tout.

Je me rappelle l’avoir suspecté, voire détesté au début, lorsqu’en aérolithe brut il avait fait irruption dans le milieu des lettres, collectionnant prix, admiration et lauriers avec un détachement dont je ne savais s’il confinait à l’humilité ou à l’arrogance. Ce Musimbwa, disais-je, n’est qu’une mode, et à force d’être dans l’air du temps il finira enrhumé, comme tant d’autres que l’époque avait fini par moucher après l’encensement sacramentel. Je n’avais évidemment pas encore lu une seule phrase de lui à ce moment-là. Il m’avait suffi de le faire pour passer de la jalousie à l’envie, puis de l’envie à l’admiration, et l’admiration muait parfois en désespoir absolu devant la certitude que je n’aurais jamais son talent.

Nous nous rencontrâmes et notre amitié commença ainsi : dans la forge des lectures communes, des rejets partagés, des désaccords mineurs, de l’affinité des passions, de la saine émulation, de la rivalité amicale et nécessaire et virile et parfois orageuse, de la proximité des âges, des déambulations infinies parmi l’hétéroclite et surprenant cortège de la nuit. Mais, par-dessus tout, ce qui m’avait lié à lui était la même foi désespérée qu’on plaçait dans l’entéléchie de la vie qu’incarnait pour nous la littérature. Nous ne pensions pas du tout qu’elle sauverait le monde ; nous pensions en revanche qu’elle était le seul moyen de ne pas s’en sauver.

Mais pourquoi continuer, tenter d’écrire après des millénaires de livres comme Le Labyrinthe de l’inhumain, qui donnaient l’impression que plus rien n’était à ajouter ? Nous n’écrivions ni pour le romantisme de la vie d’écrivain – il s’est caricaturé –, ni pour l’argent – ce serait suicidaire –, ni pour la gloire – valeur démodée, à laquelle l’époque préfère la célébrité –, ni pour le futur – il n’avait rien demandé –, ni pour transformer le monde – ce n’est pas le monde qu’il faut transformer –, ni pour changer la vie – elle ne change jamais –, pas pour l’engagement – laissons ça aux écrivains héroïques –, non plus que nous ne célébrions l’art gratuit – qui est une illusion puisque l’art se paie toujours. Alors pour quelle raison ? On ne savait pas ; et là était peut-être notre réponse : nous écrivions parce que nous ne savions rien, nous écrivions pour dire que nous ne savions plus ce qu’il fallait faire au monde, sinon écrire, sans espoir mais sans résignation facile, avec obstination et épuisement et joie, dans le seul but de finir le mieux possible, c’est-à-dire les yeux ouverts : tout voir, ne rien rater, ne pas ciller, ne pas s’abriter sous les paupières, courir le risque d’avoir les yeux crevés à force de tout vouloir voir, pas comme voit un témoin ou un prophète, non, mais comme désire voir une sentinelle, la sentinelle seule et tremblante d’une cité misérable et perdue, qui scrute pourtant l’ombre d’où jaillira l’éclair de sa mort et la fin de sa cité.

Alors que le dernier roman de Salifu recevait l’habituel et hypocrite concert d’éloges de ceux qui n’avaient plus besoin de lire un auteur installé pour le célébrer, Sanza publia une rugueuse critique. Pavé dans le marigot. Tout le monde en prit pour son grade : le pauvre Salifu et son Noir d’ébène, bien sûr, mais aussi les journalistes et les critiques, qui n’évaluaient plus les livres mais les recensaient, entérinant l’idée que tous les livres se valent, que la subjectivité du goût constitue l’unique critère de distinction et qu’il n’y a pas de mauvais livres, seulement des livres qu’on n’a pas aimés ; et les écrivains, qui avaient banni de leur travail toute exigence de langue ou de création, se contentant de produire de plates copies du réel qui ne demandaient aucun effort poussé à l’abstraction omnipotente et tyrannique qui s’appelait le « Lecteur » ; et la masse des lecteurs, qui cherchaient dans les livres un plaisir facile, divertissant, cousu d’émotions simples moulées dans des phrases simplifiées – celles, disait Sanza, qui excédaient rarement neuf mots, ne s’écrivaient toujours qu’au présent de l’indicatif et bannissaient toute subordonnée ; et les éditeurs, valets du marché, occupés à susciter et vendre des produits formatés plutôt que d’encourager la singularité littéraire.

Dans le groupe, il y avait aussi Eva (ou Awa) Touré, une influenceuse franco-guinéenne au sujet de laquelle il y a à la fois beaucoup et peu à dire. Eva Touré milite pour toutes les bonnes causes morales du temps, en plus d’être entrepreneure, coach en self-empowerment, mannequin de la diversité, exemple galactique. Évidemment, comme c’était à craindre, et puisque l’incontinence littéraire est une des maladies les plus répandues de l’époque, elle n’a pu se retenir d’écrire. Ainsi surgit des ténèbres L’amour est une fève de cacao, que je tiens pour une négation méthodique de l’idée même de littérature. C’était un roman hypnotique et nul. Il marcha du feu de Dieu. Il faut dire qu’avec ses deux cent mille abonnés sur Instagram, Eva Touré disposait d’un public fidèle, pour qui tout ce qui émanait d’elle était une onction divine. Ce lectorat étendu et fanatique, prêt à mourir pour elle, faisait reculer les plus valeureux critiques. Même Sanza, pour ne pas essuyer dans les réseaux sociaux les cyclones de merde que les disciples de la déesse déchaînaient contre tout hérétique qui relativisait son œuvre, avait renoncé à publier le compte rendu qu’il avait fait de L’amour est une fève de cacao.

C’est vrai, Faye, c’est vrai : passer nos soirées à parler de livres, à discuter du milieu littéraire et de sa petite comédie humaine, peut paraître suspect, malsain, ennuyeux, voire triste. Mais si les écrivains ne parlent pas de littérature, je veux dire, s’ils n’en parlent pas de l’intérieur, en praticiens, en hantés et en habités, en amoureux, en fous, en folles furieuses, ceux et celles pour qui elle signifie l’essentiel, même si l’essentiel se déguise parfois en anecdote ou en futilité, qui le fera ? C’est peut-être une idée insupportable, dégueulasse et bourgeoise, mais il faut l’accepter. C’est ça notre vie : essayer de faire de la littérature, oui, mais aussi en parler, car en parler est aussi la maintenir en vie, et tant qu’elle sera en vie, la nôtre, même inutile, même tragiquement comique et insignifiante, ne sera pas tout à fait perdue. Il faut faire comme si la littérature était la chose la plus importante sur terre ; il se pourrait parfois, rarement mais tout de même, que ce soit le cas et que certains doivent en attester. Nous sommes ces témoins, Faye.

J’ai atteint le stade terminal de l’immigration : je ne crois plus simplement à la possibilité du retour : je me suis convaincu de son imminence et persuadé de regagner le temps passé loin des miens. Ces tragiques espérances me font vivre autant qu’elles me tuent : j’affecte de croire que je rentrerai bientôt chez moi, que tout y sera inchangé et que je pourrai rattraper. Le retour qu’on rêve est un roman parfait – un mauvais roman donc.
Quelque chose se meurt. Le monde que j’ai quitté a disparu dès que je lui ai tourné le dos. J’ai cru, l’habitant et y ayant enterré, comme un trésor, mon enfance, qu’il était devenu indestructible par la seule grâce de ce don. J’ai cru à sa loyauté éternelle pour mon existence passée. Rien n’était plus chimérique : le monde jadis aimé n’a pas signé de pacte de fidélité. Sitôt m’en étais-je absenté qu’il s’éloignait déjà dans le tunnel du temps. Je regarde sa ruine : ce qui m’attriste dans ces moments-là n’est pas le fait que ce monde ait été détruit : ce monde était vivant, c’est-à-dire mortel ; ce qui me chagrine, c’est qu’il ait été détruit si facilement quand je pensais lui avoir donné les ressources pour tenir.

À certains qui sont partis, il faut souhaiter qu’ils ne rentrent jamais, bien que ce soit leur plus profond désir : ils en mourraient de chagrin. Mes parents me manquaient mais je craignais de les appeler ; le temps passait ; et, autant j’étais triste de ne pas les entendre me raconter ce qui arrivait dans leur vie, autant m’effrayait l’idée qu’ils me le disent, car je savais au fond ce qui arrivait vraiment dans leur vie. C’était ce qui arrivait dans toute vie : ils se rapprochaient de la mort. Je ne les appelais pas et j’en souffrais ; je les appelais et j’en souffrais aussi, peut-être même davantage.

On s’offrit d’abord aux secousses galvaniques de la nuit à peine nubile, verte comme une jeune mangue. Puis tout s’adoucit ; la lune mûrit, prête à tomber du ciel. Nous pendions aux bras d’heures cotonneuses, vestibules de somptueux rêves qu’on ne faisait qu’à condition de rester éveillés.

J’étais peut-être un masochiste de l’amour, un de plus. Je pratiquais sur le court des sentiments une partie de tennis avec un partenaire invisible. J’envoyais mes « je t’aime » par-dessus le filet. Ils disparaissaient dans la nuit de l’autre bord ; j’ignorais s’ils me seraient renvoyés – et c’était précisément du supplice de ce doute que je tirais un obscur plaisir. Car incertitude ne signifiait pas désespoir ; et du silence d’Aïda, comme du chaos primitif, pouvait jaillir en quelques mots la lumière de la vie. J’avais assez de balles. Je resservais. J’étais prêt à un match marathon.

Elimane a été une sorte de premier homme qui, banni du paradis, n’a pu trouver refuge qu’en ce même paradis, mais en sa face cachée. En son revers. Et quel est le revers du paradis ? Hypothèse : le revers du paradis n’est pas l’enfer, mais la littérature. Signification : il ne restait à Elimane qu’à mourir (ou ressusciter ?) par l’écriture après qu’on l’avait tué comme écrivain.

Je n’ai que des souvenirs malheureux du Zaïre. Les mauvais, bien sûr. Mais aussi les bons. Je veux dire que rien n’attriste un homme comme ses souvenirs, même quand ils sont heureux.

Les gens ne sont pas de la matière littéraire toujours disponible, de la phrase en devenir que tu tricotes dans ton esprit avec un sourire ironique. Tu sais ce que Musimbwa a de plus que toi ? Vous vous ressemblez sur de nombreux points, mais lui sait voir les gens. Il est sur terre avec eux. Il baise quand il faut baiser, boit quand faut boire, réconforte quand il peut, ne craint pas de se livrer, de se tromper. C’est un homme. Il n’en est que meilleur écrivain. Il est chaleureux. Toi, tu es froid. Aveugle aux gens, au monde. Tu te crois écrivain. L’homme en toi en meurt. Tu comprends ?

Au commencement est la mélancolie, la mélancolie d’être un homme ; l’âme qui saura la regarder jusqu’à son fond et la faire résonner en chacun, cette âme seule sera l’âme d’un artiste – d’un écrivain.

– Tokô Ousseynou, qui est le plus à plaindre entre l’aveugle qui n’a jamais vu, l’aveugle de naissance, et un aveugle comme toi, un aveugle qui l’est devenu après avoir vu ? Qu’est-ce qui est pire : ne jamais avoir vu et désirer voir, ou avoir vu ? J’avais réfléchi plusieurs jours sans pouvoir me décider. Je lui avais alors demandé son avis.
– Je crois que le plus malheureux est celui qui a vu, Tokô Ousseynou.
– Pourquoi ? Parce qu’il a vu la beauté du monde, que cette beauté lui manque, et que le manque ou le regret est plus douloureux que le désir ?
– Non, m’a-t-il répondu. Il est plus malheureux parce qu’il vit dans le souvenir qu’il a de la beauté du monde. Mais il ne sait pas que son souvenir n’existe plus car le monde change. Il a une beauté pour chaque jour. Mais l’aveugle qui a vu est surtout malheureux parce que le souvenir l’empêche d’imaginer. Il consacre tant d’énergie à ne pas oublier qu’il en oublie être capable de réinventer ce qu’il a vu, et d’inventer ce qu’il ne verra plus. Et un homme sans imagination, aveugle ou pas, est toujours malheureux.

Je me dis : évidemment que non, Diégane, bien sûr que non, ne sois pas bête : au fond de lui, même si les apparences suggèrent toujours l’inverse, même si c’est vers l’inconnu que le porte le mouvement de son existence, aucun homme ne pense au futur. Notre préoccupation profonde concerne le passé ; et tout en allant vers l’avenir, vers ce qu’on devient, c’est du passé, du mystère de ce qu’on fut, qu’on se soucie. Cela n’a rien à voir avec une nostalgie funèbre. C’est simplement qu’entre ces deux questions qui cachent une angoisse de la même nature : que vais-je faire ? et qu’ai-je fait ?, c’est cette dernière qui est la plus grave : elle ferme toute possibilité d’une correction, d’une nouvelle chance. Dans qu’ai-je fait ? sonne aussi le glas du c’est fait pour l’éternité. C’est la question de l’honnête homme qui commet un crime dans un accès de fureur, et qui, après l’acte, redevenu lucide, se tient la tête : qu’ai-je fait ? Cet homme sait ce qu’il a fait. Mais son angoisse, son horreur viennent surtout de ce qu’il sait aussi qu’il ne peut défaire, réparer ce qu’il a fait. C’est parce qu’il lui donne la conscience tragique de l’indéfectible, de l’irréparable, que le passé est ce qui inquiète le plus l’homme. La peur de demain porte toujours, même infime, même quand on sait qu’il peut être déçu et le sera probablement, l’espoir des possibles, du faisable, de l’ouvert, du miracle. Celle du passé ne porte rien que le poids de sa propre inquiétude. Et même le remords ou les repentirs ne suffisent pas à modifier le caractère irrévocable du passé ; bien au contraire : ils le confirment même dans son éternité. On ne regrette pas seulement ce qui a été ; on regrette aussi et surtout ce qui sera à jamais.

On croit, avec la force de l’évidence, que c’est le passé qui revient habiter et hanter le présent. Il faudrait considérer que la proposition inverse soit aussi vraie sinon davantage, et que ce soit nous qui hantions sans jamais leur laisser de repos ceux qui nous ont précédés. Nous sommes les vrais fantômes de notre histoire, les fantômes de nos fantômes.

Le monde est vraiment mystérieux, pensai-je alors en regardant le ciel : pour la lumière des étoiles, l’ombre s’incarne dans la lumière du jour.

Si je prenais la littérature et la poésie au sérieux, si je voulais écrire, me disait Gombrowicz, il n’y avait pas d’autre voie que l’exigence, le don absolu de soi à la création. Il me citait une phrase de Vladimir Holan, un poète tchèque : « De l’esquisse à l’œuvre, le chemin se fait à genoux. » Et il ajoutait : Ce chemin est sans fin.

Chérif coupa le son du téléviseur. Pendant quelques minutes, nous regardâmes le président parler sur l’écran, sans entendre ses mots. Ses lèvres s’ouvraient et se refermaient sur le silence. Il mastiquait le vide avec force.
– C’est exactement ce que vit le pays, constata Chérif. Nos dirigeants nous parlent de derrière un écran, une vitre qu’aucun son ne traverse. Personne ne les entend. Ça ne changerait rien si on les entendait. On n’en a plus besoin pour savoir qu’ils ne disent pas la vérité. Le monde derrière la vitre est un aquarium. Nos dirigeants, par conséquent, ne sont pas des hommes mais des poissons : des mérous, des cabillauds, des silures, des espadons, des brochets, des morues, des soles et des poissons-clowns. Et beaucoup de requins, bien sûr. Mais le pire, quand on regarde leurs visages de poissons, c’est qu’ils semblent nous dire : à notre place, vous ne feriez pas mieux. Vous décevriez comme nous décevons.

Je ne dis pas que la littérature ne sert à rien. C’est parce que j’ai une crainte et une dévotion sacrées pour la littérature que je ne serai jamais écrivain. Je te dis qu’il vaut mieux ne pas écrire si tu n’as pas au moins l’ambition de faire trembler l’âme d’une personne.

J’entends quelquefois dire qu’il faut rester fidèle à l’enfant qu’on a été. C’est la plus vaine ou funeste ambition qu’on puisse avoir au monde. Voilà un conseil que je ne donnerai jamais. L’enfant qu’on a été jettera toujours un regard déçu ou cruel sur ce qu’il est devenu adulte, même si cet adulte a réalisé son rêve. Cela ne signifie pas que l’âge adulte soit par nature damné ou truqué. Simplement, rien ne correspond jamais à un idéal ou un rêve d’enfance vécu dans sa candide intensité. Devenir adulte est toujours une infidélité qu’on fait à nos tendres années. Mais là réside toute la beauté de l’enfance : elle existe pour être trahie, et cette trahison est la naissance de la nostalgie, le seul sentiment qui permette, un jour peut-être, à l’extrémité de la vie, de retrouver la pureté de jeunesse.

Mais toutes ces désillusions dessinent pour nous une leçon, Faye. Au fond, qui était Elimane ? J’ignore sur quelles pistes ton enquête t’a mené ces dernières semaines. Mais je vois une réponse possible : Elimane était ce qu’on ne devait pas devenir et qu’on devient lentement. Il était un avertissement qu’on n’a pas su entendre. Cet avertissement nous disait, à nous écrivains africains : inventez votre propre tradition, fondez votre histoire littéraire, découvrez vos propres formes, éprouvez-les dans vos espaces, fécondez votre imaginaire profond, ayez une terre à vous, car il n’y a que là que vous existerez pour vous, mais aussi pour les autres. Au fond, qui était Elimane ? Le produit le plus abouti et le plus tragique de la colonisation. Il était la réussite la plus éclatante de cette entreprise, devant les routes goudronnées, l’hôpital, les catéchèses. Devant nos ancêtres les Gaulois ! Quel crime de lèse-Jules Ferry ! Mais Elimane symbolisait aussi ce que cette même colonisation avait détruit avec son horreur naturelle chez les peuples qui l’avaient subie. Elimane voulait devenir blanc, et on lui a rappelé que non seulement il ne l’était pas, mais encore qu’il ne le deviendrait jamais malgré tout son talent. Il a donné tous les gages culturels de la blanchité ; on ne l’en a que mieux renvoyé à sa négreur. Il maîtrisait peut-être l’Europe mieux que les Européens. Et où a-t-il fini ? Dans l’anonymat, la disparition, l’effacement. Tu le sais : la colonisation sème chez les colonisés la désolation, la mort, le chaos. Mais elle sème aussi en eux – et c’est ça sa réussite la plus diabolique – le désir de devenir ce qui les détruit. Voilà Elimane : toute la tristesse de l’aliénation.

À ma droite, le crépuscule se déploie comme filmé au ralenti. Le fil aiguisé de l’horizon a d’abord tranché l’iris du soleil à l’horizontale, en son milieu exactement, comme chez Buñuel ; il s’est ensuite répandu, du lumineux œil crevé, une mer de cinabre que brochent de petits éclats indigo et bleus, profonds, presque noirs, qui croissent et muent ensuite en grandes tumeurs sur le corps du ciel. La nuit tombe avec douceur sur le monde, comme une feuille à la surface d’un lac.

Les âmes qui prétendent le fuir courent en réalité derrière le passé et finissent, un jour ou l’autre, par le rattraper dans leur futur. Le passé a du temps ; il attend toujours avec patience au carrefour de l’avenir ; et c’est là qu’il ouvre à l’homme qui pensait s’en être évadé sa vraie prison à cinq cellules : l’immortalité des disparus, la permanence de l’oublié, le destin d’être coupable, la compagnie de la solitude, la malédiction salutaire de l’amour.

 


 

lundi 25 janvier 2021

[Absolu, Adrien] Les disparus du Joola

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les disparus du Joola

Auteur : Adrien ABSOLU

Parution : 2020 (JC Lattès)

Pages : 250

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le 26 septembre 2002, un bateau, le Joola, part de  Ziguinchor pour Dakar avec à son bord près de 2000  passagers. Il n’arrivera jamais à destination. 1863 personnes  mourront. Adrien Absolu se rend à de nombreuses reprises  en Casamance. L’histoire du Joola le hante. Comment une  telle catastrophe a-t-elle pu arriver ? Les responsables  essaient-ils de ralentir l’enquête ? Qui étaient les victimes  et notamment Dominique, un Français de vingt ans ?
Adrien Absolu nous raconte, heure par heure, cette journée  de septembre 2002. Il remonte le temps, lorsque le  bateau a été construit et qu’on l’a laissé naviguer malgré  ses vices. Il décrit le courage et l’obstination de ceux qui  ont tout tenté.

Les disparus du Joola est un récit bouleversant, comme un  espoir de vérité et une stèle pour ceux qui ne sont plus.
 
Première sélection pour le Prix Renaudot Essais 2020
Sélectionné pour le Prix littéraire de l'Académie de Marine

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Adrien Absolu parcourt le continent africain depuis longtemps, racontant l’histoire de ses villes et de ses hommes. Il est l’auteur d’un récit Les forêts profondes (Lattès, 2016), sur l’épidémie d’Ebola en Guinée. Il a collaboré à la revue Le Tigre aux côtés de Francis Tabouret et Sylvain Prudhomme. Il travaille pour l’AFD et écrit aujourd’hui pour plusieurs revues et journaux notamment pour XXI et Le Point Afrique.

 

 

Avis :

Le 26 septembre 2002, le ferry Le Joola, qui relie en treize heures la région de la Casamance, au sud du Sénégal, à la capitale Dakar, coule à quarante kilomètres au large de la Gambie, avec à son bord plus de 2000 passagers. Il n’y a que 65 survivants. S’intéressant quinze ans plus tard au parcours d’un jeune étudiant français originaire du Morvan et disparu dans le naufrage, l’auteur se rend à plusieurs reprises au Sénégal pour enquêter. Il nous restitue l’histoire du drame, depuis la conception du bateau jusqu’à son dernier voyage, révélant d’innombrables et graves dysfonctionnements dans l’entretien et l’exploitation du navire, l’ahurissante incurie des autorités dans la gestion des secours et, pour couronner le tout, le déni de justice qui a finalement conduit au classement de l’affaire sans poursuite.

Le constat est accablant : vétusté, incompétence, corruption, maintien en circulation d’un bateau sans permis de circulation, double billetterie et surcharge, défaut d’équipement de secours… La liste des dysfonctionnements est longue comme le bras. Leur accumulation ne peut que mener à la catastrophe, pourtant le Joola continue à naviguer comme si de rien, avec à son bord près de quatre fois le nombre autorisé de passagers. Le bateau se retourne en moins de dix minutes, seuls deux canots de sauvetage finissent par pouvoir être utilisés, et les secours, aussitôt alertés, mettent presque une journée pour parvenir sur place. Il y a au final plus de victimes que lors du naufrage du Titanic, tant à cause du chavirement que de la lenteur du sauvetage…

Au drame causé par l’irresponsabilité vient bientôt s’ajouter pour les familles l’impossibilité d’obtenir justice. Le dossier est classé sans suite dès 2003 au Sénégal. Les tribunaux français, saisis par les proches de nos ressortissants disparus dans le naufrage, confirment définitivement le non-lieu en 2018, en raison de dispositions internationales les rendant incompétents dans cette affaire. Les victimes s’avèrent ainsi triplement condamnées : par l’incurie qui a mené à la catastrophe, par le défaut d’assistance, et par l’absence de poursuites judiciaires.

Ce livre s’attache aux faits, retraçant avec le plus grand sérieux les différents éléments de la tragédie, glanés après une enquête approfondie et de multiples rencontres en France comme au Sénégal. L’auteur trouve le ton juste pour évoquer avec une émotion contenue la dimension humaine de la catastrophe, s’attachant en particulier au sort d’un des passagers mais en évoquant aussi beaucoup d’autres. L’ouvrage se fait hommage, au service de la mémoire des disparus et de leurs familles. Cette lecture, stupéfiante et choquante, est nécessaire, pour sauver de l’oubli les victimes d’une des catastrophes maritimes les plus dramatiques jamais survenues, mais aussi pour dénoncer la noire lâcheté de certains comportements humains. Avec son style fluide et efficace, c’est aussi un passionnant documentaire sur l’histoire du Sénégal, en particulier de la Casamance. (4/5)

 

Citations :

La comparaison vaut ce qu’elle vaut, mais par l’attachement à l’intégrité territoriale de leurs habitants respectifs, leur identité fière et jalouse, leurs festivités folkloriques, et l’idée de leur indépendance jamais complètement dissoute, elle n’est pas absurde : les colons français qui ont occupé la Casamance au début du XXe siècle avaient rebaptisé ses habitants diolas, à l’esprit égalitaire et individualiste mâtiné d’un grand sens du collectif, « les Bretons du Sénégal », et aussi vrai qu’il n’y a pas d’autoroute en Bretagne, il est difficile d’atteindre la Casamance, et tout aussi difficile pour une puissance étrangère d’y maintenir son emprise, qu’elle prenne son pouvoir à Paris ou à Dakar. On s’y attache comme à un paradis perdu : le cinéaste géorgien Otar Iosseliani chercha longtemps l’endroit où tourner son film contemplatif Et la lumière fut. Il tomba en arrêt devant un village de Casamance dont je n’ai pas réussi à retrouver le nom. Ses prises de vues extatiques ont saisi un temps suspendu, avec ses cireurs de chaussures, sa chasse à l’arc de la biche, ses jarres en terre cuite qui passent d’une main à l’autre, l’ardeur au travail, les eaux calmes des chenaux de marée, la société villageoise clanique, mais sans castes, ses habitants rétifs à l’autorité, aussi attachés à leur liberté que des chats.

Dès le 4 février 1997, un courrier du directeur de la Marine marchande au chef d’état-major de la Marine nationale dénonce l’absence à bord du matériel de secours obligatoire. De nombreux fax sont échangés entre 1997 et 2000 entre le bureau de vérification Veritas et l’antenne d’exploitation du Joola à Dakar : les certificats ont expiré le 11 novembre 1996, mais en dépit de nombreuses relances, la plupart des courriers de Veritas restent sans réponse. Le Joola est menacé de déclassification, en raison d’anomalies sévères – la pompe à eau de mer n’est plus opérationnelle, le groupe électrogène principal est hors service. Les factures impayées s’accumulent. Veritas sollicite chaque mois l’organisation de visites de régularisation. « Le dossier du Joola est dans un parapheur sur le bureau du Premier ministre », se voient continuellement répondre ses dirigeants. La visite à flot est finalement organisée le 7 octobre 1997 : elle révèle un criant défaut de maintenance du navire. Les contrôleurs de Veritas découvrent entre autres que l’un des ballasts tribord d’eau salée a été perforé, en raison de la corrosion, et le Joola passe en hors-classe, le dernier sas avant la radiation. Le capitaine de vaisseau qui assure le commandement du navire demande une fois encore à Veritas que soit rédigé un mémo recensant toutes les non-conformités. Eu égard à l’importance de son client qu’est l’État sénégalais, Veritas s’exécute, énumère les actions correctives à entreprendre : réparation des alarmes incendie, contrôles d’étanchéité, remise en état du dispositif de fermeture des portes arrière, etc. La liste est longue comme le bras. Ange Pasquini, coopérant français tenant le rôle de conseiller auprès du chef d’état-major de la Marine, se démène pour essayer de sauver la classification du Joola. Mais les promesses de l’armateur restent lettre morte, et les travaux ne sont pas réalisés (...).
Tous les certificats étant périmés, et la patience ayant des limites, le comité de classification de Veritas annonce officiellement le retrait du Joola de ses registres le 23 septembre 2000, présumant son innavigabilité potentielle. Ça ne change rien : le bateau poursuit ses rotations, il est en roue libre, et ceux qui le gouvernent sont comme les conducteurs d’un camion fou lancé à contresens sur l’autoroute ou des alcooliques mondains : entrés dans une phase de déni.

Personne ne sait en réalité combien de personnes se trouvent sur le Joola quand celui-ci largue les amarres : 45 billets ont été vendus en cabines, 110 en seconde classe, mais combien en troisième, à 3 500 francs CFA, soit un peu plus de cinq euros le passage ? Officiellement 855, mais personne n’ignore qu’il existe un système de billetterie parallèle, où la vente se fait de main à main, sans récépissé. Les gens s’entassent partout : dans les coursives, les allées du garage, le gaillard avant, près des canots sur le pont supérieur, s’asseyant sur les caisses renfermant les gilets de sauvetage. Où ils peuvent. Et comme les bagages n’ont pas été pesés, on ne sait pas non plus quel poids de fret charrie le bateau.

Avec le sentiment d’être livrés à eux-mêmes dans leur propre pays, Malang Badji et Jean Diedhiou comprennent alors ce que beaucoup ressentiront ensuite : les rescapés du naufrage sont en passe de devenir un boulet au pied du pouvoir sénégalais, un colis encombrant. Les morts, eux au moins, ont le mérite d’avoir perdu leur langue.

C’est Florence Aubenas qui assure la couverture de l’événement pour Libé et titre : « Trois jours de deuil national pour le Titanic sénégalais. »

Le rapport tant attendu de la commission d’enquête est remis le 4 novembre. Apparaît pour la première fois clairement énoncée la conjonction des facteurs ayant conduit le Joola à sa perte. Le chargement du bateau a été fait à l’emporte-pièce ; si le pont du fret était loin d’être saturé, en revanche le poids des passagers sur les ponts supérieurs était considérable, du fait de la vente illimitée de billets de troisième classe ; les véhicules au garage n’ont pas été arrimés ; aucun calcul de stabilité n’a été réalisé ; le Joola est parti de Ziguinchor avec des ballasts centraux, d’une capacité de 160 tonnes, destinés à lui donner son assise, à moitié vides, ce qui a fait remonter le centre de gravité du bateau, l’exposant encore davantage à l’action du vent à laquelle son faible tirant d’eau et sa conception, sans ballasts de gîte, permettaient difficilement de faire face ; cette nuit-là, le Joola a affronté des rafales de force 7 à 8 sur l’échelle de Beaufort ; le moteur bâbord, bricolé de toutes pièces, était douteux ; le vent est venu frapper la coque émergée du navire ; il s’est produit ce qu’on appelle un effet de « carène liquide », les mouvements d’eau dans les ballasts, et ceux des passagers sur les ponts et dans les salons pour se protéger des pluies, ont précipité sa chute. (...)
Par ailleurs : le Joola n’était pas équipé d’un dispositif permettant de recevoir les bulletins météo de l’Inmarsat, émis par la station toulousaine de Météo France chaque jour à 9 heures du matin et 9 heures du soir ; du reste, aucune procédure ni usage à bord ne prévoyaient de consulter la météo avant le départ ou pendant la traversée ; aucun exercice d’abandon du navire n’avait été organisé depuis des lunes ; les moyens de secours étaient en nombre insuffisant : deux embarcations de 180 places coque rigide pontage en polyester, chargées de fusées de détresse et de vivres, suspendues sur des portiques et qui n’ont jamais été mises à l’eau – on a retrouvé dans les archives de la comptabilité du Joola un devis non honoré pour la réparation du système de largage automatique défectueux –, deux canots de secours de douze places ; 22 radeaux gonflables de 25 places, cerclés entre eux, amarrés au bateau – le Breguet Atlantic qui survola les lieux le lendemain vers midi en dénombra sept dans l’eau, à proximité de l’épave, demeurés entravés –, 22 bouées et 670 gilets de sauvetage séquestrés dans des malles. 
En résumé, un bateau dessiné en fonction de critères exigeants, respectant les normes admises, mais offrant peu de marges ; que l’homme a peu et mal entretenu, et bourré jusqu’à la gueule de passagers pendant toutes ses années d’exploitation ; jusqu’à ce que les éléments météo soient suffisamment contraires et la navigation maladroite pour que le Joola flanche. Aucun secours véritable n’a été porté, et celui que les passagers auraient été en droit d’attendre du bateau lui-même n’existait pas. Tout cela exécuté dans une dilution totale des responsabilités des uns et des autres. « Le navire ne devait absolument pas effectuer les rotations comprises entre le 10 et le 26 septembre, car il ne respectait aucune des normes de sécurité prescrites en matière de navigabilité. » Il manquait cette nuit-là à bord un acte d’immatriculation, un permis de navigation, les brevets de compétences des officiers, un certificat de sécurité incendie et radio, un certificat international de jaugeage, une classification coque et machine, une patente de santé.

Ces calculs révèlent que, toutes circonstances égales par ailleurs, avec seulement 580 passagers à bord, le bateau aurait été bien chahuté cette nuit-là, mais ne se serait pas retourné. Que pareillement, si les ballasts avaient été remplis à ras bord, la stabilité accrue du bateau lui aurait permis de faire face à la charge excédentaire. Mais que l’accumulation des facteurs – passagers surnuméraires, carènes liquides, chargement aberrant, mauvaise météo – a empêché le redressement du Joola, quand celui-ci s’est mis à tanguer trop fort.
Quand cela fait plusieurs mois que l’on s’intéresse à l’affaire, la lecture de ce rapport n’apporte pas beaucoup d’éléments nouveaux, mais elle est édifiante, parce qu’elle ordonnance tous les éléments du drame, rend nette une réalité en kaléidoscope. Et statue : « chronique et certaine » (l’absence de calculs de stabilité) ; « certain et connu » (le dépassement de la jauge passagers) ; « conjoncturel et certain » (le coup de vent).

 

 

A propos du Sénégal et de la Casamance sur ce blog :

 
 SILLA Karine : Aline et les hommes de guerre