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mercredi 11 juin 2025

[Mention, Michaël] Qu'un sang impur

 





J'ai aimé 

 

Titre : Qu'un sang impur

Auteur : Michaël MENTION

Parution :  2025 (Belfond)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Roman apocalyptique, Qu'un sang impur dissèque le vivre-ensemble dans une atmosphère à la John Carpenter, entre 28 jours plus tard et The Walking Dead.
Matt, jeune père de famille, savoure une bière en terrasse à Paris, quand se produit un étrange phénomène : toutes les feuilles des arbres tombent instantanément, avant qu'une onde de choc surpuissante ébranle la capitale. Attentat ? Séisme ? Explosion nucléaire ? À la suite d'un mouvement de panique sans précédent, et en l'absence d'informations, le président décide de confiner les habitants. Matt, Clem et leur fils de quatre ans se retrouvent prisonniers de leur immeuble en banlieue et tentent d'organiser le quotidien avec leurs voisins. Jusqu'à ce qu'une terrifiante épidémie gangrène la population...
Entre solidarité, lâcheté et sacrifice, jusqu'où Matt et Clem iront-ils pour survivre et protéger leur fils ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Michaël Mention est né en 1979. Passionné de rock et d'histoire, il accède à la reconnaissance avec sa trilogie policière consacrée à l'Angleterre, récompensée par le Grand Prix du roman noir au Festival international de Beaune en 2013 et le prix Transfuge meilleur espoir polar en 2015. Il est l'auteur de treize romans, dont Power (10/18, 2019), lauréat du Grand Prix du Festival Sans Nom de Mulhouse et du prix Polars pourpres, La Voix secrète (10/18, 2017) et Les Gentils (Belfond, 2023), lauréat du Grand Prix Dora-Suarez 2024 et du prix Méditerranée Polar 2024.

 

 

Avis :

Après le roman noir, le polar historique et le western, Michaël Mention s’attaque au roman apocalyptique avec une histoire sanglante de pandémie et de confinement prétexte à une critique sociale.

Dans un futur proche, un virus très ancien réactivé par une catastrophe naturelle déferle sur l’Europe en transformant les personnes infectées en zombies cannibales. Les gouvernements ayant décrété le confinement le plus strict, Matt, son épouse et leur jeune fils se retrouvent coincés avec les habitants de leur immeuble parisien dans un huis clos évoquant notre expérience de 2020 démultipliée à l’extrême. La solidarité fonctionne un temps, mais la tension croissante, alors que les tentatives d’intrusion de zombies et les nouvelles contradictoires propagées par les chaînes d’information continue et par les réseaux sociaux exacerbent l’angoisse jusqu’à l’insupportable, finit par corrompre à ce point les relations au sein de ce microcosme que de nouveaux dangers, cette fois tout intérieurs à l’immeuble, achèvent de faire exploser le semblant de sécurité construit par ses habitants. 

Lancé dès la scène-choc introductive, le rythme va crescendo dans un enchaînement de péripéties qui n’a rien à envier aux films les plus efficaces du genre. Pour autant, ce n’est pas l’angoisse qui prend le dessus chez le lecteur, comme tenu à distance par l’ironie et l’humour noir qui imprègnent le récit. Pendant que sévit à l’extérieur une folie furieuse perçue aux travers des incertitudes entretenues par les dérives des réseaux d’information, l’on fait la connaissance des personnages à l’intérieur de l’immeuble, l’on visite leur psychologie pour s’apercevoir qu’au bout du compte, nul n’est besoin d’un virus pour faire de l’homme un animal dangereux. Entre radicalisation des façons de penser et haine de l’autre, la société toute entière s’est faite amadou prêt à s’enflammer sans réfléchir à la première étincelle un peu conséquente. Le cannibalisme n’est certes pas la seule façon de s’entre-dévorer…

Assez efficace pour une lecture agréable, le livre pourra sembler manquer à la fois de puissance dans l’angoisse – sans comparaison sur ce plan avec un modèle du genre : Le chant du prophète de Paul Lynch – et de profondeur dans la vision somme toute assez sommaire qu’il propose des travers de la société contemporaine. Reste une narration maîtrisée au rythme prenant et à l’ironie grinçante, pour une parabole tournant en dérision jusque dans son titre les valeurs défaillantes d’une société plus très sûre de sa boussole. (3,5/5)

 

 

Citation :

Drôle d’époque où des starlettes du Net vendent l’eau de leur bain 5 000 balles tandis que des agriculteurs crèvent la dalle en bossant 20 heures/24.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 20 octobre 2019

[Papillon, Fabrice] Régression






J'ai aimé

Titre : Régression

Auteur : Fabrice PAPILLON

Année de parution : 2019

Editeur : Belfond

Pages : 480






 

 

Présentation de l'éditeur :

Ils sont prêts.
Ils reviennent d’un lointain passé, d’une époque glorieuse.
Ils forment ce que Socrate et Homère nommaient déjà la race d’or.
Ils viennent sauver la terre, et les hommes qui peuvent encore l’être.
Pour les autres, ils n’auront aucune pitié.

L’heure du Grand Retour a sonné… et, pour le commandant Marc Brunier, celle de son ultime enquête. Une chasse à l’homme exceptionnelle à travers le monde et les âges.
 
36 000 ans avant Jésus-Christ. Une famille résiste au froid au fond d’une grotte de la péninsule Ibérique quand des hommes font irruption et massacrent les parents. Fascinés par la peau claire et les yeux bleutés du fils, les assaillants l’épargnent et l’enlèvent.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Journaliste scientifique, producteur de nombreux documentaires, Fabrice Papillon est l’auteur de huit ouvrages de vulgarisation scientifique, avec d’éminents savants dont Axel Kahn. Pour son premier roman, Le Dernier Hyver (Belfond, 2017), il a reçu le prix du Meilleur Polar 2018 des lecteurs de Points.


Avis : 

Il y a près de 40 000 ans, l’espèce des Homo Sapiens commençait à prendre le dessus sur les autres hominidés, tels les Néandertaliens amenés progressivement à l’extinction. De nos jours, les Sapiens, toujours plus nombreux et destructeurs, continuent à dominer la planète et à causer la disparition des autres espèces. En Corse, un premier charnier est découvert, bientôt suivis par d’autres aux quatre coins de l’Europe. L’enquête de police met rapidement au jour des détails troublants, qui pourraient remettre en cause nombre de nos certitudes quant à la suprématie de l’homme actuel.

Alternant entre l’enquête de police contemporaine, menée sur un rythme trépidant et avec une précision d’orfèvre, et une traversée des siècles où des personnages illustres et éclairés se transmettent un secret désormais sur le point d’éclore, l’auteur s’amuse à imaginer une interprétation fantaisiste de notre évolution depuis la préhistoire, jalonnée d’évocations historiques et scientifiques intelligemment détournées. Faisant du réchauffement climatique le signe d’une prochaine apocalypse d’un genre pour le moins inattendu, c’est toute la question de nos origines et de ce que nous avons infligé à cette planète et à ses autres habitants, qui est ici évoquée.

Nombreuses sont les thématiques intéressantes abordées par ce livre, comme la fin encore mystérieuse de l’homme de Néandertal, l’hypothèse de son métissage avec l’Homo Sapiens, le petit pourcentage de gênes qu’il nous a transmis, l’épigénétique et ce qu’elle explique de l’adaptation des espèces : autant d’éléments qui permettent d’appréhender l’extraordinaire évolution qui a mené jusqu’à nous aujourd’hui. Pourtant, à l’heure où les nuisances humaines compromettent l’avenir environnemental, faut-il parler de progrès ou de régression ?

Sous la forme d’un divertissement mêlant imagination et suspense à quelques considérations historiques, religieuses, philosophiques ou scientifiques, exploitées avec une astucieuse fantaisie, ce livre aborde de façon originale notre responsabilité quant à l’avenir de notre monde, nous lançant à la figure cette certitude : avec ou sans nous, la Terre continuera de tourner. (3/5)


Citations : 

Le prophète s’approcha plus près encore de son jeune adepte, et susurra :
— Jean, je te le dis : si les hommes ne retrouvent pas le chemin de la paix et de la bonté, qu’ils ne respectent ni les femmes, ni les faibles, qu’ils assèchent la terre et gaspillent les fruits que Dieu nous a confiés parce qu’ils font passer leurs plaisirs égoïstes, sans limites, avant le salut de leur âme ; alors, ils connaîtront la destruction. Comme les marchands du Temple, ils seront pourchassés et honnis. La Terre les reprendra, et les engloutira. Ensuite, avec de nombreux compagnons, je reviendrai, pour sauver ceux qui pourront l’être. Ceux qui auront été choisis, parce qu’ils auront accueilli l’âme des ancêtres que Dieu nous insuffle.
Jean trembla en entendant ces paroles effrayantes et sinistres. Était-ce bien Jésus qui s’exprimait, tout contre lui, qui annonçait de telles calamités et menaçait l’homme de destruction ?
 — Il te faudra aussi porter cette parole, Jean, même si je perçois ton émoi et tes doutes. C’est une partie essentielle de la Révélation. Me le promets-tu ?
— Oui, je te le promets…



Nous détruisons la Terre à grand feu. Savez-vous qu’au 1er août de chaque année, nous vivons à crédit ? Que nous consommons plus de ressources naturelles que la Terre est capable d’en régénérer, et que nous rejetons plus de gaz à effet de serre que la planète peut en absorber en une année ? À partir du 2 août, vivre est, en soi, un acte criminel.



Lamarck était embarrassé. La fin qui s’approchait poussait le maître à ressasser de vieilles lubies dont il s’était pourtant lui-même affranchi, depuis des années.
— Eh bien… Je crois me souvenir, Maître, de ces mots qui ont fait couler beaucoup d’encre… Vous affirmiez qu’il n’y a eu originairement qu’une seule espèce d’hommes, qui, s’étant multipliée et répandue sur toute la surface de la Terre, a subi différents changements par l’influence du climat, par la différence de la manière de vivre…
Buffon toussa brutalement et manqua de s’étouffer. Lamarck se précipita et le redressa du mieux qu’il put. Il remonta son oreiller garni de plumes d’oie.
— Maître, voulez-vous que je fasse mander un médecin ?
— Non, non ! Il faut que je vous parle, encore, Jean-Baptiste… Ces mots, que vous citez brillamment, ont plu à quelque philosophe, n’est-ce pas… ?
 — Certes. Jean-Jacques Rousseau a écrit dans son Discours sur l’inégalité qu’il vous avait lu avec attention et qu’il en déduisait que, si l’homme était né bon et pur, avant de «dégénérer», c’est alors que la civilisation l’avait perverti. L’homme serait naturellement bon, mais aurait perdu toute son innocence en raison des méfaits de la société. 



— L’épigénétique, Vannina, c’est un processus prodigieux beaucoup plus puissant que la génétique pure. Notre ADN ne comporte qu’un pour cent de gènes « codants », ceux que nous avons séquencés au début des années 2000. On pensait détenir cent mille gènes différents, et on n’en a découvert cinq fois moins ! Sais-tu combien de gènes comporte l’ADN d’une paramécie ?
(...)
— La paramécie ? C’est un microbe, c’est ça ? 
— Un organisme unicellulaire, oui. Eh bien, la paramécie possède quarante mille gènes, Vannina. Deux fois plus que l’être humain ! Et la plante du riz, idem ! Pourtant, on a l’air un peu plus sophistiqués qu’une paramécie ou qu’un pied de riz, non ? 
— …
— Écoute-moi bien : tout le secret de notre régression tient dans ce que nous ne savons voir avec les yeux. Comme le Petit Prince, tu te souviens ? On s’est concentrés pendant des décennies sur nos vingt mille gènes répartis sur nos chromosomes, alors que la vérité est ailleurs. Les quatre-vingt-dix-neuf pour cent de notre ADN qui ne portent pas nos gènes, on les a très longtemps négligés. On a même appelé ça l’«ADN poubelle». Comme s’ils ne servaient strictement à rien. Une espèce de décharge qui accumulait de vieilles séquences génétiques inopérantes et redondantes, héritées de virus, de bactéries et d’espèces animales qui nous ont précédés pendant les millions d’années de notre lente évolution. Comme si la nature avait gardé des milliards de séquences sans intérêt, et qui ne joueraient aucun rôle dans notre destin biologique ! Mais c’est tout le contraire ! Cet ADN poubelle est capable de «sculpter» notre destin biologique à une vitesse déconcertante, à l’échelle d’une vie, ce qui remet en cause les lois de l’évolution de Darwin. C’est ce qu’avait découvert Lamarck… Sais-tu que Jean-Baptiste Lamarck avait compris qu’on pouvait acquérir de nouveaux caractères biologiques dans sa vie, et les transmettre à la génération suivante ? C’est ce que nous sommes en train de faire, Vannina… Le changement est rapide, en quelques années, comme Lamarck l’avait postulé avec sa théorie du transformisme – la transformation des caractères acquis. À l’époque, il n’appelait pas ça l’épigénétique, mais c’est la même chose.



Je vais te donner un exemple : les abeilles sont toutes de parfaites jumelles. Elles ont toutes exactement le même ADN. Comme si la Terre était peuplée de milliards de Vannina, tu vois ? Eh bien, figure-toi que le seul fait de changer l’alimentation des larves peut les transformer radicalement. Avec une bouillie de miel et de pollen, les larves deviennent de simples petites ouvrières. Mais avec de la gelée royale, une larve se transforme en reine, puissante, géante, capable de pondre des milliers d’œufs ! Et ce prodige n’est possible qu’à l’aide d’un mécanisme épigénétique qui modifie l’expression des gènes de croissance de l’abeille, en fonction de son alimentation.


La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Automne 2019

vendredi 8 mars 2019

[Zykë, Cizia] Buffet campagnard






J'ai aimé

Titre : Buffet campagnard

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Ramsay

Parution : 1990

Pages : 306









Présentation de l'éditeur :   

Cizia Zykë écrit comme on frappe. Aussi, comment faire dans la dentelle lorsque vos deux « héros », tombés en rade dans un sale coin, découvrent un monde de ripaille, de sexe et de folie... Derrière les hauts murs d'une hacienda étrangement accueillante, César et Couicou vont basculer de l'orgie vers l'horreur. L'énigmatique Dona Mercedes leur mitonnant un drôle de banquet...

 

 

Avis :

Zykë nous offre à nouveau un concentré d’humour noir bien féroce, dans une histoire d’épouvante dont on devine très vite l’issue mais qui vous tient malgré tout et malgré vous jusqu’au bout. 

Deux voyageurs de commerce mal assortis, tombés en panne au fin fond de la campagne du Sud espagnol, demandent l’hospitalité dans une ferme isolée, aussi séduisante qu’inquiétante, aux habitants tous plus étranges les uns que les autres, et, on le comprend rapidement, bien différents de ce qu’ils paraissent. Les deux hôtes s’accommodent chacun à leur manière de ce huis-clos forcé : tandis que Couicou (au nom prédestiné) s’enfonce peu à peu dans des vacances oisives et gourmandes, César, qui pensait d’abord profiter de la naïveté d’une famille de ploucs, sombre bientôt, et avec raison, dans la paranoïa. Au fil des pages, dans cette luxueuse ferme bâtie autour de l’élevage du cochon, c’est toute la bestialité humaine qui prend forme : goinfrerie et paresse pour l’un, stupre et avidité pour l’autre, sans parler de la ruse des propriétaires des lieux qui sévissent depuis des générations.


Avec son habituelle efficacité narrative, ses personnages et leurs répliques saisissants de vérité, son style cru et empli de dérision, Zykë nous emmène encore une fois au bout de la folie, de l’abjection et du dégoût, comme si finalement bien peu de choses séparaient l’homme du cochon. Comme d’habitude avec Zykë, pour public plutôt averti. (3/5).