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vendredi 8 septembre 2023

[Siraj-Dine, Brahim] Bismillah - Nouvelles marocaines

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Bismillah - Nouvelles marocaines

Auteur : Brahim SIRAJ-DINE

Parution : 2023 (Le Yéti)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pour avoir interrogé un jour ma mère sur le choix de mon prénom, j’ai eu pour seule réponse la précision suivante : “Kalthoum a perdu un fils qui s’appelait Brahim et tu as hérité de son prénom”.
Brahim Siraj-Dine nous livre des récits où il ne s’agit pas de retrouver ses racines, mais de laisser s’exprimer les liens indéfectibles à la culture première. Le présent y convoque le passé, le passé colore le présent. Ses nouvelles marocaines révèlent un regard tour à tour étonné, complice, cruel ou amusé, lucide ou bouleversé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Brahim Siraj-Dine est de double nationalité, marocaine et française. Né à Casablanca en 1952, il s'installe définitivement en France au début des années soixante-dix. Dégagé de toute responsabilité professionnelle en 2013, il se consacre pleinement à l'écriture.

 

Avis :

Né à Casablanca et établi en France depuis le début des années soixante-dix, Brahim Siraj-Dine, aujourd’hui septuagénaire, a passé au Maroc le premier quart de sa vie, celui si intense de l’enfance et de l’adolescence, et le reste de l’autre côté de la Méditerranée. Il rassemble ici, en autant de bribes et facettes composant au final le paysage de sa culture première en même temps que le très agréable recueil de nouvelles d’un conteur né, souvenirs et anecdotes de sa vie et de ses séjours au Maroc.

Parti depuis un demi-siècle, l’auteur a beau revenir régulièrement dans le pays de sa jeunesse, force lui est de constater qu’il y est devenu ce qu’il appelle un « marocolon », en tous les cas, un Marocain d’un autre temps, surpris notamment par la disparition des marques et des objets qui lui étaient familiers et sont restés ses petites madeleines de Proust, le Maroc n’étant bien sûr pas resté figé sur son arrêt sur image à lui, au moment de son départ. Etonnement donc, nostalgie parfois, lucidité toujours, accompagnent le regard de l’écrivain sur sa part culturelle, aujourd’hui tout autant qu’hier, indissolublement marocaine.

En quelques pages chaque fois, rarement plus, la narration égrène faits et situations vécus comme marquants ou significatifs et construisant une expérience et un témoignage que l’on s’imaginerait aisément écouter jusqu’au bout de la nuit, suspendu aux lèvres de ce conteur si captivant dans son irrésistible authenticité. D’objets usuels en situations ordinaires – chez le coiffeur, dans un café, sur la plage parmi les joueurs de football, dans la rue à se faire cirer les chaussures… –, d’anecdotes en histoires plus longues, drôles ou terribles, toujours vraies – recherche de la tombe oubliée de l’écrivain Driss Chraïbi, idiot du village au formidable instinct musical, persécutions militaires et policières… –, ce sont ainsi mille détails du quotidien passé et présent, de l’enfance à la circoncision, du mariage aux obsèques, qui, comme l’on feuillèterait un album d’images vivantes auxquelles l’on tient profondément, nous invitent à une plongée hautement affective dans la culture marocaine.

Une nouvelle publication très attachante des éditions du Yéti, tant l’on se prend d’intérêt et de sympathie pour ce narrateur touchant de simplicité et de sincérité, qui sait si bien raconter les histoires et partager sereinement sa part d’âme marocaine. (4/5)

 

mercredi 8 juillet 2020

[Narayan, Shoba] La laitière de Bangalore





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La laitière de Bangalore
          (The Milk Lady of Bangalore)

Auteur : Shoba NARAYAN

Traductrice : Johanna BLAYAC

Parution : en anglais (Inde) en 2018,
                en français en 2020 (Gallimard)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, Shoba rentre en Inde avec sa famille. Dans les rues de Bangalore, hommes d'affaires côtoient vendeurs à la sauvette, mendiants, travestis et... vaches! Shoba se lie bientôt d'amitié avec Sarala, sa voisine laitière dont les vaches vagabondent dans les champs. Mais lorsque Sarala propose à Shoba de participer à l'achat d'une nouvelle bête commence une drôle d'épopée ! Acheter une vache en Inde n'est pas une mince affaire... Il y a des règles strictes et d'innombrables traditions à respecter. Et comment choisir parmi les quarante races indigènes de bovins - sans compter les hybrides ! De foires aux bestiaux en marchandages sans fin, Shoba redécouvre l'omniprésence de l'animal dans la vie indienne : on boit son lait, mais on utilise aussi sa bouse pour purifier les maisons, son urine pour fabriquer des médicaments... Dans une succession de scènes cocasses et émouvantes où les vaches ont le premier rôle, Shoba Narayan évoque aussi les mantras, Bollywood, la médecine ayurvédique, le système de castes, et dresse ainsi un portrait contrasté de l'Inde d'aujourd'hui.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Shoba Narayan est née à Chennai. Après vingt ans passés aux Etats-Unis - elle est diplômée de l'école de journalisme de Columbia -, elle vit maintenant avec sa famille à Bangalore, où elle enseigne à l'Indian Institute of Science. Elle est l'auteur de quatre livres et de nombreux articles publiés dans des journaux et magazines.

 

 

Avis :

Partie aux Etats-Unis pour ses études, l’auteur revient en Inde après vingt ans d’absence, avec un mari et deux filles. Au pied de sa résidence d’un quartier aisé de Bangalore, elle croise tous les jours Sarala, qui élève quelques vaches en plein centre ville pour en vendre le lait aux habitants du quartier. De fil en aiguille, Shoba va se passionner pour l’histoire si particulière des vaches en Inde et multiplier les rencontres autour de cet animal.

Explorant tout ce qu’implique la notion de Gao Mata - « Mère Vache » en hindi -, traduite par les Occidentaux en « vache sacrée », l’enquête sérieusement documentée se mêle au récit personnel et aux anecdotes vécues pour composer une trame intéressante et culturellement dépaysante, aussi plaisante à lire qu’un roman. De fait, chaque page réserve son lot de surprises, tant la vénération pour les vaches se décline en Inde en ce qui peut nous paraître d’extraordinaires pratiques quotidiennes : censés porter bonheur, ces animaux s’invitent aux pendaisons de crémaillère, même en appartements, et s’offrent en cadeau d’anniversaire ou en offrande. Objets d’une protection jalouse, ils suscitent des conflits entre hindous, musulmans et chrétiens quant à la consommation de viande, et on investit dans des refuges pour bovins quand par ailleurs l’on manque d’orphelinats. Enfin, les vaches s’élèvent en ville où elles se promènent librement, et à défaut de viande produisent lait, urine et bouses qui se consomment et s’utilisent à toutes les sauces…

Ce livre est l’occasion d’une immersion authentique et souvent stupéfiante dans la vie de tous les jours en Inde : par le biais des vaches, ce sont toute la culture, les coutumes et l’esprit de l’Inde qui de dévoilent sous un jour amusant et passionnant. (4/5)

 

 

Citations :

Si le mythe est la fumée de l’histoire, comme l’a écrit l’historien John Keay, certains animaux apparaissent plus que d’autres dans ses volutes : le mouton dans le christianisme, et la vache dans l’hindouisme. Au prisme de la science moderne, l’Inde entretient avec la vache un lien envahissant et déconcertant. Est-ce que certains Indiens – pas seulement les hindous – pensent que l’urine de vache est un remède universel ? Oui. Utilisent-ils la bouse de vache pour les rituels et dans la vie quotidienne ? Oui. Les hindous vénèrent-ils tous les aspects de la vache ? Oui. Croient-ils que la déesse de la prospérité réside dans l’anus de la vache ? Oui. Les vaches sont-elles le symbole de l’intolérance grandissante des hindous et du nationalisme ? Oui.
Depuis que les nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party ont pris le pouvoir, des hommes se faisant passer pour des gau rakshaks attaquent les Indiens musulmans et les dalits. En septembre 2015, une foule déchaînée de ces justiciers de la vache a lynché et tué un forgeron musulman, l’accusant de manger du bœuf. En juillet 2016, ils ont agressé quatre dalits qui gagnaient leur vie en tant que tanneurs. Ces escouades réservent leur compassion aux vaches aux dépens de vies humaines, et les musulmans vivent dans la peur, en Inde. 


Si vous demandez à un Indien pourquoi les vaches sont sacrées dans son pays, il vous répondra sans doute quelque chose comme : « Elles sont les hérauts du bonheur. » Enfant, je voyais souvent des vaches avec des pompons roses au bout des cornes conduites en procession sur les sites de construction. Un groupe de musiciens marchait à l’avant, suivi de la vache, puis de l’équipe de constructeurs qui venait poser les fondations du nouveau bâtiment. Inviter les vaches aux pendaisons de crémaillère est toujours de tradition en Inde. En mettre une dans un ascenseur, c’est s’adapter en faisant preuve de créativité. Le terme hindi pour cela est jugaad.
Jugaad, c’est le système D, l’improvisation, le recyclage, en amont et en aval ; c’est trouver de nouveaux usages aux objets du quotidien et, pour nous ici, de nouvelles manières de faire avec les animaux. Les Indiens sont des experts en jugaad ; c’est le fruit d’une culture aux ressources limitées. Quand on n’a pas assez d’argent, on fait avec les moyens du bord. On s’attache des bouteilles de Coca et de Sprite vides autour de la taille pour flotter dans l’eau, on aligne de vieilles paires de chaussures pour délimiter les buts quand on joue au foot, et on se débrouille pour faire monter un animal au troisième étage. Mais on n’abandonne pas la culture et la tradition, surtout si elles portent bonheur. On ne renonce pas à inviter un symbole de prospérité et de chance à déambuler chez soi. On introduit furtivement ledit symbole dans un ascenseur. Au cas où il urine en cours de route, on prend une bouteille avec soi pour attraper l’urine. Pas parce qu’elle profanerait l’endroit, mais parce que l’urine et la bouse de vache confèrent de bonnes vibrations à un foyer – pour des raisons complexes qui ont à voir avec le rituel, la tradition, l’habitude, la culture et, oui, avec les bonnes bactéries.


Non loin de chez moi, au rond-point Mère-Térésa (et là est l’ironie, les gens devraient en toute logique conduire plus paisiblement sur un rond-point portant le nom de Mère Térésa), un camion de lait surgit à vive allure d’une autre rue. Notre conducteur lève le pied mais ne freine pas. Les deux véhicules adoptent la stratégie machiste de la corde raide, habituelle sur les routes indiennes : chacun s’attend à ce que l’autre le laisse passer. L’instant suivant, l’inévitable se produit, presque au ralenti, comme une pâte qui lève, à faible vitesse. Notre taxi heurte le camion de lait qui bascule sur le côté, projetant sur la route une centaine de packs de lait d’un demi-litre. Les briques tombent comme des ballons emplis d’eau et éclatent, formant une mare de lait blanc sur le goudron noir.


« Disons que vous allez acheter un chiot, me dit-elle. Il y a de nombreux chiots dans le jardin. Pourquoi en choisissez-vous un plutôt qu’un autre ? Vous direz que c’est parce qu’il est beau, ou mignon. Mais c’est beaucoup plus que ça. Peut-être que le chiot et vous étiez amis dans une vie passée. Peut-être le chiot est-il venu au monde pour vivre chez vous et vous enseigner quelque chose – la patience, le courage, quelque chose. C’est la même chose pour le lait.
« Encore aujourd’hui, les villageois procèdent de cette façon, explique Sarala. Ma tante sait exactement quelle vache choisir pour nourrir sa famille. En partie par intuition. On choisit une vache selon son humeur, son allure, la journée, ce qu’on ressent soi-même, selon qu’un membre de la famille a de la fièvre ou un rhume, selon l’alignement des planètes. Comme l’a dit Mumtaz. Pendant des examens, il vous faut le lait d’une vache active. Si vous êtes malade, du lait de bufflonne parce qu’il fait dormir. Si on a quatre vaches dans son étable, on choisit celle qu’on va traire pour sa famille, et on donne le reste. » 


Il y a quelque dix mille ans, une mutation génétique s’est produite parmi le bétail, entraînant la conversion de la protéine bêta-caséine présente dans leur lait : on est alors passé du lait « A2 » au lait « A1 ». Toutes les vaches indiennes produisent du lait de type A2, soit celui d’avant la mutation. Comme le font les chameaux, les brebis, les chèvres, les singes, les buffles et les yaks. Comme le font aussi les vaches jersiaises – une des races indigènes du monde occidental. Or voilà le problème : selon certains chercheurs, le lait d’avant la mutation, l’ancien lait A2, est meilleur pour la santé que le lait A1. Keith Woodford, professeur en Nouvelle-Zélande et auteur de Devil in the Milk : Illness, Health, and the Politics of A1 and A2 Milk, est un ardent défenseur de cette thèse. Selon lui, le type de lait que nous consommons aujourd’hui pourrait bien être la cause de la plupart de nos problèmes de santé.


« On peut la mettre sur les plantes comme un fertilisant. On peut la mélanger avec des herbes et la prendre comme du thé. L’urine de vache est une substance exceptionnelle, vous savez. Presque une panacée. »


On ne peut pas boire l’urine de vache pure, dit-il en me regardant droit dans les yeux. « Ce serait trop puissant. Je la mets dans un pot en terre cuite, je la conserve dans un endroit frais à l’abri de la lumière pendant quelques jours, et je laisse les sédiments se déposer. Au bout d’une semaine, un liquide clair et propre se forme à la surface. C’est comme une distillation. Ensuite je recueille la partie du dessus et je la bois. Une petite cuillère par jour suffit. »


Quelques organisations indiennes vendent de l’urine de vache distillée, et il s’avère que l’une d’elles se trouve à Bangalore. Je me retrouve donc devant une clinique sur laquelle on peut lire : « Médecine ayurvédique et thérapie à base d’urine de vache du docteur Jain. » « Contre les maladies chroniques : cancer, VIH, tuberculose, hémorroïdes, diabète, douleurs articulaires, etc. », proclame triomphalement la ligne suivante.


Avant d’en faire l’expérience, on croit que le chagrin est une émotion. Ce n’est pas une émotion ; c’est mille émotions en une. C’est un peu comme se tenir au sommet d’un immeuble dont la base s’effondre ; c’est ce genre de choc. Il y a de la rage quand on se demande « pourquoi moi ? ». Il y a le goût amer dans la bouche qui semble ne jamais disparaître. Il y a les questions qui surgissent aux moments les plus étranges. Des questions comme : « C’est quoi, la bonne manière de mourir ? »


Nous ramassons les « assiettes » en feuilles de bananier et nous les jetons dans une fosse à compost à ciel ouvert. La jolie cousine de Sarala, Sita, ramasse un peu de bouse de vache et la jette dans un seau. Elle ajoute un demi-seau d’eau, et elle asperge prestement le sol avec le mélange. Elle prend un chiffon, commence par le fond de la pièce, se penche et balaie le sol de la main, dessinant de jolies courbes par terre dans la pâte de bouse de vache. (…) Personne ne marche dans la pièce tant que la pâte n’a pas séché et formé un substrat solide à la teinte verdâtre sur le sol déjà verdâtre. C’est à cet endroit que l’on dînera plus tard ce soir-là, assis sur des nattes posées sur le sol de terre battue mêlée à la bouse de vache, pour un autre repas servi sur des feuilles de bananier.


Mycobacterium vaccae est une bactérie présente dans la bouse de vache. On l’a décelée pour la première fois en Autriche. Le mot vacca est le latin pour « vache ». Des recherches ont montré que l’exposition à cette bactérie peut accroître l’intelligence et remonter le moral. Je ne plaisante pas. Deux professeurs de biologie du Russell Sage College de Troy, New York, ont présenté cette découverte lors d’une rencontre de la Société américaine de microbiologie en 2010. Le titre de leur communication est explicite : « Les bactéries peuvent-elles vous rendre plus malins ? » Mycobacterium vaccae est naturellement présente dans le sol et dans la bouse de vache, et d’après Dorothy Matthews et sa collègue Susan Jenks, les personnes qui passent du temps dans la nature, et avec les vaches, sont susceptibles de l’ingérer ou de l’inhaler.
Chez les souris, l’absorption de ces bactéries stimule l’activité des neurones. Cette stimulation entraîne une augmentation du niveau de sérotonine – l’hormone de la bonne humeur – et réduit par conséquent l’anxiété. Comme la sérotonine joue un rôle dans l’apprentissage, Matthews s’est demandé si M. vaccae pouvait améliorer l’apprentissage chez la souris. Il se trouve que oui. Les souris ayant ingéré la bactérie ont traversé un labyrinthe deux fois plus vite et avec moins d’angoisse que le groupe de contrôle. Les membres de la famille de Sarala nettoient chaque jour le sol de leur maison avec de la bouse de vache et ingèrent la bactérie durant les repas. Pas étonnant qu’ils rient si fort. C’est l’effet de la sérotonine induite par les bactéries de la bouse de vache répandue en couches sur le sol après chaque repas depuis des années et des années.


« On peut, en attrapant la queue d’une vache, marcher jusqu’au paradis, dit-il. C’est pour cette raison que la vache est si importante dans l’hindouisme. »

mardi 28 janvier 2020

[Erdrich, Louise] LaRose





J'ai aimé

 

Titre : LaRose

Auteur : Louise ERDRICH

Traductrice : Isabelle REINHAREZ

Parution : en anglais (USA) en 2016,
                  en français en 2018 

                  (Albin Michel)
                  et 2019 (Livre de Poche)

Pages : 528

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dakota du Nord, 1999. Un vent glacial souffle sur la plaine et le ciel, d’un gris acier, recouvre les champs nus d’un linceul. Ici, des coutumes immémoriales marquent le passage des saisons, et c’est la chasse au cerf qui annonce l’entrée dans l’automne. Landreaux Iron, un Indien Ojibwé, est impatient d’honorer la tradition. Sûr de son coup, il vise et tire. Et tandis que l’animal continue de courir sous ses yeux, un enfant s’effondre. Dusty, le fils de son ami et voisin Peter Ravich, avait cinq ans.

Ainsi débute le nouveau roman de Louise Erdrich, couronné par le National Book Critics Circle Award, qui vient clore de façon magistrale le cycle initié avec La Malédiction des colombes et Dans le silence du vent. L’auteur continue d’y explorer le poids du passé, de l’héritage culturel, et la notion de justice. Car pour réparer son geste, Landreaux choisira d’observer une ancienne coutume en vertu de laquelle il doit donner LaRose, son plus jeune fils, aux parents en deuil. Une terrible décision dont Louise Erdrich, mêlant passé et présent, imagine avec brio les multiples conséquences.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Considérée comme l’un des grands écrivains américains contemporains, Louise Erdrich est l’auteur d’une œuvre majeure, forte et singulière, avec des romans comme La Chorale des maîtres bouchers, Ce qui a dévoré nos cœurs, ou encore Love Medicine. Récompensée par de nombreux prix littéraires, elle a récemment été distinguée par le prestigieux National Book Award et le Library of Congress Award.

 

 

Avis :

Dans le Dakota du Nord en 1999, après l’accident de chasse où son père a tué le fils des voisins, un petit garçon de six ans, LaRose, est « donné » par ses parents à la famille en deuil, en « remplacement » du fils perdu comme l’exige la tradition amérindienne. L’enfant grandit entre les deux familles, qui apprennent plus ou moins bien à vivre entre deuil, colère et culpabilité.

Ce drame et cette déconcertante tentative de réparation viennent s’inscrire dans le vaste contexte d’une histoire familiale portant sur six générations et un siècle et demi, que le récit nous fait peu à peu découvrir par de multiples allers retours entre passé et présent. Au travers d’une myriade de personnages quasiment tous amérindiens, apparaît ici toute la souffrance d’un peuple dont on a forcé l’assimilation à la culture blanche, selon le principe énoncé par l’officier américain Richard Pratt :
« Un général célèbre a déclaré un jour qu’un bon Indien est un Indien mort et le profond accord suscité par leur destruction a considérablement encouragé les massacres d’Indiens. D’une certaine façon, je partage cet avis, mais seulement dans ce sens : que tout ce qui est indien dans la race devrait être mort. Éliminez l’Indien en lui, et sauvez l’homme. »

Cette histoire est donc aussi celle de la lente agonie d’une culture qui, pourtant, réussit à se transmettre d’une génération à l’autre, au prix d’un déchirement quasi schizophrénique générateur de drames en chaîne, à commencer par celui des nombreux cas d’addiction, à l’alcool, mais aussi de nos jours, à la drogue médicamenteuse. Un insurmontable mal-être accompagnait donc déjà les personnages lorsque survient cette mort accidentelle d’un enfant : c’est finalement avec les ressources puisées au fond de leur identité profonde qu’ils vont tenter d’y faire face, au fil d’un récit en permanence entremêlé de magie et de relations aux esprits.

J’ai beaucoup apprécié, mais aussi trouvé éprouvante, cette authentique et parfois déroutante plongée au tréfonds de l’âme d’une culture martyrisée qui se refuse à disparaître. Amérindienne elle-même, l’auteur nous immerge dans un tourbillon de désarroi, de culpabilité, de colère, d’envie de vengeance et d’espoir de rédemption, où le deuil s’accomplit lentement avec le secours de la tradition, de la magie, de la solidarité et d’une certaine sagesse ancestrale.

Remarquable pour la voix amérindienne qu’elle exprime ici avec force et pour tout ce qu’elle nous fait comprendre du désespoir d’un peuple devenu une communauté privée de son identité, cette longue et vaste fresque m’a néanmoins semblé assez pesante : il m’a manqué d’être emportée par cette histoire dont, malgré toutes ses qualités, je n’ai pas senti le véritable souffle, me retrouvant plombée par la déprime en dépit de l’espoir porté par l’étonnant petit LaRose, à la maturité presque surnaturelle. (3/5)

 

 

Sur la cause amérindienne sur ce blog :

  

La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Hiver 2020
Challenge 2019/2020


mardi 26 novembre 2019

[Cadoux, Françoise] Muztagh Ata, le père des glaciers






J'ai beaucoup aimé

Titre : Muztagh Ata, le père des glaciers

Auteur : Françoise CADOUX

Année de parution : 2019

Editeur : Editions du Mont-Blanc

Pages : 320






 

 

Présentation de l'éditeur :

Été 1994. Avec un dépouillement d’ascète et la désinvolture des grands forbans, deux amis partent faire un trek au Pakistan. Sans agence, sans carte, sans tente... mais pleins d’audace, disponibles à l’imprévu. Répondant à l’appel d’une montagne qui, de l’autre côté de la frontière, a vu passer les caravanes de la soie, ils rêvent du Père des glaciers, le Muztagh Ata, 7546m... Sans guide, sans oxygène, sans prévenir les autorités locales... Iront-ils au bout de leur rêve de glace ? Avec une ferveur de vivre qui accueille (souvent) l’improbable et apprivoise (parfois) l’inaccessible, ils improvisent une aventure physique, humaine et spirituelle qui mènera l’auteure plus loin que le sommet, du désert de Tartarie au Tibet.

D’une écriture alerte qui marie humour et poésie, ce récit jubilatoire est celui de tribulations engagées, vécues avant l’ère des clics et des souris. Une célébration de l’esprit du voyage, ses tâtonnements et ses éblouissements. Un témoignage empreint d’humanité sur un territoire qui depuis s’est refermé. La voix d’une femme libre, prête à dévorer la vie et à en payer le prix.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Annecy, Françoise a vécu aux États-Unis, étudié en Allemagne, travaillé en Italie, en Espagne et voyagé plusieurs années en Asie. Entre autres... Diplômée d’une grande école, elle parle cinq langues. Un parcours atypique la mène du management à l’enseignement, en passant par le journalisme. Mais elle préfère vagabonder. En montagne ou sur les routes du monde, en quête de passages d’un versant à l’autre, d’une culture à l’autre...


Avis : 

Durant l’été 1994, l’auteur, alors trentenaire, se lance avec un ami dans ce qu’ils appellent avec humour « l’expédition Muztagh Ata Cantal – Haute Savoie 1994. Sans guide, sans porteurs, sans oxygène… Sans en avoir l’air ». Avec un équipement minimaliste et en toute discrétion faute d’avoir obtenu les autorisations requises, tous deux s’attaquent à un véritable morceau de bravoure, - l’ascension dans des conditions très difficiles d’un sommet pakistanais de plus de 7500 mètres - , impressionnants de courage, de détermination, et de capacité d’adaptation. Mais le voyage ne s’arrête pas là : après le Pakistan, notre routarde pure et dure entreprend dans la foulée, seule cette fois, la traversée du désert de Tartarie, dans un aventureux périple qui la mène jusqu’au Tibet.

Cet extraordinaire récit de voyage, agrémenté de photos, est un enchantement de dépaysement, de découverte et d’authenticité. Somptueux décors de nature, rencontres inoubliables, désarçonnantes expériences au sein d’autres cultures et modes de vie, risques et imprévus, dépassement de soi en environnement extrême : le lecteur se retrouve immergé dans un formidable moment d’aventure tant sportive, qu’humaine et spirituelle.

Françoise Cadoux a pour référence Alexandra David-Néel, première femme à atteindre le Tibet en 1924. Nul doute qu’elle aussi a la trempe d’une femme d’exception, éprise de liberté et prête à tous les risques et les efforts, pour aller au bout de ses engagements et vivre intensément les aventures qui la passionnent.

Le récit nous emmène de surprise en surprise, au cours d’un cheminement qui ne peut que forcer respect et admiration, le tout sur un ton simple et modeste, authentique et sincère, et, pour le plus grand plaisir du lecteur, empreint d’un irrésistible humour. 

J’ai été totalement emportée par ce livre, éblouie par la beauté et la sauvagerie des paysages, émue au fil de rencontres aussi touchantes que brèves, étonnée et amusée par les anecdotes souvent saisissantes, intéressée par les événements géo-politiques évoqués : Françoise Cadoux s’inscrit au rang des personnes qui réussissent encore à rencontrer l’aventure, la vraie, celle qui permet, avant tout, de plonger au tréfonds de soi. (4/5)


Citations : 

C’est précisément ce que je recherche : appartenir au monde qui m’entoure. Le serrer dans mes bras. Toucher et être touchée par lui, dans une intimité qui ferait voler en éclats la vitre entre le paysage intérieur et le paysage extérieur. Je voudrais me fondre dedans. La marche, elle, donne cette sensation.

Il y a beaucoup de choses dans une rue ordinaire au Pakistan, mais certaines « choses » n’y sont pas : les femmes. Pas une seule femme dehors. Au début, quand on débarque au Pakistan, on a les yeux, le nez, les oreilles, le cerveau si accaparés de nouvelles sensations qu’on ne remarque rien. Puis au bout de quelques jours, on finit par trouver qu’il manque quelque chose. On ne voit pas encore bien quoi. Et puis on voit. On voit le manque de femmes.

Soudain, tintent des clochettes. Sur la KKH, la clochette n’annonce ni lutin ni fée. Elle annonce un monstre. Un monstre sacré : le camion pakistanais. Couvertes de clochettes, de chaînettes et d’amulettes, ces idoles orientales flamboyantes tanguent et tintinnabulent le long des gorges déchiquetées du Karakorum… Chaque millimètre carré de carrosserie est orné de dessins peints à la main en rouge écarlate, vert pomme, jaune poussin, bleu roi… Les camions pakistanais sont les rois mages des routes du Pakistan. Ils se déplacent lentement et majestueusement, comme il sied à leur dignité, les flancs chargés de verroterie et de gris-gris, peut-être même de myrrhe et d’encens… Kings of the Road or Drag Queens ? On dirait les statues de vierges andalouses qui, portées en procession pendant la semaine sainte, rutilantes et empesées, tanguent sur des chars dans les rues de Séville. Pomponnées et bichonnées à chaque pause par des routiers ventrus aux visages de bandits, elles gardent leur port altier même dans les montées qui font trembler les clochettes sous les hurlements du moteur courroucé. L’oreille aux aguets, le chauffeur penche son turban à la fenêtre de la porte de bois massif sculpté, concentré sur le moindre écart de ton des pistons et poursuit sa lente montée, moustache à la portière.


(A la gare routière)
Bien que la superficie de la Chine soit suffisamment grande pour loger trois fuseaux horaires, Beijing impose son heure sur l’ensemble du territoire. Le Xinjiang, à l’extrême ouest de l’empire, se trouve à 4000 km de la capitale, ce qui fait qu’à 11 heures du matin, le soleil n’est pas encore levé, et à 23 heurs, pas couché. Donc, ce matin-là à Tashkurgan, il faisait encore nuit noire et il était 9h30, heure de Beijing. Bon, d’accord. Mais justement, tout le monde n’est pas d’accord ! Les Ouïgours par exemple. Les Ouïgours, le peuple de la province autonome du Xinjiang, refusent d’admettre qu’ils ont été absorbés par la Chine, ils réclament leur indépendance – et leur heure. Qui a deux heures de décalage sur les occupants. Donc ce matin-là à Tashkurgan, il faisait encore nuit noire et il était 7h30, heure locale. Mais tous les Ouïgours ne sont pas aussi radicaux et indépendantistes, certains se plient à l’heure du colon. Qui avance d’une heure en été, contrairement au Pakistan qui ne change rien. Donc ce matin-là à Tashkurgan, il faisait encore nuit noire et il était… ?

Le Muztagh Ata : un dôme étincelant dont les contreforts plongent dans un lac turquoise. Dans les eaux vibrantes, ses reflets se mêlent à ceux de l’autre maître des lieux, le Kongur, 7719m. Dans l’immensité d’un désert qui s’étend à perte de vue, s’élèvent deux géants de givre qui semblent s’être trompés de paysage. Posés comme deux îles de glace sur les steppes d’Asie centrale des morceaux de banquise ont échoué par un mystérieux hasard sur les hauts plateaux tartares. De quoi surprendre les premières caravanes de chameaux de Bactriane… Après avoir traversé au Moyen Age les déserts du Kazakhstan et du Taklamakan, elles s’étaient brusquement trouvées face à des citadelles de glace surgies de sables. Probablement aveuglés par la réverbération de la neige, les nomades avaient appelé ce lac « Kara Kul », qui signifie « lac d’eau noire », alors que l’eau était d’un bleu qui évoquait le lagon. Un lagon à3800m d’altitude.


C’est une tente que j’avais achetée d’occasion (…). La toile est un peu usée. Voire déchirée par endroits. Nous l’avons rafistolée avec de l’Elastoplast. J’espère qu’elle tiendra le choc, dispensant ses bons offices jusqu’au sommet du Muztagh Ata.

Pas un souffle de vent, pas un frémissement de vague sur le lac Karakol qui tendait sa surface comme un miroir aux deux géants de glace qui se faisaient face. La pyramide du Muztagh Ata se reflétait dans l’eau en une symétrie parfaite, écho inversé d’une tremblante pyramide sous-marine. Une montagne à deux faces, comme toutes les choses… Dissimulant le pied des montagnes, des écharpes de brume flottaient au ras de l’eau. Assise sur la rive, je contemplais les glaciers se détacher doucement du sol et voguer tranquillement sur les flots. Ils avaient largué les amarres et naviguaient au-dessus du désert tartare. Les voilures drapées de glace cinglaient vers les sables du Pamir. Le Muztagh Ata et le Kongur, les deux voiliers de cristal de la reine des neiges kirghize, flottaient entre le ciel et les frissons de vapeur.

Jeff porte beaucoup plus que moi, il ne doit pas avoir loin de 30 kilos sur le dos. (…) Le programme de demain, c’est plus de 1000 m  de dénivelé, c’est-à-dire BEAUCOUP à cette altitude, avec TOUT le matériel sur le dos. C’est énorme. Une expédition soi-disant « dépouillée » ? C’est cela, oui… Pour autant, nous ne tenons pas la comparaison avec les expéditions commerciales. Elles, ce n’est pas 30 kilos, ce sont des tonnes de matériel, porté dans des fûts par des porteurs jusqu’au camp de base, puis par des porteurs d’altitude dans les camps supérieurs. Nous avons tout voulu faire nous-mêmes, en ascètes que nous sommes. Sauf que 30 kilos de dépouillement sur le dos, c’est quand même 30 kilos ! Demain, jamais je n’y arriverai…  


La chaleur était étouffante. Jeff et moi nous sommes approchés du stand de yaourt : une charrette sur laquelle des bâches tendues offraient une ombre bienvenue. (…) Autour des gigantesques bassines d’émail où baignait du lait caillé et où surnageaient des glaçons, le vendeur, avec un sens aigu du marketing, avait aménagé des bancs et des ventilateurs. Des commères ouïgoures se sont poussées en gloussant pour nous faire une petite place. On nous servit une louche de lait caillé avec des glaçons dans un gobelet. Délicieux. Nos voisines buvaient leur yaourt, suçaient les glaçons, qu’elles recrachaient à moitié sucés dans le gobelet, qu’elles rendaient au vendeur… qui reversait son contenu dans la grande bassine d’émail. Avant de servir le client suivant. Gloups.

Les Chinois ont une longue histoire de pâtes derrière eux… Aussi longue que leurs spaghettis. En Tartarie, on les fabrique à la main. La pâte est introduite dans une machine à trous, d’où elle ressort en longs serpentins qui ont le diamètre d’un pouce. Les tâches suivantes consistent à rendre les serpentins de plus en plus fins. Devant une échoppe odorante, un jeune homme musclé en blouse blanche retrousse ses manches pour s’emparer d’un écheveau de pâtes qui doit mesurer deux mètres de long et peser 10 kilos. Gonflant la poitrine, il élève son paquet à bout de bras au-dessus de la tête. D’une alternance de mouvements amples et rapides, il descend et remonte les bras plusieurs fois : sous l’effet de la force centrifuge, les serpentins s’allongent. Coup sec dans les mains : l’écheveau se torsade sur lui-même, revient, s’étire encore plus… Ca, c’est ce que l’on appelle un tour de main ! Respect. A l’issue de l’opération, les serpentins ont le diamètre d’un petit doigt.


Je me délestais. L’un après ‘autre, je me vidais de mes repères, les temporels comme les spatiaux. Je me déshabillais. C’est pour vivre cette perte que je voyageais. Pour vider mes poches et m tête de tout ce que je trimballais d’habitude : pensées encombrantes, croyances inutiles, vieilles certitudes… et bâtons de ski ! La mise à nu est la seule attitude que le désert tolère. Abandonner le ciment des certitudes et s’ouvrir à ce qui peut surgir. Se dévêtir du poids des croyances et s’unir à ce qui est. Ne reste que la lumière. Le sentiment d’être au monde. Dense et transparent, immergé dans le vaste présent.

Un vent poisseux s’était levé, soulevant des tourbillons de poussière qui roulaient sur la route solitaire, ivres et voraces. Gonflé de noires menaces, le ciel broyait un horizon charbonneux. Sous les nuages enténébrés filtrait une lumière de plomb qui donnait aux silhouettes, aux tentes, aux montagnes, à tout ce qui peuplait la steppe immense, un relief aigu. Brillant d’un éclat incisif, les ruisseaux innervaient l’âpre plateau de filets de mercure fondu. Les chevaux blancs épars dans la plaine semblaient de puissantes statues d’airain qui attendaient fébriles, que le ciel s’ouvre sur une pluie opaque.



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lundi 22 avril 2019

[Dru, Marie-Virginie] Aya






J'ai beaucoup aimé

Titre : Aya

Auteur : Marie-Virginie DRU

Année de parution : 2019

Editeur : Albin Michel

Pages : 224








 

Présentation de l'éditeur :   

Aya, c’est toute l’âme de l’Afrique, sa sensualité, sa magie et sa rudesse. Aya, c’est une fille de douze ans, pas encore une femme, belle comme un soleil, et qui ne rêve que d’épouser son petit amoureux, Ousmane. Main dans la main, ils se promènent sur les bancs de sable de Karabane avant de plonger dans l’eau, où ils croisent Moussa de retour de la pêche dans sa barque bleue.
Ce paradis, Aya ne l’abandonnerait pour rien au monde, s’il n’y avait ce terrible secret qui la fait grandir trop vite et qu’elle ne peut partager avec personne. Contrainte de fuir son île, elle va peut-être se libérer du poids qui lui coupe le souffle et se forger enfin un destin. Une magnifique histoire de résilience que la plume sensuelle, poétique et envoûtante de Marie-Virginie Dru, grande amoureuse du continent africain, fait vibrer tel un chant initiatique.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Aya est le premier roman de Marie-Virginie Dru, peintre et sculptrice dont l’œuvre est très inspirée par l’Afrique, et en particulier le Sénégal, où l’auteur a vécu et séjourne régulièrement.

 

 

Avis :

Merci à Babelio et à Albin Michel pour leur confiance et l’opportunité qu’ils m’ont offerte de lire Aya avant sa parution, dans le cadre de la Masse Critique.

Aya doit son prénom à son jour de naissance, « jeudi » en wolof. A Karabane, à la fois île et village situés à l'extrême sud-ouest du Sénégal, la vie s’écoule paisiblement, sauf pour la famille N’diaye qui cumule les coups du sort. A douze ans, Aya n’a depuis longtemps plus guère que son âge pour lui rappeler qu’elle est encore une enfant. Alors que son frère est parti tenter sa chance en France, ce pays de rêve où il est devenu un migrant parmi tant d’autres, Aya va aussi devoir quitter son île natale pour trouver refuge dans un foyer fondé à Dakar par des Françaises.

L’auteur a vécu au Sénégal et connaît très bien le pays. La Maison Rose de Dakar existe bel et bien. Dédiée aux femmes et à la réinsertion, elle a été fondée par une Française, Mona Chasserio, et la famille Dru y est très impliquée.

Le roman Aya est un hommage à l’action de Mona et de son équipe, qui ressemble tant à l’incessant et épuisant effort de Sisyphe mais qui est devenue leur raison de vivre, comme dans ce passage de Camus que, dans le roman, Mona connaît par coeur :
« A cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans liens qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par la mort. Ainsi, persuadé de l’origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir, et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. Maintenant, il s’agit de vivre. »

Si Aya est un personnage imaginaire, il est un exemple sans doute parfaitement représentatif des femmes accueillies à la Maison Rose : meurtries, elles y apprennent à apprivoiser leur passé et à trouver l’élan nécessaire pour reprendre le cours de leur vie. En tout cas, on aimerait vraiment croire en ce fascinant portrait de petit bout de femme, dont quasiment rien n’arrive à arracher le sourire et dont la résilience est un message d’espoir pour toutes ses semblables, ainsi que pour les personnes qui tentent de leur venir en aide. Car rien n’est facile, ni gagné d’avance : la photographe Camille qui, bouleversée, tente de s’impliquer et passe à côté de toutes les occasions et opportunités, se décourage et s’empresse de rentrer chez elle.

Par son activité, on est tenté d’y voir un reflet de l’auteur, non pas photographe mais peintre sculpteur, inspirée dans ses œuvres par l’Afrique, et qui, elle aussi, tente de saisir des instants :
« C’est pour ça qu’elle aime tant faire des photos et capturer ce moment où tout s’aligne parfaitement. Saisir la perfection d’un paysage juste quand un nuage accentue la lumière, ou attraper le regard d’un étranger qui vous livre son âme à cet instant décisif. Clic-clac, avant qu’il ne soit trop tard. Imprimer la pellicule pour voler au temps une seconde d’éternité. »

Ce court roman à la fois fiction et projection d’une expérience personnelle, est écrit sans artifice, avec concision et sobriété. Pas de pathos, ni d’état d’âme. Juste un récit qui parle de lui-même et nous fait toucher des yeux et du coeur un bout d’Afrique, avec ses souffrances et ses bonheurs, de quoi insuffler un peu d’espoir dans un océan d’indifférence et d’incompréhension. Une lecture agréable et touchante, pleine d’humanité, au goût sucré-salé d’exotisme et de larmes. (4/5)

 

Citations :

C’est dans cette maison remplie d’histoires tristes à crever que j’ai découvert, comment dire… la joie. Oui, la joie. Pas celle que je connaissais avant. La vraie. La joie de ces femmes quand elles retrouvent la confiance. La joie d’être à nouveau appelées par leur prénom, d’avoir une identité.

- Tu étais heureuse avec ces malheureuses ?
- Oui, heureuse de servir enfin à quelque chose. Je les ai un peu aidées… Et j’ai beaucoup appris. C’est fou, à Paris, on a tout ce qu’on veut et pourtant on est tous dépressifs !
- Ca veut dire quoi ?
- Dépressif ? C’est quand on est triste tout le temps. C’est quand on voudrait faire l’autruche, enfoncer sa tête dans le sable et ne plus la sortir. C’est quand on est aussi faible que la feuille arrachée à l’arbre qui flotte sans savoir où elle va.
- Ah oui ! Chez nous, on sait pas être comme ça. On a mal au ventre, ou mal à la tête. Alors on dort et ça va mieux.
- Pourtant vous avez une vie pas facile, bien plus dure que la nôtre.
- Oui, madame toubab chérie, c’est ce que j’appelle la justice de Dieu ! Nous on n’a rien, mais on a la sourire dans le coeur, vous, vous avez tout, mais vous ne le voyez pas…

Depuis qu’il est dans ce pays dont il a tant rêvé, il est devenu transparent, on ne le regarde plus, ou de travers. Ses frères d’Afrique ont laissé leurs yeux chez eux, avec leurs souvenirs.

Pour eux, tu représentes une race à part : les migrants. Je suis devenu « les migrants », ils en parlent tant et tant. Jamais au singulier, ça nous donnerait trop de place, et ils en ont plus, des places, même avec la meilleure volonté. Et les migrants, c’est devenu un sujet dérangeant pour la société, il paraît. Alors, avec leurs barbes, leurs cheveux propres et leurs gentille manières, ils ont créée des « assosses » pour nous aider, nous les migrants dont on ne sait pas quoi faire. Ils sont guidés par des idées hautes, et descendent très bas avec ces rejetés. Ces Afros, ils sont si sales, si noirs, si rien.

Il croyait vraiment qu’en partant, il sauverait sa famille. Il s’est juste sauvé de sa vie. Il a pris le mauvais bateau, il a fait le mauvais choix. Il était trop jeune pour décider, il est trop vieux pour tout gommer. Rien ne peut le secourir. 


Le coin des curieux :

Depuis 2008, au cœur de Guédiawaye, une banlieue défavorisée de Dakar, au Sénégal, une maison peinte dans un rose lumineux, la Maison Rose, attire les regards. Le rez-de-chaussée abrite une petite manufacture de couture, où les ouvrières brodent à la main sacs, coussins ou vêtements, pour des marques souvent françaises, engagées dans la mode éthique.
Fondée par une Française, Mona Chassario, en collaboration avec l’association Unies vers'elle, la Maison Rose accueille des Sénégalaises en situation de précarité ou victimes de violences (viol, inceste, maltraitance, prostitution…), pour les aider à se reconstruire et à redonner un sens à leur vie. Deux marques françaises soutiennent son activité : la CSAO, Compagnie du Sénégal et de l’Afrique de l’Ouest, gérée par Ondine Saglio, et Côme Éditions, créé par Clémence et Matthieu Dru.

Mona Chassario a un long passé d’entraide à des femmes en difficultés : pendant trente ans, elle s’est occupée de femmes parisiennes vivant dans la rue. Elle a quitté sa vie de famille confortable et son poste à responsabilité dans l’industrie pharmaceutique pour vivre deux ans dans la rue, aux côtés de ces femmes en souffrance. Elle a fondé l’association Coeurs de femmes et un centre d’accueil de jour avec capacité d’hébergement. Elle raconte son expérience dans son livre Coeur de Femmes, publié en 2005. Elle a notamment reçu le titre d’Officier de la Légion d’Honneur en 2008.

De sa rencontre avec Danielle Hueges, alors chargée de Mission pour le compte du Ministre sur le thème de la pauvreté, est née l’association Unies vers’elle, centrée sur un projet de co-développement au Sénégal.

A la Maison Rose, "il est impératif de ne jamais oublier que chaque enfant, chaque femme est unique, qu’il ne peut y avoir de certitudes. Il faut donc, constamment, adopter une position d’observation et de reconnaissance et exclure, immédiatement, tout jugement. La souffrance pousse à se fabriquer une carapace protectrice en mettant en place des mécanismes de défense qui se manifestent. Nous essayons de remettre les valeurs individuelles et de transformer le négatif en positif, de réparer ce qui a été cassé. Malheureusement, certaines femmes ne peuvent pas renaître. Pour toutes les autres, celles qui repartent, elles sont debout."    

A ce jour, La Maison Rose a accueilli plus de cinquante femmes majeures et près de 350 enfants mineurs. Plusieurs dizaines de bébés y sont venus au monde.



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mardi 19 mars 2019

[Gowda, Shilpi Somaya] Un fils en or





J'ai beaucoup aimé

Titre : Un fils en or (The Golden Son)

Auteur : Shilpi Somaya GOWDA

Traducteur : Josette CHICHEPORTICHE

Parution : originale en 2015, française en 2016

Editeur : Mercure de France, puis Folio

Pages : 480








Présentation de l'éditeur :   

Anil est un jeune Indien qui commence des études de médecine dans le Gujarat puis part les compléter aux Etats-Unis. Sa redoutable mère rêve pour lui d'une union prestigieuse. Or, depuis qu'il est petit, elle le sait très proche de Leena, la fille d'un métayer pauvre. Quand celle-ci devient une très belle jeune fille, il faut l'éloigner, en la mariant au plus vite. 
Les destins croisés d'Anil et de Leena forment la trame de ce roman - lui en Amérique, qui est loin d'être l'eldorado qu'il croyait ; et elle en Inde, où sa vie sera celle de millions de femmes victimes de mariages arrangés. Ils se reverront un jour, chacun prêt à prendre sa vie en main, après beaucoup de souffrances. Mais auront-ils droit au bonheur ?

 

Un mot sur l'auteur :

Shilpi Somaya Gowda est une romancière canadienne née en 1970 à Toronto, où elle a été élevée par ses parents émigrés de Bombay. 
Durant ses études universitaires, elle participe à une mission humanitaire dans un orphelinat indien, ce qui lui donne la matière de son premier roman, paru en 2010 aux États-Unis : La Fille secrète, traduit en français en 2011 ainsi qu'en 24 autres langues, et vendu à plus d'un million d'exemplaires. En 2015, elle publie Un Fils en or, traduit en français en 2016. Elle vit désormais en Californie.
(Source : Wikipedia) 

 

Avis :

Anil et Leena ont grandi dans un village du Gujarat, état indien au nord de Bombay. Lui est l’aîné d’une famille aisée et considérée. Etudiant brillant adulé par ses parents, il partira aux Etats-Unis parfaire sa formation de médecin. Elle est la fille unique de pauvres métayers, qui se saigneront aux quatre veines pour la doter convenablement et lui permettre de se marier. 
Le roman alterne sans cesse entre les deux histoires : alors que la vie de Leena se déroule selon la tradition rurale ancestrale, au rythme du travail de la terre, marquée par le respect des castes, les arbitrages locaux entre villageois, les mariages arrangés et les histoires de dots, Anil découvre la société occidentale, son individualisme, la pression professionnelle et la compétition entre collègues, le racisme et le déracinement. Après bien des épreuves, à force de détermination, tous deux prouveront que rien n’est jamais figé et que chacun peut trouver la voie qui lui convient.
Découverte de l’Inde et de ses traditions, sort parfois dramatique réservé aux femmes, déracinement et déchirement des expatriés, rude apprentissage du respectable métier de médecin sont les points focaux de ce roman initiatique, sensible et agréable à lire, aux personnages attachants et crédibles. Un presque coup de coeur (4/5).


Le coin des curieux :

La pratique de la dot a été interdite en Inde depuis 1961. Pourtant, elle connaît une recrudescence depuis les années quatre-vingts, dans toutes les classes sociales, entraînant un nombre élevé de décès liés à cette coutume : chaque année, 8000 femmes sont assassinées, brûlées vives par leur époux ou leur belle-famille, parce que leurs familles sont incapables de fournir une dot toujours plus gourmande en raison de la croissance économique. Les Nations Unies dénoncent « l’impunité constante dont bénéficient les auteurs de tels actes ».

 

dimanche 17 mars 2019

[Chi, Zijian] Le dernier quartier de lune





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le dernier quartier de lune

Auteur : Zijian CHI

Traducteurs : Yvonne ANDRE, Stéphane LEVEQUE

Parution : Originale en 2005, française en 2016

Editeur : Philippe Picquier

Pages : 366









Présentation de l'éditeur :   

Ecoutez la voix d’une femme qui n’a pas de nom car son histoire se fond avec celle de la forêt de l’extrême nord de la Chine. 
Elle partage avec son peuple une vie en totale harmonie avec la nature, au rythme des migrations des troupeaux de rennes et du tambour des Esprits frappé par les chamanes. On y rencontre des hommes vigoureux comme des arbres, à qui il arrive de mourir gelés sur leur renne aux sabots en fleur, un vieillard qui élève un autour pour se venger du loup qui l’a rendu infirme, un chamane qui tisse une mirifique robe en plumes pour prendre au piège la femme qu’il aime, et aussi les guerres et les convoitises extérieures qui viennent menacer ce monde fragile. Sa voix coule comme l’eau, de sa venue au monde annoncée par un renne blanc à son grand âge qui n’attend plus que des funérailles dans le vent. 
Et lorsque sa voix se tait, elle continue à résonner en nous comme si quelqu'un de très lointain nous était devenu très proche et ne voulait plus nous quitter.

 

Un mot sur l'auteur :

Chi Zijian est née en 1964 dans la province de Heilongjiang (Chine), où elle réside toujours. Elle commence à publier dès 1985. Son écriture tour à tour sensible et poétique s’attache à décrire les réalités les plus banales de la vie. En 2008, elle a obtenu le grand prix Mao Dun pour son roman Le Dernier Quartier de la lune. Trois de ses ouvrages ont paru aux éditions Bleu de Chine : Le Bracelet de Jade, La Danseuse de Yangge et La Fabrique d’encens. Elle est le seul écrivain à avoir obtenu trois fois le prestigieux prix Lu Xun.
(Source : Editions Philippe Picquier) 

Avis :

Nous partons dans l’extrême nord de la Chine. 
Une très vieille femme Evenk raconte sa vie et celle de son peuple, depuis toujours nomade et éleveur de rennes près de la rivière Argun qui sépare la Russie et la Chine. Dans les années soixante, l'exploitation forestière détruit leur environnement et compromet leur mode de vie. Les autorités chinoises entreprennent de les sédentariser. Leur histoire est semblable à celle des Lapons racontée par Frison-Roche dans La dernière migration. Le récit est ici empreint d'une forte poésie, au travers des souvenirs d'une femme âgée qui a vu disparaître grand nombre des siens, emportés par une vie dure et dangereuse ou tout simplement par le temps, et qui refuse de suivre la jeune génération tentée par la vie en ville. Le roman dépeint un quotidien proche et respectueux de la nature, empli de joies et de douleurs, des relations parfois compliquées au sein du clan, l’omniprésence des esprits que savent influencer les chamans. Divisé en quatre parties comme autant de quartiers de lune, symbole des saisons de la vie, c’est un livre dépaysant, triste et touchant, comme la voix d'une grand-mère aimée dont on sait qu'elle s'éteindra bientôt, inéluctablement. 
Coup de coeur. (5/5)

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samedi 9 mars 2019

[Ariyoshi, Sawako] Kaé ou les deux rivales



Coup de coeur 💓💓

 

Titre en Français : Kaé ou les deux rivales

Titre original : ‘華岡青洲の妻’

                         Hanaoka seishu no tsuma

                         (La femme de Hanaoka Seishû)

Auteur : Sawako ARIYOSHI

Traductrice : Yoko SIM et Béatrice BEAUJIN

Parution originale : 1966

Parution française : 1981, puis 2015

Editeur : Stock, puis Mercure de France

Pages : 266





 

Présentation de l'éditeur :   

Comme c'était autrefois la coutume au Japon, Kaé a épousé Umpei par procuration, car son jeune mari est retenu à Tokyo où il poursuit ses études de médecine. Malgré cette absence qui va se prolonger trois ans, Kaé est heureuse : elle aime et admire sa belle-mère, la très belle Otsugi qui lui voue une grande affection. Tout change au retour d'Umpei : Otsugi devient brutalement hostile et jalouse à l'égard de celle qui est devenue sa rivale. Umpei, lui, se consacre à la recherche d'un anesthésique puissant qui permette d'opérer le cancer du sein. Quand il pense avoir trouvé, après dix ans d'expériences sur des animaux, Otsugi et Kaé se proposent comme cobayes humains. Laquelle des deux femmes remportera la palme du sacrifice et de l'abnégation et sortira victorieuse de cet atroce combat ?
Né en 1931, Sawako Ariyoshi, dont les Editions Stock ont également publié Les Dames de Kimoto et Les Années du crépuscule a très tôt connu un immense succès avec des romans, des nouvelles et des pièces de théâtre traitant le plus souvent de la condition féminine. On l'a souvent comparée à Simone de Beauvoir qu'elle admirait sans réserve. Elle s'est suicidée en 1984, à Tokyo.

 

 

Avis :

Ce captivant roman historique est basé sur la vie réelle du chirurgien japonais Hanaoka Seishū qui, alliant des connaissances médicales chinoises et hollandaises, inventa un puissant anesthésique quarante ans avant que ne soient découverts l’éther, puis le chloroforme. Il réalisa une double première en 1805 : première opération sous anesthésie générale, et qui plus est, première opération d’un cancer du sein. 
Sawako Ariyoshi a mêlé aux faits historiques une rivalité entre la mère et l’épouse du médecin, comme il en existait communément à cette époque, alors que la bru venait s’installer chez son mari et sa belle-mère.

L’intérêt du livre est donc multiple : il est l’occasion de découvrir un étonnant personnage réel, dont l’humilité est sans commune mesure avec ses contributions au progrès de la médecine, à une époque où l’on soignait encore souvent par la prière et les pratiques superstitieuses. Il offre aussi une fascinante plongée dans la vie quotidienne de la campagne et des petites villes du Japon de la fin du 18ème et du début du 19ème, ainsi qu’un vivant tableau de la dure condition féminine d’alors. 
Les personnages principaux sont en effet les femmes : épouse, mère, sœurs. La cohabitation fait de leur vie un tissu de jalousies, de mesquineries et de haines, qui couvent sous des dehors d’exquise politesse : jamais exprimée ouvertement, la méchanceté se fait rouerie et n’en devient que plus cruelle.

Ce roman a été adapté au cinéma au Japon en 1967.

La découverte toujours étonnante du Japon alliée à l’écriture tout en élégance, à la profondeur psychologique des personnages et à la finesse d’analyse de Sawako Ariyoshi font pour moi de cette lecture un coup de coeur. (5/5)

 

 

Citation :

C'est pour cela que les sœurs du maître de la famille sont considérées comme inutiles et envoyées ailleurs en tant que brus. Cela doit avoir été comme cela depuis toujours, et cela continuera à l’être éternellement. Car les hommes et les femmes existeront toujours les uns et les autres, même si la famille cesse d'être. Moi, je ne veux plus renaître femme dans un monde pareil. Mon plus grand bonheur dans la vie, c'est justement de ne m'être jamais mariée. J'ai réussi à n'être ni bru ni belle-mère. 

 

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