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mercredi 19 novembre 2025

[Bouysse, Franck] Entre toutes

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Entre toutes

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782226465740  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Marie est née en 1912 dans une ferme de Corrèze. Elle n’en partira jamais.
Franck Bouysse, une fois n’est pas coutume, livre avec une pudeur saisissante l’histoire de sa famille et prouve ici qu’il est aussi talentueux dans le récit de l’intime que dans la fresque romanesque. C’est beau et déchirant, c’est plein d’allégresse et de tragique : c’est la vie comme elle va.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Franck Bouysse est né et vit en Corrèze. Il a publié une quinzaine de romans couronnés par de nombreux prix, dont Grossir le ciel (La Manufacture de livres, 2014 ; Prix SNCF du polar, Prix Michel Lebrun, Prix Lire en poche…), Plateau (La Manufacture de livres, 2016), Glaise (La Manufacture de livres, 2017 ; Prix des lecteurs de la Foire du livre de Brive), Né d’aucune femme (La Manufacture de livres, 2019 ; Prix des libraires, Prix Babelio, Grand prix des lectrices de Elle…), Buveurs de vent (Albin Michel, 2020 ; Prix Giono) et Fenêtre sur terre (Phébus, 2021).
En 2022, avec Été brûlant à Saint-Allaire, il écrit son premier scénario original de bande dessinée pour le dessinateur Daniel Casanave.

 

Avis :

Puisant pour la première fois dans une veine autobiographique, Franck Bouysse ressuscite avec une délicatesse presque sacrée la vie de Marie, sa grand-mère née en 1912 dans une ferme corrézienne. Offert comme une confidence murmurée, ce roman déploie une émotion contenue qui imprègne le récit d’une lumière douce et durable.

Délaissant les tensions dramatiques de ses précédents romans, l’auteur explore une voie plus intime, qui embrasse la lenteur du quotidien et la densité du réel dans ses détails les plus fins. Ancré dans une temporalité étirée où les gestes et les silences pèsent plus que les mots, il esquisse les contours d’un monde rural sur le point de disparaître.

Marie, figure centrale, se tient droite, enracinée dans sa terre, affrontant les bourrasques des guerres et des deuils comme elle accueille le passage des saisons. Elle incarne la dignité des vies modestes, celles qui traversent le monde sans bruit, avec la fatalité tranquille de qui n’a aucune prise sur les événements. Franck Bouysse la dépeint avec une tendresse profonde, construisant une figure humble et rayonnante, gardienne silencieuse d’un quotidien fait de gestes simples. 

À travers elle, c’est tout un siècle qui se dessine en creux. Les grandes mutations historiques résonnent dans le stoïcisme de ses silences et l’endurance de son corps. Cette tension entre l’intime et le collectif donne forme à une mémoire souterraine. Car, en Marie – « entre toutes »  – affleurent les visages de ses semblables, femmes vouées au soin des autres et à l’effacement de soi, mais qui ont pourtant porté le monde sur leurs épaules, dans le silence du devoir. Franck Bouysse leur rend justice avec la force tranquille de la littérature quand elle sait voir l’invisible, lui conférant même une aura mariale au travers de son prénom et du titre, référence explicite à l’Ave Maria.

Acte d’amour filial et hommage pudique à une génération reléguée dans l’ombre, le récit célèbre en Marie l’archétype d’une humanité discrète et essentielle. Dans cette traversée d’un siècle, chacun retrouve l’écho d’une mémoire commune. Marie est toutes les femmes, une présence universelle dont nous sommes les légataires, un fil qui relie les générations par le coeur.

Habile à jouer de tous les registres, Franck Bouysse offre ainsi un livre comme un geste de gratitude, une offrande discrète à ces femmes silencieuses, à qui nous devons la force de nos racines. Dans ce récit, l’ordinaire devient matière universelle, pour le plus grand bonheur du lecteur, invité à reconnaître dans le silence d’une femme toute la grandeur du monde. Elégiaque et méditatif, un livre intemporel. (4/5)

 

 

Citation : 

Nous sommes capables de cartographier le génome humain, d’identifier les anomalies, mais nous ne sommes pas en mesure d’évaluer quelle part du vécu de nos aïeuls nous imprègne réellement, ce bruit de fond dans nos cellules qui rôde comme un fantôme. Qu’est-ce qui se perd et se conserve dans le grand délayage héréditaire ? Qu’est-ce qui s’endort ? Qu’est-ce qui disparaît à jamais ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
H
 
 




lundi 29 août 2022

[Bouysse, Franck] L'homme peuplé

 



 

Au-delà du coup de coeur
💓💓💓

 

Titre : L'homme peuplé

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : 2022 (Albin Michel)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Harry, romancier à la recherche d’un nouveau souffle, achète sur un coup de tête une ferme à l’écart d’un village perdu. C’est l’hiver. La neige et le silence recouvrent tout. Les conditions semblent idéales pour se remettre au travail. Mais Harry se sent vite épié, en proie à un malaise grandissant devant les événements étranges qui se produisent.

Serait-ce lié à son énigmatique voisin, Caleb, guérisseur et sourcier ? Quel secret cachent les habitants du village ? Quelle blessure porte la discrète Sofia qui tient l’épicerie ? Quel terrible poids fait peser la mère de Caleb sur son fils ? Entre sourcier et sorcier, il n’y a qu’une infime différence.

Au fil d’un récit où se mêlent passé et présent, réalité apparente et paysages intérieurs, Franck Bouysse trame une stupéfiante histoire des fantômes qui nourrissent l’écriture et la création.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Franck Bouysse est né et vit en Corrèze. Il a publié une quinzaine de romans couronnés par de nombreux prix, dont Grossir le ciel (La Manufacture de livres, 2014 ; Prix SNCF du polar, Prix Michel Lebrun, Prix Lire en poche…), Plateau (La Manufacture de livres, 2016), Glaise (La Manufacture de livres, 2017 ; Prix des lecteurs de la Foire du livre de Brive), Né d’aucune femme (La Manufacture de livres, 2019 ; Prix des libraires, Prix Babelio, Grand prix des lectrices de Elle…), Buveurs de vent (Albin Michel, 2020 ; Prix Giono) et Fenêtre sur terre (Phébus, 2021).
En 2022, avec Été brûlant à Saint-Allaire, il écrit son premier scénario original de bande dessinée pour le dessinateur Daniel Casanave.

 

Avis :

Dans l’espoir de renouer avec l’inspiration loin de son existence parasitée de primo-romancier à succès, le narrateur Harry se rend acquéreur, sans même l’avoir visité, d’un corps de ferme isolé, à proximité d’un village perdu du centre de la France. Mais sa retraite en ces lieux aux contours effacés par la neige et le brouillard est bien vite troublée par un malaise de plus en plus envahissant, alors qu’accueilli avec défiance par les quelques gens du cru, il se sent épié par son plus proche voisin, un marginal que tous semblent craindre et qui, sans qu’il l’ait jamais rencontré, fait planer l’ombre d’une présence inquiétante jusqu’au plus secret de sa vieille maison.

Poursuivant son investissement des thèmes qui lui sont chers et reflètent ses obsessions profondes, Franck Bouysse nous livre sans doute ici l’un de ses romans les plus aboutis, fruit d’une maturité littéraire en tout point éblouissante. D’une plume plus que jamais au sommet de sa splendeur stylistique, renouvelant à chaque phrase le bonheur extatique du lecteur, il nous entraîne dans un jeu de miroirs, un caléidoscope où se fondent les composantes de toujours de son œuvre pour, en un complexe et délicat cheminement, finir par s’agencer en une nouvelle création qui laisse béat d’admiration.

Ainsi, au fil d’une tension mêlée de doutes, d’inquiétudes et d’interrogations qui tiennent le lecteur en haleine dans ce qui ressemble à un thriller rural, réalité et fiction, passé et présent, fusionnent peu à peu en un nouvel alliage pour laisser éclore... un roman, dans un tourbillon que l’on comprend né du plus profond de l’être, du vécu et des émotions de l’écrivain. Car Harry, confiné dans cette maison encore suintante de la vie de ses anciens propriétaires, prenant pour lui l’hostilité qu’il perçoit au village sans réaliser qu’elle renvoie en fait à une histoire qui lui est étrangère mais qui soulève en lui des échos inattendus, sent sourdre d’irrépressibles images et émotions qui s’incarnent en l’on ne sait plus s’ils sont de vrais fantômes ou la projection de son imagination. Le fait est que par une subtile alchimie, tout s’entremêle pour donner naissance à l’oeuvre littéraire, celle d’Harry en même temps que celle de Franck Bouysse.

L’on reste sans voix devant tant de maîtrise et de virtuosité, alors que l’auteur mène la noirceur rurale qui fait son thème de prédilection jusqu’aux frontières du fantastique pour, au final, nous tendre un miroir de son œuvre et de son travail d’écrivain. Si Harry n’est pas un double de l’auteur, il est une créature de ses éternelles obsessions, celles qui, comme l’ont ressenti Proust ou Cendrars, vous font toujours réinventer le même livre. Après son précédent ouvrage Fenêtre sur terre, dont la poésie venait offrir quelques échappées sur cette intimité profonde reflétée notamment par la maison corrézienne de l’écrivain dont l’acquisition d’Harry semble aussi une émanation plus ou moins distordue, les réflexions, qu’au-delà de sa portée romanesque ce dernier ouvrage propose, élargissent avec intelligence la portée d’une écriture où l’artiste cherche inlassablement son essentiel. Déjà, son roman Vagabond explorait lui aussi cette puissante alchimie de la création, alors qu’un musicien blessé au plus profond de lui-même peuplait son désespoir d’on ne sait plus si c’était une femme devenue musique ou une musique devenue femme.

Ce livre peuplé des fantômes de Franck Bouysse n’a pas fini de vous habiter longtemps après sa lecture, vous éblouissant bien au-delà du coup de coeur. (6/5)

 

 

Citations : 

Un cadeau… J’en sais rien si c’est un cadeau que je te fais. T’en disposeras bien comme tu voudras. Il faudra juste pas confondre don et pouvoir. Nous autres, on n’est pas comme les curés, c’est pour ça aussi qu’ils nous détestent, parce qu’ils considèrent qu’ils ont le pouvoir de débarrasser les gens de leurs fautes, alors que nous, on peut que guérir.


L’Aube noire, son premier et aussi son seul livre publié. Immense succès critique et commercial, tout ce dont Harry n’avait jamais osé rêver. Les honneurs et les mondanités avaient suivi. Il s’était pris au jeu. On l’avait encensé, couronné, courtisé, "hypocrisé", et très vite on s’était mis à l’attendre au tournant. Le fameux deuxième livre. À l’époque, les conseils n’avaient pas manqué, des mises en garde grimées en bienveillance. On lui avait dit de profiter, de vivre l’instant présent. Harry s’était laissé prendre au piège. La gloire et le succès l’avaient rendu séduisant. Il n’avait rien tenté pour résister aux sirènes du succès, pensez : « certainement le plus grand écrivain vivant de son temps ». Comment y croire ? Comment s’empêcher aussi d’y croire ? Il aurait dû surligner le « certainement », mais la lucidité lui manquait alors. Il avait confondu le temps avec un moment, croyant s’acheter une liberté, oubliant que la liberté, c’est précisément échapper au temps, détourer le présent, se projeter déjà dans un autre écrire. Il n’en avait pas été capable, répétant en public un texte appris par cœur, car il se devait d’avoir un avis sur tout, avec de belles tournures pour paraître cultivé et intelligent, rien que des lieux communs déguisés en théories révolutionnaires, dites si possible en arborant un air affecté.          
Ce qui avait le plus surpris Harry au début, c’est qu’une activité aussi solitaire que l’écriture le mène à rencontrer autant de gens, de tous horizons, attentionnés, passionnés pour l’immense majorité. Le problème avec ceux qui aiment un livre, c’est qu’ils finissent par aimer son auteur, sans réserve. Harry s’était senti redevable d’une dette contractée par l’homme, alors que le romancier n’aurait jamais dû entrer dans ce jeu. Il avait perdu le sens de sa vie d’avant, cette vie qui lui avait permis d’écrire L’Aube noire, d’ajouter une vie supplémentaire à son existence, le pouvoir de la littérature, de l’art en général.


Il continuait de lire, le plus souvent de relire, la vingtaine de livres constituant son panthéon, comme on écoute jusqu’à sa mort Bach ou Schubert sans jamais se lasser, sans jamais en épuiser la forme. Les grands livres ont ce pouvoir-là, de modifier la trajectoire du lecteur à chaque lecture, de maîtriser le temps en déployant l’espace, de faire en sorte que rien ne s’est véritablement produit, qu’à tout moment peuvent surgir de nouvelles montagnes et de nouveaux abysses. Le temps révolu n’est dès lors plus une succession de moments déjà vécus, mais une suite insoupçonnée de rapports au monde. Harry se nourrissait dans l’espoir de récupérer quelques pierres supplémentaires glanées au fil de ses lectures, nécessaires à la poursuite de la construction de sa propre maison.


Sarah venait d’avoir soixante ans. Soixante années de vie représentent la même durée pour tout le monde mais, en dehors du temps commun, il faudrait considérer de quoi sont faites ces années, autrement dit ce qu’on endure, ce qu’on est capable d’endurer en fonction de notre constitution, par où lutte la chair et ce qui l’entame. Sarah, c’était le cœur qu’elle avait trop tendre, trop vulnérable, trop poreux. Personne ne l’aurait soupçonné en la voyant. Toutes sortes de saletés s’étaient entassées dans ce cœur, quand il aurait dû se contenter de distribuer et de ramener le sang sans accumuler des émotions corrosives.
 
 
Devant l’absence de réaction de Caleb, elle proposa de lui préparer à manger de temps en temps, de laver son linge et aussi de l’aider à soigner les bêtes, en attendant que sa mère revienne, bien sûr. Bonne fille, elle s’y entendait en tout. Caleb ne répondit rien. Le don inné du sacrifice, pensa-t-il ironiquement. Sa mère avait raison, Ophélie agissait ainsi juste pour lui mettre le grappin dessus. Comment avait-il pu être attiré par cette fille à la peau brune et au visage parsemé de taches de son, cette fille qui répétait et répétait qu’elle était désolée, désolée, désolée et encore désolée, qui prétendait comprendre ce qu’il ressentait, pouvoir le soulager de sa peine, qui attendrait qu’il ait envie de parler, n’importe quand, n’importe où. « Parler », le mot revenait sans cesse dans cette bouche aux lèvres charnues, dont il avait eu envie et qui le dégoûtait maintenant, comme tout le reste autour. Parler était-il une obsession de jeune fille et se taire une obsession de vieille femme ? Cela dit, en écoutant Ophélie, il en vint à la conclusion qu’elle aurait toujours des choses à dire, même quand elle serait aussi vieille que sa mère, des choses sans intérêt. Il se demanda encore s’il s’agissait d’un seul et même but poursuivi par cette fille ou sa mère, par les femmes en général, dans la parole dite ou le silence, un but qui serait d’endosser la douleur des hommes. Quoi qu’il arrive, il préférerait toujours les silences de sa mère aux mots de cette fille qu’il avait désirée et qu’il ne désirait plus.


En ville, son regard est habitué à buter sur un obstacle de chair, de fer, de béton ou de verre. Là-bas, le ciel est très haut, il faut lever la tête si on veut en découvrir la trame ; ici, il est à hauteur d’homme, peut-être un effet de l’hiver. En ville, les sons, les voix, les cris se conçoivent en bruit ; ici, chacun se distingue des autres sur l’apprêt silencieux. En ville, les arbres ne peuvent rivaliser avec les gratte-ciel, emmaillotés dans leur écorce grise, des mégots à leur pied ; ici s’exprime leur toute-puissance, il n’y a que la distance pour abaisser leur cime, et même foudroyée leur histoire est immense. Ici, les lignes électriques s’érigent en clôtures d’un bestiaire fabuleux, que des oiseaux discrets surveillent comme des chiens de berger.


Il jette un coup d’œil à la combe voilée par la brume. Un cyprès couvert de neige ressemble à une mariée immobile, triste et abandonnée sur un parvis émaillé de pétales blancs, dans un silence de mort.


Harry a toujours le regard figé sur la montre de ce grand-père inconnu, cette montre qui ne sera jamais sa montre. En lui faisant ce cadeau, sa mère lui avait offert « le mausolée de tout espoir et de tout désir ». Le cadran a jauni avec les années. Les aiguilles dorées semblent se déplacer dans une eau saumâtre, non vers le futur, mais au contraire vers un temps abandonné aux portes d’un passé refoulé. Et ce tic-tac, comme le bégaiement d’une réalité ne pouvant qu’être vaincue par la mort. Parce que entre oublier et conquérir, il n’y a pas d’espace, deux projets qu’on ne parvient jamais à mener à bien, sinon en disparaissant, en s’extirpant de cette maudite substance épaisse et glauque, inaltérable, sans laquelle nous serions des êtres magnifiques, libres et sans orgueil, exempts de la crainte de mourir.


Les jours qui suivent, le brouillard reprend le pouvoir. L’immobilité est totale et même la neige a renoncé à tomber. L’espace est contraint par deux états de l’eau, solide et vaporeux. Le temps flotte, stagne et pèse plus encore que s’il s’écoulait d’un événement à un autre ou sous le cadran d’une montre. L’unité tangible qu’embrasse son regard oppresse moins Harry, non qu’il ait l’impression d’en faire partie, mais la puissance qui s’en dégage fomente une calme rébellion contre une existence qu’il avait crue tracée. Le temps ici, pense-t-il, c’est de la poudre d’os enfermée dans un sablier que personne n’aurait l’arrogance de retourner, on le devine par transparence et on retient sa main. 


Ils passent de longs moments, reclus dans le silence. Harry lève parfois les yeux de la bible paysanne lorsqu’il entend un bruit, et le chien fait de même. On dirait que la maison étire ses membres longtemps endormis, s’exprime dans son propre langage, traduit à sa manière les voix et les sons que d’autres ont abandonnés à l’intérieur des murs, des meubles et du plancher. En plus de parler, peut-être que la maison écrit, que toutes les scarifications valent symboles, qu’ainsi elle raconte l’histoire, comme les rides sur un visage. Ne pas brusquer les choses. Apprendre patiemment ce langage. Apprendre à toucher, sentir, regarder, écouter. Harry a le sentiment que la maison se nourrit aussi de sa présence, qu’elle le tolère dans ce but. Peut-être que sa raison vacille, avec l’isolement. Peut-être que les murs conventionnels de son esprit s’en trouvent peu à peu rongés, que des rouages insoupçonnés se mettent en action, graissés par le brouillard. Peut-être que les mots sont eux aussi en suspension dans la brume et qu’il faut leur laisser le temps de se mettre en place. Les ciels clairs sont sans mystère et ne contentent que ceux qui rêvent de vacances. Peut-être que tout se joue dans cette maison, avec sa mémoire, avec le chien, avec le dehors qui bute sur les murs et les traverse. Peut-être que Harry est au bon endroit, qu’il ne faut pas résister, que seuls les humains d’ici font de lui un étranger.


Il alluma une cigarette, versa un reste de café froid dans un verre et y ajouta de la gnôle. Il but une gorgée, le dos contre la fenêtre donnant sur la combe, face au fourneau, là où s’affairait souvent sa mère. Tant qu’elle s’activait, elle paraissait surhumaine, indestructible, immortelle, même lorsqu’elle s’asseyait sur la chaise pour se reposer. Il se promit de ne jamais retirer cette chaise sur laquelle l’ombre reposerait désormais et dans laquelle il se fondrait afin de s’accorder à son pouvoir. Les ombres ne meurent pas, mais sa mère était partie en un lieu de misère anonyme d’où il n’avait su l’extraire à temps. Cette promesse qu’il n’avait pas honorée, de la ramener vivante chez elle, une promesse qu’il traînerait jusqu’au bout et qui n’en finirait pas de soulever la poussière. Une poussière issue d’un champ de betteraves. Tout ce qu’elle avait probablement voulu lui faire comprendre à ce moment-là, le dos voûté, les doigts enterrés. Lui faire comprendre qu’on se redresse toujours une fois de trop. Se croyant encore capable de déroger à la règle, avant de se donner raison. À quoi cela pouvait-il bien servir de le savoir ? Comment reconnaître le moment où il ne faut plus chercher à se redresser, qu’il est inutile d’essayer ? Il semble qu’on ne soit jamais assez lucide pour se débarrasser de l’orgueil déplacé de croire que le monde n’est pas encore prêt à se passer de nous, pas le vaste monde, mais ce lopin sur lequel on s’affaire une vie entière. La vanité est un marteau, et nos vaines espérances les clous qui scellent le cercueil.


Au lendemain de l’enterrement de sa mère, Caleb fouilla la chambre de fond en comble, souleva le matelas, ouvrit les tiroirs, explora les piles de draps et de linge dans l’armoire monumentale, tout cela pour un misérable butin n’excédant pas trois branches de lavande et des objets du quotidien. Il faudrait faire avec, ou plutôt sans. Elle avait suivi ses propres préceptes à la lettre, les avait aussi inculqués à son fils depuis sa tendre enfance : ne rien conserver qui eût pu trimbaler un souvenir, arguant qu’il subsistait toujours assez d’objets recouverts d’empreintes, de petits mémoriaux trompeurs. Elle avait aussi confié à Caleb que si un jour l’envie le prenait de gravir une colline pour se prouver quelque chose ou simplement voir de l’autre côté, il lui faudrait lever la tête une fois en haut et regarder le ciel, de nuit comme de jour, car cet infini inconcevable le ramènerait toujours à la surface de son existence : une ferme à entretenir, à conserver sans songer à l’étendre. Vivre n’était pas se soumettre au temps, ni aux êtres, ni aux événements qui le balisent. Le meilleur moyen d’oublier ses ambitions était la discipline et le travail, reproduire la même journée, ne rien changer, refouler les tentations.


Depuis longtemps, le double en littérature obsède Harry, l’idée selon laquelle le moi se protégerait de l’anéantissement en créant un double messager de la mort. El otro, disait Borgès. Un double qui ne serait pas un sosie ou un jumeau, mais un autre, capable d’endosser le bonheur, la frustration, le courage, la peur, le désespoir, la lâcheté, la monstruosité, la folie, l’amour, la haine…, toutes les impossibilités momentanées ou non de l’original subordonnées à un double tout-puissant. Il n’y a pas lieu de faire coller ces deux-là.


Son père lui avait expliqué que l’auteur créait des personnages ayant pour mission d’explorer un espace littéraire, de trouver une nouvelle planète. Cette planète devrait alors posséder suffisamment de caractéristiques communes avec notre bonne vieille terre pour être habitable. Cette planète ferait littérature, celle qui place la vérité des personnages plus haut que tout, pas celle qui se raconte, pas celle des idées ou des sujets. La littérature imprégnée de mythes et de légendes, inféodée aux corps qui chutent et aux malheureux qui résistent. Celle qui redistribue les cartes du réel, celle qui triche avec un as dans sa manche. Une littérature universelle, sans frontières rassurantes. Shakespeare, Homère, Proust, Woolf, Faulkner, Virgile, Yourcenar, Sábato, Eliot, Whitman, Hugo, Mallarmé, Dickinson, Dante, Milton, Colette, Yeats, ceux qui viennent en premier à l’esprit de Harry, ceux qui savaient se tenir droits sur la crête, ceux qui ne marchaient pas à l’intérieur des terres en décrivant des paysages déjà décrits et en parlant à des statues de sel.


Lorsqu’un sujet se présente à Harry, il en repousse les assauts, comme saint Michel le dragon. Son père lui a appris à s’en méfier. Il ajoutait qu’un auteur ne devrait pas écrire une seule ligne qui ne soit en rapport avec des obsessions profondes. Il faudrait remonter à leur source, creuser au même endroit, inlassablement.


Au moins, Dostoïevski et son père le ramènent dans le droit chemin, quand lui prend la tentation de divertir le lecteur. Ce qui peut exister, c’est la rencontre fortuite d’un écrivain et d’un lecteur, et ce n’est pas le livre seulement qui permet ce miracle, c’est l’oubli de celui qui l’a écrit et de celui qui le lit.


Et rappelle-toi : « Pense le matin. Agis à midi. Mange le soir. Dors la nuit. »          
Ces mots qu’il lui répétait depuis l’adolescence, tirés du Mariage du ciel et de l’enfer de William Blake, Harry ne les avait jamais oubliés, tout comme ces récitations qu’on demande d’apprendre à l’école sans qu’on en saisisse forcément la signification. Parfois les mots lui revenaient en mémoire et prenaient alors un sens.


Caleb souffle la fumée de cigarette vers la télévision allumée et les volutes s’écrasent mollement contre l’écran puis s’étalent et le contournent. Une fille parcourt la planète. En ce jour, elle parle du haut d’une tribune, depuis le siège de l’ONU. Elle porte une chemise mauve et une longue tresse retombe sur son buste androgyne, semblable à une liane. La colère déforme sa bouche et son visage. Telle une tragédienne, elle crache des mots définitifs alignés sur l’apocalypse dans le but d’éveiller les consciences. Trop naïve pour savoir qu’on ne peut éveiller ce qui n’existe pas chez la majorité de ceux qu’elle invective avec gravité dans l’assistance ou à travers le téléviseur : les décideurs et les figurants. Pauvre petite, tu te fatigues pour rien. Caleb sait d’expérience que la colère ne mène nulle part, mais qu’on ne peut pourtant s’en défaire lorsqu’elle vous prend, qu’une fois dans le ventre, elle n’en ressort pas, sinon pour nourrir une plus grande haine. (…)
Bien sûr que la fille a raison, lui aussi ressent la douleur de la terre, constate que les hommes la font vieillir à toute vitesse grâce aux outils aiguisés par leur avidité. Pauvre chérie, bercée d’illusions, qui semble découvrir que les tribunaux sont présidés par les coupables, ceux-là mêmes qui font tourner la planète empalée sur une broche au-dessus du feu qu’ils ont allumé. (…)
Un simple soldat sorti du rang n’a jamais donné d’ordre à un général, sinon ça se saurait. À quoi bon se ruiner la santé dans un combat perdu d’avance. Caleb pense que ce qui peut arriver de mieux à la planète, c’est que les humains disparaissent le plus rapidement possible, peu importe comment. Pour que tout soit parfait, il faudrait qu’il n’y ait aucun survivant, sinon un jour ou l’autre, on recommencerait les mêmes erreurs. L’homme a toujours réussi à faire mieux, en pire.


Caleb se dit que la neige est probablement la dernière des illusions, la seule qui parvienne à masquer la saleté du monde moderne, mais il neige de moins en moins.


L’épaisse couche de neige est en train de geler et scintille, tel un drap brodé de fils d’or, et le brouillard ressemble à un buvard, qui lentement s’imbibe d’obscurité.


Dans un pré, sur la gauche de la route, s’alignent des piquets de clôture sans fils qui dépassent de la couche neigeuse, semblables à des canons de fusils appartenant à des soldats ensevelis pendant une retraite. Harry imagine les cadavres toujours vêtus de leur uniforme, parfaitement conservés, les orbites et les bouches béantes, les traits marqués par la stupeur, qui attendent la fonte et la révélation de leur stature héroïque gravée dans un marbre friable, en souvenir de leur sacrifice ; et il craint pour eux, comme pour l’espèce humaine tout entière, que la mémoire soit une boue figée sous la neige le temps d’une saison.


Le ciel ressemblait à un vaste étendoir où séchaient des nuages filandreux coulissant sur des cordelettes invisibles. 


Les mots seuls ne fabriquent pas d’émotion sincère, c’est l’émotion qui doit précéder l’apparition des mots.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
H
 







 

mercredi 4 mai 2022

[Bouysse, Franck] Fenêtre sur terre

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Fenêtre sur terre

Auteur : Franck Bouysse

Parution : 2021 (Phébus)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Le texte le plus intime et personnel de Franck Bouysse. Un récit fait de textes en prose alternant avec des poèmes en vers et des photos de l’artiste qui racontent son arrière-pays d’écriture : sa Corrèze quotidienne depuis son enfance. Une portait du territoire d’inspiration qui a façonné son imaginaire et ses romans. On y retrouve toute l’authenticité et l’ambiance claire obscure de sa littérature, ainsi que ses personnages, et ses décors naturels. De l’émotion à l’état pur.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1965 à Brive-la-Gaillarde,  Franck Bouysse est l'auteur de romans dramatiques et policiers qui ont remporté un beau succès et de nombreux prix littéraires.

 

Avis :

Poèmes, micro-récits et photographies en noir et blanc prises par l’auteur ou par son ami écrivain, éditeur et traducteur Pierre Demarty, composent ce très bref recueil, condensé de ce qui nourrit l’âme, le coeur et les tripes de Franck Bouysse au point d’infuser toute son œuvre. L’écrivain s’y dévoile viscéralement attaché à sa Corrèze natale et à ses racines paysannes. Homme de terre et de nature, il trouve, en cette poignée choisie de mots et d’images poétiques, un vecteur immédiat et fulgurant pour exprimer l’atmosphère et les émotions qu’il se plaît à laisser gouverner son quotidien et son inspiration.

L’on retrouve, à travers ces mots et ces instantanés, l’âpre munificence d’un monde minéral et organique qui façonne ses habitants au moins autant qu’eux tentent de le besogner. De vieilles mains noueuses et une silhouette ployée, quelques pierres scellées en une volée de marches usées, une trouée de lumière rasant l’eau d’une rivière, une jonchée de bois et de curieux troncs cagneux… tout cela à portée d’yeux et de pas, en contrebas d’une fenêtre où l’on perçoit longuement posté, occupé à coucher ses mots sur les pages de ses futurs romans, un homme qui jamais ne se lassera de sa vigie sur cette terre qui l’a forgé jusqu’au plus intime de son être.

Pas de surprise en ces lignes pour qui est familier des écrits de Franck Bouysse, mais la confirmation d’une parfaite cohérence entre l’homme, ses choix de vie et son œuvre. Y dansent en filigrane l’ombre de ses personnages solitaires et taiseux, fondus dans l’argile-même de leur coin de pays ; y vibrent les décors, terribles et splendides, de ses histoires en obsédant clair obscur ; y chante la poésie d’une langue travaillée comme une musique de l’émotion à l’état pur.

On n’aime pas seulement les écrits de Franck Bouysse. On les ressent, on s’en imprègne, et on s’en émerveille. (4/5)

 

 

Citations :

C’est un drôle de pays  
Où tout semble courbé  
Les herbes les buissons  
Les roches et les arbres  
Et même les maisons  
Sous leurs chapeaux d’ardoises  
Se penchent  
Vers cette terre noire  
Que des femmes et des hommes  
Écorchent vainement  
Et qu’ils creusent un jour  
Pour enfouir un semblable


Le jour soulève le couvercle  
D’une boîte à musique  
Entre l’aube et le soir  
S’animent les sujets  
Fiables mécaniques  
Que remonte la nuit  
Une main invisible

 

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H






 

samedi 26 juin 2021

[Bouysse, Franck] Vagabond

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vagabond

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : 2013 (Editions Ecorce)
                  2017 (Le Livre de Poche)

Pages : 126

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L'homme est traqué.
L'homme joue du blues chaque soir dans un obscur bar de la rue des Martyrs.
Lorsqu'il dérive vers son hôtel, au milieu de la nuit, il lui arrive de dialoguer avec des clochards et autres esprits égarés.
Il lui arrive de s'effondrer sur les pavés des ruelles antiques et de s'endormir, ivre ou épuisé. Il lui arrive aussi de ne jouer sur scène que pour une femme qu'il semble être le seul à voir.
Mais l'homme est traqué.
Pas par un tueur. Ni par un flic.
Quelque chose comme des ombres.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. Grossir le ciel a rencontré un succès critique et public et a obtenu le Prix Polar SNCF en 2017 ainsi que le prix Sud Ouest / Lire en poche, le prix polar Michel-Lebrun, le prix Calibre 47 et le prix Polars Pourpres. Franck Bouysse est également l’auteur aux éditions de La Manufacture de Livres de Plateau, prix des lecteurs de la foire du livre de Brive, Glaise, et de Né d’aucune femme, prix Psychologies magazine.

 

 

Avis :

Un guitariste de blues presque clochard, sale et imbibé d’alcool, erre de bar en bar au gré de maigres cachets. Seule la musique le tient encore debout, lui qui a perdu l’envie depuis qu’Alicia, sa compagne à la ville comme à la scène pendant quinze ans, l’a quitté en lui brisant le coeur. Mais voilà qu’une affiche annonce un prochain concert : de cette femme justement, désormais riche et célèbre…

La désespérance la plus noire emplit cette histoire de dérive vagabonde, où la musique constitue la dernière et fragile amarre qui retient un homme à la lisière de la folie. Anéanti par la fin d’un amour qui résonne douloureusement en écho à ce qui semble une carence parentale, mais aussi peut-être comme une fuite sur la route du succès musical, cet homme écorché et sans nom, qui ne semble plus se nourrir que de bière et de la fumée de ses cigarettes, met tout ce qui subsiste de ses rêves et de son âme dans les notes qu’il extirpe de ses tripes et de sa guitare. Dans l’indifférence générale, il ne lui restera bientôt plus qu’un acte insensé et suicidaire pour attirer l’attention, faute de mieux.

La plume que j’ai tant admirée dans les romans ultérieurs de Franck Bouysse est bien là : magnifique, poétique, travaillée… Peut-être un peu trop, comme encombrée d’une recherche excessive, forcée dans des effets qui manquent parfois de naturel et finissent par se perdre dans un certain hermétisme. Tantôt éblouie, tantôt désarçonnée, je me suis sentie davantage impressionnée que charmée par ce texte, qui parvient en si peu de pages à vous noyer dans un puits noir et sans fond : celui du désespoir d’un homme trahi au plus profond de lui-même, par on ne sait plus si c’est une femme devenue musique ou une musique devenue femme.

C’est donc plus admirative que totalement séduite que je referme ce bref roman d’une étrange et poétique beauté, qui m’a laissé la sensation d’une nage en eau noire, à la surface d’abysses absorbant toute lumière. (4/5)

 

Citations :

Les cris muets de son enfance à lui, qui l’avaient amené à fuir bien des fois, parce que la fuite est la seule chose qui reste aux hommes civilisés. Parce que l’affrontement fait toujours couler le sang et qu’on peut sortir indemne de la fuite, jamais de l’affrontement. Avec le sentiment d’avoir fait ce compromis-là, quand il avait laissé une chance à ses parents de devenir meilleurs dans leur absence.

L’homme pensa que pouvoir imaginer différents scénarios de vie, c’était un peu comme jouer à être Dieu, et il se demanda si c’était ça, la vie, être en quête de souffrances au travers des autres, pour souffrir moins soi-même, ce qui produit des nœuds dans la corde qu’est l’existence. Puisque tous les actes guidaient vers la souffrance, même les moments de bonheur, comme des soupirs de plaisir dans une respiration continue, des arcs-en-ciel décomposant la lumière à la perfection et disparaissant dans le vide.

Je sais plus qui disait que quelqu’un qui affirme qu’il est arrivé, c’est qu’il allait pas bien loin.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
H
 




jeudi 24 juin 2021

[Bouysse, Franck] Orphelines

 






J'ai beaucoup aimé

Titre : Orphelines

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : Moissons noires (2020)
                  J'ai Lu (2021)

Pages : 282






 

 

Présentation de l'éditeur : 

Une ambiance pesante et morose s’est installée sur la ville. Un criminel tapi dans l’ombre observe et s’amuse avec les deux flics qui le poursuivent. La noirceur de son âme ne fait aucun doute depuis qu’un corps de femme massacré a été découvert…
Crime après crime, Bélony et Dalençon voient ce meurtrier leur glisser entre les doigts. Le capitaine Jacques Bélony, « vieux flic de la Criminelle », vient de perdre sa femme et sa fille dans un accident de voiture, tandis que Marie Dalençon, sa jeune collègue, subit les tourments de relations amoureuses chaotiques. Mais ils doivent coûte que coûte arrêter ce meurtrier qui s’attaque à des femmes isolées… 


Un mot sur l'auteur :

Né en 1965 à Brive-la-Gaillarde,  Franck Bouysse est l'auteur de romans dramatiques et policiers qui ont remporté un beau succès et de nombreux prix littéraires.


Avis :

Le policier Bélony vient de perdre son épouse, restée vingt ans dans le comas après un accident qui avait aussi tué leur jeune enfant. Meurtri, l’homme n’a pour autant guère le loisir de s’appesantir sur son malheur : un tueur en série s’en prend à des jeunes femmes de la ville, dont on retrouve les cadavres mutilés étrangement mis en scène. Il devient bientôt évident que le meurtrier observe et manipule Bélony et sa jeune collègue Dalençon, désormais conscients de faire partie d’un plan minutieusement programmé, dont ils ignorent les tenants et les aboutissants…

Changeant de registre après plusieurs romans qui nous avaient habitués à l’âpre noirceur de ses drames ruraux, l’auteur fait une incursion dans l’univers du polar. Il nous livre une histoire encore une fois bien sombre, centrée sur un être qu’une enfance douloureuse, bâtie sur une tragédie, a brisé au point d’en faire un dangereux psychopathe. Assez simple, l’intrigue n’en ménage pas moins un gros effet de surprise totalement imparable. Et, emporté par la tension croissante du récit, l’on se laisse prendre avec plaisir à cette lecture indéniablement addictive.

Seulement voilà, malgré la mise en perspective des meurtres avec un passé tragique habilement suggéré, qui creuse d’insondables abîmes de souffrance sous la surface des pages, l’ensemble peine à se démarquer de la multitude d’histoires du même genre, qui se bousculent sous formats papier et télévisuel. Combien de duos d’enquêteurs, meurtris par la vie et liés par des sentiments mutuels plus ou moins inavoués, se sont-ils lancés sur les traces, semées de scènes gore, de tueurs en série acharnés à tourmenter de jeunes et jolies femmes sans défense ? Si Franck Bouysse réussit haut la main à accommoder la recette en une lecture fort agréable et distrayante, il ne parvient pas à la transformer en moment d’exception, comme il en avait pris l’habitude avec chacun de ses livres depuis Grossir le ciel. La faute à un thème rebattu et à un trop-plein de clichés, mais aussi à une crédibilité moyenne et à une plus grande discrétion de la beauté stylistique si remarquable de cet écrivain.

Quoi qu’il en soit, même si, selon moi, un cran en dessous des autres romans plus mémorables de l'auteur, ce polar, aussi bien écrit que construit, se lit avec plaisir. Il offre un agréable moment de détente, tout en révélant une nouvelle facette de l'écrivain. (4/5)


Citations :

La zone industrielle se trouvait au nord de la ville, non loin d’un quartier populaire. Les concessions automobiles flambant neuves côtoyaient des bâtiments dégradés d’un autre âge. L’impression que l’on avait en regardant ce spectacle faisait penser au sourire d’un vieillard, qui aurait fait poser quelques couronnes en or entre des dents pourries.

Les quartiers nord de la ville ressemblaient à une HLM aux mensurations démesurées. Quelques taches de couleurs, de-ci de-là, tentaient de marquer une originalité de mauvais goût. Pas un brin de verdure. Du sable entre les plaques de goudron, sur lequel des gamins se râpaient les genoux en jouant au ballon. Un beau rêve de sable, s’enfonçant sous la peau. Était-ce ça le désespoir : ne pas avoir de véritable choix ? Quand nourrir les rêves était pire que tout, quand les illusions ne valaient rien, quand les désillusions pénétraient l’os. La couleur des os, le véritable point commun de l’humanité.

Les deux flics parvinrent devant un ensemble d’immeubles. C’était là qu’avait vécu Éva Myskina. Bâtiment central. Une tour de douze étages, tapissée d’antennes paraboliques, semblables à des boutons d’acné sur le visage d’un adolescent.

Il n’avait pas la prétention de se considérer comme un artiste à part entière, mais il en était arrivé à la conclusion que le commun des mortels passait sa vie à la combler, alors que les artistes la passaient à se vider d’une substance qu’ils avaient héritée, malgré eux. Le sens de ces existences était de se déverser sans véritable choix. Le principe des vases communicants.

Désormais, pour lui, il n’y avait plus l’alibi du travail pour quitter cette atmosphère pesante. Hier, les cris des gamins qui lui gâchaient la lecture de son journal. Aujourd’hui, le silence oppressant qui l’empêchait de lire ce même journal. Ce fichu journal, qu’il avait lu et relu toute sa vie, sans se douter qu’il s’agissait de sa propre existence inscrite en caractères d’imprimerie. Rubrique naissance. Rubrique faits divers. Bientôt, rubrique décès. Il suffisait de piocher, jusqu’au chien qu’il avait écrasé un jour.



Du même auteur sur ce blog :


H
 




mercredi 13 janvier 2021

[Bouysse, Franck] H. (trilogie)

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : H. (trilogie)

Auteur : Franck BOUYSSE

Parution : Chaque tome en 2008, 2010, 2012
                  Intégrale en 2020

Editeur : Le Livre de Poche

Pages : 486

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Qui est H. ? D’où vient-il ? Comment a-t-il surgi dans ma vie déjà bien entamée ? Ce qui ne m’avait jamais effleuré jusqu’alors commence à m’obséder. »
Ainsi débute le journal de John W., embarqué avec l’énigmatique H. dans une expédition sur les traces de l’explorateur Sir John Lucas parti vers l’île de Pâques. Un périple tumultueux comme le seront les errements de Walter Croft, un médecin aliéniste de l’asile de Bedlam et de son étrange patient Jonas… Des bas-fonds de l’East End où rode l’ombre de Jack l’Eventreur aux confins de l’Atlantique et de la forêt amazonienne, Franck Bouysse propose ici un véritable voyage initiatique ciselé comme une intrigue policière.

Paru initialement en trois volumes indépendants, H. est aussi un magnifique hommage aux univers de J. Verne, R. L. Stevenson, C. Doyle ou encore H. Melville.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. Grossir le ciel a rencontré un succès critique et public et a obtenu le Prix Polar SNCF en 2017 ainsi que le prix Sud Ouest / Lire en poche, le prix polar Michel-Lebrun, le prix Calibre 47 et le prix Polars Pourpres. Franck Bouysse est également l’auteur aux éditions de La Manufacture de Livres de Plateau, prix des lecteurs de la foire du livre de Brive, Glaise, et de Né d’aucune femme, prix Psychologies magazine.

 

 

Avis :

Qui est H. ? Quand s’ouvre en 1907 le premier épisode de cette trilogie, il apparaît comme le grand et brillant ami du narrateur britannique John W., qui se réjouit de le retrouver après une longue séparation et de se voir inviter à nouveau à l’accompagner dans une expédition à travers le monde. Un voyage bien mystérieux, dont John ne connaît ni la destination, ni l’objectif, mais pour lequel il est chargé d’armer un voilier et de recruter un équipage…

H. et W. comme Holmes et Watson : impossible de ne pas penser au célèbre duo lorsque l’histoire commence dans un Londres brumeux où John W. se prépare à accompagner H., cet homme apparemment admirable qui l’impressionne tant, dans une énigmatique mission. Celle-ci ne tarde pas à prendre les allures d’une chasse au trésor, transformant la narration en un récit d’aventure aux multiples périls, qui nous emmène, au travers d’une mer capricieuse et dangereuse, sur une mystérieuse île qui n’a pas toujours été déserte, puis en remontant les eaux boueuses d’un fleuve aux vapeurs mortifères, au coeur de l’étouffante forêt amazonienne. Devenu fantastique, le roman se met à naviguer entre mystères et mythes célèbres pour évoquer civilisations disparues, croyances religieuses et finalité de l’humanité, dans une apothéose où menace l’apocalypse. C’est ni plus ni moins à une ardente plaidoirie en faveur de l’espèce humaine, avec tous ses travers, ses dualités et son orgueil, mais aussi avec son émouvante capacité d’amour et d'émotion, ainsi que sa fascinante force créative et artistique, qu’aboutit cet étonnant mélange des genres.

Hommage à la littérature populaire du 19e siècle, sorte de pastiche des romans-feuilletons de l’époque où l’auteur entremêle roman policier, récit d’aventure et histoire fantastique, H. s’avère un ouvrage profondément original. Figurant parmi les premières publications de l’auteur, il révèle un talent protéiforme et une écriture déjà hypnotique. On y voit s’affirmer au fil des trois tomes la beauté d’un style qui fait, de la lecture de chaque roman de Franck Bouysse, une incomparable délectation. (4/5)

 

Citations :

Le soleil était dégrafé de l’horizon et le vent tournoyait dans la baie comme un esprit entre deux mondes.


J’ai tenté de dire que tous les hommes ne sont pas mauvais, qu’ils ne devraient pas tous payer pour la folie de quelques-uns. J’ai encore voulu parler du sacré et du beau, mais ils n’ont rien trouvé de beau et de sacré dans ce que j’avançais. Je leur ai lu des mots écrits, montré ce qui pouvait jaillir des mains d’un homme ou d’une femme, expliqué les liens qui peuvent unir deux êtres, des liens si puissants qu’ils ne font qu’un, des liens que nul ne peut défaire, des liens que nous ne connaîtrons jamais. Que nous ne comprendrons jamais.
Sygm n’a rien voulu entendre. Il a parlé du désir des hommes d’être plus que des hommes, affirmant que cette perversion n’a pas de fin, puisque pas d’assouvissement. Il m’a rétorqué que la beauté est la forme extrême de leur nature narcissique, que les statues et les monuments érigés ne sont conçus que pour leur propre gloire, que les liens qui unissent les êtres humains ne sont pas sains et qu’ils finissent tôt ou tard par les détruire, parce qu’ils n’y croient pas eux-mêmes durablement. C’est leur insatisfaction qui mène le monde (…).


Après le décès de son époux, étant très croyante et pour ne pas en vouloir à un Dieu de bonté, elle avait trouvé plus naturel de rendre coupable la terre entière de son malheur. La seule solution acceptable à ses yeux. La seule manière de poursuivre sa vie, engoncée dans des robes noires, qu’elle arborait pour bien montrer à ce monde qu’elle détestait tant qu’elle n’en avait pas fini avec un deuil commencé depuis quinze années, depuis que son mari avait été emporté par une angine de poitrine et qu’elle ne trouvait plus d’excuses au bonheur des autres. Sa vie n’était pas une vallée de larmes, mais une vallée aride.


Si l’on doit aimer un seul homme, on doit les aimer tous, au travers de cette nature qui les accable. Parce que être est un combat, une douleur profonde qu’ils défient en se voulant ailleurs et autrement. Devenir un autre, qui lui-même voudrait être un autre.


Il s’assit sur un ponton dévasté, surplombant un calme boueux, à la surface duquel remontaient des bulles d’air. Des alevins en bancs embrassaient la surface de leurs bouches gobeuses. Un oiseau pêcheur s’envola d’une brassée de roseaux, plongea et, de ses ailes tendues, prenant appui sur la rivière, en ressortit, traînant un temps une gerbe liquide, son bec éclairé par un ventre laiteux et frétillant.
 
 
Durant le trajet, Mary jette de fréquents regards par la vitre. Une manière de ne pas perdre le contact avec la réalité, ce que le roulis de l’attelage l’inciterait à faire. La ville est constituée de reliefs renouvelés, apparaissant, puis disparaissant derrière un mur de pluie. Des silhouettes aussi défilent en ne donnant pas pour autant vie au décor, de même qu’un personnage peint n’a jamais animé un tableau. C’est ce qu’elle ressent, cette exclusion du monde extérieur, puisqu’elle ne fait pas partie du tableau et qu’elle n’est pas non plus le peintre. Alors, qui est-elle vraiment ? Quel est le sens de sa vie ? Est-il si différent de ce qu’elle voit au-dehors ?


Les mots les plus grands sont ceux qui recèlent des expériences, pas des notions abstraites. Regarder est une notion, voir une expérience, exister est une notion, vivre une expérience.


Je me suis laissé envahir par ce monde, devenu sensible à sa beauté, plus qu’à sa noirceur. L’or n’est rien, s’il n’est transformé en bijoux, devenant toujours plus beaux grâce à la multitude des regards portés.
L’éternité est dans ces regards. La véritable éternité.


La nuit commence à se diluer dans la lumière naissante. Après tout ce temps passé sur cette terre, il m’est impossible de préférer le jour à la nuit. Au final, peut-être sont-ce les transitions qui m’émeuvent le plus. Le crépuscule est la superposition de la nuit sur le jour et l’aube, celle du jour sur la nuit. La sinueuse transcendance de l’un par rapport à l’autre est un doux mensonge dans lequel s’éteignent ou naissent les chants d’oiseaux surpris par un miracle sans cesse renouvelé. Regarder s’éteindre et s’illuminer ce monde recèle une beauté qui devrait à elle seule avoir raison de la suffisance de nos pensées.


J’ai vu tant de peuples différents, vivant nus ou vêtus, au fin fond de forêts ou au cœur des villes, de différentes couleurs de peaux, tant d’humains, qui au final avaient le même but, qu’ils cultivent, fabriquent, créent, s’accouplent, ou parlent : transmettre. Modestement ou avec vanité, les hommes ne pensent qu’à transmettre leur propre humanité, et à la transcender, en érigeant des monuments ou en fabriquant des objets. Leur manière d’arrêter le temps. La seule.


Dans sa bibliothèque, Balzac voisine avec Dickens, Molière avec Keats, Dumas avec Stevenson. Ses lectures font toute la différence entre le dénuement et une richesse permanente, nourrie des mots qui affûtent son esprit et tirent son âme vigilante vers une ultime vérité qu’il ne redoute pas. Il lit chaque matin. Ce bonheur lui suffit.

 

 

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