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samedi 27 décembre 2025

[Assouline, Pierre] L'annonce

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'annonce

Auteur : Pierre ASSOULINE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782073047298  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils se sont rencontrés dans un pays en guerre. Raphaël est français, étudiant à Paris, et s’est porté volontaire pour aider Israël, cette jeune nation envahie par les armées de ses voisins. Esther est israélienne, soldate, et travaille dans les services psychologiques de l’armée. Ils ont vingt ans et aimeraient croire que c’est le plus bel âge de la vie. Ce qu’ils vont partager pendant quelques semaines modifiera à jamais leur rapport à la mort. L’un et l’autre devront l’annoncer sans y être préparés.
C’était à l’automne 1973 pendant la guerre du Kippour. Puis ils se sont perdus de vue, chacun dans son pays, emmené par son destin. Jusqu’à ce que cinquante ans plus tard, jour pour jour, la guerre frappe à nouveau...
Récit d’initiation et portrait d’une femme aimée, L’annonce interroge, avec le tragique de l’Histoire, ce qui subsiste de nos attachements malgré le passage du temps.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier, biographe et journaliste, Pierre Assouline est membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Issu d’une famille juive séfarade et lié à Israël par un rapport identitaire profond – celui-là même qui l’avait poussé, à dix-neuf ans, à se porter volontaire pendant la guerre du Kippour en 1973 –, Pierre Assouline ne pouvait qu’être atteint au plus intime par ce qu’il nomme lui-même le pogrom du 7 octobre 2023. Ce choc ravive en lui non seulement la mémoire d’un engagement de jeunesse, mais aussi la conscience aiguë d’une continuité tragique : un demi-siècle a passé, l’homme a vieilli, mais la guerre demeure et Israël se retrouve une fois encore frappé au coeur. L’annonce se construit précisément sur ce jeu de miroir entre 1973 et 2023, entre l’élan candide du jeune volontaire et la lucidité d’un homme mûr confronté à la répétition de l’Histoire.

Entre ces deux réalités se tient Esther, rencontrée en 1973, perdue de vue puis retrouvée en 2023, figure-pont entre les époques et reflet de l’état psychologique du pays. Personnage inventé, elle permet à Pierre Assouline de transposer son expérience dans une vérité romanesque plus large. Chargée par l’armée d’annoncer les décès, elle vit dans la fuite de l’annonce qu’elle redoute de recevoir un jour elle-même, comme si la violence finissait toujours par atteindre ceux qui la transmettent. Allégorie d’un Israël meurtri, elle incarne la peur, la fatigue et la sidération d’un peuple qui, de guerre en guerre, se sait toujours susceptible d’être frappé. À travers elle, c’est une nation entière qui apparaît suspendue entre mémoire et douleur recommencée, habitée par la conviction qu’elle n’a « nulle part où aller » et que son seul horizon est celui qu’elle doit défendre pour survivre.

Si le roman puise dans un épisode réel de la vie de l’auteur, il ne s’agit pourtant pas d’un récit autobiographique. L’expérience personnelle n’est qu’un point d’appui, un tremplin vers une réflexion plus vaste sur la mémoire, la peur et la persistance des blessures collectives – là où la fiction, plus que le témoignage, permet d’atteindre une vérité émotionnelle et historique plus profonde. Car L’annonce est aussi un livre résolument politique, très unilatéral dans sa légitimité, qui, dans un moment où les formes de haine se recomposent, s’insurge contre toutes les formes d’antisémitisme – frontales, quand elles prennent la forme de la guerre et du terrorisme ; mais aussi plus insidieuses, lorsqu’elles se dissimulent derrière le masque de l’« anti-sionisme » –, soulignant la persistance d’une hostilité qui change de visage sans jamais disparaître.

Nourri de multiples références littéraires et musicales, au premier rang desquelles la présence insistante de Leonard Cohen et l’écho de La femme fuyant l’annonce de David Grossman, ce mélange intime de fiction symbolique et de précision autobiographique tient du cri du cœur, entre fatigue et colère, dans sa manière de peindre l’enjeu plus que jamais existentiel d’une société israélienne contrainte de composer, dans sa chair comme dans son âme, avec une violence qui, génération après génération, continue de vouloir sa destruction. Sous l’engagement, le portrait meurtri et désenchanté d’un pays, depuis toujours acculé à lutter pour sa survie, au prix du désespoir et de traumatismes sans fin. (4/5)

 

Citations : 

Il y a des moments dans la vie d’un homme où il n’y a pas à réfléchir ni à se réfugier dans la conscience et ses échappatoires, d’autant qu’elle ressemblait à un champ de bataille. Juste réagir. Kant l’avait écrit et mon prof de philo l’avait une fois soumis à notre sagacité : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! » Une forte pensée pour l’avenir et un peu plus. L’une de ces rares décisions qui donnent l’impression, à l’instant même où vous la prenez, qu’elle changera votre vie. 


On est juif par le sang reçu mais israélien par le sang versé. 


Pour nous aussi c’était la guerre, car nous étions solidaires du pays dans lequel nous avions choisi de vivre à ce moment précis. Mais la guerre sans la faire. Un pays où l’on est constamment rattrapé par la situation,les événements, les nouvelles. Toutes choses qui se ramènent à une seule : la guerre sous une forme ou une autre.


Misère de l’homme sans aucun dieu. Comment font-ils, ceux qui ne sont pas habités par la moindre transcendance ? 


Une paix partielle  et fragile s’installa. Esther n’en était pas moins mobilisée par sa fonction. Encore des tirs, encore des morts. Et il y avait ces cadavres découverts sur le champ de bataille et enfin identifiés par les médecins légistes. Des disparus qui ne l’étaient plus. Parfois des soldats que l’on avait crus faits prisonniers et dont la dépouille pourrissait au soleil là où personne n’aurait eu l’idée d’aller les chercher. D’autres si commotionnés qu’ils souffraient de graves troubles mnésiques. Ce n’est pas parce qu’on a disparu qu’on est un déserteur. Ne pas savoir est une torture. Le doute, un sentiment corrosif. La guerre ne fait pas que des morts : elle tue aussi des vivants, mais plus lentement. Le calvaire n’en est que plus grand car ce n’est pas le corps mais l’âme qui est touchée.


J’avais rarement vu quelqu’un s’aimer autant tout en se donnant tant de mal pour se faire détester.


On ne trouve jamais la paix en évitant la vie. Il faut toujours l’affronter et l’affronter encore.


« On gagnera parce qu’on n’a pas le choix, n’oublie pas qu’on est dos à la mer. » Pour Israël, cette guerre était une guerre juste puisqu’elle répondait à une attaque massive, une volonté d’annihilation. Au-delà même de la nécessité de la contre-attaque, une évidence pour tout pays confronté à une semblable situation, sa dimension la justifiait. Il le disait avec ses mots à lui et l’impact que cela produisait était bien plus durable. Il répétait : « Comprenez bien, on n’a nulle part où aller, nulle part ailleurs qu’ici en Israël, chez nous. » Au fond, ce raisonnement, il n’y avait pas à en sortir, si on voulait s’en sortir.


Israël vivait dans la hantise d’une menace permanente. Ils intégrèrent ce spectre car il est aussi vieux que le pays, à croire qu’il lui est consubstantiel ; mais s’il a la vertu d’unifier le peuple, il n’est pas assez puissant pour l’empêcher de se désunir. 


Les grands mensonges se fabriquent avec de petites vérités.


Depuis 1973, quelque chose s’est scindé en moi. En deux parties. Comme si j’étais coupé en Dieu. Quel Juif est né sur la même terre que son grand-père ? Je n’en connais pas. L’histoire les a destinés à être un peuple d’errants et de nomades. Jusqu’où nous mènera cette manie de se trouver des ancêtres plus anciens que la terre elle-même ? En retranscrivant ses cauchemars dans son Journal, Franz Kafka écrivait que, dans un monde où tout doit s’acquérir car rien ne nous est donné, le plus difficile est encore de partir à la conquête de son passé, cette chose étrange que tout individu croit recevoir gratuitement en héritage. Tout de même, de temps en temps, ce serait bien de se donner un autre avenir que notre passé. En tout cas, ce serait reposant. Combien de temps encore faudra-t-il s’acquitter de sa dette de malheur ? Il est hanté par des ombres errantes. Pas sûr que l’on gagnerait à les identifier. Laissons-les en l’état, elles finiront bien par nous lâcher un jour.
 
 
Un écrivain ne comprend ce qui lui arrive que lorsqu’il l’écrit.


Les Israéliens semblent parfois s’être enfermés dans une bulle cognitive qui les rendrait insensibles au sort des Palestiniens. C’était déjà vrai avant, ça l’est davantage encore à la faveur des événements. 


Le maniaque du pourquoi est guetté par la folie s’il ne consent pas à la part d’irrationnel et d’absurde de l’humaine condition. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
  


 

vendredi 15 novembre 2024

[Paulin, Frédéric] Nul ennemi comme un frère

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Nul ennemi comme un frère

Auteur : Frédéric PAULIN

Parution : 2024 (Agullo)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Beyrouth, 13 avril 1975. Des membres du FPLP ouvrent le feu sur une église dans le quartier chrétien d’Ain el-Remmaneh. Quelques minutes plus tard, un bus palestinien subit les représailles sanglantes des phalangistes de Gemayel, inaugurant un déferlement de violence sans commune mesure qui dépassera bientôt les frontières du Liban et du Proche-Orient.
Michel Nada part alors pour la France, où il espère rallier la droite française à la cause chrétienne. Édouard et Charles, ses frères, choisissent la voie du sang. Dans la banlieue sud de Beyrouth, Abdul Rasool al-Amine et le Mouvement des déshérités se préparent au pire pour enfin faire entendre la voix de la minorité chiite.
À l’ambassade de France, le diplomate Philippe Kellermann va, comme son pays, se retrouver pris au piège d’une situation qui échappe à tout contrôle.
Mais comment empêcher une escalade des tensions dans un pays où la guerre semble être devenue le seul moyen de communication ? La France de Giscard et de Mitterrand en a-t-elle encore seulement le pouvoir, alors qu’elle se voit menacer au sein même de son territoire ?
Première partie du projet le plus ambitieux de Frédéric Paulin à ce jour, Nul ennemi comme un frère retrace les premières années de la guerre du Liban.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Frédéric Paulin écrit des romans noirs depuis presque dix ans. Il utilise la récente Histoire comme une matière première dont le travail peut faire surgir des vérités parfois cachées ou falsifiées par le discours officiel.
Ses héros sont bien souvent plus corrompus ou faillibles que les mauvais garçons qu’ils sont censés neutraliser, mais ils ne sont que les témoins d’un monde où les frontières ne seront jamais plus parfaitement lisibles. Il a notamment écrit Le monde est notre patrie (Goater, 2016), La peste soit des mangeurs de viande (La Manufacture de livre, 2017) et Les Cancrelats à coups de machette (Goater, 2018).

 

 

Avis :   

Après sa trilogie Benlazar qui remontait aux origines du djihadisme, Frédéric Paulin entame un nouveau triptyque, consacré cette fois à la guerre civile libanaise de 1975 à 1990. Ce premier volet, minutieusement documenté en même temps qu’emporté par un grand souffle romanesque, nous plonge dans le chaos des huit premières années du conflit : un retour dans le passé indispensable pour comprendre le présent.

Dense, sans chapitres, la lecture est exigeante, mais c’est un guide hors pair, fort d’une documentation titanesque, qui nous donne accès au dédale d’une guerre d’une insondable complexité. Comment ce pays, mosaïque confessionnelle qui vivait jusqu’ici en harmonie, a-t-il pu basculer dans une telle somme de violences inter-, mais aussi intracommunautaires, les interventions étrangères – invasions syrienne et israélienne, immixtions de l’Iran, de la Ligue arabe et de la France – ne faisant que démultiplier cette guerre en sous-conflits inextricables ? Le Liban se fait bientôt la chambre d’écho de toutes les crises du Proche-Orient, cette première phase culminant avec les effroyables massacres de Sabra et Chatila et s’exportant à coups d’attentats terroristes jusque sur le territoire français.

Cette réalité historique intriquée, Frédéric Paulin la met à notre portée dans un récit aussi passionnant qu’instructif, laissant le soin de nous en révéler les multiples facettes à une poignée de personnages fictifs disposant d’un large point d’observation. C’est ainsi que l’on se retrouve aussi bien aux côtés de Michel Nada, un avocat qui fuit la guerre pour tenter de rallier la Droite française à la cause maronite pendant que ses frères phalangistes se raidissent d’une manière de plus en plus sanglante autour de la cause chrétienne au Liban, du chiite Abdul Rasool Al-Amine et de la belle interprète Zia al-Faqîh, eux aussi entraînés corps et âme dans une escalade qui, sous l’influence des islamistes iraniens, donnera naissance au Hezbollah, que de Philippe Kellerman à l’ambassade de France à Beyrouth, du capitaine Christian Dixneuf des services secrets français, ou encore du commissaire Caillaux de la section antiterroriste des Renseignements Généraux.

Impeccable tant du point de vue documentaire que de la crédibilité de ses personnages imaginés dans toutes leurs complexités et ambivalences, ce polar politique s’avère largement à la hauteur de son ample ambition historique. Autant impressionné que captivé par cette première partie, l’on ne pourra que répondre avec empressement au prochain rendez-vous avec l’auteur, la suite étant annoncée pour le printemps 2025. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

— Weinberger a ordonné aux marines de quitter le Liban le 3 septembre, je vous rappelle. Une semaine plus tard, les Français et les Italiens de la Force multinationale les ont imités. Gemayel s’est fait tuer, les Israéliens sont entrés à Beyrouth-Ouest et ont pris position autour de Sabra et Chatila, ils ont envoyé les chrétiens finir le boulot, je vous dis.          
— Des conneries, tente Dixneuf. Les Israéliens sont des enfoirés parfois, c’est vrai, mais ça, ils ne peuvent pas l’accepter. Pas eux, pas les Juifs.          
— Moi je vous dis que l’invasion des camps était programmée par Begin et Sharon.          
Dixneuf prend le paquet de cigarettes de Cahour et en allume une.          
— Le rêve sioniste d’un Liban chrétien qui serait l’allié indéfectible d’Israël dans le monde arabe passe par le massacre des Palestiniens, capitaine.
 

— Et alors ? Combien d’enfants sont morts sous les bombes israéliennes ?
Sitaf se tait. Il sait comme tout le monde au Liban que dès qu’un homme naît, il est assez vieux pour mourir. Il sait que dès qu’un chiite naît, il est assez vieux pour être un chahid. [martyr]
 

Nassim Nada est vieux. Il a appris que tout homme qui fait la guerre est un criminel. Cet homme arguera de la justesse de sa cause ou de l’état de nécessité qui l’a poussé à tuer. Mais toujours il sera un criminel. Depuis ces décennies de violence, Nada a accepté qu’un homme bon puisse être un criminel parce que l’Histoire l’y oblige. Mais ce qui s’est passé à Chatila, c’est autre chose.
Tous ces morts, des femmes, des enfants, des vieillards.
Ces tortures et ces corps enterrés à la va-vite pour éviter un décompte macabre.
Ces bulldozers qui ont aplani les lieux comme pour effacer les crimes.
C’est autre chose parce qu’Édouard et Charles ont participé à ces horreurs.
Nassim Nada est vieux, il sait qu’il est responsable de ce qu’ont fait ses Nassim Nada est vieux, il sait qu’il est responsable de ce qu’ont fait ses fils là-bas. Il les a élevés dans la méfiance, il les a entraînés pour se défendre des musulmans et des Palestiniens qui un jour viendraient pour les tuer, tuer leur mère et leur sœur. Mais jamais il n’aurait cru que l’Histoire de son pays pousserait ses fils à de tels actes. Ils faisaient la guerre, ils étaient des criminels. Ce qu’ils ont fait à Chatila, cela n’en fait-il pas des monstres ?
 

— Israël a été bâti sur le territoire de la Palestine et pour ce faire, une population arabe a été contrainte à l’exil par les armes. La Nakba est impardonnable pour la conscience arabe, n’oublie jamais ça.
Il se retourne et l’observe de ce même regard bienveillant.
— Le refus d’Israël est un point sur lequel toute divergence a été condamnée par la communauté arabe, et par la Ligue des États arabes. El-Sadate est mort d’avoir outrepassé cette règle à Camp David.
Il revient s’asseoir à côté de lui, lui tapote le genou.
— Et cela s’appliquera d’autant plus au Liban que c’est le seul pays arabe qui a un chef d’État non musulman.
 

La diplomatie sans les armes, c’est de la musique sans les instruments, songe Kellermann, amer. Qui a dit ça déjà ? Bismarck, peut-être.

 

 

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