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mardi 9 juin 2026

Critique : "Femmes sur fond azur" de Chantal Thomas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Femmes sur fond azur" de Chantal Thomas


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Femmes sur fond azur

Auteur : Chantal THOMAS

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782021601275  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Six vies, différentes et reliées. Six expériences de la liberté ouvertement ou secrètement revendiquées contre les impératifs de l'époque. Sophie Cruvelli vicomtesse Vigier, la reine Victoria, Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Colette, Jackie... Une cantatrice, une reine, une artiste, deux écrivaines, une jeune veuve et ses deux enfants, dont l'autrice. Autant de femmes dont la découverte de la Méditerranée a modifié le destin. Elles ont en commun d'avoir vécu la Côte d'Azur comme un lieu de respiration, de désir, d'échappement et d'accomplissement.

Chantal Thomas, en une suite de portraits qui saisit la singularité de chacune, nous invite à une sensuelle réflexion sur le corps féminin, sur l'effort magnifique de "ne pas se laisser voler la vie", comme disait Rimbaud. Son écriture est portée par une formidable capacité à redonner souffle, ce qu'on appelle l'enthousiasme. Avec empathie, érudition et une énergie romanesque très personnelle, elle défait le corset des interdits et nous fait partager la merveilleuse, mystérieuse et revigorante rencontre avec le bleu du ciel et de la mer. Elle nous offre la joie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chantal Thomas, romancière, essayiste, scénariste, a été révélée au grand public avec Les Adieux à la Reine (Seuil), prix Femina 2002, adapté au cinéma par Benoit Jacquot. Depuis, elle poursuit selon une double inspiration, historique : Le Testament d’Olympe, L’Échange des princesses, porté à l’écran par Marc Dugain, et autobiographique : Souvenirs de la marée basse (2017) qui a connu un grand succès, suivi de East Village Blues (2019), Café Vivre (2020), et Journal de nage (2022). Son œuvre est traduite dans de nombreux pays.
Chantal Thomas a été élue à l'Académie française le 28 janvier 2021.

 

Avis :

Avec un art du portrait alliant sensibilité historique et intuition poétique, Chantal Thomas montre, à travers les parcours de six femmes d’époques et de destins différents, comment l’azur méditerranéen a pu leur permettre de se défaire des contraintes et d'inventer une manière plus audacieuse d’habiter leur vie. La mise en regard de ces trajectoires féminines attirées par la lumière du Sud esquisse une géographie intime de l’émancipation, où le paysage infléchit l’élan intérieur de chacune.

En suivant ces femmes au moment où, avec l’apparition d’un ciel nouveau, d’autres possibles s’ouvrent dans leur existence, Chantal Thomas convoque, avec tout le relief de la vie, une série de figures trouvant une respiration nouvelle face aux normes imposées, au nom de la respectabilité, de la discrétion et de la dépendance sociale, par les XIXᵉ et début du XXᵉ siècles. Certaines, à qui le Sud offre un statut inédit, s’y réinventent, comme l’incandescente cantatrice Sophie Cruvelli, qui quitte la scène pour un mariage princier lui donnant accès à un monde où affirmer pleinement son tempérament, ou encore la très protocolaire reine Victoria, soudain confrontée à une douceur et à une légèreté insoupçonnées. D’autres y ravivent leur élan créateur : la jeune peintre Marie Bashkirtseff, tenue à distance des cercles masculins, y découvre un horizon à la mesure de son ambition, tandis que Katherine Mansfield, minée par la maladie, y retrouve l’énergie d’écrire. Colette, en quête d’un lieu où vivre à son propre rythme, y reconquiert une souveraineté sensuelle, et Jackie, la mère de l’auteur, y amorce une réinvention discrète. Toutes, à leur manière, rencontrent sur cette Riviera – lieu de villégiature, de mondanités et d’expérimentations sociales alors très couru des élites européennes – un espace où se dessine la possibilité d’une vie plus ample.

Conjuguant précision documentaire et écriture de la sensation pour faire de la Méditerranée un véritable incubateur de sens, Chantal Thomas élabore à travers ces trajectoires renaissantes une réflexion subtile sur les conditions d’apparition d’une liberté féminine encore fragile, souvent clandestine, mais en voie d’affirmation. Grâce à une attention aiguë au sensible – lumière, couleurs, souffle de l’air ou variations du ciel –, elle montre comment un lieu peut infléchir un destin et une sensation déclencher un mouvement intérieur. Sur cette Riviera où se rejouent les tensions entre assignation sociale et désir d’émancipation, ces femmes trouvent un terrain où éprouver des manières d’être à soi que leur milieu d’origine leur refusait. Leur diversité, de la souveraine à l’artiste en passant par la femme ordinaire, révèle que l’élan vers l’autonomie procède d’une constellation de gestes et de respirations plutôt que d’un mouvement linéaire. Le livre interroge ainsi, avec finesse, la manière dont chaque histoire intime contribue, à son échelle, à l’évolution de la condition féminine.

La profondeur de ce livre lumineux et apaisant tient autant à la cohérence du dispositif qu’à l’intelligence du choix des portraits. Issu des chroniques que Chantal Thomas a publiées dans Le Monde, l’ouvrage conserve la précision du format bref tout en gagnant de l'ampleur par leur rassemblement. L’élégance de l’écriture, sensible et sans emphase, confère à chaque figure une vraie présence, tandis que la réflexion sur la liberté féminine s’affirme dans la nuance plutôt que dans l’argumentation frontale. Livre‑mosaïque émouvant, où chaque tesselle trouve sa juste place dans l’harmonie de l’ensemble, il montre comment ce fond d’azur – lieu à part, presque suspendu, où les cadres se desserrent et où surgissent d’autres horizons – offre à ces femmes si différentes la possibilité de se réinventer dans une même dynamique d’affranchissement. (4/5)

 

Citations :

À l’exception de Jackie, elles ont en commun d’être nées au XIXe siècle, d’avoir eu, sauf Colette, des corps corsetés, et d’avoir grandi, quel que fût leur pays de naissance, dans des décennies où l’enseignement prévu pour les filles était fort réduit (le droit de se présenter à un baccalauréat identique pour les deux sexes date en France de 1924), et où se marier, passer de l’autorité du père à celle de l’époux, était l’unique perspective permise et, partant, l’unique issue. Il faut se rappeler que, par rapport à la famille ou à l’État, la mise en tutelle des femmes a perduré bien au-delà du XIXe siècle, puisque la loi les autorisant à voter date du 29 avril 1945, et celle leur donnant droit à ouvrir un compte bancaire et à travailler sans autorisation de leur époux du 13 juillet 1965. Hors de cette voie « normale », la femme seule était stigmatisée en « vieille fille » pathétique, ou en aventurière dangereuse, sinon prostituée. Et il m’a frappée, en réfléchissant sur elles et tentant de faire émerger leur portrait, qu’un des traits caractéristiques des femmes de ce siècle, d’une classe aristocratique ou bourgeoise, était l’écriture d’un journal intime. Elle allait avec le corset, une éducation religieuse, les règles de la pudeur, l’interdit de la franchise et de « propos déplacés ». Le journal intime empêchait les jeunes filles d’étouffer. Il leur permettait d’exprimer à tâtons des sentiments exclus et de s’approcher de leur désir. Il prenait le relais du confesseur, l’autorité religieuse en moins. Et si, pour la plupart d’entre elles, écrire ne les délivrait pas d’un sens du péché ou de la faute, elles pouvaient l’éprouver d’une manière plus souple. En général, le mariage mettait fin à leur journal. Mais pas toujours. 


Dans Une chambre à soi, Virginia Woolf trace un tableau impitoyable de l’hostilité suscitée par l’arrogance d’une femme résolue à se dédier à son art : « Même au XIXe siècle, on n’encourageait pas les femmes à devenir des artistes. Au contraire, on les humiliait, on les souffletait, les sermonnait et les exhortait. La nécessité où elles se trouvaient de s’opposer à ceci, de désapprouver cela, a dû tendre leurs nerfs à l’extrême et diminuer leur force vitale. »


Pour les grandes diaristes que furent Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Virginia Woolf, écrire un journal intime relevait d’un sentiment de solitude et de la nécessité de se protéger des intrusions et volontés de mainmise venues du dehors. Écrire son journal correspondait au moment privilégié d’une conversation avec soi-même, en continuité avec des pratiques d’introspection religieuse. Mais le journal était aussi dépositaire de ce qui débordait d’une oppression physique et psychique. La suppression du corset et des principes de bonne tenue qui y étaient liés permettant une souplesse, une respiration du corps féminin, elle détache le journal de sa fonction d’exutoire. Une femme tient d’autant plus à son journal et par son journal qu’elle est rigoureusement corsetée.


À la vision renvoyée par son miroir d’un « double charnu, gorgé de soleil et d’eau », Colette, âgée de cinquante-cinq ans, peut être assurée qu’elle a aidé à faire sauter les tabous qui voulaient les femmes pâles et corsetées, tôt vieillies dans le cercle d’un foyer centré sur le prestige patriarcal, des femmes qui n’existent pas au-delà de l’âge de trente ans, qui n’ont aucune notion de leurs forces physiques, et qui, si elles se devinent des capacités intellectuelles, préfèrent les dissimuler et même passer pour un peu sottes afin de préserver la supériorité masculine, afin de mieux plaire. Mais, plus intimement, Colette sait qu’elle a accompli sa propre révolution : elle a dépassé le stade des amours douloureuses, possessives, conflictuelles. Désormais, elle sait être seule sans se sentir esseulée. Elle est prête pour aimer autrement, dans la confiance et la complicité. Hors emprise.

 

jeudi 8 juin 2023

[Pedinielli, Michèle] Sans collier

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Sans collier

Auteur : Michèle PEDINIELLI

Parution : 2023 (L'Aube)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

On les appelait cani sciolti, chiens sans collier, parce qu’ils ne voulaient appartenir à aucune organisation politique dans cette Italie des années soixante-dix, quand toute une jeunesse rêvait de renverser la table pour changer le monde. Ce pan de l’histoire italienne va faire irruption de manière inattendue dans la vie de Ghjulia Boccanera, détective privée, occupée à rechercher un jeune ouvrier mystérieusement disparu d’un chantier pharaonique de Nice.
Entre menaces étranges et réminiscences floues, les ­chemins sont complexes pour dénouer les fils de cette histoire dans laquelle tout le monde semble porter un secret…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Michèle Pedinielli, née à Nice d’un mélange corse et italien, est « montée à la capitale » pour devenir journaliste pendant une quinzaine d’années. Aujourd’hui de retour dans sa ville natale, elle a décidé de se consacrer à l’écriture.

 

Avis :

Le quatrième opus des enquêtes de la détective privée Ghjulia Boccanera, dite Diou, la ramène dans sa ville, Nice, également celle de l’auteur, où un ami inspecteur du travail la charge de retrouver un ouvrier roumain, subitement disparu alors qu’il travaillait sur un chantier de construction immobilière. Mais voilà qu’elle reçoit des menaces dans sa boîte aux lettres, la visant semble-t-il autant que son colocataire, Dan, galeriste homosexuel…

A cette trame principale s’entrelacent deux autres récits. L’un nous fait revivre les années de plomb en Italie, aux côtés de jeunes activistes, jusqu’à l’attentat de la gare de Bologne, l’attaque terroriste la plus importante et la plus meurtrière du XXe siècle en Europe. L’autre nous plonge dans la mémoire défaillante d’une femme qui tente désespérément de se souvenir des raisons qui l’ont menée, de cela elle est sûre, à tuer.

Avec son ironie, sa verve qui coule comme elle pense, dans une langue très orale, et sa cinquantaine travaillée par les impasses sentimentales et par une ménopause omniprésente dans la narration, Diou en friserait presque la version vieillie d’une héroïne de chick lit. Heureusement, le mélange de trois intrigues venu brouiller les pistes en de trompeurs concours de circonstances, le prolongement contemporain d’authentiques faits historiques qui ont marqué durablement l’Italie, et le regard lesté de colère que porte l’auteur sur les dérives de sa ville et, à travers elle, de la société toute entière, s’allient plus honorablement pour rendre le livre intéressant.

De l’activité terroriste en Italie dans les années quatre-vingts à l’attentat de Nice en 2016, Michèle Pedinielli évoque ainsi la difficulté de se reconstruire sur un passé sanglant. Entre promoteurs véreux et frénésie immobilière qui bétonne la périphérie de Nice, elle s’en prend aux conditions de travail sur les chantiers, à l’exploitation des sans-papiers, aux marchands de sommeil. Toute une misère sur laquelle grandit comme un cancer le trafic de stupéfiants et le mortifère mirage de l’argent facile. Toute une criminalité qui se paye au prix fort dans le monde d’en-bas, mais s’en tire parfois en toute impunité dans celui d’en-haut. Ne reste plus que l’homophobie pour alimenter les révoltes de Diou, dans un tumulte émotionnel qui lui fait prendre parti, encore et toujours, pour les cane sciolti, ces chiens sans collier, comme on appelait les jeunes Italiens des années soixante-dix qui récusaient toute appartenance politique pour mieux rêver de changer le monde.

Malgré quelques réserves sur la tendance à la dilution dans les hormones de l’intellect de son personnage principal, ce polar à l’ironie mordante qui ne bâillonne pas ses coups de gueule reste une lecture agréable, pour un portrait tout en contraste et en zones d’ombre de la ville de Nice, si chère à l’auteur. (3/5)

 

Citations : 

— Je pensais que les multinationales du bâtiment faisaient gaffe en matière de sécurité.
— Les grosses boîtes, oui, la plupart du temps, c’est tout leur intérêt d’apparaître soucieuses de la santé de leurs salariés. C’est valorisant face aux pouvoirs publics qui attribuent les marchés. Mais leurs sous-traitants ? Et les sous-traitants des sous-traitants ? Ceux qui, en bout de chaîne, doivent livrer le produit coûte que coûte dans les délais réduits qu’on leur impose ? Plus tu descends la cascade de sous-traitance, plus la pression augmente, et plus tu trouves des manquements ou des aberrations en matière de sécurité.
— Le pire des cas, c’est pour la sous-traitance, alors ?
— Le pire des cas, c’est forcément pour les sans-papiers. C’est toujours pour eux… Tu sais, lorsqu’on a construit la prestigieuse Bibliothèque nationale de France à Paris, celle qui a été baptisée “François-Mitterrand”, les ouvriers en situation irrégulière ont été employés par centaines. Fallait que ça tourne ! Et pour que ce chantier énorme ne prenne pas trop de retard, ordre a été donné aux flics de la région parisienne de ne pas les contrôler et, si cela arrivait, de les laisser repartir. Lorsque la dernière pierre a été posée, l’ordre s’est inversé : haro sur l’étranger, ils ont été traqués jusqu’au dernier ! Tout bénef pour une certaine police qui a pu multiplier ses chiffres d’arrestation, et surtout pour le constructeur : tu imagines, pas de prime de retour, et en plus, c’est l’État français qui s’est chargé d’affréter les charters. À l’époque, j’ai rencontré un commandant qui a refusé cette chasse-là. La suite de sa carrière a été difficile…
— Et dans le cas où des ouvriers se blessent ?
— S’il leur arrive quoi que ce soit, on les met dans un camion ou un avion, selon leur destination d’origine, et on les renvoie chez eux. Direct, sans discussion. Et il y a un cas comme ça à Emblema : l’un des ouvriers, un Roumain je crois, a disparu du jour au lendemain. Ça ne m’étonnerait pas qu’il lui soit arrivé une bricole dans le genre.
— Il n’a pas pu juste repartir chez lui sans avertir personne ?
— Ces gens ont parcouru plus de deux mille kilomètres pour venir se faire exploiter chez nous parce que c’est toujours mieux que chez eux. Ils savent qu’au moindre écart ils sont virés. Ils ne lâchent pas leur boulot comme ça.
 

L’adresse de l’ouvrier dans le dossier de Shérif correspond à un immeuble derrière la gare Thiers (furtive incise : je vote pour le premier candidat qui propose de la rebaptiser, ainsi que l’avenue qui la borde, afin d’effacer l’hommage au massacreur de la Commune). Comme la plupart des quartiers autour des gares, celui-ci est l’antithèse de la vie rêvée des Azuréens, un cauchemar pour l’office du tourisme, qui récupère des voyageurs traumatisés d’avoir croisé le microcosme local accro à des drogues moins élégantes que celles que l’on sniffe à bord des yachts. Un quartier dans lequel on peut estimer qu’un marchand de sommeil efficace arrive à caser dix personnes dans un deux-pièces pour des sommes exorbitantes. Remarque, depuis que j’ai appris qu’à Ajaccio certains louent des épaves de voiture aux SDF, plus grand-chose ne m’étonne dans la vaste palette de l’exploitation de l’homme par l’homme.
 
 
En remontant l’avenue Jean-Jaurès, je commence à sentir une drôle d’odeur. Enfin, « drôle d’odeur », c’est un euphémisme pour dire que ça sent franchement la merde. Plus je m’approche de la place Massena, plus ça pue. Autour de moi, ça fait la grimace, ça enfouit son visage dans son coude replié, ça fait « Maman, ça sent vraiment très mauvais ! » Même l’Apollon de la fontaine semble froncer le nez sous l’assaut des effluves pestilentiels. En débouchant en haut de la rue de l’Hôtel-de-Ville, la frénésie de plusieurs employés municipaux me renseigne sur l’origine de la chose : un camion de type pompe à merde vient de perdre les eaux devant la mairie, à deux pas de l’opéra et du restaurant fréquenté par tout ce que la droite locale compte de gens au pouvoir – c’est dire si ça ne désemplit pas –, qui y invitent leurs amis, people rutilants ou ancien président à bracelet électronique. Alors, on se déploie, on rubalise, on fait circuler, on est à la limite du plan Orsec-caca. Le pull remonté sur le nez, je m’avance vers le lieu du drame scatologique. Du trottoir d’en face, je déchiffre l’inscription sur le flanc du camion : Zettour-Ciommi, eaux usées et déchets en tous genres.
Je me dis que parfois la nature fait bien les choses.


Alberto était le premier homosexuel que Ferdi rencontrait – « Non, mon garçon, je suis peut-être le premier à le dire ouvertement, mais tu en as forcément croisé d’autres. » Les premiers temps, lorsque les filles l’emmenaient chez lui pour discuter encore et toujours des changements radicaux à imposer à la société italienne policière, corsetée et oppressante, le jeune Allemand était encore plus sur la réserve qu’à son habitude. Par le truchement de Rossella, il avait tenté d’expliquer son malaise au loup : « Pourquoi tu en fais autant, avec tes habits excentriques et tes discours sur l’amour et les hommes ? Tu fais ce que tu veux dans ta vie privée, pourquoi tu veux que ça nous regarde ? Ce que tu fais dans un lit n’est pas une question politique. » Ce fut l’unique fois où Alberto lui répondit un peu sèchement : « Darling, ma vie privée est si privée qu’elle ne doit absolument pas devenir publique, parce que je risque gros. L’ordre bourgeois, la police, les juges, les curés… Je les ai tous contre moi parce que j’aime les hommes. Et j’en ai marre. Alors, j’ai décidé de mettre ma vie privée sur la table et je la rends publique pour qu’elle devienne politique. »


 

mercredi 13 juillet 2022

[Brunat, David] Une princesse modèle

 




 

J'ai aimé

 

Titre : Une princesse modèle           

Auteur : David BRUNAT

Parution : 2022 (Héloïse d'Ormesson)

Pages : 171

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

De la Russie des tsars à l'atelier d'Henri Matisse.
Dans ce journal, la princesse russe Hélène Galitzine (1912-1966) raconte la fuite familiale en 1917 après l'exécution de son père par les bolchéviques, sa jeunesse en Italie et son installation sur la Riviera. C'est dans les années 1930 à Nice, alors qu'elle a embrassé une carrière de couturière, qu'elle rencontre Matisse. Grâce à l'entremise de son amie et compatriote Lydia, modèle phare de l'artiste, elle posera à son tour pour de nombreux chefs-d'œuvre de 1935 à 1940, notamment la série des blouses roumaines et la Musique, célèbre toile où il la peint aux côtés de Lydia.

À travers la parole de ce témoin privilégié de l'art du peintre fauviste, Une princesse modèle retrace une existence rocambolesque aux prises avec les tourments du siècle. L'odyssée d'Hélène Galitzine, de Saratov à Neuchâtel, nous offre une plongée fascinante dans le monde des russes blancs chassés par la révolution. Entre fracas de l'histoire et petits miracles du destin, portrait d'une femme déterminée, libre et fière.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Philosophe de formation, David Brunat dirige la société de conseil en communication OR & H Conseil. Il a déjà publié Tragic Atlantic (1998), Histoire de la Mafia (2012), Steve Jobs, figure mythique (2014) et Giovanni Falcone, un seigneur de Sicile (2014).

 

 

Avis :

La Russe Hélène Mercier (1912-1966), née Princesse Galitzine, fut, tout comme sa compatriote Lydia Delectorskaya, l’un des modèles préférés de Matisse à la fin des années trente. Neveu de ses deux filles aînées, l’auteur s’inspire de leurs souvenirs pour retracer le parcours de cette femme, entrée dans la postérité grâce aux toiles du célèbre peintre. Il lui prête la parole dans un récit romancé.

Née dans l’une des plus anciennes et des plus nobles familles de Russie, dans une maison princière dont les membres portaient le titre d’« Altesse sérénissime », la narratrice perd son père à huit ans, tué par le typhus dans une geôle sibérienne au lendemain de la révolution de 1917. Comme tant d’autres Russes blancs, Hélène et sa famille se retrouvent sur les routes de l’exil et choisissent de s’établir en Italie, sans se douter que le fracas de l’Histoire les y poursuivrait avec la montée du fascisme. A seize ans, elle perd cette fois sa mère, et avec son frère et ses sœurs, part rejoindre la forte communauté russe installée à Nice. Elle y est engagée comme couturière dans une maison de haute couture, et, par l’entremise de sa jeune sœur, baby-sitter pour la famille Matisse, rencontre en 1935 le peintre déjà âgé qui en fait l'un de ses modèles favoris.

Les séances de pose sont dans le livre l’occasion de conversations avec le Maître, dont on découvre l’atelier baigné de « la clarté argentée de la lumière de Nice », baroquement décoré de draperies multicolores comme un théâtre oriental, et sonorisé par les innombrables oiseaux peuplant les vastes volières de la pièce voisine. Le peintre n’a pas seulement la passion de la couleur, dont il joue jusqu’à saturation, au gré d’intensités vibrantes. Il raffole de musique, s’enthousiasme pour les textiles sous toutes leurs formes, ce qui, au contact d’Hélène, donne des toiles telles que la Musique - en couverture du roman -, ou la série des Blouses Roumaines

Mais la seconde guerre mondiale sonne l’heure d’un nouveau départ pour la narratrice, cette fois pour la Suisse, alors qu’on diagnostique un cancer à Matisse. Lui vivra encore quatorze ans, handicapé et alité, mais poursuivant son œuvre sans qu’y transparaisse le moindre ombre de souffrance. Elle mourra, malade aussi, une bonne décennie après lui, laissant une descendance largement mise à contribution pour le matériau de ce roman, et le souvenir d’un visage et d’une silhouette présents dans de nombreuses œuvres de Matisse.

Joli hommage à cette femme au destin hors norme, bousculé par les soubresauts meurtriers de son siècle, ce livre qui aurait néanmoins peut-être pu creuser davantage l’intériorité de ses personnages, est aussi une agréable et intéressante façon de pénétrer l’atelier et l’intimité de Matisse. Des drames et des épreuves traversés par l’une comme par l’autre, malgré la guerre et la violence, ne subsiste au final que le souvenir d’un tourbillon de lumière et de couleurs, à jamais capturé par l’oeil et la main de l’artiste. (3,5/5)

 

 

Citations :  

Je suis née dans le pays qui expérimenta avant tous les autres le communisme et embrasa l’Europe à coups de révolutions sanglantes, avant d’émigrer dans celui qui « inventa » le fascisme. En à peine une décennie, j’avais connu tour à tour (sans en percevoir, certes, grand-chose) l’autocratie des tsars, la Première Guerre mondiale, l’instauration du bolchevisme et l’avènement d’un régime liberticide d’un autre genre, mais tout aussi pernicieux. Dans mon enfance, le typhus ne s’était pas seulement abattu sur les corps, il avait aussi fondu sur les âmes et les peuples et les avait rongés de l’intérieur.
 

Il me dit un jour que la couture était comme la peinture, un mélange de technique et d’inspiration qui donne l’apparence de la simplicité, mais qui exige une discipline de fer, un travail assidu, une précision maniaque, une science poussée des gestes. Et dans les deux cas, la réussite est tout entière dans l’art de l’exécution, pas dans on ne sait quelle génialité inspirée, aussi impuissante à elle seule qu’une aiguille sans fil.
 

(…)  ce n’est qu’à la fin de l’année 1935 que j’ai intégré l’atelier de cet extraordinaire « tailleur » de toiles qui, j’en suis sûre, aurait fait un remarquable couturier si ses choix l’avaient porté à couper et à ajuster les matières plutôt qu’à les organiser et à les représenter – encore que ses gouaches découpées qui associent ciseaux et pinceaux constituent une sorte d’introduction à l’art de coudre à l’intérieur de celui de peindre !
 

Il me parla du travail de modèle, de ses attentes, des conditions qu’il pouvait me faire. Il fut enchanté de m’entendre raconter mon activité de couturière, qui limiterait mon temps de pose dans son atelier, mais qui lui apparut néanmoins d’un grand prix car « un modèle qui a l’amour des belles étoffes et qui possède l’art de les ouvrager est une chance pour un homme comme moi, qui ne me suis jamais lassé de les admirer et de les peindre » ; et j’ignorai à ce moment-là à quel point il disait vrai et combien il était habité par la passion des étoffes et par celle, réellement sublime, de les faire vivre et resplendir sur ses toiles.
 

Comment pourrais-je oublier qu’il existe pour un modèle trois manières principales de poser, ou plutôt trois grands types de poses ? Chaque catégorie répond à des nécessités artistiques différentes. La plupart des modèles, féminins ou masculins, pratiquent ces trois genres, mais pas toujours. La preuve…          
« Poser le détail » consiste à présenter une partie de son corps, par exemple ses mains, son dos, une jambe, un bras… Bref, autant de membres qu’il en existe et dont le peintre a besoin de s’approcher « à vif » pour travailler. « Poser le costume » signifie, comme son nom l’indique, que le modèle est habillé. Il se présente devant le chevalet, vêtu de toutes sortes de tenues possibles correspondant aux souhaits de l’artiste – hormis celle d’Ève ou d’Adam. Pour cette dernière, on parle de « l’ensemble ». Autrement dit, « poser l’ensemble » revient à déposer ses vêtements et à se présenter comme le veut l’expression dans le plus simple appareil, qui est peut-être synonyme d’une absolue simplicité vestimentaire mais nullement artistique, tant la maîtrise du nu et l’originalité dans sa représentation demandent de métier et de talent.
 
 
Place Charles-Félix, dans l’appartement-atelier. La vue sur la baie des Anges est magnifique. La lumière et la mer se reflètent sur les murs, tapissés de drôles de carreaux de céramique. Quand il fait beau, on dirait que des flots lumineux se déversent dans les pièces. Elles prennent une apparence nacrée, diaphane, écumeuse. Il me fait la réclame de « la clarté argentée de la lumière de Nice », l’une des raisons de son installation dans cette ville et à cet endroit. Aux murs, beaucoup de teintures bariolées. Il aime accrocher des draperies multicolores en manière de paravent. Elles servent de décor pour certains tableaux, notamment ses odalisques. Il raffole des ornements, des atmosphères baroques, des mises en scène. L’atelier a parfois l’air d’un théâtre oriental. Il y a aussi des ornementations végétales uniques en leur genre… Des fleurs ! Des bouquets monumentaux ! Des glaïeuls, des dahlias, des feuilles de palmier à profusion !          
Tout ce défilé de tentures et de tapis, de costumes luxuriants et de madras aux tons éclatants me ravit et me divertit. Je rêve souvent de tailler à pleins ciseaux dans les étoffes les plus bigarrées pour en faire des robes, des bustiers, des châles, des pantalons, des rubans, des chapeaux, que sais-je. Je le lui dis. Il sourit.          
« Qu’en penserait madame Violette ? Ah, je serais curieux de le savoir. Et la mode, la mode niçoise ? Suivrait-elle ? Nous sommes en Provence, pas au caravansérail !
Mais je sens que l’idée le séduit chaque fois que je lui en parle.          
– La mode ? Nous pourrions lancer une nouvelle tendance.          
– Vous pourriez aussi concevoir de beaux vêtements à partir d’impressions de mes tableaux. Vous connaissez Fortuny…          
– Fortuny ? »                     
Il m’apprend que Mariano Fortuny, un Espagnol vivant à Venise, a imaginé au début du siècle des robes à partir de tissus imprimés qui semblaient avoir été réalisés par un peintre et non par un couturier. Leurs inimitables teintes orangées, indigo, jaune pâle, rouge, etc. ont fait le bonheur des élégantes. Il a révolutionné l’art d’habiller les femmes.          
« Cet homme-là a su faire rimer peinture et couture comme nul autre. C’est un magicien des couleurs. »          
« Comme vous », pensé-je. Je suis fascinée. Je me promets d’en parler à madame Violette. Elle sait que je pose pour Matisse. Elle en est enchantée. Une princesse modèle parmi ses couturières et, qui plus est, modèle d’un peintre amoureux des belles étoffes !


La musique est une des grandes passions de sa vie. Il m’explique l’analogie entre les deux types d’art : « Le peintre choisit sa couleur dans l’intensité et la profondeur qui lui conviennent comme le musicien choisit le timbre et l’intensité de ses instruments. »          
Toute sa vie, il s’est employé à trouver la note juste. Il fut et il demeure pour l’éternité un grand compositeur de la couleur. 


« Mon ami Guillaume Apollinaire a écrit jadis de belles choses sur moi. Vous savez qu’il était d’origine russe par sa mère ?          
– J’ai entendu parler de lui. Ainsi que de sa triste fin.          
– Si triste ! Eh bien, il a dit un jour que mon art était un fruit de lumière. Parfaitement juste ! C’était vraiment bien trouvé comme expression. Impossible que l’auteur d’un “fruit de lumière” ne s’entende pas avec l’Italie et les Italiens. Parce que question lumière, hein, l’Italie… »          
Je profitais de cet aparté sur la Péninsule pour aborder un sujet qui m’intriguait depuis longtemps.          
« J’ai ouï-dire que Cézanne, qui ne jurait que par la peinture italienne, n’y a jamais mis les pieds. Pas une seule fois de toute sa vie !          
– C’est parfaitement exact.          
– Et c’est très singulier, vraiment, de la part d’un homme qui n’habitait tout de même pas à Utrecht ou à Saratov, mais en Provence, si près de la frontière italienne ! »


Il admirait beaucoup Cézanne, qu’il n’a toutefois jamais rencontré. Pas une seule fois. De toute sa vie !          
« Mais pourquoi donc ? J’ai du mal à y croire !          
– Je n’ai jamais été du genre à forcer les rencontres. Elles se produisent naturellement, ou bien elles n’arrivent pas. Voilà tout. J’ai découvert sa peinture chez Vollard, le célèbre marchand, et je l’ai immédiatement aimée. Elle posait des points d’interrogation qui m’ont fait beaucoup réfléchir et travailler. C’est l’essentiel. »          Je trouve très étrange qu’ils ne se soient jamais rencontrés. Presque aussi bizarre que le fait que Cézanne n’ait jamais visité l’Italie alors qu’il n’habitait tout de même pas loin de ce pays dont il se réclamait à corps et à cris sur le plan pictural et culturel.          
« Ah, mais par contre, j’ai rencontré son épouse après sa mort. Chez les Renoir. Et, ma foi, je m’en serais bien passé ! Elle ne tenait pas sa peinture en haute estime, croyez-moi. Elle m’a dit mot pour mot : “Il ne savait pas ce qu’il faisait ; ses tableaux ne sont jamais terminés, jamais finis.” Vous vous rendez compte ? Un si grand et si puissant créateur ! Elle semblait prendre plaisir à le débiner. Tout comme la femme de Pissarro, qui avait elle aussi la dent dure. Elle raillait son mari, un homme pourtant si sympathique. Comment oublier sa belle figure à barbe blanche ? Il avait travaillé avec Cézanne. Je l’ai bien connu, lui, et je l’appréciais infiniment. Mais la “mère Pissarro”, comme nous l’appelions, était aussi aveugle sur l’importance de son art que la femme de Cézanne. Elle persiflait. “Il a fait du pointillisme, et puis pfft il est passé à autre chose. C’était bien ou ce n’était pas bien. Il n’en sait rien lui-même. Il ne sait pas ce qu’il veut !” »          
Et Matisse conclut dans un franc éclat de rire que si nul n’est prophète en son pays, cela est particulièrement vrai, apparemment, des artistes et spécifiquement des peintres !          
« Mais je dois être l’exception qui confirme la règle. Madame Matisse m’a toujours soutenu, de tout son cœur et de toute son âme. Je lui en suis infiniment reconnaissant. Elle a toujours su me remonter le moral quand j’en avais besoin, à l’époque où, incompris, j’étais si souvent moqué, égratigné, méprisé. Oui, son amour et sa compréhension ont été d’un prix immense pour m’aider à surmonter ces épreuves et ces doutes. »


« Les couleurs mènent la danse.          
– Dans le monde de l’art, vous voulez dire ? C’est indiscutable.          
– Pas seulement ! Elles gouvernent les hommes. Voyez la Russie. Des rouges qui s’opposent aux blancs. Et même aux noirs, ces anarchistes qui ont été impitoyablement réprimés par les soviets. Votre papa, vous m’avez raconté cette histoire émouvante, dans la Croix-Rouge des armées blanches. Des couleurs partout ! Tant de symboles politiques ou religieux exprimés par des couleurs. Après la guerre, la majorité parlementaire en France était surnommée “bleu horizon”. Aujourd’hui, l’Allemagne se couvre de chemises brunes et d’affreuses oriflammes à croix gammée noire dans un rond blanc sur fond rouge. Je vous le dis, les couleurs mènent la danse. »


Ne pas se plaindre, souffrir en silence : moi qui ai appris très jeune à serrer les dents et à faire face aux malheurs de l’existence, j’ai aimé chez Matisse cette délicatesse supérieure. La maladie le harcelait depuis sa jeunesse. Elle a laissé peu de répit à son corps et l’a conduit à se faire opérer pendant les années où j’ai posé pour lui. Et aussi bien après, jusqu’à sa mort.          
Mais elle ne s’est frayée aucune voie dans son art.          
J’ai aimé cette grandeur d’âme, cette bienséance non dénuée d’héroïsme, cette discipline de l’esprit et de sa vie de peintre : ne rien dire sur la toile de ses tracas personnels, s’interdire d’y répercuter la moindre trace des griffures de la douleur physique. Juste absorber la lumière du bonheur de créer et d’admirer le monde dans sa vibrante beauté.
C’est pourquoi sa peinture n’est que lumière et joie. Au sens proprement physique et pas seulement esthétique. Peindre et se libérer de la souffrance, l’oublier, en faire un néant : c’était là sa discipline, sa mission. Sa belle et grandiose mission.          
Il m’a dit un jour qu’il ne mettait jamais ses souffrances dans son travail et que c’était précisément ce qui lui permettait de les supporter.          
Sacrée leçon de vie !          
Il n’empêche qu’il a souffert sans relâche depuis sa jeunesse.


Sans sa maladie de jeunesse, sans son appendicite, il n’aurait peut-être jamais embrassé une carrière de peintre et il serait alors passé à côté d’un destin exceptionnel. Sans les épreuves auxquelles notre famille a dû faire face naguère, je n’aurais certainement pas eu la vie que j’ai eue. Peut-être aurais-je connu, et mes sœurs aussi, une existence facile et brillante. Mais elle n’aurait pas eu le relief, la saveur et cette forme de plénitude que l’exil, que la découverte d’autres cultures et d’autres manières de vivre, que la nécessité de travailler dur, et que la rencontre avec Matisse lui ont conférée. Aucune de mes filles n’aurait vu le jour. Ni Alexis, ni Heinz n’auraient partagé ma vie.          
La lumière naît de l’ombre et la domine, telle est la leçon que la vie m’a enseignée et que Matisse m’a apprise également. Elle irradie les toiles de ce maître vénéré.