Coup de coeur 💓
Titre : La voie (Crux)
Auteur : Gabriel TALLENT
Traduction : Laura DERAJINSKI
Parution : en anglais (Etats-Unis) et
en français (Gallmeister) en 2026
Pages : 480
Accès au livre : ISBN 9782351783238
en librairie
Présentation de l'éditeur :
Le mot de l'éditeur sur l'auteur :
Avis :
Tamma et Dan, deux adolescents résidant dans le désert du Mojave, trouvent dans l’escalade un refuge autant qu’une promesse d’avenir. Livrés à eux‑mêmes dans des environnements familiaux instables, ils s’attachent l’un à l’autre avec une intensité farouche, comme si leur amitié était la seule force capable de les maintenir en équilibre. Gabriel Tallent construit leur parcours comme une ascension progressive, semée de prises fragiles, de chutes possibles et de sursauts inattendus, chaque paroi reflétant leurs peurs et leurs désirs. À travers ces deux figures vibrantes, il compose un roman d’apprentissage tendu vers la lumière, où la verticalité des roches ouvre paradoxalement la voie d’une émancipation intérieure.
Au‑delà de son intrigue, le roman déploie un ensemble de thèmes qui prolongent et transforment ceux de My Absolute Darling. L'auteur s’intéresse toujours à la vulnérabilité des jeunes corps exposés à la violence sociale, mais il déplace ici le centre de gravité vers la possibilité d’un dépassement. L’escalade se fait métaphore de la construction de soi, chaque prise appelant une confiance nouvelle et chaque paroi imposant d’affronter ce qui entrave l’élan. La narration explore ainsi la tension entre déterminisme et liberté, entre héritage familial et invention d’un chemin propre, tout en célébrant la puissance salvatrice de l’amitié. Cette dynamique confère au récit une tonalité plus ouverte, presque initiatique, où la lumière finit par l’emporter sur la noirceur.
L’écriture, elle, reste d’une intensité remarquable. Précise et sensorielle, elle colle aux gestes des personnages, restitue la rugosité de la roche, la brûlure du soleil et la fatigue qui gagne les muscles. Cette attention au corps et au paysage donne au roman une densité physique, tout en ménageant des moments de grâce où l’émotion affleure sans pathos. Dans le paysage littéraire contemporain, le livre s’impose ainsi comme un roman d’apprentissage qui refuse les facilités du genre, un récit de survie qui choisit la lumière plutôt que le spectaculaire, confirmant qu’un écrivain capable d’une telle justesse n’en est qu’au début de son ascension.
Une tension presque organique traverse la narration. Gabriel Tallent construit son récit comme une succession d’impulsions et de ruptures, sur un rythme qui prend à la gorge et ne relâche jamais vraiment son emprise. Chaque scène est écrite au plus près du souffle des personnages, avec une urgence qui rend leurs choix, même les plus infimes, décisifs. Cette intensité tient beaucoup à la justesse des figures qu’il met en scène, et surtout à Tamma, dont la voix, abrupte et lumineuse à la fois, porte le roman. Son langage, fait de fulgurances et de formules inimitables, révèle une personnalité farouche, instinctive et d’une sincérité désarmante. C’est par elle que le livre trouve sa vibration la plus profonde, cette manière de dire le monde sans détour, avec une vérité qui heurte autant qu’elle émeut.
Dépassant largement son cadre narratif, ce second roman interroge avec acuité ce que signifie grandir dans un monde où l’horizon se dérobe sans cesse. Gabriel Tallent y invente une manière de dire la jeunesse faite d’élans contrariés, de lucidité précoce et d’une vitalité qui persiste malgré les obstacles. La profondeur des thèmes – hésitation entre sécurité et passion, fidélité à soi-même face aux attentes du monde adulte, réflexion presque philosophique sur le choix d’une trajectoire – se conjugue à la tension sociale qui innerve le récit. À cela s’ajoutent la beauté des scènes d’escalade, la force du lien entre Tamma et Dan et la justesse de la métaphore de l’ascension. L’ensemble compose un roman puissant et haletant, porté par des personnages d’une vérité saisissante, et qui s’affirme, page après page, comme un grand coup de coeur. (5/5)
Citations :
Le problème, avec la Princesse, c’était qu’on pouvait rester planté sous le crux à le regarder sans bouger pendant une éternité. Ce passage vous obligeait à faire la différence entre la perspective du danger à l’idée d’agir, et le véritable danger de l’hésitation. C’est ce qu’il avait toujours considéré comme une mise à l’épreuve de son courage. Mais depuis qu’il avait été en contact direct avec la mort, il était en proie à une sensation de nausée permanente. Ils n’avaient pas mesuré les risques. Pas vraiment. Certains considéraient les grimpeurs comme des imbéciles accros à l’adrénaline sans la moindre conscience du danger et de ses conséquences. Et ils avaient raison.
Tu as grandi avec elle, main dans la main, et tu pensais donc qu’il existait une certaine parité entre vous, songeait-il. Tu croyais que vous aviez tous les deux la même vision du monde. Mais si vous n’aviez pas réussi la Princesse, tu avais tout de même un avenir tout tracé. Tamma n’a rien, elle. Tu as grandi dans la sécurité matérielle et financière. Même si le compte en banque parental a fondu, il y a toujours eu cette certitude que la famille Redburn remonterait en selle dès la publication du troisième roman. Alexandra procrastinait simplement, comme le faisaient si souvent les génies difficiles. Tes parents sont des lecteurs, les siens ne le sont pas. Tamma vit dans un mobile home, et toi dans une maisonnette construite par ton père. Même la façon de parler de vos familles, le vocabulaire employé, illustre ces différences. C’est tout ça à la fois, et davantage encore – tes parents croient sincèrement que tu peux réussir dans la vie. Cette certitude a contribué à façonner ta vision du monde. Personne n’a jamais cru en Tamma. Tamma croit en elle-même, contre toute attente, contre tout ce qu’on lui a toujours affirmé, elle y croit avec hésitation, avec désespoir, et c’est un labeur psychologique monumental de garder allumée la flamme de cette foi.
Les doutes, la tristesse, la douleur – c’était ça, l’intérêt. Sans les doutes, sans la tristesse, sans la douleur, atteindre le sommet ne signifiait rien.
Ce qu’il s’est passé, Danny, c’est que j’ai couru après un rêve et quand je l’ai attrapé, j’ai découvert ce que tout le monde savait sans doute déjà. Que le but et le sens de la vie ne sont pas des choses tangibles ni réelles ; qu’il n’y a pas de secret à découvrir ; rien, au-delà de la réalité sous nos yeux. Les tapis, les tasses de café et les machines à écrire qui meublent notre quotidien, ça c’est la vie. Rien de plus. Et crois-moi, j’ai longuement cherché. L’idée de l’étang de Walden, d’une version de soi différente de celle qu’on incarne déjà, c’est comme ces rangées d’arbres qu’on plante en bordure d’autoroute pour donner l’illusion agréable d’une nature sauvage florissante, là où la nature a disparu. Ce sont les miroirs installés dans les ascenseurs pour apaiser la sensation de claustrophobie. Des mythes et des mensonges, censés donner l’impression que notre monde est plus spacieux qu’il ne l’est vraiment. La mère de Thoreau se chargeait de lui faire sa lessive. C’est ce que j’essaie de te dire depuis longtemps. Va à l’université. Gagne de l’argent. Mène une vie agréable, Danny – une vie avec le chauffage central, une assurance maladie et un lave-vaisselle, une vie où jamais tu n’auras à t’inquiéter du prix d’une bouteille de lait. Fuir la sécurité financière peut te paraître romantique aujourd’hui, mais ça le sera beaucoup moins quand ton bébé hurlera dans tes bras et que le sang dans ton cœur se mettra à couler dans le mauvais sens.
— Parce que le sommet, c’est des conneries, répondit Dan.
— Exactement. C’est le crux, le plus important. Le sommet, c’est juste un symbole, et sans le crux, il ne signifie rien. Le crux, c’est le cœur d’une voie.
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