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vendredi 13 février 2026

Critique de “La voie (Crux)” de Gabriel tallent | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman La voie de Gabriel Tallent




Coup de coeur 💓

 

Titre : La voie (Crux)

Auteur : Gabriel TALLENT

Traduction : Laura DERAJINSKI

Parution : en anglais (Etats-Unis) et 
                  en français (Gallmeister) en 2026

Pages : 480

Accès au livre : ISBN 9782351783238  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans le sud du désert de Mojave, Dan et Tamma traversent leur dernière année de lycée comme on aborde une voie d’escalade, entre appréhension et excitation. Dan est un garçon prodige et discret, Tamma, une fille bavarde et intrépide. Inséparables, ils passent leur temps à escalader des rochers durant les froides nuits du désert. C’est là qu’est né leur rêve commun, leur désir d’aventure. Mais à mesure que l’année avance, ils se heurtent aux réalités du monde adulte. Leurs différences de milieu social, de talent et d’ambition ne peuvent plus être balayées d’un rire ou d’un serment. Un choix se profile, inévitable : rester fidèles à eux-mêmes, ou céder aux exigences du monde. Chacun devra, quoi qu’il en coûte, tracer sa propre voie. Après My Absolute Darling, le deuxième roman de Gabriel Tallent est une histoire lumineuse et pleine d’adrénaline sur le pouvoir rédempteur de l’amitié et l’importance de savoir tout risquer pour changer sa vie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Gabriel Tallent naît en 1987 au Nouveau-Mexique et grandit à Mendocino, en Californie du Nord. Il met huit ans à rédiger My Absolute Darling, son premier roman, gagnant sa vie en accumulant les petits boulots. Il manque plusieurs fois d'en abandonner l'écriture, mais sa mère Elizabeth Tallent, écrivain elle aussi, le pousse à continuer. Bien lui en a pris, car dès sa parution, My Absolute Darling est encensé par la critique et devient un best-seller mondial. Gabriel Tallent vit aujourd’hui avec sa famille à Salt Lake City.
 

 

Avis :

Gabriel Tallent s’est imposé dès son premier roman comme une voix majeure de la fiction américaine contemporaine. Marqué par une enfance au contact de la nature californienne et par une pratique assidue de l’escalade, il développe une écriture physique, sensorielle, attentive aux corps et aux paysages. Après le choc provoqué par My Absolute Darling, il confirme avec La Voie sa capacité à sonder la fragilité humaine et les forces qui permettent d’y résister. 

Tamma et Dan, deux adolescents résidant dans le désert du Mojave, trouvent dans l’escalade un refuge autant qu’une promesse d’avenir. Livrés à eux‑mêmes dans des environnements familiaux instables, ils s’attachent l’un à l’autre avec une intensité farouche, comme si leur amitié était la seule force capable de les maintenir en équilibre. Gabriel Tallent construit leur parcours comme une ascension progressive, semée de prises fragiles, de chutes possibles et de sursauts inattendus, chaque paroi reflétant leurs peurs et leurs désirs. À travers ces deux figures vibrantes, il compose un roman d’apprentissage tendu vers la lumière, où la verticalité des roches ouvre paradoxalement la voie d’une émancipation intérieure.

Au‑delà de son intrigue, le roman déploie un ensemble de thèmes qui prolongent et transforment ceux de My Absolute Darling. L'auteur s’intéresse toujours à la vulnérabilité des jeunes corps exposés à la violence sociale, mais il déplace ici le centre de gravité vers la possibilité d’un dépassement. L’escalade se fait métaphore de la construction de soi, chaque prise appelant une confiance nouvelle et chaque paroi imposant d’affronter ce qui entrave l’élan. La narration explore ainsi la tension entre déterminisme et liberté, entre héritage familial et invention d’un chemin propre, tout en célébrant la puissance salvatrice de l’amitié. Cette dynamique confère au récit une tonalité plus ouverte, presque initiatique, où la lumière finit par l’emporter sur la noirceur.

L’écriture, elle, reste d’une intensité remarquable. Précise et sensorielle, elle colle aux gestes des personnages, restitue la rugosité de la roche, la brûlure du soleil et la fatigue qui gagne les muscles. Cette attention au corps et au paysage donne au roman une densité physique, tout en ménageant des moments de grâce où l’émotion affleure sans pathos. Dans le paysage littéraire contemporain, le livre s’impose ainsi comme un roman d’apprentissage qui refuse les facilités du genre, un récit de survie qui choisit la lumière plutôt que le spectaculaire, confirmant qu’un écrivain capable d’une telle justesse n’en est qu’au début de son ascension.

Une tension presque organique traverse la narration. Gabriel Tallent construit son récit comme une succession d’impulsions et de ruptures, sur un rythme qui prend à la gorge et ne relâche jamais vraiment son emprise. Chaque scène est écrite au plus près du souffle des personnages, avec une urgence qui rend leurs choix, même les plus infimes, décisifs. Cette intensité tient beaucoup à la justesse des figures qu’il met en scène, et surtout à Tamma, dont la voix, abrupte et lumineuse à la fois, porte le roman. Son langage, fait de fulgurances et de formules inimitables, révèle une personnalité farouche, instinctive et d’une sincérité désarmante. C’est par elle que le livre trouve sa vibration la plus profonde, cette manière de dire le monde sans détour, avec une vérité qui heurte autant qu’elle émeut.

Dépassant largement son cadre narratif, ce second roman interroge avec acuité ce que signifie grandir dans un monde où l’horizon se dérobe sans cesse. Gabriel Tallent y invente une manière de dire la jeunesse faite d’élans contrariés, de lucidité précoce et d’une vitalité qui persiste malgré les obstacles. La profondeur des thèmes – hésitation entre sécurité et passion, fidélité à soi-même face aux attentes du monde adulte, réflexion presque philosophique sur le choix d’une trajectoire – se conjugue à la tension sociale qui innerve le récit. À cela s’ajoutent la beauté des scènes d’escalade, la force du lien entre Tamma et Dan et la justesse de la métaphore de l’ascension. L’ensemble compose un roman puissant et haletant, porté par des personnages d’une vérité saisissante, et qui s’affirme, page après page, comme un grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Les légendes de l’escalade dormaient dans des grottes, mec. Ils vivaient de vin et de bouffe trouvée dans des poubelles. Ils risquaient leur vie pour réaliser des prouesses que seulement, genre, neuf ou dix personnes au monde comprenaient. C’était des mystiques, mec. Des vagabonds. Et ils ont été remplacés par des sales gosses de riches anorexiques et superficiels, avec leurs routines beauté en neuf étapes comme Paisley Cuthers ! Ce n’est pas juste. Ce n’est pas américain. L’argent et les privilèges ne devraient pas suffire à couronner une Barbie et à la sacrer foutue reine de notre sport. On ne parle pas de tennis. On parle d’escalade. On parle de regarder en face la mort, la douleur, les ténèbres, nos démons intérieurs, pour accomplir des exploits phénoménaux ; grimper, c’est flipper à s’en chier dessus, mais continuer malgré tout, et qu’est-ce qu’elle y connaît à tout ça, Paisley Cuthers ? Je ne veux pas perdre contre cette foutue Paisley Cuthers, Dan. Je veux me tirer de ce putain de bac à sable à la con, monter sur les tapis de compétition, me dresser fièrement sous les projecteurs, et bousiller Paisley Cuthers, la bousiller, elle et ses putains d’aisselles parfaites et attirantes. Je veux prouver que la passion et les tripes valent plus que l’argent et les privilèges. Parce que c’est notre sport ! Il devrait n’être qu’à nous – nous, les sacs à merde imprudents assoiffés d’aventure.


Le problème, avec la Princesse, c’était qu’on pouvait rester planté sous le crux à le regarder sans bouger pendant une éternité. Ce passage vous obligeait à faire la différence entre la perspective du danger à l’idée d’agir, et le véritable danger de l’hésitation. C’est ce qu’il avait toujours considéré comme une mise à l’épreuve de son courage. Mais depuis qu’il avait été en contact direct avec la mort, il était en proie à une sensation de nausée permanente. Ils n’avaient pas mesuré les risques. Pas vraiment. Certains considéraient les grimpeurs comme des imbéciles accros à l’adrénaline sans la moindre conscience du danger et de ses conséquences. Et ils avaient raison.


Tu as grandi avec elle, main dans la main, et tu pensais donc qu’il existait une certaine parité entre vous, songeait-il. Tu croyais que vous aviez tous les deux la même vision du monde. Mais si vous n’aviez pas réussi la Princesse, tu avais tout de même un avenir tout tracé. Tamma n’a rien, elle. Tu as grandi dans la sécurité matérielle et financière. Même si le compte en banque parental a fondu, il y a toujours eu cette certitude que la famille Redburn remonterait en selle dès la publication du troisième roman. Alexandra procrastinait simplement, comme le faisaient si souvent les génies difficiles. Tes parents sont des lecteurs, les siens ne le sont pas. Tamma vit dans un mobile home, et toi dans une maisonnette construite par ton père. Même la façon de parler de vos familles, le vocabulaire employé, illustre ces différences. C’est tout ça à la fois, et davantage encore – tes parents croient sincèrement que tu peux réussir dans la vie. Cette certitude a contribué à façonner ta vision du monde. Personne n’a jamais cru en Tamma. Tamma croit en elle-même, contre toute attente, contre tout ce qu’on lui a toujours affirmé, elle y croit avec hésitation, avec désespoir, et c’est un labeur psychologique monumental de garder allumée la flamme de cette foi.


Les doutes, la tristesse, la douleur – c’était ça, l’intérêt. Sans les doutes, sans la tristesse, sans la douleur, atteindre le sommet ne signifiait rien.


Ce qu’il s’est passé, Danny, c’est que j’ai couru après un rêve et quand je l’ai attrapé, j’ai découvert ce que tout le monde savait sans doute déjà. Que le but et le sens de la vie ne sont pas des choses tangibles ni réelles ; qu’il n’y a pas de secret à découvrir ; rien, au-delà de la réalité sous nos yeux. Les tapis, les tasses de café et les machines à écrire qui meublent notre quotidien, ça c’est la vie. Rien de plus. Et crois-moi, j’ai longuement cherché. L’idée de l’étang de Walden, d’une version de soi différente de celle qu’on incarne déjà, c’est comme ces rangées d’arbres qu’on plante en bordure d’autoroute pour donner l’illusion agréable d’une nature sauvage florissante, là où la nature a disparu. Ce sont les miroirs installés dans les ascenseurs pour apaiser la sensation de claustrophobie. Des mythes et des mensonges, censés donner l’impression que notre monde est plus spacieux qu’il ne l’est vraiment. La mère de Thoreau se chargeait de lui faire sa lessive. C’est ce que j’essaie de te dire depuis longtemps. Va à l’université. Gagne de l’argent. Mène une vie agréable, Danny – une vie avec le chauffage central, une assurance maladie et un lave-vaisselle, une vie où jamais tu n’auras à t’inquiéter du prix d’une bouteille de lait. Fuir la sécurité financière peut te paraître romantique aujourd’hui, mais ça le sera beaucoup moins quand ton bébé hurlera dans tes bras et que le sang dans ton cœur se mettra à couler dans le mauvais sens.
 
 
Si tu vendais ton âme au diable pour devenir le meilleur grimpeur du monde, alors chacun de tes mouvements d’escalade serait un mensonge, et quelque part sur terre, une fille risquerait sa peau sur une 5,7 et ce serait elle qui ferait battre le cœur de cette discipline, parce que c’est de l’escalade seulement si tu grimpes dans des lieux déserts, effrayants et dangereux, des coins en hauteur, solitaires, loin des regards, quand tu te dis, Je ne vais jamais y arriver, mais que tu y arrives pourtant. Je suis allée à L.A. dans l’espoir d’être couronnée Reine-Mère des Enchaînements de Folie et de trouver enfin le courage de courir après mon rêve. Je voulais avoir la certitude absolue que j’en étais capable avant de faire ce grand jeté périlleux dans l’obscurité. Je voulais une garantie. Sauf que ça ne marche pas comme ça. On le découvre seulement si on tente le coup. Et peu importe ce qui nous attend, ça sera forcément effrayant. Mais la peur, ça fait partie du jeu. Réfléchis deux secondes. Tu as passé les plus belles soirées de ta vie à travailler sur la Princesse, mais si tu avais commencé à croire que le sommet de la Princesse du Doigtage avait une signification particulière, alors tu serais malheureux jusqu’à ta mort, parce qu’un sommet n’est qu’une étendue de roche nue, désolée et inutile. Tu l’aurais atteint et tu te serais dit, “C’est quoi, ce bordel ? Tout ça pour ça ? Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ?” Pas vrai ? Ce type, assis sur le plateau de son pick-up à boire de la bière, il est venu t’offrir sur un plateau le sommet de Pet My Hamster. Et on a ri. Tu sais pourquoi ? 
— Parce que le sommet, c’est des conneries, répondit Dan. 
— Exactement. C’est le crux, le plus important. Le sommet, c’est juste un symbole, et sans le crux, il ne signifie rien. Le crux, c’est le cœur d’une voie. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 6 janvier 2026

[Gaudemet, Nicolas] Nous n'avons rien à envier au reste du monde

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nous n'avons rien à envier 
            au reste du monde

Auteur : Nicolas GAUDEMET

Parution : 2025 (L'Observatoire)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9791032936863  
                           en librairie

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

En Corée du Nord où chaque geste est surveillé, deux adolescents découvrent l’amour. Yoon Gi est d’une classe inférieure tandis que les parents de Mi Ran, membres de l’élite du Parti, l’ont déjà promise à un étudiant de la capitale. Pourtant, un regard échangé lors d’une exécution publique va bouleverser leur vie. Sous l’œil omniprésent des brigades de quartier et de la Sécurité d’État, leur passion clandestine devient une résistance silencieuse. Comment s’aimer dans une dictature où le moindre écart peut conduire en colonie de rééducation  ? Comment rêver de liberté quand tout invite à la soumission ? 
Avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, Nicolas Gaudemet livre un roman bouleversant, à la fois récit intime et fresque politique, où la passion lutte pour exister dans l’horreur ordinaire d’un régime totalitaire.
Un Roméo et Juliette nord-coréen, qui interroge en nous les limites du courage, de la révolte et de l’espoir.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Prix Jules-Renard du premier roman pour La Fin des idoles, prix coup de cœur du Festival du livre audio et du podcast pour son adaptation en série audio, Nicolas Gaidemet a créé et co-dirige la collection Fidelio chez Plon.

 

 

Avis :

Par les rues silencieuses, de rares visages fermés se hâtent, chassés par le courant d'air froid de la peur. Une chape de plomb pèse sur toute la Corée du Nord, infiltrée par la propagande jusqu'au coeur des foyers et des conversations. Sous l'oeil invisible mais omniprésent du régime, le pays est un immense théâtre où chacun joue un rôle imposé dans la crainte permanente de la délation, ce réflexe inculqué dès l'enfance. 

Dans ce monde verrouillé, aimer est un acte insensé qui contrevient aux règles. C’est pourtant ce qui s’abat sans prévenir sur deux adolescents que tout sépare : Mi Ran, fille d’un cadre du Parti, élevée dans le confort relatif de la classe privilégiée, et Yoon Gi, jeune homme issu d’un milieu modeste, pour qui chaque faux pas pourrait signifier la disparition dans un camp. Leur rencontre lors d’une exécution publique – rituel macabre auquel la population est contrainte d’assister en rangs impassibles – n’a rien de romantique. Pourtant, au cœur même de cette mise en scène de la terreur, un simple échange de regard suffit à fissurer le carcan de l’obéissance.

Pour ces Roméo et Juliette privés de toute intimité, braver l’interdit marque le début d’une sortie du cadre qui fait s’écrouler le fragile agencement de leur existence et de celle de leurs proches. Passés du côté des réprouvés, les deux jeunes gens sont entraînés malgré eux dans une cascade de catastrophes inexorables et, éjectés du théâtre de la société nord-coréenne, en découvrent, dans une sidération qui n’a d’égale que leur terreur éperdue, l’inconcevable envers. On ne réalise pas impunément que les lumières chinoises scintillant sur l’autre rive du fleuve, face à votre propre nuit, n’ont en réalité rien du leurre auquel on vous a fait croire, et que mensonges et carton‑pâte appartenaient bien, en revanche, à votre quotidien pétri de privations.

À mesure que leur monde se délite, multipliant les obstacles et refermant les issues dans une tension croissante, le récit prend une tournure tragique de plus en plus implacable. Pourtant, dans cette tourmente où doutes et peurs s’affolent, une clarté nouvelle, douloureuse mais tenace, se fait jour. Comme une pousse improbable surgissant entre deux pierres, c’est une part d’humanité qui, aussi bafouée soit‑elle par la barbarie, la violence et le mensonge, n’en finit pas moins par défier l’écrasement et, parce qu’elle n’a de toute façon plus rien à perdre, par surgir là où on ne l’attendait plus.

Échappant au piège du sentimentalisme convenu que pourrait faussement laisser présager la tonalité romantique de sa couverture, le livre séduit par la fluidité de son récit et par son pouvoir d’addiction, mais surtout, par la vérité – aussi vivante que glaçante – de sa peinture du laminoir de l'oppression dictatoriale. Donnant à ressentir la claustration qui étouffe jusqu'aux pensées et sentiments intimes, le texte saisit la manière presque fortuite, l'infime déplacement qui, soudain, installe la possibilité d'une rébellion. Les deux adolescents au cœur du roman, vite broyés par la machine, ne sont plus seulement des individus pris dans la tourmente, mais les figures d’une humanité malgré tout irréductible – symbole fragile mais puissant du courage, de la dignité et de cette résilience qui, même sous le joug le plus implacable, refuse de s’éteindre. 

Lumineusement tragique dans la sobriété de son empathie, ce roman est le récit d'une éclosion : celle de la force inattendue qui finit un jour ou l'autre, inéluctablement, par surgir du plus profond de la vulnérabilité face à l'oppression. Une fort jolie réflexion sur ce que signifie résister, aimer, ou simplement persister à exister lorsque tout semble conspirer à vous écraser. (4/5)

 

 

Citation :

Dans notre pays, avoir un amoureux est proscrit hors mariage : cela peut nous distraire de l’idéal révolutionnaire. Flirter, même à l’université, ça vaut un renvoi. Alors au lycée, avec un jeune homme de classe inférieure… ce serait trahir sa famille et le Parti tout à la fois.
 
 
 

Lisez ici mon interview de Nicolas Gaudemet.

 


 

mercredi 3 décembre 2025

[L'Hermenier, Maxe] Tom Sawyer - Tome 1 (BD)

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Tom Sawyer (Tome 1) 

Auteur : Maxe L'HERMENIER, 
                DJET et Johann CORGIE

Parution : 2025 (Jungle)

Pages : 50

Accès au livre : ISBN 9782822247580  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Tom Sawyer est un garçon rêveur qui préfère les jeux, les mystères et les escapades aux bancs de l’école.  Aux côtés de son fidèle ami Huck, il arpente les environs de son village, joue aux aventuriers… et se retrouve un jour témoin d’un crime mystérieux. Entre rires, frissons et amitié, suivez Tom Sawyer dans une histoire pleine de rebondissements au bord des rives du fleuve Mississippi !

 

 

Le mot de l'éditeur sur les auteurs : 

Maxe L’Hermenier est un scénariste de bande dessinée français. Auteur prolifique, il écrit dans des univers très différents, du réalisme à l’humour en passant par la science-fiction. En 2018, il imagine la collection Jungle  » Pépites « , collection pédagogique adaptant la littérature jeunesse en bande dessinée. Cette collection regroupe des grands noms comme JC Mourlevat, Pierre Bottero, Victor Hugo, JC Noguès et tant d’autres encore. Il réside près de Reims.

Stéphane Robert dit Djet est originaire du sud de l’île de la Réunion. Il signe avec son premier scénariste, son premier album, L’île de Puki, un dyptique. Il travaille ensuite une série de 3 épisodes de 22 pages pour les USA, Poet Anderson qui sort en version française en 2018. Enfin, Croquemitaines 1 et 2 sortis en 2017, dans le format comics et La rivière à l’envers chez Jungle en 2018.

 

 

Avis :

Cette adaptation en BD du mythique Tom Sawyer de Mark Twain réunit trois talents complémentaires : Maxe L’Hermenier, scénariste aguerri dans l’art de transmettre les grands classiques ; Djet, dessinateur dont la polyvalence graphique navigue avec aisance entre univers jeunesse et comics ; et Johann Corgié, coloriste désormais affirmé dans l’illustration. Ensemble, ils inaugurent une série jeunesse consacrée à Tom Sawyer, destinée aux lecteurs dès 9-10 ans. Ce premier tome ouvre le cycle des aventures pétillantes, espiègles et initiatiques du jeune héros, libre, audacieux et irrésistiblement attachant.

L’ouvrage séduit par la vivacité de son récit et la richesse de son univers graphique. La plume de Maxe L’Hermenier restitue avec clarté l’esprit du roman de Mark Twain, en préservant l’élan d’aventure et la fraîcheur des jeux d’enfants. Le trait de Djet, souple et expressif, capte l’énergie des escapades et la complicité des personnages, tandis que la palette de Johann Corgié accentue les contrastes entre la lumière des moments joyeux et l’ombre des épisodes plus inquiétants. L’ensemble compose une œuvre accessible et entraînante, qui parvient à conjuguer fidélité au texte originel et modernité de la forme, offrant aux jeunes lecteurs une entrée séduisante dans un classique intemporel.

L’exercice présente toutefois des revers. La volonté de s’adresser à un jeune public conduit à une simplification du récit, qui atténue la densité émotionnelle et la complexité des thèmes chers à Mark Twain. Le rythme, délibérément rapide et dynamique, privilégie les scènes d’action et de jeu, reléguant au second plan les moments plus introspectifs qui font la profondeur du roman. Enfin, le style graphique, moderne et coloré, s’il rend l’album attractif, contribue aussi à réduire la dimension historique et réaliste du cadre, transformant le Mississippi en décor stylisé plutôt qu’en espace incarné. Ces choix assumés, qui traduisent une orientation claire vers la jeunesse, se font au prix de la rugosité et de la gravité du texte original.

L’adaptation de Tom Sawyer en BD illustre bien le dilemme des œuvres simplifiées : attrayante par son énergie et son accessibilité, elle perd nécessairement en densité par rapport au texte source. Peut‑elle pour autant susciter l’envie d’aller plus loin ? Rien n’est moins sûr, sans le goût de lire ou l’accompagnement nécessaire. Dans tous les cas, envisagée comme un tremplin, elle accomplit pleinement son rôle, mais prise comme un substitut, elle appauvrit l’expérience littéraire.

Un joli album donc, qui ne saurait remplacer l’œuvre originale, mais que l’on pourra envisager comme une clé ouvrant la porte vers une rencontre plus intime avec l’univers de Mark Twain. (3,5/5)


 

vendredi 21 novembre 2025

[Nothomb, Amélie] Tant mieux

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Tant mieux

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 216

Accès au livre : ISBN 9782226504395  
                           en librairie


 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tant mieux : la version joyeuse du sang-froid. » 
Pour la première fois, après son père dans Premier sang (2021) et Psychopompe (2023), Amélie Nothomb évoque sa mère, et le lien singulier qui les unissait.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Amélie Nothomb est née à Kobé en 1967. Dès son premier roman, Hygiène de l’assassin, elle s’est imposée comme une écrivaine singulière. En 1999, elle a obtenu le Grand Prix de l’Académie française pour Stupeur et tremblement et, en 2021, le prix Renaudot pour Premier sang. L'Impossible retour est son 33e roman. Elle publie cette année son 34e roman, Tant mieux.

 

 

Avis :

Dans la constellation littéraire d’Amélie Nothomb, Tant mieux s’inscrit comme le troisième volet d’un triptyque autobiographique affectif. Après avoir consacré Premier sang et Psychopompe à la figure paternelle, elle dédie cette fois son récit à sa mère, Adrienne, récemment disparue. Ce geste littéraire marque une étape de dévoilement intime, tout en retenue et poésie.

La perte maternelle a déclenché une peine si radicale qu’elle a longtemps réduit l’auteur au mutisme. De cette stupeur est né Tant mieux, réponse vitale au besoin de transfigurer l’absence par la fiction, dans un mouvement de réparation porté par une langue claire et vibrante. 

Adoptant les contours d’un conte stylisé, le récit s’attache à quelques épisodes de l’enfance d’Adrienne, confiée à sa grand-mère le temps d’un été, alors que la guerre fait rage. Coupée de l’amour parental, la fillette vit dans une maison glaciale, sous l’autorité d’une vieille femme pingre et cruelle, une ogresse solitaire n’ayant jamais aimé que ses chats. Là où sa propre mère en était restée traumatisée à jamais, Adrienne, à quatre ans, traverse l’épreuve avec une lucidité précoce et une force tranquille. Sans haine, elle résiste, et incarne déjà ce « tant mieux » qui donne au roman son rayonnement. 

Par sa brièveté, son intensité affective et son écriture cristalline, Tant mieux rejoint les œuvres les plus épurées de l’auteur, mais s’en distingue par une gravité sereine, presque testamentaire. Roman de deuil, de gratitude et d’adoration, il magnifie la figure maternelle dans sa part la plus fondatrice. Quelques tableaux suffisent pour inscrire le texte dans une forme elliptique savamment maîtrisée, nourrie par le flou des personnages secondaires, l’économie du verbe et une élaboration esthétique qui en décuplent la puissance poétique. Ce parti pris formel invite à une lecture sensible, attentive aux silences et à ce qui affleure en filigrane. 

Amélie Nothomb compose un geste d’amour pur, un livre qui relie les vivants et les absents dans une langue de lumière. Avec une tendresse recueillie et une précision poétique, elle fait de l’enfance d’Adrienne un creuset où la douleur devient force. Chaque scène révèle une manière d’être au monde, faite d’optimisme lucide, de résistance douce et d’acceptation sans renoncement. Offrande magnifique, ce récit trace la voie d’une fidélité intime, d’un lien qui continue à vivre dans l’écriture.

Par la rigueur de sa composition, Tant mieux illustre la puissance de la stylisation poétique à élever l’expérience intime au rang d’universel. En transfigurant la mémoire en forme, Amélie Nothomb fait de l’épreuve une matière esthétique et de l’absence un lieu d’émergence. Le réel, filtré par l’art, se fait espace de résonance et de transmission.

Épuré, lumineux, transcendant, un livre qui sculpte l’intime en esthétique universelle, dans la sobriété patiemment façonnée d’une épure. Une gemme délicatement chatoyante, précieuse par sa limpidité. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Elle se rappela qu’au catéchisme, on lui avait expliqué le principe de la confession, mais se rendit compte soudain qu’elle ne croyait pas en Dieu. La foi lui parut incompatible avec les méfaits maternels. Et puis, à l’école, les religieuses étaient des femmes acariâtres qui ne cessaient de rabrouer les élèves. Les épouses de Dieu prouvaient, par leur aigreur, la déficience de l’époux.


Pour Adrienne, la guerre n’était pas finie. Les chats du quartier continuaient à disparaître. Et elle se doutait que ceux des autres zones de Bruxelles n’avaient pas un meilleur sort. Parfois, elle se jetait dans les bras de sa mère et lui déclarait son amour. Maman souriait et répondait tendrement à ses effusions.  
– Moi aussi je t’aime, ma chérie.  
La petite levait alors vers le visage maternel un regard adorateur. Les yeux disaient le tant mieux de l’amour, l’amour sans causalité, je t’aime, j’ai horreur de tes actes, je ne te changerai pas, tu ne changeras pas, je t’aime, ni donc, ni alors, ni par conséquent, ni malgré, ni rien. Tant mieux.


Sans indépendance, pas de tant mieux, songeait-elle. Cette magie qui était son secret le plus intime supposait de ne pas exagérément se souder à un destin autre que le sien propre. Nul cynisme dans ce constat : on ne peut être responsable que de soi-même. Si on lie son bien-être à celui d’un autre, cela ne peut que péricliter. Comment pourrait-on s’accorder en profondeur avec les mystères du monde si l’on s’en remet à autrui, fût-ce la personne que l’on aime d’amour fou ? Le paradoxe, découvrait-elle, c’est que si l’on veut vraiment aider quelqu’un, la meilleure méthode consiste à s’occuper de son jardin. À chercher à veiller sur celui de son voisin, on ruine celui-ci et le sien.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

samedi 1 novembre 2025

[Chalandon, Sorj] Le livre de Kells

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le livre de Kells

Auteur : Sorj CHALANDON

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782246843214  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le Livre de Kells est le douzième roman de Sorj Chalandon a puisé dans son expérience personnelle pour raconter un épisode de sa vie. À 17 ans, après avoir quitté le lycée, Lyon et sa famille, il arrive à Paris où il va connaître, durant presque un an, la misère, la rue, le froid, la faim. Ayant fui un père raciste et antisémite, il remonte l’existence sur le trottoir opposé à celui de ce Minotaure sous le nom de Kells, en référence à un Evangéliaire irlandais du IXe siècle. Des hommes et des femmes engagés vont un jour lui tendre une main fraternelle pour le sortir de la rue et l’accueillir, l’aimer, l’instruire et le réconcilier avec l’humanité. Avec eux, il découvre un engagement politique fait de solidarité, de combats armés et d’espoirs mais aussi de dérapages et d’aveuglements. Jusqu’à ce que la mort brutale de l’un de ces militants, Pierre Overney, pousse La Gauche Prolétarienne à se dissoudre. Certains ne s’en remettront jamais, d’autres chercheront une issue différente à leur combat. Ce fut le cas pour l’auteur, qui rejoignit « Libération » en septembre 1973. 
Le livre de Kells est une aventure personnelle, mais aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. Sorj Chalandon a changé des patronymes, quelques faits, bousculé parfois une temporalité trop personnelle, pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sorj Chalandon est l’auteur chez Grasset de onze romans : Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008, prix Jean-Freustié, prix Joseph Kessel, prix Simenon), La légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand prix du roman de l’Académie française), Le quatrième mur (2013, prix Goncourt des lycéens, adapté au cinéma), Profession du père (2015, adapté au cinéma), Le jour d’avant (2017), Une joie féroce (2019), Enfant de salaud (2021), L’Enragé (2023, prix Eugène Dabit du roman populiste).

 

Avis :  

A la suite de Profession du père et Enfant de salaud, Sorj Chalandon clôt son cycle autobiographique. Cette fois, la figure honnie du père violent, aux convictions racistes et antisémites, n’est plus le centre d’un gouffre qu’il tente d’éclairer, mais le trou noir qu'il lui faut fuir pour ne pas se laisser dévorer. À dix-sept ans, l’adolescent qu’il était quitte la maison familiale, sans bagages ni ressources, et, s’inventant une identité sous le nom de Kells pour survivre, s’abandonne à l’errance. 

Ce nom, il le découvre sur une carte postale illustrant un détail de l’Évangéliaire de Kells, manuscrit médiéval irlandais somptueusement enluminé. Il s’en empare comme on se rebaptise pour renaître, une manière de s’arracher à l’effacement – lui dont le père ne prononçait jamais le véritable prénom. Commence alors une traversée terrible, dans le froid, la faim et la solitude. Kells, qui dort dans les halls d’immeubles, vole pour manger et s’accroche aux mots de Sartre comme à des radeaux, fait l’apprentissage des lois de la rue, de ses élans de solidarité comme de ses coups. 

C’est alors que les militants de la Gauche prolétarienne – mouvement maoïste né après Mai 68 – lui tendent une bouée. Dans ce collectif engagé aux côtés des ouvriers, il trouve des repères et une chaleur humaine qu’il n’attendait plus. Devenu camarade et militant, il colle des affiches et distribue des tracts, d’autant plus convaincu que la révolution peut réparer ce que l’enfance a brisé que cet engagement le place à l’opposé des valeurs de l’Autre – ce père qu’il ne parvient pas à nommer autrement. Là où l’Autre prônait la haine et le mensonge, Kells choisit la fraternité et la vérité. 

Il y trouve aussi une issue à l’errance, l’engagement lui permettant non seulement de canaliser sa rage et de contenir sa honte, mais aussi d’enfin relever la tête dans un monde structuré par les mots d’ordre et les gestes partagés. Pourtant, à mesure que le mouvement se durcit, se divise, puis s’efface, la ferveur s’étiole. Sorj Chalandon en restitue les élans et les dérives avec une tendresse lucide, embrassant une époque traversée par des espérances ardentes, des aveuglements sincères et des désillusions profondes. De cette traversée, il conservera le goût du combat, le sens du collectif et une exigence de vérité qui, quelques années plus tard, le conduiront à rejoindre Libération et à devenir journaliste. 

Ainsi se referme le triptyque autobiographique de Sorj Chalandon, dans un dernier livre à la fois intime et politique, porté par une écriture sobre et tendue, toute d’émotion contenue, qui retrace la métamorphose d’un adolescent brisé trouvant dans l’engagement une manière de se reconstruire. Il interroge ce qui permet de tenir debout quand tout vacille : peut-être un nom qu’on se choisit pour se réinventer, sans doute la force de quelques mots qui empêchent de sombrer, surtout la chaleur d’un geste tendu au bon moment. 

C’est le récit d’une jeunesse fracassée. Le reflet d’une génération, de ses ferveurs et de ses égarements. Et le point d’origine d’un regard journalistique forgé dans l’exigence et la fidélité à soi. Un texte grave et limpide, sans pathos, qui dit ce qu’on perd pour se construire et ce qu’il faut traverser pour devenir libre. (4/5)

 

 

Citations : 

« À bientôt ! », s’amuse le gardien de prison qui accompagne le détenu à la grille lorsque son temps est fini. « À très vite ! », sourit le trottoir quand tu essaies de le quitter. Depuis mon départ de Lyon, j’ai souvent croisé le caniveau. Des renoncements, des déceptions, de grosses fatigues. On s’éloigne de la rue comme après avoir volé à l’étalage. On s’enfuit, heureux, une pomme cachée sous sa cape. Un pas, deux, dix pas en se croyant sauvé et on bute sur le même commerçant, au premier tournant. On se croyait loin, on avait tourné en rond.


S’échapper de la rue c’était craindre d’y retourner. Une peur de chaque instant. Comme si notre coin de palier désert nous avait attendu et nous attendrait notre vie entière, avec le paillasson « Bienvenue » qui semble ne s’adresser qu’à nous. Être privé de toit est une hantise, un tourment. Je l’ai su dès le premier jour. Un journal militant à la main, puis à la faculté au milieu des lettrés, au cœur de la bagarre avec les royalistes, dans la salle de bains de Daniel, perdu au milieu de cette fête pour gosses de riches, et ici, sous des verrières d’artistes, j’ai compris que je passerais ma vie à repousser la rue et ses fantômes. Mon combat m’a semblé plus réel que celui de Marc, de Daniel et des autres. Un toit sur la tête, des études en poche, ils combattaient pour l’égalité, la dignité. Ils luttaient pour les autres. Pour ceux qu’ils n’étaient pas. La vie les avait mis à l’abri des discriminations et de l’avilissement. Elle m’y avait précipité. Enfant battu, lycéen abandonné, fugueur sans bagage, sans culture, sans trace ni héritage, j’étais l’un des exploités qu’ils magnifiaient et protégeaient. Ni paysan ni ouvrier mais un jeune déclassé. J’avais tout à gagner de leur combat et tout à perdre, une fois encore. La vie avait fait de moi un soldat. Ils le savaient. Je pouvais leur être utile. Eux se battaient pour la cause du peuple, et ce peuple, j’en étais.


— Tu connais Jean-Paul Sartre ? 
Oui, bien sûr, depuis Lyon, je protégeais Le Livre de Kells, Guignol et La Nausée. 
— C’est le nouveau directeur de publication de La Cause du peuple. 
Il a eu un geste brusque. 
— Eh bien ! même lui et Simone de Beauvoir ont été embarqués par les flics. 
— Ils sont en prison ? 
Norman a souri. 
— On ne touche pas à Sartre. « On n’emprisonne pas Voltaire », avait même dit de Gaulle, quand Sartre avait soutenu le droit à l’insoumission des appelés pendant la guerre d’Algérie. C’est pour ça qu’on l’a choisi. 
Il s’est calé dans le canapé, a étalé ses jambes. 
— Au bout d’une heure et quart, ils ont été relâchés.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

jeudi 30 octobre 2025

[Sepetys, Ruta] Si je dois te trahir

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Si je dois te trahir (I Must Betray You)

Auteur : Ruta SEPETYS

Traduction : Faustina FIORE

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2022,
                   en français en
2023 et 2024
                   (Gallimard)

Pages : 400

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Bucarest, octobre 1989.
Lycéen, passionné de cinéma américain, Cristian Florescu rêve de devenir écrivain, mais dans la Roumanie du dictateur Ceausescu, même le rêve peut être dangereux. Le jour où il est convoqué par la Securitate, Cristian doit choisir: travailler pour la police secrète ou résister et perdre ceux qu'il aime.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ruta Sepetys est née dans le Michigan où elle a été élevée dans l'amour de la musique et des livres par une famille d'artistes. Elle étudie la finance internationale et vit quelque temps en Europe (Paris). Puis elle part pour Los Angeles afin de travailler dans l'industrie de la musique. Aujourd'hui mariée, elle vit dans le Tennessee, à Nashville, avec sa famille.
Ruta Sepetys a reçu la Médaille Carnegie 2023 pour son roman Le sel de nos larmes.

 

 

Avis :

Il y a trente-cinq ans, une insurrection populaire mettait fin à l’une des dictatures les plus singulières et impitoyables d’Europe : celle de Nicolae et Elena Ceausescu. Après plusieurs romans, dont un premier consacré aux horreurs du goulag, l’auteur américano-lituanienne Ruta Sepetys publiait en 2022 un roman jeunesse, aujourd’hui réédité au format poche. Dans une narration haletante, nourrie d’un travail de recherche rigoureux, elle revient sur ce soulèvement et sa lente fermentation, entre faim et terreur.

Cristian, lycéen à Bucarest en 1989, raconte son quotidien : la ville grise comme un « monochrome froid », les files interminables pour des fayots périmés, l’appartement glacial, et surtout, la peur. Peur de finir dans les geôles où l’on meurt sous la torture. Peur de perdre son emploi ou pire, au moindre soupçon de déviation. Peur face à un contrôle total, jusqu’à l’absurde : une police gynécologique veille même au devoir de reproduction des femmes.

Ce ne sont pas seulement les agents de la Securitate et leur cruauté barbare qui font trembler. C’est de tout un chacun qu’il faut se méfier – « Ne fais confiance à personne. Tu as compris ? A personne. » –, la police secrète recrutant et terrorisant un réseau serré d’informateurs civils – une personne sur dix, estime-t-on. Jusqu’au sein des familles, on parle à voix basse, par crainte des « Philips », ces micros dissimulés partout. Parfois, on ne parle pas du tout, la trahison s’immisçant dans les couples et les fratries, les uns dressés contre les autres par le chantage et la terreur organisée.

Malgré tout, le couvercle jeté sur le pays ne parvient pas à demeurer totalement hermétique. Livres, magazines et vidéos venus de l’Ouest circulent sous le manteau, tandis que des radios clandestines occidentales maintiennent tant bien que mal le lien avec le monde. 1989, c’est la chute du mur de Berlin et la révolution de velours en Pologne et en Tchécoslovaquie. En Roumanie, la révolte éclate à Timișoara, puis gagne Bucarest, Cristian et les étudiants en première ligne. A la paranoïa succède une vague d’espoir que ni le sang ni la violence ne pourront contenir. 

Illustré de photographies en fin d’ouvrage, ce récit traversé par un souffle romanesque puissant n’est pas seulement prenant, mais essentiel. Par sa précision historique et sa restitution saisissante du quotidien sous Ceausescu, il bouleverse autant qu’il éclaire. En donnant voix à un adolescent, il rend l’histoire accessible sans jamais l’édulcorer. Bien plus qu’un roman jeunesse, c’est un témoignage à la portée universelle, un outil de mémoire et de transmission, à mettre entre toutes les mains. Coup de coeur. (5/5)


 

Citations :

Le ciel nocturne et nuageux me recouvrait, noir, dépourvu de lumière. De grands bâtiments couleur cendre s’élevaient de part et d’autre de la rue, m’écrasant de leur hauteur. Vivre à Bucarest revenait à vivre dans une photo en noir et blanc. Une existence dans un monochrome froid. On savait que la couleur existait, quelque part, loin de la palette de ciment et de charbon de la ville, mais il était impossible d’y accéder, de s’extirper du gris. Même ma culpabilité avait un goût grisâtre, comme si j’avais avalé une cuillerée de suie.
 

Tout appartenait au parti.
Et la parti consignait tout.
« Des micros dans chaque coin, se lamentait Bunu. Des Philips dedans, des Philips dehors... »
Les « Philips » étaient les micros dissimulés un peu partout, disait-on. Dans les murs, les téléphones, les cendriers. Les familles observaient donc les mêmes consignes : à la maison, on ne parlait qu’à voix basse.
La surveillance constante oppressait ma mère. Ses mains tremblaient ; ses yeux erraient sans cesse ici et là ; elle était presque aussi maigre que les cigarettes qu’elle fumait.
 

Ne sachant pas quoi dire, ou faire pour la consoler, je la laissai pleurer, comme elle l’avait sans doute fait pendant la visite de la « police gynécologique ». Les femmes étaient régulièrement examinées sur leur lieu de travail pour vérifier si elles étaient enceintes. Ces examens rudimentaires réalisés par des inspecteurs médecins étaient humiliants, horribles, sans même parler du non-respect de l’hygiène.
Ceausescu voulait augmenter la population, pour gonfler la masse des travailleurs. Une croissance démographique provoquerait une croissance économique. Les adultes sans enfants devaient payer un impôt.
 

Tu es intelligent, Cristian. Par bonheur, même dans ce pays, on ne peut pas t’enlever ça. Mais ne fais confiance à personne. Tu as compris ? A personne. Ici, on ne peut pas avoir de confident.
 

La chance a toujours un prix. La malchance, elle, est gratuite.
 

Le soupçon est une forme de terreur. Le régime nous dresse les uns contre les autres. Nous ne pouvons pas nous regrouper, faire preuve de solidarité, parce que nous ne savons jamais qui mérite notre confiance et qui est un informateur.
- Ne parle comme ça ! avait grondé mon père.
- Tu vois, même ici, dans la rue, discuter avec ton propre père t’inquiète. Tu es devenu un homme sans voix. La méfiance est insidieuse. Elle provoque la schizophrénie et pourrit les relations. A la maison, tu es quelqu’un qui parle à voix basse. Dans la rue, ou dans les files d’attente, tu es quelqu’un d’autre. Dis-moi, qui est-tu ?
 
 
Ton père a faim, Cristian, m’avait expliqué Bunu. Au sens propre et au sens figuré. Des tickets de rationnement, dans les années quatre-vingt ? Nous avions plus à manger pendant la seconde Guerre mondiale ! Te rends-tu compte à quel point c’est de la folie ? Ils nous ont lavé le cerveau, nous ont convaincus de faire la queue pendant des heures et de nous réjouir quand nous rapportons des fayots périmés. Mais quel est le prix pour notre amour-propre ?


 

mercredi 25 décembre 2024

[Dulude, Sébastien] Amiante

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Amiante

Auteur : Sébastien DULUDE

Parution : 2024 (La peuplade)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Thetford Mines, ville phare de l’industrie de l’amiante québécoise, été 1986. Steve Dubois, neuf ans, et le petit Poulin, dix ans, s’abandonnent aux plaisirs de l’amitié. La belle saison est rythmée d’aventures sur les hauts terrils et d’évasions à travers les paysages mi-forestiers mi-lunaires. Les journées des deux inséparables s’écoulent dans l’oisiveté et l’innocence, sur leurs vélos ou allongés dans leur cabane parmi les pins. Or, l’année 1986 est riche en tragédies, et l’une d’entre elles affecte le cours de la vie de Steve comme nulle autre. Cinq ans plus tard, on le retrouve en proie à son obsession : reconstituer son paradis évanoui.

Maniant une langue précise et sensuelle, Sébastien Dulude fait le récit d’une jeunesse fragile et inflammable dans un American Dream ouvrier en perte d’élan.

La mine, c’est la violence sur certains parents, puis la violence sur certains enfants ; la mine, c’est l’isolement des enfants, et l’isolement, c’est l’ennui, et l’ennui, c’est la violence qui m’a enlevé mon ami.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Montréal en 1976, Sébastien Dulude a grandi dans le quartier Mitchell à Thetford Mines de six à seize ans. Écrivain et éditeur, il est l’auteur de trois recueils de poésie dont ouvert l’hiver (La Peuplade, 2015). Amiante est son premier roman.

 

Avis :

Alors encore capitale mondiale de l’amiante, Thetford Mines a vu grandir le poète et éditeur québécois Sébastien Dulude. Son premier roman Amiante raconte la tendresse de l’enfance comme une bulle merveilleuse et précaire dans un monde abrasif voué inévitablement à la faire éclater.

L’amiante du titre est en ces pages partout et nulle part. Partout parce que c’est elle qui modèle le paysage en un désert lunaire, comme recraché par un volcan. Et nulle part parce que, présence sournoise ourdissant longuement ses coups, elle inquiète d’emblée davantage le lecteur que les personnages, jetant sur le récit la prescience d’une catastrophe en complet contraste avec la fragile innocence des huit ans de Steve Dubois, le narrateur.

Dans cette ville minière, impossible donc d’échapper à la présence de l’amiante. De ses montagnes de résidus empoisonnés percées d’abrupts cratères s’échappe au moindre souffle d’air une poussière grise, opaque et collante, aussi invasive que le grondement sourd des explosions qui rythment le quotidien. Ces coups de canon et l’humeur brutale d’un père harassé, mal payé et inquiet des rumeurs de fermeture, sont avec ces crassiers interdits – terrain de jeux d’autant plus attirant pour les jeunes garçons du coin – à peu près tout ce qui émerge d’un monde dont Steve n’a pas encore pris la mesure de ses implacables cruautés.

Fort symboliquement, ce sera donc encore l’amiante qui, au mitan du livre, sous la forme d’une photographie en double page montrant une vue aérienne de l’immense mine à ciel ouvert, marquera la transition entre les deux versants de l’histoire. Mais d’abord, place à l’insouciance et au bonheur, avec le feu clair et joyeux d’une amitié d’autant plus lumineuse qu’elle fleurit à contre-pied de la solitude et de la crainte. Echappant à une violence paternelle quasi intériorisée comme ordinaire et laissée sans contrepoids par une absence maternelle que lui ne devine pas dépressive, Steve vit avec son indéfectible ami Charlélie, dit « Petit Poulin », un été de liberté fait de courses en BMX à travers les « dompes » interdites, d’orgies de gommes aux cerises et de passion pour les albums de Tintin lus de concert à l’abri de leur cabane-refuge dans un grand pin. Seule intrusion du monde extérieur dans leur bulle de rêve, ils collectionnent, comme d’autres les vignettes autocollantes, les articles consacrés à des catastrophes, pour eux encore fascinantes d’irréalité. Jusqu’à ce jour où le drame frappe dans la vie réelle.

L’illustration médiane franchie et avec elle cinq ans de la vie de Steve, la narration reprend depuis le rivage de l’adolescence, dans un mûrissement où nostalgie et culpabilité se mêlent. Avec la sortie de l’éden viennent la capacité à mettre des mots sur le vécu, tandis qu’à l’amitié perdue succèdent les timides vibrations de l’amour. Mais rien ne viendra jamais effacer le temps perdu du bonheur innocemment partagé, qu’avec une poésie sans pareille, magnifique de simplicité tendre, l’écrivain déroule depuis les profondeurs, en partie autobiographiques, d’une jeunesse faite de solitude, entre euphorie et douleur.

Un roman éblouissant touchant à l’universel, où bien plus qu’un minéral toxique, l’amiante se fait le symbole de la dure réalité du monde, celle qui s’impose à nous lorsque l’enfance commence à s’effriter sur l’adolescence. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

La poussière fibreuse de la ville d'amiante se soulevait sous nos pas et se fichait en une pellicule grise et crayeuse contre notre sueur. Nos mollets étaient couverts de ce talc qu'on dit cancérigène - pays de l'or blanc.


 

jeudi 21 novembre 2024

[Minoui, Delphine] Badjens



 



 

J'ai aimé

 

Titre : Badjens

Auteur : Delphine MINOUI

Parution : 2024 (Seuil)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Bad-jens : mot à mot, mauvais genre. En persan de tous les jours: espiègle ou effrontée. »

Chiraz, automne 2022. Au cœur de la révolte « Femme, Vie, Liberté », une Iranienne de 16 ans escalade une benne à ordures, prête à brûler son foulard en public. Face aux encouragements de la foule, et tandis que la peur se dissipe peu à peu, le paysage intime de l’adolescente rebelle défile en flash-back : sa naissance indésirée, son père castrateur, son smartphone rempli de tubes frondeurs, ses copines, ses premières amours, son corps assoiffé de liberté, et ce code vestimentaire, fait d’un bout de tissu sur la tête, dont elle rêve de s’affranchir. Et si dans son surnom, Badjens, choisi dès sa naissance par sa mère, se trouvait le secret de son émancipation ? De cette transformation radicale, racontée sous forme de monologue intérieur, Delphine Minoui livre un bouleversant roman d’apprentissage où les mots claquent pour tisser un nouveau langage, à la fois tendre et irrévérencieux, à l’image de cette nouvelle génération en pleine ébullition.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

D’origine iranienne, lauréate du prix Albert-Londres et grand reporter au Figaro, Delphine Minoui couvre depuis vingt-cinq ans l’actualité du Proche et Moyen-Orient. Publiés au Seuil, ses récits empreints de poésie, Je vous écris de Téhéran et Les Passeurs de livres de Daraya (Grand Prix des lectrices ELLE), ont connu un immense succès et ont été traduits dans une dizaine de langues.

 

 

Avis:   

En 2022, l’assassinat de la jeune Iranienne Mahsa Amini, tuée par la police des moeurs pour un voile mal ajusté, déclenchait des manifestations dans tout le pays au nom du mouvement Femme, Vie, Liberté. La journaliste franco-iranienne Delphine Minoui raconte ce formidable élan contre le sort des femmes sous l’écrasant pouvoir des mollahs au travers d’une adolescente de seize ans, personnage romanesque incarnant toute une génération en révolte.

Elle s’appelle Zahra pour la connotation très religieuse de ce prénom, mais échappée par manque d’argent à l’avortement auquel son sexe la condamnait selon la volonté de son père et de son grand-père, elle se reconnaît bien plus volontiers dans Badjens, le surnom que, parmi les minuscules gestes anti-patriarcaux que sa mère ose furtivement, cette dernière lui donne dans le secret de leur complicité de femmes. Dans la langue quotidienne « effrontée », Badjens signifie mot à mot « mauvais genre », un qualificatif que les filles de la génération Z s’octroient ironiquement entre elles, une façon de traduire l’esprit de désobéissance revendiqué désormais par le sexe considéré faible et toxique par le pouvoir religieux iranien.

Ce que sa mère dans son vase clos continue à subir sans plus de révolte que dans le secret de son âme, Badjens, comme bien d’autres de son âge connectées aux réseaux sociaux malgré la censure et reliées à des filles du monde entier, ne le supporte plus. « J’ai compris le rôle qui m’était assigné. Jusqu’ici, je n’étais qu’une erreur. Désormais je serais celle qui s’écrase, se tait. Celle qui regarde par terre. Qui ne hausse pas trop la voix. Qui ne se plaint pas, ni ne se fait remarquer. Celle qui écoute ses cousins, ses oncles, son père, son grand-père, mais qu’on n’entend jamais. À part pour Maman, je ne compte pas. Je suis invisible. » 
 
Sortir de l’invisibilité, c’est s’exposer au harcèlement et à la violence. « À compter de ce jour, chaque fois que je sortirai dans la rue, je plaquerai assidûment mon maghnaé sur la tête. (...) Je me suis reprogrammée. Il y aura un dedans et un dehors. La vie imposée et la mienne. À l’école et dans la rue, je serai celle qu’on veut que je sois. À la maison, celle que je veux être. Pas étonnant qu’on soit un peuple de schizos. C’est la seule voie pour s’en sortir. » « Parfois, je me fais peur : à force de mettre des masques, la vraie « moi » finira-t-elle par se dissoudre dans le néant ? »
 
Alors, quand la vague de protestation se met à enfler, Badjens est très vite de celles qui s’élancent dans la rue pour brûler leur foulard, bravant la répression violente et les tirs policiers dans la foule. Si sa grand-mère, imbibée du culte des martyrs de la Révolution islamique, tremble de terreur à l’idée de ces vandales prétendant arracher le voile pour lequel elle a en son temps combattu, si sa mère ne parvient pas tout à fait à en croire ses yeux devant une audace dont elle n’aurait jamais osé rêver, Badjens et ses semblables, cisaillées entre la propagande du régime et les flux d’informations captés sur les réseaux sociaux, ont pris la tête d’une contestation qui n’a plus rien à perdre - « Je suis morte le jour où je suis née » - et qui se renforce de chaque sacrifice - « Sur le tombeau de Mahsa Amini, ses parents ont écrit : Tu n’es pas morte. Ton nom est devenu un mot de passe. » 
 
Rédigé à hauteur d’adolescente dans une langue vive et orale, le texte dont la simplicité apparente, à première vue peut-être décevante, se nourrit en réalité de nombreux détails fidèlement retranscrits, n’a sans doute pas l’envergure d’une grande œuvre littéraire. Il n’en incarne pas moins avec efficacité, pour une lecture choc et très grand public, le témoignage d’une jeune génération iranienne parvenue au point de rupture. (3/5)

 

 

Citations :

À cet instant-là, j’ai compris. J’ai compris le rôle qui m’était assigné. Jusqu’ici, je n’étais qu’une erreur. Désormais je serais celle qui s’écrase, se tait. Celle qui regarde par terre. Qui ne hausse pas trop la voix. Qui ne se plaint pas, ni ne se fait remarquer. Celle qui écoute ses cousins, ses oncles, son père, son grand-père, mais qu’on n’entend jamais. À part pour Maman, je ne compte pas. Je suis invisible.
 
 
À compter de ce jour, chaque fois que je sortirai dans la rue, je plaquerai assidûment mon maghnaé sur la tête. Je m’assurerai de ne laisser dépasser aucun cheveu du foulard. De chasser la moindre touffe rebelle. Je me suis reprogrammée. Il y aura un dedans et un dehors. La vie imposée et la mienne. À l’école et dans la rue, je serai celle qu’on veut que je sois. À la maison, celle que je veux être. Pas étonnant qu’on soit un peuple de schizos. C’est la seule voie pour s’en sortir.
 

Dans les allées, ça parle inflation, fistons à marier, et nouveaux martyrs partis combattre en Syrie pour mâter la résistance à Bachar al-Assad. Ils ont l’air tellement jeunes sur les photos. Mâmân Zari dit que, au moins, ils sont allés direct au paradis. J’ai du mal à capter : faut-il faire la guerre pour échapper à l’enfer ?
 

Mâmân Zari parle comme Seda-o Sima, la télévision d’État. Je déteste la télévision. Je déteste ses bondieuseries en veux-tu en voilà. Parfois, je la soupçonne d’en faire un peu trop pour justifier sa pension d’épouse de martyr. C’est presque indécent : elle gagne plus d’argent en se tournant les pouces à la maison que ma mère, puéricultrice, qui travaille comme une brute toute la journée ! Mais ce qui m’exaspère au plus haut point, c’est ce culte de la mort à tout bout de champ. Comme si nous valions mieux sous terre que sur terre. Allah est-Il aussi tordu pour faire un cercueil de nos vies ?
 
 
Parfois, je me fais peur : à force de mettre des masques, la vraie « moi » finira-t-elle par se dissoudre dans le néant ?