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jeudi 28 mai 2026

Critique : "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les fantômes de Shearwater" de Charlotte McConaghy


J'ai aimé

 

Titre : Les fantômes de Shearwater
            (Wild Dark Shore)

Auteur : Charlotte McCONAGHY

Traduction : Marie CHABIN

Parution :  en anglais (Australie) en 2025,
                   en français en
2026 (Actes Sud)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782330216139  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Dominic Salt et ses trois enfants sont les gardiens de Shearwater, une île perdue au milieu de l’océan Austral. Site de la plus grande banque de graines du monde, Shearwater abritait jusqu’il y a peu de nombreux chercheurs, mais la montée des eaux a précipité leur départ. Les Salt sont désormais les derniers habitants. Mais voilà qu’un soir, durant la pire tempête que l'île ait jamais connue, une femme s'échoue mystérieusement sur le rivage. Qui est-elle ? Est-elle vraiment venue ici par hasard, comme elle le prétend ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de formation, Charlotte McConaghy est l'autrice d'un précédent titre, Migrations (Lattès, 2021), traduit dans une vingtaine de langues. Elle vit à Sydney, en Australie. Je pleure encore la beauté du monde a figuré dans les classements des meilleures ventes du New York Times, du Washington Post et du Los Angeles Times. 

 

 

Avis :

Mondialement connue pour ses fictions où drames écologiques riment avec blessures intimes, la romancière australienne Charlotte McConaghy reprend ici ses thèmes de prédilection – disparition du vivant, isolement géographique, tension entre effondrement et survie – en les inscrivant dans un huis clos familial menacé par le dérèglement climatique.

L’intrigue se déroule sur l’île fictive de Shearwater, inspirée de l’île Macquarie, territoire subantarctique où Charlotte McConaghy a séjourné. Comme son modèle réel, Shearwater est un espace reculé, soumis à des conditions extrêmes et habité par une faune marine foisonnante. Le récit y transpose plusieurs éléments empruntés à Macquarie – sa base scientifique, son histoire marquée par l’exploitation intensive des animaux marins, la puissance de ses paysages –, tout en y ajoutant des dispositifs fictionnels, comme une vaste banque de graines, le phare où vit la famille Salt, ou encore la montée des eaux qui condamne l’île. Ce décor, nourri d’observations directes, structure le roman et imprime au récit la rudesse et la fragilité propres à ce territoire.

Depuis huit ans, Dominic Salt et ses trois enfants mènent sur l’île une existence marquée par la solitude, les passages sporadiques d’un navire ravitailleur et l’absence béante laissée par la mère disparue. Raff, Fen et Orly ont grandi dans un monde de silences et d’intempéries, mais aussi au contact d’une faune exceptionnelle qu’ils observent avec une passion instinctive. L’arrivée de Rowan, retrouvée inconsciente sur le rivage après une tempête, vient rompre cet équilibre précaire. Tandis qu’elle tente de comprendre où elle a échoué, l’inquiétude monte : la station scientifique a été abandonnée, l’île est vouée à disparaître et les Salt doivent partir dans quelques semaines. Avant de fuir, il leur faut trier les graines de la réserve, n’emporter que la moitié des espèces, un choix déchirant qui ajoute à la tension. Qui plus est, lors du départ précipité des autres résidents, les installations radio et électriques ont été sabotées, plongeant la famille dans un isolement total. Mensonges et non‑dits s’accumulent. Que s’est‑il passé avant l’arrivée de cette intruse malgré elle ? Et qui est vraiment Rowan, surgie du tumulte des vagues ?
 
Au‑delà du suspense, le roman scrute la manière dont les humains habitent un monde en voie de disparition. Son écriture sensorielle fait de Shearwater un lieu où effondrement écologique et effritement psychique se répondent, les fantômes de l’île – massacres passés, espèces décimées et violences humaines – entrant en résonance avec ceux qui hantent la famille Salt. Loin de tout effet spectaculaire, le récit adopte une dynamique de dévoilement progressif, installant une inquiétude diffuse qui imprègne gestes, silences et regards. Rowan, figure à la fois étrangère et miroir, fait remonter à la surface secrets et ambiguïtés morales nés de l’isolement, et déclenche des mécanismes de survie d’une implacable logique.

Cette exploration intime s’accompagne d’une réflexion plus large sur la responsabilité humaine face au vivant. Le tri des graines, geste scientifique et symbolique, condense un dilemme central : comment choisir ce qui mérite d’être sauvé quand tout s’effondre ? Ce choix, apparemment technique, prend alors une portée éthique qui renvoie à la fragilité du monde et à la difficulté de hiérarchiser les pertes.

Enfin, entre tension sourde, sentiment d'urgence et beauté constamment menacée, Charlotte McConaghy installe une atmosphère d’une vraie intensité. Le huis clos familial renforce la densité du récit : les relations se resserrent, les émotions se chargent, et l’île, omniprésente, prend la stature d'un personnage à part entière, à la fois refuge, piège et révélateur.

L'ouvrage séduit par la puissance de son décor, l'épaisseur de son atmosphère et le trouble persistant qui traverse un texte où s’entrelacent drame familial, menace climatique et mémoire du vivant. Charlotte McConaghy y déploie des thématiques fortes – effondrement écologique, survie, transmission, responsabilité – avec une sensibilité qui donne au roman une réelle portée émotionnelle. L'on pourra certes regretter quelques faiblesses : intrigue parfois surchargée, intensité affective un peu insistante, écriture qui demeure lisse malgré l’ampleur des enjeux et ressorts narratifs appuyés sur des codes attendus. Ces réserves n’entament toutefois pas la force d’immersion du livre, qui laisse durablement résonner ses paysages, ses ombres et ses questions. (3,5/5)
 

lundi 6 avril 2026

Critique : "L'anniversaire" de Andrea Bajani | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L"anniversaire " de Andrea Bajani


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'anniversaire 
            (L'anniversario)

Auteur : Andrea BAJANI

Traduction : Nathalie BAUER

Parution : en italien en 2025
                  en français (Gallimard) en 2026

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782073083388  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tu reviendras nous voir ? »
Dix ans après avoir définitivement tourné le dos à ses parents, un homme peut enfin raconter les raisons de cette rupture. Sans accuser ni absoudre, il ausculte avec une saisissante précision les dynamiques d’un foyer rongé par une autorité paternelle toute-puissante. Dans ce huis clos feutré, où la violence s’insinue sans éclats, les mots sont des dagues enfoncées dans la chair, et l’emprise est pavée de bonnes intentions. Roman d’une libération, L’anniversaire dessine les contours d’un enfer domestique dont seul un geste radical peut permettre de se sauver.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andrea Bajani est né à Rome en 1975. L’anniversaire est son sixième livre publié en France. Pour ce roman, il a reçu le prix Strega et le prix Strega Giovani en 2025. Il vit entre l’Italie et le Texas, où il enseigne à la Rice University de Houston.

 

Avis :

Dix ans jour pour jour après avoir coupé les ponts avec ses parents, un homme entreprend de revisiter le long cheminement qui l’a conduit à cette rupture définitive. À mesure que se déroule une prose d’autant plus bouleversante qu’elle demeure égale, précise et comme anesthésiée, se dévoile le parcours d’un être profondément altéré par l’emprise d’un père autoritaire et par l’effacement progressif d’une mère réduite au silence. Andrea Bajani fait de cette date-anniversaire le pivot d’une exploration psychologique où se révèle une violence domestique capable d’abîmer irrémédiablement une vie. Il en résulte un texte obsédant, dont la lucidité posée produit une stupeur glacée.

Dans ce foyer, tout gravite autour du père qui, persuadé que l’on ne retient l’amour qu’en instillant la peur, exerce un effrayant despotisme domestique. Ses accès de violence physique, sporadiques mais terribles, ne sont pourtant pas ce que le récit montre de plus saisissant : plus impressionnante encore, parce que pernicieusement absolue, se déploie une autorité rampante, faite de règles tacites et d’édictions arbitraires qui, s’attaquant au moindre détail du quotidien, scellent sur l’épouse et les enfants la chape d’un contrôle permanent et sans issue. Cette emprise humilie, dévalorise et nie peu à peu la personne même de ceux qui y sont soumis, les enfermant dans un isolement croissant et les réduisant à la dimension d’objets subordonnés. 

Fondé sur le retour en arrière d’un homme qui, pour surmonter ses blessures vives, s’efforce de tenir sa douleur à distance afin de comprendre ce qui lui est arrivé, le récit s’organise autour d’une mémoire qui, laissant délibérément de côté l’émotion, se fait l’instrument d’un examen méthodique, presque clinique, de ce qui s’est joué dans l’enfance. Le lecteur avance ainsi dans un récit calme, presque feutré, dont la retenue ne rend que plus glaçante l’horreur relatée, toujours discrète mais d’une ampleur dépassant l’entendement, chaque détail plus inconcevable que le précédent. Rien n’est exagéré ni surligné, et face à tant de justesse dans l’observation comme dans l’analyse psychologique, l’on en vient à croire à un récit autobiographique, tant ces éléments semblent impossibles à inventer. 

Dans cette radiographie minutieuse de l’emprise, la figure de la mère, peinte dans toute sa complexité, est bouleversante. Presque spectrale, devenue experte dans l’art de se fondre dans les murs pour préserver un semblant de paix, elle incarne la forme la plus silencieuse et la plus douloureuse de la soumission. Loin d’un signe de faiblesse, son effacement apparaît comme une stratégie de survie, un mécanisme d’adaptation destiné à ne laisser aucune prise à celui qui lui a ôté tout espoir d’échappatoire. En revisitant cette présence-absence, le narrateur mesure combien cette disparition progressive a modelé son propre rapport au monde : victime, la mère est aussi le miroir déformé dans lequel l’enfant a appris à lire la menace, à anticiper l’orage et à se taire pour ne pas disparaître à son tour. Sa silhouette vacillante, à la fois protectrice et impuissante, donne au récit une profondeur tragique suscitant l’effroi.

C’est dans un état d'hébétement que l’on referme ce roman qui met si bien à nu, dans sa sobriété radicale, la mécanique de l’emprise et de la violence domestique. Cette manière posée de laisser parler les faits, avec une précision comportementale qui n’a d’égale que sa justesse psychologique, trouble d’autant plus qu’elle semble procéder d’une observation directe. Un livre fort, vrai et dérangeant, qui se lit en un seul souffle de sidération. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je sais qu’elle expédiait quotidiennement certaines tâches, mais rien ne s’est jamais condensé en une habitude. Pour qu’on se donne une habitude, il doit y avoir un corps qui l’exige, et ma mère n’avait pas de corps, ou, mieux, elle n’avait pas de corps indépendant. C’était également par émanation de mon père qu’elle existait en tant que corps. Les tâches domestiques (les courses, la cuisine, le ménage, venir nous chercher à l’école) étaient les fils qui — obéissant à la volonté de mon père — déplaçaient sa silhouette dans le logement, ou dans l’espace qui séparait le logement du reste.

 
Toutes deux s’inséraient dans un modèle de famille où le père jouait le rôle du chef — aux yeux du monde, de façade — et où la mère commandait. Ni l’une ni l’autre ne semblaient vivre cette condition avec la moindre gêne : elles chassaient leurs maris de la cuisine, tenaient les cordons de la bourse à la maison, définissaient l’éducation de leurs enfants, puis laissaient ces mêmes maris se mettre au volant lorsqu’ils montaient en voiture. Elles disaient à leurs enfants « je vais appeler ton père » pour attribuer aux hommes le rôle fonctionnel du méchant, du bras armé de la loi. Rôle qui était — en simplifiant — grosso modo la contribution qu’elles exigeaient d’eux pour l’éducation de leur progéniture, et cela leur convenait. L’une comme l’autre s’amusaient — je m’en souviens — à se moquer de l’inaptitude de leurs époux respectifs. L’une d’elles était comptable dans une entreprise, l’autre, femme au foyer, comme ma mère. 
Tout cela différait énormément de notre contexte domestique. Ma mère avait affaire à un autre genre de patriarcat, plus proche d’un totalitarisme : mon père tenait les comptes, conduisait la voiture, établissait les lignes de l’éducation de ma sœur et de moi-même, s’occupait de notre instruction, si bien qu’il ne lui restait plus, à elle, que la menue gestion des draps à changer, de la cuisine et du ménage. Bref, elle subissait un pouvoir absolu où son mari était la voix et le bras de la loi. Cela bannissait de fait toute forme réelle de solidarité entre ses deux amies et elle. Leur subordination dans l’ordre social ne correspondait pas nécessairement à la soumission domestique dans un régime répressif, qui était au contraire, chez nous, la pierre angulaire de tout l’édifice.

 
Toute limitation de la liberté comporte cependant une incitation à chercher des stratagèmes pour passer à travers les mailles. Ainsi, si le montant de la facture établissait le nombre des appels qu’il était permis d’effectuer, rien n’interdisait d’en recevoir. S’ouvrit alors l’ère des sonneries, qui étaient le moyen par lequel chacun de nous lançait, depuis la maison, son signal au monde extérieur. Il suffisait d’indiquer aux amis, pour ce qui était de ma sœur et de moi-même, ou aux membres de la famille, dans le cas de ma mère, que nous étions prêts à parler pour qu’on nous appelle. Cette méthode contournait toutes les règles liées à la durée. Et si la sonnerie avait lieu à l’insu de mon père, c’était encore mieux : cela nous exemptait de toute forme de jugement. 
Ce système fut, pour nous autres enfants, de l’oxygène infiltré dans le compartiment étanche de la maison. Il se mua en véritable langage, en morse pour les oreilles. De deux sonneries, nous demandions à être appelés ; d’une seule, nous disions à nos amis que nous pensions à eux. Nous disparaissions derrière la porte de la cuisine, composions en toute hâte le numéro sur les touches, puis ressortions comme si de rien n’était. Ce code fut ensuite adopté par nos interlocuteurs, surtout celui des bonjours. À une sonnerie lancée correspondait une sonnerie reçue. Notre foyer se changea ainsi en forêt ponctuée de sifflements téléphoniques. Ma sœur et moi les reconnaissions, nous savions à qui les attribuer. Nous disions « pour moi » afin d’empêcher l’autre de se l’approprier ou de cultiver l’illusion qu’on pensait à lui. J’ignore si cela agaçait mon père ; chez ma sœur et moi, en tout cas, le plaisir de nous être tirés d’affaire l’emportait.

 
« Ça, c’est un livre pour ta mère » a toujours signifié, dans la bouche de mon père, qu’un roman ne valait rien. Cette affirmation comportait aussi une sorte d’affection. Cette affection particulière, perverse, sincère et violente qui traduit, ou résume, l’affirmation d’un empire. Introduire le roman en question dans la bibliothèque domestique qu’il constituait, jour après jour, en autodidacte volontaire, figurait au nombre des concessions qu’il lui accordait. Mais décréter qu’un livre était pour ma mère voulait dire avant tout que sa place la plus appropriée était la poubelle.
 
 
Tel fut, je le crois, l’un des grands malentendus entre mes parents : mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose ; et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose.

 
Ce qu’en revanche je ne saisissais pas à l’époque c’était que pardonner était, pour mon père, la seule façon sinon de demander pardon, du moins d’être absous. Et, sans absolution, il se sentait condamné au gouffre absolu. Tel était le devoir, implicite, de ma mère. Elle se faisait pardonner en s’humiliant. Elle avait donc le pouvoir de le protéger du mal qu’il lui causait, à elle. Ou mieux, de le protéger du mal qu’il nous causait à nous tous.

 
Si ma mère était distraite, c’était parce que, pour avoir la vie sauve, elle avait emménagé ailleurs, dans un espace intermédiaire entre l’accomplissement des choses et sa prise de conscience. Mettre son portefeuille dans le réfrigérateur puis le chercher partout pendant des heures — et retourner au supermarché demander si on l’avait trouvé —, laisser la porte de l’appartement ouverte, ou la claquer derrière elle, les clefs à l’intérieur. Être distraite, ne pas se voir agir, telle était — je pense —, pour elle, la seule manière de se rendre vraiment invisible. Et de ne pas être vue, de ne pas être touchée. De ne pas être englobée dans la vie : la distraction était la manifestation première de sa renonciation absolue.

 
Dans un court-circuit insondable, engendré dans les labyrinthes de sa psyché, mon père exigeait de l’amour à travers la violence. Il était prêt, en dernier ressort, à recourir à la force physique, à faire du mal aux membres de sa famille, à endommager des objets et même à risquer la prison, pour recevoir de l’amour en échange. La violence était, pour lui, le moyen — quand tous les autres s’étaient révélés vains — d’obtenir une manifestation d’affection, fût-elle insincère. Il se faisait donc craindre, haïr, détester, en réponse immédiate à sa demande, ou exigence, d’amour.
(…)
En résumé, mon père avait besoin d’effrayer pour se sentir aimé, même s’il savait d’instinct qu’aucune crainte ne suffirait à lui apporter autant d’amour qu’il le voulait, ou plutôt que la crainte ne ferait que provoquer peur, insincérité et, en définitive, désamour.

 
Cependant, elle commença bientôt à se montrer mal à l’aise au cours de nos appels, et elle était tendue bien qu’elle soit seule. Au début, je ne comprenais pas, ou plutôt je croyais que mon père se trouvait à la maison. Puis elle me laissa entendre, sans le formuler, qu’il ne voyait pas d’un bon œil ce dialogue direct entre elle et moi, qu’il voulait que je téléphone en sa présence. J’essayai d’alterner, mais cela ne marcha pas, ma mère était gênée, elle s’efforçait d’abréger nos conversations de façon à ne pas avoir à lui rapporter ce que j’avais dit. Je ne suis même pas certain qu’elle lui parlait alors de nos appels. J’insistai deux ou trois fois, puis je m’aperçus qu’elle préférait renoncer à ses rires d’adolescente plutôt que de générer de la tension à la maison. Bref, si entendre ma voix constituait son dernier espoir, fût-il caché, elle le laissa mourir.

 
Un soir, alors que mes dérobades étaient de plus en plus évidentes — voire hostiles, au point de refuser de me rendre chez eux pour le déjeuner de Noël —, mon père empoigna le combiné et décida de m’appeler à ses propres frais. Je marchais sous la neige — l’époque du téléphone portable était entre-temps arrivée —, un bonnet de laine sur la tête et des flocons sur mes lunettes. Mon père hurlait, m’obligeant à écarter l’appareil de mon oreille. Il disait que je devrais avoir honte d’avoir abandonné ma mère à sa solitude le jour de Noël. Dans le silence ouaté de Turin, je hurlais moi aussi et, enfin, disais tout — tout quoi ? y avait-il vraiment quelque chose à dire ? —, même si chacun de mes mots allait s’écraser contre sa fureur verbale, lui qui se contentait de crier : « Au pied ! Tais-toi ! Au pied, le chien ! » Au paroxysme de l’appel, il se mit à imiter dans le combiné l’aboiement d’un chien pour commenter tous les mots que je prononçais. « Ouaf ouaf ! Tais-toi, sale chien ! Ouaf ouaf ! » Et, après avoir crié, hors de lui : « De même que je t’ai construit, je te détruirai ! », il avait fondu en des pleurs sans fin, auxquels avaient répondu mon silence, le silence de l’hiver, le silence de la neige. 
 
 
C’est un fait, quelle qu’ait été ma réaction — mondaine, provocatrice et même agressive — lors de cette dernière visite au domicile de mes parents, tout serait resté contenu dans la représentation de la même trame. Les choses, fût-ce une querelle impliquant nos corps, voire la violence physique, se seraient tout simplement produites pour la énième fois. Il n’y avait pas d’autre option possible que la répétition permanente, mécanique, des mêmes rôles. Le bourreau, la victime, le fils lâche qui offre sa médiation. Et la fille antagoniste, si elle avait été présente.


Pendant des années, j’avais opté pour la distance — qui, en tant que telle, était un classique du genre, pratiqué au fil des générations par des millions de gens. La géographie a toujours été le garde-fou de toutes les dysfonctions familiales. Cela se produit justement par instinct, je crois, davantage que par émulation : s’éloigner de ce qui blesse. Durant mes années de voyages en Europe et dans le monde, j’ai rencontré des compatriotes dans les endroits les plus impensables et les plus lointains. Dans des bourgs isolés de France, de Russie ou des Pays-Bas, comme dans de grandes métropoles, Paris, New York, Amsterdam, Berlin. Si leur motif premier et, pour ainsi dire, concret était le plus dicible — le travail —, un élan sous-jacent finissait toujours par surgir. Qu’ils importent des céramiques polonaises à Berlin ou conçoivent des bâtiments à Rotterdam, ils révélaient inévitablement, à un moment donné de la conversation, le moteur profond de ces migrations de confort : vivre loin des membres de sa famille.
J’ai toujours perçu une forme de naïveté dans ces confessions faites dans la cuisine après le dîner, avec en arrière-fond un paysage, un idiome et les réverbères d’une ville étrangère. Leurs auteurs ne l’auraient jamais admis officiellement, pas plus qu’ils ne s’y emploieraient aujourd’hui. Et pourtant, la solution des kilomètres placés entre eux et les individus qui les précèdent sur la ligne de la vie m’est toujours apparue comme un fait indiscutable, sinon comme une lapalissade.


Cela équivalait à vivre sans issue. C’est-à-dire à vivre une existence en liberté surveillée. Que je vive à Bruxelles, à Paris ou en Floride, le moment de revenir s’était immanquablement présenté. Le week-end ? À Noël ? Il y avait toujours eu un moment qui annulait brusquement mes périodes de liberté, et je me surprenais à parcourir la même route départementale, à presser du doigt mon nom de famille inscrit sur l’interphone de leur immeuble, puis à entrer quand la porte s’ouvrait. Et quand elle se refermait, je disparaissais chaque fois à l’intérieur, derrière le bruit de la porte blindée. 

 

lundi 23 mars 2026

Critique de "Sans carte ni boussole" de Meredith Hall | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Sans carte ni boussole" de Meredith Hall



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Sans carte ni boussole (Without a Map)

Auteur : Meredith HALL

Traduction : Laurence RICHARD

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2007,
                   en français en
2026 (Philippe Rey)

Pages : 352

Accès au livre : ISBN 9782384822768  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Meredith grandit dans la campagne du New Hampshire, au sein d’une de ces « bonnes familles », pour qui les apparences comptent plus que tout. Un quotidien réglé, où elle se sent importante et aimée, malgré un père absent, qui s’est très tôt remarié. Mais lorsque sa mère traverse à son tour une période de changements tumultueux, l’adolescente se retrouve livrée à elle-même et bientôt tombe enceinte d’un homme de vingt ans, inconscient et cynique. Nous sommes en 1965, Meredith a alors seize ans. Expulsée de son lycée, chassée par sa mère et envoyée vivre chez son père dans une maison froide et vide, elle vit seule sa grossesse, avant d’accoucher d’un enfant immédiatement placé à l’adoption, sans qu’elle ait son mot à dire.

S’ensuivent vingt ans de détresse et d’errance, qui mènent Meredith à fuir toujours plus loin, en Europe, au Moyen- Orient, en équilibre au bord du monde. Même la naissance de deux autres enfants ne réussit pas à susciter l’espoir d’un avenir meilleur – jusqu’au jour où son fils perdu retrouve sa trace. Grâce à lui, tout son être semble se recomposer…

L’autrice du magistral roman Plus grands que le monde retrace ici son parcours avec sincérité et subtilité : rejetée si jeune par ses parents, elle finit par revenir auprès d’eux pour leur apporter son secours à la fin de leur vie, en dépit de leur histoire commune douloureuse. Voyage inoubliable, Sans carte ni boussole bouleverse en posant ainsi de manière lumineuse la question du pardon au sein d’une famille meurtrie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Meredith Hall est née en 1949. Elle partage sa vie entre l’écriture et l’enseignement à l’université du New Hampshire. En 2007, elle publie ses mémoires, Without a Map, immédiatement reconnus outre-Atlantique comme un classique du genre. Elle collabore régulièrement avec Five Points, The Gettysburg Review, The Kenyon Review, ou encore The New York Times. Plus grands que le monde est son premier roman.

 

 

Avis :

En 1965, dans une Amérique encore profondément conservatrice, Meredith Hall tombe enceinte à seize ans et voit alors son univers s'effondrer. Son village rural du New Hampshire, reflet fidèle d’une société qui condamne sans appel les mères célibataires, la met au ban aussitôt. Rejetée par sa mère, puis par son père soucieux de ne pas contrarier sa nouvelle épouse, elle est expulsée de son lycée, écartée de son église et reléguée dans l’ombre pour mener une grossesse que l’on veut invisible. L'abandon contraint du nouveau-né scelle son sort et la plonge dans une culpabilité durable. Quarante ans plus tard, elle revient sur ce séisme intime qui a « dissolu son ancien moi dans une forme de mort », retraçant comment l’effacement forcé de son identité a marqué sa vie d’adulte et retardé, pendant des décennies, la possibilité même de rechercher l’enfant perdu.

Récit sensible et bouleversant d'une adolescence rejetée, Sans carte ni boussole est aussi le portrait d’une société qui, sous couvert de morale, organise l’effacement des femmes qui s’écartent de la norme. Meredith Hall montre avec une précision implacable comment la honte, outil de contrôle collectif bien éloigné d’un sentiment spontané, est inculquée, entretenue et surveillée. La violence du bannissement tient autant aux gestes et aux mots qu’à l’injonction au silence, à l’obligation de disparaître pour préserver l’ordre social. Montrant ce processus avec une lucidité sans complaisance, l’auteur met à nu l’hypocrisie d’un corps social qui préfère sacrifier une jeune fille plutôt que d’affronter la moindre déviance.

L’autre axe fort du livre réside dans la manière dont il articule mémoire et reconstruction. Quarante ans après les faits, Meredith Hall écrit depuis un lieu où la douleur, si elle n’est plus brute, demeure vive, et où l’écriture se fait acte de réappropriation. Le récit s'enroule en spirale autour du drame, suivant une chronologie souple qui ménage des retours et reflète l’état intérieur d’une femme qui, ayant vécu « dissoute », tente de rassembler une identité longtemps fracturée. La prose, dépouillée jusqu’à en paraître clinique, insuffle au texte une force d’autant plus marquante qu’elle rejette emphase, pathos et rancoeur. Cette lucidité accompagne une résilience saisissante : la Meredith adulte s’efforce, par son dévouement, de reconquérir une place auprès de ses parents vieux et malades, dans l’espoir de mots de réparation qui ne viendront jamais, trouvant pourtant dans cette fidélité silencieuse la possibilité d’un apaisement. « Le deuil transforme la douleur en chagrin, et le chagrin en amour… L’amour est la seule chose qui compte », écrit‑elle, résumant l’élan qui porte tout le livre.

Au‑delà du témoignage individuel, Sans carte ni boussole apparaît comme une oeuvre de transmission, un lieu de vérité que rien ni personne ne peut plus confisquer. À l’opposé du règlement de comptes, le livre expose, avec une rigueur quasi ascétique, ce que signifie survivre à l’effacement et reconstruire une existence à partir de ses propres ruines. Alliant pudeur et intensité, lucidité et tendresse, cette trajectoire marquée par l'exclusion ouvre sur une réflexion profonde autour de la dignité et de la persistance de l'être. En restituant à la jeune fille qu’elle fut une voix longtemps muselée, Meredith Hall offre un récit qui dépasse la confession pour célébrer la capacité humaine à se relever, à aimer encore et à reprendre place dans le monde malgré tout. Un récit d’une grande puissance, littéraire et émotionnelle, qui éclaire la violence morale d’une époque tout en révélant une force de résilience stupéfiante. (4/5)

 

 

Citations :

(…) tomber enceinte en 1965 ? Si pareille chose pouvait arriver à la fille de Bobbie, alors, comme en cas d’infection, toutes les adolescentes risquaient d’être contaminées. Sauf à les effrayer tellement que jamais plus elles n’oseraient écarter les cuisses. Injustice. Il fallait que ce soit injuste. D’une injustice saisissante pour frapper suffisamment les esprits


Mrs. Duggin s’est rassise dans son fauteuil. 
« Tu comprends que tu ne pourras pas revenir dans cette école ? » 
J’ai laissé sur son bureau mes livres, mes cahiers noircis de mon écriture enfantine, avec ses grandes boucles et ses griffonnages et ses « machin aime machine ». Empruntant le couloir encaustiqué et silencieux, j’ai gagné mon casier, enfilé mon blouson et mes mitaines, parcouru seule l’aile blanche, passant devant le personnel administratif qui me fixait par la grande fenêtre, puis j’ai franchi la porte. La première phase de la mise au ban venait de s’achever.   

« C’est simple, m’a dit ma mère en traversant la pièce pour s’asseoir sur le canapé dans sa robe en laine et ses hauts talons, tu ne peux pas rester vivre ici. » Place à la deuxième phase.

J’étais censée emménager chez mon père dès le lendemain matin. J’ai demandé à ma mère si c’était possible d’attendre le dimanche, afin que je puisse aller à l’église. Elle a eu l’air surpris. « Ne me dis pas que tu n’as pas compris la situation ? Tu ne peux plus aller à l’église dans ton état. Ils ne voudront plus de nous. »
 
 
Ma personnalité n’était pas encore forgée ; j’étais incapable de prendre des décisions engageant ma vie. Ma conscience, même, n’était pas encore advenue. Mais ici, soudain, j’étais confrontée aux conséquences d’être dans le monde. Lors de ces longues journées vides et solitaires, je devais naître à ma vie d’après, alors que se dissolvait mon ancien moi dans une forme de mort.


Ma demi-sœur Molly, élève en internat, revenait à la maison pour les vacances d’hiver. Le matin précédant mon arrivée, elle avait été expédiée chez sa grand-mère dans l’ouest du New Hampshire. On nous avait expressément ordonné de cesser de nous écrire, mon père m’expliquant que Molly n’avait que quinze ans et qu’ils ne voulaient pas qu’elle soit exposée « à ce genre de chose ». J’avais l’interdiction de sortir, car en ville, personne ne savait que j’étais ici et enceinte. Une fois, après une chute de neige bien épaisse et réconfortante, j’étais sortie pour dégager les allées, pensant que mon père et Catherine en seraient agréablement surpris à leur retour le lendemain. Ils se sont mis en colère, me répétant que je ne devais sortir sous aucun prétexte.


Je sais aujourd’hui que ce que j’ai vécu cet hiver-là relevait d’une profonde et terrifiante dépression. Le désespoir et une posture farouche de défi avaient pris le contrôle de ma jeune existence. Ces quatre mois ont considérablement façonné ma personnalité, quatre mois qui m’ont isolée de toute forme de vie, de toute croyance, de tout sentiment de reliance à qui que ce soit. J’étais seule. Ma peur et ma douleur se consumaient tels des incendies sur un horizon lointain et silencieux. Jour après jour, j’observais la destruction à l’œuvre, debout à la fenêtre de ma chambre donnant sur les champs couverts de neige, propriété de mon père.


Ma chambre ressemblait à un musée d’un autre temps. Elle était rose, accueillante, ensoleillée. Traîtresse. J’ai passé tout l’après-midi assise sur mon lit, à effleurer le couvre-lit en tuft blanc et à caresser mon chat noir qui ronronnait. Je me suis laissé gagner par l’engourdissement. Un napperon en dentelle blanche, que j’avais repassé lorsque je vivais, enfant, dans cette maison, recouvrait la commode. Le réveil en plastique bleu égrenait doucement les secondes. Des voitures glissaient en silence dans High Street, avec à leur bord des personnes que je connaissais : Mrs. Sargent, Teddy Lawrence, Sally et Mr. Palmer. Ils étaient dans un film, que je regardais de l’autre côté de l’écran.


Une des fonctions de la mise au ban est d’éradiquer totalement la personne qui la subit. Elle s’apparente à un meurtre, d’autant plus troublant d’ailleurs qu’il n’y a pas de tombe ; il n’y a eu ni chant ni cantique pour accompagner mon dernier voyage ou pour implorer de Dieu la bénédiction de mon âme. La mise au ban est aussi précise qu’un scalpel, une ablation absolue ne laissant miraculeusement pas la moindre cicatrice sur le corps communautaire. Cette cicatrice est portée uniquement par la jeune fille – blessure profonde et invalidante qui suinte pour le restant de ses jours. C’est un prix plutôt élevé pour avoir eu, effrayée, une expérience sexuelle sur une plage, une nuit brumeuse de Labor Day, un début septembre.


Un coup de marteau ne peut briser une larme de verre. Mais, si la moindre pression est exercée sur le long filament de terminaison, une fissure se propage en un instant à travers le noyau, créant ainsi un exutoire à la tension cachée. Soudain, au moindre contact avec le filament, la larme explose, projetant des éclats tout autour d’elle. 
Je suis une enfant. Puis je tombe enceinte. Ma mère me dit : Va-t’en loin de moi. La fragilité de son amour, le moment violent où la tension explose. La fille parfaite à la mère parfaite dans la famille parfaite, explosant en un instant. 
 
 
Une jeune fille qui a eu un enfant en 1966 n’était pas seulement mise au ban ou rejetée au loin dans sa propre orbite solitaire. Elle était humiliée. Lorsque j’ai pris place pour la première fois dans le bureau du Dr Quinn, que je ne connaissais pas, il m’a observée en silence avant de déclarer : « Ne perds pas ton temps à essayer de me dire qui est le père de ce bébé. Je sais que tu n’en as pas la moindre idée. Les filles comme toi ne le savent jamais. » Puis il a ajouté : « Tu dois abandonner ce bébé. Tu ne mérites pas d’avoir un bébé. » Avant de conclure par ces mots, qui ont laissé l’empreinte la plus durable : « Tu ne dois jamais essayer de retrouver cet enfant. Après la naissance, tu n’es plus rien pour lui. Tu détruiras sa vie si tu entres en contact avec lui. Ce serait la chose la plus égoïste au monde que d’essayer de le retrouver. Tu n’es rien d’autre qu’une fauteuse de troubles. » J’ai compris. J’étais une fille dévergondée, une source de contamination dans la vie de mon pauvre enfant. Dans tous les cas, je ne le méritais pas. Interférer dans sa vie n’aboutirait qu’à lui faire encore plus de mal. Tout cela me paraissait juste, la vérité irréfutable. La honte, une honte écrasante, m’a réduite au silence pendant ces neuf mois, et pendant les vingt et un ans qui ont suivi. 
Si j’avais cru que j’étais une fille ordinaire tombée enceinte après avoir fait preuve d’irresponsabilité, et non parce que mon destin était de nuire au monde, mon fils aurait un jour reçu un appel. Ce geste aurait fait une énorme différence. Cet appel, à dix ans, quinze ans ou vingt ans, lui aurait dit : « Je t’ai aimé. Je t’attends. Rentre à la maison, je t’en prie. »


Il n’y a pas de temps à perdre. Il n’y a pas d’autre vie qui nous attend. Le deuil transforme la douleur en chagrin, et le chagrin en amour. Le chagrin nous ouvre à la beauté et à la compassion. L’amour est la seule chose qui compte. 

 

jeudi 8 janvier 2026

[Brodesser-Akner, Taffy] Le Compromis de Long Island

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Compromis de Long Island
            (
Long Island Compromise)

Auteur : Taffy BRODESSER-AKNER

Traduction : Diniz GALHOS

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2024,
                  en français en 2025 (Calmann-Lévy)

Pages : 576 

Accès au livre : ISBN 9782702191750  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  Vous voulez connaître une histoire avec une fin horrible ? Le mercredi 12 mars 1980,
Carl Fletcher, l’un des hommes les plus riches de la banlieue de Long Island, fut kidnappé dans l’allée de son garage alors qu’il se rendait à son travail. »  
Les Fletcher de Long Island sont l’incarnation d’une certaine idée du rêve américain : l’usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d’une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie… C’est du moins la théorie.  
Mais lorsque Carl, le père et héritier de l’entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable.  
S’il est libéré quelque temps après – en apparence sain et sauf –, la violence arbitraire de cet acte aura l’effet d’une bombe à retardement sur lui et ses proches.
 
À travers l’histoire des différentes générations d’une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

 

Un mot sur l'auteur :

Taffy Brodesser‑Akner est une journaliste et romancière américaine née en 1975 à New York. Collaboratrice du New York Times Magazine, elle s’est distinguée par ses enquêtes et ses portraits. Elle est l’auteur de deux romans : Fleishman Is in Trouble, finaliste du National Book Award, et Long Island Compromise, publié en 2024 et lauréat du Grand Prix de littérature américaine 2025.

 

Avis :

Richissime famille juive installée au cœur de la très sélect Long Island, dans l’État de New York, les Fletcher vivent dans un confort presque indécent, protégés du monde par les murs épais de leur opulence. Tout bascule pourtant le jour où Carl, le patriarche, propriétaire prospère d’une usine de polystyrène, est enlevé puis relâché contre rançon. Il revient vivant, mais irrémédiablement brisé : un homme fendu de l’intérieur, incapable de mettre des mots sur ce qu’il a traversé, d’autant plus atteint que sa famille, par instinct de survie ou par commodité, s’empresse d’enfouir l’épisode sous une chape de silence. Le traumatisme, faute d’être affronté, s’insinue alors dans le quotidien et, tapi dans les non‑dits, étend peu à peu son emprise jusqu’à imprégner durablement la vie de chacun.

Aussi opaque pour le lecteur que pour les enfants Fletcher, ce rapt – dont le roman ne dévoilera le mystère qu’à son terme, lorsque Beamer, Nathan et Jenny seront devenus adultes – devient un tabou fondateur, la pierre noire autour de laquelle chacun se construit : Beamer en s’abandonnant à une vie d’excès pour tenter de combler un vide qu’il ne comprend pas, Nathan en développant une angoisse maladive qui le pousse à tout contrôler, Jenny en se rebellant contre cet héritage empoisonné. Avec les années, l’enlèvement de Carl se cristallise en tension diffuse qui infléchit les parcours, altère les liens et finit par définir la famille plus sûrement que n’importe quelle réussite ou tradition. Lorsque la vérité surgira enfin, tardive et déconcertante, elle ne dissipera rien, mais éclairera l’ampleur de ce que chacun avait choisi de ne pas voir. 

Le roman s’impose comme une saga ample et ambitieuse, une vaste fresque familiale qui traverse plusieurs décennies et explore les failles, les secrets et les contradictions d’un microcosme. Son style, riche et foisonnant, parfois même labyrinthique, explore la psychologie des personnages avec un sens aigu du détail, mêlant humour juif new‑yorkais et introspection mordante, dans une veine qui n’est pas sans évoquer Philip Roth. 

Au cœur de cette construction romanesque se déploie une réflexion sur ce qui tient une famille debout lorsque les récits qu’elle se raconte se fissurent. Irruption de la violence dans l’intime, le rapt du père agit comme un catalyseur, cristallisant les rancœurs enfouies, les loyautés ambiguës, les attentes déçues et ces héritages invisibles qui façonnent les individus à leur insu. Le roman interroge la transmission, souvent trouble, des blessures, des mythologies internes et des récits bancals que chacun doit apprendre à déconstruire. Il explore aussi la réussite sociale, dans un contexte où l’American Dream apparaît comme un mirage, les personnages oscillant entre ambition et désillusion, pris au piège de rôles imposés et de façades à préserver. Enfin, le texte plonge dans les tensions identitaires propres à la culture juive américaine, entre tradition et modernité, appartenance et autonomie.

Mêlant satire, émotion et chronique sociale, cette réflexion foisonnante sur la transmission, la culpabilité, la réussite américaine et les illusions familiales – tout ce qui, dans une vie, se transmet, se déforme, se terre ou se répète malgré soi – trouve tout son sens dans son titre : dépassant le simple arrangement conjugal ou financier, le « compromis » s’avère ici la condition même de l’existence, ce mélange de renoncement, d’accommodement et de stratégies silencieuses grâce auquel une famille parvient, tant bien que mal, à tenir debout. Chez les Fletcher, comme chez tant d’autres, ce compromis, à la fois ciment et source de dissension, finit par définir – à travers ce que l’on accepte, dissimule ou négocie – bien plus sûrement que les grands principes affichés. 

Une lecture relativement exigeante, longue et dense, parfois crue et féroce, toujours attentive à ce que révèlent les détails, et qui rappelle surtout que, même carapaçonnée par la richesse la plus insolente, aucune existence n’échappe à l’inéluctable violence de la condition humaine. (4/5)

 

 

Citations : 

Ses faux-cils donnaient l’impression que ses yeux se faisaient dévorer par des tarentules.


Elle aurait pu espérer avoir des enfants qui lui auraient peut-être ressemblé un peu plus, par leur opiniâtreté et leur énergie. Elle aurait pu avoir des enfants qu’elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d’un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c’était désormais leur cas, on ne sent jamais l’instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu’il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C’était à cause de cela qu’elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impliquerait pour ses enfants. Le danger s’était volatilisé quand elle s’était mariée avec Carl, mais la peur ne l’avait jamais lâchée.


On ne peut espérer évoluer dans la flaque d’eau de mer où l’on a vu le jour qu’à condition que quelqu’un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu’un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin.


Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît. Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s’en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu’il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l’abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d’être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l’opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d’un système qui n’a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l’alternative importe peu.

 

mardi 23 décembre 2025

[Muzzio, Diego] L'oeil de Goliath

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'oeil de Goliath (El ojo de Goliat)

Auteur : Diego MUZZIO

Traduction : Eric REYES ROHER

Parution : en espagnol (Argentine) en 2022,
                  en français (Phébus) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782752914866  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le jour se lève. Un épais rideau de brouillard encercle l’îlot. J’ignore quel jour on est. Cela n’a plus d’importance. Le temps, tel que le vivent la plupart des gens – ce lent enchaînement de secondes, de minutes, d’heures, de jours – , n’a aucune prise dans un lieu comme celui-ci. J’ai délaissé le rapport qui m’avait été commandé. À partir de maintenant, je m’attelle à la rédaction d’un second rapport, plus exhaustif (et insaisissable). Un rapport sur l’état de mon âme… »

Campé entre l’Édimbourg des années 1920 et les paysages désolés et hostiles de la Patagonie, mêlant traditions littéraires anglo-saxonnes et argentines, l’aventure, l’horreur et le gothique, L’Œil de Goliath explore avec panache la relation entre les hommes et leur double, les frontières floues entre ce que l’on considère comme des contraires absolus : le bien et le mal, la raison et la folie. Embarquez pour un voyage obsédant dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diego Muzzio est né à Buenos Aires en 1969 et vit en France depuis près de vingt ans. Poète, novelliste, auteur pour la jeunesse, il signe, avec L’Œil de Goliath, son premier roman.

 

 

Avis :

S’il flotte quelque chose de Stefan Zweig – cette idée freudienne d’une force invisible qui travaille les êtres – dans les contours de cette histoire, le primo‑romancier argentin Diego Muzzio lui imprime pourtant un tour très personnel, en faisant de l’atmosphère, plus que de la psychologie, la véritable focale de son texte.

Cette atmosphère, on y plonge dès les premières pages, alors que, dans un silence rendu plus pesant encore par le trouble indéfinissable qui imprègne l’ouverture du récit, on assiste, dans l’Écosse des années 1920, à l’arrivée d’un mystérieux patient à l’asile dirigé par le docteur Pierce. Cet ancien combattant revenu des tranchées avec ses propres séquelles se consacre désormais à l’élaboration de protocoles de soins novateurs, à rebours des méthodes brutales alors en vigueur, pour apaiser les esprits meurtris par la guerre. L’homme qu’on lui amène n’est plus qu’une silhouette brisée, dont le seul viatique est le journal où il a consigné la naissance de son trouble avant de sombrer tout à fait. 

Le déchiffrage de ces pages griffonnées dans l’urgence fait basculer le récit dans le décor, cette fois tout à fait lunaire, d’une île perdue au sud de la Patagonie : un confetti de roche battu par les éléments, si isolé que le monde semble s’y dissoudre. Missionné sur place pour l'inspection d’un phare surnommé l’Oeil de Goliath, Bradley, ingénieur pourtant méthodique et parfaitement rationnel, se voit bientôt dépassé par ce qui tourne à l’épreuve de plus en plus déstabilisante. Entre l’isolement absolu, la perte progressive de tout repère, l’alliance traîtresse du vent et des vagues dans le surgissement sournois d’ombres et de voix inquiétantes, et même la bellicosité croissante des oiseaux ricochant dans la lumière du phare comme des entités malveillantes, tout concourt à fissurer les certitudes de cet homme habitué à tout expliquer. Dans ce décor minéral et hostile, la solitude agit comme un révélateur et, sapant les fragiles barrières érigées par la raison, confronte peu à peu l’esprit de Bradley aux spectres terribles qu’il croyait avoir terrassés.

Cette construction en abyme et la porosité entre les deux strates narratives – l’une rationnelle, l’autre hallucinée – crée un effet de résonance, lui aussi très zweigien, où le passé raconté devient une force active, presque autonome, qui travaille les personnages du présent. En faisant glisser son roman d’un espace mental à l’autre, en une montée savamment orchestrée du trouble et de l’angoisse, Diego Muzzio donne à sentir l’installation de la folie comme un glissement progressif, une dérive silencieuse où les repères se brouillent avant même que la raison ne cède. Cette déformation intime, en irriguant peu à peu toute la structure du roman, gagne aussi le lecteur : d’abord plongé dans un esprit méthodique qui se laisse envahir par ce qui lui échappe, il ressent à son tour une propagation diffuse, une vibration qui circule d’un récit à l’autre, puis bientôt d’un personnage à l’autre, jusqu’à l’envelopper lui‑même dans son halo d’incertitude.

Habile à laisser s’installer le trouble dans une atmosphère vibrant subtilement d’une menace sourde, Diego Muzzio tisse son récit d’une inquiétude d’autant plus hypnotique que le déséquilibre mental, ici produit d’un traumatisme qu’en cette époque d’après‑guerre l’on peine encore à reconnaître, semble pouvoir, dans les mêmes circonstances, gagner n’importe qui. Preuve en est le dénouement qui, dans l’implacable déplacement qu’il opère, réserve au lecteur un ultime frisson qu’il n’avait pas vu venir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’imagination est la seule arme pour combattre la réalité.

Ainsi en était-il venu à concevoir que certaines formes de folie puissent se rapprocher du vertige qui nous saisit face au spectacle de l’infini ; à ceci près, pensait le médecin, que le contemplateur occasionnel peut se détourner des astres selon sa volonté, tandis que pour le malade cette même expérience est à la fois incontrôlable et permanente.


 

mercredi 23 juillet 2025

[Josse, Gaëlle] La nuit des pères

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La nuit des pères

Auteur : Gaëlle JOSSE

Parution : 2022 (Noir sur Blanc)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tu ne seras jamais aimée de personne. Tu m'as dit ça, un jour, mon père. Tu vas rater ta vie. Tu m'as dit ça, aussi. De toutes mes forces, j'ai voulu faire mentir ta malédiction. »

Appelée par son frère Olivier, Isabelle rejoint le village des Alpes où ils sont nés. La santé de leur père, ancien guide de montagne, décline, il entre dans les brumes de l'oubli. Après de longues années d'absence, elle appréhende ce retour. C’est l'ultime possibilité, peut-être, de comprendre qui était ce père si destructeur, si difficile à aimer. Entre eux trois, pendant quelques jours, l'histoire familiale va se nouer et se dénouer. Sur eux, comme le vol des aigles au-dessus des sommets que ce père aimait par-dessus tout, plane l’ombre de la grande Histoire, du poison qu’elle infuse dans le sang par-delà les générations murées dans le silence. Les voix de cette famille meurtrie se succèdent pour dire l’ambivalence des sentiments filiaux et les violences invisibles, ces déchirures qui poursuivent un homme jusqu'à son crépuscule.

Avec ce texte à vif, Gaëlle Josse nous livre un roman d'une rare intensité, qui interroge nos choix, nos fragilités, et le cours de nos vies.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Venue a l’écriture par la poésie, Gaëlle Josse publie son premier roman, Les heures silencieuses, en 2011 aux éditions Autrement, suivi de Nos vies désaccordées en 2012 et de Noces de neige en 2013 chez le même éditeur. Ces trois titres ont remporté plusieurs récompenses, dont le prix Alain-Fournier et le prix national de l’Audio lecture en 2013 pour Nos vies désaccordées. Le dernier gardien d’Ellis Island a été un grand succès et a obtenu, entre autres récompenses, le prix de Littérature de l’Union européenne. Une longue impatience a reçu le Prix du public du Salon de Genève, le prix Simenon et le prix Exbrayat. Une femme en contre-jour a remporté le prix Terres de Paroles 2020 et le prix Place ronde du livre photographique. Ce matin-là, paru en 2021, a également rencontré une très large audience. Elle signe son retour à la poésie avec son recueil Et recoudre le soleil, paru en 2022. La nuit des pères, son nouveau roman, est paru fin août 2022. La plupart de ses romans sont traduits dans de nombreuses langues et étudiés dans les lycées. Gaëlle Josse est diplômée en droit, en journalisme et en psychologie clinique. Après quelques années passées en Nouvelle-Calédonie, elle travaille a Paris et vit entre Paris et la région parisienne. Elle est chevalier des Arts et Lettres et Chevalier de la Légion d'Honneur.

 

Avis :

Encore sous le choc du décès de son conjoint, victime d’un arrêt cardiaque lors du tournage d’un film sur les fonds marins dont, documentariste de profession, elle assurait la réalisation, la narratrice Isabelle revient avec appréhension dans le village des Alpes qui l’a vue grandir et où elle n’a pas remis les pieds depuis longtemps. Elle répond à l’appel de son frère, Olivier, car leur père, ancien guide de montagne désormais nonagénaire, décline et commence à perdre la mémoire.
 
Ces retrouvailles font resurgir chez Isabelle les souvenirs douloureux d’un homme dur, irascible et imprévisible, dont, adulte, elle avait finit par fuir les mots blessants et la chape de plomb qu’il faisait peser sur leur famille. Mais ce passé commun qui, chez elle resté à vif, lui saute à la gorge à l’occasion de ce retour, est en train de se désagréger dans la mémoire de ce père qu’elle redoute tant de retrouver. Cet effacement n’en rend que plus vivace les hantises qui n’ont cessé d’empoisonner cet homme depuis que des faits terribles, tenus enfermés au plus secret de sa colère et de sa culpabilité, sont venus l’écraser de leur irrépressible fardeau.

Au taraudant questionnement adressé intérieurement à son père par Isabelle répondent alors enfin les révélations qui vont apporter l’apaisement et permettre à l’amour, in extremis, de trouver sa juste place. Il aura fallu son proche anéantissement dans l’oubli pour que la mémoire finisse par trouver les mots, brisant la malédiction du silence et de ses ravages souterrains, si compacts autour de certains faits honteux de l’Histoire. La douleur, même cachée, irradie. Elle se transmet de manière rampante, meurtrissant parfois plusieurs générations. Et si Olivier, en apparence plus serein, ne prend la parole qu’en dernier dans ce récit, ce n’est pas pour autant que, plus insidieusement impacté que sa soeur, il n’a pas lui aussi fait les frais de la douleur silencieuse de ses parents.

Modèle de concision et de retenue, ce roman d’une parfaite justesse est bouleversant. On le referme impressionné par la simplicité de son évidence sur un sujet aussi complexe. (4/5)

 

 

Citations : 

Je réalise combien c’est facile de partir, de tout laisser en plan, de tout laisser aux autres. Une valise, un sac à fermer, une porte à claquer, et c’est la vie devant soi. Jusqu’au moment où la précédente vous rattrape.

On n’oublie jamais ce qui nous a terrorisé, on tente juste de fermer la boîte, et ça ne marche jamais.

Nos corps, nos chairs nous trahissent avec le temps, seul demeure le regard, parfois étrangement enchâssé dans des traits qui ont glissé, fondu ou durci.

Me revient à l’instant en mémoire cet article de journal, lu il y a quelques semaines. Des Japonais, des Coréens, hommes et femmes, font corriger au laser les lignes de leurs mains. Entre esthétique et superstition. Faire corriger sa ligne de cœur, sa ligne de chance, sa ligne de vie. Quinze minutes suffisent, paraît-il, à dessiner un nouveau tracé. J’avais trouvé cela terrifiant autant que fascinant. Le pacte du docteur Faust revu à l’aune de la chirurgie esthétique. Et si cela suffisait à infléchir le destin ? Que faudrait-il céder en échange ?

Cent fois j’ai été sur le point de parler à Isabelle. Elle avait droit à cette histoire, c’est aussi la sienne. Et je me souvenais que j’avais promis, quoi que j’en pense. Ç’a été un poids accablant, une pierre sur les épaules, mais j’ai tenu. Je ne crois pas avoir eu raison. Cent fois j’ai voulu prendre cette responsabilité de rompre une promesse consentie pour apaiser un ultime départ, de la rompre en conscience, en liberté, mais chaque fois que je me trouvais au bord des mots, il y avait ces sensations de graviers dans la gorge, de plomb dans le cœur. Comme une main, posée sur mon bras, qui m’arrêtait. Il n’y a pas de jour où je ne me suis demandé si les promesses faites aux mourants étaient plus importantes que les blessures des vivants.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 26 avril 2025

[Appelfeld, Aharon] La ligne

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : La ligne (Mesilot Ha-Shahar)            

Auteur : Aharon APPELFELD

Traduction : Valérie ZENATTI

Parution : en hébreu en 1991
                   en français en 2025
                   (L'Olivier)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Publié en Israël en 1991, ce livre remarquable est un voyage dans l’espace et dans le temps qui montre une autre facette du talent d’Aharon Appelfeld.
Quarante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Erwin, un survivant de la Shoah, refait à l’infini le même trajet en train à travers l’Autriche, à la recherche de l’homme qui a assassiné ses parents. Au cours de ses déplacements, il se livre à une étrange activité, recueillant des objets du culte (chandeliers, coupes, exemplaires de la Torah) qu’il amasse pour les revendre à des collectionneurs, comme autant de témoins d’un monde juif disparu.

La ligne est une fable kafkaïenne, autobiographie en contrebande d’Appelfeld. Erwin, son double de fiction, se confronte à deux exigences opposées : la confrontation au passé traumatique, au sentiment de colère, au désir de vengeance et à leur dépassement nécessaire, voire salutaire par l’écriture.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz en Bucovine. Ses parents, des juifs assimilés influents, parlaient l’allemand, le ruthène, le français et le roumain. Quand la guerre éclate, sa famille est envoyée dans un ghetto. En 1940 sa mère est tuée, son père et lui sont déportés et séparés. À l'automne 1942, Aharon Appelfeld s'évade du camp de Transnistrie. Il a dix ans. Il erre dans la forêt ukrainienne pendant trois ans, « seul, recueilli par les marginaux, les voleurs et les prostituées », se faisant passer pour un petit Ukrainien et se taisant pour ne pas se trahir. « Je n'avais plus de langue. »

Recueilli en 1945 par l’Armée rouge, il traverse l’Europe avec un groupe d’adolescents orphelins, arrive en Italie et, grâce à une association juive, s’embarque clandestinement pour la Palestine où il arrive en 1946. Pris en charge par l’Alyat Hanoar, il doit se former à la vie des kibboutzim et apprendre l'hébreu. C'était, dit-il, « comme avaler du gravier ». Suivent l’armée (1949) et l’université (1952-1956) où il choisit d’étudier les littératures yiddish et hébraïque, ainsi que la mystique juive. Ses professeurs sont Martin Buber, Gershom Scholem, Ernest Simon, Yehezkiel Kaufman. Comme lui, ils ont une double culture, mais c’est sa rencontre avec Shaï Agnon qui le convainc que « le passé, même le plus dur, n’est pas une tare ou une honte mais une mine de vie ». À la fin des années 50, il décide de se tourner vers la littérature et se met à écrire, en hébreu, sa « langue maternelle adoptive ».

«L’écriture m’a arraché aux profondeurs du désespoir. Elle est le fondement sur lequel j’ai reconstruit ma vie.» Aharon Appelfeld récuse avec énergie le statut d'«écrivain de la Shoah» et revendique la vocation universelle de son œuvre. À la fin des années 1980, Philip Roth la découvre avec émerveillement. Il comprend qu'il est en présence d'un écrivain exceptionnel, proche de Kafka et de Bruno Schulz par sa puissance et sa singularité.

Aharon Appelfeld, devenu l'un des plus grands écrivains juifs de notre temps, a publié une quarantaine de livres, principalement des recueils de nouvelles et des romans.

Il est décédé en janvier 2018. 

 

Avis :

En 2018, Aharon Appelfeld s’éteignait à 85 ans. Pour la première fois traduit en français, cet ouvrage édité en hébreu en 1991 raconte, dans un climat d’inquiétante étrangeté au monde, la difficulté de se libérer du traumatisme et de se forger une vie après avoir survécu à la Shoah.

Il s’appelle Erwin. Chaque année au printemps, ce cinquantenaire recommence le même parcours circulaire qui, à bord des mêmes trains, l’emmène une année durant à travers l’Autriche, des mêmes gares aux mêmes hôtels, auprès des mêmes personnes. Il a des « associés », des « collaborateurs », et même des « concurrents ». L’on finit par comprendre qu’il écume la région à la recherche des beaux objets juifs d’avant-guerre dont plus personne ne connaît la valeur et dont il tire son gagne-pain en les revendant à des connaisseurs.

Juif, il l’est lui-même, et pas si différent de ces objets perdus, vestiges sans plus de signification dans le monde sans Juifs dans lequel il se retrouve à errer sans fin. Dans ce monde, il n’a pas de place, les quelques Juifs comme lui s’y font discrets, constamment confrontés qu’ils sont aux retours de flamme d’une haine qui n’est pas morte. « J’ai constaté que les Juifs faisaient peur, et maintenant qu’ils ne sont plus, leur souvenir éveille une sorte de tressaillement enfoui. » Quatre décennies après la fin de la guerre, les gens les plus ordinaires se souviennent de leur « sensation de délivrer le monde (…) en tuant des Juifs. C'était une tâche dégoûtante, mais extrêmement nécessaire. (…) on n’en a pas laissé un seul s’échapper. (…)  nous avons accompli notre devoir jusqu’au bout. »

Alors, notre homme se promène avec un revolver. Pas forcément pour se défendre, il a déjà assez à faire contre les assauts de « bile noire », cette dépression que lui et les autres survivants de la Shoah combattent en silence, sans besoin de mots pour se comprendre, tâchant de « l’enfermer à double tour » et, lorsqu’elle parvient à sortir, de « la frapper avec un gourdin jusqu'à ce qu'elle retourne dans sa cellule. » Non, il n’est d’ailleurs pas sûr de l’usage qu’il serait capable d’en faire, mais sait-on jamais, puisque le vrai motif qu’il donne à sa quête est de retrouver l’assassin de ses parents, l’ex-commandant SS Nachtigall.

« Il était évident que ma vie en ce lieu était consumée, et que, si j’avais droit à une autre vie, elle ne serait pas heureuse. » Et cet homme qui, hésitant entre mémoire et vengeance, se retrouve à errer sans fin dans un monde que personne ou presque, à part lui, ne considère comme post-apocalyptique, finira par réaliser, entre accablement et résignation, qu’il est vain d’espérer réparer l’irréparable. Pour lui, il sera toujours trop tard.

Conte étrange et hanté qui suggère sans dire, la douceur des mots masquant d’atroces abîmes, La ligne est l’un de ces livres qui n’évoquent leur sujet que par les ombres qu’il projette. Un récit en creux donc, pour raconter une vie polarisée par l’indicible dans un monde qui n’en poursuit pas moins sa course, qui plus est parfois en s’en frottant les mains, laissant les rescapés à jamais prisonniers d’un espace-temps déformés pour eux seuls. L’on comprend sans peine qu’Aharon Appelfeld ait pu autant marquer la littérature israélienne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

J’ai appris ceci : aussi élevées soient-elles, les pensées sont destinées à disparaître comme le vent, alors que le goût d’une brioche chaude, d’une confiture maison, pour ne pas dire d’une cigarette, vous imprègne longtemps. Il me suffit parfois de faire apparaître devant mes yeux le Café Anton pour chasser de mon cerveau une cohorte de mauvaises pensées. Je chéris les petits lieux reculés. Je me tiens à distance des grandes villes comme de la peste. Elles déversent sur moi un sentiment de terreur et, pire encore, de la bile noire.


Mon parcours dure un an. Il est circulaire, ou plus exactement ovale. Il commence au printemps, s’arrondit, et parvient à son terme en hiver. C’est un parcours avec un nombre infini d’arrêts, mais il n’y en a que vingt-deux en ce qui me concerne, les autres ne comptent pas. Je les connais sur le bout des doigts, je pourrais m’y rendre les yeux fermés. Il y a des années de cela, un train de nuit est passé dans l’une de mes petites gares, et mon corps a aussitôt tressailli. Je fais plus confiance à mon corps qu’à mon cerveau, il peut m’indiquer mes erreurs immédiatement.


L’homme ne pense presque pas pendant la guerre, il ne ressent presque pas la douleur, et même plusieurs jours après la fin de la guerre, les blessures sont toujours indolores. On vit machinalement, au jour le jour.


« Qu’est-ce qui faisait de lui un professionnel ?
– Sa croyance que l’élimination des Juifs apporterait le soulagement au monde, répondit-il aussi sec.
– Vous aussi, vous y croyiez ?
– Bien sûr. On ne peut pas assassiner si on n’a pas la foi. »
Ses yeux bleus me fixaient sans aucun remords, au contraire. Les années et la souffrance n’avaient fait que renforcer sa foi. Je parvins à vaincre mon mutisme pour élever la voix :
« C’est interdit d’assassiner !
– C’est vrai. Mais on était bien obligés d’assassiner les Juifs. »
S’il n’avait été estropié, je l’aurais étranglé.