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dimanche 19 mai 2024

[Ifrim, Clelia] Les agneaux d'Abel

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les agneaux d'Abel (Mieii lui Abel)

Auteur : Clelia Ifrim

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution :  en roumain et en français
                   en 2023 (Limes)

Pages : 60

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Dès le premier vers, la poésie de Clelia Ifrim ouvre des fenêtres, vers l’intérieur des êtres et de la nature, afin de « faire pour [eux]/ littératie foncière/ et écrire dans leur langue,/ j’étais ici aussi ! ». Le témoignage court, mais doux et fort à la fois d’un voyage initiatique et mystique dans les terres « des racines ». Mais ces fenêtres sont aussi autant de ponts vers l’extérieur céleste qu’il importe au lecteur d’explorer pieusement.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur et sur la traductrice : 

Clelia Ifrim est née à Bucarest, où elle vit toujours. Elle est membre de l’Union des écrivains de Roumanie (USR), de l’Association internationale des écrivains et artistes (IWA) des États-Unis, de l’Association universelle des poètes japonais (JUNPA), membre honoraire à vie de la Fondation culturelle libanaise Naji Naaman. Trois de ses recueils de poésie ont été traduits en japonais par Mariko Sumikura et publiés par JUNPA Books au Japon. Deux de ses poèmes ont été sélectionnés par la JAXA — l’agence spatiale japonaise — et déposés sur le module spatial Kibo de la Station spatiale internationale.
 
Gabrielle Danoux est née en 1975 à Bucarest. Après un baccalauréat littéraire au Lycée français de Bucarest, hypokhâgne à Strasbourg, une licence de lettres et une maîtrise de droit, elle devient juriste et traductrice d’entreprise. Depuis 2017, elle exerce exclusivement l’activité de traductrice littéraire, avec déjà de nombreux romans et recueils de poésie à son actif.

 

 

Avis :

Cette fois publié directement dans une édition bilingue franco-roumaine, le dernier recueil de poésie de Clelia Ifrim tient en quelques pages seulement, qui suffisent à éblouir de fulgurances tapies au détour des mots ou des images.

Hiver, arbres nus, lumière étincelante sur la glace, gel blanc et immobilité de pierre : les paysages intérieurs de l’auteur sont à l’image de cette campagne roumaine enserrée par les doigts durs et froids de la répression, de la solitude et de la pauvreté, les gens comme autant de patients confinés en salle d’attente, minces silhouettes dépourvues de l’essentiel, aperçues de loin derrière des fenêtres et des murs gris où s’exerce la pesanteur d’un système résumé à des barbelés. S’ils ne se sont pas transformés en « lourds pompons de pierre » perdus sur le chemin de la fuite, ceux qui ne sont pas partis avec les oiseaux subissent un hiver sans fin de froid et de privations, une éternité de solitude qui obstrue leur gorge et leur poitrine de morceaux de glace.

Pourtant, alors que plus personne ne ramasse les corps duveteux des hirondelles tombées en masse sur les chaussées, l’auteur enchaînée à son « piquet de terre », mais forte de ses racines et de l’écriture, s’ingénie à faire voler écrits et paroles comme des oiseaux, cueillant la pourpre de la lavande ou de la flamme craquée à sa poignée d’allumettes pour maintenir en vie l’espoir et la beauté. Ses vers sont comme ces agneaux offerts au ciel par Abel, le frère de Caïn, parce que « le ciel est un livre », un livre ouvert à la page d’aujourd’hui, et que cette page encore blanche permet de croire que tout est toujours possible.

En vingt poèmes ouvrant sous chaque terme des abysses de sens et d’émotions que seules plusieurs lectures permettront d’apprécier pleinement, Clelia Ifrim donne à ressentir, par intuitions puissantes nées entre mots et images, tout un univers, aussi bien intérieur qu’extérieur. Du grand art… (4/5)

 

 

Citation :

Des nuits de la soie reposent sur la corde à linge.
C’est l’hiver et les pinces à linge sont gelées -
hirondelles en bois et en acier.
Des nuits de la soie sont un pont de cordes.
Le vent aussi a gelé.
Personne ne passe.
Chaque hirondelle
a, dans son goitre, une graine de glaçon.
Elles n’ont pas voulu partir à l’automne
dans les pays chauds.
Elles ont voulu rester avec moi.
Pour toujours !
Et moi, dès à présent, je reste avec elle pour l’éternité
avec une graine de glaçon sous la langue.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 26 janvier 2024

[Ifrim, Clelia] Les godillots de ma mère

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les godillots de ma mère
            (Ghetele mamei)

Auteur : Clelia IFRIM

Traduction : Gabrielle DANOUX

Parution : en roumain en 2019,
                   en français en
2024 (Nombre 7)

Pages : 92

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le chemin escarpé parcouru par ces godillots mémorables traverse le village.

Un oiseau dans chaque humain. L’ange qui porte les godillots de ma mère fut lui aussi autrefois une grue cendrée. Je le connais depuis l’enfance quand je jouais avec lui. Revenu rendre visite à sa famille, il me raconte des histoires vraies. Lorsqu’ils font de longs voyages, les oiseaux migrateurs emportent dans leur bec un morceau de bois. Au-dessus de l’immense océan, ils éprouvent de la fatigue et ne peuvent plus voler, ils laissent alors le morceau de bois tomber et s’assoient sur ce petit radeau pour la suite du voyage. Je sais par l’ange-grue cendrée, que ceux qui atteignent le rivage entrent dans le monde en tant qu’humains.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur et la traductrice : 

Clelia Ifrim est née à Bucarest, où elle vit toujours. Elle est membre de l’Union des écrivains de Roumanie (USR), de l’Association internationale des écrivains et artistes (IWA) des États-Unis, de l’Association universelle des poètes japonais (JUNPA), membre honoraire à vie de la Fondation culturelle libanaise Naji Naaman. Trois de ses recueils de poésie ont été traduits en japonais par Mariko Sumikura et publiés par JUNPA Books au Japon. Deux de ses poèmes ont été sélectionnés par la JAXA — l’agence spatiale japonaise — et déposés sur le module spatial Kibo de la Station spatiale internationale.
 
Gabrielle Danoux est née en 1975 à Bucarest. Après un baccalauréat littéraire au Lycée français de Bucarest, hypokhâgne à Strasbourg, une licence de lettres et une maîtrise de droit, elle devient juriste et traductrice d’entreprise. Depuis 2017, elle exerce exclusivement l’activité de traductrice littéraire, avec déjà de nombreux romans et recueils de poésie à son actif.

 

 

Avis :

Reconnue bien au-delà des frontières roumaines, notamment au Liban, aux Etats-Unis et au Japon, mais aussi dans l’espace puisque deux de ses poèmes ont été déposés sur un module de la Station spatiale internationale, l'oeuvre poétique de Clelia Ifrim pénètre pour la seconde fois la sphère francophone grâce à la traduction par Gabrielle Danoux de ce nouvel ouvrage.

Une flopée d’oiseaux, un parfum de lavande et de fleur d’oranger, et la lumière aveuglante du soleil sur les toits gris aluminium... Une mémoire sensorielle, volatile mais tenace, investit de ses fantômes les fragments délicats de ce recueil de poèmes. Des détails reviennent par flashes, en impressions fugaces nuancées de variantes, et ces infimes touches superposées suggèrent peu à peu les contours d’une ancienne vie champêtre, celle de l’enfance de l’auteur dans un village de Roumanie. 

Comme au travers d’un rideau que la brise du temps agiterait faiblement, suffisamment pour dévoiler quelques trouées changeantes de souvenirs, l’on saisit ainsi par bribes un tableau qui, à première vue bucolique et paisible, s’avère traversé de craquelures tenant chacune en à peine quelques mots. Malgré les cieux étoilés, les champs de fleurs et la soie des maïs, l’on perçoit que la vie est dure, plutôt misérable et pleine de drames silencieux. On y trompe sa faim par une gorgée d’eau. Lorsque sa mère ne travaille pas, la fille est heureuse de lui emprunter ses godillots usés pour se rendre à l’école. Le père ouvrier soudeur soigne ses yeux enflammés avec des rondelles de pommes de terre. Des hommes s’échinent aux côtés de chevaux aveugles dans une mine de sel. Une grenade oubliée de la guerre emporte une enfant, la tante de l’auteur, dans l’explosion d’une fleur de sang. Pourtant, nulle désolation n’imprègne ces pages, au contraire lumineuses, aussi bien de délicatesse et de tendresse filiale que de finesse et de joliesse d’expression. Sous les mots se creuse l’empreinte d’un monde disparu, restée au plus profond de la sensibilité de l’écrivain, et qui, nimbée de mystère par d’abyssales ellipses poétiques, vient à la rencontre de l’émotion du lecteur.

Un bien joli recueil, sur lequel l’on revient encore et encore après l’avoir parcouru, tant il recèle de sens et d’émotions entre les mots. (4/5)

 

 

Citations :

 L’oiseau de pluie est né
de la cuisse de l’éclair.
Une seconde plus tard :
Que des cendres.
Une seconde plus tôt :
Qu’un chiffon de feu.
Je me rends en périphérie de la ville,
Près de l’eau où j’ai grandi.
J’y ai vu plusieurs fois,
L’homme-éclair
Laver son corps près du pont.
Un millier d’oiseaux propulsés par sa cuisse
Commençait à gazouiller.
C’était le début de la pluie printanière.



J’ouvre toutes les fenêtres.
La fureur de la ville, le bruit mécanique,
Jusqu’à la fenêtre -
Impossible d’aller plus loin.
Ne peut pas entrer dans la pièce.
Les fenêtres sont vivantes.
Elles ont des épées à portée de main.
Les anges des fenêtres
Sont identiques à ceux
De la Porte du Paradis.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 Les agneaux d'Abel