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vendredi 22 mai 2026

Critique : "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'homme qui lisait des livres" de Rachid Benzine


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'homme qui lisait des livres

Auteur : Rachid BENZINE

Parution : 2025 (Julliard)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782266360166  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Entre les ruines fumantes de Gaza et les pages jaunies des livres, un vieil homme attend. Il attend quoi ? Peut-être que quelqu'un s'arrête enfin pour écouter. Car les livres qu'il tient entre ses mains ne sont pas que des objets – ils sont les fragments d'une vie, les éclats d'une mémoire, les cicatrices d'un peuple.
Quand un jeune photographe français pointe son objectif vers ce vieillard entouré de livres, il ignore qu'il s'apprête à traverser le miroir. " N'y a-t-il pas derrière tout regard une histoire ? Celle d'une vie. Celle de tout un peuple, parfois ", murmure le libraire. Commence alors l'odyssée palestinienne d'un homme qui a choisi les mots comme refuge, résistance et patrie.
De l'exode à la prison, des engagements à la désillusion politique, du théâtre aux amours, des enfants qu'on voit grandir et vivre, aux drames qui vous arrachent ceux que vous aimez, sa voix nous guide à travers les labyrinthes de l'Histoire et de l'intime. Dans un monde où les bombes tentent d'avoir le dernier mot, il nous rappelle que les livres sont notre plus grande chance de survie – non pour fuir le réel, mais pour l'habiter pleinement. Comme si, au milieu du chaos, un homme qui lit était la plus radicale des révolutions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après le formidable succès des Silences des pères, le nouveau roman de Rachid Benzine, L'homme qui lisait des livres, est une fable inoubliable.

 

Avis :

Dans les décombres de Gaza, là où la violence de la guerre ne laisse derrière elle qu’une stupeur pétrifiée, Rachid Benzine oppose à la fureur du monde, non pas la colère ni la vengeance, mais la fragilité tenace et lumineuse d’une citadelle de mots : un abri de papier pour résister à l’effondrement et offrir, au coeur du chaos, un lieu pour penser et espérer.

Ce roman bref repose sur la rencontre entre Julien, photographe français en quête du cliché parfait, et Nabil, libraire palestinien, gardien d’un sanctuaire de livres au milieu des ruines. Le face-à-face de leurs regards, de leurs langages et de leurs manières de témoigner – l’un capture et fige l'instant, l’autre transmet et relie à la mémoire – est orchestré par l’auteur avec une infinie délicatesse et invite le lecteur à déplacer son propre regard.

La narration est avant tout une réflexion sur la puissance des mots. À rebours des objets inertes, les livres, chez Nabil, sont vivants, porteurs de sens, de dignité et d’une forme de résistance. Incarnant la culture, la nuance et la mémoire – tout ce que la guerre cherche à effacer –, ils sont, dans un monde où l’oppression étouffe les voix, un ultime recours, une présence qui refuse l’effacement et une vie qui s'oppose à la mort. Cette bibliothèque tenant bon au milieu des ruines célèbre ainsi le langage comme acte de survie et refus de l’anéantissement. Dans cette fragilité de papier s’abrite une parole qui ne cède pas et, à travers elle, un triomphe discret mais obstiné de la pensée et de l’humanité, une victoire sans éclat mais primordiale contre la barbarie et l’oubli.

Cette vision du livre comme rempart contre l’effacement trouve son prolongement dans le style même du récit. Sobre, retenue, presque fragile, l’écriture respire au rythme des mots et de la poésie, en un si parfait contraste avec le fracas de la guerre que, semblant le tenir en respect, elle invite le lecteur à la lenteur et à la réflexion, dans une dignité nue plus saisissante que la plus ample emphase.

Dans son rôle de passeur de mémoire, Nabil irradie une aura presque mystique, le choix d’élévation plutôt que d’ancrage réaliste soulignant l’universalité de son message : la culture comme acte de foi face à la barbarie. En contrepoint, Julien incarne le regard occidental, qui vient, observe, puis repart. Sans le condamner, le récit le questionne et met discrètement en tension les rapports de domination et les biais de représentation. Tout autour, Gaza exprime son impuissance et sa douleur avec pudeur, voilant les détails comme une blessure que l’on effleure sans l’exhiber. Avec poésie, le livre laisse entrevoir et ouvre entre les mots une brèche, ténue et pourtant essentielle, dans le mur de l’indifférence. 

Hommage vibrant à ceux que l’Histoire écrase mais qui, envers et contre tout, choisissent les mots plutôt que les armes, ce récit est une réflexion sur la beauté de l'écoute et sur la force tranquille de la littérature. La voix de ce vieil homme au bord du monde nous rappelle que raconter est résister, que lire est accueillir, et que penser, même dans les ruines, demeure un acte de foi. Dans cette histoire, le photographe, c’est l’auteur – mais aussi le lecteur, invité à ouvrir grand les yeux et les oreilles, et à faire sien ce murmure obstiné qui refuse de se taire. (4/5)

 

 

Citations : 

Les frappes chirurgicales relèvent souvent de l’erreur médicale.

Gaza est une ville en réécriture permanente. Chacun y va de son inspiration, de ses points de suspension. Tous redoutent l’instant de ce geste qui ne leur appartiendrait plus, le point final.

 « Celui-là, il a traversé des guerres, des révolutions, des émeutes. Il est resté ici quand tout s’effondrait dehors. Il a vu passer des générations et il a résisté au temps. Il parle d’une autre époque, mais, pour qui sait bien le lire, il parle de maintenant, de nos vies, de la vôtre, de la mienne. C’est cela un grand livre. C’est un monde, un refuge, et un miroir. »

Les mots des livres déchirent tous les silences. Ils s’imposent à vous. Le lecteur est un prisonnier consentant, attaché à l’illusion que chaque page tournée le libérera. Pourtant, il se perd toujours plus, absorbé, jusqu’à être incapable de se détacher de ce labyrinthe de mots. 

”Tu crois que les mots vont nous sauver, Nabil ?” me demandaient mes amis. Je leur répondais que oui. Je n’en suis plus sûr. Je dirais qu’ils sauvent en silence. La réalité est la même, rien ne renverse l’oppression, mais l’esprit, lui, s’envole.

« Nous ne sommes que les miroirs brisés de ceux qui nous ont faits », a écrit Jean Genet.

Un grand livre c’est un livre sans fond. Un livre d’énigmes irrésolues. Derrière l’histoire, il y a un point aveugle. Et on se perd à vouloir l’éclaircir, alors qu’il faut l’accueillir pour ce qu’il est : la bénédiction d’un mystère. Vous comprenez ? Je suis sûr que oui. Les livres qu’on aime sont des livres qu’on n’a pas compris, ou qu’on a cru comprendre mais les relisant on découvre un autre sens, une autre facette, une part inexplorée.

Invisibles souvent, vivants ou morts, tes parents t’accompagnent à chaque instant de ton existence. Sans que tu t’en rendes compte. Comme une évidence. Comme un regret que tu porteras toute ta vie en toi. On ne guérit pas de leur absence. On en meurt chaque jour un peu plus. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 12 mai 2025

[Fottorino, Eric] Des gens sensibles

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des gens sensibles

Auteur : Eric FOTTORINO

Parution :  2025 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« J’avais vingt ans et j’avais écrit le plus beau roman du monde. C’est Clara qui le disait. Je croyais tout ce que disait Clara. »
Au début des années 1990 à Paris, Jean Foscolani, dit Fosco, s’apprête à publier son premier roman, Des gens sensibles. Saisie par la force de son texte, l’attachée de presse de la maison d’édition, Clara, remue ciel et terre pour que le talent du jeune auteur soit reconnu. Grâce à elle, Fosco rencontre Saïd, un écrivain algérien adulé dans son pays, qui dénonce les atrocités commises par les fanatiques religieux. La vie de Saïd est en permanence menacée. Pendant quelques mois, avec Clara, ils vont former un trio inséparable uni par un farouche désir de liberté, par l’amour et l’amitié, et surtout par la conviction que la littérature est plus grande que la vie.
À travers ce roman bouleversant, Éric Fottorino offre une plongée incomparable dans l’univers littéraire de la fin du XXᵉ siècle, sur fond de drame algérien et de foi immense dans le pouvoir des mots.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Éric Fottorino est un journaliste et écrivain français né en 1960, cofondateur, directeur de la publication, écrivain, ancien PDG du groupe Le Monde, auteur d'essais et de romans.

 

 

Avis :

Dans une fiction d’inspiration largement autobiographique, Eric Fottorino fait revivre ses fantômes d’une façon toute modianesque, pour un hommage à fleur de peau à la littérature et à la liberté d’expression au travers d’une très passionnée attachée de presse éditoriale et d’un écrivain algérien devenu la cible des fanatiques religieux dénoncés dans ses livres.

Le jeune narrateur Jean Foscolani, dit Fosco presque comme Fotto, est aux anges de voir son premier livre publié par les éditions du Losange. Il est emporté dans le tourbillon festif et mondain de Clara, l’attaché de presse déterminée à en faire la coqueluche de la rentrée littéraire. Cette femme solaire et insomniaque qui semble ne se nourrir que de la fumée de ses cigarettes, de champagne et de littérature, mène sa vie tambour battant, noyant de vieilles blessures dans sa passion pour les livres et leurs auteurs. Une relation amoureuse agitée la lie à Saïd, un écrivain algérien contraint à l’exil sous protection policière, que la violence et la peur font sombrer toujours plus profond dans l’alcool et le désespoir.

Avec la tendresse grave et nostalgique du témoin qui se retourne quelque trente ans plus tard sur ce qui fut son épiphanie d’écrivain, mais aussi une tragédie vécue dans une impuissance déférente et triste puisque Clara et Saïd – dans la vie réelle Chantal Lapicque, attachée de presse chez Stock, et Rachid Mimouni, écrivain censuré en Algérie et traqué par les islamistes – ne devaient pas tenir très longtemps à ce rythme, Fosco raconte sa fascination pour ce duo de fortes et brillantes personnalités qui, inventant contre leurs douleurs un espace littéraire et intellectuel comme échappé des contingences du monde, lui ont ouvert les portes du microcosme littéraire parisien en même temps que d’une carrière pleine de reconnaissance.

Et puis Fosco, comme Fotto, doit lui aussi composer avec ses propres souffrances et sa quête identitaire, sa mère refusant de lui délivrer sur son père plus que la seule information de son origine nord-africaine, comme Saïd. Avec la pudeur et la délicatesse des « gens sensibles », l’on pourrait même dire ici écorchés vifs, l’auteur raconte le pouvoir de l’écriture et la littérature comme espace de liberté, de découverte de soi et d’orpaillage de la vraie vie. Et, puisqu’ « on écrit pour pouvoir se taire », lui sait qu’en devenant écrivain, il a « choisi [s]a naissance. » Il est devenu « l’enfant de [s]es livres », qui ne « racont[e] pas [s]a vie », mais « l’invent[e] en l’écrivant. »

Autofiction fine et pudique, ce roman est le récit touchant d’une naissance à l’écriture et, à travers elle, d’une naissance à la vie, doublé d’un formidable hommage à celle qui, vouant son existence à ses auteurs, en a été l’accoucheuse. La littérature se fait ici espace vital, au sens propre comme au figuré. Salvatrice pour Fosco-Fotto et ses interrogations identitaires, elle était pour Saïd et Rachid Mimouni, comme elle l’est encore aujourd’hui pour tant d’auteurs persécutés, Boualem Sansal ou Kamel Daoud pour l’Algérie, mais aussi Ahmet Altan en Turquie par exemple, l’ultime refuge d’une liberté bafouée. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais besoin de la retrouver, de sentir sa présence. J’ai bu un thé sur une terrasse du Palais-Royal. J’étais seul avec son fantôme qui s’entourait de livres sans les lire, mais les butinait follement. Je songeai que, toute diminuée qu’elle était, ou justement parce qu’elle l’était, Clara éprouvait mieux que personne les vertiges de la littérature, ses sommets sans air, son souffle à tout renverser. Ses parfums violents. Ses états d’urgence. Elle savait qu’une émotion tissée de mots peut vous transformer à jamais. Ce frisson, elle le recherchait dans chaque roman qu’elle passait des nuits entières à parcourir en aveugle, le cœur aux aguets.


En écrivant, espérais-je fiévreusement, je laisserais une trace, même ténue, dans l’esprit de ceux qui me liraient. J’observais Clara dans ces instants exaltés où elle dénichait pour moi des trésors. Concentrée dans sa recherche, elle attrapait les ouvrages à la façon d’un chercheur d’or secouant son tamis au-dessus d’une rivière. Subitement son regard s’éclairait, empli de toute l’excitation qui vient avec la certitude d’avoir, même une seconde, perçu le visage de la vie. Et je me retrouvais comblé, orpailleur joyeux, les mains pleines de littérature.


Jean-Claude se mit alors à murmurer : « Clara, elle me fait penser à un personnage des Pièces noires d’Anouilh, ça te dit quelque chose ? » Comme je faisais non de la tête, il poursuivit en baissant encore le ton : « Dans La Sauvage, il est question d’une violoniste qui joue dans un orchestre de bastringue. Un pianiste virtuose en tombe follement amoureux. Il la convainc même de l’épouser. Elle accepte. Mais un soir avant de le retrouver, alors qu’elle a troqué sa vieille robe noire pour une belle toilette, elle entend un chien aboyer dans le lointain. Elle se regarde dans le miroir. Elle ôte sa jolie tenue, renfile l’ancienne. Elle ne rejoindra pas l’homme qui l’aime. Clara ressemble à cette femme. Il y aura toujours un chien perdu qui aboie dans la nuit et l’empêchera d’être heureuse. »


J’appréhendais qu’elle surgisse et qu’elle me questionne sur ce que j’avais écrit depuis toutes ces années. Aurait-elle été surprise que je gratte comme une plaie mon histoire familiale ? Aurait-elle découvert dans mes romans d’aujourd’hui la trahison du jeune homme que j’étais ? Avais-je été à la hauteur de son attente, et de la mienne ? Avais-je dit ce que j’avais à dire ? Avais-je écrit l’indicible d’une main ferme sur des jambes de roseau ? Avais-je su accueillir les soleils et la pluie froide, les tempêtes, les accalmies, les moments de doute et d’ennui d’où peut jaillir une brèche de lumière ? Avais-je atteint le profond, le sincère, le nu des choses ? L’écriture avait-elle pris possession de moi ? Avais-je réussi à me rencontrer ? Et surtout, avais-je compris qu’écrire était impossible, mais que je n’avais d’autre choix qu’écrire ? Avais-je compris qu’on écrit pour pouvoir se taire ?


J’avais renoncé à parler avec maman, depuis tout ce temps qu’elle gardait son secret, et que ce secret me faisait écrire des mots comme des murs porteurs. Le silence m’avait construit. Berbère du Maroc ou d’Algérie, lié à Jo Attia ou à Mouloud Feraoun, peu m’importait désormais. J’avais choisi ma naissance. Je serais l’enfant de mes livres. Je ne raconterais pas ma vie. Je l’inventerais en l’écrivant.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 26 avril 2023

[Weiss, Allen S.] L'autobiographie de Teddy

 


 

J'ai aimé

 

Titre : L'autobiographie de Teddy

Auteur : Allen S. WEISS

Traduction : Jean-François ALLAIN

Parution : en anglais (Etats-Unis),
                  en français en 2022 (Gallimard)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

L’auteur profite d’un déménagement à Manhattan pour faire l’inventaire de ses livres, inspiré par le célèbre essai de Walter Benjamin Je déballe ma bibliothèque. Au cours des heures interminables passées entre poussière et cartons, il se rend compte que sa véritable entreprise est de faire face à son passé ainsi qu’à celui de ses parents, réchappés de la Shoah. La découverte inopinée de Teddy, son ours en peluche resté caché pendant quatre décennies, le bouleverse. Teddy se révèle être le gardien de l’enfance et enjoint à l’auteur d’écrire sa biographie. Les livres, les jouets et Teddy plongent petit à petit l’écrivain dans un chaos onirique qui est le temps du souvenir. Allen S. Weiss se déplace librement dans le labyrinthe de sa mémoire, entrelace citations et réflexions philosophiques, et nous offre un texte érudit, drôle et émouvant.

 

 

Un mot sur l'auteur :  

Américain né en 1953 de parents hongrois et polonais émigrés aux Etats-Unis après avoir survécu à la Shoah, Allen S. Weiss est écrivain, théoricien, photographe et metteur en scène de marionnettes.

 

 

Avis :

Alors qu’il prépare un déménagement et s‘affaire au délicat déplacement des dix mille volumes de sa bibliothèque, l’auteur retrouve son vieil ours en peluche, oublié depuis quarante ans dans un tiroir. Une marée de souvenirs remonte alors à la surface.

Pour Allen S. Weiss, sa « bibliothèque musée », si soigneusement constituée et rangée, est toute sa vie et plus encore : « préférant me définir par mon écriture plutôt que par ma nationalité, mon genre, ma race, ma sexualité ou toute autre forme d’auto-identification, il est évident que ma bibliothèque est la matrice de mon identité, qu’elle exprime les linéaments de mon âme ». Il va même plus loin : « une bibliothèque est une forme d’inconscient de la personne », une source dont ses propres œuvres sont  « une sorte de distillation ou de sublimation ». Quand il écrit, c’est le fantôme de sa bibliothèque qu’il a en tête et qui l’inspire.

Aussi, lorsqu’il se lance dans l’inventaire de ses livres lors de leur mise en cartons, l’écrivain s’apprête à en tirer une sorte d’autobiographie, dessinée au fil de ses acquisitions et du progrès de ses croyances et de ses connaissances. De fait, même s’il ne cite que peu de titres, il est clair que ce texte nourri de tant de lectures préalables est celui d’un érudit, qui a par ailleurs déjà signé une palette d'ouvrages tous surprenants et atypiques, sur des sujets aussi variés que l’art brut, le théâtre d’avant-garde, la radio expérimentale, le paysagisme et la gastronomie.

Mais voilà qu’entre poussière et cartons resurgit à l’improviste ce vieux Teddy, symbole oublié d’un inconscient encore plus puissant, car plus fondamental et plus enfoui : celui de la petite enfance et de ses terreurs, des monstres à la cave et des fantômes au grenier, dont pas plus que du détail de sa bibliographie, l’on ne percevra rien de précis, si ce n’est l’ombre de parents réchappés de la Shoah et le spectre de la paranoïa maccarthyste dans l’Amérique des années cinquante. Dès lors, c’est une toute autre histoire personnelle qui s’impose à la mémoire d’Allen S. Weiss, dictée par un vieil ours mité qui se révèle étrangement parent de ces poupées et marionnettes qu’il a mises en scène au théâtre, ou qu’il a filmées dans un documentaire consacré aux inquiétantes Poupées des Ténèbres de Michel Nedjar.

Le résultat est un court ouvrage déconcertant, labyrinthique jusqu’à en paraître presque abscons, clairement métaphysique et érudit dans son tissage de références et de réflexions littéraires, artistiques et philosophiques, et finalement attachant dans sa lutte contre ses fantômes et dans sa passion absolue pour les livres et ce qu’ils représentent. Un Objet Littéraire Non Identifié pas si facile d’accès, mais néanmoins troublant. (3,5/5)

 

 

Citations : 

J’ai longtemps feint le nomadisme, prétendant vivre dans quatre ou cinq lieux différents (Dogwood Ridge, Paris, Nice, Kyoto, et une ferme isolée en Aubrac), mais, en réalité, je suis un sédentaire en série. Avec une bibliothèque de plus de dix mille volumes, il serait impossible d’être itinérant, et le psychisme s’adapte en conséquence. En outre, préférant me définir par mon écriture plutôt que par ma nationalité, mon genre, ma race, ma sexualité ou toute autre forme d’auto-identification, il est évident que ma bibliothèque est la matrice de mon identité, qu’elle exprime les linéaments de mon âme. De ce fait, l’antique injonction du « Connais-toi toi-même » devient presque impossible à réaliser, puisqu’une bibliothèque est, par définition, un labyrinthe dans lequel on est toujours perdu. Je n’ai donc pas été vraiment surpris d’apprendre récemment que Fritz Saxl, directeur de la légendaire bibliothèque de l’historien de l’art Aby Warburg, avait prévu d’en publier le catalogue, qui aurait constitué, à titre posthume, le dernier volume des œuvres complètes, arguant que ses écrits et sa bibliothèque participaient de l’unité de sa pensée. J’irais même plus loin, en insistant sur le fait qu’une bibliothèque est une forme d’inconscient de la personne, même quand de nombreux livres n’ont pas été lus. (Surtout, peut-être, quand ils n’ont pas été lus.) D’ailleurs, comme beaucoup d’auteurs, j’ai du mal à faire la différence entre lire et écrire. Je lis un stylo en main ; j’écris avec un livre en tête. Je rejoins totalement Walter Benjamin quand il dit, dans son très bel essai intitulé Je déballe ma bibliothèque, que certains auteurs écrivent parce qu’ils sont fondamentalement insatisfaits de tous les livres qu’ils ont lus sur un sujet donné, ce qui laisse entendre que le contenu des rayonnages qui contiennent mes publications personnelles constitue un commentaire sur le reste de ma bibliothèque. Parmi les citations, les notes de bas de page et les allusions qui parsèment mes écrits, quatre-vingt-dix-neuf pour cent ont leurs sources dans ma bibliothèque. Mes propres œuvres sont donc une sorte de distillation ou de sublimation de leur environnement : livres, œuvres d’art et souvenirs confondus. Où que je sois, je m’installe pour écrire, avec les quelques ouvrages qui m’accompagnent, et, dans ma tête, toute une bibliothèque fantôme. Irais-je jusqu’à dire qu’une bibliographie est une destinée ?
 

L’affirmation terriblement prémonitoire de Heinrich Heine continue de résonner en moi : Dort wo man Bücher verbrennt, verbrennt man auch am Ende Menschen [« Là où ils ont brûlé des livres, ils brûleront des gens »], et je ne peux relire Je déballe ma bibliothèque de Benjamin sans penser au rôle que la perte de sa chère bibliothèque a joué dans son suicide. (Ou peut-être, comme pour Vincent Van Gogh et Antonin Artaud, devrait-on plutôt dire qu’il a été « suicidé par la société ».) Sigmund Freud – dont les livres ont aussi été consumés dans le même autodafé – a eu une réaction plus mesurée et plus sarcastique : « Quel progrès ! Au Moyen Âge, on m’aurait brûlé. Aujourd’hui, on se contente de brûler mes livres. » Il a eu la chance de mourir en 1939, avant de prendre conscience de sa terrible erreur de jugement.
 

Holocauste, entièrement brûlé : on ne pense à la totalité d’une bibliothèque que lorsqu’elle est décrite, cataloguée, déménagée, vendue… ou brûlée. Cette totalité, sans valeur d’usage immédiate pour le lecteur ou pour l’auteur, reste généralement une abstraction qui n’émeut guère. Personnellement, étant à la fois un enfant de survivants et un amoureux des livres, je suis très ému par le mémorial consacré à cette horrible nuit, « La bibliothèque vide », créé par Micha Ullman en 1995 sous la Bebelplatz – une bibliothèque souterraine comprenant un nombre suffisant d’étagères vides pour contenir les vingt mille volumes disparus – que je visite sans faute chaque fois que je me rends à Berlin, seul et de nuit, guidé de loin par le faible rayon de lumière qui émane de ses profondeurs.
 
 
Dans Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim soutient qu’il ne faut jamais lire aux enfants des contes de fées dans des versions illustrées, afin que chaque enfant laisse libre cours à son imagination et donne corps aux personnages en fonction de ses fantasmes. J’ai envie d’en dire autant des bibliothèques privées : il n’est pas nécessaire d’en révéler le contenu ; pour les découvrir, il faut les parcourir sans guide, car chacune a ses singularités, voire ses excentricités. C’est pourquoi, dans un texte entièrement consacré aux livres, il sera si peu question de titres.


Mais le but de la littérature et de l’art n’est-il pas d’arriver à faire sienne l’expérience de l’autre, et vice versa ?


Les monstres les plus effrayants de tous, ceux de la cave, ont fini par perdre leur pouvoir de terrifier précisément à cause de leur invisibilité perpétuelle, et j’ai compris un jour qu’ils ne se dévoileraient jamais. Les créatures de The Thing ou d’Alien sont terrifiantes en raison de l’attente angoissante qui précède leurs apparitions extrêmement brèves, à peine assez longues pour que l’on puisse distinguer leur véritable physionomie, de sorte que l’imagination en conserve une image indéterminée mais horrible. Un monstre qui se révèle entièrement perd une grande partie de sa puissance de choc, et il en est de même d’un monstre qui n’est jamais visible. La réalité ne suffit pas, la seule imagination non plus.


À l’université, j’étais devenu adepte de la lecture rapide, et je n’ose pas dire à quelle vitesse je lisais pour ne pas provoquer l’incrédulité des lecteurs ou dégoûter les auteurs. Mais bien sûr, il est exagéré de qualifier la « lecture rapide » de lecture à proprement parler. C’est plutôt une sorte de distillation (certains diraient de dégradation), un moyen de recueillir rapidement un minimum de sens à partir d’un maximum de beauté, quelles que soient les raisons pratiques que l’on puisse invoquer. En anglais, on dit « écrémer un livre », pour « lire en diagonale », mais cette métaphore ne permet pas vraiment de savoir si l’on parle de crème ou d’écume, ni quelle est la partie que l’on assimile. Dans la plupart des cas, hélas, on prend l’écume et on élimine l’essence. À la résurgence de Teddy, la tâche d’écrire son autobiographie a nécessité un projet concerté de relecture, dont les joies sont sans limites, car je lis maintenant au bon rythme, c’est-à-dire à la vitesse du souffle qui vit, du cœur qui bat, de la main qui fait des gestes. Ces premières lectures rapides, il y a si longtemps, n’étaient qu’un prélude raté à mes activités actuelles, qui ont transformé ma façon de vivre ma bibliothèque.


Chaque image, chaque souvenir est une allégorie de sa propre disparition. Je trouve une boîte remplie d’un enchevêtrement de photographies représentant l’entourage de mes parents – prises pour la plupart juste avant ou juste après la Seconde Guerre mondiale, en Pologne, en Hongrie, en Allemagne, quelques-unes peut-être au Canada et aux États-Unis – un enchevêtrement de fils du temps, inextricablement noués, de fils inutiles, de visages inconnus qui, pour la plupart, me regardent directement avec des expressions tantôt interrogatives, tantôt déterminées, mais le plus souvent en exprimant une émotion ou une intention indéfinies ; des visages qui ne sont plus identifiables, des personnes qui, selon toute vraisemblance, étant donné leur âge sur les photos, sont déjà trois fois parties : d’abord en exil, puis dans la mort, et enfin dans l’oubli. Au moment où j’écris ces lignes, ces pensées – tout comme Teddy, tout comme ma vie – glissent de la réalité vers la rêverie, puis vers le souvenir, pour finalement flotter dans le fleuve Léthé. Chaque minute qui passe, chaque jour qui s’écoule, chaque année, chaque décennie, je me retrouve séparé de ceux que j’ai aimés et perdus, de ces femmes que j’ai désirées et dont j’ai oublié le visage, de ces vins que j’avais envie d’apprécier, mais que je n’ai jamais réussi à savourer, de ces poèmes lus d’innombrables fois mais qui ne sont jamais entrés dans ma bibliothèque idéale. Autant de signes destinés à me montrer que je suis perpétuellement séparé de moi-même, que je suis toujours un autre. Alors que j’arrive à la fin de ce livre, je réalise que Teddy existe pour moi, et pour moi seul. Il est maintenant sur le point de disparaître pour toujours.


 

lundi 24 avril 2023

[Lindon, Mathieu] Une archive

 





J'ai aimé

 

Titre : Une archive

Auteur : Mathieu LINDON

Parution :  2023 (P.O.L.)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« Je suis une archive à moi tout seul », déclare ici Mathieu Lindon avec ironie. Il se raconte donc comme archive vivante témoignant de son père, Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit de 1948 jusqu’à sa mort en 2001, de sa famille et de la « famille des auteurs », dont Sam (Samuel Beckett), Alain Robbe-Grillet, Marguerite Duras, Jean Echenoz, et beaucoup d’autres. C’est un livre qui parle de passion, d’amour et de famille, de pouvoir, de succession et de transmission, de génie, de bonté, d’héroïsme, de ruse et de méchanceté. L’archive en question, c’est la vie d’un petit garçon qui n’a connu que les livres, l’édition, l’écriture. Et qui lui-même devient écrivain. Avec une sincérité sans concession, souvent drôle, parfois féroce, Mathieu Lindon livre un formidable portrait de son père, et de sa relation avec Samuel Beckett notamment, de la vie littéraire et de la vie politique de ces années-là. Il restitue les souvenirs des uns et des autres, pendant l’Occupation, à la Libération, puis l’engagement pendant la guerre d’Algérie. Mais il offre surtout un récit personnel sur l’amour des écrivains et de la littérature, tout en dressant un portrait familial intime qui atteint alors une vérité collective.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Mathieu Lindon est né en 1955. Il est chroniqueur à Libération.


 

Avis :

L’auteur qui a toujours refusé d’écrire une biographie de son père – l’éditeur Jérôme Lindon, mort en 2001 après un demi-siècle à la tête des Editions de Minuit –, se lance dans un récit qui, piochant dans ses souvenirs intimes et personnels – n’est-il pas une archive à lui tout seul, lui le témoin depuis l’enfance des relations paternelles avec les auteurs, à la maison comme à la Maison ? –, dessine un portrait tendre du grand homme.

« C’est ça, être fils quand ça tourne bien, c’est être le valet de chambre du grand homme avec un amour tel qu’il fait que le grand homme reste grand homme même lesté de vérité. » Cet exercice d’équilibriste, Mathieu Lindon le réussit avec une émotion contenue, nuançant juste ce qu’il faut le portrait de ce père légendaire pour faire revivre l’homme du quotidien jusque dans ses ambiguïtés parfois.

Il faut dire qu’il est impressionnant cet homme de passion et de combat qui influença tant les Lettres françaises. Promoteur du Nouveau Roman, découvreur de plusieurs générations de futures immenses figures de la littérature, dont rien moins que deux prix Nobel, il paya de poursuites judiciaires, de l’incendie de ses bureaux et du plasticage de son appartement, la publication d’ouvrages contre la torture pendant la Guerre d’Algérie et continua sa vie durant à se battre pour la défense du livre et de la librairie indépendante, au travers notamment de la législation sur le livre à prix unique.

On le découvre aussi pas toujours facile à vivre, intransigeant, perfectionniste, pingre parfois, manipulateur souvent, mari pas toujours fidèle, père que ses enfants n’appelèrent jamais Papa, effondré de ne pas connaître son petit-fils, qu’en raison d’une brouille, son autre fils André lui interdit de voir, lui écrivant alors d’inlassables lettres qu’il lirait peut-être un jour : enfin, un homme avec ses vulnérabilités, à rebours de son imposante légende.

Ecrit dans un style déconcertant parfois, certaines phrases à la syntaxe très libre restant incompréhensibles après plusieurs lectures, ce texte ne s’en lit pas moins avec le plus grand intérêt, tant il est peu ordinaire de se retrouver, comme l’auteur, une sorte d’archive vivante, le témoin récipiendaire de l’inestimable mémoire d’un véritable génie littéraire. (3,5/5)

 

 

Citations :

Quelques semaines après sa mort, en 2001, je fus contacté par une éditrice qui me proposa d’écrire la biographie de mon père, Jérôme Lindon. J’acceptai immédiatement.       
Je n’avais pas l’intention d’en rédiger une ligne. Mais ça me semblait une manière de régler la question : puisque j’avais dit oui, on ne demanderait à personne d’autre et je pouvais être sûr que rien ne se ferait.       
Il avait opéré ainsi des années plus tôt, quand était parue en américain la première biographie de Samuel Beckett. Afin de protéger Sam, il lui avait proposé que les éditions de Minuit achètent les droits français pour ne pas sortir le livre, croyant lui faire plaisir. « Sam a été atterré », m’avait-il raconté en riant. Bien sûr, on n’est pas écrivain ou éditeur pour empêcher que des livres soient publiés et cette biographie parut en français.       
Mon acceptation n’avait pas dû être convaincante car je ne fus jamais recontacté. Il y a quelques années, quand Benoît, familier de la biographie, voulut l’entreprendre, je trouvai ça une bonne idée. Mais ma sœur lui refusa l’accès aux archives des éditions comprenant les correspondances avec les divers auteurs. « Dans ces conditions, ça n’a pas de sens », me dit-il, et je fus d’accord.       
Mais moi ? Moi, je m’en fiche, des archives. Je suis une archive à moi tout seul.
 

Didier m’a raconté que Pierre Bourdieu lui a dit un jour, quand il s’est fâché avec mon père : « J’ai reçu ce matin une lettre de Jérôme Lindon. Mais cette lettre ne m’est pas destinée, elle est destinée à ses archives. » Et ces phrases m’ont paru convaincantes parce que j’ai expérimenté l’usage qu’il pouvait faire d’une lettre, reçue ou envoyée. Héritage de son propre père magistrat, il a toujours dû être persuadé qu’il n’y a pas loin d’archive à pièce à conviction.
 

(…) selon un processus courant, si l’erreur est bien là, ce n’est pas sur celui qui l’a commise mais sur celui au profit de qui elle l’a été que retombe la faute.
 

On pourrait voir une contradiction entre ce prétendu abandon du passé et ce goût pour l’archive. Mais non, puisque l’archive est un jalon pour le présent ou pour l’avenir. L’archive n’est en rien liée au passé, si ce n’est qu’elle le représente, en témoigne – son intérêt est de pouvoir être utilisée et donc détachée de cette temporalité. L’archive est vivante, le passé comme une arme toujours sous la main qu’il s’agit de rendre présente au moment opportun puisque c’est le plus souvent un fusil à un coup. Quand j’étais impatient de me fixer professionnellement car j’imaginais ne jamais y parvenir du fait d’une sorte d’inadaptation foncière, il me dit de ne pas me presser en utilisant la comparaison de l’ascenseur en train de monter et dont il est donc préférable, tant que ce mouvement se poursuit, de sortir le plus tard possible. Il rappelait aux intéressés qu’il avait tel ou tel document pour que ceux-ci en tirent les conséquences adéquates dans leurs rapports et que ces archives puissent rester archives, dans l’ascenseur, puisqu’il aurait eu honte de se considérer comme un maître chanteur ou de l’être en explicitant les choses, même si la simple menace est l’arme du maître chanteur.
 
 
Wallas, le nom du personnage des Gommes, le premier roman d’Alain Robbe-Grillet publié, devint le signataire des lettres qu’envoyaient les éditions aux auteurs de manuscrits refusés, puisqu’il est bon qu’il y ait quelqu’un contre qui exercer une rancœur et préférable pour les vrais responsables que cette personne n’existe pas. À l’inverse, Jean Paulhan évoque les auteurs publiés avec qui les choses ne sont pas toujours faciles non plus : « La tâche du critique est ingrate : quand il s’est trompé, il paraît avoir eu l’esprit faux et le goût mauvais. Quand il tombe juste, on admet assez vite que la gloire des auteurs qu’il a imposés venait de leur seul mérite ; l’auteur lui-même est de cet avis, il ne le cache pas. » Il en est de même pour l’éditeur, ce qu’était aussi Jean Paulhan. Les éditeurs trouvent normal qu’on leur sache gré des succès dans lesquels leur rôle serait prépondérant, et tout autant qu’on ne leur fasse pas grief des pannes, comme si, sauf cas extraordinaire, les livres étaient destinés à n’entrer qu’à leurs dépens dans un circuit commercial – en tout cas ceux de qualité, à ce que j’assimilais de ce que j’entendais enfant et adolescent et dont je ne me suis pas entièrement dépris.


Suis-je une archive de l’enfant que j’ai été ?


J’ai parfois le sentiment que j’aurais été incapable de rencontrer des amoureux sans cet intermédiaire de l’écriture. Et les relations nées de ces rencontres durent, comme si elles sont fondées sur une réalité, que mes livres donnent de moi une image exacte et c’est de ce point de vue une chance de ne pas en vendre trop au point de présenter un intérêt social attirant des lecteurs moins intéressés par les textes que par leur diffusion. J’ai toujours retenu ça, des ventes difficultueuses d’auteurs Minuit à certains moments : vendre trois cents exemplaires, d’un certain côté, c’est nul, mais, d’un autre, c’est une personne qui n’a a priori aucune raison d’acheter ce livre qui trouve bon de l’acheter, plus une autre, plus une autre, et ainsi de suite, trois cents fois. Être champion de la vente à l’exemplaire m’a toujours semblé un mobile de respect.


Quand j’étais adolescent, cette journaliste avait publié un livre sur la jalousie et ma mère, à qui je venais parler le soir quand elle était déjà au lit avant d’y aller moi-même, me dit que pourquoi être jaloux de quelqu’un avec qui un être qu’on aime couche, c’est de quelqu’un que l’être qu’on aime aimerait qu’on pourrait l’être. 


Mais c’est ça, être fils quand ça tourne bien, c’est être le valet de chambre du grand homme avec un amour tel qu’il fait que le grand homme reste grand homme même lesté de vérité.


Le snobisme familial ne passait ni par l’aristocratie ni par l’argent : c’était un élitisme culturel qu’on se créait soi-même. 


Il a repris une maison en faillite où il n’y avait guère d’écrivains qu’il admirait, lui que la guerre avait empêché de faire des études, qui ignorait d’autant plus si l’édition était une carrière pour lui que c’est par son aspect matériel, la fabrication, qu’il l’avait abordée. Et puis, miraculeusement, un écrivain est venu vers lui parce que miraculeusement personne d’autre n’en voulait et miraculeusement il a immédiatement identifié Samuel Beckett comme Samuel Beckett et a su se démener, on ne peut plus aidé par l’œuvre évidemment, pour que cette reconnaissance s’étende sur toute la planète.       
Et sont arrivés les autres, Alain-Robbe-Grillet, Claude Simon, Robert Pinget, Marguerite Duras, et puis la guerre d’Algérie et les Palestiniens, et puis Gilles Deleuze et Pierre Bourdieu, et puis les générations suivantes. Mais l’important était que le jeune homme qu’il était a su tous les identifier, ces auteurs, ces situations politiques, et faire ce qu’il fallait pour rester fidèle au destin qui lui tombait dessus, pour exprimer la plus grande loyauté envers les possibilités dont il n’aurait jamais rêvé qu’elles lui soient offertes puisque, de même qu’on ne remarque pas l’absence d’un inconnu, comment aurait-il pu imaginer un homme et un écrivain de la valeur de Samuel Beckett dans sa vie affective et professionnelle à lui et dans l’histoire littéraire, puisque c’est aussi parce qu’il était si inimaginable qu’il était si remarquable ?


La phrase de Proust qui ouvre une édition de Contre Sainte-Beuve : « Chaque jour j’accorde moins de prix à l’intelligence », prend son sens de ne pas être écrite par un imbécile patenté et ça me frappe de voir cette remarque faite dans une nouvelle édition des Essais de Proust parce que je me rends compte de quelque chose se référant autant à mon intelligence qu’à mon imbécillité et de mon rapport aux livres tel qu’il m’a été inculqué : quand je lis dans un livre quelque chose que j’ai déjà pensé, aussitôt je trouve que ça le dévalue, comme si quelque chose que j’avais déjà pensé n’avait pas sa place dans un lieu aussi sacré. Je dis ça à mon amie Nathalie, spécialiste de Proust, qui me répond que Proust a écrit quelque chose comme ça et, surtout, évoque Groucho Marx assurant qu’il ne restera pas une minute de plus dans un club où on accepte des gens tels que lui.


 

jeudi 6 avril 2023

[Doerr, Anthony] La Cité des nuages et des oiseaux

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : La Cité des nuages et des oiseaux
            (Cloud Cuckoo Land)

Auteur : Anthony DOERR

Traduction : Marina BORASO

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021
                  en français en
2022 (Grasset)

Pages : 704

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Le roman d’Anthony Doerr nous entraîne de la Constantinople du XVe siècle jusqu’à un futur lointain où l’humanité joue sa survie à bord d’un étrange vaisseau spatial en passant par l’Amérique des années 1950 à nos jours. Tous ses personnages ont vu leur destin bouleversé par La Cité des nuages et des oiseaux, un mystérieux texte de la Grèce antique qui célèbre le pouvoir de de l’écrit et de l’imaginaire. Et si seule la littérature pouvait nous sauver ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Récompensé en 2015 par le Prix Pulitzer pour Toute la lumière que nous ne pouvons voir, traduit en une quarantaine de langues et en cours d’adaptation pour Netflix, Anthony Doerr s’est imposé au cours des vingt dernières années comme l’un des plus grands écrivains américains contemporains.
Après Le Nom des coquillages (2003), À propos de Grace (2006) ou encore Le Mur de mémoire (2013), tous parus aux éditions Albin Michel, La Cité des nuages et des oiseaux confirme l’inventivité de son œuvre ambitieuse et inclassable.

 

 

Avis :

Mêlant mythes antiques et science-fiction dans une formidable traversée des temps dédiée « À tous les bibliothécaires passés, présents et à venir », Anthony Doerr rend un fervent et éblouissant hommage à la littérature et à tous ceux qui contribuent à son rayonnement par-delà les siècles.
 
Combien d’écrits, perdus au fil du temps, ont-ils disparu définitivement ou dorment encore, cachés en quelque recoin oublié, doucement rongés par l'âge, les champignons et les insectes, en attendant que, peut-être, leur découverte ne leur redonne un jour la parole ? « Un texte – un livre – est un lieu de repos pour les souvenirs de ceux qui ont vécu avant nous. Un moyen de préserver la mémoire après que l’âme a poursuivi son voyage. » « Mais les livres meurent, de la même manière que les humains. Ils succombent aux incendies ou aux inondations, à la morsure des vers ou aux caprices des tyrans. Si personne ne se soucie de les conserver, ils disparaissent de ce monde. Et quand un livre disparaît, la mémoire connaît une seconde mort. »

Un manuscrit très ancien et abîmé, relatant, à la manière des Oiseaux d’Aristophane, l’odyssée d’un berger vers une utopique cité céleste, royaume des créatures ailées, est retrouvé par hasard dans la Constantinople de 1453, assiégée par les Ottomans. Dans l’atmosphère apocalyptique qui précède la chute de la ville et la fin de l’Empire romain d’Orient, le petit codex est miraculeusement sauvé de la destruction en même temps qu’il favorise la fuite conjuguée de deux adolescents, Anna et Omeir, représentants de chaque camp. Après encore bien des turpitudes et des détériorations supplémentaires, il parvient entre les mains de Zéno le bien-nommé – Zénodote fut le premier bibliothécaire de la bibliothèque d’Alexandrie –, un Américain du XXe siècle dont un érudit anglais, rencontré dans les camps de prisonniers de la guerre de Corée, a sauvé la vie en lui communiquant sa passion pour les grands textes et mythes de l’Antiquité. Mais Zéno et la bibliothèque de sa petite ville se retrouvent au centre des visées terroristes d’un jeune écologiste déterminé à frapper fort pour tenter de freiner la destruction de la forêt. C’est dans une navette spatiale fuyant en 2146 la Terre dévastée en direction d’une autre planète, qu’une adolescente explorant virtuellement la vie grâce à la formidable bibliothèque stockée dans une incollable intelligence artificielle, devra elle aussi son salut à la découverte de l’utopie rédigée deux mille ans plus tôt…

Constatant avec mélancolie la fragilité de la littérature, dont une part s’évapore inexorablement au fil du temps, siphonnée par les guerres, la précarité et  les catastrophes naturelles en même temps que passent les générations humaines, Anthony Doerr s’émerveille en même temps de son universalité et de ses pouvoirs salvateurs. Dans un monde qui, à aucune époque, n’aura su s’affranchir de la violence, de la peur et du désespoir, il célèbre son enchantement possible grâce à la force de l’écriture et de l’imaginaire, à la capacité de la littérature de s’affranchir du temps et des frontières, de nous ouvrir les portes de l’utopie et de l’espoir. Et c’est avec un immense plaisir que, fasciné par la savante imbrication de chacun des récits qui forment ce roman-fleuve aux multiples atmosphères prégnantes, l’on se laisse emporter par sa narration aussi fluide, dense et vivante qu’érudite et pertinente.

« À chaque signe correspond un son, associer les sons revient à former des mots, et en associant les mots on finit par bâtir des univers. » On ne se lasse pas de celui que cet auteur, fort de son merveilleux talent de conteur et de son imagination sans pareille, nous donne à explorer. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Lorsque j’arrivai sur la place, les habitants étaient rassemblés sur des bancs. Devant eux, un corbeau, un choucas et une huppe de la taille d’un homme étaient en train de danser et alors je pris peur. Je constatai toutefois que leurs façons étaient paisibles, et vis parmi eux deux vieux compères qui décrivaient les merveilles de la cité qu’ils entendaient bâtir dans les nuages entre terre et ciel, loin des tracas des hommes et seulement accessible aux créatures ailées, une cité où nul ne souffrirait et où tous seraient doués de sagesse. Alors une vision surgit dans mon esprit : un palais aux tours dorées s’étageant au milieu des nuées, entouré de faucons, de chevaliers gambettes, de cailles, de gélinottes et de coucous, où des rivières de soupe jaillissaient du bec des fontaines, où les tortues circulaient chargées de gâteaux au miel, et où le vin coulait à flots de chaque côté des rues.


« Un reposoir, dit-il enfin. Tu connais ce mot ? Un lieu de repos. Un texte – un livre – est un lieu de repos pour les souvenirs de ceux qui ont vécu avant nous. Un moyen de préserver la mémoire après que l’âme a poursuivi son voyage. »          
Alors il ouvre grand les yeux, comme s’il contemplait le fond de ténèbres infinies.
« Mais les livres meurent, de la même manière que les humains. Ils succombent aux incendies ou aux inondations, à la morsure des vers ou aux caprices des tyrans. Si personne ne se soucie de les conserver, ils disparaissent de ce monde. Et quand un livre disparaît, la mémoire connaît une seconde mort. »


« Et dans notre histoire sur Noé et l’arche aux livres, sais-tu qui joue le rôle du Déluge ? »
Anna secoue la tête.
« Le temps. Jour après jour, année après année, il fait disparaître les vieux livres. Tu sais, ce manuscrit que tu nous as apporté ? C’est un texte d’Élien, un érudit qui a vécu sous l’Empire romain. Pour parvenir jusqu’à nous dans cette pièce, à ce moment précis, il a fallu qu’il traverse douze siècles. Un scribe a dû en faire une copie, puis un deuxième a reproduit cette copie des dizaines d’années plus tard, transformant le rouleau en codex, et ensuite, alors que les os du deuxième scribe reposaient depuis bien longtemps sous la terre, un troisième s’est chargé de le recopier encore. Et pendant tout ce temps, cet ouvrage était en danger. Un abbé irascible, un moine maladroit, une bougie renversée, une invasion barbare, des vers affamés – cela suffit à détruire le travail accompli au cours des siècles. 


Tu vois, petite, les choses qui paraissent les plus solides en ce monde – les montagnes, la fortune, les empires : leur stabilité n’est qu’illusoire. Nous les croyons destinées à durer, mais cela vient seulement de la brièveté de notre propre existence. 


Zénodote, lui dit-il.          
– Pardon ?          
– Le premier bibliothécaire de la bibliothèque d’Alexandrie. Il s’appelait Zénodote. Nommé par les rois de la dynastie ptolémaïque. 


Comme quoi l’Antiquité a été inventée pour nourrir les bibliothécaires et les professeurs.
 
 
Mon enfant, chacun de ces livres est un portail, une ouverture qui te donne accès à un autre lieu, à une autre époque. Tu as toute la vie devant toi, et ils ne te feront jamais défaut. 


« À une époque où la maladie, la guerre et la famine étaient un tourment quasi permanent, et où beaucoup connaissaient une fin précoce, engloutis par la terre ou la mer, ou simplement effacés, disparus pour toujours sans qu’on sache ce qu’il était advenu d’eux… » Son regard balaie les champs gelés à l’horizon et s’arrête sur les constructions basses du Camp no 5. « Imagine ce qu’on pouvait éprouver en entendant ces chants anciens sur le retour des héros. En se disant que c’était possible. »          
Plus bas, sur la couche de glace de la rivière Yalu, le vent remue d’amples tourbillons de neige. Rex se blottit sous sa veste.          
« Le principal, ce n’est pas le contenu du chant, mais le fait que le chant ait perduré. »


Ainsi font les dieux, dit-il, ils tissent les fils du désastre à l’étoffe de nos vies, afin d’inspirer un chant pour les générations à venir.


Toutes les graines, lui avait-il dit, sont voyageuses, mais il n’en existe pas de plus intrépide que celle du cocotier. Déposée sur une plage à portée de la marée qui l’entraînait dans l’eau, la graine du cocotier traversait facilement les océans, l’embryon de l’arbre à venir bien protégé par son enveloppe fibreuse, pourvu de réserves nutritives pour toute une année. Père avait tendu à Konstance la graine nimbée de buée, pour lui montrer à sa base les pores de germination : deux yeux et une bouche, selon lui, comme la figure d’un petit marin qui s’ouvre un chemin vers la vie en sifflotant.


Anna se rappelle alors ce que lui disait Licinius : raconter une histoire est une façon d’étirer le temps.
À l’époque où les bardes voyageaient de ville en ville pour réciter à qui voulait les entendre les chants anciens ancrés dans leur mémoire, ils différaient le dénouement du récit aussi longtemps que possible, improvisant un dernier vers, un ultime obstacle sur le chemin du héros : comme l’expliquait Licinius, capter une heure de plus l’attention du public, c’était l’espoir d’obtenir encore une coupe de vin, un morceau de pain, une nuit à l’abri des intempéries. Anna ignore qui était Antoine Diogène, mais elle l’imagine tailler sa plume, la tremper dans l’encre et tracer les mots sur le parchemin, dressant une nouvelle embûche sur la route d’Aethon et étirant le temps pour une autre raison : maintenir sa nièce un peu plus longtemps dans le monde des vivants.


Comment font les hommes pour se convaincre que d’autres doivent mourir afin qu’eux-mêmes puissent vivre ?


Rex lui a dit un jour que, parmi toutes les folies dont les hommes étaient capables, il n’existait peut-être rien de plus noble, rien qui nous rende aussi humbles que s’atteler à la traduction des langues mortes ; nous ne connaissons pas les sonorités du grec ancien parlé ; les équivalences entre les deux langues sont tout sauf évidentes ; dès le départ, nous sommes condamnés à l’échec. Et pourtant, cette démarche, cet effort pour amener sur nos rivages quelques phrases sauvées des ténèbres de l’Histoire, demeurait selon lui la plus belle des quêtes insensées.


Parfois, les choses que nous croyons perdues sont simplement cachées, attendant d’être redécouvertes. 


À dix-sept ans, il s’était convaincu que tous les humains qui l’entouraient étaient des parasites, prisonniers des diktats de la société de consommation. Mais en reconstituant la traduction de Zeno Ninis, il comprend que la vérité est infiniment plus complexe, qu’il y a de la beauté en chacun de nous, même si nous faisons partie du problème, et que faire partie du problème va de pair avec notre condition d’humains.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

vendredi 3 mars 2023

[Sepulveda, Luis] Le vieux qui lisait des romans d'amour

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le vieux qui lisait des romans
            d'amour

            (Un viejo que leía novelas de amor)
    

Auteur : Luis SEPULVEDA

Traduction : François MASPERO

Parution : 1992 en espagnol (Chili)
                   et en français (Métailié)

Pages : 132

 

 

 

 
 

Présentation de l'éditeur : 

Au bord de l’Amazone, un vieil homme ami des Shuars, qui lui ont appris à connaître la forêt, découvre la lecture et chasse un jaguar.

« Il ne lui faut pas vingt lignes pour qu’on tombe sous le charme de cette feinte candeur, de cette fausse légèreté, de cette innocence rusée. Ensuite, on file sans pouvoir s’arrêter jusqu’à une fin que notre plaisir juge trop rapide. » Pierre Lepape, Le Monde
« Un livre sauvage et beau, bâti comme un thriller américain. » Frédéric Taddei, Actuel

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Le jeune Antonio José Bolivar quitte ses montagnes péruviennes pour se faire colon en Amazonie, là où on lui offre une terre à déboiser. Mais le paradis promis jusque dans l’ironique toponyme de ce trou perdu dans l’immensité verte de la forêt – El Idilio – est en réalité un enfer. Après d’épuisants et douloureux déboires, il abandonne bientôt toute velléité de dompter la nature et choisit plutôt de s’y adapter en assimilant l’ancestrale expérience des Indiens Shuars.

Mi-conte, mi-récit d’aventures, le texte a tôt fait de fasciner son lecteur, au gré de dépaysantes péripéties qui nous font d’abord passer de l’assurance du gringo blanc, débarqué avec ses certitudes et ses ambitions, à son désenchantement bientôt désespéré au contact d’un environnement hostile et incontrôlable. Contrairement à ses semblables, Antonio José Bolivar accepte de plier et de changer, admiratif et curieux de la manière dont les Shuars réussissent, eux, à vivre heureux dans cet environnement dont ils ont appris à tirer le meilleur parti. Cette acclimatation s’accompagne d’un complet changement de regard. Désormais, c’est entre raillerie et désapprobation que l’on observe les nouveaux arrivants, passant du rire devant le ridicule de leurs comportements inadaptés, à la consternation face aux destructions engendrées à la longue par leur persévérance et leur nombre. Car, aussi insensée et risible soit-elle, et même si certains y laissent la vie, la cupidité finit par grignoter la forêt, détruisant aveuglément ce territoire volé à la vie sauvage et aux Shuars.

 

 

Avis :

Le jeune Antonio José Bolivar quitte ses montagnes péruviennes pour se faire colon en Amazonie, là où on lui offre une terre à déboiser. Mais le paradis promis jusque dans l’ironique toponyme de ce trou perdu dans l’immensité verte de la forêt – El Idilio – est en réalité un enfer. Après de dramatiques déboires, il abandonne bientôt toute velléité de dompter la nature et choisit plutôt de s’adapter à elle en assimilant l’ancestrale expérience des Indiens Shuars.

Mi-conte, mi-récit d’aventures, le texte fascine d’emblée son lecteur, au gré de dépaysantes péripéties qui nous font d’abord passer des rêves du gringo blanc à son désenchantement désespéré au contact d’un environnement hostile et incontrôlable. Contrairement à ses semblables, Antonio José Bolivar accepte de plier et de changer, admiratif et curieux de la manière dont les Shuars réussissent, eux, à vivre heureux dans cet environnement dont ils ont appris à tirer le meilleur parti. Cette acclimatation s’accompagne d’un complet changement de regard. Désormais, c’est entre raillerie et désapprobation que l’on observe les nouveaux arrivants, passant du rire devant le ridicule de leurs comportements inadaptés, à la consternation face aux destructions engendrées à la longue par leur persévérance et leur nombre. Car, aussi insensée et risible soit-elle, et même si certains y laissent la vie, la cupidité finit par grignoter la forêt, détruisant aveuglément ce territoire volé à la vie sauvage et aux Shuars.

Finalement, lui qui se sera efforcé sa vie durant « de mettre des limites à l’action des colons qui détruisaient la forêt pour édifier cette œuvre maîtresse de l’homme civilisé : le désert », ne pourra que mesurer tristement l’étendue des dégâts. Alors que la jungle amazonienne cède de plus en plus de terrain, menaçant les Shuars comme la fonte de la banquise les ours polaires, ne reste plus, au vieil homme qu’est devenu Antonio José Bolivar, que l’évasion vers le paradis artificiel des romans à l’eau de rose qu’il affectionne depuis qu’il a, sur le tard, appris à lire avec émerveillement.

L’humour du désespoir anime ce bref et émouvant roman, façonné par l’engagement écologique de l’écrivain, qui, ayant partagé un an le mode de vie des Indiens Shuars en Amazonie, a pu mesurer de près l’impact de la colonisation de leur territoire. Après avoir ri et tremblé, c’est le coeur serré que l’on referme cette ode magnifique à la nature et à la diversité des rapports aux mondes. Car, comment ne pas voir dans l’ultime combat perdu d’avance du valeureux jaguar de cette histoire, la lutte désespérée, et souvent réprimée dans la violence, des peuples d’Amazonie pour la reconnaissance de leurs droits ? Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

À voir couler le Nangaritza, on pouvait penser que le temps avait oublié ces confins de l’Amazonie, mais les oiseaux savaient que, venues de l’occident, des langues puissantes progressaient en fouillant le corps de la forêt.    
D’énormes machines ouvraient des routes et les Shuars durent se faire plus mobiles. Désormais, ils ne demeuraient plus trois ans de suite sur le même lieu avant de se déplacer pour permettre à la nature de se reformer. À chaque changement de saison, ils démontaient leurs cabanes et reprenaient les ossements de leurs morts pour s’éloigner des étrangers qui s’installaient sur les rives du Nangaritza.   
Les colons, attirés par de nouvelles promesses d’élevage et de déboisement, se faisaient plus nombreux. Ils apportaient aussi l’alcool dépourvu de tout rituel et, par là, la dégénérescence des plus faibles. Et, surtout, se développait la peste des chercheurs d’or, individus sans scrupules, venus de tous les horizons sans autre but que celui d’un enrichissement rapide.
 

Il savait lire. Ce fut la découverte la plus importante de sa vie. Il savait lire. Il possédait l’antidote contre le redoutable venin de la vieillesse.
 

Il passa toute la saison des pluies à ruminer sa triste condition de lecteur sans livre, se sentant pour la première fois de sa vie assiégé par la bête nommée solitude. Une bête rusée. Guettant le moindre moment d’inattention pour s’approprier sa voix et le condamner à d’interminables conférences sans auditoire.
 

En parcourant les textes de géométrie, il se demandait si cela valait vraiment la peine de savoir lire, et il ne conserva de ces livres qu’une seule longue phrase qu’il sortait dans les moments de mauvaise humeur : « Dans un triangle rectangle, l’hypoténuse est le côté opposé à l’angle droit. » Phrase qui, par la suite, devait produire un effet de stupeur chez les habitants d’El Idilio, qui la recevaient comme une charade absurde ou une franche obscénité.
 

Vous savez comment font les Shuars quand ils entrent sur le territoire des singes ? D’abord ils ôtent toutes leur parures, ils ne portent rien qui peut attirer leur curiosité, et ils noircissent leurs machettes avec de la suie de palme brûlée. Vous vous rendez compte : avec leurs appareils photo, leurs montres, leurs chaînes en argent, leurs boucles de ceinture, leurs couteaux, les gringos ont tout fait pour provoquer la curiosité des singes. Je connais la région et je connais leur comportement. Je peux vous dire que si vous oubliez un détail, si vous avez sur vous la moindre chose qui attire la curiosité d’un ouistiti et s’il descend de son arbre pour vous le prendre, vous avez intérêt à le laisser faire. Si vous résistez, le ouistiti se met à hurler et en quelques secondes des centaines, des milliers de petits démons poilus et furieux vous dégringolent du ciel.
 
 
Ils eurent bientôt laissé la dernière habitation d’El Idilio et pénétrèrent dans la forêt. Il y pleuvait moins, mais l’eau tombait en lourdes rigoles. La pluie était arrêtée par le toit végétal. Elle s’accumulait sur les feuilles et, quand les branches finissaient par céder sous son poids, l’eau se précipitait, chargée de toutes sortes de senteurs.


Un soir de chasse, il avait senti son corps tellement acide et puant à force de sueur qu’en arrivant au bord d’un arroyo il avait voulu piquer une tête. Par chance un Shuar l’avait vu à temps et lui avait lancé un cri d’avertissement.   
— Ne fais pas ça. C’est dangereux.   
— Les piranhas ?   
Non, lui avait expliqué le Shuar : les piranhas vivent en eau calme et profonde, jamais dans les courants rapides. Ce sont des poissons lents et ils ne deviennent vifs que sous l’effet de la faim ou de l’odeur du sang. De fait, il n’avait jamais eu de problème avec les piranhas. Les Shuars lui avaient appris qu’il suffisait de s’enduire le corps de sève d’hévéa pour les tenir à distance. La sève d’hévéa pique, brûle comme si elle allait arracher la peau, mais la démangeaison s’en va dès que l’on est au contact de l’eau fraîche, et les piranhas s’enfuient quand ils sentent l’odeur.   
— Pire que les piranhas, avait dit le Shuar, en désignant un point à la surface de l’arroyo. Il avait vu une tache sombre de plus d’un mètre de long qui glissait rapidement.   
— Qu’est-ce que c’est ?   
— Bagre guacayamo.   
Un silure-perroquet. Un poisson énorme. Par la suite, il avait péché des spécimens qui atteignaient deux mètres et dépassaient soixante-dix kilos, et il avait aussi appris que cet animal n’est pas méchant, mais mortellement affectueux. Quand il voit un être humain dans l’eau, il s’approche pour jouer avec lui et ses coups de queue sont capables de lui briser la colonne vertébrale.


Si ça peut vous être utile, Excellence, quand on bivouaque dans la forêt, il faut se mettre près d’un tronc brûlé ou pétrifié. Les chauves-souris qui y nichent sont le meilleur signal d’alarme. En s’envolant dans la direction opposée au bruit, ces bestioles nous auraient montré d’où il venait. Mais vous leur avez fait peur avec votre lampe et vos cris, alors elles se sont envolées en nous chiant dessus. Elles sont très sensibles, comme tous les rongeurs, et, au moindre signe de danger, elles lâchent tout ce qu’elles ont dans le ventre pour s’alléger. Allez, frottez-vous bien le crâne, si vous ne voulez pas être bouffé par les moustiques.


Un peu avant midi la pluie s’arrêta et cela l’alarma. Il fallait que la pluie continue, sinon l’évaporation commencerait et la forêt disparaîtrait dans un brouillard épais qui l’empêcherait de respirer et d’y voir à plus d’un pas.