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lundi 13 juillet 2026

Critique de "Après Dieu" de Richard Malka | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Après Dieu" de Richard Malka


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Après Dieu

Auteur : Richard Malka

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9791041424788  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Une nuit. Le Panthéon pour enceinte d’un dialogue entre Richard Malka, incroyant bien décidé à rire encore de Dieu, en guerre contre le « respect » nouvellement dû aux religions, et Voltaire, le plus irrévérencieux philosophe des Lumières, défenseur de Calas et du Chevalier de la Barre. Sont-ils d’accord sur tout ? Pas tout à fait. Disciple de Robert Badinter et Georges Kiejman, l’avocat évoque les attentats, les morts, son histoire familiale, sa répulsion envers le prosélytisme et les enfermements communautaires. Surtout, il pose à Voltaire la question qui l’a mené au Panthéon. Par quoi remplacer Dieu ?

 

Un mot sur l'auteur :

Richard Malka est avocat, défenseur de la liberté d’expression et du journal Charlie Hebdo depuis plus de trente ans. Il est auteur de romans et d’essais pour lesquels il a reçu le prix du Livre politique, le prix des Députés, le prix de la Laïcité. Il est également scénariste de romans graphiques.

 

Avis :

Sollicité par les éditions Stock pour leur collection « Ma nuit au musée », l’avocat de Charlie Hebdo a choisi… un cimetière. Plus précisément le Panthéon et sa crypte, où il installe son lit de camp près du tombeau de Voltaire. Sa nuit, il la passe en un tête‑à‑tête imaginaire avec le philosophe des Lumières, pourfendeur des fanatismes religieux, et s’interroge, dans une époque qui semble donner raison à Victor Hugo lorsqu’il écrivait que « ne pas croire est impossible », sur ce qui pourrait « remplacer Dieu » afin de préserver tolérance et liberté. 

Au nom de la raison et de la pensée libre, Voltaire fut celui qui libéra les esprits de ce qu’il considérait comme le « pire des tyrans » : la religion. L’auteur reprend le flambeau et dénonce à son tour une « secte insensée et despotique », une foi qui, oubliant « philosophie, éthique de vie et morale personnelle », prétend imposer à tous « un dieu vautour qui se repaît des chairs des hommes libres ». On imagine presque Voltaire se retourner dans son tombeau tandis que son visiteur d’une nuit déplore le retour des fanatismes. « Des meurtres de masse sont commis depuis des années en France au nom de la religion. »

Alors, Richard Malka de raconter ses origines juives au Maroc, sa première confrontation avec le fanatisme religieux à Jérusalem, son parcours d’avocat dans le sillage de ses mentors et amis Robert Badinter et Georges Kiejman, enfin ses engagements et ses trente ans de combat aux côtés de Charlie Hebdo. Comment, après avoir goûté à la liberté héritée des Lumières, en est‑on arrivé, au début des années 2000, à ce que tout bascule ? « Peut-être serons-nous la génération qui aura connu le plus de liberté dans l’histoire de l’humanité et n’aura pas su en transmettre le goût. »

L’être humain a besoin de transcendance, quitte à sacrifier sa liberté au profit de dogmes qui dérivent tôt ou tard vers l’intolérance. Comment préserver l’héritage des Lumières, la citoyenneté laïque et la pensée universaliste ? Un jour, peut-être, saura-t-on inventer une « autre transcendance », un substitut à la religion. En attendant, rappelle l’auteur, « la soumission est un pacte avec le diable. » 

« Il suffit qu’un peuple décide d’être libre pour le devenir et le rester. Il suffit de quelques esprits rebelles, comme celui de Voltaire, pour changer le monde. » Après Le droit d’emmerder Dieu et Traité sur l’intolérance, ce nouveau texte, d’une fluidité et d’une finesse remarquables, où chaque page ou presque offre son lot de punchlines mémorables, confirme que son auteur est fait de cette étoffe‑là. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Le Panthéon devait être la première église de ce nouveau monde débarrassé de la tyrannie des prêtres. Telle était la promesse.
J’aime ce bâtiment-idée autant que j’admire Voltaire. Ils sont étroitement liés. Nul philosophe n’a eu autant d’influence sur son siècle et n’a porté de coups aussi rudes à la religion. D’Aguesseau disait de Voltaire que « par le tour de son esprit, cet homme peut perdre un État ». Il a fait davantage. Il a perdu le christianisme. C’était son objectif. Un jour, las d’entendre que douze hommes avaient suffi pour établir le christianisme, il déclara avoir envie de prouver qu’il n’en faudrait qu’un seul pour le détruire.
Par son combat contre le fanatisme, Voltaire a inspiré aux révolutionnaires la religion de l’humanité, ce qui les a conduits à instaurer un Panthéon des grands hommes dans lequel, logiquement, il prit place.
Mais la promesse n’a pas été tenue.


Et pour toi, le pire des tyrans, c’était la religion. Tu disais que les tyrans avaient corrompu le monde et qu’ensuite « on inventa les prêtres pour les opposer aux tyrans et les prêtres furent pires ». Alors, il fallait écraser la religion qui avait « infecté le monde » car ce serait « le plus grand service que l’on puisse rendre au genre humain ». Pour toi, les catholiques pratiquants étaient de « misérables esclaves d’une secte insensée et despotique ». Dans ton enthousiasme anticlérical, tu déclarais même qu’il fallait « mourir dignement sur un tas de bigots immolés ». Tu dénonçais « les tigres et les sauvages » persécutant le peuple au nom de Dieu autant que tu ironisais sur la fable de la divinité de Jésus et les « contes de sorcier » de l’Ancien Testament. Tu as espéré et voulu que l’Encyclopédie de tes amis Diderot et d’Alembert soit une machine de guerre contre le fanatisme, et tu as été l’avocat de la raison. « Faire l’homme, disais-tu, c’est exercer la raison. C’est la meilleure part de lui-même. Un animal doté de raison a un combat à mener contre les rêveries, les illusions, la coutume. »


« Si Dieu voulait un culte, il l’aurait obtenu aisément de tous les hommes ; il a voulu que tous les hommes eussent un nez et ils en ont. »
Tu avais le sens de la formule. Ta phrase m’évoque un des plus beaux versets du Coran : « Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants ? »


Par ta plume, tu as fait plier les juges, les parlements et la royauté elle-même. Tu as obtenu la révision de procès et le renvoi de magistrats. Tu as accompli l’impensable.Faire reculer l’Église et, en effet, nous préparer à être libres, nous, les « animaux à deux pieds sans plumes » dont tu te demandais jusqu’à quand nous ferions « Dieu à notre image ». Dans ta « Prière à Dieu », tu t’adresses à lui en ces mots : « Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr et des mains pour nous égorger. » Cette supplique est ta plus terrible condamnation des religions.


Tu fais partie de ceux auxquels nous devons la laïcité. Tu as été un précurseur du combat pour la liberté des hommes face à Dieu, l’instigateur de la citoyenneté laïque et d’une pensée universaliste.
Mais regarde où nous en sommes, toi qui pensais que le fanatisme connaissait ses dernières heures et que disparaîtraient les « fous furieux » lisant la Bible au premier degré. (…)
Partout la servitude aux dieux empoisonneurs revient dans nos vies, parfois sous la forme la plus barbare, moyenâgeuse. Le xxie siècle est religieux.
 
 
On ne va quand même pas laisser les obscurantistes régenter le monde et nos vies après avoir à peine pu goûter à la liberté ? Je ne parle pas des croyants qui ont transformé leur foi en philosophie, en éthique de vie, en morale personnelle, se détournant des dogmes, des rites et des liturgies. Les obscurantistes sont ceux pour lesquels les lois des dieux l’emportent sur celles des hommes, la croyance sur la raison, les ordres découlant de contes pour enfants sur le libre arbitre. Ils révèrent un dieu vautour qui se repaît des chairs des hommes libres et veulent l’imposer à tous.


Si nous ne parvenons pas à faire un pas supplémentaire sur le chemin de l’évolution, ça va mal se passer. Croire en l’existence d’une force supérieure, c’est une chose, vouer sa vie à un Dieu maniaque et tatillon qui n’aurait rien d’autre à faire que nous emmerder sur nos vêtements, nos repas et la manière dont on le dessine, c’en est une autre. 


Ni le culte de la raison, ni celui de l’Être suprême, ni le sacré républicain, ni une quelconque philosophie n’ont durablement remplacé les religions que tu as combattues et le fanatisme dégoûtant est revenu, aussi monstrueux que tu l’as connu. Peut-être pire encore. De mon temps, on décapite des enseignants.
Alors dis-moi, François-Marie… Quelle transcendance faut-il inventer pour remplacer ces impostures ? Quel « plus grand que soi » faut-il imaginer pour satisfaire notre indéracinable besoin de croire ? Quel combat faut-il mener pour vaincre ces maladies honteuses de l’humanité et cesser de préférer l’esclavage à la liberté ?


Vous ne pouvez pas demander au paysan du Sahel qui se brise le dos sur sa terre aride, à l’ouvrier du Bangladesh qui peine à nourrir ses enfants en travaillant quinze heures par jour, à la femme de ménage haïtienne qui s’échine au milieu du chaos, de renoncer à une vie meilleure dans l’au-delà. Ils ont besoin de croire à un plus grand que soi, sinon c’est trop dur. Renoncer à une puissance consolante et prometteuse reviendrait, pour eux, à se priver de tout espoir. C’est impossible. Et quand la croyance en un absolu rencontre la sève bouillonnante et idéaliste de la jeunesse, alors le fanatisme guette.


Le désir de Dieu est viscéral. Pour beaucoup, la vie sans liberté est possible mais la vie sans Dieu ne l’est pas. Quelles libertés, d’ailleurs, pour l’ouvrier du Bangladesh ou le paysan du Sahel ?


Après des siècles de massacres, d’inquisitions, de guerres de religion, de combats pour ne plus vivre à genoux, après des millénaires de pensée philosophique et de maturation politique, un pays s’est arraché à l’attraction des religions. Ce pays est à l’origine d’une idée qui veut dire liberté, humanisme, possibilité de vivre ensemble, par-delà les enfermements communautaires et les différences. La laïcité est le produit le plus abouti des Lumières. Un don, un espoir, une promesse d’avenir pour le monde, une idée-identité pour le pays dans lequel mes parents ont été accueillis.
Et nous n’en voulons plus.
 
 
Mais si l’État ne contrôle pas les religions, ce sont les religions qui le contrôlent. Si le prosélytisme n’est pas encadré, c’est un cancer qui métastase en violence, en aliénation des esprits, en soumission des corps. Il est donc simplement réclamé aux croyants de tous les cultes de ne pas interférer avec les lois des hommes, celles de la République. C’est tout, c’est simple, ce n’est pas raciste et c’est même vital. Quand on me vante une religion quelle qu’elle soit plutôt que de la garder pour soi, on ne veut pas mon bien, on veut m’inféoder, me manipuler, bref, on se fout de moi. Pour endormir, on invente une fausse proximité tribale, on s’appelle mon frère ou ma sœur ou mon père alors qu’on ne se connaît pas. Ce sont des mots d’emprise, d’appropriation clanique et d’exclusion de ceux qui ne font pas partie de la communauté. Les ni frères ni sœurs.


Penser contre chacune de ses identités – en général non choisie – est un impératif pour ne se laisser écraser par aucune.


Comment peut-on militer pour le droit à la dissimulation des femmes en imaginant œuvrer pour leur bien-être ?
Ce n’est évidemment pas Dieu qui réclame de voiler les femmes, ce sont les hommes et eux seuls. Il faut être malhonnête pour ne pas l’admettre. Mais au fond, cela ne fait de doute pour personne. Cette prescription ne figure, au demeurant, nulle part explicitement dans le Coran. Je veux bien qu’on soutienne le droit à cacher le visage des femmes quand on s’assume masculiniste mais pas en se prétendant militant de l’égalité. Même Tartuffe n’oserait pas.


L’ennemi de nos libertés est aussi redoutable que masqué. Il se fait appeler Respect. Une fois pour toutes, le respect des religions mène dans une sombre caverne gardée par des fanatiques qui se diront victimes en vous torturant. Je respecte absolument tous les croyants mais pas les délires des dix mille religions recensées sur la surface de la Terre.
En enseignant à nos enfants le respect des religions, nous les avons préparés à l’esclavage. C’est un fascinant suicide de la liberté, dicté par une vision de la tolérance dont profitent l’intolérance religieuse et son cortège de préjugés. Un suicide assisté par des philosophes, des sociologues, des politiques, des journalistes.


La religion opprime, on la combat, elle recule, elle laisse un vide, c’est la panique, elle revient, on n’en sort pas. C’est un cercle vicieux qui ne sera brisé qu’en trouvant un substitut à la consolante transcendance du divin.


Quant à ton ami Condorcet, que l’on a eu la gentillesse d’installer près de toi dans le caveau numéro 7, il considérait, dans la biographie qu’il t’a consacrée, qu’« en attaquant les oppresseurs avant d’avoir éclairé les citoyens, on risquera de perdre la liberté et d’étouffer la raison ». Anéantir un oppresseur sans que le peuple soit plus éclairé, c’est prendre le risque d’une tyrannie pire que la précédente.


Quoi qu’il en soit, ta thèse est proche de celle de Schopenhauer, un philosophe allemand né dix ans après ta mort. Lui ne jugeait pas la religion mais faisait le constat qu’elle était une nécessité pour ce qu’il appelait « l’humanité en gros », c’est-à-dire les neuf dixièmes de la population de son époque, condamnés à un pénible labeur et n’ayant pas les moyens de trouver par elle-même un sens à l’existence. La religion serait donc l’unique moyen de transmettre une transcendance, clé en main, à la majorité d’entre nous, la philosophie ne pouvant bénéficier qu’à une minorité d’initiés. 


Selon lui, seul le message religieux est de nature à unir l’humanité. Le théisme serait donc crucial pour l’ordre social et moral. Il regrettait néanmoins que la condition de survie de toute religion soit de « fausser de part en part l’ensemble du savoir humain ». Lucide, il décrivait des princes qui « se servent de Dieu comme d’un croque-mitaine à l’aide duquel ils envoient coucher les grands enfants, quand tout autre moyen a échoué ; c’est la raison pour laquelle ils tiennent tant à Dieu ». 


Les motivations sont plurielles et souvent respectables mais le symbole ne change pas. Qu’il s’agisse du hijab porté par des étudiantes prosélytes, d’un voile de protection, de dévotion, de recherche identitaire, ou du foulard de ma grand-mère, le voile reflète le pire d’une société patriarcale, un différentialisme à raison du genre conduisant à invisibiliser la féminité. Pour les Iraniennes, les Afghanes et bien d’autres, il symbolise la mort sociale, voire la mort tout court. Ne serait-ce que par solidarité pour ces femmes, cela devrait conduire à une réflexion de celles qui le portent ou le défendent. Par quel étrange miracle un symbole de tyrannie à l’égard des femmes en Iran est-il devenu un étendard de la liberté religieuse en France ?


Alors je te répondrais ce que j’ai dit et écrit bien souvent : on ne doit empêcher personne de porter le voile dans l’espace public. On ne saurait défendre la liberté en ayant recours à de telles interdictions et, pour reprendre les mots d’Aristide Briand qui débattait de l’interdiction éventuelle du port de la soutane, « l’ingéniosité combinée des prêtres et des tailleurs aura tôt fait de créer un vêtement nouveau qui ne serait plus une soutane ». C’est transposable au voile. Il n’est pas interdit et prétendre le contraire relève de la propagande. Le principe c’est la liberté, mais il y a des limites, comme pour toute liberté. Plus précisément il y a trois types de restrictions : dans la fonction publique, ce qui va de soi dans un pays laïc où les représentants de l’État doivent montrer une neutralité religieuse ; dans le monde du travail ou le sport, mais uniquement s’il y a un motif légitime ; et dans l’enseignement public primaire et secondaire.


La liberté de conscience n’est pas un individualisme forcené consistant à pouvoir imposer partout les caprices de sa volonté ou de sa foi.


L’absurdité des comportements me terrifie. Une communauté qui se montre hermétique à la raison est capable de tout. Au fond, peu importent les vêtements, seul compte le message. Une redingote noire, une burqa, un hijab ou un vêtement masculin salafiste censé ressembler à celui du Prophète il y a mille quatre cents ans dans le désert d’Arabie, cela nous dit, à divers degrés : je suis moins accessible à la discussion avec les hommes qu’aux lois de Dieu telles qu’elles m’ont été rapportées par ses porte-parole autoproclamés.
es hommes et les femmes qui font ce choix librement s’engagent sur la voie de la dépossession de soi, ils ont tourné le dos au libre arbitre et à la croyance critique, ils ont opté pour leur exclusion d’un monde où l’on discute en égalité et parfois où l’on se laisse convaincre de changer d’opinion. On ne peut pas avoir tort quand c’est Dieu qui le dit.
Ce choix de l’enfermement ne peut produire qu’une montagne de préjugés et de rejets à l’égard des incroyants ou des malcroyants. Ceux qui le font tenteront, par tous moyens, de convaincre leurs « sœurs » ou leurs « frères » d’y adhérer et d’abdiquer leurs libertés sous prétexte de devenir dignes de Dieu. Leur prosélytisme est inévitable, le spectacle de la liberté d’autrui étant insupportable à ceux et celles qui y ont renoncé. Quant à leurs enfants, ils n’auront aucune chance d’échapper à leurs superstitions, comme les gosses de Jérusalem.
 
 
Il faut rappeler ce que disait, le 4 février 2010, le guide bien connu d’un parti de gauche radical, autrefois laïc, sur le port du voile : « On a le sentiment que les gens vont au-devant de la stigmatisation : ils se stigmatisent eux-mêmes – car qu’est-ce que porter le voile, si ce n’est s’infliger un stigmate – et se plaignent ensuite de la stigmatisation dont ils se sentent victimes. » Concluant plus loin : « Ce n’est pas acceptable. »
Il avait bien raison mais il semble avoir changé d’avis.


Tu haïssais les donneurs de leçons. Des hypocrites et des frustrés. Pour toi, la vertu était le ressort principal de la tyrannie.
Tu avais mille fois raison. La vertu c’est comme la religion. Vécue avec humilité, c’est une richesse ; affichée, c’est une escroquerie.


À chacun de faire son choix entre la difficulté de vivre sans commandements célestes mais libre, ou avec des certitudes réconfortantes mais déjà mort vivant, brandissant des livres de lois incompréhensibles y compris d’eux-mêmes, dans l’obsession d’arracher la vie à d’autres. Renoncer à la vie par anticipation est un curieux remède à la peur de la mort.


Le christianisme t’a pourri la vie et son évanescence te gâche ton repos. Si tu avais vécu deux siècles de plus, tu aurais constaté le vide laissé ; vide que les valeurs républicaines n’ont pas su combler ou, plutôt, n’ont comblé que le temps où la République fut, elle aussi, une religion. Alors tu aurais assisté à l’effondrement spirituel d’une société privée de récit unificateur. Tu aurais vu la religion être remplacée soit par un consumérisme compulsif et un individualisme effréné, soit par une quête désespérée de sens. « Les anciens dieux vieillissent ou meurent, et d’autres ne sont pas nés », s’inquiétait Durkheim… C’est la thèse du désenchantement du monde de Max Weber. Dieu est devenu si lointain, qu’il a enfin laissé place à la liberté humaine, à la raison, à l’émancipation. Mais cela a un prix : l’éloignement de Dieu se paye en difficulté de vivre.


De nombreuses études, certaines de très grande ampleur, ont été réalisées par des armées de chercheurs.
Les résultats sont parfois contradictoires, difficiles à analyser ou peu probants au regard de la complexité du sujet et des multiples biais méthodologiques. Mais les statistiques les plus fiables, pour la plupart nord-américaines, convergent vers le même constat : les enfants élevés dans un foyer chrétien ou musulman (les autres religions n’étant pas assez représentées dans le panel) se montrent moins altruistes que ceux élevés dans un foyer non religieux. Plus la famille est religieuse, moins l’enfant est altruiste. En outre, plus l’enfant élevé dans une famille religieuse grandit, plus il se montre enclin au jugement d’autrui et au désir de punir. Ces résultats se retrouvent, quels que soient les pays et le statut socio-économique du panel.
D’éminents psychologues expliquent ces résultats en avançant l’hypothèse que les croyants sont poussés à « bien » agir par peur de la sanction divine ou pour recevoir une récompense dans l’au-delà. En revanche, les enfants élevés dans un écosystème laïc seraient encouragés à adopter des règles de vie morales tout simplement car c’est la bonne et juste manière de se comporter et non parce qu’il existerait un système de vidéosurveillance divine.


Un système libertaire répugne, par essence, à imposer un système de valeurs, y compris le respect des libertés, laissant ainsi prospérer les ennemis de la liberté, qui se présentent toujours masqués, jusqu’à leur triomphe. Un tiers des 15-17 ans interrogés en 2020 par un institut de sondage refusaient de condamner les attentats de 2015. Un tiers. C’est un début de triomphe.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Traité sur l'intolérance
 

 


 

samedi 27 juin 2026

Critique : "Traité sur l'intolérance" de Richard Malka | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Traité sur l'intolérance" de Richard Malka



Coup de coeur 💓

 

Titre : Traité sur l'intolérance

Auteur : Richard MALKA

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 96

Accès au livre : ISBN 9782246830856  
                           en librairie

 

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

Après  Le droit d’emmerder Dieu, éloge du droit au blasphème,  Richard Malka revient sur l’origine profonde d’une guerre millénaire au sein de l’Islam  : la controverse brûlante sur la nature du Coran.
Plus qu’une plaidoirie, ces pages mûries pendant des années  questionnent ce  qu’il est advenu de l’Islam entre le VIIe et le XIe siècle, déchiré entre raison et soumission.
Les radicaux ont gagné,  effectuant un tri dans le Coran et les paroles du Prophète, oppressant leurs ennemis – au premier rang desquels les musulmans modérés, les musiciens, artistes, philosophes, libres penseurs, les femmes et minorités sexuelles.
Plonger avec passion dans cette cassure au sein d’une religion n’est pas être « islamophobe », c’est  regarder l’histoire en face.
Traité sur l’intolérance  est  une méditation puissante, un appel aux islamologues du savoir et de la nuance – pour qu’enfin  chacun sache, comprenne, échange, s’exprime.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Richard Malka, avocat, romancier, scénariste de romans graphiques, est l’auteur chez Grasset de Tyrannie (2018), d’Eloge de l’irrévérence avec Georges Kiejman (2019), du Voleur d'amour (2021) et du Droit d'emmerder Dieu (2021).

 

 

Avis :

Après Le droit d’emmerder Dieu, qui, en 2021, retranscrivait sa plaidoirie lors du procès des attentats de 2015, Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, publie cette fois son intervention lors du procès en appel, à l’automne 2022.

Partant du préambule qu’ « On ne triomphe d’une peur qu’en en combattant la source, en l’occurrence la vision des frères Kouachi », et que, selon Voltaire dont la salle du procès porte le nom, « Il est honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n’en aient pas », l’avocat démonte la thèse du blasphème, avancée par les accusés pour justifier de leur vengeance terroriste, en remontant aux origines de l’Islam et à l’émergence de deux courants théologiques : le mutazilisme, prônant l’exercice de la raison dans la croyance, et, s’y opposant de tout son rigorisme radical au prétexte d’un Coran « incréé », c’est-à-dire d’origine divine et ne pouvant tolérer ni interprétation ni critique, le hanbalisme, dont le wahhabisme saoudien et le salafisme sont aujourd’hui des émanations extrêmes.

De cette fracture historique sont ainsi nés « un islam des lumières et un islam des ténèbres. » Aussi vindicatif que dogmatique, c’est le second qui a fini par s’imposer toujours davantage. Choisissant, pour mieux dominer le monde - « C’est une recette aussi vieille que l’humanité que de mobiliser la colère de son peuple contre un ennemi extérieur pour pouvoir le maintenir en servitude. » -, d’appliquer à la lettre les versets les plus violents du Coran sans tenir compte de l’évolution du contexte au fil des siècles, il aboutit à un système où règnent, sans limite aucune, intolérance et violence, au détriment de toute liberté de conscience, de pensée et d’expression.

Alors, parce que « Plus on sacralise les croyances, moins on respecte les hommes et, pas à pas, on chemine vers l’obscurité », parce que « Les portes du savoir ne doivent jamais se fermer, ni en religion, ni à l’université », et parce que se taire est accepter que la peur triomphe, Richard Malka poursuit courageusement son appel à la prise de responsabilité. Il ne peut y avoir de tolérance pour l’intolérance : il en va de la survie de la raison et de l’intelligence face au dogmatisme et à l’obscurantisme, de la primauté de la paix sur la violence, de la préservation des valeurs démocratiques de notre société.

« Ne pas oser le dénoncer, ce n’est pas être tolérant, c’est abandonner les hommes à leur malheur. » Lire et diffuser ce Traité sur l’intolérance, c’est refuser de se résigner. Coup  de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Voltaire… Le pourfendeur des religions, l’esprit libre, révolutionnaire, celui dont on a brûlé le dictionnaire philosophique dans le bûcher du chevalier de La Barre, l’auteur du Traité sur la tolérance et de la pièce de théâtre Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète que l’on n’ose plus jouer nulle part au monde ou presque. Celui qui n’hésitait pas à affirmer, en un temps ou cela entraînait la mort, l’enfermement ou l’exil, plus certainement qu’aujourd’hui, que le christianisme était la religion « la plus ridicule, la plus absurde et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde », ou encore « la superstition la plus infâme qui ait jamais abruti les hommes et désolé la terre ».
Ainsi osait-on parler des religions au XVIIIe siècle. Il est de ceux auxquels nous devons de vivre libres. Mais nous ne le savons plus, nous l’avons oublié.


La réalité, c’est que jusqu’à ce jour, malgré toutes mes interventions, je n’ai fait que plaider des conséquences de la terreur, et en effleurer la cause, parce que la cause fait peur et qu’elle est si délicate à évoquer.
Voilà pourquoi plaider. Pour nommer la cause, clairement, sans circonvolutions, comme celui dont cette salle porte le nom l’aurait sûrement fait. Je n’ai pas son génie mais au moins, il faut essayer d’en être digne.
Et pourquoi nommer la cause ? Parce que la pensée provient du langage. Si on ne nomme pas, alors on ne peut pas raisonner. Si l’on ne pose pas le diagnostic d’une maladie, on n’a aucune chance d’y trouver un remède. Et les massacres se poursuivront, inexorablement.


On ne triomphe d’une peur qu’en en combattant la source, en l’occurrence la vision de l’islam des frères Kouachi. La peur, chez l’humain, ne peut produire que deux réactions : la violence ou la soumission. C’est une détestable alternative et si nous ne parlons pas, nous aurons l’une ou l’autre, voire les deux.  
Il faut combattre cette vision car il en va de l’intérêt de tous et parce que, pour citer une dernière fois Voltaire, « il est honteux que les fanatiques aient du zèle et que les sages n’en aient pas ».


L’islam des Kouachi, mon accusé, n’a rien de marginal ; il veut, depuis mille ans, tout écraser, éliminer, supprimer, à commencer par les autres courants de l’islam avec, parfois, la complicité de certains de nos intellectuels, écrivains ou politiques.
J’avais évoqué, il y a deux ans, leurs réactions au moment de la publication des caricatures par Charlie Hebdo. Je n’aurai pas la cruauté de rappeler les propos de certains sur Salman Rushdie au moment de la publication des Versets sataniques.
Salman Rushdie qui, dénonçant en 2017 « l’aveuglement stupide des gens de gauche qui font tout pour dissocier le fondamentalisme de l’islam », s’alarmait de « l’évolution radicale de l’islam, dévoré par ce fanatisme qu’est le wahhabisme » et nous exhortait « à voir la réalité des origines du jihadisme qui n’est pas extérieur à l’islam ».
Adonis a consacré un livre entier à cette question, relevant que, sur 3 000 versets du Coran, 518 portent sur des châtiments ; les supplices divers et variés font l’objet de plus de 370 versets dont les versets 70 et 72 de la sourate 40 qui promettent à ceux qui désobéissent d’être « traînés avec des chaînes dans l’eau bouillante et précipités dans le feu ». C’est un exemple parmi d’autres. Mais comment faire si l’on se refuse la faculté d’interpréter le texte ? On fait bouillir de l’eau ?
Tant d’intellectuels arabes se battent pour qu’une autre vision triomphe. Mais ils sont traités de tous les noms puis on leur accole le qualificatif de « sulfureux » et ensuite on ne veut plus les entendre ; leurs voix disparaissent.
 
 
De cette question du blasphème, c’est-à-dire de la possibilité de la critique – ce qui heurte frontalement la thèse du Coran incréé –, dépend la vision de l’islam qui l’emportera. C’est la clé du futur.
Nous sommes, dans cette salle d’audience, malgré nous, des acteurs de ce débat millénaire.
Cette salle Voltaire se retrouve à l’épicentre de cette controverse théologique millénaire parce que la France est le porte-étendard mondial, en raison de son histoire, du droit à la critique des religions et parce que le journal Charlie Hebdo était et reste le gardien de cet étendard.
Alors, ne serait-ce que pour convaincre quelques personnes, on ne peut pas renoncer à parler, à analyser, à nommer, à critiquer, à caricaturer la monstruosité de la vision des Kouachi. Sinon, c’est foutu. Voilà pourquoi plaider.


Plus on sacralise les croyances, moins on respecte les hommes et, pas à pas, on chemine vers l’obscurité.


(…) c’est ce qu’on a fait pour Charlie Hebdo, pour Salman Rushdie, pour Taslima Nasreen et même pour Samuel Paty. Une partie de notre élite s’acharne à rendre ces victimes de la terreur responsables de ce qui leur est arrivé.


Si on ne tient pas compte du contexte, on ne peut pas comprendre une littérature, aussi sacrée soit-elle », nous a précisé Delphine Horvilleur et elle a raison d’ajouter que « toute lecture est déjà une interprétation, qu’on le veuille ou non ».


Une expérience a été menée par des ethnologues qui sont allés voir des bardes en Serbie, tous les cinq ans, en leur demandant de leur raconter une même épopée de leur clan. Les bardes ne comprenaient pas pourquoi on leur demandait de se répéter, ne se rendant même pas compte qu’à chaque fois, leur récit était différent du précédent. Il s’agissait des mêmes narrateurs à seulement cinq ans d’intervalle. Vous pouvez imaginer la fiabilité d’un récit répété sur trois siècles par une chaîne de multiples générations.


Les portes du savoir ne doivent jamais se fermer, ni en religion, ni à l’université.


Le salafisme, dont on nous dit que les prédicateurs doivent être protégés même quand ils sont antisémites et homophobes, le wahhabisme et ses milliards déversés, les Frères musulmans, le Tabligh, ont confisqué une religion pour en imposer une vision politique et pour y parvenir, ils émettent des fatwas contre de prétendus blasphémateurs.
Ce n’est pas moi qui l’affirme mais Hamadi Redissi, érudit islamologue tunisien, professeur de sciences politiques à l’université de Tunis et probablement le plus grand expert des textes coraniques sur le blasphème, qui déplore que « l’islam sectaire wahhabite soit devenu l’islam, ce qui est d’abord une tragédie pour les musulmans ».  
Le questionnement de l’islam, ce n’est pas de l’islamophobie, c’est une condition de sa survie et de la nôtre.  
C’est le seul moyen pour que l’islam de la spiritualité et de la liberté, l’islam du courageux policier Ahmed Merabet, triomphe de celui des Kouachi qui instrumentalise, terrifie et fanatise. 


Ce ne sont pas des textes de paix et d’amour. Il faut n’en avoir jamais lu une ligne pour le prétendre. Ni la Torah, ni le Coran.
S’agissant de l’homosexualité, la punition en est la mort dans le Lévitique et dans le livre de Josué, successeur de Moïse, on exhorte les juifs à massacrer des villes entières. Quant au blasphème, il est puni par la lapidation de manière bien plus explicite dans la Torah que dans le Coran. Mais cela, je peux le dire sans difficulté car je parle du judaïsme ou du christianisme, je ne risque rien. En revanche, dire cela de l’islam, c’est risquer sa liberté voire sa vie et ça, c’est un immense problème.
Heureusement, ces textes ont été interprétés mille fois, en particulier dans le Talmud qui est une réécriture de la Torah.
L’interprétation, la critique et même l’humour grinçant de Charlie Hebdo, sont une nécessité vitale pour les religions elles-mêmes et surtout pour les hommes.


Pour éviter d’autres Kouachi, d’autres Coulibaly, d’autres femmes incendiées, nous avons besoin de connaissances, d’études, de thèses, de débats et il n’y en a quasiment plus en France, à l’université, aujourd’hui. On ne le permet plus, sous différents prétextes, s’en désole l’islamologue Bernard Rougier. La peur et le silence ont triomphé.
À Charlie Hebdo, on ne s’y résigne pas. La religion est un sujet trop sérieux pour en laisser l’étude aux seuls religieux.


On en est arrivé là parce que l’arme du blasphème, nous explique Gilles Kepel, a fait l’objet d’une surenchère de radicalité entre Daech et Al-Qaïda, entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, entre le sunnisme et le chiisme, qui, je le cite, « se disputent la mobilisation de leurs coreligionnaires dans un jihad universel contre l’Occident judéo-chrétien ».
C’est une recette aussi vieille que l’humanité que de mobiliser la colère de son peuple contre un ennemi extérieur pour pouvoir le maintenir en servitude.


Ce n’est ni anecdotique, ni marginal, mon accusé  (La Religion] sévit et sévira encore tant que l’islam du Coran incréé, du refus des interprétations, des tracts et des réseaux sociaux, de la toute-puissance d’un Dieu qui écrase les hommes, se fera davantage entendre que l’islam du savoir et du doute.


Il faut écouter Omar Youssef Souleimane, l’écrivain, qui évoque « des quartiers entiers récupérés par l’islamisme », nous relatant qu’arrivé en France, il a constaté une islamisation « que même en Syrie on ne trouvait pas sauf dans quelques villages fanatisés », en particulier avec le voilement de fillettes de 9 ans.
Ces pratiques n’existaient pas dans les générations précédentes. Aujourd’hui, elles explosent et, peu à peu, l’idée que le vrai islam serait celui des salafistes ou des Frères musulmans s’impose. Ne pas oser le dénoncer, ce n’est pas être tolérant, c’est abandonner les hommes à leur malheur.


Une culture ne peut rayonner sans liberté d’expression, c’est impossible.


Dans 22 pays dont l’islam est la religion d’État, l’athéisme est considéré comme un crime et il est puni de mort dans 12 d’entre eux. Dans ces pays, les musulmans sont donc privés du droit de décider de ne plus l’être. On leur retire leur liberté de conscience. Je n’ai jamais entendu personne au monde parler d’athéophobie ni lu un article sur ce sujet.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

jeudi 25 juin 2026

Critique : "Une année à Paris, avec Gertrude Stein" de Deborah Levy | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Une année à Paris, avec Gertrude Stein" de Deborah Levy

a

J'ai aimé

 

Titre : Une année à Paris, avec Gertrude Stein 
            (My Year in Paris. With Gertrude Stein)

Auteur : Deborah LEVY

Traduction : Hamish HAMILTON

Parution : en anglais et en français en 2026 
                   (Sous-Sol)

Pages : 224

Accès au livre : ISBN 9782364689770  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ni tout à fait un essai, ni tout à fait un roman, Une année à Paris nous conduit sur les traces de Gertrude Stein dans le Paris effervescent du début du XXsiècle. C’est une narratrice qui ressemble à bien des égards à celle du Coût de la vie qui enquête dans la ville lumière, de nos jours, au lendemain des élections américaines. Le cubisme, la politique et la guerre, sont au cœur de cette recherche intime et intellectuelle, où l’histoire entre Gertrude et Alice B. Toklas joue aussi un rôle majeur. Au fil de l’enquête, il est aussi question des flâneries de la narratrice, de ses rendez-vous amicaux avec Eva et Fanny, de cuisine bien sûr, et d’un chat disparu.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dramaturge, poétesse et romancière anglaise, Deborah Levy est l’autrice de romans remarqués, parmi lesquels the Man Who Saw Everything, finaliste du Man Booker Prize. L’œuvre de Deborah Levy est marquée par un vaste projet de trilogie autobiographique qu’elle nomme living autobiography.

 

Avis :

« Perdre le fil, tel est le nom du livre », serait‑on tenté de paraphraser, tant Deborah Levy semble faire de l’errance une méthode et du détour une forme de lucidité. Avec Gertrude Stein comme prétexte et miroir, la romancière, dramaturge et poète britannique déroule le récit d’une année à Paris, où les moindres promenades, conversations et souvenirs ouvrent une interrogation sur la liberté de créer et la porosité entre fiction, mémoire et réalité. Plutôt que de reconstituer la vie de sa devancière – pilier du modernisme américain et animatrice du Paris artistique du début du XXᵉ siècle –, elle s’appuie sur cette présence tutélaire comme sur un prisme pour réfléchir à sa propre émancipation, à la place des femmes dans l’histoire littéraire et à la manière dont une ville peut accueillir – ou bousculer – une pensée en mouvement.

Parce que perdre le fil – « de l’obéissance. De la conformité. De la certitude » – est pour Deborah Levy la seule manière « d’être moderne. D’être le premier », et parce que « ce regard révolutionnaire créera toujours de l’art en décalage avec son temps », elle renonce à bâtir une intrigue au sens classique pour en déconstruire les ressorts dans une sorte de roman sans fiction. On y croise Gertrude Stein, modèle dont la voix, les aphorismes et les audaces formelles hantent les pages comme une interlocutrice invisible. Mais cette présence n’est qu’un point parmi d’autres : les amis, le chat, les rues et les intérieurs parisiens, autant d’atomes qui dessinent une constellation intime où l’histoire littéraire se mêle aux gestes ordinaires. Dans cette circulation entre héritages lointains et silhouettes du quotidien, où même les mots empruntés à Stein et Picasso se fondent dans le tissu du récit, l’auteur élabore une dramaturgie faite de résonances et de décalages, où la pensée procède par correspondances d’images.

Aimant à brouiller les frontières au gré de perspectives changeantes et en observant ses personnages les uns au travers des autres, Deborah Levy ne cherche ni à rendre hommage à Gertrude Stein ni à s’en affranchir. Mettant en scène la tension productive entre imitation et invention, entre héritage et réécriture, comme si la modernité passait d’abord par une rupture de cadre, elle explore la manière dont une oeuvre se crée dans l’ombre d’autres voix, par déplacements et variations de regard. Rencontre, par‑delà un siècle, de deux femmes cultivant la non‑convention créative, le livre est surtout un manifeste discret célébrant un art poétique en incessante recomposition, porté par une attention aux écarts et aux métamorphoses. Et, filant la métaphore jusqu’au bout, un chat nommé Fil a la malice de disparaître, rappel discret qu’une création s’avère toujours plus féconde lorsqu’on accepte de laisser filer. 

L’on pourra aimer autant que détester la liberté formelle de ce livre qui, au risque d’un éclatement brouillon, use de la déambulation comme principe, se servant surtout de la présence de Gertrude Stein, plus esquissée qu’explorée, comme tremplin à une réflexion personnelle déjà familière chez Deborah Levy. C’est en tout cas cet abandon assumé à l’art de la digression qui, proposant gaiement au lecteur lui aussi de consentir à perdre le fil, donne au texte sa respiration propre : une manière de laisser la pensée se déplacer, se défaire et se réagencer, dans une dérive contrôlée devenant la condition même de son inventivité. Un livre souvent frustrant, tant il glisse entre les doigts, mais brillant et joueur, où l’écriture se fait impressionniste et même cubiste, décomposant son sujet en une myriade d’éclats dans un jeu de miroir avec à la fois Gertrude Stein et Picasso. (3,5/5)

 

Citations :

On me demande pourquoi une écrivaine comme moi peut avoir du succès. C’est très simple tout le monde dit et écrit ce que les autres pensent comprendre et ils finissent par s’en lasser, n’importe qui peut se lasser de n’importe quoi et sans le savoir on se lasse de penser comprendre et on prend alors plaisir à ne pas comprendre quelque chose. (G. Stein. Autobiographie de tout le monde)


On peut affirmer que les gens ne changent guère d’une génération à l’autre. Telle que nous connaissons l’histoire des êtres, nous savons que c’est un perpétuel recommencement et qu’ils restent à peu de choses près semblables. Ils ont les mêmes besoins, les mêmes désirs, les mêmes vertus, les mêmes qualités et les mêmes défauts. Rien ne change si ce n’est la façon de voir, et c’est cette façon de voir qui caractérise chaque génération. (Picasso – 1938)


J’ai dû me rappeler que pour collectionner des œuvres d’art, il faut voir quelque chose qui n’a encore jamais été vu. Et surtout, il faut apprendre à le défendre, à en parler et, comme Stein l’a expliqué avec insistance, il faut aimer quelque chose que votre génération trouvera peut-être laid. Au début, elle ne sait pas comment en parler. Qu’est-ce donc ? De l’art. Sa formation auprès de William James dans ce qui sont les débuts de la psychologie lui ont donné des outils pour percevoir et comprendre ce langage émergeant, mais elle ignore comment l’appliquer à sa propre écriture. Elle cherche des solutions. Peut-être n’en a-t-elle jamais trouvé. Elle s’est beaucoup éloignée du XIXe siècle. S’éloigner du réalisme, quel que soit le siècle, c’est entreprendre un voyage périlleux. Les rues grouillent de gens se moquant de la nouveauté et de la bizarrerie – éduqués ou pas, cela n’a pas d’importance, ils feront la morale et se mettront en colère au nom du réalisme.


Stein et Picasso ont créé un nouveau langage. La porte n’est plus juste entrouverte entre le XIXe et le XXe siècle. Ils ont brisé la chaîne et ouvert la porte en grand.


Comment ces deux femmes juives, lesbiennes et leur collection d’œuvres d’art ont-elles survécu à la guerre ? Après tout, cet art aurait été perçu comme “dégénéré” par les nazis, qui s’étaient lancés dans la destruction de l’art moderne. En le retirant des collections privées et publiques, en harcelant et avilissant les artistes, en leur refusant des postes d’enseignants, en attaquant les programmes des universités prestigieuses. Beaucoup de ces institutions académiques se sont pliées à l’agenda idéologique nazi. Les œuvres de Picasso qui appartenaient à des particuliers ont été saisies, de même que celles de Georg Grosz, Van Gogh, Otto Dix – l’art moderne était l’ennemi. 
Pourquoi était-il dégénéré ? 
Parce qu’il avait perdu le fil ? 
C’est-à-dire ? 
Il avait rompu le fil de la représentation. Du naturalisme. De la nostalgie. De l’obéissance. De la conformité. De la certitude.


Elle avait une formation scientifique et maîtrisait la grammaire à la perfection, mais n’employait jamais de point d’interrogation dans son travail parce qu’elle considérait que les lecteurs comprendraient naturellement quand une question était posée. La ponctuation la révoltait. Elle affirmait que les virgules étaient serviles. Les lecteurs devraient être libres de respirer quand ils en avaient envie. Son objectif principal était que les phrases fassent avancer. 
Une virgule qui vous aide en tenant votre manteau et en enfilant vos chaussures vous empêche de vivre votre vie aussi activement que vous devriez la mener.


On pourrait dire que les sentiments l’éprouvent même si Eva ne veut pas les éprouver. On pourrait l’appliquer à Gertrude Stein, aussi, ce qui est la raison pour laquelle elle ne voulait pas être comprise. Être compris, c’est s’exposer.


Stein était étonnée que Picasso et Braque aient vu dans le monde une chose encore invisible à l’œil humain. Le cubisme avait rendu l’invisible visible. C’est ça que ça demande, d’être moderne. D’être le premier. Et ce premier regard révolutionnaire, insiste-elle, créera toujours de l’art en décalage avec son temps.
 

mardi 9 juin 2026

Critique : "Femmes sur fond azur" de Chantal Thomas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Femmes sur fond azur" de Chantal Thomas


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Femmes sur fond azur

Auteur : Chantal THOMAS

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782021601275  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Six vies, différentes et reliées. Six expériences de la liberté ouvertement ou secrètement revendiquées contre les impératifs de l'époque. Sophie Cruvelli vicomtesse Vigier, la reine Victoria, Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Colette, Jackie... Une cantatrice, une reine, une artiste, deux écrivaines, une jeune veuve et ses deux enfants, dont l'autrice. Autant de femmes dont la découverte de la Méditerranée a modifié le destin. Elles ont en commun d'avoir vécu la Côte d'Azur comme un lieu de respiration, de désir, d'échappement et d'accomplissement.

Chantal Thomas, en une suite de portraits qui saisit la singularité de chacune, nous invite à une sensuelle réflexion sur le corps féminin, sur l'effort magnifique de "ne pas se laisser voler la vie", comme disait Rimbaud. Son écriture est portée par une formidable capacité à redonner souffle, ce qu'on appelle l'enthousiasme. Avec empathie, érudition et une énergie romanesque très personnelle, elle défait le corset des interdits et nous fait partager la merveilleuse, mystérieuse et revigorante rencontre avec le bleu du ciel et de la mer. Elle nous offre la joie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chantal Thomas, romancière, essayiste, scénariste, a été révélée au grand public avec Les Adieux à la Reine (Seuil), prix Femina 2002, adapté au cinéma par Benoit Jacquot. Depuis, elle poursuit selon une double inspiration, historique : Le Testament d’Olympe, L’Échange des princesses, porté à l’écran par Marc Dugain, et autobiographique : Souvenirs de la marée basse (2017) qui a connu un grand succès, suivi de East Village Blues (2019), Café Vivre (2020), et Journal de nage (2022). Son œuvre est traduite dans de nombreux pays.
Chantal Thomas a été élue à l'Académie française le 28 janvier 2021.

 

Avis :

Avec un art du portrait alliant sensibilité historique et intuition poétique, Chantal Thomas montre, à travers les parcours de six femmes d’époques et de destins différents, comment l’azur méditerranéen a pu leur permettre de se défaire des contraintes et d'inventer une manière plus audacieuse d’habiter leur vie. La mise en regard de ces trajectoires féminines attirées par la lumière du Sud esquisse une géographie intime de l’émancipation, où le paysage infléchit l’élan intérieur de chacune.

En suivant ces femmes au moment où, avec l’apparition d’un ciel nouveau, d’autres possibles s’ouvrent dans leur existence, Chantal Thomas convoque, avec tout le relief de la vie, une série de figures trouvant une respiration nouvelle face aux normes imposées, au nom de la respectabilité, de la discrétion et de la dépendance sociale, par les XIXᵉ et début du XXᵉ siècles. Certaines, à qui le Sud offre un statut inédit, s’y réinventent, comme l’incandescente cantatrice Sophie Cruvelli, qui quitte la scène pour un mariage princier lui donnant accès à un monde où affirmer pleinement son tempérament, ou encore la très protocolaire reine Victoria, soudain confrontée à une douceur et à une légèreté insoupçonnées. D’autres y ravivent leur élan créateur : la jeune peintre Marie Bashkirtseff, tenue à distance des cercles masculins, y découvre un horizon à la mesure de son ambition, tandis que Katherine Mansfield, minée par la maladie, y retrouve l’énergie d’écrire. Colette, en quête d’un lieu où vivre à son propre rythme, y reconquiert une souveraineté sensuelle, et Jackie, la mère de l’auteur, y amorce une réinvention discrète. Toutes, à leur manière, rencontrent sur cette Riviera – lieu de villégiature, de mondanités et d’expérimentations sociales alors très couru des élites européennes – un espace où se dessine la possibilité d’une vie plus ample.

Conjuguant précision documentaire et écriture de la sensation pour faire de la Méditerranée un véritable incubateur de sens, Chantal Thomas élabore à travers ces trajectoires renaissantes une réflexion subtile sur les conditions d’apparition d’une liberté féminine encore fragile, souvent clandestine, mais en voie d’affirmation. Grâce à une attention aiguë au sensible – lumière, couleurs, souffle de l’air ou variations du ciel –, elle montre comment un lieu peut infléchir un destin et une sensation déclencher un mouvement intérieur. Sur cette Riviera où se rejouent les tensions entre assignation sociale et désir d’émancipation, ces femmes trouvent un terrain où éprouver des manières d’être à soi que leur milieu d’origine leur refusait. Leur diversité, de la souveraine à l’artiste en passant par la femme ordinaire, révèle que l’élan vers l’autonomie procède d’une constellation de gestes et de respirations plutôt que d’un mouvement linéaire. Le livre interroge ainsi, avec finesse, la manière dont chaque histoire intime contribue, à son échelle, à l’évolution de la condition féminine.

La profondeur de ce livre lumineux et apaisant tient autant à la cohérence du dispositif qu’à l’intelligence du choix des portraits. Issu des chroniques que Chantal Thomas a publiées dans Le Monde, l’ouvrage conserve la précision du format bref tout en gagnant de l'ampleur par leur rassemblement. L’élégance de l’écriture, sensible et sans emphase, confère à chaque figure une vraie présence, tandis que la réflexion sur la liberté féminine s’affirme dans la nuance plutôt que dans l’argumentation frontale. Livre‑mosaïque émouvant, où chaque tesselle trouve sa juste place dans l’harmonie de l’ensemble, il montre comment ce fond d’azur – lieu à part, presque suspendu, où les cadres se desserrent et où surgissent d’autres horizons – offre à ces femmes si différentes la possibilité de se réinventer dans une même dynamique d’affranchissement. (4/5)

 

Citations :

À l’exception de Jackie, elles ont en commun d’être nées au XIXe siècle, d’avoir eu, sauf Colette, des corps corsetés, et d’avoir grandi, quel que fût leur pays de naissance, dans des décennies où l’enseignement prévu pour les filles était fort réduit (le droit de se présenter à un baccalauréat identique pour les deux sexes date en France de 1924), et où se marier, passer de l’autorité du père à celle de l’époux, était l’unique perspective permise et, partant, l’unique issue. Il faut se rappeler que, par rapport à la famille ou à l’État, la mise en tutelle des femmes a perduré bien au-delà du XIXe siècle, puisque la loi les autorisant à voter date du 29 avril 1945, et celle leur donnant droit à ouvrir un compte bancaire et à travailler sans autorisation de leur époux du 13 juillet 1965. Hors de cette voie « normale », la femme seule était stigmatisée en « vieille fille » pathétique, ou en aventurière dangereuse, sinon prostituée. Et il m’a frappée, en réfléchissant sur elles et tentant de faire émerger leur portrait, qu’un des traits caractéristiques des femmes de ce siècle, d’une classe aristocratique ou bourgeoise, était l’écriture d’un journal intime. Elle allait avec le corset, une éducation religieuse, les règles de la pudeur, l’interdit de la franchise et de « propos déplacés ». Le journal intime empêchait les jeunes filles d’étouffer. Il leur permettait d’exprimer à tâtons des sentiments exclus et de s’approcher de leur désir. Il prenait le relais du confesseur, l’autorité religieuse en moins. Et si, pour la plupart d’entre elles, écrire ne les délivrait pas d’un sens du péché ou de la faute, elles pouvaient l’éprouver d’une manière plus souple. En général, le mariage mettait fin à leur journal. Mais pas toujours. 


Dans Une chambre à soi, Virginia Woolf trace un tableau impitoyable de l’hostilité suscitée par l’arrogance d’une femme résolue à se dédier à son art : « Même au XIXe siècle, on n’encourageait pas les femmes à devenir des artistes. Au contraire, on les humiliait, on les souffletait, les sermonnait et les exhortait. La nécessité où elles se trouvaient de s’opposer à ceci, de désapprouver cela, a dû tendre leurs nerfs à l’extrême et diminuer leur force vitale. »


Pour les grandes diaristes que furent Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Virginia Woolf, écrire un journal intime relevait d’un sentiment de solitude et de la nécessité de se protéger des intrusions et volontés de mainmise venues du dehors. Écrire son journal correspondait au moment privilégié d’une conversation avec soi-même, en continuité avec des pratiques d’introspection religieuse. Mais le journal était aussi dépositaire de ce qui débordait d’une oppression physique et psychique. La suppression du corset et des principes de bonne tenue qui y étaient liés permettant une souplesse, une respiration du corps féminin, elle détache le journal de sa fonction d’exutoire. Une femme tient d’autant plus à son journal et par son journal qu’elle est rigoureusement corsetée.


À la vision renvoyée par son miroir d’un « double charnu, gorgé de soleil et d’eau », Colette, âgée de cinquante-cinq ans, peut être assurée qu’elle a aidé à faire sauter les tabous qui voulaient les femmes pâles et corsetées, tôt vieillies dans le cercle d’un foyer centré sur le prestige patriarcal, des femmes qui n’existent pas au-delà de l’âge de trente ans, qui n’ont aucune notion de leurs forces physiques, et qui, si elles se devinent des capacités intellectuelles, préfèrent les dissimuler et même passer pour un peu sottes afin de préserver la supériorité masculine, afin de mieux plaire. Mais, plus intimement, Colette sait qu’elle a accompli sa propre révolution : elle a dépassé le stade des amours douloureuses, possessives, conflictuelles. Désormais, elle sait être seule sans se sentir esseulée. Elle est prête pour aimer autrement, dans la confiance et la complicité. Hors emprise.

 

vendredi 8 mai 2026

Critique de "Intérieur nuit" de Nicolas Demorand | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Intérieur nuit" de Nicolas Demorand




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Intérieur nuit

Auteur : Nicolas DEMORAND

Parution : 2025 (Les Arènes)

Pages : 112

Accès au livre : ISBN 979103751423  
                           en librairie

 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :     

« Les événements racontés dans ce livre se déroulent sur plus de vingt ans. Pendant toutes ces années, je me suis tu. Aujourd’hui, j’écris en pensant à toutes celles et ceux, des centaines de milliers, peut-être des millions, qui souffrent en silence du même mal. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Nicolas Demorand est journaliste. Il co-anime la matinale de France Inter depuis 2017.

 

 

Avis :

Connu pour sa carrière à la radio, à la télévision et dans la presse écrite, Nicolas Demorand révèle sa bipolarité, diagnostiquée tardivement après vingt ans de détresse silencieuse. Derrière l’image publique du journaliste assuré, il décrit la nuit intérieure, les vertiges et les failles qu’il s’efforçait de cacher. Ce livre est le courageux coming-out d’un homme qui transforme sa fragilité en parole, dans l’espoir d’aider ceux qui traversent les mêmes abîmes.

Longtemps, Nicolas Demorand a erré dans une indigence médicale, enchaînant des traitements inadaptés qui ne faisaient qu’aggraver son mal. Le diagnostic de bipolarité, enfin posé, a mis en lumière la mécanique de ses crises : des oscillations incessantes et imprévisibles entre phases dépressives et maniaques, excluant l’usage des antidépresseurs. Le traitement repose alors sur d’autres molécules, ajustées parfois au jour le jour, pour tenter de le maintenir dans une situation intermédiaire. Mais cette « moyenne » demeure un conflit, un frottement permanent entre deux états, qui le fait « grésiller » dans une incertitude épuisante. Même soigné, il reste prisonnier de ce déséquilibre, contraint de vivre dans un imprévisible ponctué de « trous d’air » où l’existence se dérobe sous ses pas.

Témoignage saisissant dans son objectivité sobre, le texte décrit avec une précision implacable la douleur intérieure, la solitude engendrée et l’impact sur la vie sociale et professionnelle. Nicolas Demorand met en lumière l’ignorance médicale persistante, les errances thérapeutiques et l’incompréhension de l’entourage face à un mal invisible. Comme l’annonce son incipit frontal « Je suis un malade mental », il s’attaque au tabou entourant la maladie psychique, refusant le non-dit pour transformer son expérience en acte de vérité. 

Ce combat contre le mutisme rejoint celui d’autres auteurs qui ont choisi de mettre en mots la souffrance psychique pour faire bouger les lignes. Gilles Paris, dans Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, raconte ses chutes dépressives et la violence des hospitalisations avec le même dépouillement sincère. Ces récits, tendus et sans fard, contribuent à lever le voile sur des pathologies encore mal connues, souvent mal prises en charge et socialement stigmatisées. Partages d’expérience et leviers de sensibilisation, ils invitent à repenser le regard porté sur la santé mentale et à rompre l’isolement des malades. Ils offrent à ceux qui traversent les mêmes épreuves la possibilité de se reconnaître, mais aussi l’espoir de devancer certaines impasses et de gagner un temps précieux sur ce chemin de croix.

Sobre, poignant et courageux, ce livre s’inscrit, aux côtés de Gilles Paris et d’autres, dans une parole nécessaire : une parole qui ose dire, refuse l’effacement et, en se risquant à l’intime, contribue à transformer le regard de la société, rappelant que la santé mentale n’est pas une affaire privée mais un enjeu collectif. (4/5)

 

 

Citations :

Je suis un malade mental. Il m’est difficile de dire depuis combien de temps, vingt ans, peut-être trente, certainement huit, depuis qu’un diagnostic a été posé. J’avale tous les jours une grande quantité de médicaments, je vais deux à quatre fois par mois dans un hôpital psychiatrique où l’on me surveille comme le lait sur le feu. Je suis bipolaire, pour employer le mot précis qui a remplacé « maniaco-dépressif ». Mon humeur varie entre de longues, profondes, phases dépressives et d’autres, maniaques ou hypomaniaques, infiniment plus courtes, où je déborde d’une énergie malsaine qui me carbonise le cerveau. Dans les moments de stabilité, j’attends avec inquiétude que l’une ou l’autre de ces phases se manifeste.
 
 
Le type de dépression qui m’affecte, en tant que bipolaire, a une particularité : il est extrêmement difficile à soigner. Contrairement à une dépression « classique », prendre des antidépresseurs m’est interdit : cela présente le risque de me stimuler à un point tel qu’à la dépression succède une phase maniaque. Et, à celle-ci, une nouvelle crise dépressive. Et ainsi de suite. Exclus, donc, les antidépresseurs : mon psychiatre les remplace par d’autres molécules dont il ajuste parfois les posologies au jour le jour. Ces alternatives me sortent du trou, évidemment, elles me hissent vers une sorte d’humeur moyenne dont on pourrait imaginer qu’elle constitue une victoire. En réalité, cette moyenne est un conflit, un frottement permanent entre de petites poussées maniaques et de légers dérapages dépressifs. Je grésille. C’est la « phase mixte », la plus difficile à soigner, qui me fait traverser des trous d’air pendant des semaines ou des mois. Inutile de dire à quel point il est épuisant de ne savoir ni qui, ni dans quel état je serai aujourd’hui ou demain, quand ce n’est pas tout à l’heure, entre midi et deux.


 

mercredi 8 avril 2026

Critique : "Trois Mexique" de J.M.G. Le Clézio | Lectures de Cannetille

 

Couverture de l'essai "Trois Mexique" de J.M.G. Le Clézio



J'ai aimé

 

Titre : Trois Mexique

Auteur : J.M.G. LE CLEZIO

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 144 

Accès au livre : ISBN 9782073137210  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Ce qui importe à Juana Inés de la Cruz, c’est le chemin du labyrinthe, la vérité que le dédale cachait à Thésée, et que seul le fil d’Ariane pouvait révéler, puisque l’amour était au bout. »
Dans ce récit lumineux, J. M. G. Le Clézio se penche sur trois figures mexicaines de son panthéon personnel : la poétesse sœur Juana Inés de la Cruz (1651-1695), génie méconnu et féministe avant l’heure ; l’écrivain Juan Rulfo (1917-1986), mythique auteur du roman Pedro Páramo et d’un seul recueil de nouvelles, véritable inventeur du réalisme magique ; et Luis González y González (1925-2003), historien de son village perché natal, qui est la première expression de ce qui deviendra plus tard la microhistoire. Par leur attachement à la terre, leur « mexicanité » instinctive et leur recherche d’authenticité dans l’écriture, Cruz, Rulfo et González illustrent des thèmes chers au plus mexicain des auteurs français.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

J. M. G. Le Clézio est né à Nice le 13 avril 1940. Il est originaire d'une famille de Bretagne émigrée à l'île Maurice au XVIIe siècle. Il a poursuivi des études au collège littéraire universitaire de Nice et est docteur ès lettres. Malgré de nombreux voyages, J. M. G. Le Clézio n'a jamais cessé d'écrire depuis l'âge de sept ou huit ans : poèmes, contes, récits, nouvelles, dont aucun n'avait été publié avant Le Procès-verbal, son premier roman paru en septembre 1963 et qui obtint le prix Renaudot. Influencée par ses origines familiales mêlées, par ses voyages et par son goût marqué pour les cultures amérindiennes, son œuvre compte une cinquantaine d'ouvrages. En 1980, il a reçu le grand prix Paul-Morand décerné par l'Académie française pour son roman  Désert. En 2008, l'Académie suédoise a attribué à J. M. G. Le Clézio le prix Nobel de littérature, célébrant « l'écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».

 

Avis :

J. M. G. Le Clézio entretient depuis longtemps un dialogue intime avec le Mexique, à la fois terre d’élection et matrice imaginaire. Lui qui, de livre en livre, explore ce pays comme un espace de création et de résistance culturelle, prolonge cette démarche en la recentrant sur trois figures tutélaires : Sor Juana Inés de la Cruz, Juan Rulfo et Luis González y González. À travers elles, il esquisse une cartographie de ses « trois Mexique » – baroque, mythique et populaire – et montre comment ces voix ont nourri sa vision de la littérature. Le livre révèle combien cette terre demeure pour lui un foyer d’inspiration majeur, où se croisent mémoire, altérité et quête d’un humanisme élargi. 

L'écrivain choisit ainsi de traverser le Mexique en suivant trois voix qui, chacune à sa manière, en révèlent une profondeur différente. Sor Juana Inés de la Cruz, figure du XVIIᵉ siècle, surgit comme une pionnière de la pensée critique en terre coloniale, femme de savoir et de liberté dans un monde qui lui refusait les deux. À l’opposé chronologique, Juan Rulfo, le véritable inventeur du réalisme magique, fait entendre au XXᵉ siècle un Mexique de poussière, de fantômes et de silences, où la légende s’infiltre dans les craquelures du réel. Quant à Luis González y González, historien contemporain, il explore les vies modestes et les territoires oubliés, offrant une lecture fine et sensible du pays profond. En réunissant ces trois figures éloignées dans le temps, l’auteur propose un portrait du Mexique qui embrasse à la fois son passé colonial, ses imaginaires modernes et la mémoire de ses communautés.

Dans sa manière d'aborder la biographie, J. M. G. Le Clézio préfère la résonance intime à l’exposé factuel. Plutôt que de disséquer ses trois figures, il les approche par une écriture d’écoute, réceptive aux inflexions d’une voix, à la densité d’un paysage ou à la vibration d’une mémoire. Ce refus de la distance académique rapproche le livre d’une forme d’essai sensible, où l’admiration guide le regard. Il lui permet aussi de faire apparaître, derrière chaque portrait, une réflexion plus large sur la littérature comme contre‑histoire : un lieu où s’inventent des récits capables de résister aux violences politiques, aux oublis institutionnels et aux simplifications du discours dominant. Ainsi, Trois Mexique honore trois figures majeures, mais interroge aussi la puissance des oeuvres qui ouvrent des voies nouvelles pour penser un pays et, plus largement, notre rapport au monde.

Livre précieux par la finesse de son regard et la cohérence de son parcours intérieur, Trois Mexique n’en demeure pas moins une œuvre très elliptique, qui laisse beaucoup en suspens. On y admire la capacité de l’auteur à faire sentir la vitalité d’une culture à travers trois voix singulières, et la manière dont il tisse, avec une grande sobriété, un lien sensible entre ces figures et son propre imaginaire. Mais cette économie de moyens, qui donne au texte sa clarté, en réduit aussi l’ampleur : l’on reste sur l’impression d’un livre qui effleure plus qu’il n’explore, au gré d’une subjectivité assumée qui en limite la portée critique. Entre intensité et retenue, Trois Mexique apparaît avant tout comme un ouvrage de transmission intime, plus méditatif qu’ambitieux, d’une sincérité qui en fait tout le prix mais laisse le lecteur sur sa faim. (3,5/5)