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samedi 7 décembre 2024

[Leger, Nina] Mémoires sauvées de l'eau

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mémoires sauvées de l'eau

Auteur : Nina LEGER

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En 1848, on découvre de l’or dans la Feather River, en Californie du Nord. Une ville naît, baptisée Oroville ; la ruée vers l’or commence.
En 2020, Thea, géologue venue à Oroville pour travailler en aval du gigantesque barrage désormais construit sur la Feather River, doit fuir devant l’avancée des méga-feux. Alors qu’un monde vacille, la violence de son histoire resurgit.
Entourée de femmes aimées — une écrivaine de science-fiction, une descendante d’un peuple autochtone, une ingénieure coréenne —, Thea tente de remonter le fil des dévastations issues de la ruée vers l’or.
Porté par la langue puissante et tendre de Nina Leger, le chant ancien de la rivière se mêle aux voix d’un présent bouleversé pour faire entendre l’épopée d’une civilisation qui s’est construite en détruisant, au point de préparer sa propre ruine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Nina Leger enseigne aux Beaux-Arts de Marseille, où elle vit. Après Antipolis, elle poursuit son enquête sur la fondation des villes. Mémoires sauvées de l'eau est son quatrième roman.

 

 

Avis :   

De la ruée vers l’or à l’impasse climatique : après il y a deux ans le récit de la genèse de Sophia-Antipolis, c’est maintenant l’histoire de la ville d’Oroville, en Californie, qui permet à Nina Leger d’illustrer l’évolution de l’humanité depuis ses élans pionniers et sa confiance dans le progrès jusqu’à la douloureuse prise de conscience des effets destructeurs de son aveuglement.

Fondée en 1848 au moment de la ruée vers l’or en Californie, Oroville est aujourd’hui connue pour le barrage qui porte son nom. Le plus haut des Etats-Unis et le plus grand au monde au moment de sa construction, il fut érigé en 1968 en complément du Central Valley Project, un programme fédéral conçu dans les années trente pour réguler et stocker l’eau qui inonde alors régulièrement la Californie du Nord, et alimenter le Sud désertique au moyen d’un gigantesque « escalier électrique » composé d’aqueducs, de stations de pompage et de centrales hydroélectriques.

Tout commence lorsque de l’or est découvert dans l’American River. Feu de paille faisant la fortune de quelques uns et la défaite de nombreux autres, la ruée vers l’or initie en réalité la transformation du pays. On dompte d’abord l’eau pour les activités aurifères, puis hydroélectriques, et de fil en aiguille, l’on en vient à « faire couler les rivières à l’envers », transformant le Sud semi-aride de la Californie en riche région agricole où grandes villes et industries se développent. A l’époque, peu importent les dommages collatéraux sur les paysages, la faune et les populations amérindiennes que l’on a de toute façon entrepris d’éradiquer au nom du progrès : « Kennedy n’entendait pas céder à l’impudence des déserts. Depuis quand reculait-on devant les caprices du climat ? N’avait-on pas appris à résister, à modifier, à maîtriser pour posséder, à posséder par la maîtrise ? » C’est ainsi que, siphonnant toujours plus d’eau autour d’elle, la Californie devenue paradis de la high-tech s’est peu à peu enfermée dans une impasse où dérèglement climatique, sécheresses et mégafeux n’ont pas fini leurs ravages.

Nina Leger nous raconte cette histoire par les deux bouts, tissant habilement deux fils narratifs qui finissent par se rejoindre. Côté passé, les événements s’enchaînent au travers d’une galerie de personnages aux ressentis contrastés, géologue, ingénieur et entrepreneur face à trois garçons qui, telles des incarnations de leur pays, feront, non sans culpabilité ni mélancolie, l’apprentissage de la modernité au détriment de leur vie d’avant. Côté présent, sur le fond anxiogène du risque de rupture du barrage d’Oroville dont il fallut évacuer la population en 2017 et des ravages des mégafeux comme le Camp Fire en 2018 et le Bear Fire en 2020, Thea, venue s’occuper des saumons que les incubateurs ne parviennent pas à sauver de l’extinction depuis que « l’escalier électrique » les empêche de se reproduire en rivière, échange lettres et messages audio avec sa grand-mère, tout en s’entretenant avec une amie d’ascendance amérindienne. Entre l’expérience de la grand-mère – l’auteur de science-fiction Ursula K. Le Guin, fille de l’anthropologue Alfred Kroeber et de l’écrivain Theodora Kroeber – et celle de l’amie Susan, se creusent encre une fois hontes et culpabilités alors que l’une et l’autre reviennent à leur façon sur le destin de celui qui, capturé à Oroville, finit ses jours comme sujet d’étude au musée d’anthropologie de San Francisco : il était « le dernier des Yahi », l’ultime survivant de sa tribu et même des « Indiens sauvages » de Californie.

Documenté et brassant les points de vue, le texte doux-amer aux accents volontiers sardoniques explore son sujet sous toutes ses faces en y intercalant, reflets authentiques des opinions et des mentalités du moment, des extraits toujours frappants, souvent choquants, d’articles et de déclarations de chaque époque. Qu’elle est donc révélatrice, cette mise en perspective, de nos aveuglements d’humains cupides et présomptueux, capables au nom de ce qui faisait figure de progrès de détruire sans un regard une terre et ses habitants d’origine… Il n’est pas jusqu’au rythme travaillé dans ses sauts de ligne en cours de phrase pour exprimer le désarroi et le vacillement, du lecteur comme des personnages, face à tant d’aveugle arrogance et d’entêtement dans l’absurdité. Et pourtant, que faisons-nous de ce pesant héritage ? Continuerons-nous cette course en avant jusqu’à nous retrouver nous-mêmes sujets d’études des anthropologues de demain ? Comment sortir de l’impasse ?

Passionnant de bout en bout, ce roman historique qui réussit une mise en perspective particulièrement frappante et édifiante de nos erreurs et aveuglements quant à la notion de progrès ouvre une mine de questionnements d’une brûlante actualité. Combien d’autres « Californies » passées, présentes et à venir ? (4/5)

 

 

Citations :

— Vous savez que ça fait cinq ans que l’état de sécheresse est déclaré en Californie ? Hiver, été, rien n’y change.
Jen regarde vers la vitrine ruisselante du café :
— Et toute cette pluie qui tombe depuis dix jours ?
— Trop tard. La terre est tellement dure qu’elle n’absorbe rien, l’eau ne pénètre pas les sols, ne gagne pas les nappes phréatiques, elle glisse directement dans les rivières. Celle du barrage d’Oroville est en crue et le lac a atteint un niveau jamais vu. Pour diminuer la pression, les ingénieurs ont ouvert le déversoir d’urgence. Regardez les images. L’eau tombe à toute berzingue et se fracasse dans la rivière des centaines de mètres plus bas. Ça va faire monter le niveau en aval et, comme les pluies continuent, Sacramento va se retrouver inondée.


Vous voyez les incubateurs à saumons ? Ils ont été construits un peu partout quand on s’est aperçus, ô surprise, que les barrages empêchaient les saumons de remonter les cours d’eau. Les incubateurs sont censés compenser l’impact négatif des barrages, et le verbe m’a toujours laissée rêveuse parce qu’ils n’aident pas les saumons à remonter jusqu’au lieu de leur naissance mais composent avec le fait que la rivière ne peut plus être remontée en proposant un espace de reproduction factice en aval du barrage où les saumons sont forcés de s’arrêter et de donner naissance à des populations conditionnées pour accepter nos rivières bétonnées. Si compenser signifie réparer, les incubateurs sont un échec. En revanche, si ça veut dire s’enfoncer dans son erreur en réclamant, en plus, d’avoir bonne conscience, le terme est parfaitement choisi.


C’est étonnant comme on laisse souvent nos convictions à la porte de notre famille : on est pour l’indépendance des femmes, leur autonomie, leur libération, on écrit de grands textes, on prononce des conférences dans des universités en incitant les filles à prendre le pouvoir et à se faire un chemin pour elles-mêmes, mais on aimerait que sa maman ne cesse jamais de s’occuper de soi et on jalouse les objets qui la détournent du soin qui nous est dû.


Tu sais quand ça a commencé ? enchaîne Susan qui se lève et récupère leurs bâtons de glaces. Avec le barrage que John Sutter a fait construire sur l’American River. Le premier qui a détourné les eaux a démarré toutes les catastrophes. Les pionniers n’ont voulu voir que la richesse, ils ont ignoré les horreurs. Ils pouvaient se le permettre. Nous on n’avait pas le choix, on ne voyait que ça, on ne vivait que ça. La rupture du barrage ou le feu d’aujourd’hui sont la poursuite de cette étincelle-là. Aujourd’hui, la catastrophe se retourne contre la société qui l’a lancée, mais de l’or au feu, c’est le même mouvement de dévoration.


Très tôt, j’ai observé mon père composer avec l’objectivité attendue de l’anthropologue et j’ai décidé que ce n’était pas pour moi. Je ne suis pas bonne en objectivité ; s’il y a une chose à laquelle j’ai voulu échapper, c’est à ça, pas au monde. Je suis convaincue que le monde n’existe pas objectivement – ou en tout cas qu’on ne le rencontre jamais sous cette forme. Tout ce à quoi on accède est une somme de points de vue distincts, divergents et souvent contradictoires.
 

D’une extrémité à l’autre de l’État s’étire la grande Vallée qu’on dit centrale. Elle débute à Oroville, se termine à Los Angeles ; au nord, elle est marais, au sud, elle est aride. Inondable et inondée au nord, elle est désertique, mais certainement pas désertée, au sud – c’est d’ailleurs là que se masse la majeure partie de la population californienne, là aussi que se concentre – quelle drôle d’idée – l’agriculture californienne.
 
 
En observant les eaux monter aussi doucement que si elles n’étaient pas un événement, Billy devenu vieux comprend que la fin du monde se met toujours en chemin longtemps avant qu’on s’en aperçoive, qu’elle se tient en planque entre les choses et les réorganise à sa façon, délicate comme un chat qui tourne et se retourne sur une couverture pour l’arranger à son goût avant de s’y étendre et de s’y assoupir. Impossible alors de l’en déloger. La couverture n’appartient plus qu’au chat, le monde n’est plus qu’à sa fin.


 

vendredi 24 juillet 2020

[Houdart, Célia] Le Scribe






J'ai aimé

 

Titre : Le Scribe

Auteur : Célia HOUDART

Editeur : P.O.L.

Année de parution : 2020

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Chandra, un jeune mathématicien indien, découvre son double au Louvre. C’est l’automne à Paris et la fin de la mousson à Calcutta. Deux marais et marchés aux fleurs, pourtant très éloignés, se superposent. Les eaux vertes et grises de la Seine et du fleuve Hooghly se mêlent. On assiste à d’étranges frottements et flottements. Et la ville (la vie) est couverte d’écritures à déchiffrer.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Après des études de lettres et de philosophie et dix années dédiées à la mise en scène de théâtre, Célia Houdart se consacre à l’écriture. Depuis 2008, elle compose en duo avec Sébastien Roux des pièces diffusées sous la forme d’installations ou de parcours sonores. Elle a été lauréate de la Villa Médicis hors-les-murs, du Prix Henri de Régnier de l’Académie Française (2008) pour son premier roman Les merveilles du monde, du Prix Françoise Sagan (2012) pour Carrare et du prix de la Ville de Deauville Livres et musiques (2015) pour Gil.

 

Avis :

Génie des mathématiques venu à Paris poursuivre ses études, Chandra découvre la ville et s’acclimate à la France, tout en restant en lien étroit, grâce à Skype, avec sa famille à Calcutta : son père, ingénieur qui dirige une usine de traitement de l’eau, sa mère, si sensible à la cause des femmes, ses deux petites sœurs chéries, et sa grand-mère, qu’il voit avec inquiétude doucement décliner.

Le jeune homme est brillant et curieux. Surnommé le scribe par une autre étudiante parce que, dans sa chambre de bonne, il travaille assis en tailleur, comme le Scribe accroupi du Musée du Louvre, il parcourt Paris tout en gardant un œil tendre et protecteur sur ses proches en Inde. Le récit se déploie au fil de mille détails, dans une peinture fine et précise qui superpose peu à peu deux ambiances, deux vies aux antipodes l’une de l’autre qu’internet permet à Chandra de vivre quasi simultanément.

Les personnages esquissés avec justesse et tendresse s’avèrent attachants et crédibles. Si leur vie aisée et leur affection les entourent d’une bulle protectrice, l’on sent la fragilité et le miracle de leur équilibre dans un monde aux multiples et menaçantes dissonances : tandis qu’il s’émerveille des beautés de Paris, Chandra remarque un militant écologiste blessé par un tir de LBD et des gitanes malmenées par la police. Son père est victime de malveillance et, dans la concurrence acharnée pour la maîtrise économique de l’eau, sa station d’épuration empoisonnée. Sa mère se fait insulter quand elle conduit en Inde, certains temples restent interdits aux femmes malgré les lois, et tandis que les moussons se font de plus en plus violentes, les réservoirs naturels d’eau disparaissent sous des montagnes d’ordures à ciel ouvert.

Fine dentelle d’infimes détails laissant entrevoir de sombres profondeurs, ce texte agréable aux ambiances prégnantes est d’une extrême délicatesse. Emportée par ma lecture, je suis toutefois restée sur la perplexité de son absence de réel dénouement, frustrée de devoir quitter les personnages comme au milieu de l’exercice de funambule de leur fragile et attachante existence. (3/5)


 

Citations :

Manoj avait en effet connu le temps où s’étendait, à l’est de Calcutta, un vaste réseau de canaux débouchant sur 12 000 hectares de marais : The East Calcutta Wetlands. De grandes étendues humides, où alternaient les zones de filtrage ouvertes, et les bheri, des mares à poissons qui occupaient des espaces plus circonscrits. Le tout était alimenté quotidiennement par les égouts de la ville. Là prospéraient les roseaux, les nénuphars, les jacinthes d’eau et diverses espèces de poissons. Les jacinthes d’eau captaient les métaux lourds pendant que certains poissons, principalement les tilapias et les carpes, eux, consommaient le phytoplancton. Autrement dit, les plantes et les poissons nettoyaient ensemble, dans des proportions notables, les eaux polluées. Manoj avait appris, grâce à une étude menée par le ministère de l’Agriculture dix ans plus tôt, que les vingt tonnes de poissons ramassées quotidiennement dans les filets des pêcheurs étaient moins toxiques que bon nombre d’espèces pêchées dans le golfe du Bengale. Ces captures fournissaient ainsi largement Gariahat et Park Circus Markets, les deux grands marchés alimentaires de Calcutta. Sans compter les étals de quantité d’autres revendeurs, couvrant ainsi un tiers de la consommation en poisson de la mégalopole. Cette chaîne originale et peu coûteuse faisait vivre au total près de cent mille personnes, à travers neuf coopératives, tout en apportant une vraie réponse au problème du traitement des eaux polluées.

dimanche 19 mai 2019

[Lunde, Maja] Bleue





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Bleue (Blå)

Auteur : Maja LUNDE

Traductrice : Marina HEIDE

Parution : 2017 en norvégien (Aschebourg & Co)
                2019 en français (Presses de la Cité)

Pages : 360






 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Norvège, 2017. Depuis son plus jeune âge, Signe a fait passer l’écologie avant tout. Ainsi a-t-elle préféré renoncer à Magnus, dont elle ne partageait pas les idées. Aujourd’hui, elle vit sur un bateau amarré dans un fjord, au plus près de l’eau.  Et c’est pour sauver l’eau qu’elle décide à soixante-sept ans d’entreprendre un dernier périple en mer, lorsqu’elle apprend qu’une opération commerciale, autorisée jadis par Magnus, menace son glacier natal. L’heure est venue pour Signe d’affronter son grand amour perdu. Pour cela, elle doit prendre la direction du sud de la France…

France, 2041. La guerre de l’eau bat son plein. Avec Lou, sa fille aînée, David a fui les Pyrénées ravagées par la sécheresse pour retrouver sa femme et leur bébé, dont il a été séparé. Mais les réfugiés climatiques sont bloqués à la frontière, et les ressources commencent à manquer. Un jour, à des kilomètres de la côte, David et Lou trouvent un voilier au beau milieu d’un champ desséché : le bateau de Signe…


Une intrigue sophistiquée et palpitante, au service d’une fable dystopique plus nécessaire que jamais.
 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1975 à Oslo, Maja Lunde a écrit des scénarios et des livres pour la jeunesse avant de se lancer dans la rédaction d’Une histoire des abeilles, son premier roman pour adultes, best-seller traduit en plus de trente langues, et succès de la rentrée littéraire française 2017. Bleue est son deuxième roman à paraître aux Presses de la Cité.

 

 

Avis :

Merci à Babelio et aux Presses de la Cité pour m'avoir fait découvrir ce livre dans le cadre de la Masse Critique Privilégiée.

La Norvégienne Signe vit sur son bateau. Militante écologique aujourd’hui septuagénaire, elle a consacré toute sa vie à lutter, sans grand succès, pour la défense de la planète. Lorsque le glacier qui surplombe son village natal, déjà bien rétréci par le réchauffement climatique, est condamné à une disparition accélérée en raison de son exploitation industrielle, elle choisit aussitôt la confrontation avec l’entrepreneur responsable, établi dans le sud de la France, et qui n’est autre que son amour de jeunesse.

Près de vingt-cinq ans plus tard, en 2041, les prévisions les plus alarmistes sont devenues réalité : les déserts ont gagné du terrain, les populations des pays du sud meurent de soif et tentent de migrer en masse vers les « pays de l’eau », qui ont fermé leurs frontières. Ainsi, David et sa petite fille Lou, chassés d’Argelès par des incendies meurtriers, sans nouvelles du restant de leur famille, ont trouvé provisoirement asile dans un camp de réfugiés, où tout ne tarde pas à manquer. A faible distance du camp, le père et la fille tombent par hasard sur le bateau de Signe, échoué à l’intérieur des terres après l’assèchement du Canal du Midi.

Cette fable dystopique met en scène un sujet d’actualité : l’indifférence des uns, l’impuissance des autres, face aux bouleversements climatiques liés à l’activité humaine. Elle nous confronte directement aux conséquences dramatiques de notre absence de réaction, mettant en scène le manque d’eau croissant dans certaines régions, les déplacements subséquents de populations, et les conflits internationaux en résultant.

L’histoire relatée ne manque pas d’un certain réalisme. Il faut saluer les efforts de documentation de l’auteur grâce auxquels le récit ne verse jamais dans le ridicule ni l’approximation, qu’il s’agisse d’évoquer la pratique de la voile et l’expérience de la mer, ou encore une usine de désalinisation. L’intrigue est elle-même bien ficelée, et même si les grands contours de l’issue se dessinent assez facilement avant la fin, certains détails du dénouement ont néanmoins réussi à me surprendre.

Pourtant, ces qualités n’ont pas suffit a m’épargner l’ennui, progressivement mais inexorablement apparu au fil de l’alternance des deux récits entrecroisés : la faute au manque d’épaisseur des personnages, à la platitude de leurs dialogues, et à l’absence de style de l’écriture, qui empêchent le roman de réellement décoller et de sortir du lot. Manque également à mon sens davantage de présence de la nature elle-même, sur un thème qui appelait quelques jolis passages contemplatifs.

Au final, Bleue est un roman sans prétention et empreint de bonnes intentions, pour un gentil moment de détente qui ne laissera pas de souvenir impérissable. (2/5)

 

 

Le coin des curieux :

Bleue m'a fait découvrir qu’il existe des moules perlières d’eau douce. Enfin, peut-être plus pour très longtemps, car cette espèce protégée est en voie d’extinction...

Elle s’appelle Margaritifera margaritifera, ou mulette perlière. Elle habite les rivières claires d’Europe, de Russie, du Canada et de l’Est des Etats-Unis, et fait preuve d’une longévité exceptionnelle puisqu’elle peut vivre jusqu’à 150 ans. Durant son cycle de développement, la larve de la moule perlière doit, pendant plusieurs mois, parasiter les branchies d’un saumon ou d’une truite – aucune autre espèce de poisson ne lui convient -, qui la nourrit et la transporte. Hôte et parasite entretiennent alors des interactions favorables réciproques.

La moule d’eau douce a été exploitée jusqu’au milieu du 20e siècle pour la production de perles utilisées en joaillerie, avant d’être supplantée par l’huître perlière tropicale, à la production plus grosse et plus régulière. Seulement une moule sur mille produirait une perle, souvent de forme irrégulière…

Lors du baptême de son fils, Marie de Médicis aurait porté une robe brodée de 32 000 perles de Margaritifera margaritifera, au prix donc du sacrifice de 32 millions de ces mollusques.

Au 19e siècle, la moule perlière abondait encore, par exemple en Bretagne : à Pont-Aven, la rivière était « pavée » de mulettes, les paysans en bêchaient le fond à la saison avec des pelles. Chacun pouvait en ramasser jusqu’à 10 000 par an, dont la chair et les coquilles étaient simplement abandonnées sur les berges, pour le grand bonheur des loutres et des oiseaux. A Rosporden, cette même activité était l’occasion de « joyeuses parties », qui voyaient les jeunes filles s’improviser pêcheuses et, mi-dévêtues, entrer dans l’eau pour ramasser les moules, les ouvrir aussitôt, et les rejeter ensuite.

Se nourrissant par filtration de particules en suspension dans l’eau des cours d’eau, la moule perlière est très sensible à la pollution aquatique. De nos jours, la pollution des rivières d’une part, la régression du saumon atlantique sauvage d’autre part, mettent en danger la Margaritifera margaritifera, en voie d’extinction imminente. Elle fait l’objet d’un programme de conservation, qui a notamment vu l’inauguration de la première station d’élevage dans le Finistère.

dimanche 3 mars 2019

[Decoin, Didier] Le Bureau des Jardins et des Etangs






Coup de coeur 💓💓


Titre : Le Bureau des Jardins et des Etangs

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Stock

Parution : 2017

Pages : 390








Présentation de l'éditeur :

Empire du Japon, époque Heian, XIIe siècle. Être le meilleur pêcheur de carpes, fournisseur des étangs sacrés de la cité impériale, n'empêche pas Katsuro de se noyer. C'est alors à sa jeune veuve, Miyuki, de le remplacer pour porter jusqu'à la capitale les carpes arrachées aux remous de la rivière Kusagawa. Chaussée de sandales de paille, courbée sous la palanche à laquelle sont suspendus ses viviers à poissons, riche seulement de quelques poignées de riz, Miyuki entreprend un périple de plusieurs centaines de kilomètres à travers forêts et montagnes.
 

Avis :

Encore un coup de cœur pour cet auteur, dont je ne me lasse décidément pas. Dans le Japon du XIIème siècle dévasté par les guerres de clans et les bandits, le jeune Empereur et sa cour mènent une existence de raffinement, se passionnant pour la beauté, la poésie et les parfums, à cent lieues du mode de vie rude et rustique du village de Katsuro et de Miyuki. Katsuro pêche des carpes d'exception et fournit les étangs des temples de la Cour. Lorsqu'il se noie, sa veuve Miyuki se charge d'acheminer ses derniers superbes poissons à sa place, jusqu'à la capitale : périple difficile et périlleux, occasion de rencontres diverses, au milieu de sublimes et poétiques paysages d'estampes : brumes, neige, montagnes..., où la beauté côtoie violence et cruauté, tant des hommes que de la nature. 
Ce roman est une prouesse par la qualité de l'évocation du Japon de cette période, évocation où se retrouvent bien des ingrédients de l'écriture des grands auteurs japonais : onirisme, poésie, érotisme, beauté du texte particulièrement sensoriel. L'esthétisme des descriptions est très soigné, les odeurs imprègnent chaque page (décidément thème récurrent chez Didier Decoin), tandis que l'eau est l'élément dominant sous toutes ses formes. Du grand art. (5/5)