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mardi 3 juin 2025

[Kehlmann, Daniel] Jeux de lumière

 





Coup de coeur 💓 

 

Titre : Jeux de lumière (Lichtspiel)

Auteur : Daniel KEHLMANN

Traduction : Juliette AUBERT-AFFHOLDER

Parution : en allemand en 2023,
                   en français en 2025 (Actes Sud)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Le réalisateur G. W. Pabst tourne en France au moment où Hitler prend le pouvoir outre-Rhin. Fuyant l’horreur qui se dessine dans cette nouvelle Allemagne, il se réfugie à Hollywood, mais là-bas, celui qui fut l’un des maîtres du cinéma allemand d’avant-garde, qui a dirigé les plus grandes stars du muet, n’est qu’un réalisateur parmi d’autres. Même Greta Garbo, qu’il a immortalisée dans "La Rue sans joie", ne peut rien pour lui. Lorsqu’il apprend que sa vieille mère est malade, Pabst rentre dans son Autriche natale, annexée par l’Allemagne nazie, mais la guerre éclate et les frontières se ferment. Bloqué dans le Troisième Reich, Pabst est vite confronté à la brutalité du régime. Bientôt Goebbels, le ministre de la Propagande du Reich, veut faire tourner le génie du septième art. Persuadé de pouvoir résister à ses avances et de ne se plier à aucune autre dictature que celle de l’art, Pabst fait alors le premier pas vers un enlisement sans retour. Daniel Kehlmann revisite avec maestria la vie de l’un des géants du cinéma et montre ce que peut la littérature : se rapprocher de la vérité par l’invention.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1975 à Munich, Daniel Kehlmann a passé son adolescence à lire Nabokov et Borges. Après des études de philosophie et de littérature à l’université de Vienne, il a publié son premier roman à 22 ans, La Nuit de l’illusionniste, publié dans une version revue et abrégée chez Actes Sud en 2010.
Les Arpenteurs du monde (Actes Sud, 2007 ; Babel n°940), le plus grand phénomène littéraire allemand depuis des décennies, a été traduit dans une quarantaine de langues. En France, critique et public ont été enthousiastes. Il a publié chez Actes sud son roman Friedland en 2015. Le Roman de la vie de Tyll L’Espiègle s’est vendu à 500 000 exemplaires en Allemagne.
Lauréat d’une douzaine de prix littéraires, il vit actuellement entre Berlin et New York.

 

Avis :

« Car tout cela va passer. L’art, lui, va rester. » Est-ce à dire qu’en matière d’art, la fin justifie (tous) les moyens ? L’auteur allemand Daniel Kehlmann s’inspire librement des accommodements du cinéaste Georg Wilhelm Pabst avec le régime nazi pour sonder, entre ombre et lumière, la responsabilité des artistes quand création rime avec compromission.

Aujourd’hui oublié, il connut le succès au temps du cinéma muet, faisant connaître Greta Garbo, transformant Louise Brooks en icône et s’imposant aux côtés de Murnau et de Fritz Lang comme l’une des plus grandes figures du cinéma allemand. Snobé par Hollywood après avoir fui la montée du nazisme, il préféra rentrer en Autriche pour s’y retrouver bloqué par la guerre, s’évertuant malgré tout à poursuivre son art coûte que coûte, fût-ce au service du IIIe Reich et de la glaçante Leni Riefenstahl. 

Donnant chair à ce squelette historique au moyen d’une exofiction bâtie sur l’ambiguïté, Daniel Kehlmann fait revivre le cinéaste Pabst sous les traits d’un homme, mi-réel, mi-fictif, qui ne vit que pour le cinéma et ne perçoit le monde et la réalité qu’avec une caméra à la place des yeux. Obsédé par son art et la quête de son prochain chef d’oeuvre, l’homme qui, même au plus près du danger, réarrange mentalement la moindre scène en séquence cinématographique, est tellement absorbé par sa recherche de perfection qu’il en arrive à pactiser avec le diable, persuadé que « les temps sont toujours étranges », mais qu’« avec le recul », l’on s’aperçoit immanquablement que l’art était « la seule chose qui valait la peine ». Alors, louvoyer pour satisfaire Goebbels et user de tous les moyens, même de prisonniers des camps comme figurants, n’est pas le plus important. Ce qui seul compte, c’est de faire œuvre de génie, tant pis pour les circonstances.

Certes pas plus mauvais bougre qu’un autre, faisant juste au mieux de chaque situation pour se mouiller le minimum et faire feu du moindre bois à sa disposition, notre personnage en arrive forcément, même à son corps défendant, à d’inévitables compromissions. Le tout pour un tournage ubuesque dans une Prague en pleine débâcle, un tour de force à l’origine du passage le plus haletant du livre et de plusieurs scènes d’anthologie, alors qu’enfin monté dans des conditions vertigineuses, le film disparaît, ses bobines perdues et son auteur plus sûrement anéanti par l’évaporation de son œuvre que par la mort elle-même. 

Bien loin du pur récit biographique, Jeux de lumière tire parti du parcours de vie d’un personnage réel pour en faire l’incarnation de l’artiste prêt à tout sacrifier, morale comprise, pour la réalisation de son œuvre et la reconnaissance de son génie. Lui-même très cinématographique, donnant à voir sans commentaire ni analyse psychologique, le roman est aussi passionnant qu’ambigu, son personnage constamment sur une ligne de crête louvoyant au contact du mal dans l’orgueilleuse conviction de ne se compromettre qu’à bon escient. Ou comment pactiser avec le diable… Coup de coeur. (5/5)
  

 

Citations :

L’Allemagne, dit Rühmann, n’importait plus de films. Or il fallait remplir les salles et la propagande ne suffisait pas, si bien qu’on dépendait des quelques personnes qui savaient faire de bons films.  Certains avaient réussi à aller à Hollywood, dit Käutner, Zinnemann par exemple et évidemment Fritz Lang ! Mais quand on n’avait pas cette chance, on devait faire ce qu’on pouvait ici. Il fallait rester honnête, faire aussi peu de compromis que possible. Bref, faire son boulot.  Il y avait forcément des compromis à faire, dit Rühmann. Il avait dû divorcer de Maria, sans quoi il n’aurait pas pu continuer à travailler. Après quoi il lui avait lui-même présenté un collègue suédois, Rolf, comme mari fictif. Il leur virait de l’argent tous les mois, Göring avait approuvé l’arrangement. Tout le monde y trouvait son compte : il pouvait tourner, Maria était en sécurité, Rolf gagnait bien sa vie.  Pabst demanda où elle habitait, Maria.  Eh bien, chez Rolf, dit Rühmann. C’était quand même son mari !


Quand tu ne peux pas faire une chose que tu dois absolument faire, il n’y a qu’une solution : laisse un autre la faire à ta place. Quelqu’un qui te ressemble et se sert de ton corps, mais qui n’a aucun mal à tirer deux balles dans la tête d’un petit chevreuil agonisant. Quelqu’un qui peut soulever l’arme, fermer un œil, expirer à fond, puis retenir son souffle tout en se fichant de savoir que la chose gémissante devant lui respire et endure d’atroces souffrances et une telle peur qu’elle est déjà perceptible – sous forme de nuage sombre.  Jakob a compris que le meurtre et la peinture ont un point commun : les deux réussissent lorsqu’on oublie que les choses ne sont pas simplement des couleurs et des ombres. Les deux s’exécutent facilement quand on fait abstraction de la substance.


— Tu as raison, a-t-il fini par dire. Mais seulement à moitié. Car tout cela va passer. L’art, lui, va rester.  
— Et quand bien même. S’il reste, le… l’art. N’en reste-t-il pas souillé ? Ensanglanté et crasseux ?  
Oui, cette fois-là, elle l’a vraiment ébranlé. Il avait l’air froissé, secoué, réellement blessé.  
— Et la Renaissance ? Qu’en est-il des Borgia et de leurs empoisonnements, de Shakespeare, qui a dû s’arranger avec Élisabeth ? On peut écrire seul des poèmes, on peut peindre seul des tableaux, mais des films ? Ça nécessite toujours le pouvoir et l’argent. Une grosse machinerie pour chaque film. Tu sais bien que je ne suis pas ici de plein gré, mais…
(…)
— Ce n’est peut-être pas si important, ce qu’on veut. L’important, c’est de faire de l’art dans les circonstances données. 


— Il dit qu’il connaît votre nom. Et que, même avant que vous ne soyez interdit de publication, il n’aurait jamais touché de sa vie à un de vos livres.  
— Je comprends. Si je pouvais les écrire sans devoir les lire au passage, j’en remercierais le Seigneur.
 
 
— Vous m’avez forcé ! m’écriai-je si fort que deux dames antédiluviennes à perles se retournèrent d’un air réprobateur.             
— Oui, vous le savez et moi aussi, mais ne serait-ce que dans cette salle, personne n’est au courant, et pensez-vous qu’on y croira chez vous en entendant vos amusantes saynètes ?             
— Pour lesquelles vous m’avez forcé, mon vieux !             
— “Forcé” est un bien grand mot. Je ne vous aurais pas amputé. Vous seriez resté un prisonnier normal. Sans Adlon ni cigares. Chacun est l’artisan de son bonheur, mon vieux. Le Reich, c’est chez vous maintenant. 


 

mercredi 10 mai 2023

[Schlink, Bernhard] La petite-fille

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La petite-fille (Die Enkelin)

Auteur : Bernhard SCHLINK

Traduction : Bernard LORTHOLARY

Parution : en allemand en 2021
                  en français en 2023 (Gallimard)

Pages : 352

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la mort de son épouse Birgit, Kaspar découvre un pan de sa vie qu’il avait toujours ignoré : avant de quitter la RDA pour passer à l’Ouest en 1965, Birgit avait abandonné un bébé à la naissance.
Intrigué, Kaspar ferme sa librairie à Berlin et part à la recherche de cette belle-fille inconnue. Son enquête le conduit jusqu’à Svenja, qui mène une tout autre vie que lui : restée en Allemagne de l’Est, elle a épousé un néo-nazi et élevé dans cette doctrine une fille nommée Sigrun.
Kaspar serait prêt à voir en elles les membres d’une nouvelle famille. Mais leurs différences idéologiques font obstacle : comment comprendre qu’une adolescente, par ailleurs intelligente, puisse soutenir des théories complotistes et racistes ? Comment l’amour peut-il naître dans ce climat de méfiance et de haine ?
Cette rencontre contrariée entre un grand-père et sa petite-fille nous entraîne dans un passionnant voyage politique à travers l’histoire et les territoires allemands. Plus de vingt-cinq ans après Le liseur, Bernhard Schlink offre de nouveau un grand roman sur l’Allemagne qui sonde puissamment la place du passé dans le présent, et nous interroge sur ce qui peut unir ou séparer les êtres.

 

Un mot sur l'auteur :

Né en 1944 en Allemagne, Bernhard Schlink a été professeur de droit à Berlin, puis magistrat. Depuis sa série policière publiée à partir de 1987, il a écrit de nombreux romans et nouvelles qui lui ont valu quantité de prix littéraires. Son livre le plus connu est Le liseur (1995), best-seller adapté au cinéma.

 

Avis :

Kaspar, soixante-et-onze ans, est libraire à Berlin. Lorsqu’elle décède de trop d’alcool et de somnifères, il découvre dans les papiers laissés par sa femme Birgit qu’elle avait une fille et qu’elle se s’était jamais pardonné de l’avoir abandonnée à la naissance, juste avant de fuir la RDA en 1965, où le couple venait de se rencontrer. Décidant d’accomplir pour elle ce qu’elle n’avait jamais osé tenter, il entame des recherches à partir des quelques indices à sa disposition et finit par retrouver cette fille dans un village de l’ancienne Allemagne de l’Est. Elle y vit avec un fermier d’extrême-droite et leur fille de quatorze ans, Sigrun.

La famille fait partie d’une communauté völkisch, à l’idéologie paganiste, anti-moderniste et raciste – en partie reprise par le nazisme –, qui rêve depuis la fin du XIXe siècle de restaurer la grandeur du peuple élu germanique. Sigrun a dans sa chambre des posters de Rudolf Hess et d’Irma Grese – dite  « la hyène d'Auschwitz » –, nie la Shoah et croit dur comme fer à la volonté de conquête de l’Allemagne par les musulmans. Sa seule opposition à ses parents a trait à son amitié pour une fille d’un autre groupuscule, les Nationalistes Autonomes, tout aussi racistes, antisémites et complotistes dans leur revendication d’une nation débarrassée des influences étrangères.

Rusant avec l’avidité des parents et les conditions de leur héritage dans la succession de Birgit, Kaspar obtient d’emmener Sigrun chez lui à chaque période de vacances scolaires. Débute pour lui le délicat apprivoisement de sa petite-fille. Comment déconstruire ses convictions radicales, sans la faire fuir ni pousser ses parents à la rupture ? L’adolescente s’avérant sensible à la musique et douée pour le piano, c’est par ce biais que, tout en douceur et en intelligence, son grand-père s’efforce de tisser peu à peu avec elle une relation d’affection et de respect mutuel. De concerts en musées, d’explorations littéraires à la librairie en conversations subtilement dirigées, le vieil homme s’emploie, par petits coups de culture, à semer le doute dans cette jeune intelligence.

Du désarroi identitaire des Allemands de l’ex-RDA – joyeusement accueillis lors de la réunification comme « qui rentre de voyage » et n’a aucune raison de se montrer durablement différent, ces gens issus d'un pays qui n'existe plus se retrouvent en sévère perte de repères, en particulier la génération perdue des jeunes alors âgés de vingt-cinq ans, à peine formés, déjà inadaptés  – aux dérives en tout genre, alcoolisées ou extrémistes, qu'il favorise, l'amour et l'intelligence de ce grand-père, usant de l'art et de la culture pour sauver sa petite-fille de son terrifiant embrigadement, séduisent tellement, qu'à défaut de croire totalement à cette résilience peut-être un peu trop belle, l'on ne demande qu'à se laisser convaincre par ses jolis symboles.
 
Il n’y a qu’une vérité. Elle n’appartient ni à moi ni à toi. Elle est simplement là. Comme le soleil et la lune. Et comme la lune elle n’est parfois visible qu’à moitié et elle est pourtant ronde et belle. (4/5)

 

 

Citations :  

Lorsque vous avez décidé de vous enfuir, vous saviez pourtant bien qu’ici c’en serait fini de tout : du jardin d’enfants et des enfants et des fêtes, oui, fini de tout ! Comment maintenant cette seule fête peut-elle envoyer au diable cette décision ? Kaspar aurait aimé lui poser la question. Est-ce que certaines personnes sont incapables de dépasser ce qui est sous leurs yeux ? Sont-elles capables de s’engager pour ce qui se trouve au-delà quand c’est encore loin, quand c’est l’été et que la fuite est prévue pour l’hiver et reste abstraite ? Et quand elle approche et va devenir concrète, ne fait-elle plus le poids face à ce qui est déjà concret et imminent ? Est-ce que les nobles, pendant la Révolution française, ont ainsi renoncé à s’enfuir, alors qu’ils risquaient la guillotine ? Aussi bien, la dame du jardin d’enfants ne risque pas la guillotine, mais seulement de perdre la vie à l’Ouest avec Alexander, une vie qui pour elle était peut-être restée toujours abstraite.
 

Qu’est-ce que je ferais si du jour au lendemain je devais renoncer à ma vie passée et en commencer une nouvelle ? Planter un arbre la veille de sa mort, continuer à vivre comme si de rien n’était : Kaspar ne savait rien de mieux. Tant que cela ne vous faisait pas manquer la vie nouvelle.
 

Si l’on vit dans un pays sous un mauvais régime, on espère un changement, et un jour il advient. À la place du mauvais régime, un bon se met en place. Quand on a été contre, on peut de nouveau être pour. Si l’on a dû s’exiler, on peut revenir. Le pays, pour ceux qui sont restés et pour ceux qui sont partis, est à nouveau leur pays, le pays dont ils rêvaient. La RDA ne deviendra jamais le pays dont on rêvait. Elle n’existe plus. Ceux qui sont restés ne peuvent plus se réjouir. Ceux qui sont partis ne peuvent pas y revenir ; leur exil est sans fin. D’où le vide. Le pays et le rêve sont perdus irrémédiablement.
Cette perte irrémédiable ne me rend pas triste. Mais le vide me rend triste. Le vide, la douleur du vide, la douleur.
 

Que l’on n’échappe pas à soi-même, que l’on s’emmène toujours et partout avec soi-même, je le savais. Mais je ne savais pas qu’on emmène aussi les autres avec soi, toujours et partout.
 

Il n’y a pas de livre sur lequel nous ayons discuté aussi passionnément, lors de nos rencontres, que le roman de Christa Wolf Le ciel divisé. Rita avait-elle raison de rester en RDA, ou Manfred de la quitter ? Rita avait son plus fort défenseur en la personne de Volker, mon voisin sur les bancs de l’école supérieure de fin d’études (EOS), qui s’était enfui dès la construction du Mur et était revenu quelques jours plus tard. Certaines personnes ne pouvaient pas être arrachées à leur sol ; c’est dans ce sol, bon ou mauvais, qu’elles avaient leurs racines et seulement sur lui qu’elles pouvaient grandir. On lui répondait que Rita n’était pas tellement enracinée ; elle avait quitté le village pour la ville, renoncé au bureau et entrepris des études pour devenir enseignante. Matthias et Stephan trouvaient néanmoins compréhensible que Rita, en dépit des défauts de la réalité socialiste, continuât à croire à l’idée socialiste ; les chrétiens croyaient bien à la justice de Dieu, alors que la justice n’était pas très avancée dans la réalité. Les étudiants de l’Est jugeaient que la foi de Rita était idéalisée et romancée, ceux de l’Ouest trouvaient que la résignation de Manfred était décrite trop plaintivement. Qu’est-ce qui liait Rita et Manfred l’un à l’autre ? Qu’est-ce qui les avait fait se perdre ? L’antagonisme politique entre l’Est et l’Ouest, l’incompatibilité des façons de vivre dans le socialisme et le capitalisme, la différence d’origine, d’âge et de situation, la différence des caractères ? Ou bien avaient-ils tous deux laissé la vie les séparer progressivement, comme cela arrive ? Leur ciel avait-il été déjà divisé avant la construction du Mur, ou après seulement ? Le partage du ciel était-il inscrit d’avance comme résultat de l’évolution politique, ou dépendait-il de nous de voir le ciel, au-dessus de nos têtes, partagé ou intact ?
 
 
À l’époque, l’immobilité de la vie m’impatientait, maintenant elle me rendait heureuse. J’étais heureuse de n’avoir rien à faire, sinon attendre. Je n’attendais même pas, l’attente est une activité, je n’en avais aucune, c’était le temps qui en avait une. Il passait.


L’émission portait sur la génération perdue des jeunes de RDA, qui avaient autour de vingt-cinq ans à la réunification, dont la formation ne valait plus rien dans l’Allemagne réunifiée, qui n’avaient pas le courage ou l’énergie d’en faire une nouvelle, qui étaient sans travail, buvaient beaucoup, traînaient dans les rues en braillant et parfois tabassaient les punks, les immigrés ou les sans-abri. 


C’était la première fois que (…) je voyais une usine de l’Ouest. Les choses y étaient plus hiérarchisées que dans les usines de l’Est où j’avais travaillé, le chef avait davantage d’importance, le ton était plus sévère, les enchaînements plus rapides. J’avais deux collègues qui étaient étudiantes, et nous étions traitées par les ouvrières avec une amicale condescendance. J’aurais mieux fait de ne pas dire que je venais de quitter la RDA ; souvent je n’étais pas seulement traitée avec condescendance, mais avec un peu de mépris, comme si j’étais une enfant gâtée, choyée et dorlotée aux frais des autres. Je me rendis compte que les vexations que j’avais subies dans les bureaux et dans les magasins s’appuyaient sur une large base. Au cours du semestre, il est vrai que personne, professeurs ou étudiants, ne me traita avec condescendance. Mais quand j’évoquais une perspective ou employais une expression de l’Est, j’agaçais ; on attendait de moi qu’en quittant la RDA je laisse derrière moi tout ce qui en faisait partie, parce que c’était soviétique et communiste, et que désormais je sois comme eux.
Il m’est arrivé en petit ce que j’ai vu arriver en grand aux Allemands de l’Est après la chute du Mur. D’abord, ils furent joyeusement accueillis comme étant les bienvenus. Ils furent aussi questionnés avec intérêt sur ce qui s’était passé à l’Est et comment ils y avaient vécu. Mais on les interrogea comme on questionne quelqu’un qui rentre de voyage. Lorsqu’il apparut qu’ils n’avaient pas seulement fait un voyage, mais qu’ils venaient d’un autre monde, un monde où certaines choses ne leur avaient pas convenu, mais qui était le leur, qu’ils avaient édifié et entretenu, auquel ils étaient et restaient liés, l’intérêt disparut. À l’Est avait été créé quelque chose de spécial ? À l’Est il y avait eu oppression, injustice et malheur, l’oppression et l’injustice étaient du passé, les Allemands de l’Est opprimés pouvaient à nouveau être comme les Allemands de l’Ouest non opprimés et n’avaient plus de raison d’être différents. S’ils l’étaient néanmoins, c’était déplacé, et de surcroît ingrat, parce qu’ils avaient été richement gâtés, pour qu’ils soient aussi heureux que les bienheureux Allemands de l’Ouest.
Nous autres Allemands de l’Est, quand nous sommes au milieu d’Allemands de l’Ouest, nous préférons laisser derrière nous tout ce qui vient de l’Est. C’était valable à l’époque comme ça l’est aujourd’hui. Ce n’est pas seulement à cause de ma fille que j’ai fait de la RDA une tache blanche, une terra incognita.


Elle avait rejoint l’extrême droite, pas à cause de la politique, à cause de la violence ; elle voulait démolir ce qui l’avait démolie.


Svenja était vraie. Nous étions vrais, là-bas – vous voyez comme je dis même “là-bas” ? Svenja ne se révoltait pas par satiété, ni par ennui, ni parce que c’est chic et que comme ça on peut la ramener. Elle a pris ça au sérieux et elle a payé pour ça, comme tous ceux qui ont pris les choses au sérieux et qui ont payé pour ça, même les informateurs de la Stasi, qui vous font pousser les hauts cris. Moi, la Stasi ne m’a jamais rien demandé, Dieu merci, j’aurais dû dire oui ou non, il y aurait eu un enjeu, et j’aurais été marqué, d’une façon ou d’une autre. Ici à l’Ouest il n’y a pas d’enjeu. Vous en avez, de la chance. 


Dans la deuxième moitié des années 1990, les skins se sont dispersés, ont trouvé des métiers, se sont mariés, ont eu des enfants. Certains sont à la campagne, il en est venu un de Basse-Saxe qui affichait des slogans nationalistes et voulait fonder une ferme avec les skins, d’autres reprendraient de vieilles fermes et à la fin ça deviendrait un village national libéré. Il y a quelques villages de ce genre. 


Elle était assise par terre au pied des rayons d’histoire contemporaine et elle lisait.
 « Tu as bien un livre sur Rudolf Heβ. Il est plein de mensonges. Tous ces livres, ici, sont pleins de mensonges. Hitler ne voulait pas la guerre, il voulait la paix. Et les Allemands n’ont pas tué les Juifs. »
 Kaspar s’assit par terre face à elle.
 « Ce sont les livres d’historiens qui ont fait des recherches pendant des années. Comment peux-tu savoir ?
 — Ils sont achetés. Ils sont payés. Les occupants veulent rabaisser l’Allemagne. Il faut qu’on ait honte et qu’on courbe l’échine. Alors ils pourront nous opprimer et nous exploiter.
 — Si tu regardes dans ces livres, ils s’appuient sur des dossiers du gouvernement allemand et du NSDAP et des camps de concentration, sur des déclarations de témoins et sur ce que Hitler et ses hommes ont eux-mêmes écrit. Tu penses que tout cela est mensonger ?
 — Ils mentent sur Auschwitz. Avec du Zyklon B on n’a pas pu gazer des gens, en tout cas pas autant et aussi vite qu’on le dit à propos d’Auschwitz. Ce n’est pas de la politique, dit Papa, c’est de la chimie. Et si l’on ment sur la chimie, sur laquelle il est impossible de mentir, on ment aussi sur tout le reste.
 — Veux-tu lire un de ces livres ? Alors emporte-le. À la maison, j’ai aussi un livre sur la chimie. »

 

vendredi 17 juin 2022

[Wolff, Iris] Le flou du monde

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le flou du monde
            (Die Unschärfe des Welt)

Auteur : Iris WOLFF

Traduction : Claire DE OLIVEIRA

Parution : en allemand en 1920,
                  en français en 2022 (Grasset)
Pages : 240

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Samuel naît dans un petit village en Roumanie, non loin de Timisoara et de la frontière hongroise. Sa mère, Florentine, est une femme rêveuse, descendante d’une famille noble. Hannes, son père, est pasteur, en charge des paroissiens de langue allemande qui vivent dans cette région d’Europe centrale depuis des siècles. Samuel est un garçon taciturne et timide, mais la famille est heureuse - autant que possible dans cette Roumanie encore sous la férule de Ceausescu. Le couple se lie d’amitié avec les Novacs, qui font partie de la minorité slovaque, et leur fille Stana va devenir la compagne de jeux de Samuel. Quand Hannes est convoqué par la Securitate, il se demande néanmoins si ce n’est pas son ami Konstanty Novacs qui l’a dénoncé, pour avoir hébergé deux jeunes Allemands, Bene et Lothar.
A l’adolescence, Samuel et Stana tombent amoureux l’un de l’autre, mais peu après, le meilleur ami de Samuel, Oz, se met en délicatesse avec le pouvoir communiste, au point de devoir quitter le pays s’il ne veut pas risquer de mourir dans les geôles du régime. Samuel n’hésite alors pas une seconde : à l’aide d’un petit avion ULM qu’il a appris à piloter, il aide Oz à passer à l’Ouest. Il ne prévient pas ses parents de sa décision, mais laisse un mot à Stana, lui demandant de ne pas l’attendre. En Allemagne, il va essayer de reconstruire une vie loin des siens. Sa route va croiser celle de Bene, cet Allemand que son père avait accueilli chez eux des années auparavant, et quand l’effondrement des régimes communistes s’annonce, les deux prennent la route en direction de la Roumanie...
En sept chapitres, Iris Wolff retrace le fabuleux destin d’une famille européenne. Sa langue, poétique et aérienne, sert à merveille cette histoire d’amour au carrefour de la grande Histoire, entre oppression et liberté, l’Est et l’Ouest.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Iris Wolff est née en 1977 en Transylvanie et a émigré en Allemagne en 1985. Le flou du monde, son quatrième roman, a connu un grand succès critique en Allemagne. Le livre a notamment été sélectionné pour le Deutsche Buchpreis en 2020 et a reçu le prestigieux Prix Solothurn en 2021.

 

 

Avis :

Elle-même née en Transylvanie où elle a passé son enfance avant de migrer en Allemagne avec sa famille, Iris Wolff nous emmène à l’extrême ouest de cette région de Roumanie, près de la frontière hongroise. De la monarchie de Michel 1er à la dictature de Ceaușescu et à l’effondrement du bloc soviétique, on y suit quatre générations d’une même famille appartenant à la minorité saxonne.

L’hiver et l’isolement du petit village où son époux Hannes est pasteur pour sa communauté de langue allemande, ont bien failli empêcher Florentine de mener sa grossesse à terme. Né malgré tout sain et sauf, Samuel grandit paisiblement, au fil d’une existence simple et rurale, pourtant de plus en plus plombée par la pression politique qui vient menacer Hannes jusque dans ses prêches. Lorsque son ami Oz est sur le point d’être arrêté, Samuel l’aide à s’enfuir jusqu’en Allemagne, à bord d’un petit avion d’épandage. Il ne pourra rentrer auprès des siens que bien des années plus tard, après le renversement du « Conducător » qui se prenait pour le « génie des Carpates ».

Identité et racines, exil et liens familiaux sont les thèmes au coeur de ce récit consacré aux descendants, dont fait partie l’auteur, de ces colons allemands qui, dès le Moyen-Age, s’installèrent en Roumanie – alors en royaume de Hongrie - pour y créer d’importantes communautés. A l’unification de la Roumanie en 1918, la constitution reconnut ces minorités très anciennes non roumanophones, en leur permettant de conserver leur identité et leur langue. Nombre de ces Saxons de Transylvanie, de ces Allemands de Bucovine, ou encore de ces Souabes du Banat, furent expulsés pendant la seconde guerre mondiale ; beaucoup s’acquittèrent de taxes prohibitives pour être autorisés à quitter la Roumanie de Ceaușescu ; une nouvelle vague partit encore après la dislocation du bloc de l’Est. Mais ils sont toujours plusieurs dizaines de milliers à posséder en Roumanie des passeports indiquant leur nationalité allemande, par droit de sang, et leur citoyenneté roumaine, par droit de sol.

Relativement court, le livre enchaîne les ellipses, laissant d’autant plus au lecteur le soin de relier les pointillés entre époques, lieux et personnages, qu’avec une infinie délicatesse, la narration ne laisse transparaître le monde et ses événements que filtrés par l’intériorité des protagonistes. Si le récit y gagne en authenticité, et même en poésie, il faut faire preuve d’une certaine patience pour voir peu à peu se dessiner le fil narratif, entre impressions fugitives et silhouettes habilement esquissées. Il se dégage au final de ce « flou du monde », une impression de nostalgie contemplative beaucoup plus durable que les légères pointes de lassitude un peu désorientée ressenties de-ci de-là au cours de la lecture. Un très joli roman, qui mérite la persévérance de son lecteur. (3,5/5)

 

 

Citations :

Florentine et Nika tombèrent enceintes l’été, mais Nika ne voulait plus avoir d’enfant. Elle s’injecta une substance qu’on administrait aux vaches et mourut après trois jours de convulsions. À l’hôpital, on refusa de la soigner. Il n’y avait pas d’avortements en république populaire de Roumanie.
 

Sonner les cloches, c’était tout un art.          
Les cloches révélaient de quelle confession était le défunt, et si c’était une femme, un homme ou un adolescent qu’on enterrait. Elles indiquaient la durée de la veillée funèbre, rappelaient le moment de s’habiller pour l’enterrement et donnaient au cortège le signal du départ vers le cimetière. La petite cloche sonnait une heure avant l’enterrement, la grosse une demi-heure avant, et les deux un quart d’heure avant : c’était le moment de sortir de chez soi.          
Quand c’était un jeune comme Echo qui mourait, toutes les cloches sonnaient à la fois. Le temple protestant sonnait d’abord, puis les autres églises le rejoignaient, par-dessus tous les toits et toutes confessions, que l’église soit réformée, orthodoxe, ou gréco-catholique.
 
 
Oz avait fini par conclure que tout n’était qu’une invention, au bout du compte. Chaque système était une pure fiction. Ces histoires de religion, de foot, de communisme.
Ce pays-là maintenait un ordre auquel on avait bien du mal à croire (parfois même, on n’y croyait pas du tout). Et pourtant, on insistait bien sur le fait que c’était une réalité objective. Or tout ordre pouvait être remplacé par un autre. Les dix commandements auraient pu être douze, les buts des terrains de foot auraient pu être carrés, et l’égalité de tous, qu’on appelait de ses vœux, aurait pu être l’inégalité de certains, qu’on estimait tant. Il était possible de changer un ordre existant, il suffisait d’y substituer un autre ordre.          
Il y avait un homme qui, en matière d’invention, était le meilleur de tous.          
Le fils du soleil aimait son peuple. Il l’aimait tellement qu’il le protégeait contre les sept péchés mortels. Il mettait les gens à l’abri de l’orgueil en les préservant d’avoir leurs propres opinions. Quant à l’avarice et à la cupidité, elles étaient tout bonnement impossibles à cause de la pénurie de vivres. Les bocaux de confiture et le lait en poudre garnissant les rayonnages (avec un agencement méthodique leur évitant d’avoir l’air vides) ne suffisaient pas à susciter la cupidité. La luxure, la débauche, la colère et la soif de vengeance ne concernaient que quelques fonctionnaires qui s’adonnaient à l’impudicité et au plaisir avec avidité, pendant que le peuple intègre progressait vers le rêve doré de l’humanité. La gourmandise était impensable, le plat principal étant la propagande. L’envie et la jalousie étaient exclues, vu que rien n’appartenait à personne et que chacun possédait la même chose que son voisin. Seule la paresse échappait à son contrôle. La paresse, la lâcheté et l’ignorance, autant de péchés difficiles à brider.
Le génie des Carpates se contentait de peu. Son fameux palais était à vrai dire une bagatelle. Il aurait d’ailleurs pu être plus petit, mais dès lors qu’on avait une salle de réunion, il fallait une salle de bal. Et un homme aussi populaire avait besoin d’innombrables chambres d’amis. Quand on avait une femme et qu’on tenait un peu à son indépendance, on avait besoin de deux escaliers séparés. Et dès lors qu’on aimait son peuple, on aimait aussi son art, et on avait besoin d’archives, d’espaces d’exposition, d’une salle de théâtre. Heureusement, on pouvait se faire un peu d’argent, de temps à autre, en vendant des objets d’art religieux aux capitalistes.
Le Conducător s’intéressait à l’art. Il était délicat, sensible, profond, charitable, tolérant. Un homme d’action et de parole ayant le sens de la famille. Et donc, quoi de plus naturel que de répartir tous les postes clés entre les membres de sa famille ? Comme il aimait visiblement son peuple, il lui permettait de le vénérer au moyen d’innombrables affiches, photos et tableaux. En remerciement, il n’attendait que des enfants. Les femmes qui tentaient d’avorter étaient mises sous les verrous et, si un avortement illicite provoquait une infection, elles n’avaient pas le droit d’être soignées. Aimer et vouloir une descendance impliquait d’être sévère, et cette inflexibilité prouvait à Oz que le guide du pays où il était obligé de vivre n’avait pas le moindre respect pour ses sujets. Faire souffrir les autres, c’est faire très peu de cas de soi-même en secret, mais même cette réflexion ne suffisait pas à expliquer pourquoi sa mère avait dû mourir.
Un titan avait besoin d’une femme titanesque. Il ne se contentait pas d’une simple fille des faubourgs, de la mahala. Il lui fallait une scientifique de renom. Une femme qui collectionnait les bijoux et les titres scientifiques avec le même talent. On discutait dans l’alcôve de la situation de la nation, ajoutant ci (une nouvelle loi) ou retranchant ça (une ancienne loi). Le mieux, c’est que rien n’avait de répercussions dignes de ce nom ! Son Elena s’y connaissait en composés macromoléculaires. Que c’était pratique, puisque tous étaient égaux par nature, sous le régime communiste, comme les polymères de synthèse !
L’élu du peuple se contentait de peu. Toute sa vie, depuis son apprentissage de cordonnerie, il avait renoncé à gagner de l’argent : cela ne prouvait-il pas qu’il avait très peu d’exigences ? Les gens se plaignaient sans cesse qu’il n’y ait rien à acheter. Lui-même n’avait jamais rien eu à acheter, de toute sa vie. Après tout, le parti s’occupait de lui. Lui et ses camarades du parti se faisaient quelques sous en plus en vendant des Allemands – que, pour s’amuser, on qualifiait d’habitants de la forêt (pădureni) dans les correspondances de la Securitate. Cette pratique allait pourtant à l’encontre de ses convictions : la Roumanie n’était pas une terre d’émigration : si on y était né, il fallait y rester. On respectait toutes les nationalités, elles avaient les mêmes droits. Pour remédier aux envies de voyage, il avait fait installer au Musée national de Bucarest une carte du monde où ses voyages étaient inscrits en couleurs.
Le grand timonier était sage. Il voulait que son peuple soit fier de son rôle dans l’histoire et conscient de son identité historique hors du commun. À l’étranger, on se mêlait en permanence de sa façon de gouverner, c’était inconcevable ! S’il voulait assécher une partie du delta du Danube, Gorbatchev s’en mêlait. Si un quartier de Bucarest devait disparaître et céder la place à son palais, l’Unesco ne tardait pas à en parler. Si on s’apercevait qu’il voulait supprimer sept mille villages, nombre infinitésimal, et reloger les habitants dans des immeubles neufs adaptés aux normes de l’époque (au nom de la systématisation), cela déclenchait un tollé dans la presse occidentale.
Et pourtant, au bout du compte, on le laissait faire.
Il fallait beaucoup de monde pour jouer à cette fiction du dictateur. Des soldats, des policiers, des médecins, des juges, des gardiens de prison, des journalistes : jamais, en aucun cas, ils n’auraient avoué que le système où ils vivaient était une pure fiction. Oz le savait : tant qu’il y aurait des miradors, des prisons, des chaussures reluisantes et des lacets noués entre eux, il y aurait des lois absurdes et, par voie de conséquence, des souffrances que rien ne pourrait justifier. Il y aurait la peur et, pire, la peur de la peur. 


Ils se mirent en quête d’une épicerie. Les Allemands faisaient leurs courses dans des magasins grands comme des entrepôts. Le chariot d’Oz et de Samuel était presque vide, ils étaient dépassés par tout ce choix. Voulant acheter de l’eau, ils prirent le mauvais pack. Le liquide était transparent, et seul un petit citron, sur l’étiquette, indiquait que ce n’était pas de l’eau. Oz repensa aux files d’attente qu’il avait commencées à cinq heures du matin en se demandant ce qu’il y aurait ce jour-là : avec un peu de chance, la denrée en question ne serait pas épuisée quand son tour viendrait. Il avait l’habitude d’aller d’une boutique à l’autre, seul espoir d’avoir une ration supplémentaire. Si on avait besoin de chaussures neuves, la vendeuse ne vous les cédait qu’en échange d’un autre objet.          
Alors qu’ici on trouvait de tout. Toujours. La vendeuse du stand de viande, n’ayant plus de cervelas, se confondit en excuses au point qu’Oz faillit la consoler. Ici, on attendait que le feu soit vert pour traverser, même s’il n’y avait pas de voiture en vue. Certains sillonnaient la ville au pas de course et piétinaient aux croisements en attendant que la circulation leur permette de passer. Pour blaguer, Oz disait qu’ils avaient la Securitate aux fesses. Certaines familles avaient deux voitures, d’autres n’en avaient pas, elles prenaient leur vélo en pensant à l’environnement. Oz se l’expliquait ainsi : comme on ne manquait de rien, soit on possédait une chose, soit on y renonçait pour montrer qui on était ou qui on voulait être. Et, face à cette abondance, certaines choses devaient se faire simultanément : jogger avec une poussette, parler avec des invités tout en regardant la télévision. En revanche, personne ne restait assis devant sa maison. On ne passait pas chez les autres sans s’annoncer, on n’allait pas frapper chez eux simplement pour bavarder, sans avoir une bonne raison de le faire. On avait de tout en excès – sauf qu’on manquait de temps.


Il aimait le chemin du retour. De l’avis de Samuel, les allers étaient pleins d’attente joyeuse, où qu’on aille. Quant à Oz, il trouvait qu’il fallait partir n’importe où, rien que pour avoir le plaisir de revenir. Au retour, on avait déjà derrière soi ce qu’on avait projeté. Et tout ce qu’on avait derrière soi était apaisant.


Il avait horreur d’emprunter des livres. Les livres, il fallait les posséder. Lire des livres empruntés, c’était comme faire l’amour en gardant ses habits : ça marchait sûrement, ça donnait du plaisir de temps à autre, mais ça n’avait rien à voir avec la possibilité de pouvoir embrasser et toucher le moindre recoin de peau. Ses livres à soi, on pouvait les souligner, en corner les pages, noter des idées dans leur marge, y glisser de petits mots, y laisser des traces de café ou de vin. Car en fin de compte, ce n’était pas pour rien que les livres avaient un corps.


Il essaya d’arriver à quelque chose, mais au début il ne fit que prendre du poids. C’était sans doute dû au manque de sport, à sa mauvaise alimentation (chou de mauvaise qualité, œufs au lard), et au fait qu’en lisant on voyageait beaucoup, mais en dépensant très peu de calories. Il avait lu chez Benjamin que certains endroits ne se rattachaient pas parfaitement au reste de notre intérieur, par exemple le lit après une longue phase de maladie, et il était à craindre que sa passion pour les livres se rattache plutôt mal à ce qu’on appelait la vie. Il allait à l’université, participait aux tâches ménagères, faisait du vélo en ville sans parvenir à se défaire du sentiment que l’aventure se passait toujours à l’endroit même où il n’était pas. S’il restait chez lui, il ratait une soirée fabuleuse. S’il allait à une soirée, c’en était une dont on ne reparlait plus le lendemain. Quoi qu’il fasse, où qu’il aille, la vie était déjà rebattue. Quant aux livres, il était en plein dedans : on n’y jouait qu’en sa présence et, s’il n’était pas là, on l’attendait.


S’il y a une chose que tu ne dois pas voler aux autres, c’est le temps. Le temps, ça ne revient pas. Ni le temps que tu passes à attendre quelqu’un, ni le temps des promesses vides, quand on te mène en bateau.

 

samedi 30 avril 2022

[Jarawan, Pierre] Tant qu'il y aura des cèdres

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Tant qu'il y aura des cèdres
            (Am Ende bleiben die Zedern)

Auteur : Pierre JARAWAN

Traducteur : Paul WIDER

Parution : en allemand en 2015,
                   en français en 2020
                   (Héloïse d'Ormesson)
                   et 2021 (Le Livre de Poche)

Pages : 496

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après avoir fui le Liban, les parents de Samir se réfugient en Allemagne où ils fondent une famille soudée autour de la personnalité solaire de Brahim, le père. Des années plus tard, ce dernier disparaît sans explication, pulvérisant leur bonheur. Samir a huit ans et cet abandon ouvre un gouffre qu'il ne parvient plus à refermer. Pour sortir de l'impasse, il n'a d'autre choix que de se lancer sur la piste du fantôme et se rend à Beyrouth, berceau des contes de son enfance, pour dénicher les indices disséminés à l'ombre des cèdres.

Voyage initiatique palpitant, Tant qu'il y aura des cèdres révèle la beauté d'un pays qu'aucune cicatrice ne peut altérer. À travers cette quête éperdue de vérité, se dessine le portrait d'une famille d'exilés déchirée entre secret et remord, fête et nostalgie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Pierre Jarawan est auteur, poète, scénariste et modérateur à Munich où il vit. Fils d’un Libanais et d’une Allemande, il est né en 1985 à Amman en Jordanie. Il est champion de slam depuis plusieurs années en Allemagne. Son premier roman Tant qu’il y a des cèdres a paru aux EHO en 2020.

 

 

Avis :

Ses parents ayant fui le Liban déchiré par la guerre en 1983, Samir nait l’année suivante en Allemagne. Sa vie y est sereine, jusqu’à ce qu’elle bascule brutalement l’année de ses neuf ans, lorsque, perturbé par une vieille photographie retrouvée, son père quitte leur domicile sans préavis ni explication, pour ne plus jamais donner de ses nouvelles. Devenu adulte, Samir reste obsédé par ce père disparu. Il se rend au Liban pour tenter de retrouver ses traces, passées bien sûr, mais peut-être aussi plus récentes…

Ce livre est bâti sur une obsession : celle d’un fils marqué au plus profond par une blessure d’abandon, incapable de se construire sur cette béance d’autant plus dévastatrice qu’elle s’assortit de la plus noire incompréhension. Pourquoi ce père est-il parti ? Vit-il ailleurs ? Donnera-t-il signe de vie un jour ? Pour Samir, la quête est fondamentale, identitaire même, puisqu’elle le mène inévitablement à ses racines et à la découverte du pays de ses ancêtres. A l’abandon vient se superposer l’exil, dans une surenchère de déchirements accumulés sur plusieurs générations. Et le parcours désespéré de Samir sur les traces ténues de son père disparu devient inévitablement un cheminement initiatique, au plus près d’un passé où se mêlent drames familiaux et histoire du Liban.

Très vite attaché aux personnages, le lecteur partage bientôt le besoin de savoir de Samir et se retrouve suspendu aux incertitudes de sa quête. Peu à peu, au hasard des rencontres et des fatalités qui vont paver son chemin non sans émotion ni poésie, Samir découvre ce que fut la vie de ses parents au Liban, en même temps qu’il prend la mesure de ce pays et qu’il s’imprègne de ses parfums, de sa chaleur et de ses drames. Se révèle ainsi, au fil des pages, l’âme de ce territoire si particulier du Proche-Orient, qui, de la trépidante Beyrouth aux rudes montagnes enneigées abritant des cèdres millénaires, se vit progressivement impliqué dans le conflit israélo-palestinien dès la fin des années soixante, bascula dans une guerre civile interconfessionnelle, se retrouva occupé par la Syrie, plus tard en guerre contre Israël, et toujours dans une grande instabilité politique. C’est bien sûr le coeur serré que le lecteur projette les personnages dans l’actualité libanaise postérieure à la narration…

Avec ses protagonistes tous plus attachants les uns que les autres, son exploration humaine, sensible et poétique de l’identité libanaise et des affres de sa diaspora, ce récit s’avère captivant, autant pour la tension romanesque qui le traverse, que pour sa vivante et instructive peinture du Liban contemporain. Un premier roman magnifique, sur l’exil, l’identité et la filiation. (4/5).

 

Citations :

– Les cèdres sont menacés. Les gardiens veillent à leur santé, procèdent à des reboisements et s’occupent du parc existant. Et, comme tous les gardiens, ils doivent aussi s’opposer aux intrus.
– À savoir ?
– Les bergers.
– Les bergers ?
– Absolument. Ils font paître leurs troupeaux sur les zones de reboisement, car l’extension des forêts diminue leurs pâturages. Et leurs chèvres mangent les jeunes plants.
Son regard se promène parmi les arbres.
– Mon père a rejoint les rangs des gardiens des cèdres après la guerre. (…)
Les arbres sont si énormes, si majestueux. Il semble inconcevable qu’ils puissent un jour ne plus se dresser en ces lieux.
– La plus grande menace, c’est le changement climatique, dit Nabil, qui semble décidément lire dans mes pensées. L’altitude idéale pour les cèdres se situe entre mille deux cents et mille huit cents mètres.
– À quelle altitude sommes-nous ici ?
– Environ mille quatre cents mètres. Autrefois, c’était parfait, la neige tombait régulièrement et tenait longtemps au sol, qui restait des mois durant froid et humide. Sans le froid, les cèdres ne peuvent germer, ce qui signifie…
Il me guette comme un professeur attendant une réponse.
– Ce qui signifie que leur habitat naturel se trouve à des altitudes de plus en plus élevées, complété-je.
– Exactement, approuve Nabil. Mais les monts du Liban ne se hissent pas à l’infini. S’il ne pleut pas l’été, et que les arbres ne peuvent même plus tirer un minimum d’humidité de la brume printanière, alors tôt ou tard il n’y aura plus de cèdres.
Cette perspective me bouleverse. À mes yeux, le Liban est indissociable de ces géants.
– Quelle splendeur ! dis-je plus pour moi-même que pour mon compagnon. Ils sont identiques à ceux sur le drapeau.
De nouveau, Nabil opine.
– C’est pourquoi nous disons parfois qu’ils ont « la forme du drapeau ». L’eau du sol ne peut nourrir l’arbre que jusqu’à une certaine hauteur.
Il observe la cime de l’arbre devant nous.
– De huit à dix mètres, environ. Ensuite, le sommet meurt et le cèdre commence à prendre son allure caractéristique.
Il dessine dans l’air les branches se superposant horizontalement. Nous parcourons un moment les prairies et les sentiers étroits. J’essaie d’imaginer ce qui arrivera peut-être un jour – l’herbe haute et sauvage, les cèdres desséchés voire exterminés. En levant les yeux, on ne découvrirait plus de sommets enneigés, rien que des éboulis et des roches blanches. Qu’est-ce que cela signifierait, pour ce pays qui a fondé sur cet arbre son identité et même son nom – le pays des cèdres ? Le cèdre est partout ici, sur les timbres, les billets de banque. Le Liban, un pays sans nom ?
– Ne prenez pas cet air bouleversé, dit Nabil en me tapant sur l’épaule. Quand le dernier cèdre disparaîtra, il y a longtemps que nous ne serons plus là. Ces arbres sont beaucoup plus endurants que nous. Il se pourrait aussi que la mer reprenne possession de la côte et que tout retourne ici à son état préhistorique.
Il éclate d’un rire insouciant. Aussi curieux que cela puisse paraître, l’idée que les humains ne verront pas mourir les cèdres a quelque chose de rassurant.
 
 
– Il n’existe qu’une université publique au Liban. C’est là que vont tous ceux qui n’ont pas de bourse et ne peuvent se permettre d’aller dans le privé. Mais elle n’a pas le niveau des autres. On raconte que les professeurs manquent des cours sans s’excuser, ou qu’ils mettent des mois à corriger les copies de fin d’année. Seules les universités privées dispensent un enseignement digne de ce nom.
– Et elles sont très chères ?
– Pouah ! lance-t-il en agitant la main comme s’il s’était brûlé. Une année dans une université moyenne coûte environ dix mille dollars. Certains parents mendient pour y envoyer leurs enfants, tu imagines ?
– Ils mendient ?
– D’autres tentent de marchander avec les universités comme au souk, et beaucoup d’établissements privés proposent des rabais en fonction des notes. Les bons étudiants paient moins cher. Il n’empêche, les études coûtent une fortune. Sais-tu ce que font les pères ? Ils partent travailler dans les États du Golfe, où ils gagnent dix fois plus, à Dubaï, à Abou Dhabi ou au Qatar. Grâce à cet argent, ils financent les études de leurs enfants au Liban. Et quand ces derniers réussissent leurs examens, ils vont à leur tour dans les pays du Golfe, ou en Europe, du moins s’ils en ont les capacités.


La femme qui nous a accueillis a déclaré s’appeler May. Comme motif de notre visite, j’ai dit : « Je suis un parent », ce qui m’a valu un coup d’œil sceptique. Elle n’est toujours pas revenue. Je regarde Nabil d’un air interrogateur.
– Une Sri-Lankaise, explique-t-il. C’est l’usage dans les classes supérieures libanaises.
– J’aurais pensé qu’elle était d’origine africaine.
Il hausse les épaules.
– Ça a commencé dans les années cinquante et soixante, quand le pays prospérait, surtout d’un point de vue économique. Aujourd’hui encore, quand on a un certain standing, il faut avoir une domestique. La plupart venaient du Sri Lanka, autrefois. Du coup, forts de l’indécence que procure l’argent, les riches en ont fait une expression courante. Je conduisais un homme d’affaires un jour, et sais-tu ce qu’il m’a dit ? « Nous avons maintenant une Sri-Lankaise qui vient d’Angola. » Invraisemblable, pas vrai ?
 
 
– Beaucoup d’agences de voyage se sont spécialisées dans les mariages civils à Chypre. On arrive le matin, on passe à la mairie, on officialise le mariage à l’ambassade, on fait un crochet l’après-midi par la chambre d’hôtel et on rentre le soir.
– Mais pourquoi ?
– Parce qu’il n’y a pas d’alternative sur le marché libanais. Le mariage civil est impossible ici, et les mariages religieux ne peuvent être célébrés qu’entre personnes de même confession.
– Combien de couples interreligieux veulent se marier ?
– De plus en plus. C’est un sujet d’actualité, surtout chez les jeunes.
– Et les dirigeants religieux y voient une menace ?
– C’est tout le problème. Le sujet divise énormément. S’ils n’ont plus leur mot à dire dans les mariages, leur autorité sera amoindrie. Dans un pays comme le nôtre ? Impossible !
– Pourquoi ne pourrait-on pas autoriser à la fois le mariage civil et le mariage religieux ?
– Parce que ce serait un compromis. Et ces gens n’aiment pas les compromis. Il y a eu cette affaire qui a fait grand bruit dans les médias. Il existe une loi de 1936, un vestige de l’époque du mandat français, avant l’indépendance, qui autorise le mariage civil au Liban, à condition que les deux époux n’appartiennent à aucune religion. Un couple a fait effacer son appartenance religieuse dans le registre des naissances afin de pouvoir en bénéficier. Lui était sunnite, elle chiite. Ç’a été un beau bordel. Le ministre de l’Intérieur a dû statuer sur la légalité de leur union.


– Mais… je veux dire, combien existe-t-il de groupes religieux au Liban ? Dix-sept ?
– Dix-huit.
– Dix-huit. Pourquoi n’y voit-on pas une chance et ne permet- on pas des mariages mixtes ? Ce serait un pas décisif. Imagine un Liban où des enfants auraient une grand-mère sunnite et l’autre maronite, et un grand-père chiite et l’autre druze !
– Je vois où tu veux en venir…
– Comment un tel enfant pourrait-il éprouver de la haine pour les membres d’autres religions ? Une telle loi ne permettrait-elle pas de rassembler enfin les diverses minorités ? D’en faire une nation ? Est-ce que ce ne serait pas révolutionnaire ?
– Oui, révolutionnaire, a dit Nabil d’un ton mélancolique. Mais c’est justement ce que redoutent les politiciens, aussi veulent-ils éviter à tout prix un tel changement. Ici, politique et religion ne font qu’un. La paix dont tu rêves est le cauchemar de tous les chefs religieux. Il faut qu’un pays soit divisé pour qu’on les écoute encore… 
 

– C’est un Syrien, dit Nabil. Un enfant de réfugiés.
– Comment le sais-tu ?
– La corniche en est remplie. Surtout dans les rues avec des bars et des restaurants.
Nabil me désigne un vendeur qui tente de fourguer des lunettes de soleil à un couple. L’homme les essaie, mais sa compagne secoue la tête, visiblement sceptique.
– Ce sont tous des réfugiés. Ce garçon est peut-être seul ici, ou avec sa mère. La plupart des réfugiés syriens sont des femmes avec leurs enfants. Soit leurs maris se battent contre Assad, soit ils sont morts, soit ils ont fui dans un autre pays où il est plus facile de trouver du travail afin de pouvoir envoyer de l’argent à leurs épouses. Et les enfants doivent participer à l’effort s’ils veulent s’en sortir.
J’en ai entendu parler aux informations. Le Liban a accueilli plus d’un million de réfugiés, pour une population d’à peine quatre millions d’habitants.
– Ils logent dans les vieux camps, où il y a aussi beaucoup de Palestiniens. Tu sais, dans la périphérie. Sinon, ils habitent dans la ville même, dans des endroits misérables, sans eau courante ni électricité.
– Quelle est l’attitude des Libanais envers eux ?
– Il est difficile de parler des Libanais en général. Les Allemands ont-ils un problème avec les réfugiés dans leur pays ?
– Certains, oui.
Nabil me regarde.
– L’Allemagne a combien d’habitants ?
– Environ quatre-vingts millions. Il fronce les sourcils. – Dans ce cas, il faudrait que vous accueilliez dix-neuf millions de réfugiés pour parvenir au même niveau que nous.
 

Mais pour revenir à ta question, bien sûr que certains Libanais s’opposent à l’afflux de réfugiés. Les Syriens restent un sujet sensible dans ce pays. Voilà moins de dix ans que leurs soldats sont partis, et maintenant ce sont leurs civils qui arrivent. L’armée syrienne n’est pas franchement appréciée par ici. Pour une bonne partie des Libanais, les Syriens représentent des années d’oppression et de brimades. Sans compter qu’il est tout à fait plausible que les Syriens aient assassiné Hariri, l’affaire n’est pas encore résolue. Nous aimions tous Hariri. Le gouvernement libanais est divisé en deux camps : d’un côté les sunnites et les chrétiens, de l’autre le Hezbollah. Les sunnites fournissent des armes et des munitions à l’opposition en Syrie, tandis que le Hezbollah la combat au côté d’Assad. Tu comprends ? Au fond, la guerre civile libanaise s’est déplacée de l’autre côté de la frontière. Tu vois toujours les mêmes aux informations, couchés sur des couvertures dans des camps et ainsi de suite. Mais il y a aussi quantité de riches Syriens qui ont fui et louent des étages entiers d’hôtels, ainsi que ces penthouses que tu vois ici.
Il pointe du doigt les immeubles en face de nous.
– Ils sont nombreux, mais ils n’apparaissent pas dans les statistiques des réfugiés. Ces Syriens appartiennent à une autre catégorie. Pour eux, c’est aussi simple que s’ils rentraient chez eux.
– Chez eux ?
– Beaucoup de Syriens considèrent le Liban comme une partie d’une grande Syrie. À leurs yeux, nous ne sommes jamais devenus indépendants. Si tu les interroges, ils te disent qu’ils se sont juste un peu rapprochés de la mer.


 

dimanche 27 février 2022

[Stephan, Carmen] Arabaiana

 




J'ai beaucoup  aimé

 

Titre : Arabaiana (It's All True)

Auteur : Carmen STEPHAN

Traducteurs : Alexandre PATEAU
                         et Camille LUSCHER

Parution : en allemand en 2017
                  en français (Actes Sud)
                  en 2021

Pages : 112

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Hollywood, milieu des années 1990. Des bobines ayant appartenu à Orson Welles, et que l’on croyait perdues depuis longtemps, refont enfin surface. Ce qu’on y voit : les images incroyables de quatre pêcheurs du Nordeste brésilien qui, en 1941, construisent un radeau sur lequel ils prennent la mer pour porter au président du pays leurs revendications. Deux mille kilomètres à bord de leur jangada. Debout. Pieds nus. Sans carte, sans boussole. Ils s’appellent Jerônimo, Mané Preto, Tatá et, leur guide, Jacaré. Au terme d’une traversée de 61 jours, ils atteignent Rio de Janeiro, où ils sont accueillis en héros. Orson Welles, dont le film Citizen Kane vient de sortir au cinéma, décide de mettre en scène leur courageuse odyssée. Entre Jacaré et lui naît rapidement un respect mutuel, et le guide se met à appeler le cinéaste Arabaiana, du nom du poisson le plus noble qui nageait à l’époque le long des côtes du Nordeste. Mais, dès le début du tournage, Jacaré tombe par-dessus bord et disparaît dans les flots. Inspirée par cette histoire où le réel se mêle à la légende tragique, Carmen Stephan compose un roman puissamment poétique sur une expérience humaine hors du commun doublé d’une réflexion sur les fondements de l’authenticité, de la vérité et de la mise en scène.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Carmen Stephan est allemande et vit aujourd'hui à Genève. Elle a résidé de nombreuses années à Rio de Janeiro. Arabaiana est le troisième volet d'une trilogie brésilienne, le seul traduit en français à ce jour.

 

 

Avis :

En 1941, quatre pêcheurs du nord du Brésil parcourent deux mille kilomètres à bord d'une jangada, traditionnel et frêle radeau de bois, pour revendiquer leurs droits auprès du président Vargas à Rio. Mandaté pour un film censé contribuer au « rapprochement culturel » entre les Etats-Unis, le Brésil et le Mexique, le jeune mais déjà célèbre Orson Welles entreprend de raconter leur périple au cinéma. Mais l’un des quatre hommes, Jacaré, disparaît en mer lors du tournage...

Les conditions de vie de ces pêcheurs et de leurs familles sont terribles. Assujettis à l’autorité brutale et aux prélèvements disproportionnés des propriétaires de leurs embarcations de fortune, ces véritables forçats de la mer vivent la faim au ventre, avant de presque tous disparaître un jour, avalés de père en fils par l’océan. Pourtant, leur dignité et leur détermination restent intactes, et c’est avec la force paisible et la rectitude de ceux à qui l’intégrité et la fidélité à leurs valeurs profondes épargnent doutes et regrets, que la délégation menée par Jacaré part ingénument en croisade, le coeur empli de sa bonne foi et de son juste droit, tout autant que de sa confiance en l’autorité suprême du pays. Leur courage et leur sincérité candide paieront, en un joli pied de nez à la laideur du monde. Mais, comble de l’ironie, le sort se retournera lorsque la récupération politique et la mise en scène factice de leur aventure pour le cinéma provoqueront le drame.

Pour le génial cinéaste, cette tragédie agit comme un détonateur. Il s'acharnera à finir son film malgré tout, mais loin cette fois de toute visée propagandiste, en dévoilant sans fard le misérable destin des « serfs de la mer » brésiliens. Boudées et "oubliées" par les maisons de production, les bobines ne seront montées que cinquante ans plus tard, pour sortir au cinéma, après la mort de Welles, sous la forme d'un documentaire intitulé It’s All True. Un demi-siècle aura ainsi été nécessaire pour que l'on s'intéresse à la réalité derrière la légende : un intervalle qui donne à réfléchir quant à la responsabilisation de la création artistique en matière d'authenticité et de respect de la vérité.

Fidèle, quant à elle, aux faits réels, Carmen Stephan évoque cette histoire étonnante dans une prise de recul qui en révèle toute la poésie en même temps que l’infinie cruauté. L'élégance de sa plume et la finesse de ses observations rendent un hommage lumineux à ces pauvres jangadeiros capables, par leurs seules force et beauté d'âme, de renverser des montagnes. (4/5)

 

 

Citations :

Être relié quand il prenait la mer. C’est ce que voulut Jacaré une fois devenu pêcheur. Quand ses enfants restaient sur la plage, il leur disait de serrer le poing gauche dès que le petit point disparaîtrait à l’horizon. Il serrerait le sien au même instant, quand disparaîtraient les petits points, ses enfants. Quand il partait pêcher pendant plusieurs jours, il disait à Josefina, sa femme, de regarder la lune. Il ferait la même chose, et ainsi leur amour se rejoindrait sur la lune. Il lui donna un coquillage ; la nuit, elle pourrait y coller son oreille pour entendre ce qu’il entendait. Plus tard, quand Jacaré eut disparu dans la mer, son fils Francisco posait parfois le coquillage sur l’oreille de sa mère endormie. Elle ne l’a jamais su. L’important n’était pas qu’elle le sache, c’était qu’il le fasse.

Les jangadeiros n’avaient aucun droit. Dans leur pays, ils n’existaient pas. Le soleil leur couturait les yeux et, aveugles, ils devaient continuer à pêcher jusqu’à la fin de leur vie, parce qu’ils n’avaient pas de retraite. Si les quatre pêcheurs faisaient remonter douze poissons au bout de leur ligne, ils devaient en donner la moitié au propriétaire de la jangada, comme des serfs. Ils partageaient entre eux les six poissons restants. Il restait à chacun un poisson et demi. Un poisson et une moitié de poisson. Pas assez pour nourrir neuf enfants. Alors ils mouraient de faim. Ils cherchaient Dieu dans la faim. Certains jangadeiros finissaient par perdre leurs forces, et, un jour, en pleine mer, ils se laissaient tomber dans l’eau. Au moins, la famille n’avait pas à payer l’enterrement.

Pourquoi l’homme a-t-il deux mains ? Pour que l’une puisse tenir l’autre. Avant qu’elle se mette à cou­­dre, saisir, caresser, frapper, tuer, une main tient l’autre main. C’est la première chose que le nourrisson saisit consciemment : son autre main. Elle est là pour ça. Il ne faut pas qu’il l’oublie. Une main peut prendre l’autre main et tirer l’homme, le soulever pour le remettre d’aplomb. Quand plus rien ne va. Quand nul secours n’arrive de nulle part ; il y a encore l’autre main.

Jacaré se torturait l’esprit pour trouver une solution. Il écoutait Josefina. Parce qu’elle voyait des choses qui lui échappaient peut-être et qu’elle était la seule à sentir, parce qu’elle l’aimait et que, pour cette raison, elle lui disait les choses en toute honnêteté. Ainsi voyait-il la relation entre l’homme et la femme : l’un doit être le projecteur de l’autre.

Ils cherchaient des réponses. Et posaient des questions. C’était la seule voie que pouvait emprunter la ré­­ponse : passer par la question.

S’ils font bel et bien ce voyage, il sait qu’il faudra quelqu’un pour le consigner. Seul existe ce qu’on raconte. Seul ce qu’on raconte a eu lieu.
 
Il aurait voulu écrire une histoire de la main. Cette main tailladée chaque jour par le cordage de la jangada. Cette main qui chaque jour assommait les gros poissons. Quand une main avait beaucoup frappé, beaucoup trimé, on le voyait. Mais quand elle caressait, quand elle tenait d’autres mains, il n’en restait plus trace. Si d’une main on attrape son autre main, on sent les os, la chaleur, la fermeté, l’agilité. Mais si c’est la main de quelqu’un d’autre que l’on touche, on sent bien plus encore. Un battement, une intimité, une incertitude. Sauf que ces messages ne viennent pas de l’autre main, mais de soi-même. On les met dans cette autre main qui continue de vivre avec. Car les mains sont notre mémoire.

Le matin suivant, les quatre pêcheurs revenaient d’une sortie difficile. Toute la nuit, la pluie les avait fouettés, la tempête les avait pris par le col. Les voici de retour sur la plage. Dans le sable, des nageoires brisées. Dans le ciel, des nuages d’un gris lugubre. Dans les airs, une odeur de sang frais. Comme chaque fois, ils souffraient de devoir donner leurs poissons au propriétaire de la jangada. Les poissons qui leur avaient coûté tant d’efforts. Une nuit entière. Jusqu’à risquer leur vie. Dans la peur de voir chavirer le radeau. S’il se retournait en pleine mer, ils étaient perdus. Souvent, ils le ressentaient très nettement : seul est en vie celui qui n’est pas encore mort.

– Les hommes ont oublié. Oublié qu’ils ont de la force. Tu ne trouves pas ça drôle que les serpents et les oiseaux naissent délicatement en sortant d’une coquille, alors que l’homme vient au monde violemment, extirpé de la chair ? C’est comme ça qu’est notre vie : violente. À chaque seconde. Mais les gens endorment leurs sens. Et ils finissent par traverser la vie en somnambules, sans savoir ce que c’est, la vie.
– Et toi, tu le sais.
– Non ! Mais je sais que la moindre feuille de cet arbre, là-bas, peut refléter et transformer la lumière. Alors nous, pourquoi on ne serait pas capables de changer quelque chose ! »

Celui qui prend la mer ne ferme pas la porte derrière lui, ses roues ne tournent pas au coin, il ne descend aucune rue. Celui qui prend la mer, on peut le suivre des yeux pendant une petite éternité. Jusqu’à ce qu’un infime triangle blanc flotte sous l’infini du ciel. Un point. Et puis plus rien. La courbure de l’horizon les a avalés.

Chaque jour, Jacaré écrivait, il laissait des taches sur son papier. Le jus des poissons dégouttait sur la feuille, et le sang de sa main, et le sel de la mer qui ronge tout. À cause des taches, la feuille devenait sa feuille ; elles donnaient aux mots quelque chose que les mots seuls ne suffisaient à communiquer. Mais les mots n’étaient pas en lui. Ils étaient au-dessus de lui. Ils passaient par lui, et ils convoquaient quelque chose qui n’existait pas encore. Le mot existe avant ce qu’il nomme. Écrire, c’est faire apparaître l’air.
 
Je le dis pour nous tous qui sommes restés enfants. L’enfant que nous étions n’a pas été échangé contre l’adulte que nous sommes, à quelque poste-frontière. Il n’y a pas non plus de métamorphose magique, comme une chèvre qui se transformerait en serpent. Non, l’enfant est là. Imaginons une machine de chantier. L’adulte est dans la cabine, il ordonne les choses, les déplace, reste mesuré. Mais en bas, c’est l’enfant qui remplit tout l’espace dans le ventre de la machine. L’adulte n’agit qu’en contrôleur silencieux. Qui ne connaît plus ce qu’il contrôle. Mais parfois l’ouvrier dans sa cabine suspend ses gestes ; il tend l’oreille et sent l’enfant qu’il est, au fond de son corps.

Celui qui marche sur un fil quatre cents mètres au-dessus du sol sans assurage, c’est grâce à la confiance qu’il arrive de l’autre côté. Il s’abandonne à la con­­fiance. Les vraies forces sont les forces douces. Et c’est en se livrant tout entier à elles que l’on se libère des forces fallacieuses.

La sensation de sa propre insignifiance l’avait traversé. Mais il avait senti en même temps qu’il pouvait tout atteindre à condition de toujours faire ce en quoi il croyait. Il pouvait entrer en contact avec cette force qui existait, ça ne dépendait que de lui.

Je pense à ses en­­fants ; des grands-mères, des grands-pères qui sont toujours des enfants. Et qui ont toujours perdu leur père. Qui se tiennent toujours par la main quand ils traversent une rue. Parce que très tôt ils n’ont compté que sur eux-mêmes. Je pense à Pedro qui était un bébé : vieil homme aux jambes tordues, au sourire bon, avec des lunettes à sautoir, et qui dit encore : « mon papa ». Ça ne s’arrête jamais. Les parents n’arrêtent jamais de vivre, ils ont beau être morts, ils restent vivants jusqu’à ce qu’on meure. Pedro, nourri au sein endeuillé de sa mère. Absorbant dans son petit corps son trop-plein de larmes. Baiana, qui continua à écrire des lettres auxquelles son père ne répondrait plus. Une année durant, dans la chaleur du Nordeste, les enfants portèrent leurs habits noirs, fermés jus­­qu’au menton.

Le temps passe. Dit-on. Comme s’il nous passait de­­vant. Mais c’est nous qui passons. 


 

samedi 21 août 2021

[Haratischwili, Nino] Le Chat, le Général et la Corneille

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le Chat, le Général et la Corneille
            (Die Katze und der General)

Auteur : Nino HARATISCHWILI

Traductrice : Rose LABOURIE

Parution : en allemand en 2018,
                   en français (Belfond) en 2021

Pages : 592

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le Chat, le Général et la Corneille débute par une nuit de décembre 1994, durant la première guerre de Tchétchénie. Un récit de violence, passion et culpabilité inextricablement lié à l’histoire de l’Europe contemporaine. Dans la lignée de La Fabrique des salauds, une puissante fresque menée tambour battant par Nino Haratischwili, la nouvelle sensation des lettres allemandes !
 
Décembre 1994, une troupe des forces armées de la Fédération de Russie est cantonnée dans un petit village musulman du Caucase pour réprimer les séparatistes tchétchènes.
Parmi les soldats se trouve Malich, jeune homme épris de littérature, qui s’est enrôlé par désespoir amoureux. Très vite, il fait la connaissance de Nura, une adolescente du village dont la beauté et la fierté le fascinent. Mais la jeune fille ne tarde pas à être arrêtée par d’autres soldats, pour un motif fallacieux. Malich se retrouve alors témoin, et peut-être même complice, des violences commises par ses camarades. Au cours de cette nuit, Nura sera violée et tuée – mais quelle est précisément la part de responsabilité de Malich ?
Bouleversé par cet événement, le jeune soldat est devenu « le Général », un homme au cœur dur et à la poigne de fer, prêt à tout pour dominer les autres. À force d’extorsion et de chantage, il parvient à s’enrichir et à gravir les échelons de la société russe jusqu’à devenir un oligarque multimillionnaire. Son seul objectif à présent est de protéger sa fille, Ada. Mais depuis vingt ans, et malgré ses efforts pour étouffer l’affaire, les rumeurs les plus sombres continuent de courir au sujet du Général, alimentées par la Corneille, un journaliste tenace et bien décidé à faire la lumière sur cette histoire.
Lorsqu’il rencontre le Chat, une jeune comédienne qui, sans le savoir, est le sosie de Nura, le Général voit là l’occasion de se venger de ses anciens complices… Et peut-être de soulager sa conscience ?

  

Un mot sur l'auteur : 

Nino Haratischwili est une romancière, dramaturge et metteur en scène allemande, née en Géorgie en 1983. Elle a reçu de nombreux prix, dont le prix Adelbert von Chamisso, le Kranichsteiner Literaturpreis et le Literaturpreis des Kulturkreises der deutschen Wirtschaft.

 

 

Avis :

En 1994, alors que les troupes russes stationnent dans un coin reculé des montagnes du Caucase afin d’y pourchasser les séparatistes tchétchènes, une jeune villageoise prénommée Nura y est arbitrairement arrêtée, violentée et tuée. Vingt ans plus tard, malgré tous les efforts pour étouffer l’affaire, des rumeurs alimentées par un journaliste, la Corneille, continuent à circuler à l’encontre du Général, redoutable et richissime oligarque aux mains sales, que rien ne semble pouvoir atteindre. Rien, sauf, peut-être, tout ce qui touche à sa fille chérie Ada. Elle seule pourrait le décider à affronter le passé, surtout lorsqu’il resurgit par hasard sous les traits du Chat, une jeune comédienne qui ressemble étrangement à Nura.

Alternant entre deux périodes, le récit prend son temps pour se mettre en place, dédiant chaque chapitre à un personnage avec lequel nous commençons par faire amplement connaissance. Tous ces protagonistes sont fouillés avec soin, jusqu’à prendre l’épaisseur de la réalité. A travers eux, qui, chacun à leur façon, s’efforcent tant bien que mal de faire face au fatras qu’est leur vie, c’est bientôt un impressionnant tableau du cloaque, laissé, comme après le retrait de la marée, par la dislocation de l’Union soviétique, que le roman restitue avec force et précision. Sur ce champ de ruines, nul frein aux forces libérées. Jamais la loi du plus fort ne l’aura à ce point emporté. Et si les uns perdent tout, leurs maigres possessions comme bientôt aussi leurs illusions d’un monde meilleur, d’autres en profitent pour se tailler d’éblouissantes fortunes, usant sans foi ni loi de méthodes à faire pâlir d’envie malfrats et mafieux les plus aguerris.

Imprégné jusqu’aux tripes de ce climat délétère où l’incertitude, la violence et la peur n’épargnent personne, le lecteur comprend rapidement, bien avant que ne se précisent les liens entre les personnages et leur véritable rôle dans cette tragédie russe, que son épilogue sera forcément explosif. Que s’est-il réellement passé cette nuit de 1994 ? Quelle a été l’implication du Général dans l’assassinat de Nura ? Est-ce dans un esprit de vengeance, ou pour soulager sa conscience, que, vingt ans après, il entreprend de renouer avec les acteurs du drame ? Quoi qu’il en soit, pour le lecteur comme pour les autres personnages de cette histoire si crédible, la seule ombre de ces hommes aux allures de fauves en liberté suffit à faire froid dans le dos.

Fouillé avec soin sur presque six cents pages, ce roman excelle à entretenir curiosité et malaise dans une évocation particulièrement réussie des répercussions en chaîne de l’effondrement du bloc soviétique sur ses populations : un sujet vécu de l’intérieur par l’auteur, née en Géorgie et aujourd’hui installée en Allemagne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Le président semblait de plus en plus dépassé par les événements et tentait tant bien que mal, après l’éclatement de l’Union soviétique, d’empêcher au moins le démembrement de l’empire. Et dans cette mer déchaînée de problèmes et de difficultés, personne ne s’intéressait aux gros titres, de plus en plus nombreux en ce temps-là, où il n’était question que des Tchétchènes, ce petit peuple montagnard de confession musulmane – jadis asservi par le tsar, déporté dans sa quasi-totalité au Kazakhstan par Staline à bord de wagons de chemin de fer et à la réputation d’être tellement pugnace que la garde personnelle de Gorbachev était composée presque exclusivement de Tchétchènes. La Tchétchénie qui, après un putsch contre le gouvernement local fidèle au parti et au KGB, avait élu un président dont l’entrée en fonction avait été célébrée par des délégations de Syrie et d’Iran, et qui avait proclamé l’indépendance de la République tchétchène d’Itchkérie. Ainsi, ce petit lopin de terre s’était détaché des étendues infinies de la Russie, sur quoi Gorbatchev avait déclaré l’état d’urgence dans cette province extérieure et envoyé des troupes d’élite dans la capitale. Les Tchétchènes avaient pris les armes et tué un major du KGB.
A Moscou, on discutait de cette politique du bras de fer, on questionnait les droits des minorités sans réussir à s’accorder sur la ligne de démarcation : si elles avaient le droit de quitter l’URSS, pourquoi ne pourraient-elles pas en faire autant avec la nouvelle Fédération russe ? Ou cette histoire de réformes n’avait-elle été qu’une élucubration précipitée dont les conséquences seraient dramatiques ?

Sesilia n’avait pas voyagé depuis une éternité, sa fille et ses petites-filles venaient la voir dès que l’occasion s’en présentait, mais elle-même n’était encore jamais allée à l’Ouest, et à peine assise dans l’avion, elle s’était demandé ce qui faisait la différence entre l’Est et l’Ouest, s’il y avait encore aujourd’hui une limite claire et où celle-ci se situait précisément.
Depuis sa jeunesse, des Etats avaient vu le jour avant de tomber en poussière, des frontières avaient été tracées pour être déplacées au prix de nombreuses vies, des millions de personnes avaient quitté leur pays, le monde entier avait été secoué comme des dés dans un gobelet, et personne ne savait plus où ces dés allaient tomber, qui serait perdant et qui serait gagnant.
 
Parmi les convives présents, presque tous s’en étaient allés du jour au lendemain, en quête d’un monde meilleur, convaincus de haïr celui dont ils étaient prisonniers. Ils le maudissaient, ne voulaient plus jamais en entendre parler, croyaient dur comme fer le laisser pour toujours derrière eux. Et pourtant, une fois arrivés sur de nouvelles rives, dans de nouvelles réalités, tandis qu’ils construisaient leur nouvelle vie à la sueur de leur front, posant tant bien que mal une brique sur l’autre, ils s’étaient rendu compte que l’enfer leur manquait, cet enfer qu’ils avaient quitté avec tant de détermination. Car l’endroit avait beau puer le soufre, c’était leur enfer à eux, ils en connaissaient le moindre recoin, ils y avaient des camarades de combat et des compagnons d’infortune, ils étaient les rois de cet empire déchu. Dans leur nouvelle vie, si loin de chez eux, ils étaient de simples étrangers, des exilés, des immigrés, enfants d’un socialisme honni qui, du temps de leur jeunesse, avaient marchandé des disques occidentaux sous le manteau et rêvé du capitalisme comme d’une planche de salut, qui avaient fêté l’arrivée du magnétoscope tombé du ciel comme une révolution et organisé en secret des soirées ciné, à l’image des débats philosophiques clandestins des années 1920, sauf qu’au lieu de parler de Marx et de Hegel, on regardait Rambo et Tango & Cash en s’identifiant au mythe typiquement américain de l’homme seul contre le monde entier.
Et ensuite, quand leur rêves étaient devenus réalité, quand ils avaient saisi leur chance – ils étaient encore jeunes et pleins d’élan, ils croyaient au bonheur capitaliste - , quand ils étaient partis en masse vers l’Ouest, parce que chez eux il n’y avait même plus un semblant de normalité, parce que le chaos mettait leur vie en péril, ils avaient vite été détrompés, la désillusion ne s’était pas fait attendre et avait bouleversé leur vision d’un monde idyllique exalté par les livres.

Les déracinés se plaignaient de moins en moins des bizarreries des natifs, de leur rapport à l’argent, de leur sens de l’ordre, de leur étroitesse d‘esprit, ils se moquaient de moins en moins d’eux, de leur inhibition, ils étaient de moins en moins scandalisés par le manque de générosité des repas de fête et d’anniversaire où ils se risquaient.
En revanche, ils parlaient avec de plus en plus d’enthousiasme de leur enfance et de leur jeunesse, des lieux jadis visités, de leurs amis, de leurs amours, de leurs voyages d’alors, ils se mettaient à glorifier le passé, à l’embellir, à le transfigurer : soudain, tout leur apparaissait sous un jour nouveau. Des phrases comme « Quand j’y réfléchis bien, le système éducatif soviétique était formidable » ou « A l ‘époque, on n’allait peut-être pas à Majorque ni à Ibiza, mais on faisait avec ce qu’on avait, et on connaissait la valeur des choses, pas comme la génération d’aujourd’hui à qui tout tombe tout cuit dans la bouche et qui ne sait pas dire merci » revenaient de plus en plus souvent. Et de plus en plus souvent, ces discussions se déroulaient sur fond de musique du pays, de vieux vinyles circulaient de main en main, et on entonnait ensemble un chant des Pionniers, au milieu d’éclats de rire mais avec ferveur, tout en s’octroyant un deuxième ou troisième verre de vodka ou de cognac. Et ce faisant, on oubliait toujours plus qu’à l’époque, on aurait tout donné pour un disque original des Supremes, on oubliait qu’on enviait ceux qui, au moins une fois, avaient quitté cette prison couvrant plus de onze fuseaux horaires pour contempler ce monde de paillettes, que le souhait le plus cher de chacun était d’être « libre », de décider de sa vie, d’avoir une voiture et d’explorer le monde. 

Tout au long de sa vie, il avait vu le passé comme une infection contre laquelle il était immunisé. Et au lieu de chercher aveuglément un vaccin pour sa fille, il aurait dû la contaminer à son tour, dans l’espoir qu’elle survivrait à cette maladie cruelle, qu’elle serait la plus forte.

Un véhicule de police passa devant nous, et un homme en uniforme de style milice soviétique tenta de jeter un œil dans notre voiture. Pour une raison obscure, je retins mon souffle, ce dont j’eus honte une seconde plus tard. Etait-ce rapide à ce point ? Etait-ce si facile de se laisser intimider ? De renoncer à toutes ses convictions sous prétexte que l’on se trouvait dans un lieu où elles n’avaient plus cours, voire étaient réprouvées ou proscrites ? Etait-ce le mécanisme naturel dans un Etat qui réécrivait sa propre histoire, où l’on faisait passer des mensonges pour des vérités et la vérité pour un mensonge ?