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samedi 21 mars 2026

Critique de "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete | Lectures de Cannetille

 

Couverture du recueil de nouvelles "Elles rêveront dans le jardin" de Gabriela Damian Miravete



J'ai aimé

 

Titre : Elles rêveront dans le jardin 
            (Soñarán en el jardín) 

Auteur : Gabriela Damian MIRAVETE

Traduction : Margot Nguyen BERAUD

Parution :  en espagnol (Mexique) en 2023,
                   en français en
2026 (Rivages)

Pages : 224 

Accès au livre : ISBN 9782743669157  
                           en librairie

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

À travers le procès pour sorcellerie d’une nonne indigène, la découverte d’une fleur cosmique, l’expérience d’une apocalypse merveilleuse, la rencontre entre un romancier d’anticipation et sa muse, la visite d’un mémorial futuriste, et des contes sublimant les traumatismes de l’enfance, Gabriela Damián Miravete offre la vision positive d’un monde où les morts tendent la main pour aider les vivants et où des femmes conspirent pour concevoir des sortilèges de liberté. Mêlant fantastique, science-fiction et féminisme, un recueil de douze nouvelles dans la lignée d’Ursula K. Le Guin et du nouveau roman gothique latino-américain. 
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gabriela Damián Miravete est née à Mexico. Ses récits ont été traduits en six langues et publiés dans des anthologies finalistes des prix Hugo et World Fantasy. Son premier recueil Elles rêveront dans le jardin a remporté le prix Shirley Jackson en 2023, et la nouvelle éponyme le prix Otherwise en 2018.

 

 

Avis :

Gabriela Damián Miravete s’est imposée comme l’une des voix essentielles de la littérature spéculative au Mexique, grâce à des récits où le fantastique, la science‑fiction et le mythe servent d’instruments d’exploration politique et féministe. Son écriture visionnaire interroge les violences faites aux femmes tout en ouvrant des espaces de réparation et de réinvention. De la mémoire des disparues aux futurs possibles, le recueil Elles rêveront dans le jardin rassemble les motifs qui traversent son oeuvre, la nouvelle éponyme en offrant une synthèse à la fois poétique, incisive et profondément engagée.

Les textes réunis ici déploient une grande diversité de situations : une nonne indigène confrontée à l’Inquisition, une fleur venue d’ailleurs transmettant des pensées, un mémorial futuriste où les hologrammes des victimes dialoguent avec les vivants. Ailleurs, une apocalypse prend la forme d’un enchantement, ou des communautés de femmes réinventent leurs mythes pour survivre. Chaque récit esquisse un fragment de monde où le merveilleux permet de relire la violence et d’imaginer d’autres formes de solidarité. 

Cette diversité n’empêche pas une forte unité d’intention. Le registre spéculatif sert avant tout d’outil critique : glissements temporels, présences surnaturelles ou technologies improbables déplacent les cadres de perception et rendent visibles des réalités occultées. Ces décalages ouvrent un espace où corps, mémoires et luttes féminines peuvent être repensés, donnant au recueil une cohérence profonde malgré la variété des intrigues. 

Dans cette même logique, l’auteur réactive et transforme les mythes – figures religieuses, légendes indigènes, motifs apocalyptiques – pour éclairer le présent autrement. Cette réinvention des récits fondateurs, mêlée à des imaginaires futuristes, fait émerger une mémoire alternative où les héritages symboliques se reconfigurent et offrent de nouvelles manières d’habiter le monde. 

Par leur liberté formelle et leur manière de déplacer les repères du lecteur, ces récits  –  faits de correspondances, de ruptures et de transitions inattendues plutôt que d’une progression rationnelle  –  relèvent d’une logique oblique, intuitive ou symbolique souvent déroutante. Si l’ensemble présente quelques variations d’intensité, la cohérence de la démarche, la densité des images et la capacité de l’auteur à ouvrir des perspectives nouvelles lui confèrent une véritable épaisseur. Cette alliance entre invention narrative et profondeur émotionnelle fait de ce recueil une contribution originale et stimulante à la littérature spéculative contemporaine, même si son étrangeté peut parfois rebuter un esprit plus cartésien. (3,5/5)
 

mardi 23 avril 2024

[Aguilar Zéleny, Sylvia] Poubelle

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Poubelle (Basura)          

Auteur : Sylvia AGUILAR ZELENY

Traduction : Julia CHARDAVOINE

Parution : en espagnol (Mexique) en 2018,
                  en français en
2023
                  (Le bruit du monde)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ciudad Juárez, située à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, est connue pour être l’une des villes les plus dangereuses de la planète, en particulier pour les femmes. Il s’y trouve aussi une décharge qui abrite des centaines d’habitants et une économie parallèle. À travers trois voix de femmes qui s’élèvent de ce territoire, c’est tout un monde qui nous est raconté. Une adolescente née dans la décharge, une patronne de maison close qui ne rêve que de s’en extirper et une scientifique américaine qui vient étudier les effets de cet environnement sur ses habitants. Poubelle entrelace les destins de ces femmes que seule la solidarité pourra sauver.

Tantôt tendre et poétique, tantôt bouleversant, ce texte explore une réalité inconcevable, à hauteur d’êtres humains inoubliables.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sylvia Aguilar Zéleny est une romancière et une nouvelliste née à Hermosillo, Sonora, Mexique, en 1973. Elle a étudié la littérature hispanique à l’université de Sonora et a commencé sa carrière comme enseignante à l’Institut de technologie et d’études supérieures de Monterrey. Elle occupe actuellement un poste de professeure assistante au sein du master de creative writing de l’université du Texas à El Paso. Une partie de son œuvre a été publiée au Mexique, aux Etats-Unis, en Argentine et en Espagne. Poubelle est son premier livre traduit en France.

 

 

Avis :

De part et d’autre du Rio Bravo qui dessine la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, se font face la tristement célèbre Ciudad Juarez, capitale mondiale du meurtre et du féminicide, et la prospère El Paso, pour sa part l’une des agglomérations les plus sûres de l’Amérique. C’est dans cette zone frontalière de tous les contrastes que se croisent trois destins de femmes. Alicia, adolescente abandonnée et vagabonde, vit sur l’immense décharge à ciel ouvert qui, côté mexicain, permet à une foule de pauvres hères de subsister de la vente du moindre déchet récupérable. Griselda, médecin à El Paso, vient y mener un travail de recherche sur les « enjeux de santé publique et environnementaux ». Enfin, Reyna, chassée de son emploi et de sa vie américaine lorsqu’elle a décidé de quitter son identité d’homme pour s’assumer femme, s’efforce de tourner le dos au cloaque qui empuantit le quartier, tout en régentant la petite troupe de prostituées transsexuelles qu’elle a prise sous son aile.

Aux antipodes les unes des autres en raison de profondes inégalités – toutes deux adoptées, Alicia n’a connu que la misère au Mexique, tandis que Griselda, qui a grandi et étudié au Texas, a pu accéder à une vie confortable ; Reyna a, quant à elle, d’abord connu l’aisance sous ses traits d’homme à El Paso, avant de devoir se résoudre à rentrer au Mexique et à s’y prostituer pour subsister, cette fois en femme –, ces trois Mexicaines ne découvriront jamais, contrairement au lecteur, le lien invisible qui les unit pourtant. Mais, femmes au carrefour de diverses frontières poreuses et incertaines, entre sécurité et précarité, rôle de sujet ou d’objet, genre masculin et féminin, en tous les cas confrontées à l’éternelle loi du plus fort, elles ont en commun le courage et le sens de l’entraide, seuls capables de transmuer en opiniâtre résilience leurs incertitudes et leurs fragilités.

L’on se souvient du terrifiant 2666 où Roberto Bolaño s’inspirait de Ciudad Juarez pour peindre l’effroyable tableau d’une ville mexicaine frontalière ravagée par des assassinats de femmes. Ici aussi, les cadavres se mêlent à la marée des déchets quotidiennement déversés sur la décharge au coeur du récit. Ils sont simplement devenus la manifestation ordinaire – que, pour leur sécurité, les habitants ont pris l’habitude d’ignorer – de contingences avec lesquelles il faut bien composer pour survivre. Alors, pour autant toujours prégnants, violence et danger, qu’ils prennent la forme de meurtres ou d’agressions courantes – conjugales, familiales, ou même professionnelles pour les prostituées –, ne se manifestent qu’indirectement dans la narration, au travers de leur intégration dans le comportement quotidien des personnages. Sans se plaindre, chacune des trois femmes se défend comme elle peut : la plus jeune, avec la rage de survivre ; la plus favorisée, avec culpabilité ; et la plus lucide avec l’ironie du désespoir. Leurs regards et leurs voix se croisent en une alternance virtuose de trois styles d’expression, oral et lapidaire chez Alicia, plus nuancé et introspectif chez Griselda, plein d’une verve intarissable et délibérément irrévérencieuse chez Reyna.

Dans cette histoire, où non seulement les déliquescences familiales n’ont finalement rien à envier aux violences commises à grande échelle dans la ville de Ciudad Juarez, mais aussi où les personnages ne prendront de toute façon jamais conscience des secrètes filiations qui les unissent, ce sont en définitive d’autres formes de proximités que biologiques ou nationales, celles qui rassemblent par un vécu commun et une identité partagée, que reconstruisent les personnages pour se sortir de la poubelle, au propre comme au figuré, qu’est devenu leur environnement.

Un livre fort et parfaitement maîtrisé, sur un sujet que l’auteur, née à Sonora au Mexique et aujourd’hui enseignante à l’université d’El Paso, connaît de près, puisqu’elle a coordonné bénévolement des ateliers d'écriture pour les adolescents et les victimes de violence à El Paso et qu'elle y a fondé une résidence pour femmes et écrivains LGBTQ. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tous les chiens qui sont arrivés après, je ne leur ai plus jamais donné de nom. Les chiens, maintenant, ils s’appellent juste les chiens. C’est plus facile quand ils n’ont pas de nom. S’il y a une chose que j’ai apprise, c’est que parfois il vaut mieux qu’ils n’aient pas de nom, parce que quand tu les appelles et qu’ils ne viennent pas, tu t’en fous. Les chiens, ils finissent toujours par revenir, mais je sais qu’un jour non, un jour ils ne reviendront pas, un jour je vais les trouver les tripes à l’air, écrasés par un pneu de camion ou tout gonflés après avoir bouffé un mauvais truc. Et tant pis, c’est comme ça, avec les chiens, ils vont et viennent. Y en a toujours un autre qui arrive et c’est comme si c’était le même chien. Si tu l’appelles « chien » et c’est tout, tu t’en fous que ce soit un autre et pas celui qui te suivait depuis des mois.
Les chiens sans nom sont ma seule famille.
 

Chela habitait dans un autre quartier, pas loin d’ici. Elle était femme au foyer. Son mari subvenait aux besoins de la famille, jusqu’à ce qu’un jour il ne revienne pas de la maquiladora, l’usine où il travaillait. Elle a d’abord signalé sa disparition, puis est allée interroger les gens de l’usine, mais elle a fini par comprendre qu’elle ne le retrouverait pas et qu’elle risquait plutôt de mettre en danger ses enfants, alors elle a arrêté de poser des questions. Elle a travaillé dans une boucherie, puis dans un supermarché, jusqu’à ce qu’elle rencontre Alicia, qui l’a emmenée à la décharge : « Pour moi, la poubelle, c’est comme de l’argent. Ca ne me dégoûte même plus, vous voyez, je viens même avec mes gosses quand ils n’ont pas école, parce qu’ensemble on ramasse plus de trucs. Tout ce que vous voyez, ce n’est pas de la poubelle, c’est de la nourriture, c’est une maison, c’est des vêtements, c’est des meubles, c’est la vie. La misère est galopante, mais ici on peut s’en sortir.
 

Ce jour-là, il y avait plus de brouillard que d’habitude. Le brouillard, c’est ce qu’il reste dans l’air quand les camions sont passés balancer leurs ordures et ont roulé sur la poubelle. Plus que du brouillard, d’ailleurs, c’est de la poussière, une couche de poussière que parfois on ne sent pas du tout et qui, d’autres fois, pique les yeux. Ce jour-là, le brouillard piquait un max, ça grattait et tout et tout . Les camions sont partis et je n’avais pas envie d’attendre les suivants. J’étais sur le point de rentrer à la baraque quand je l’ai aperçu. Il était par terre, enroulé dans une couverture, comme tous les corps qui apparaissent ici de bon matin. Au début, je ne pensais pas aller voir, s’il y a bien quelque chose qu’on sait dans la décharge, c’est qu’il vaut mieux laisser les morts là où ils sont. Mais j’ai entendu un autre camion arriver, il se rapprochait lentement et le corps a commencé à bouger. Il a secoué la couverture. Il s’est découvert. Il a fait un effort pour se lever. Je l’ai reconnu à cause des cheveux blancs, mêlés aux gris et aux noirs, accrochés en petite queue-de-cheval sur sa nuque. J’ai couru l’aider, je me suis dépêchée. Coup de bol, le camion a vidé sa putain de charge un peu plus loin, sinon, adios don Chepe, il serait mort de chez mort. C’est déjà arrivé à un gamin, à une femme, et à un mec de mon âge aussi. La vérité, c’est que ça arrive à tous les gens trop cons pour savoir se placer correctement quand le camion décharge sa cascade d’ordures.
Des novices, quoi.


 

mardi 20 juin 2023

[Sangarcia, Eduardo] Anna Thalberg

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Anna Thalberg

Auteur : Eduardo SANGARCIA

Traduction : Marianne MILLON

Parution : en espagnol (Mexique) en 2021
                  en français en
2023 (La Peuplade)

Pages : 168

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un après-midi, alors qu’elle attise le feu dans la cheminée de sa chaumière, la jeune Anna Thalberg aux yeux de miel est enlevée par des hommes brutaux et amenée à la prison de Wurtzbourg, où on l’accuse de sorcellerie. Isolée et torturée pendant des jours, elle tient tête au cruel examinateur Melchior Vogel tandis que Klaus, le mari d’Anna, et le père Friedrich, curé de son village, tentent tout ce qui est en leur pouvoir pour lui éviter les flammes du bûcher. Petit à petit, le visage du Diable se révèle être celui du Dieu des hommes, et la sorcière un nouveau Christ.

Par un tour de force stylistique, Eduardo Sangarcía parvient à réunir dans un même souffle les préoccupations de chacun des personnages de ce drame, faisant revivre avec brio la folie meurtrière du procès des sorcières de Wurtzbourg, qui ébranla le sud de l’Allemagne aux XVIe et XVIIe siècles.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eduardo Sangarcía est né en 1985 à Guadalajara, au Mexique. Il a consacré son doctorat à l’étude de la littérature latino-américaine de l’Holocauste. Anna Thalberg est son premier roman, lauréat du prestigieux prix Mauricio-Achar.

 

 

Avis :

En ce tournant du XVIIe siècle, Anna Thalberg, une étrangère rousse de vingt-deux ans dont l’éclat attire un peu trop le regard des hommes pour ne pas contrarier leurs épouses, mène avec son mari Klaus l’existence paisible des paysans de Bavière, lorsque, fort opportunément dénoncée pour diverses diableries par sa voisine – depuis son arrivée au village, des nourrissons sont morts, la sécheresse sévit, on l’a même vue chevaucher une chèvre dans les airs –, elle est arrêtée et transférée dans les geôles de Wurtzbourg en attendant son procès pour sorcellerie.

Malheureusement pour elle, son sort dépend du prince-évêque catholique de Mespelbrunn, contre-réformateur bien décidé à débarrasser la région des hérétiques idées luthériennes, fût-ce par le biais de la persécution et au moyen d’une chasse aux sorcières qui, dans tout l’évêché de Wurtzbourg, va causer la mort de neuf cents personnes. Désormais entre les mains d’un examinateur déterminé à la voir finir sur le bûcher pour le bien-être de la ville et du diocèse, Anna ne comprend pas encore qu’elle a beau être innocente et ne pas cesser de le clamer malgré l’atrocité des tortures qu’on lui inflige, il n’existe plus pour elle que deux alternatives : être brûlée vive ou déjà morte, selon qu’elle persiste à nier ou qu’elle se résolve à des aveux.

Relaté avec force détails éprouvants, le supplice d’Anna, en l’occurrence fille de charpentier, n’est pas sans évoquer la passion du Christ : lui, convaincu jusqu’au bout que Dieu ne l’abandonnera pas ; elle, longtemps confiante en la force de son innocence et de la vérité. Si la jalousie et la peur ont motivé la calomnie et la délation à l’encontre de la jeune femme, sa condamnation est le fruit de convictions fanatiques, qui, au nom de la religion et du Bien, mènent au pire des hommes follement persuadés de détenir la vérité. A ce radicalisme aveugle répond l’inflexible résistance d’Anna, qui ne sauvera certes pas sa vie, mais saura, en un très ironique dénouement, prendre le Mal à son propre piège. A user de la violence et de l’arbitraire, ne s’expose-t-on pas toujours à un retour de feu ?

Animé par le ressac de longues phrases sans fin, où les paragraphes s’enchaînent comme autant de vagues signalées chacune par un retrait, le texte s’épand comme un irrépressible raz-de-marée, emportant personnages et lecteur au bout d’une folie absurde et destructrice touchant à l’insupportable. Cette cohérence parfaitement étudiée entre la forme et le fond parachève la puissance de cette dénonciation des fanatismes, extrémismes et radicalismes de tout poil, en particulier religieux et politiques, pour en faire simultanément une œuvre littéraire dont il n’est pas étonnant qu’elle ait valu à son auteur le prestigieux prix Mauricio Achar. (4/5)

 

 

Citations :

Tu ne dois pas avoir peur de moi ; crains ceux qui comme toi se sont dressés sur leurs deux pieds et ont répandu la terreur parmi les bêtes en déclarant qu’ils étaient le sel de la Terre, le parangon de la Création, l’œuvre préférée du Créateur suprême. Je vais te dire : il n’y a pas eu de Création, il n’y a pas de Dieu, le monde a toujours existé.     
Cette forêt, la rivière, les étoiles au-dessus de nous ; tout a toujours été là et y restera quand le temps, cette ridicule entéléchie humaine, aura pris fin avec le dernier des hommes, parce que le monde est éternel et que seuls les hommes meurent. Regarde la rose refleurir toujours égale à elle-même, regarde le crapaud émerger de la boue une fois que les pluies reviennent, regarde le soleil et la lune, traçant sans répit des arcs à l’éclat d’acier sur la voûte céleste ; tout revient, seul l’homme meurt pour toujours, c’est pour cela qu’il cherche obstinément une rédemption qui ne viendra pas parce que sa finitude n’est pas un châtiment ou une récompense. Il ne devrait pas avoir peur mais plutôt célébrer le fait qu’il en soit ainsi, car l’homme ne semble pas concevoir les implications ultimes de ses désirs d’éternité : imagine simplement cette répétition perpétuelle, incessante, dont je t’ai parlé, que les malheurs et les châtiments n’aient pas de fin. Cette vie endiablée serait l’enfer. Tu ne crois pas ?     
Pour ta bonne fortune, l’infinitude et la conscience ne dorment pas ensemble. C’est ainsi, sans raison ; il n’y a rien à comprendre.     
Et pourtant l’homme ne se contente pas de sa condition, il n’accepte pas cette absence de raisons. Il a bâti un monde à l’intérieur du monde, une illusion à son image dans laquelle tout est imbriqué, tout a un sens ; un lieu où même la mort a une explication : c’est un châtiment pour son orgueil, le même orgueil qu’il a levé tel un château de cartes. Il se trompe, feint de ne pas comprendre que son monde a la solidité d’un jeu d’enfant. Le gamin prend un bâton et dit : j’ai une épée ; l’homme se touche la poitrine et pense : j’ai une âme.     
Tu ne dois pas avoir peur de moi, car je ne convoite rien et encore moins ce que tu ne possèdes pas. Ton âme est sauve, je ne la volerai pas, mais elle ne montera pas au ciel non plus ; quand tu mourras elle se dissipera comme le givre à midi. Les hommes sont des simulacres qui s’arrogent le droit d’imposer la vérité, de placer sur leur tête ce Dieu absurde qui existe pleinement, puissance absolue, connaissance totale et amour illimité. Comme je te l’ai dit, il n’y a pas de Dieu ou je suis Dieu ; peu importe. Je ne veillerai pas sur toi, tu n’iras pas au paradis. Ce qu’il y a là-haut est comme ce qu’il y a en bas : le bruit et la fureur règnent parmi les sphères célestes. Il n’y a pas de trêve, femme ; c’est pour cela que je dors.

 

mardi 17 décembre 2019

[Xilonen, Aura] Gabacho





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Gabacho (Campeon Gabacho)

Auteur : Aura XILONEN

Traductrice : Julia CHARDAVOINE

Parution : 2015 en espagnol (Mexique)
                2017 en français (Liana Levi)

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Liborio n’a rien à perdre et peur de rien. Enfant des rues, il a fui son Mexique natal et traversé la frontière au péril de sa vie à la poursuite du rêve américain. Narrateur de sa propre histoire, il raconte ses galères de jeune clandestin qui croise sur sa route des gens parfois bienveillants et d’autres qui veulent sa peau. Dans la ville du sud des États-Unis où il s’est réfugié, il trouve un petit boulot dans une librairie hispanique, lit tout ce qui lui tombe sous la main, fantasme sur la jolie voisine et ne craint pas la bagarre… Récit aussi émouvant qu’hilarant, Gabacho raconte l’histoire d’un garçon qui tente de se faire une place à coups de poing et de mots. Un roman d’initiation mené tambour battant et porté par une écriture ébouriffante.


Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Aura Xilonen est née au Mexique en 1995. Après une enfance marquée par la mort de son père et des mois d’exil forcé en Allemagne, elle passe beaucoup de temps chez ses grands-parents, s’imprégnant de leur langage imagé et de leurs expressions désuètes. Elle a seulement dix-neuf ans lorsqu’elle reçoit le prestigieux prix Mauricio Achar pour Gabacho, traduit depuis en huit langues. Aura Xilonen étudie le cinéma à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla.


Avis :

Après une enfance misérable et maltraitée, sans famille, sans nom et sans âge, le jeune Mexicain Liborio a survécu par miracle à sa terrible traversée clandestine du Rio Grande et du désert américain. Engagé comme homme à tout faire dans une librairie hispanique, il est souvent obligé de jouer des poings pour défendre ses maigres et fragiles acquis, surtout lorsqu’il ose lever les yeux sur Aireen, jeune femme blanche du quartier. Entre le monde des mots qu’il découvre dans les livres et celui des coups qu’il donne et reçoit avec une rage bientôt remarquée par un ancien boxeur déchu, réussira-t-il à échapper à la « migra » et à l’expulsion, et, dans ce cas, à la marginalité violente et miséreuse qui menace d’avoir sa peau ?

Dès les premières lignes, l’on est cueilli par l’écriture mordante, semée de jurons, de mots déformés et inventés. Déroutée au premier abord, je me suis très vite retrouvée subjuguée, totalement séduite par le style de narration aussi inventif que poétique, qui réussit à restituer avec une incroyable véracité les réactions d’un gamin des rues doté d’une vitalité, d’une intelligence et d’une spontanéité irrésistibles, à faire déborder la tendresse des expressions les plus triviales, à nous régaler d’un humour né d’une sincérité décalée, et à nous éblouir de traits et d’images surprenants de justesse et de beauté.

Liborio, le narrateur, frappe autant avec ses poings qu’avec ses mots, laissant le lecteur K.-O. au fil de ses innommables mésaventures, tant contemporaines que passées, les réminiscences de son enfance surgissant constamment pour donner au récit un relief saisissant de réalisme et propre à faire froid dans le dos. J’ai vraiment eu l’impression de toucher du doigt le malheur de ce gamin né au fond de l’enfer, nourri de sa rage de survivre, doté du courage de qui n’a rien à perdre, et qui, après tant de souffrances et d’exploits, se heurte au mur de la clandestinité aux Etats-Unis.

Le dénouement m’a certes semblé un peu trop tendre et positif, suscitant chez moi une infime et toute relative frustration : il m’aurait paru plus crédible de rester jusqu’au bout dans la même tonalité percutante, avec un Liborio toujours sur la brèche d’une vie dramatique, à jamais marquée par un tel parcours.

Ceci n’enlève rien à mon coup de coeur pour ce livre marquant et bluffant, qui m’a tant surprise par son style narratif éblouissant d’inventivité, percutant de réalisme, irrésistible d’humour et de tendresse, et semé de phrases à la beauté d’autant plus déconcertante qu’elles utilisent souvent un vocabulaire pas vraiment académique. Cet extraordinaire premier roman, publié à dix-neuf ans par Aura Xilonen, me fera suivre de près les futurs ouvrages de cette toute jeune écrivain.  (5/5)


Citations : 

Je monte dans le bus rouge qui vient de s’arrêter, paye et me pose au fond, là où les galeux comme moi, on a l’habitude de s’installer histoire de pas leur faire peur, aux noirs et aux blancs, parce que nous, on est gris, et le gris ici, c’est les limbes, ni du côté de Dieu, ni du côté du Diable.

Sur le mur, au-dessus, on a accroché un grand tableau badigeonné de rayures, d’éclaboussures, comme des crachats de couleurs ; on dirait qu’un tuberculeux a inhalé des litres de peinture et s’est mouché toute sa morve sur la toile.

Les immeubles sont très hauts ; on dirait des crayons en train de dessiner le ciel. Je me reflète dans leurs immenses fenêtres. Certains ont des fontaines où l’eau change de couleur et qui fonctionnent même à cette heure-ci. C’est que les fontaines des immeubles chic, ça marche quarante-huit heures par jour, comme si c’était leur sang qui faisait des bulles à leurs pieds.

« Espèce d’abruti, me disait ma tante qui n’était pas ma tante mais ma marraine, t’es vraiment un sale gosse. Bouge-toi le cul, balaye, passe la serpillière histoire de gagner ta croûte et arrête de rester planté là à regarder voler les mouches. »
« Si t’as pas bien astiqué les chiottes, je te filerai rien à dîner, tu passes tes journées à te la couler douce. »
« Si ta mère était encore vivante, avorton du démon, elle mourrait une seconde fois rien que de voir ta face d’attardé ; tu sais même pas aligner deux mots. »
« C’est vrai docteur, il a l’air attardé même si ça lui arrive parfois d’aboyer. »
« Je sais pas docteur, est-ce que ce serait pas une mauvaise tête comme sa mère – que Dieu la garde ? Parce que, mon Dieu, vu le genre de femme que c’était, elle doit croupir au fond de l’Enfer. »
« Vous savez docteur, j’ai beau lui donner des choses à faire, à cette tête de mule, il devient de plus en plus buté. Vous auriez pas une piqûre pour qu’il m’obéisse ? »
« Même avec des coups, il comprend rien, ce crétin. La dernière fois, je l’ai fouetté avec un câble électrique et même comme ça, il a pas bronché. On dirait une mule. Ni en avant ni en arrière. »
« Oui, je vous jure docteur, la dernière fois il m’a volé une petite médaille qui appartenait à sa mère mais qu’elle m’avait offerte à moi. Un peu de justice tout de même. C’est pas rien de prendre en charge un morveux pareil et puis ça coûte bonbon. C’était la moindre des choses qu’elle me l’offre à moi, vous croyez pas ? »
« J’ai pas la moindre idée d’où est-ce qu’il a été fourrer cette médaille, monsieur le policier, je l’ai déjà roué de coups, mais il a pas lâché le morceau. »
« Rien, c’est pire qu’une mule ; je vous avoue que je préférerais que vous l’emmeniez en prison plutôt que de l’avoir dans les parages, parce qu’un jour il va me tuer dans un accès de colère. Ça lui arrive de cogner les murs quand il se fâche, alors imaginez s’il lui prend l’envie de me frapper un jour ? »
« Non, vraiment, moi j’en peux plus, et avec tout ce que j’ai fait pour lui. » 

J’ai l’air d’un combattant blessé dans une guerre solitaire, suppurant d’éclats de mitraille. C’est vrai, on dirait que j’ai tout contre moi ici ; comme si y avait une guerre pour m’exterminer coûte que coûte, même à l’insecticide.

D’aussi loin que je me souvienne, les gens m’ont toujours appelé comme ça leur chantait ; personne ou presque m’a jamais demandé mon nom, c’était pas la peine. Pour les gens, j’étais le petit con, la tapette, le mec, le gosse, le gamin, le pédé, le crevard, le guignol, le noiraud, le sale indien, le megawarrior, le jeune homme, la grosse merde, le jeunot, le clandestin ; des noms qui changeaient selon les circonstances. Je veux lui dire que je m’appelle Liborio. Liborio. Liborio, mais ça me fait honte d’un coup.
« Je me souviens pas de mon nom. » Je lui réponds en haussant les épaules, la tête baissée et inondée de larmes.

Les autres s’approchent et regardent ce qu’il vient de crever. Je sais pas ce que c’est, mais je profite de ce qu’ils rechargent leurs fusils et vident leurs balles sur cette chose à terre qui bouge presque plus pour m’éclipser derrière les fourrés ; je finis par y trouver le terrier d’un animal. Il est pas bien grand, du coup, je dois tordre ma carcasse dans tous les sens pour m’y glisser. De la main droite, je me recouvre de terre histoire de refermer le trou sur moi. Je prends ma respiration et jette une dernière poignée de terre, cerise sur le gâteau de ma tombe improvisée, de cet utérus en terre où j’espère que ces salauds de gringos partis à la chasse au migrant ne viendront pas m’avorter.

Côté ouest, des gratte-ciel bouchent la vue ; avec leurs vitres-miroirs qui reflètent le ciel et les nuages, on dirait que ces saloperies d’immeubles portent des lunettes aux verres polarisés.

C’est dans le fameux livre que m’dame Double V avait acheté que j’ai lu que la misère, ça sentait jamais la rose ; que nous, les pauvres, en plus d’être pauvres, on était miteux et crasseux. Qu’il y avait que l’art pour faire ressortir la beauté de la saleté, et que les artistes les plus culottés, c’étaient ceux qui arrivaient à faire une putain d’œuvre d’art à partir d’une tragédie, de la misère, de l’abandon, comme ces connards de photographes qui effleurent le malheur du bout des doigts, histoire de gagner un putain de prix Pulitzer avec leur super photo.

Mais je me suis vite rendu compte que la littérature avait absolument rien à voir avec la vie de tous les jours. Du moins, je pouvais pas m’empêcher de penser que personne pouvait savoir à quoi je pensais quand je m’allongeais pour contempler des écureuils ou des arbres. Parfois, j’essayais de savoir à quoi ils pensaient, ceux qui étaient à côté de moi, le Boss, les clients de la librairie, Madame, l’Argentin, les crevards, les guignols, les mecs, les gonzesses, la fille du 7-Eleven, les ploucs et les hypoténuses. C’est pour ça que je trouvais que ça sonnait tellement faux dans les pages des livres, avec leurs pensées toutes linéaires, sans le tohu-bohu de tout ce qui nous passe par la tête quand on marche dans la rue, renfermés sur nous-mêmes ; leurs méandres aussi, ils avaient l’air pipeau, c’était tellement bien rangé qu’y avait rien qui dépassait dans la marge, ni des mots, ni des faits.

Je passe d’abord avec Aireen devant le rayon des appareils électroniques avec des écrans de toutes les tailles, des ordinateurs, des radios, des home cinemas, des portables, des jeux vidéo. Ici, devant tant de technologies à portée de main, les gringos commencent à se prendre au sérieux. Ça se lit sur leurs tronches, dans leurs rêves, que ça les fait baver, crever d’envie, qu’ils ont besoin d’un écran de la taille du Colosse de Rhodes pour se sentir vivants, pour s’assurer que leur vie, c’est pas du gâchis.

Le ciel est limpide, comme si la courbure de la Terre était une immense cornée et qu’on avait balayé toutes les poussières d’un gigantesque battement de cils.



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