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lundi 9 décembre 2024

[Flanagan, Richard] Question 7

 




 Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Question 7

Auteur : Richard FLANAGAN

Traduction : Serge CHAUVIN

Parution : en anglais (Australie) en 2021,
                  en français (Actes Sud) en 2024

Pages : 288

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

S’il n’avait craint les sentiments que lui inspirait la jeune Rebecca West, H.G. Wells, le père de la science-fiction, ne se serait pas enfui en Suisse pour y écrire un livre dans lequel il imagine, en 1912, une arme capable d’embraser le monde…
S’il n’avait lu ce roman méconnu, le physicien Leo Szilard n’aurait probablement jamais eu l’idée, quelque vingt ans plus tard, d’une réaction nucléaire en chaîne et, terrifié par ses possibles applications, tout mis en œuvre pour convaincre Roosevelt de doter son pays de la bombe atomique.
Si les États-Unis n’avaient pas bombardé Hiroshima puis Nagasaki, en août 1945, des dizaines de milliers de personnes auraient survécu mais le sergent Flanagan, prisonnier de guerre des Japonais, aurait certainement péri et son fils Richard ne serait pas né seize ans plus tard en Tasmanie.
Question 7 est le récit virtuose, aux accents sebaldiens, d’une série d’événements ; l’examen magistral et déchirant de ce que signifie être en vie alors que tant d’autres sont morts. C’est aussi une lettre d’amour de l’auteur à ses parents, une œuvre puissante fusionnant rêverie, histoire et fiction, pour tenter de saisir le sens de cet univers insensé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1961 en Tasmanie, Richard Flanagan est resté viscéralement attaché à cette terre. Il n'a cessé d'en revisister l'histoire et la mémoire au fil de son œuvre. Ses romans, récompensés par de nombreux prix et publiés dans 42 pays, sont tous disponibles chez Actes Sud : À contre-courant (Babel n° 1569), L’Odeur d’un arbre sans fleur (Babel n° 1659), Le Livre de Gould (Babel n° 1361 – Commonwealth Writers’ Prize 2002), La Fureur et l’Ennui (Babel n° 1742), Désirer (Babel n°1800), La Route étroite vers le Nord lointain (Actes Sud, 2016 ; Babel n° 1492 – Man Booker Prize 2014 ; prix Lire du meilleur livre étranger), Première personne (Actes Sud, 2018) ; Dans la mer vivante des rêves éveillés (Actes Sud, 2022); Question 7 (Actes Sud, 2024).

 

Avis : 

« Peut-être que la poésie ne fait rien advenir, mais c’est un roman qui a détruit Hiroshima et sans Hiroshima il n’y a pas de moi et les mots que vous lisez s’effacent et moi avec eux. » Explorant l’histoire de sa jeunesse en même temps que celle de l’invention de la bombe atomique, Richard Flanagan signe un récit autobiographique vertigineux, hanté par des questions sans fond.

Le titre Question 7 fait référence à une nouvelle de jeunesse de Tchekhov, dans laquelle l’écrivain parodiait les problèmes de calcul posés aux écoliers pour ouvrir des interrogations beaucoup plus vastes et surtout sans réponse. Tchekhov : « un train devant partir de la gare A à 3 heures du matin pour arriver à la gare B à 11 heures du soir », mais « le conducteur ayant reçu l’ordre d’atteindre la gare B à 7 heures du soir au plus tard », « qui aime le plus longtemps, un homme ou une femme ? » Et Flanagan de rebondir : « Qui ? Vous, moi, un étudiant d’Hiroshima ou un prisonnier de guerre ? Et pourquoi faisons-nous ce que nous nous faisons les uns aux autres ? Voilà la question 7. »

Des interrogations immenses vouées à demeurer en suspens, l’obligeant en fin de compte à soupirer « c’est la vie », l’auteur n’en manque à vrai dire pas. D’abord à propos de son père qui, libéré in extremis par la bombe atomique sur Hiroshima alors que, prisonnier des Japonais, il pensait mourir sur le chantier de la « Voie ferrée de la Mort » entre la Thaïlande et la Birmanie, n’évoquait jamais sa terrible captivité tout en en conservant la charge mentale pour le restant de ses jours. Comment vit-on quand on doit la vie à l’une des plus effroyables – et pourtant préméditée - catastrophes humaines qui soient ? Voilà une question 7 qui vaut autant pour son père que pour l’auteur lui-même, et qui nous fait remonter à ses côtés une enfilade de causes racines commençant par… un baiser !

Car, si l’écrivain H.G. Wells n’avait pas embrassé la journaliste Rebecca West en 1913, puis fui sa redoutable amante en Suisse l’année suivante, sans doute n’aurait-il jamais écrit ce roman méconnu, La Destruction libératrice, où il imaginait ce qui relevait alors de la pure science-fiction, mais qui, pris au pied de la lettre dans les années 1930 par le physicien hongrois-américain Leó Szilárd, devait devenir réalité : une bombe atomique capable de destructions massives sans précédent. L’exofiction se fait prétexte à une réflexion sur le poids de nos actes et sur les fantômes qui ne cessent de nous accompagner, comme si le temps ne coulait pas, mais retenait passé et vécu dans un perpétuel ressac obérant à jamais présent et futur.

Descendant d’Irlandais déportés en Australie, l’auteur évoque également à travers ses parents le refoulement des origines dans une Tasmanie bâtie, entre bannissement et colonisation, sur le génocide des aborigènes et sur l’enfer du bagne. Les spectres sont là encore légion à infléchir de tout leur poids la vie des Flanagan, mais aussi, dans une occultation transpirant le malaise, du pays tout entier. « Il y avait une grande souvenance qui était aussi un grand oubli, cent ans de silence qui, en y prêtant l’oreille, résonnaient comme un cri. » Familiale ou collective, la thématique de la mémoire investit de plus en plus le livre. « Le passé, c’est peut-être là où nous allons sans jamais y avoir été. » Et elle renvoie alors l’auteur à sa propre expérience avec la mort lors d’un accident de canoë : « L’expérience est l’affaire d’un instant. L’assimiler prend tout une vie. »
 
Après s’y être repris six fois en douze ans jusqu’à cette version aboutie, croisant expérience intime et regard éclairé sur le monde, Richard Flanagan partage une réflexion sur l’Histoire, la mémoire et ses traumatismes en tout point remarquable et passionnante. Une belle prouesse littéraire pour un grand coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations : 

Je me demande parfois pourquoi on s’obstine à revenir aux commencements – en quête du fil unique capable de dérouler la tapisserie que nous appelons notre vie, dans l’espoir de trouver enfin en dessous la vérité du pourquoi. Mais il n’y a pas de vérité. Il n’y a que le pourquoi. Et quand on y regarde de plus près on découvre qu’en dessous de ce pourquoi il n’y a qu’une autre tapisserie. Et en dessous une autre et une autre encore, jusqu’à ce qu’on parvienne au néant.
 

À l’entrée de la mine, où naguère mon père et ses compagnons de bagne devaient passer par les baguettes entre deux rangées de gardes qui les frappaient à chaque pas, s’élevait à présent un love hotel. Aucun mémorial, aucune plaque, aucune preuve, en d’autres termes, que ce qui avait pu se produire naguère s’était vraiment produit. Juste des enseignes au néon. Juste un commerce opportuniste satisfaisant un besoin de sexe rapide dans de minuscules chambres qui autorisaient un soulagement sexuel et, sciemment, pas grand-chose d’autre. Il ne restait, ou plutôt il n’existait, que l’oubli procuré par le plaisir dans les bras d’autrui – cet oubli qui à la fois préfigure et nie la mort. À croire que le besoin d’oublier est aussi fort que celui de se souvenir. Plus fort peut-être.
Et après l’oubli ? On revient aux histoires qu’on appelle nos souvenirs, désemparés, étrangers à cette invention continuelle qu’est notre vie.
 

La bombe atomique a explosé au-dessus d’Hiroshima à 08 h 16 du matin. Le passé n’est jamais aussi nettement perçu que par ceux qui ne l’ont pas vécu.
 

Je repensai au grand-père de Kenji Y…, tout seul dans sa cabane de montagne rudimentaire, incapable de trouver les mots, comme j’étais incapable à présent de trouver les mots pour tenter d’exprimer tout ça. Le grand-père de Kenji avait évolué parmi des fantômes. Et peut-être, comme moi, devenait-il lui-même un fantôme avant même d’être mort, à force d’habiter un monde qui ne savait ni ne désirait savoir ce qui s’était passé. Quelque part s’étendait un monde réel où toutes choses écoulées continuaient d’exister. Mais ce monde n’était pas ici, et étrangement cela semblait à la fois un soulagement et une horreur. Rien de ce que je disais ne pouvait être entendu, rien de ce que je voyais ne pouvait être vu, et tous les deux, moi et le grand-père de Kenji Y…, nous étions voués à contempler le fond du temps, en sachant seulement que ce qui était arrivé continuait d’arriver et ne cesserait jamais d’arriver.
 

Peut-être que le seul pays capable d’inventer et de fabriquer une bombe opérationnelle en ce milieu du XXe siècle était le seul pays à même d’opérer une telle ponction sur son économie : les États-Unis d’Amérique. Au cours de la guerre, sous les auspices du très secret projet Manhattan, ils canalisèrent beaucoup de leurs ressources – un investissement équivalent au chiffre d’affaires de l’industrie automobile de l’époque, une main-d’œuvre de plus d’un demi-million de travailleurs et le génie de milliers de scientifiques – vers un unique atelier consacré à un but unique : la création de la bombe atomique.
 

Ce qui subsiste d’Hiroshima ce jour-là, ce ne sont que des questions.
Risquer plus de cadavres demain, cela justifie-t-il de risquer un peu moins de cadavres aujourd’hui ? Nous prétendons connaître les réponses à de telles questions. Nous prétendons savoir. Nous prétendons qu’il existe une algèbre morale de la guerre. Nous prétendons tant de choses. Mais à la guerre, même la simple arithmétique est impossible. Ces dernières décennies, nous sommes devenus prisonniers de l’idée que la vie est mesurable à l’infini, que toutes choses humaines, le désir et le besoin et la souffrance et le rire, que toute haine et tout amour peuvent se réduire à ce terme si contemporain de quantifiable. Qu’il existe, en d’autres termes, une réponse à toutes choses et qu’on la trouve dans les chiffres.
Mais le caractère fuyant de ces âmes sans nombre, de ces âmes inconnues parties en fumée par ce matin si bleu, défie tout calcul et ridiculise le quantifiable. Elles existent hors des chiffres.
 
 
Le génie de Tchekhov consistait à ne jamais prétendre offrir une réponse. D’Anna Karénine de Tolstoï, Tchekhov se bornait à dire qu’il posait les bonnes questions. Chacun d’entre nous a une vie publique et une vie privée. Mais au-delà des deux se trouve une vie secrète qui nous échappe. Peut-être que la seule réaction possible à Hiroshima est de poser la question 7. Même si c’est une question qui ne connaît pas de réponse, elle reste la seule question qu’il faut poser sans fin, ne serait-ce que pour comprendre que la vie n’est jamais binaire, ni réductible aux clichés ou aux codes, mais un mystère qu’au mieux nous devinons. Dans les nouvelles de Tchekhov, les seules dupes sont celles qui croient avoir la réponse.


L’expérience est l’affaire d’un instant. L’assimiler prend toute une vie.


Telle était sa version, et voilà ce qu’on apprit dans notre jeunesse. Seul, on sombrait, mais unis on pouvait survivre. Quand quelqu’un était à terre, il fallait l’aider, non par altruisme, mais par égoïsme éclairé : une garantie pour chacun et pour tous. Ce qui distinguait les forts, c’était aussi la condition de leur force : leur capacité à aider les faibles. La camaraderie n’était pas un code d’amitié. C’était un code de survie. Il impliquait d’aider ceux qui n’étaient pas des amis mais qui étaient des camarades. Il impliquait de se sacrifier pour le groupe. Est-ce que c’est une vision de bagnard ? Une vision d’aborigène ? Un mélange des deux ? En tout cas, ça n’est pas une idée européenne ou américaine. Ça n’en est pas moins une conception sérieuse et ancestrale de ce qu’est l’humanité. 


C’était une femme plus minuscule encore que Mate, au visage rond, aux yeux globuleux, toujours souriante, d’un sourire si immuable que tout le reste de son visage s’était peu à peu réorganisé tout autour de lui, comme une tente moisie et flasque qui pendouille sur ses piquets brisés.


Et quand, à l’autre bout de ma vie, je me retrouve une fois de plus assis au fond pour ces événements littéraires ou artistiques d’aujourd’hui qui ressemblent tant aux messes d’hier, ces vieux rituels en habits neufs, avec leur soumission servile aux orthodoxies nouvelles et leur mépris pour toute altérité que tant de gens trouvent rassurants, sans oublier les excommunications sommaires et les consensus pâmés que tant de gens trouvent nécessaires, mon esprit s’égare. Un monde d’orthodoxie sacro-sainte est un monde dans lequel le roman et le romancier n’ont pas leur place. Un écrivain, s’il fait correctement son travail, est toujours un hérétique.


De toutes les illusions nécessaires à un écrivain pour pouvoir écrire, deux sont primordiales : d’une part la conviction vaniteuse d’être capable de faire un bon livre, d’autre part la présomption qu’un bon livre sera lu par de bons lecteurs, assez éclairés pour reconnaître ce qu’il a de bon. Mais, évidemment, les bons lecteurs sont aussi rares que les bons écrivains, peut-être même plus rares, et la plupart des livres ne rencontrent donc que des lecteurs médiocres. Les écrivains fulminent contre les malentendus dont ils sont l’objet, mais les mauvais écrivains prospèrent sur ces malentendus, certains même se retrouvent admis par erreur au panthéon des grands auteurs, quand le vil métal de leurs œuvres est à jamais redoré par le vernis inespéré d’une lecture brillante. 
 
 
Car les souvenirs aussi font leur temps. Il y a un temps pour oublier et un temps pour se souvenir, et puis ce temps lui-même devient un souvenir, et enfin, avec le temps, plus rien du tout.


Pourtant les mots existent pour saisir le monde, et si chaque jour nouveau le monde leur échappe, chaque lendemain ils sont voués à reprendre leur danse folle : les mots voués à ancrer, le monde à s’envoler ; les mots à dire c’est comme ça, le monde à dire pas du tout. Ainsi va leur tango éternel, et l’écrivain n’est guère que la paire de chaussures qui glisse entre le danseur et la piste de danse.


Les mots d’un livre ne sont jamais le livre, tout ce qui compte c’est son âme.


Des années plus tard, je suis allé à Oxford étudier l’histoire, cette idée du temps qui s’est formée au cours de trois mille ans d’expérience humaine en Europe, et qui, ai-je constaté, s’appliquait parfaitement au temps européen, en s’arrêtant à toutes les gares du progrès européen, de la pensée européenne. C’était une voie ferrée rectiligne qui reflétait parfaitement une expérience devenue une idée, et une idée devenue expérience, et une expérience devenue la pensée européenne puis le roman européen.
Mais ça ne s’appliquait absolument pas à la Tasmanie.
En Tasmanie, l’histoire n’avait pas de prise, la réalité était tout autre : l’histoire échouait constamment, l’histoire resurgissait constamment non comme réponse ou comme réconfort, non comme récit de progrès, mais comme lieu de massacre, coupe claire ménagée au napalm, paroles de bagnards qui disaient l’indicible, créatures mythiques depuis longtemps éteintes qui ne cessaient de faire retour, de me hanter, de m’adresser une demande à laquelle toute ma vie j’ai tenté en vain de répondre. J’étais le fruit d’un génocide et d’une société esclavagiste, et jamais rien n’allait vraiment de l’avant et tout finissait par revenir, et bientôt moi aussi. Il n’y avait pas de voie droite de l’histoire. Il n’y avait qu’un cercle. Tout était finalement comme le décrivaient les anciens pétroglyphes : un cercle en rotation à l’intérieur d’autres cercles, cette grande idée du temps formulée en quarante mille ans d’expérience humaine sur cette île.


Ce n’est qu’à notre installation à Hobart que ma pathologie fut correctement diagnostiquée, et mon audition restaurée par une série d’opérations bénignes. Sans Rosebery, sans son médecin alcoolique dont l’incapacité à identifier mon mal avait entraîné des complications en chaîne, je n’aurais jamais connu cet étrange monde souterrain d’isolation et de souffrance où me plongea la surdité, quand je compris peu à peu que les gens me croyaient simple d’esprit.
Quand on découvre qu’on est une page écrite par d’autres, on apprend aussi à lire les autres. Mes problèmes d’audition m’avaient soustrait au monde de la parole – où aujourd’hui encore je trébuche sur les mots, je les écorche, et je simule et je panique et je passe par des crises de timidité aiguë – pour me conduire dans le monde de l’écrit où je trouvais confiance et joie. Sur la page je me reconnaissais, non pas unique mais multiple.


C’est peut-être ça, le passé. Quelque chose qu’on invente pour pouvoir aller de l’avant. Le passé, c’est peut-être là où nous allons sans jamais y avoir été. 


“Vous voyez bien, dit Einstein en offrant un thé glacé à son vieil ami et ancien étudiant Leo Szilard qui lui rendait visite après Hiroshima, que les vieux sages chinois avaient raison. Il n’est pas possible de prévoir les conséquences de ses actes. Le seul acte de sagesse consiste à ne pas agir – à ne jamais agir.”


Avant de mourir, il [Szilard] se contenta de dire qu’il avait fait de son mieux. Jamais il ne renonça. Jamais il ne cessa de chercher ce qu’il appelait la marge d’espoir, si étroite et fuyante qu’elle soit. Son échec ne rend pas ses efforts moins poignants. Sa vie demeure un exemple : celui d’un homme qui a toujours cru que la science s’inscrivait dans un réseau éthique. Qu’il fallait toujours confronter les avancées de la science à la réalité des humains et les subordonner à ce que nous sommes, sous peine de nous voir dévorés sinon détruits par elles.


Après Sanyo-Onoda, et la soirée du bar à hôtesses, je rentrai à Tokyo. J’y rencontrai un homme qui avait été ordonnance médicale de l’armée japonaise à Hintok, le camp de prisonniers du Chemin de fer de la mort où mon père avait été détenu. Il me décrivit son arrivée de nuit, au milieu des bûchers funéraires qui brûlaient les victimes du choléra. Autour des brasiers de bambou et de chair, il vit de misérables squelettes nus ramper dans la boue. C’étaient les prisonniers australiens. (…)
Ça ressemblait, dit-il à propos du camp, à un enfer bouddhiste.
Je lui demandai s’il leur avait porté secours.
Il me répondit que non.
Je lui demandai si, en tant que membre du personnel médical, il n’estimait pas de son devoir d’aider les malades et les souffrants.
“Il faut que vous compreniez, dit-il – et il le dit comme il aurait commenté la qualité de son thé vert –, qu’on ne voyait pas en eux des êtres humains.”
Le thé vert était servi dans de petites tasses. Il était dur à avaler.
 Il m’expliqua que les Australiens n’avaient pas une très bonne hygiène. Les Japonais prenaient des bains chauds. Pas les Australiens.
Cela semblait tout expliquer. Je ne répondis rien.
“Vous comprenez ?” demanda-t-il.


Et je me rends compte en écrivant ces lignes que le souvenir est tout autant une création qu’un témoignage, et que l’un sans l’autre est comme un arbre sans son tronc, des ailes sans leur oiseau, un livre sans son histoire.


La Guerre des mondes avait pour genèse la tentative de génocide des aborigènes tasmaniens. Dans un entretien accordé en 1920 au magazine Strand, Wells attribuait l’idée du livre à une remarque de son frère Frank, auquel il avait dédié le roman. Les deux hommes discutaient “de la découverte de la Tasmanie par les Européens – une catastrophe terrifiante pour les autochtones”. “Nous nous promenions, poursuivait Wells, dans un paysage du Surrey particulièrement paisible. « Imagine, dit mon frère, si des créatures venues d’une autre planète tombaient brusquement du ciel, et se mettaient à massacrer les gens d’ici ! »”


 

dimanche 2 avril 2023

[Lucashenko, Melissa] Celle qui parle aux corbeaux

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Celle qui parle aux corbeaux
           (Too Much Lip)

Auteur : Melissa LUCASHENKO

Traduction : David FAUQUEMBERG

Parution : en anglais (Australie) en 2018,
                   en français en 2023 (Seuil)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Toute sa vie, Kerry Salter a cherché à éviter deux choses : sa ville natale et la prison. Mais son grand-père se meurt et la police du Queensland la soupçonne de complicité dans un cambriolage. La jeune aborigène remonte donc sur sa Harley, direction Durrongo, sa rue principale, son pub, son ennui, ses sauvagesnormauxblancs… et sa famille fantasque. Car, entre sa mère qui tire les cartes dans les foires, son frère, sorte de koala géant alcoolique, et son neveu mal dans sa peau qui se rêve en baleine, Kerry aura fort à faire. D’autant que le maire entreprend de construire une prison sur la terre sacrée des Salter : la magnifique île d’Ava où leur ancêtre, pourchassée par les Blancs, s’est réfugiée pour y accoucher. La guerre entre l’édile corrompu et la famille Salter sera féroce.

Un roman grinçant et jubilatoire qui nous plonge au cœur du bush australien.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Melissa Lucashenko est une autrice bundjalung de la côte est de l’Australie. Très active dans la défense des droits des aborigènes, elle est co-fondatrice des Sisters Inside, une association qui vient en aide aux femmes incarcérées. Celle qui parle aux corbeaux est son sixième roman. Il a reçu le prestigieux prix Miles Franklin en 2019.

 

Avis :

Melissa Lucashenko ouvre cette œuvre de fiction sur cet avertissement : « les membres de ma famille élargie ont subi au moins une fois dans leur vie la plupart des faits de violence évoqués dans ces pages ». Le reste est tiré « soit d’archives historiques, soit de l’histoire orale aborigène. » Et l’épigraphe de nous renvoyer à l’histoire de son arrière-grand-mère, « une femme goorie qui, en 1907, fut arrêtée pour avoir tiré sur l’homme – Aborigène lui aussi – qui tentait de la violer. » « Elle n’était, selon lui, qu’une gin, une ‘’traînée aborigène’’ et il avait le droit d’en faire ce qu’il voulait. »

Nous voilà donc plongés dans le triste quotidien d’une petite localité rurale de la Nouvelle Galles du Sud, en Australie. Son grand-père se mourant, la jeune Kerry Salter rentre au bercail sur une Harley volée. Au chevet du patriarche – un Aborigène arraché aux siens pour, conformément à la politique d’assimilation du gouvernement des années cinquante, grandir, privé de son identité culturelle, dans une mission blanche  –, elle retrouve avec répugnance les débris du cercle familial qu’elle n’a jamais eu de cesse que de fuir.

Imbibée de croyances chrétiennes à défaut de l’alcool dont elle est parvenue à se sevrer, sa mère Pretty Mary n’en reste pas moins la gardienne de la mémoire familiale et de la culture Bundjalung héritée de la branche maternelle. C’est elle qui, cartomancienne à ses heures, fait chichement bouillir la marmite du foyer, entre l’addiction aux paris hippiques de l’aïeul et les combines toujours perdantes de son colosse de fils à la dérive. Ken, récemment passé par la case prison, est un quintal de rage et de rancoeur que l’alcool achève de rendre mauvais. Père défaillant, ses deux aînés étant partis vivre chez leur mère, il déverse tout son venin et sa violence sur son benjamin Donny, un adolescent fragile et replié sur lui-même. Ne manque au tableau que Donna, la sœur de Kerry, partie à l’âge de seize ans sans plus donner de nouvelles, et dont l’absence hante une Pretty Mary incapable de contenir sa déception. Même le dernier fils est aussi de passage pour les adieux au vieux Pop : il vit d’ordinaire à la grande ville, où son compagnon et lui servent de famille d’accueil à deux enfants qu’ils tentent, tant bien que mal, de sauver de leur passé de violence.

Mais, éreinté comme tant d’autres familles aborigènes par l’acculturation et des conditions de vie marquées par la pauvreté, l’alcool et la violence, le clan Salter se mobilise soudain lorsque survient pis encore. L’agent immobilier Jim Buckley, petit-fils d’un Sergent de terrible mémoire qui, en son temps, terrorisa les Autochtones, profite malhonnêtement de ses fonctions de maire pour promouvoir un projet de construction sur le site sacré de leurs ancêtres. Dans une cascade d’événements qui révèlera bien des crimes, mais où l’humour noir de la narration sert d’antidote à l’abattement du lecteur face à la spirale du malheur et de la destruction, entretenue de génération en génération par les injustices quotidiennes d’un racisme systémique, chaque membre de la famille réagit à sa manière, contribuant à un sursaut collectif qui, pour la première fois depuis longtemps, pourrait redonner dignité et espoir à ces gens effacés de leurs terres et de leur identité culturelle par la tornade blanche de la colonisation.

L’humour du désespoir anime cette saga familiale qui, sous couvert d’une histoire divertissante à destination du plus grand nombre, n’en dénonce pas moins avec vigueur la triste inefficacité des politiques successives censées, ces dernières décennies, lutter contre les inégalités subies par la population aborigène en Australie : la ségrégation raciale se traduit toujours pour les Autochtones par une moindre espérance de vie, des difficultés socio-économiques, un plus fort taux de criminalité et de suicide. Enfin, à la portée politique du roman, s’ajoute le constat, ô combien d’actualité, de la nécessaire réconciliation de l’espèce humaine avec la nature et, à ce propos, de l’ancestrale sagesse des peuples aborigènes. Une invitation réussie à suivre de près les prochaines parutions de cette toute nouvelle collection Voix Autochtones des éditions du Seuil. (4/5)

vendredi 5 novembre 2021

[Chabas, Jean-François] Red Man

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Red Man

Auteur : Jean-François CHABAS

Editeur : Au Diable Vauvert

Année de parution : 2021

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Dans le centre rouge de l’Australie, les méfaits de la colonisation ont précipité les natifs dans l’alcool, la violence et la consommation d’une drogue qui ravage corps et cerveau. Marvellous, jeune Aborigène déjà accro à l’ice, est réduit au vol pour survivre. Même le Red Man, guerrier magique et mystérieux de la tradition aborigène, semble incapable de le sauver. Mais dans le désert, une rencontre va bouleverser sa vie à jamais.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Jean-François Chabas est né en 1967 à Neuilly-sur-Seine. Il a exercé différents métiers avant de se consacrer à l'écriture en publiant chez Casterman Une moitié de wasicun en 1995, puis Les Secrets de Faith Green en 1998 pour lequel il obtient 14 prix. Il est l'auteur de plus de 80 livres chez Gallimard, L'école des loisirs, Calmann-Lévy, etc., qui lui ont valu de nombreux prix. Considéré comme l'un des auteurs majeurs de la littérature jeunesse contemporaine, il est traduit en plus de dix langues. Une dizaine de ses livres est sur la liste de l'Éducation nationale.Red Man est son premier roman young adult au Diable vauvert. Il est le fruit de deux longs séjours de l’auteur avec les tribus, à travers toute l’Australie.

 

Avis : 

La misère, l’alcoolisme et la toxicomanie font des ravages au sein des tribus aborigènes d’Australie. Le jeune Marvellous semble bien en passe de sombrer lui aussi, quand une rencontre inattendue dans le désert vient bousculer son destin.

Ce petit livre jeunesse a tout pour séduire le public adolescent. On y découvre le sort des Aborigènes australiens, qui, dépossédés de leur terre et de leur culture par la colonisation blanche, se retrouvent aujourd’hui en butte à la pauvreté, au racisme, et à l’humiliation qu’ils partagent avec tous les peuples envahis, exploités, anéantis. Exposée avec la plus grande clarté, l’injustice qui continue à les détruire inexorablement ne peut que toucher le lecteur, vite attaché à Marvellous et bientôt tremblant pour sa survie.

Inspiré par les séjours de l’auteur auprès des tribus aborigènes, ce livre si juste et si sincère est à mettre entre les mains de tous les collégiens, mais pas seulement, pour une nécessaire sensibilisation. C’est aussi une lecture très agréable, entre aventure, suspense et un soupçon de magie. Il n’y a rien d’étonnant au succès de Jean-François Chabas auprès de la jeunesse du monde entier. (4/5)

 

 

Citations :

Comme aujourd’hui nous sommes en janvier et que la canicule écrase tout, je prends du repos le jour et je sors la nuit. Les Piranpa disent : « Regardez ces Abos, qui laissent leurs gamins traîner dehors à trois heures du matin ! Regardez comme ces abrutis sont irresponsables et arriérés ! »                                            
Et moi, je leur réponds : « Regardez comme vous êtes stupides ! Depuis des milliers d’années, quand le soleil dévore la terre, nous, les Pitjantjatjara nous reposons aux heures les plus chaudes, et nous sortons à la lune, quand il fait frais. Partez donc de notre pays, vous qui ne comprenez rien ! »                                            
Ils croient que leur technique – comme l’air conditionné dans lequel ils vivent du matin au soir (de leurs voitures à leurs supermarchés en passant par leurs bureaux et leurs maisons) – les rend supérieurs, mais ils n’ont pas compris que ça les isole de la nature. Ça les enferme dans une bulle, comme s’ils étaient dans un scaphandre sur une planète hostile.

Nous vivions dans le Tjukurpa, qui était la période de la création, mais aussi celle du présent, car le temps, pour nos tribus, ne passait pas du tout comme chez les Blancs. La notion de consommation n’avait pas de sens pour nous, et le fait de posséder le dernier téléphone en date, la dernière voiture, était contraire à la raison. Ce qui comptait, c’était ce qui se passait entre nous, les humains, et les animaux, le désert, l’eau, le ciel et les étoiles. Tout cela, c’était assez peu de temps avant ma naissance. Quand mon Tjamu, mon grand-père, était un law man respecté et craint de tous. Et puis les Blancs sont arrivés avec leurs malédictions, et tout a changé ; il y a eu des gens, parmi nous, qui ont été frappés par le rêve du Toyota. C’est comme ça qu’on appelle ce qui a pourri le cœur de beaucoup des nôtres, même parmi les Anciens, qui pour certains d’entre eux se sont mis à complètement oublier ce qu’ils étaient, obsédés par l’idée de se procurer les biens matériels des Blancs. C’est comme ça qu’ils ont été achetés, jusqu’à perdre de vue l’intérêt de leurs proches. Les 4x4, les fours micro-ondes, les motos et puis bien sûr, notre plus grand malheur, l’alcool et les substances, les poisons…
 
Je ne suis pas un garçon stupide, moi. Je sais que moi aussi je prends de la drogue. Je sais que c’est comme si je fonçais en courant vers un mur. Je sais qu’au bout c’est la fin. Serais-je assez idiot pour ne pas le comprendre ? Mais j’agis comme ceux qui m’entourent : je fuis la réalité, parce qu’elle est trop épouvantable. Je n’aime pas les Piranpa, je ne voudrais pour rien au monde les imiter, mais le chemin du rêve n’est plus le mien. Je n’ai plus de chemin dans ma vie, et j’erre dans le désert comme une poule dont on aurait coupé la tête, mais qui continuerait quand même à marcher. Comme tous les jeunes que je connais, ou presque. Il m’arrive même de penser qu’il n’y a pas de rêve, ou alors que, s’il a existé, les Blancs ont réussi à le faire disparaître. Mais si le Tjukurpa s’est évanoui… alors, nous, ses enfants, ses créations, nous partirons avec lui. Nous, les Anangu et les Yamaji, et les Ngan’giwumirri, et les Walangama, et les Kurin-gai, nous les clans de toute l’Australie, nous, les centaines de tribus, nous dissiperons dans l’histoire comme une brume matinale, et il ne restera de nous que des tableaux de dot painting dans les musées, à côté des boomerangs anciens et des didjeridoos. Quelques images en noir et blanc, où l’on voit danser nos ancêtres, couverts des lignes d’ocre sacré.

Les Piranpa, en nous arrachant à tout ce qui comptait pour notre esprit, nous ont apporté le tourment qui nous pousse à boire ; puis ils nous ont fourni la boisson qui répond à ce tourment. Cette boisson qui nous tue. Aujourd’hui, les Blancs ne peuvent plus nous assassiner comme ils le faisaient autrefois, en nous tirant une balle dans la poitrine pour nous voler, ou en torturant nos enfants pour nous obliger à travailler pour eux.Le reste du monde regarde, l’opinion internationale compte. Mais comme nous les gênons, et qu’ils veulent le reste des terres en plus de celles qu’ils ont déjà dérobées, ils s’y prennent autrement. Ils désirent exploiter le pays entier avec le fracking pour le gaz, les sondages pour le pétrole et puis encore avec les mines pour les matières précieuses. Ils souhaitent que nous ne soyons plus là. Et quel ingénieux moyen que de nous laisser nous tuer nous-mêmes, avec juste un petit coup de main pour nous y aider… En apparence, ils prétendent nous venir en aide avec des subventions, des programmes « humanitaires », comme ils disent. Mais je te le demande, tjitji : pour quelle raison ces ministres et ces conseillers ont-ils tant insisté pour ouvrir ce pub, contre l’avis de tous nos sages ? Quel était leur intérêt là-dedans ? Et pourquoi crois-tu que nous avons, ces dernières années, vu apparaître l’ice en si grande quantité dans les communautés ? Pourquoi s’est-il répandu avec une telle rapidité, jusqu’à ce que des garçons comme toi, et même plus jeunes, soient touchés ? Tu vois les morts autour de toi. Tu vois que tout le monde s’en prend à tout le monde, que c’est le chaos, qu’il ne se passe plus une journée sans que quelque chose de hideux se produise. Tu assistes aux agressions horribles des enfants en bas âge, tu regardes le mari qui casse une bouteille sur la tête de sa femme, tu vois les vieilles personnes autrefois respectées et aimées qui aujourd’hui sont assises seules par terre, hébétées, regardant dans le vide parce qu’il n’y a plus rien d’autre que ça, le vide. Tu es spectateur, mais tu n’as pas saisi l’origine du mal. Et quand un médecin blanc, une infirmière, une assistante sociale viennent dans la communauté, tu es fier de leur mentir en disant que tu ne prends jamais de produits.Tu voleras leurs affaires, si tu le peux, et tu te sentiras malin. Mais à qui portes-tu préjudice, en vérité, tjitji ?
 — Les White fellas n’ont pas à savoir le business des Black fellas !                                                       
— Mais… ils savent tout, tjitji ! Tout. Et ils nous jugent. Ils disent : « Voyez ces gens, à peine des êtres humains, voyez ce qu’ils se font entre eux ! Voyez comme ils traitent leurs bébés, et leurs vieillards ! Et voyez comme ils sont voleurs ! » Ainsi, ils peuvent justifier ce qu’ils nous ont fait – parce qu’à l’évidence nous serions beaucoup moins respectables qu’eux –, et ils soupirent, avec un accablement touchant : « Nous voudrions bien les aider, mais ils sont irrécupérables ! Ils sont appelés à disparaître, ils ne peuvent pas s’adapter à la modernité, c’est le sens de l’histoire du monde… » Avec le vol, avec la drogue, avec l’alcool, nous ne faisons que nous rendre complices de notre propre génocide, tjitji. Ce que tu crois être une vengeance n’est qu’un suicide.
 
Il y avait un élément que je retenais du discours du grand homme, un je-ne-sais-quoi qui me faisait réfléchir en fronçant les sourcils pour demeurer concentré malgré l’ice, et qui me criait soudain la vérité : nous nous entretuions parce que n’avions plus d’estime pour nous autres, à force d’avoir été humiliés.                                            
C’était une idée visqueuse, le venin d’une certitude que beaucoup d’entre nous nous cachions à nous-mêmes : on nous avait piétinés très longtemps, le titre d’être humain nous avait été dénié, et nous avions fini par perdre toute forme de pitié pour notre propre personne, et toute forme d’égards pour les autres. On nous avait inoculé le dégoût de tout. Nous vivions dans l’absurde, et l’absurde nous crevait la panse. N’importe quel peuple, de n’importe quel pays, aurait fini ainsi. Ce n’était pas dû à une faiblesse particulière à nos tribus : la fragilité des femmes et des hommes du monde entier ne pouvait résister à cela.

 

mardi 28 mai 2019

[Tanette, Sylvie] Un jardin en Australie






Coup de coeur 💓

Titre : Un jardin en Australie

Auteur : Sylvie TANETTE

Année de parution : 2019

Editeur : Grasset

Pages : 180








 

Présentation de l'éditeur :   

Quelque part vers le centre de l’Australie, la cité minière de Salinasburg s’étale en bordure du désert. Tout au bout, une petite maison de bois se cache dans un jardin à l’abandon. Deux femmes se racontent depuis cet endroit que les Aborigènes nommaient « le lieu d’où les morts ne partent pas ».
 
Tout commence dans les années 30. Ann, née dans la bonne bourgeoisie de Sydney, choisit contre l’avis de sa famille de suivre son mari aux confins du désert. Elle aura toute sa vie le projet fou d’y faire pousser un parc luxuriant. Soixante-dix ans plus tard, une jeune Française, Valérie, dirige un festival d’art contemporain dans la même région reculée. Sur un coup de coeur, elle s’installe dans une maison décrépie mais envoûtante, entourée de plantations désormais  délaissées. Valérie est très inquiète pour sa petite fille Elena. A trois ans, Elena ne se décide pas à parler. Après sa mort solitaire, Ann veille secrètement sur ce qui reste de son jardin et sur ses nouveaux habitants....
 
Si éloignées, si dissemblables, Ann et Valérie affrontent toutes deux l’adversité et trouvent un vrai réconfort là, au bout du monde. Et bien qu’elles ne puissent se connaître ni même se croiser, elles se rencontrent par-delà les années dans cet envoûtant coin de verdure. Un havre de liberté. Un jardin à soi.



Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sylvie Tanette est critique littéraire aux Inrocks et à la Radio suisse romande. Elle a publié un premier roman, Amalia Albanesi, en 2011 (Mercure de France).



Avis :

Dans les années trente, une jeune femme, Ann, rompt avec sa famille et la bourgeoisie de Sydney pour suivre son mari aux confins du désert, au centre de l’Australie. Tout autant rejetée par sa belle-famille d’origine irlandaise, elle tente de s’épanouir en faisant pousser un jardin en bordure du bush. Soixante-dix ans plus tard, une autre jeune femme, Valérie, également en rupture avec les siens, vient s’établir dans une maison désormais délabrée dont elle décide de ressusciter l’incongru jardin à l‘abandon : elle finira par découvrir l’histoire de l’ancienne habitante, Ann, dont l’ombre continue de hanter les lieux.

Chacune à leur époque, Ann et Sylvie sont deux femmes que leur volonté d’indépendance place à contre-courant de leur famille et de la société. Toutes deux vont s’accrocher à leurs choix de vie, à leurs valeurs et à leur liberté, dont le plus fort symbole est ce jardin qu’elles tentent inlassablement de conquérir, dans un combat inégal contre la sécheresse et la poussière rouge du bush australien, et qui les fait passer pour de folles originales.

La symbolique de cette transmission entre deux femmes séparées par deux générations et qui ne se sont jamais connues, la plus ancienne défrichant un chemin que la suivante continue à tracer, est poétique et émouvante. C’est un hommage au courage, un encouragement à ne pas se laisser dérouter de sa trajectoire malgré les écueils. De chaque lutte reste toujours quelque chose, qui pavera la voie de celui qui tôt ou tard finira par reprendre le flambeau. Ainsi, en se battant pour la reconnaissance de la culture aborigène, Valérie s’inscrit sans le savoir dans une lignée de femmes à la mentalité de pionnières, de celles qui font bouger les lignes, comme Ann lorsqu’elle se rebella contre la condition des femmes de son époque et de son milieu.

Dès l’introduction, je me sentie sous le charme de la jolie et envoûtante écriture de ce conte poétique et touchant, riche d’une profonde symbolique, et occasion d’un superbe voyage dans le bush australien, à la rencontre notamment de l’âme aborigène. Coup de coeur. (5/5)




Le coin des curieux :

Dans Un jardin en Australie, Valérie tente de promouvoir l'art aborigène contemporain.

L’art, qu’il soit antérieur à la colonisation australienne ou contemporain, est un élément clé dans la culture aborigène. Il est avant tout l’expression d’une spiritualité. Chaque œuvre - peinture, gravure sur bois, sculpture, costume de cérémonie, décoration sur un outil ou une arme – est liée à un territoire, une route, un lieu…, dont elle ranime l’esprit créateur ancestral.

En effet, les Aborigènes célèbrent, chantent, dansent, miment et peignent pour réactiver l’énergie créatrice de l'esprit ancestral à l’origine d’un lieu topographique. Cette énergie leur sera nécessaire pour faire face aux évènements historiques perturbants. Les esprits ancestraux peuvent alors communiquer par rêves aux vivants et leur insuffler de nouveaux rituels, chants, danses, peintures, qui viennent rejoindre l'énorme réservoir d'inspiration que constitue le « Temps du Rêve », ce temps mythique qui explique les origines de leur monde, de l’Australie et de ses habitants.

Un formidable exemple en est la création de l’École artistique de Warmun dans le Kimberley, qui permit aux Aborigènes d'exorciser le souvenir des massacres impunis perpétrés à leur encontre par les éleveurs blancs du Kimberley.

vendredi 8 mars 2019

[Zykë, Cizia]


 

BILAN DE LECTURE :


19  Livres lus :

 5  Coups de coeur (5/5)
 2  Beaucoup aimés (4/5)
 7  Aimés (3/5)
 1  Moyennement aimé (2/5)
 4  Pas aimés (1/5)





BIOGRAPHIE :


Cizia Zykë est un aventurier et écrivain français né en 1949 et décédé en 2011.

Fils d'un légionnaire français d’origine albanaise et d’une mère grecque, Cizia Zykë (de son vrai prénom Jean-Charles) passe son enfance à Taroudant dans le sud du Maroc. Sa famille s’installe à Bordeaux lorsque le Maroc gagne son indépendance en 1956.

L’adolescence de Zykë est mouvementée. Ses activités au sein d’un gang de jeunes délinquants lui valent de nombreux ennuis judiciaires, dont deux séjours en prison. Il décide de quitter la France à l’âge de dix-sept ans. Les autorités lui refusant un passeport, il s’engage dans la Légion étrangère lors de la Guerre des Six Jours. 
Zykë obtient finalement un passeport en 1967 et part rejoindre son oncle installé en Argentine. Pendant les trois années qu’il passera en Amérique du Sud, il acquiert une fortune considérable dans le commerce d’objets d’art précolombien. 
Il s’installe à Toronto en Octobre 1970. Il y prend la direction d’un restaurant italien, puis se spécialise dans l’organisation de jeux de hasard clandestins et dans la récupération forcée de dettes. Survivant de justesse à une tentative d’assassinat par le chef d’un gang rival, Zykë se réfugie en Suisse en 1973. 

De retour en France, il écrit Oro, qui relate ses aventures au Costa Rica, et le publie en 1985. Il publie Sahara (sur ses aventures en Afrique) et Parodie (sur son séjour au Canada), qui compléteront sa trilogie autobiographique, en 1986 et 1987. Traduites en plusieurs langues, ce sont ses œuvres les plus célèbres. 
En 1991, Zykë retourne en France et se prépare à visiter l’Albanie, pays d’origine de son père. Zykë y passe trois ans. De son séjour en Albanie naîtront quatre romans – Les Aigles, Au nom du père, Requiem et Rédemption – et un film documentaire Kanoun, qu'il réalise avec Piro Milkani. 
En 2008-2009, Cizia Zykë se trouve en Guyane, il y prépare la sortie d'un nouvel ouvrage autobiographique dont le titre est Oro and Co. Ce récit retrace son parcours depuis 1984, lorsqu'il quitte le Costa Rica, jusqu'à nos jours pour sa dernière aventure parmi les orpailleurs clandestins.  Cizia Zykë signe là sa dernière œuvre autobiographique, un au revoir à ses lecteurs en même temps qu'un hommage appuyé à son collaborateur et ami l'écrivain Thierry Poncet, qui met fin à son aventure éditoriale.  Le 8 janvier 2009, Cizia Zykë aurait été mis en examen à Cayenne pour « complicité d'orpaillage clandestin ». D'après le journal Le Parisien : « on indique qu'il est soupçonné d'avoir ravitaillé par avion des orpailleurs clandestins, sous couvert de réaliser un documentaire. » 

Zykë meurt d'une crise cardiaque à Bordeaux en 2011.

(Source Wikipedia)



BIBLIOGRAPHIE (Romans) :

(Les 💓 indiquent mes coups de coeur et leur intensité)

 

💓    Oro (1985)
  -     Sahara (1986) 
💓    Parodie (1987)
💓    Fièvres (1988) 
  -     Paranoïa (1989)
  -     Tuan Charlie (Maléfice, Opium, Dust, Enfers) (1989)
  -     Buffet campagnard (1990)
  -     Histoires de fous (1991)  
  -     La ferme d'Eden (1991) 
  -     Alixe (1993)  
💓    Amsterdam zombie (1994)
💓    Les aigles (2000)

  -     Blasphèmes(2001)
  -     La révolte d'Amadeus Jones (2002)
  -     Au nom du père (2003)
  -     Requiem (2003)
  -     Rédemption (2004)
  -     Oro and Co (2009)

  -     Alma (2018)


Lire Zykë l'aventure de Thierry Poncet. 💓

 

 

CARACTERISTIQUES : 

Collaboration avec Thierry Poncet.
Personnalité et aventures vécues hors du commun. Talent de conteur. 
Style percutant (« écrit comme on frappe »), cru, cynique et provocateur. 
Humour noir. Politiquement incorrect.
Pour adultes avertis.




THEMES RECURRENTS : 

Récits personnels et romans fortement inspirés de ses propres aventures. 
Contes / Thrillers / Reportages.
Aventure, Liberté, Amitié, Jeu, Drogue, Femmes, Contrebande, Jungle, Désert, Orpaillage et mines d’or, Aborigènes, Albanie, Folie, Manipulation, Enfants criminels.

[Zykë, Cizia] Histoires de fous






J'ai aimé

Titre : Histoires de fous

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Ramsay

Parution : 1991

Pages : 272









Présentation de l'éditeur :   

Parce que le monde n'est que corruption et péché, Don Guillermo a résolu de protéger son fils Jesus par un mur, qu'il lui fait construire de ses mains. Parce qu'il a besoin d'argent, le très séduisant Felix commet erreur de négliger Katy au profit de Britt, sa soeur aînée, moins jolie mais riche.  Chacun, mené par son idée fixe, s'achemine sans le savoir vers l'horreur. Comme Buck et Nevile, saisis par la fièvre de l'or. Comme les Blancs de Kimbley-Creek, chez qui le mépris raciste est devenu une seconde nature... 
Le romancier d' Oro et de La Ferme d'Eden nous révèle ici un monde hanté par la folie et le meurtre, des Baléares aux monts Mackenzie, des campagnes désolées d'Andalousie à la fournaise du bush australien. Mais ces quatre histoires de violence sont aussi, plus secrètement, des histoires de solitude.

 

 

Avis :

Ces thématiques sont récurrentes chez Zykë : enfants victimes de la folie des hommes ou que la folie pousse aux pires atrocités, naufragés livrés à eux-mêmes et à la mort, racisme extrême des Blancs du Queensland australien. 
Zykë en a fait quatre histoires courtes, quatre histoires de folie meurtrière : un homme entend reclure son jeune fils pour le protéger du Mal et du vice. Deux chercheurs d’or isolés tout l’hiver dans le Grand Nord canadien entament une terrible lutte pour leur survie. Un gigolo séduit une femme riche mais sous-estime la jalousie de sa jeune sœur simplette. Un aborigène australien ne supporte plus le racisme des Blancs.
Qu’il est cruel et violent le monde vu par Zykë, au point de rendre fous les hommes (presque) ordinaires. Scenarios efficaces et très visuels, personnages et dialogues plus vrais que nature, langage cru et direct emportent le lecteur (averti) de la première à la dernière ligne sans lui laisser le temps de souffler. (3/5).

[Zykë, Cizia] Série Tuan Charlie : Maléfice, Opium, Dust, Enfers





Je n'ai pas aimé

Titre : Série Tuan Charlie : 

           Maléfice, Opium, Dust, Enfers

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Media 1000

Parution : 1989

Pages : 273, 226, 218, 225










Présentation de l'éditeur :   

 

1) Maléfice :

«Il y a des morts qu’on ne doit pas déranger.»  «Ils avaient violé les tombeaux. Ils avaient forcé et fouillé les douze sarcophages. Ils les avaient laissés défoncés, le ventre ouvert au ciel. Je leur avais dit de ne rien toucher. Les Dieux sont témoins que j'ai tenté de leur expliquer. Je savais, moi, qu'il y a des morts qu'on ne doit pas déranger.»  
Quand un archéologue et sa fille lui ont proposé une importante somme d'argent pour diriger une expédition à travers la jungle, Tuan Charlie ne s'est pas méfié. Il y a pourtant des endroits du monde qu'il vaut mieux éviter, des trésors qu'il ne faut pas déterrer, et des morts qu'il ne faut pas déranger.

 

2) Opium :

«Savez-vous vraiment ce que le mot vengeance veut dire ?»  «Ils avaient osé prendre ma liberté et jouer avec ma vie. Ils étaient des démons animés par le mal et le goût du sang. Ils exécutaient tous ceux qui faiblissaient. Ils étaient mes ennemis. Je savais que je ne pourrais en laisser un vivant derrière moi.» «C'étaient des démons, animés par le Mal et le goût du sang. Ils nous épuisaient, ils nous tuaient, ils exécutaient tous ceux qui faiblissaient. Ils s'étaient acharnés à me faire souffrir, à m'humilier, à salir mon destin. Ils m'avaient emprisonné. Ils avaient osé prendre ma liberté et jouer avec ma Vie. Je savais que je ne pourrais pas en laisser un vivant derrière moi. Combien d'entre vous savent ce que le terrible mot de "Vengeance" veut dire ?»  Une fois de plus, Tuan Charlie nous emmène en enfer, celui de la détention, dans un endroit tellement perdu du Triangle d'or, qu'il semble échapper à l'histoire et à toute forme de civilisation. Face à la cruauté inhumaine de ses geôliers, seuls l'opium et l'amitié d'un compagnon d'aventures, lui permettront de tenir et de refuser la mort qui s'offre comme ultime délivrance.

 

3) Dust :

Tuan Charlie, le héros de cette série, est un aventurier, au physique comme au moral. Il vit en marge dans un monde différent parcourant le globe à la recherche de l'action.
Il était assis sur un rocher, masse énorme, noire, immobile au bord de la piste. Il me déclara soudain "Je suis Dust, la poussière ! Tu es le vent, tu es mon frère et je t'attendais." C'est ainsi, au bord de la Diamantina Road déserte et oubliée de tous que notre amitié débuta.

 

4) Enfers :

Tuan Charlie le héros de cette série, est un aventurier, au physique comme au moral. Il vit en marge dans un monde différent parcourant le globe à la recherche de l'action. Madame la Mort, déguisée en sirène, se tenait derrière le comptoir de glace. Ses cheveux noirs entremêlés d'algues, belle et la poitrine nue, elle brandissait son verre dans ma direction. "Tu ne trinques pas avec moi, Tuan Charlie ?" se moquait-elle. Ses immenses yeux, noirs et vides, me promettaient les plus beaux des plaisirs.

 

 

Avis :

Trop c’est trop : trop trash, trop gore, là j’ai failli abandonner en cours de route. M’ont maintenue en selle les talents de conteurs de Zykë / Poncet, la narration efficace et rythmée, les personnages croqués avec un réalisme saisissant, l’origine vécue de ces quatre histoires extrapolées à leur paroxysme mais étayées par une indéniable connaissance des lieux et des ambiances. Malgré l’écoeurement et la lassitude ressentis devant la répétition des mêmes outrances, l’intensité des récits m’a quand même happée jusqu’au bout. 

Dans cette série de quatre histoires, où ma préférence va nettement pour Dust, Zykë met en scène son avatar : Tuan Charlie, aventurier à son image (à la puissance dix), chef d’expéditions en compagnie d’hommes de sac et de corde, confronté au mal absolu, et qui parvient toujours à s’en sortir au prix d’un courage et d’une force incomparables alors que tous crèvent autour de lui. Pilleurs de tombes dans la jungle de Bornéo, prisonniers d’une tribu dégénérée et sanguinaire du Triangle d’Or, confrontés à la haine raciste des Australiens blancs du Queensland pour les aborigènes, ou naufragés sur un îlot désert d’Océanie après une dramatique pêche à la perle, les protagonistes vivent à chaque fois une plongée en enfer. C’est noir, violent, cruel et abject jusqu’à l’outrance. Et pourtant bâti sur un fond de vérité qui empêche de sourire et de prendre ses distances.


Les qualités littéraires de Zykë / Poncet sont toujours là, indéniablement, mais là j’ai frisé l’overdose de sexe et de violence.
Je n’ai aucun mal à imaginer Tuan Charlie dans une bande dessinée ou un jeu vidéo pour adultes très avertis. (1/5)