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dimanche 16 avril 2023

[Indridason, Arnaldur] Le roi et l'horloger

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le roi et l'horloger
            (
Sigurverkið)          

Auteur : Arnaldur INDRIDASON

Traduction : Eric BOURY

Parution : en islandais en 2021,
                  en français en
2023 (Métailié)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Arnaldur Indridason met tous ses talents d’auteur de roman noir mondialement reconnu, sa maîtrise de l’intrigue, du découpage, du rythme de l’action ainsi que du suspense, au service d’un grand roman historique et d’une œuvre littéraire magnifique sur la paternité et sur les relations des hommes qui ne savent pas se parler.

Au XVIIIe siècle, l’Islande est une colonie danoise, gérée par les représentants de la Couronne qui souvent usent de leur autorité pour s’approprier des biens, en profitant en particulier des lois qui condamnent les adultères à la peine de mort. Le roi Christian VII, considéré comme fou et écarté du pouvoir, traîne sa mélancolie à travers son palais jusqu’au jour où il rencontre un horloger islandais auquel a été confié un travail délicat. Une amitié insolite va naître entre les deux hommes. À travers la terrible histoire du père de l’horloger, le souverain va découvrir la réalité islandaise et se sentir remis en cause par la cruauté qui s’exerce en son nom.

Des ateliers du palais aux intrigues de la cour et aux bas-fonds des bordels de Copenhague, nous accompagnons ces héros dans leur recherche tragique et vitale.

Un grand roman captivant et violent qui émeut le lecteur et le trouble en un crescendo qui va le laisser ébloui et inquiet devant la complexité du monde des sentiments que nous révèle Arnaldur Indridason.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík le 28 janvier 1961. Diplômé en histoire, il est d’abord journaliste et critique de films pour le Morgunbladid, avant de se consacrer à l’écriture. Ses nombreux romans, traduits dans quarante langues, ont fait de lui un des écrivains de polar les plus connus en Islande et dans le monde, avec 18 millions de lecteurs. Il a reçu le prix Clef de verre à deux reprises, en 2002 pour La Cité des jarres, et en 2003 pour La Femme en vert (également couronné par le Gold Dagger Award et le Prix des lectrices de Elle), le Prix du Polar européen Le Point en 2008 pour L'Homme du lac, le prix d’honneur du festival les Boréales en 2011, et le prix espagnol RBA du roman noir en 2013 pour Passage des Ombres (troisième tome de la Trilogie des Ombres).

Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

 

Avis :

Connu pour le succès planétaire de ses romans policiers, Arnaldur Indridason, historien de formation, nous revient avec un roman historique plus que jamais marqué par son thème de prédilection : le passage du temps.

A la fin du XVIIIe siècle, dans les réserves du palais royal de Christiansborg à Copenhague, le vieil horloger Jon Sivertsen travaille à la délicate réparation d’un chef d’oeuvre oublié d'Isaac Habrecht : une réplique, désormais en piteux état, de l'horloge de la cathédrale de Strasbourg. Un soir, guère plus vaillant que les vieux objets abandonnés aux bons soins des souris et de la poussière dans ce coin reculé du château, surgit tel un spectre, échevelé et aviné dans sa robe de chambre, le roi Christian VII que ce que tout le monde nomme sa folie tient enfermé dans ses appartements, loin du pouvoir désormais exercé par sa belle-mère et son beau-frère. Très seul, le monarque « remisé » cherche de la compagnie et prend bientôt l’habitude de ces visites impromptues à l’artisan.

Interrogé par le roi sur ses origines islandaises et sur la vie dans la colonie danoise perdue dans l’océan, si loin au nord, là où entre volcans, tremblements de terre et famines, il paraît que les gens – pauvres diables à l’odeur inhumaine – vivent dans des chaumières enfoncées dans la terre – un calvaire auquel le Danemark, par charité, a même un jour songé à mettre fin en transférant tous les habitants de l'île en métropole –, le vieux Jon surmonte peu à peu sa timidité pour lui confier, au fil de leurs entrevues, l'histoire de ses parents en Islande. Son récit est effectivement terrible, mais pour bien d'autres raisons que l'âpreté de cette terre inhospitalière, l'injuste et tragique sort de ces pauvres gens s'étant en vérité retrouvé scellé par l'application à l'emporte-pièce de lois coloniales en complet décalage avec les moeurs locales.

En évoquant la cruauté de l'administration danoise en Islande, jamais Jon n'aurait imaginé provoquer une telle confusion dans l'esprit déjà perturbé du souverain. Il faut dire que lui aussi ostracisé dans sa famille et dans son royaume pour sa folie supposément à l'origine de ses comportements immoraux et déviants - n'a-t-il pas endossé la paternité des deux enfants nés de l'infidélité de son épouse et, jusqu'à ce que son rival et proche conseiller, le médecin Johann Friedrich Struensee soit exécuté, conservé pour lui son estime et son amitié ? -, Christian VII a toutes les raisons de percevoir de fortes résonances entre son propre destin et celui des Sivertsen...

C’est ainsi que, les souvenirs de l’un libérant la mémoire de l’autre, aux automates cabossés réanimés par la délicate restauration de la complexe horloge, semblent se mêler deux sujets supplémentaires : deux hommes meurtris, parvenus à ce stade de l’existence où la boucle du temps se referme, ne laissant guère à l’avenir que la saveur douce-amère du passé. Une lecture mélancolique et poétique, au charme certain, qu’intrigué par ce roi dont on ignore toujours s’il fut réellement fou ou si ses adversaires usèrent de cet argument pour circonvenir ses réformes éclairées par les Lumières, l’on pourra agréablement prolonger avec l’excellent Le médecin personnel du roi d’Enquist Per Olov. (4/5)

 

 

Citations :  

Il se souvenait avoir entendu parler de ce territoire septentrional éloigné uniquement pour ses volcans, tremblements de terre et famines. Il y avait une dizaine d’années, la moitié de l’île avait été ravagée par des éruptions qui avaient causé une terrible disette, les Islandais avaient donné à cette catastrophe un nom qu’il n’avait jamais réussi à prononcer correctement. Möduhardidi, et qui signifiait Famine de la Brume ou quelque chose comme ça. Il y avait eu tellement de morts que, des années durant, la colonie n’avait pour ainsi dire pas rapporté le moindre revenu. À la Chancellerie, on avait même parlé, par charité, de transférer au Danemark tous les pauvres diables qui survivaient encore péniblement sur l’île, de manière à mettre fin à leur inutile calvaire sur cette terre du bout du monde, perdue dans l’océan, bien loin vers le nord. (…)
Il savait que jamais il ne se rendrait sur cette île éloignée. Il n’avait pas envie de supporter ce froid et cette humidité. On lui avait raconté des histoires incroyables de gens qui vivaient dans des chaumières enfoncées dans la terre, on disait que l’odeur qui émanait des Islandais n’était pas humaine. 
 
 
– Qu’est donc le temps ? (…)
Son maître d’apprentissage lui avait jadis parlé des théories d’Aristote et des interactions entre passé, présent et futur. Selon le philosophe grec, le temps n’avait ni début ni fin, il engendrait des changements et, en l’absence de ces changements ou transformations, il n’existait pas. Saint-Augustin, un des pères de l’Église, affirmait que Dieu avait créé le temps en façonnant le monde et qu’avant la Création le temps n’existait pas. La Genèse explique que le Tout-Puissant a d’abord fait le ciel et la terre et qu’il a poursuivi son œuvre les six jours suivants avant de se reposer le septième. C’est la première mesure temporelle. Mais que représentait une journée au royaume de Dieu ? Était-elle constituée de vingt-quatre malheureuses heures ? Et chacune de ces heures avait-elle une durée de soixante minutes ? Ou peut-être la plus petite fraction de seconde équivalait-elle à mille ans ? Et, par conséquent, une heure à une éternité extraite d’une autre éternité ? Le maître de Jon lui avait dit que le temps n’avait pas de réelle signification avant que l’être humain n’entreprenne de le mesurer, de le diviser en unités et de le cerner par l’usage du calendrier. Ces unités de mesure avaient toujours été des créations humaines et ce, dès le moment où les Chinois avaient mis au point le cadran solaire, mais serait-on un jour capable de définir la nature exacte, l’essence du phénomène ?



– Qu’est donc le temps ? demanda-t-il pour la deuxième fois, les yeux fixés sur l’horloge.  
Jon jugea qu’il était plus sûr de garder le silence.  
– Est-ce autre chose qu’une accumulation de souvenirs ? poursuivit tristement Christian VII en regardant les pièces du chef-d’œuvre éparpillées devant lui. Comme tous ces morceaux qui sont à l’intérieur de cette horloge ? Un passé que nous ne retrouverons jamais ? Maudit temps qui nous projette tous dans l’oubli ! (…)
– Toute chose périt et s’enfuit… (…)
– Y a-t-il des moments où il ne nous échappe pas ? demanda le monarque. Il passe, nous en saisissons quelques fragments épars avant qu’il ne sombre dans le passé puis ne disparaisse avec nous sans épargner rien ni personne. Absolument rien. Tout cela ne sert à rien.



(…) chaque pas que nous faisons en avant en engendre un second qui nous ramène vers le passé…


Du même auteur sur ce blog :  


 
  
 

 

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jeudi 3 novembre 2022

[Larrea, Maria] Les gens de Bilbao naissent où ils veulent

 

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les gens de Bilbao naissent
           où ils veulent

Auteur : Maria LARREA

Parution : 2022 (Grasset)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :      

L’histoire commence en Espagne, par deux naissances et deux abandons. En juin 1943, une prostituée obèse de Bilbao donne vie à un garçon qu’elle confie aux jésuites. Un peu plus tard, en Galice, une femme accouche d’une fille et la laisse aux sœurs d’un couvent. Elle revient la chercher dix ans après. L’enfant est belle comme le diable, jamais elle ne l’aimera.
Le garçon, c’est Julian. La fille, Victoria. Ce sont le père et la mère de Maria, notre narratrice.
Dans la première partie du roman, celle-ci déroule en parallèle l’enfance de ses parents et la sienne. Dans un montage serré champ contre champ, elle fait défiler les scènes et les années : Victoria et ses dix frères et sœurs, l’équipe de foot du malheur  ; Julian fuyant l’orphelinat pour s’embarquer en mer. Puis leur rencontre, leur amour et leur départ vers la France. La galicienne y sera femme de ménage, le fils de pute, gardien du théâtre de la Michodière. Maria grandit là, parmi les acteurs, les décors, les armes à feu de son père, basque et révolutionnaire, buveur souvent violent, les silences de sa mère et les moqueries de ses amies. Mais la fille d’immigrés coude son destin. Elle devient réalisatrice, tombe amoureuse, fonde un foyer, s’extirpe de ses origines. Jusqu’à ce que le sort l’y ramène brutalement. A vingt-sept ans, une tarologue prétend qu’elle ne serait pas la fille de ses parents. Pour trouver la vérité, il lui faudra retourner à Bilbao, la ville où elle est née. C’est la seconde partie du livre, où se révèle le versant secret de la vie des protagonistes au fil de l’enquête de la narratrice.  

Stupéfiant de talent, d’énergie et de force, Les gens de Bilbao naissent où ils veulent nous happe dès le premier mot. Avec sa plume enlevée, toujours tendue, pleine d’images et d’esprit, Maria Larrea reconstitue le puzzle de sa mémoire familiale et nous emporte dans le récit de sa vie, plus romanesque que la fiction. Une histoire d’orphelins, de mensonges et de filiation trompeuse. De corrida, d’amour et de quête de soi. Et la naissance d’une écrivaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Maria Larrea est née à Bilbao en 1979. Elle grandit à Paris où elle suit des études de cinéma à La Fémis. Elle est réalisatrice et scénariste.

 

 

Avis :

Maria, alter ego de l’auteur, est cinéaste. Ses brillantes études à la Fémis lui ont permis de prendre sa revanche sur la modeste condition de ses parents, l’un basque, l’autre galicienne, venus chercher en France l’avenir que l’Espagne de Franco leur refusait. Tous deux abandonnés à la naissance et élevés dans un orphelinat religieux, Julian est devenu à Paris un père alcoolique et violent, gardien du théâtre de la Michodière, et Victoria, une mère résignée, femme de ménage bien peu considérée. Pressée de s’envoler vers une réussite qui n’en a que plus de prix, Maria se retrouve toutefois brutalement ramenée au passé, quand, à presque trente ans, elle découvre son adoption par hasard, grâce aux indications d’une tarologue. Commence alors pour elle une quête obsessionnelle, la ramenant à sa ville natale de Bilbao, pour tenter de dissiper le mystère de sa naissance.

S’affranchit-on jamais de ses origines ? Pour la narratrice, la réussite sociale, avec un mari, des enfants, et une profession prestigieuse acquise de haute lutte, devait signifier la rupture avec une enfance et une adolescence marquées par les moqueries de ses amies. « Maria, c'est marrant, tu t'appelles comme notre femme de ménage. » Elle qui rêvait de s’appeler Sophie ou Julie pensait « j’avais enfin trouvé la sortie du labyrinthe que mes parents avaient construit autour de moi. » Mais voilà que la découverte du mensonge entourant sa naissance remet soudain tout en cause, comme si elle n’avait finalement bâti l’édifice de sa vie que sur du vent. Pour renaître enfin dans cette nouvelle existence qu’elle s’est choisie, il lui faut d’abord se réapproprier cette première naissance qu’on lui a volée en lui mentant, c’est-à-dire retrouver ses parents biologiques. Alors seulement, réconciliée avec ce passé qui la rattrape en traître, elle pourra affirmer haut et fort le dicton qui sert de titre à son récit.

Scénariste pour le cinéma, Maria Larrea a su projeter les éléments de son autobiographie dans un premier roman tendu comme une arbalète, décochant ses scènes fortes dans le torrent d’une narration aux mots cinglants, toute entière au service d’une urgence impérieuse : « raconter mon histoire », « me la réapproprier », « récupérer le roman familial », « écrire ma vérité ». Une vérité sans laquelle les non-dits ont longtemps et insidieusement creusé leur sillon douloureux, jetant notamment Maria adolescente dans l’instabilité, la rébellion, enfin dans un mélange de honte, de rancoeur et de colère l’empêchant de se construire. Son parcours tumultueux frappe d’autant plus qu’elle nous le livre sans fard, avec une sincérité presque brutale, sur le fond implacable d’une Espagne franquiste misérable et violente, relayé par celui du déracinement et de l’ostracisme vécus dans l’exil, avant que passé et présent ne s’entremêlent autour de l’affaire des bébés volés du franquisme et du parcours du combattant des victimes pour retrouver leur identité.

Ce premier roman, aussi habilement composé qu’habité par une écriture passionnée, énergique, sans concession, est autant un témoignage remarquable qu’une entrée réussie en littérature. (4/5)

 

 

Citations :

Maria, c'est marrant, tu t'appelles comme notre femme de ménage.

Rêvant de m'appeler Sophie ou Julie, je tenais parfaitement mon rôle de jeune fille modèle devant les parents des copines qui m'invitaient à dîner, à dormir. Je jouais au singe savant. Oh, qu'elle est cultivée pour une fille de femme de ménage ! Je faisais mon effet sur les parents des autres, un mélange de pitié et d'épate quant à mes origines. J'exagérais le trait ; je les regardais comme des sauveurs et les écoutais plus que leur progéniture. Je buvais leur savoir et leurs connaissances. Nourrie et repue par leur bourgeoisie, je pouvais enfin m'éloigner de mon duo parental bruyant et angoissant. J'avais grandi comme une souris de laboratoire en captivité, j'avais enfin trouvé la sortie du labyrinthe que mes parents avaient construit autour de moi.

samedi 11 décembre 2021

[Ardone, Viola] Le train des enfants

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Le train des enfants
           (Il treno dei bambini)

Auteur : Viola ARDONE

Traductrice : Laura BRIGNON

Parution : 2019 en italien,
                   2021 en français

Editeur : Albin Michel

Pages : 304

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Naples, 1946. Amerigo quitte son quartier pour monter dans un train. Avec des milliers d’autres enfants du Sud, il traversera toute la péninsule et passera quelques mois dans une famille du Nord : une initiative du parti communiste vouée à arracher les plus jeunes à la misère après le dernier conflit mondial. Loin de ses repères, de sa mère Antonietta et des ruelles de Naples, Amerigo découvre une autre vie. Déchiré entre l’amour maternel et sa famille d’adoption, quel chemin choisira-t-il ?

S’inspirant de faits historiques, Viola Ardone raconte l’histoire poignante d’un amour manqué entre un fils et sa mère. Immense succès en Italie et en cours de traduction dans 29 pays, ce roman remarquable révèle une auteure d’exception.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1974, Viola Ardone est diplômée de lettres. Après quelques années dans l’édition, elle enseigne aujourd’hui l’italien et le latin, tout en collaborant avec différentes publications. Le train des enfants est son troisième roman.

 

 

Avis :

En 1946, Amerigo, huit ans, vit misérablement avec sa mère Antonietta dans un des quartiers les plus populaires de Naples. Sur une initiative du Parti Communiste, et comme des milliers d’autres enfants du Sud de l’Italie, il est envoyé pour quelques mois dans une famille du Nord de la péninsule, où il découvre un tout autre mode de vie, plein d’appréciables avantages malgré la séparation et le dépaysement. Après une telle expérience, le garçon se retrouve d’autant plus déchiré entre son amour pour sa mère et son attachement à sa famille d’adoption, qu’il vient soudain d’entrevoir à Modène un avenir bien différent de celui qui l’attend à Naples…

S’inspirant d’un épisode de l’après-guerre en Italie, l’auteur s’est glissée par l’imagination dans la tête et le coeur d’un de ces enfants transplantés du jour au lendemain des rues pouilleuses de Naples, où pieds nus et le ventre vide, ils vivaient de mille expédients, à l’aisance confortable d’une famille du Nord, où même la langue est différente, et où l’avenir passe par l’école. Après les angoisses de l’inconnu, le choc du dépaysement et le déchirement de la séparation, l’acclimatation se fait assez avantageusement lorsqu’elle ne prend pas trop le goût amer de la charité. Mais, dès lors, c’est le chemin inverse qu’il faut parcourir six mois plus tard, lorsque sonne l’heure d’un retour parfois cruel à une réalité dont ils perçoivent désormais l'aspect sordide et l’absence d’avenir.

Rédigé à hauteur d’enfant, puis avec la mélancolie d’un homme mûr se retournant sur son parcours, le récit choisit de nous embarquer dans une histoire faite de déchirement et de culpabilité, où, pour grandir, le personnage principal se voit contraint de « troquer ses désirs contre tout ce qu’il a », avec le sentiment de trahir les siens dans ses efforts pour devenir autre. En mettant l’accent sur la dualité d’Amerigo et sur sa relation d’amour manqué avec sa mère, la narration se fait poignante sur tout le dernier quart du roman. Mais servie avec générosité, l’émotion ne suffit pas à masquer la vague sensation de creux de cette dernière partie, peu consistante quant à la personnalité et à la vie d’Amerigo adulte, mais aussi assez peu crédible quant à sa tendre pirouette finale.

Un tant soit peu trop romanesque et sentimentale sur un sujet historique intéressant qui aurait mérité un traitement plus approfondi, cette jolie histoire tendre, fluide et sans temps mort, reste une lecture agréable et facile qui ne manquera pas de faire couler bien des larmes. (3,5/5)

 

Citations :

Je prends le vico Figurella a Montecalvario, je tourne dans la via Speranzella et je me retrouve dans le vico Tre Re a Toledo, devant l’église Santa Maria Francesca, où il y a la chaise miraculeuse de la Sainte. Tommasino et moi, on est souvent venus là écouter les histoires, mais je n’y suis jamais entré.                                                          
En fait, c’était toujours la même histoire. Les femmes venaient de toute la ville et des alentours pour demander qu’un enfant leur arrive, elles étaient accompagnées par leur mère ou par une autre femme de leur famille, une sœur, une belle-sœur, leur belle-mère. Des femmes pauvres et des femmes riches, sans distinction. C’est la loterie, je me disais. Ma maman Antonietta qui meurt de faim, elle a eu mon frère Luigi et puis moi, mais sans père. Ces dames qui portent des robes colorées et des chaussures cirées, qui ont un mari et tout ce qu’il faut, elles n’ont même pas un seul enfant. S’il y avait une justice, comme dit toujours la Jacasse, les enfants viendraient à ceux qui peuvent se le permettre.

Je mange avec un appétit indécent en temps de deuil, gratte de la pointe de ma cuillère tous les résidus de fromage. La faim est sournoise, elle n’a cure des bonnes manières et des sentiments.

Sur le visage de Maddalena se dessine une expression étrange, dont je ne trouve pas d’équivalent dans mes souvenirs. « On ne peut pas tout choisir, on fait certains choix par défaut, parce que les autres nous obligent à les faire…                                                          
– C’est à moi, qui ai été mis dans un train à l’âge de sept ans, que tu dis ça ? D’un côté il y avait ma mère, de l’autre tout ce dont je rêvais : une famille, une maison, une chambre rien que pour moi, des repas chauds, le violon. Un homme prêt à me donner son nom de famille. J’ai été aidé, c’est sûr, mais j’ai aussi eu horriblement honte. L’accueil, la solidarité, comme tu dis, ça a aussi un goût amer, à la fois pour ceux qui en font preuve et pour ceux qui en bénéficient. C’est pour ça que c’est si dur. Je rêvais d’être comme les autres. Je voulais faire oublier d’où je venais et pourquoi. J’ai beaucoup reçu mais j’en ai payé le prix en faisant une croix sur pas mal de choses. D’ailleurs, je n’ai jamais raconté mon histoire à personne.

Je n’ai plus le sentiment d’être un touriste, pas non plus celui d’être d’ici. Peut-être que je ne serai toujours que quelqu’un qui est parti.

Le train siffle encore, c’est le départ. Je remonte à bord et gagne la fenêtre, tends le bras, mais sans parvenir à toucher la main de l’enfant. Je lui ai offert mon violon, celui que tu as fait en sorte que je retrouve. Il est exactement à la bonne taille pour lui, on verra s’il a envie d’apprendre. Il pourrait le faire ici, sans avoir à s’échapper, sans avoir à troquer ses désirs contre tout ce qu’il a.


 

vendredi 18 juin 2021

[Anam, Tahmima] Trilogie bangladaise 3 - Les vaisseaux frères

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les vaisseaux frères
            (The Bones of Grace)

Auteur : Tahmima ANAM

Traductrice : Sophie BASTIDE-FOLTZ

Parution : en anglais (Bangladesh) en 2016
                   et en français en 2017

Editeur : Actes Sud

Pages : 384

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Son diplôme de paléontologie en poche, Zubaïda se prépare à quitter Harvard pour participer à une mission scientifique chargée de mettre au jour le squelette de la “baleine qui mar­chait”, un fossile vieux de cinquante millions d’années sus­ceptible de combler un chaînon manquant de l’évolution. Mais elle est tiraillée entre deux pays, deux cultures et surtout deux hommes : Rachid, son amour de jeunesse, et Elijah, un Bostonien dont elle tombe amoureuse. Il est le fils d’une famille américaine typique, elle, la fille d’une riche famille bangla­daise. Lorsqu’un coup du destin l’oblige à rentrer à Dhaka, elle accepte de devenir l’épouse de Rachid. Le mariage est arrangé de longue date et, malgré son amour pour Elijah, Zubaïda ne veut pas trahir l’engagement d’une famille qui l’a adoptée bébé et à laquelle elle doit tout. Bientôt, pourtant, elle parvient à échapper aux contraintes familiales et aux attentes de Rachid. Elle part pour Chittagong, sur la côte. Dans l’immense ville portuaire, elle va aider une organisation humanitaire à enquêter sur les conditions d’existence des pauvres diables qui désossent à mains nues, pour une misère et bien souvent au risque de leur vie, les gigantesques épaves des porte-conteneurs et des navires de croisière échoués sur la grève. Elle y retrouve Elijah, qui la complète parfaitement, mais elle-même se sent vide, taraudée qu’elle est par le mystère de ses origines. Jusqu’au jour où un inconnu l’interpelle, en la prenant manifestement pour une autre…

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tahmima Anam est née en 1975 au Bangladesh. Anthropoloque et romancière, elle compte parmi les meilleurs jeunes romanciers britanniques sélectionnés par la prestigieuse revue Granta. Chroniqueuse pour le New York Times, elle a été membre du jury du Man Booker Prize en 2016.
Son premier roman, Une vie de choix (Les Deux Terres, 2009), a été traduit dans une douzaine de langues et a reçu le prix du meilleur premier livre du Commonwealth.

 

 

Avis :

Alors qu’elle vient d’achever ses études aux Etats-Unis et s’apprête à rejoindre un chantier archéologique au Pakistan, Zubaïda tombe amoureuse d’un jeune Américain, Elijah. Sa mission bien vite interrompue par des troubles dans la région des fouilles, la jeune femme rejoint au Bangladesh la riche famille dont elle est la fille adoptive, et, rattrapée par la tradition et la norme sociale de son pays, se retrouve bientôt mariée à l’homme choisi par les siens. La réalisation d’un reportage lui offre l’occasion de se rendre sur les plages de Chittagong, où l’on dépèce des navires au rebut dans les pires conditions de travail. De manière inattendue, la terrible histoire d’un des ouvriers, Anwar, va la mettre sur la piste de ses propres origines.

Dernier tome d’une trilogie, ce livre ne s’en lit pas moins indépendamment sans aucune difficulté. Sur le fond ouvert à tous les possibles d’un campus universitaire américain, puis dans la poussière ardente d’un Pakistan dangereux au bord de l’explosion, et enfin de l’opulence à la misère dans un Bangladesh coloré et foisonnant, s’emboîtent peu à peu deux histoires habilement mises en abyme, où le passé vous rattrape toujours et où les erreurs d’une vie pèsent sans recours. D’autant plus écartelée entre deux cultures qu’elle trébuche douloureusement sur l’inconnue de ses origines, Zubaïda devra achever sa quête d’identité pour enfin cesser d’être le jouet des évènements et envisager – trop tard ? - ses propres choix.

De ce roman aux multiples facettes se détachent nettement les impressionnante scènes du plus grand cimetière de bateaux au monde, où des armées de misérables fourmis humaines déchiquettent à mains nues des monstres d’acier qui les tuent par brassées, dans d’effroyables accidents ou dans leurs vapeurs toxiques. Quelle triste image que ces rebuts d’un monde riche, négligemment jetés en pâture à une population de pauvres hères, réduits à grignoter ces déchets afin d’en extraire jusqu’à la dernière goutte de profit, pour un enrichissement qui ne sera jamais le leur…

Multipliant les embranchements dans des destinées tiraillées entre deux mondes, deux cultures, deux milieux sociaux, et même deux éléments pour l’espèce préhistorique de la baleine terrestre qu’étudie Zubaïda, cette vaste fresque illustre superbement les difficultés de l’existence humaine : d’où vient-on ? Où va-t-on ? Peut-on faire son chemin sans connaître ses racines ? Maîtrise-t-on son destin, ou passe-t-on sa vie dans l’éternel regret des erreurs commises et des possibles manqués ? (4/5)


Citations :  

Un jour ma mère revient du tribunal, se prend la tête dans les mains et se met à crier comme si quelqu’un la battait. Je me tiens un peu à l’écart, je vois ses épaules s’affaisser. Mon père va vers elle, l’entoure de son bras et ils restent assis un long mo­­ment comme ça. Ils m’aperçoivent, nous nous regardons, je reste sur place, sans qu’ils me disent d’entrer ni de m’en aller. J’ai déjà été témoin de cette chose qui circule entre eux comme un courant, sans qu’aucune explication soit nécessaire, et je sais que ma mère se rappelle quelque chose, ou bien qu’elle se le rappelle à travers l’histoire de quelqu’un d’autre, lourde de tout ce qu’elle sait et de tout ce qu’elle a appris récemment, parce que c’est toujours pire que dans son souvenir, et chaque souvenir enlève quelque chose au reste de sa vie, parce qu’elle en est sortie indemne, et que ce qu’elle est – encore entière – est un fardeau pour elle. Elle vit avec un sentiment de culpabilité permanent et passe ses journées à dédommager les autres de la chance qu’elle a eue d’avoir survécu, de s’être mariée, de m’avoir eue. Elle est une économie morale à elle seule, constituée de petites touches de passé.

Il s’appelait Mo. Il ressemblait à bon nombre d’enfants des rues que j’avais vus vendre des fleurs ou de petits paquets de pop-corn carrés à Dhaka. Ils vous sourient comme si une maison avec air conditionné et train électrique les attendait le soir. Même lorsqu’ils mendient, c’est avec des yeux rieurs, détenteurs d’un secret qu’eux seuls connaissent, à savoir que s’ils pleurent, s’ils ont l’air malheureux ou s’ils montrent quelque chose de leur misère, qui vous serait insupportable, vous partirez sans même leur donner le moindre taka. Mo avait la tête de l’un de ces gamins habitués à se rendre tellement amicaux et indispensables que quiconque leur donnait un peu de nourriture ou d’argent arrivait à la conclusion qu’il était plus simple de continuer à leur en donner plutôt que de se débarrasser d’eux. Je ne savais rien de lui, mais je savais au moins ça : sa gentillesse n’était que de façade, et elle masquait une dizaine d’années de choses terribles que j’ignorerais toujours.

(…) c’est que si tu regardes en bas, tu meurs. Tu as l’impression que le monde a rétréci. Tu appelles Dieu mais personne ne répond. Tu récites le Kalma. Tu vois que Dieu n’est pas là. Tu pisses dans ton froc. Personne ne le voit. Personne ne se soucie de ta petite vie de merde. Les personnes en dessous sont de pauvres taches, tu n’es qu’une pauvre tache. Dieu regarde en bas et ne voit rien d’autre que de minuscules fourmis. Tu suffoques. Tu remues les jambes. Tu hurles. Le bâtiment tangue, il bouge, il te régurgite et te voilà qui gît sur le pavé. Tu es foutu, une crêpe. Un coup de racloir et on t’enlève de là ; ils n’écrivent même pas à ta famille. Des mois plus tard, quelqu’un ira dans ton village et apprendra la nouvelle aux tiens. Et ce sera la fin de ton existence.
 
Pourquoi est-ce que je me sens honteux ? C’est une femme, c’est ce qu’elles font, elles en bavent du matin au soir, ça doit leur être égal, ça commence dès qu’elles sont nées. Quand on sait à quoi s’attendre, les choses ne sont pas si terribles.

Il commence à défaire sa ceinture. Je le regarde. Il a une ligne de transpiration au-dessus de la lèvre, et il peine à ôter sa ceinture parce qu’on dirait qu’elle tient toute la moitié supérieure de son corps et que s’il l’enlève, son corps va fondre et dégouliner comme du sirop.

Je le crois pas, je le laisse dire – qu’est-ce qui reste aux vieux, sinon les oreilles des jeunes ? 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 



dimanche 31 mai 2020

[Lequiller, François] Amaïké






J'ai aimé

 

Titre : Amaïké

Auteur : François LEQUILLER

Editeur : Eurocibles

Année de parution : 2020

Pages : 470

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Nous sommes en 1872. Deux mondes séparés par l’immense océan Atlantique vont se dessiner peu à peu sous vos yeux. D’un côté, le monde étonnant, animiste, brutal et tragique des Indiens « mapuches » de la pampa argentine, au pied de la Cordillère des Andes. De l’autre, le monde aux traditions séculaires des paysans et des hobereaux de la Manche qui se transforme sous l’influence de la IIIe République et de la révolution industrielle. Vous allez frémir pour le sort d’une très jeune héroïne indienne plongée dans les guerres d’une violence inouïe au sein de l’Argentine conquérante et sans pitié des années 1870. Vous allez vivre la lente évolution de la personnalité d’un jeune aristocrate du pays de Coutances qui veut se défaire des préjugés de sa caste et du destin tout tracé qu’on lui prépare. Par quel miracle, deux histoires parallèles qui, comme des droites en géométrie, ne devraient jamais se croiser, vont finir par le faire ? Qui va être le trait d’union entre elles ? Ce roman d’amour, historique, très documenté, au style fluide et inspiré de faits réels, se lit comme un conte de fées pour adultes.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

François Lequiller est un statisticien-économiste, qui, après avoir fait une carrière dans l’administration économique française, a été en poste dans plusieurs organisations internationales et, à ce titre, a roulé sa bosse en Afrique, en Europe et aux États-Unis. Il est marié et a deux enfants. Il y a vingt ans, le destin l’a conduit à acheter une maison dans un hameau du Cotentin, entre Coutances et Granville. Depuis, cette région est devenue son pays d'adoption. Il a raconté dans sa première trilogie, Le Pont de la Roque, les aventures d'Isabelle Colas, son héroïne inspectrice de police. Dans sa deuxième trilogie, Les Dunes du Cotentin, il a relaté l'extraordinaire saga de la famille Marie, avec laquelle il nous a fait traverser le XXe siècle. Avec Amaïké, il nous plonge, en plein XIXe siècle, dans un récit qui relie étonnamment la douce contrée du Cotentin et la sauvage pampa argentine.

Retrouvez ici mon interview de François Lequiller.


 

Avis :

A la fin des années 1870, après le massacre de son clan lors de la conquête des terres sous domination mapuche par l’armée argentine, la très jeune Amaïké est adoptée par l’ambassadeur de France à Buenos Aires. A l’adolescence, elle viendra parfaire à Paris l’éducation de jeune aristocrate française qu’elle est devenue, et finira par rencontrer l’amour en la personne de Constantin de Mareuil, descendant d’une noble famille de la Manche, qui l’épousera envers et contre tous les préjugés.

François Lequiller s’est inspiré de l’histoire vraie de l’amérindienne mapuche Lokoma, relatée en 1886 par Emile Daireaux, explorateur et journaliste français originaire de la Manche. Il a laissé libre cours à son imagination pour nous emmener dans sa version largement romancée, qui, sérieusement documentée et servie par la fluidité de sa plume, offre un moment de lecture agréable et captivant.

Au global très idyllique, puisque le récit choisit de nous charmer par une interprétation très positive de cette histoire, abordant assez discrètement le déchirement qui a sans doute longtemps torturé cette amérindienne violemment coupée de son identité première, tout comme l’ostracisme auquel elle a indubitablement souvent dû être confrontée, ce roman prend des allures de conte merveilleux, où l’on s’immerge tour à tour, avec le même plaisir, dans la pampa argentine ensanglantée par ses terribles guerres génocides, et dans le paisible bocage manchot que connaît si bien l’auteur.

Le versant sud-américain du roman est l’occasion de découvrir des événements historiques parfois surprenants - comme la construction des 374 kilomètres de la Tranchée d’Alsina, ordonnée par le ministre argentin du même nom pour servir de limite aux territoires non conquis et empêcher les vols de bétail -, en tout cas profondément dramatiques puisque la Campagne du Désert du général et futur président Julio Argentino Roca fut lancée dans l’intention d’exterminer les populations autochtones. Le roman s’attache aussi à restituer des éléments du mode de vie mapuche, dans une évocation crédible à un détail près : je ne suis pas sûre que le jeune Nahuel ait répugné autant à certaines pratiques de chasse, sans doute tout à fait naturelles pour un enfant amérindien de l’époque ?

J’ai pris grand plaisir à cette lecture au charme certain, agréablement souligné par les jolies aquarelles d’Elisabeth Lequiller. Ce livre est une invitation réussie au voyage, historique, géographique et culturel, et une interprétation personnelle plutôt enchanteresse d’une histoire véridique d’un grand intérêt. (3/5)

Un grand merci à François Lequiller pour le privilège de son service presse.

 

Citations :

"Toute tentative violente de faire pénétrer les mœurs européennes entraînera la ruine de ceux qui s’y sacrifieront, sans avancer d’une heure la conquête des territoires pampéen et patagonien, qui, l’Indien disparu, resteront dépeuplés et ne seront pas conquis, faute d’offrir à la race blanche les conditions d’habitat qu’elle exige. Mince profit, qui ne saurait excuser la destruction d’une race humaine qu’il serait injuste autant que nuisible d’arrêter dans l’accomplissement de sa destinée". (La Revue des Deux Mondes, 1878)

La lune était pleine et éclairait la plaine infinie d’une lueur blafarde. Au loin, vers le sud, il y avait comme des millions de grains de givre. C’était le sel de la lagune, résidu de l’évaporation sous les rayons torrides du soleil de la veille, qui s’était déposé sur le sol et que les faibles rais de la lune suffisaient à faire briller comme des diamants. Ranco Cura, qui guidait le cortège de chevaux, avait choisi de passer par ce chemin perdu. A gauche comme à droite d’une piste invisible bordée d’une boue noirâtre exhalant une odeur fétide, on pouvait facilement se perdre. En saison humide, quand les pluies tombaient en cataracte, des troupeaux entiers pouvaient s’enliser dans les fondrières et carrément disparaître. On racontait qu’il y avait un endroit où seules apparaissaient des milliers de paires de cornes tandis que les vaches, les bœufs et les taureaux qui les portaient étaient dessous, entièrement recouverts de boue et momifiés.

 

Du même auteur sur ce blog :

jeudi 30 janvier 2020

[Boyne, John] Les fureurs invisibles du coeur





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les fureurs invisibles du coeur
          (The Heart's Invisible Furies)

Auteur : John BOYNE

Traductrice : Sophie ASLANIDES

Parution : en anglais en 2017,
                en français en 2018 (JC Lattès)
                et en 2020 (Le Livre de Poche)

Pages : 580

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Cyril Avery n’est pas un vrai Avery et il ne le sera jamais – ou du moins, c’est ce que lui répètent ses parents adoptifs. Mais s’il n’est pas un vrai Avery, qui est-il ?
Né d’une fille-mère bannie de la communauté rurale irlandaise où elle a grandi, devenu fils adoptif d’un couple dublinois aisé et excentrique par l’entremise d’une nonne rédemptoriste bossue, Cyril dérive dans la vie, avec pour seul et précaire ancrage son indéfectible amitié pour le jeune Julian Woodbead, un garçon infiniment plus fascinant et dangereux.
Balloté par le destin et les coïncidences, Cyril passera toute sa vie à chercher qui il est et d’où il vient – et pendant près de trois quarts de siècle, il va se débattre dans la quête de son identité, de sa famille, de son pays et bien plus encore.

Dans cette œuvre sublime, John Boyne fait revivre l’histoire de l’Irlande des années 1940 à nos jours à travers les yeux de son héros. Les Fureurs invisibles du cœur est un roman qui nous fait rire et pleurer, et nous rappelle le pouvoir de rédemption de l’âme humaine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

John Boyne est né en 1971 en Irlande. Il est l’auteur de dix romans et de quelques livres pour la jeunesse dont le célèbre Le garçon en pyjama rayé (Gallimard, 2006), qui s’est vendu à plus de six millions d’exemplaires dans le monde.

 

 

Avis :

Fille-mère bannie de son village de la très catholique Irlande de 1945, Catherine Goggin abandonne le narrateur à sa naissance, dans l’espoir de lui permettre une vie meilleure : adopté par un couple riche et excentrique de Dublin, l’enfant prend le nom de Cyril Avery et grandit dans l’indifférence bienveillante de sa nouvelle famille. Son amitié pour un gamin de son âge lui révèle bientôt son attirance pour les garçons, à une époque où l’homosexualité reste inconcevable…

Au travers de Cyril, c’est tout le drame d’être gay dans un environnement homophobe qui se déroule ici. Pendant toute sa jeunesse, des années quarante à soixante-dix, Cyril est confronté à une société rétrograde où la moindre déviance à la norme sociale est sévèrement, voire violemment, réprimée : si les filles-mères peuvent être mises au ban de la société, les gays peuvent être tabassés à mort en toute impunité. Les années quatre-vingt voient apparaître l’épidémie du SIDA, d’abord considérée comme une maladie honteuse et exclusive des homosexuels. Il faudra bien du temps à Cyril pour qu’il puisse envisager d’être heureux, de sortir du mensonge et de vivre son identité librement, à l’issue d’une longue quête entre différents pays, mais aussi entre sa famille d’adoption et sa famille de sang.

Oscillant entre humour noir et amertume, entre tendresse et cynisme parfois cru, cette longue et triste histoire est imprégnée des poignants regrets du narrateur, d’être né trop tôt dans une société enfin devenue aujourd’hui plus tolérante, et d’avoir mis toute une vie à pouvoir connaître la paix et l’harmonie avec lui-même. Même si le récit multiplie les coïncidences opportunes, servant parfois mieux sa portée didactique que sa parfaite vraisemblance, il donne vie à un personnage profondément humain dans ses doutes et ses ambivalences, et nous rappelle ce que peuvent parfois avoir d’absurde, et engendrer de violences, les normes religieuses et sociales d’un lieu et d’une époque : les femmes et les homosexuels ont fait beaucoup de chemin sur la route de leur liberté, mais il reste tant à faire, dans certaines parties du monde encore plus que dans d’autres. (4/5)

 

 

Citation :

L’autre aspect qui faisait la renommée de Max était sa présence publique toujours plus importante.
(…)
Il finit par s’attirer l’animosité d’une nation tout entière pour ses opinions antirépublicaines, mais cela ne fit qu’augmenter sa popularité dans la presse, qui relayait la moindre de ses phrases déchaînées et se frottait les mains de plaisir, attendant que le scandale éclate. Max était la preuve vivante que peu importe que les gens vous aiment ou vous haïssent ; tant qu’ils savent qui vous êtes, vous pouvez aisément gagner votre vie.



Challenge 2019/2020