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mercredi 19 mars 2025

[Gougaud, Henri] De ciel et de cendres

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : De ciel et de cendres

Auteur : Henri GOUGAUD

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 224

 

 


 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« La plupart des personnages qui peuplent ce livre figurent dans le Registre d’inquisition de Jacques Fournier, évêque inquisiteur de Pamiers de 1317 à 1326. J’avoue avoir pris avec ces êtres simples au destin émouvant quelques libertés de conteur, ce qui ne m’a pas empêché de rapporter fidèlement ce que j’ai appris de leur vie, de leur parcours, de leurs révoltes, de leurs croyances, voire de leurs opinions politiques. Par contre, j’ai fait de l’évêque inquisiteur Jacques Fournier (que les historiens concernés me pardonnent) un personnage romanesque, bien que je me sois appliqué à respecter les grandes étapes de sa carrière. Enfin, le nom du narrateur est celui du greffier qui était chargé de rédiger les comptes rendus en bon latin. Il savait tout de la vie des autres, mais n’a jamais rien dit de la sienne. Je lui ai donc prêté ma voix. » Henri Gougaud

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Conteur, romancier et essayiste, Henri Gougaud (1936-2024) est l’auteur d’une quarantaine de livres. Entièrement basé sur des faits réels extraits des registres de l’Inquisition du XIVe siècle, De ciel et de cendres renoue avec la veine cathare de L’Enfant de la neige (2011) et de La Confrérie des innocents (2021), c’est le dernier roman d’Henri Gougaud.

 

Avis :  

Décédé en mai dernier, Henri Gougaud était romancier, journaliste, homme de radio et remarquable conteur. La publication posthume de son dernier roman nous plonge une ultime fois dans ce pays Cathare que, natif de Carcassonne, il affectionnait tant, pour une évocation historique de l’Inquisition au XIVe siècle qui ne manque pas d’entrer en résonance avec certaines facettes de l’actualité contemporaine.

« On peut aisément faire croire ce qu’on veut aux ânes bâtés. Il suffit de savoir parler à cette haine enthousiaste qui les rend capables de tout. » 
 
C’est au travers du regard et de la conscience tourmentée par le doute et l’effroi de Jean Jabaud, engagé malgré lui par Jacques Fournier, alors évêque inquisiteur de Pamiers mais futur pape Benoît XII, pour lui servir de greffier, que l’on pénètre au coeur-même de Notre-Dame de la peur, le terrible tribunal où, tous restitués d’après le registre d’Inquisition qui nous est parvenu, défilent les accusés immanquablement condamnés, souvent après torture, soit au bûcher, soit au Mur, c’est-à-dire au cachot.

De par sa fonction témoin privilégié d’un grand théâtre de la terreur visant hypocritement à réduire les populations à la soumission la plus stricte – qui pour oser sortir du rang quand une simple délation haineuse suffit à vous envoyer, trop Juif, trop riche, trop lépreux, trop gênant ou trop jalousé, entre les mains du bourreau ? –, Jean le greffier devient aussi le confident obligé de l’Inquisiteur. On ne résiste pas, en effet, à ce genre de phrase : « Je peux faire de vous n’importe quel coupable. »

Si semblable à vous et moi dans sa confrontation à un monde qui semble avoir perdu la raison dans sa soumission à des egos prêts à toutes les hypocrisies et les turpitudes pour satisfaire leur narcissique soif de pouvoir, notre homme tremblant mais subjugué découvre chez son maître, mais aussi chez ses semblables, l’ambivalente complexité de l’âme humaine. L’un a choisi l’ambition, la politique et le chemin du pouvoir et incarne la violence et l’absurdité institutionnelles. Les autres dont les réactions vont de la résistance frontale, au risque de leur vie, à tous les degrés de compromission, quitte à y perdre leur âme, forment le tout-venant de l’humanité s’efforçant comme elle peut de composer avec l’injustice et l’oppression.

Avec ses personnages tout en nuances et sa plume délicieusement travaillée à l’ancienne, Henri Gougaud signe une composition historique riche, précise et gouleyante, doublée d’une dimension métaphorique aux échos très actuels. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Mais, plus que la sinistre procession de croix et de cantiques qui mena cette femme au feu, me parut effrayant le plaisir sans nuages des agapes et du bon appétit, au retour du brûlement. Ils mangèrent joyeusement ce que l’on avait préparé ! Comment pouvaient-ils se trouver joyeux d’avoir brûlé vive une femme ? La vie est un chemin aimé troué de gouffres insondables. Des frères prêcheurs, j’en connaissais depuis notre commune et peu lointaine enfance, au temps où nous étions de sacrés dénicheurs de pies et de mésanges. Comment les imaginer, devenus grands, tisonnant joyeusement, pour l’amour du Christ, la chair calcinée d’une vieille en plaisantant sur ses seins nus ? Ils furent pourtant ordinaires, comme moi, frères en âneries et chapardages de cerises. Comment est-il possible de s’endormir humain et de se réveiller monstre ? Peut-on se perdre par hasard, comme on perd la clé d’une porte ?


Croyez ce qui vous fait du bien, refusez ce qui vous épuise. Vous vivrez, au moins, un peu mieux. De toute façon, rien n’est vrai. La vérité, mon bon ami, est hors de portée de nos crânes, de nos mains tendues, de nos cœurs. Elle n’est pas accessible à notre entendement. Nous sommes condamnés jusqu’à la fin des temps à nous raconter des histoires pour oublier qu’on ne sait rien.


– Moi, je voudrais, dit-il encore, que vos lieux saints soient jetés bas, que nos enfants soient baptisés dans nos sources et nos fontaines, que les messes soient célébrées au bord des routes, dans les champs, sur les vastes landes désertes, sous le ciel où jamais on n’a vu de gardien armé d’une clé de portail. Ainsi, au moins, aucun curé, aucun évêque, aucune foudre ne pourrait empêcher qui en aurait l’envie d’entrer dans le cercle de Dieu.  Rumeur d’approbation dans l’ombre de la salle. L’homme se tait enfin. Il sait à cet instant qu’à discourir ainsi il a déjà perdu sa maison, sa famille, sa liberté, sa vie. Quel désespoir faut-il pour se défaire ainsi des hypocrisies ordinaires, des faux-semblants, des beaux envols ? Je ne sais pas. Je suis naïf. Je crois (mais c’est sans doute absurde) qu’il y aura toujours quelque part un grain d’espérance à semer. Le soir avant la nuit de la Nativité, Raymond de Laburat fut jeté au Mur strict, autant dire au trou noir sans la moindre lucarne, où l’on oublie bientôt qui se meurt là-dedans.


On n’aime pas savoir que les léproseries sont, de nos jours, des résidences de mieux en mieux achalandées. Les malades nouveaux y viennent, parfois avec leur pauvreté, parfois avec leurs biens solides, mobiliers et immobiliers. Le plus souvent, ils lèguent tout à la maison qui les accueille. Ainsi vivant sans bruit ni plainte et cheminant vers l’avenir comme sur le bout des orteils, leur sinistre communauté a fait fructifier de puissantes fortunes. Il semble qu’aujourd’hui leur force et leur pouvoir effraient nos guildes de marchands, qui n’ont rien à leur opposer qu’une figure regardable. Ils ne voient pas, je crois, d’un œil défavorable ces « sottises », comme vous dites, qui font un mal d’apocalypse à leurs concurrents maladifs. Je sais bien que parfois elles furent encouragées à voler de porte en fenêtre. Mais quelques boutiquiers pervers n’ont certainement pas suffi à répandre partout ces mensonges mortels déguisés en nouvelles fraîches. Il leur fallait aussi, et peut-être surtout, le feu noir de la haine qui couve chez les gens du peuple et n’attend qu’un murmure à l’oreille tendue pour que renaissent un peu partout les ressentiments increvables et les désespoirs assassins. La haine est un feu noir qui envahit les âmes, comme la peste fait des corps. Il suffit de souffler dessus et la voilà qui se répand, qui dévore l’air alentour, et qui invente des fantômes où sont des gens pareils à nous. Quelques marchands, je crois, ont réveillé les braises. J’espère pour eux qu’ils ignorent ce qu’ils ont réellement fait.
 
 
Il me contempla longuement, une étrange lueur dans l’œil, puis il me dit tout doux :  
– Païen, sans Dieu ni diable, menteur et mécréant, greffier d’un serviteur de Dieu détesté comme un jour de deuil. Je peux faire de vous n’importe quel coupable.  Une suée mouilla mon front et mon cœur s’arrêta soudain comme un animal méfiant. Monseigneur Fournier, en effet, avait tout pouvoir sur ma vie. Je l’avais oublié. L’avais-je jamais su ? Nouveau silence, exaspérant, puis il me dit ces mots inquiets, comme s’il me posait une question d’aveugle :  
– Dans quel chaudron suis-je tombé ?


Chacun sait que, des quartiers juifs aux léproseries maléfiques, les chemins sont méchants mais guère malaisés. Il fut bientôt dit et redit, de confidences boutiquières en racontars de coin de rue, que les fils de Moïse aussi empoisonnaient les puits, les ruisseaux, les fontaines. Pourquoi ? Vite pensé, vite dit, vite cru. Parce qu’ils haïssaient les vrais enfants de Dieu. Voilà ce qui se racontait. En vérité, les marchands juifs, tout comme les bourgeois lépreux, étaient pour les bons catholiques d’inadmissibles concurrents. Tout de même, ces nez-crochus étaient les maudits petits-fils des assassins de Jésus-Christ. « Ces gens-là, plus riches que nous ? » murmurait-on dans les églises. Inconvenant, injuste, impossible, indécent ! Il convenait de les brider, de les rançonner, de leur nuire, et pourquoi pas de les charger de tous les meurtres imaginables, des complots les plus biscornus, des accointances les plus noires avec tel roi de Tunisie, avec tel sultan de Cordoue ou tel diable évadé d’enfer. 


On peut aisément faire croire ce qu’on veut aux ânes bâtés. Il suffit de savoir parler à cette haine enthousiaste qui les rend capables de tout.


Vous m’imaginez tout semblable à ces malfaiteurs sans vergogne qui font dire et redire au peuple les bruits qu’ils veulent voir courir. Erreur grossière, mon ami. Ces gens-là, ne l’oubliez pas, cultivent l’embrouillamini, l’égarement, la confusion. Moi, je n’ai de souci que la santé des lois de notre sainte Église. Ces lois ont grand besoin de serviteurs fidèles et d’impitoyable respect. C’est pourquoi je punis, j’enferme s’il le faut, je brise, j’accepte qu’on torture et qu’on brûle des gens qui eurent un jour le tort majeur d’oublier les règles sacrées dictées par Dieu le Père, son Fils et l’Esprit Saint. Nos tristes rôtisseurs de juifs et de lépreux sont à l’envers de nous. Ils n’ont de goût que pour la haine et le pouvoir d’emplir à l’abri des regards leur belle bourse en peau de loup. Ils ne servent pas Dieu. Moi, oui. Mon travail, en tout cas l’unique qui m’importe, est d’édifier pierre à pierre, pour le temps qui m’est accordé, la demeure terrestre du Miséricordieux qui veille aujourd’hui sur nos vies.


Si quelqu’un avait entendu vos insolentes réprimandes, j’aurais dû, me dit-il, vous faire emprisonner. Grâce à Dieu, la maison est vide. Mais prenez garde, à l’avenir, je ne pourrai pas tolérer vos grincements de mécréant devant témoin, donc, soyez sage. Les délateurs sont nos vrais maîtres, aujourd’hui. Souvenez-vous-en. Leurs murmures sont plus prisés que les enseignements des saints. Ne risquez pas le Mur, Jabaud !  
Il se leva. Je le suivis. Il s’en alla ouvrir la porte. Comme je franchissais le seuil, il dit, à nouveau amical :  
– Combattre la colère ne fait que l’attiser. Nous la laissons donc s’épuiser. Les outrances sont ainsi faites qu’elles ne font mal que peu de temps. Les juifs et les lépreux vont reprendre leur place et l’Église sa marche lente vers un avenir infini. Salut à votre sœur Marie. 


Les certitudes font toujours un bruit de porte qui se ferme !


Garde pour toi ce qui t’importe. Raconte ta vie à ton Dieu, si tu le veux, c’est ton affaire, mais ne raconte pas ton Dieu à ceux qui fréquentent ta vie.


– Savez-vous ce que j’aimerais être ? Curé d’une paroisse oubliée des évêques où les gens seraient tous si lourdement fautifs que je me sentirais somme toute acceptable avec mon panier de boulets.  
Il sourit pauvrement. Je ne répondis pas. Je pensai, tout à coup : « Pourquoi donc, sacredieu, se sentir fautif ? Et de quoi ? D’être né, d’avoir des envies, des peurs, des amours, des colères contre l’absence de réponse qui désespère les questions ? Dieu qui sait tout, à ce qu’on dit, ne peut certes pas ignorer que si je ne suis pas meilleur, c’est que je ne sais comment faire. Chrétiens, hérétiques, brigands, pauvres, puissants, heureux ermites, trompeurs, trompés, bourreaux, fuyards, bref, mortels de tout acabit, je vous le dis, Père éternel, je vous l’écris, je vous le crie du plus profond de mes sommeils, nous faisons ce que nous pouvons avec ce qui nous fut donné. M’entendez-vous, de vos nuages ? »


 

mercredi 20 septembre 2023

[Sénanque, Antoine] Croix de cendre

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Croix de cendre

Auteur : Antoine SENANQUE

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

1348. La peste noire déferle sur l’Europe
1367. Deux jeunes frères dominicains se rendent à Toulouse pour trouver le précieux papier sur lequel leur prieur entend écrire le récit de sa vie. Et sa confession risque de faire basculer l’Eglise en révélant la vérité sur les origines de la Peste et la façon dont elle fut liée au destin de son maître, Eckhart de Hochheim, dit Maître Eckhart, théologien mystique et prêcheur le plus admiré de la chrétienté. Puis maudit.
 
Guerres, inquisition, persécution et trahisons  ; des bancs de la Sorbonne aux plaines reculées d’Asie centrale, Antoine Sénanque mêle les destins de personnages historiques et de fiction, marie petite et grande Histoire, et signe un texte exceptionnel, tout à la fois roman d’aventures, fresque historique, étude théologique et policier médiéval. Un page-turner spirituel et dramatique dans lequel les paroles d’Eckhart et les choix de nos héros font sonner autrement le beau nom grave de fraternité. Un coup de maître.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Antoine Sénanque est l'auteur, chez Grasset, entres autres de Blouse (2004), La grande garde (Prix Jean Bernard, 2007), L'ami de jeunesse (Prix Découverte Figaro Magazine, 2008), Salut Marie ! (Prix Version Femina, 2012) et Que sont nos amis devenus ? (2020). 

 

Avis :  

Lorsque leur prieur les envoie à Toulouse y chercher la meilleure qualité d’encre et de vélin pour son testament, les frères dominicains Robert et Antonin sont loin de se douter que cette mission va les mener tout droit dans les griffes de l’Inquisition. Tandis que, retenu en otage, le premier est jeté au plus secret des terribles geôles du tribunal pontifical, le second se voit contraint, pour espérer le libérer, de transmettre au grand Inquisiteur les confessions à venir de leur maître. Quels secrets sont-elles donc supposées dévoiler pour, en pleine Inquisition, faire trembler l’Église et son ambitieuse et intrigante hiérarchie ?

Désormais doublement tenus en haleine, par le sort de Robert livré aux affres de la torture et par les mystérieuses révélations qui vont occuper plus de quatre cents pages aussi denses en surprises qu’un polar, nous voilà, par une habile mise en abyme nous plaçant dans la même perspective qu’Antonin, récipiendaire des mémoires de son aîné Guillaume, les témoins emplis de curiosité du monde intellectuel du XIVe siècle. Le récit à l’intérieur du récit nous place cette fois dans les pas de Maître Eckhart, personnage bien réel disparu quarante ans plus tôt, en 1328, et dont Guillaume fut le jeune disciple et assistant.

A son époque, Maître Eckhart était un théologien de grande renommée qui enseignait dans les universités, les monastères et les confréries religieuses de toute l’Europe. La narration de Guillaume est l’occasion de découvrir sa pensée, de considérable influence, dans le contexte d’effervescence intellectuelle qui, en ce tournant du XIVe siècle, accompagnait la renaissance des villes et l’essor des échanges à travers l’Europe. Monastères, ordres, mais aussi confréries à vocation religieuse - béguinages ou autres - se développaient, en même temps que les écoles et les universités où clercs et laïcs se disputaient l’accès au savoir et à l’enseignement. Les rivalités étaient telles que l’on en venait souvent aux mains entre factions étudiantes, ces frictions reflétant à leur échelle les luttes politiques pour le pouvoir entre les diverses autorités.

Dans une telle foire d’empoigne, un moyen radical de se débarrasser d’un importun consistait à le dénoncer à l’Inquisition, pour peu que, comme Eckhart, certains de ses propos sortis de leur contexte pussent fleurer l’hérésie. Si sa mort avant la fin de la procédure d’Inquisition coupa court à toute sanction, son œuvre ayant été condamnée post mortem à l’oubli, toutes les mesures furent prises pour qu’elle disparût avec lui. Un retour à l’obscurité qui en devançait un autre, d’une ampleur cataclysmique, puisque vingt ans plus tard, en 1348, la peste ravageait et terrorisait l’Europe, tuant les idées dans un regain de ferveur religieuse. Cet épisode noir de l’Histoire offre à l’écrivain l’un des passages les plus impressionnants de son livre, à l’occasion du siège de Caffa que les armées mongoles abandonnèrent, décimées par la peste, mais non sans contaminer la ville en y catapultant leurs cadavres pestiférés...

Mêlant l’Histoire et la fiction avec autant de réalisme que d’originalité, Antoine Sénanque signe un roman passionnant, polar médiéval mâtiné d’aventures, habile emboîtement de symboliques et éclairante vulgarisation de la pensée philosophique et religieuse de l’époque. Quelle ironie que ce personnage qui, après avoir tant travaillé à son union à Dieu selon le principe de divinisation de l’homme, se fait plus vengeur que le plus biblique des Dieux, allant jusqu’à préférer la compagnie des rats à celle de ses semblables ! Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Dans la mémoire du prieur Guillaume, les souvenirs formaient des croix, plantées sur les dépouilles des actes qu’il avait laissés s’accomplir. Le temps les avait brûlées, mais les croix marquaient leur place. Toutes les mémoires étaient recouvertes de croix de cendre, de grands cimetières d’actes dont l’oubli avait emporté les ombres. Chacun pouvait prétendre renier leur existence. Mais les croix demeuraient, elles prouvaient qu’on ne décidait pas du destin de nos actes et qu’aucune trace ne s’effaçait jamais de la surface de la terre.
 

Depuis cinquante ans, les plus grandes tanneries d’Europe commerçaient avec les Turcs dont personne ne surpassait l’habileté dans le traitement des peaux. Après des années de factures « déshonorées », les commerçants de Constantinople avaient jugé préférable de commercer avec eux-mêmes en envoyant sur le continent des représentants de leur race. Les peaussiers turcs avaient envahi la périphérie des villes où on les prélevait en temps d’épidémie comme victimes expiatoires en compagnie des usuriers juifs. Les bûchers réunissaient ces pécheurs et réconciliaient leurs croyances dans les flammes. Depuis les années de peste, il s’en allumait partout. Les prophètes des rues appelaient à une grande purification car les derniers jours de la terre étaient proches. Il était écrit qu’aucun juif ni aucun Turc ne connaîtrait la fin du monde en Europe, tant on les massacrait pour les priver d’apocalypse.
 

La rue était un tas d’immondices sur lesquelles poussaient des échoppes crasseuses. Des cochons en liberté assuraient l’entretien. Gare à ne pas buter dessus, leurs morsures étaient plus redoutables que celles des chiens. Leur groin couvert de merde et de vermine vous infectait mieux qu’un ciseau de chirurgien. 
 

— Tu vois… commença Robert, l’encre…
— Quoi l’encre ?
— C’est les arbres, quand ils deviennent malades.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Tu sais bien. Les noix de galle, c’est comme un bubon sur l’écorce des chênes quand un genre de mouche venimeuse les pique, ça les fait gonfler par endroits comme la peau de ces malheureux. Et c’est de ces tumeurs d’écorce qu’on tire la belle encre pour tes vélins.
— Et alors ?
— Alors, c’est pareil pour les lépreux. Ils font de l’encre. C’est à Dieu qu’elle va servir pour écrire ses volontés. Et pour la peste, aussi. Et pour nous… Tout fait de l’encre. Nos larmes sont noires, le ciel écrit avec, c’est pour ça qu’on est là.
 

La nuit était tombée, épaisse et humide. Les chandelles de la maison Seilhan n’éclairaient rien. Dans les couloirs, une lumière jaunâtre dégoulinait avec la cire qui s’en échappait et tombait comme elle, en gouttes jaunes guidant le chemin des cafards. Le cloître désert lui apparut ainsi : chemin de cafards. Les frères qui y tournaient suivaient leur ligne tracée par des lueurs aussi rachitiques que leurs cœurs.
 
 
Ces deux hommes que mon maître a été, comment pourront-ils être jugés ensemble ? Comment le châtiment de l’un et la grâce de l’autre pourront-ils être équitablement partagés ? Tous les jugements sur nous-mêmes sont des moyennes entre le pire et le meilleur de nos actes. Mais quand l’écart est si grand, comment choisir entre celui qui mérite tous les pardons et celui qui devrait souffrir tous les enfers ?


Quelquefois, Antonin pensait que Dieu se foutait bien de la gueule du monde, comme s’Il n’avait plus rien à y faire et que tout ça ne le concernait plus. Désintéressé de ses enfants confiés au grand orphelinat de la nature, avec charge pour elle de les élever comme elle pouvait. Voilà bien le monde, se disait Antonin, un grand orphelinat où l’on passait son temps à se demander pourquoi on avait été abandonné. Quant à la nature, Dieu l’avait créée en oubliant la tendresse en route, elle aimait « dur », si elle avait un cœur, ce dont on pouvait douter.


On lui avait appris que la goutte était une maladie d’humeur, ce qui convenait bien à son malade. L’équilibre des quatre humeurs du corps réglait la bonne santé. L’une d’elle, la bile, pouvait s’accumuler en excès dans le crâne et verser à travers le corps comme l’eau d’un vase trop rempli. Goutte à goutte, jusqu’au pied. D’où le nom que les anciens avaient donné à l’affection. Peut-être était-ce l’excès de dureté qui commençait à s’égoutter de l’âme du sacristain pour enflammer ses orteils ?


« Il y avait des clans et des combats, racontait Guillaume. Le peuple de la Sorbonne était essentiellement composé de gens d’Église. Ce qui ne les empêchait pas de se battre comme des soudards. Entre les moines réguliers dont je faisais partie et les prêtres séculiers qui nous méprisaient, tout ce petit monde se bénissait d’ecchymoses et de bosses.
Les convictions philosophiques étaient aussi matière à contusions.
Parce que le maître paraissait défendre les thèses des platoniciens, le clan de l’inquisiteur général nous traitait de “Plats”, en prenant des airs de condescendance infinie. Eux n’avaient qu’Aristote à la bouche, un philosophe grec que l’on étudiait depuis moins d’un siècle. On disait qu’on devait aux Arabes d’avoir conservé et traduit ses œuvres. Alors on les appelait les “Sarrazins”. Les échauffourées entre les “Plats” et les “Sarrazins” de la Sorbonne étaient fréquentes et les bottes de paille qui servaient de chaises volaient dans les étages. Souvent, les concierges devaient séparer les novices qui se battaient comme les canailles du quartier. (…)
Les clercs n’étaient pas les seuls à combattre pour des convictions philosophiques d’autant mieux défendues qu’elles étaient moins comprises. Il y avait aussi le clan des laïcs qui nous sommaient de retourner à nos couvents. Ils méprisaient tout ce qui venait de l’Église et prétendaient que l’université écraserait un jour les cathédrales. Pourtant, leurs maîtres étaient tous des clercs. Ils crachaient sur les serviteurs de Dieu mais écoutaient leurs leçons. Comme ces apothicaires qui venaient apprendre leur métier auprès des moines thérapeutes avant d’afficher leur mépris pour ces ignorants sans diplôme à qui ils devaient leur culture.
Rejeter la religion, aux yeux des étudiants laïcs, garantissait une certaine élévation d’esprit. Dieu, dans sa très grande sagesse, n’avait pas cru bon de créer l’intelligence pour ses moines, se satisfaisant de leur foi. Il revenait donc aux laïcs de s’atteler à combler ce manque, ce dont ils se chargeaient en nous accablant d’insultes et de coups.
 
 
— Tu voulais savoir la différence entre Platon et Aristote ? Demande au lion. Pour le sculpter, Platon l’aurait cherché dans sa tête, Aristote dans la pierre. L’un croyait que la mémoire contenait le modèle de toutes choses, l’autre que rien ne pouvait exister sans la matière. Platon aurait demandé à l’artiste de copier le lion qui posait dans son esprit, Aristote lui aurait dit de l’extraire du marbre où il attendait sa main habile pour le libérer. L’un va chercher la beauté hors du monde, l’autre la trouve ici-bas. Tu as compris ? (…)
Étienne à mes côtés m’observait avec l’extraordinaire inexpressivité dont il était capable. Je m’étais empressé de partager avec lui la réponse du maître. Il avait plissé ses grands yeux, comme si une idée lui apparaissait mais elle avait dû lui échapper avant qu’il ne parvienne à la saisir. Il donnait l’impression de la chercher à l’extérieur de lui-même, au loin, en rétrécissant le regard pour mieux la distinguer à l’horizon. N’y repérant rien, il me proposa d’aller traîner vers les cantines où sa mère travaillait, ce qui nous valait un supplément de soupe quand l’humeur de cette femme rugueuse était légère.
— Ils sculptaient des lions, Platon et Aristote ? demanda Étienne sur le chemin des cuisines.
— Il faut croire, assurai-je. 


Il y avait des rumeurs sur des laïcs qui jouaient aux moines sans l’être vraiment. Parmi eux, on trouvait des femmes, souvent des veuves, de bonnes personnes qui se réunissaient en communauté sans prononcer de vœux. Indépendantes des ordres monastiques, elles agissaient comme des moniales sans clôture, sous la surveillance de l’évêque. Leurs seuls engagements étaient la chasteté et l’obéissance. Installées dans de petites maisons regroupées en béguinage, elles s’occupaient des pauvres et des malades, catéchisaient et menaient tranquillement leur chemin de prière et de méditation. Leur vie édifiante leur valait un statut social et le respect du peuple. Rien de menaçant ne paraissait pouvoir venir de ces congrégations simples et vertueuses. Pourtant l’ordre dominicain devait redouter de sérieux périls pour envoyer une figure aussi prestigieuse qu’Eckhart diriger leur enseignement. Les béguines lisaient, écrivaient, débattaient des questions spirituelles en toute liberté, le monde ne restait pas à leur porte. Or, à cette époque, une vague d’hérésie recouvrait l’Europe et avait particulièrement infecté les communautés dans les Pays-Bas et en Allemagne. »
Le prieur Guillaume appuya sa voix :
« La liberté, Antonin, elle avait prêté son nom à la grande hérésie qui faisait trembler l’Église : le Libre Esprit. Ces saintes femmes furent accusées de le propager.
Les béguines étaient comme les Franciscains, elles mettaient de l’amour partout. Pour elles, l’amour était suffisant pour “voguer sur l’océan de Dieu”, ainsi qu’elles le répétaient. La raison devait rester au port. Le pur contraire de l’esprit dominicain qui, pour voguer vers Dieu, s’en remet à la seule intelligence en respectant la distance de majesté.
La “Marguerite” dont m’avait parlé Étienne était une béguine célèbre qui avait écrit un livre que tu ne trouveras pas dans les scriptoriums des monastères, ni dans les bibliothèques des universités. Une œuvre en langue vulgaire qui pouvait contaminer les esprits non préparés et non surveillés, et dont les copies ont été détruites par l’Inquisition. Toutes, sauf quelques-unes que tu pourras obtenir si tu sais à qui demander.
La pauvre Marguerite fut brûlée avec son livre pour une phrase qu’elle aurait dû peser. Des mots empoisonnés, remplis d’un venin mortel, connus de toutes ses sœurs et de nous, dominicains, qui les avons condamnés : “Je suis Dieu, car amour est Dieu et Dieu est amour… Je suis Dieu par nature divine.” Comment pouvait-on accepter une telle folie ? Si chacun peut se transformer en Dieu par l’extase, à quoi sert l’habit que nous portons ? À quoi sert de prêcher la bonne parole et de confesser les âmes de leurs péchés.  
 
 
Antonin n’arrivait pas à imaginer le prieur Guillaume sous les traits d’un novice maladroit qui peinait à écrire comme un enfant laborieux. Il était plus facile de se représenter le gros inquisiteur au même âge. On sentait que rien en lui n’avait fondamentalement changé. Sa dureté garantissait la résistance au temps. La vieillesse ne s’intéressait pas à ce genre d’homme. Elle ne pouvait les abîmer qu’en surface.


Il n’exigeait aucune prière, aucun rituel. Il me demandait de laisser faire la nature, de la laisser prier pour nous et pour le monde car sa beauté était action de grâce. C’était la première leçon du maître, Antonin, voir dans la nature une action de Dieu.


— Quel est le but d’une existence terrestre, Guillaume ? me demanda-t-il.
— Le bonheur.
— Bien sûr, mais quel bonheur ? La santé, la bonne humeur, la paix intérieure, le confort pour toi et pour les tiens ?
— Je ne vois rien de plus désirable.
— Non ? Alors pourquoi ceux qui les obtiennent désirent-ils encore ? Si l’assouvissement du désir n’exigeait rien au-delà de ses limites, à quoi servirait cette force en nous qui ne s’apaise jamais ? Non, Guillaume, notre désir est fait pour Dieu, puisqu’il est infini.
— Alors tous les hommes devraient se faire moines ?
— Tous les hommes devraient se faire passants. Rien sur terre ne devrait les arrêter.
— Il suffit de désirer Dieu ?
— De désirer s’unir à Dieu.


Le feu nous enveloppait ou peut-être était-ce la grâce de cette nuit, ou celle des souvenirs qu’elle éveillait. Tu verras, Antonin, murmura le prieur soudain pensif, les souvenirs ont des bras. Pour nous enlacer comme ceux d’une mère bienveillante et réchauffer nos cœurs ou bien serrer nos gorges pour étouffer notre soif de vivre.


Un paysan nous avait offert un poulet contre une bénédiction et, à ma surprise, le maître l’avait accepté. Tu connais la rigueur de notre ordre sur l’interdiction absolue de la consommation de viande. Durant mon noviciat, ma bouche n’en avait jamais effleuré le goût. L’abstinence devait être totale, mais aux novices qui montraient des capacités intellectuelles et de l’ardeur à la lecture, du poulet était consenti pour l’unique repas du soir. Beaucoup de moines se découvraient ainsi une passion pour les livres. Une page pour une cuisse… 
 
 
— Et vous, maître, pourquoi priez-vous ?
Sa réponse me saisit.
— Je prie pour que Dieu ne me donne rien. C’est cela qu’il faut attendre, Guillaume. Si Dieu donne du néant, il donne le juste prix de la prière.
Déconcerté, je continuai :
— Cela ne sert donc à rien de prier ?
— Je n’ai pas dit cela. Quand tu demandes quelque chose à Dieu, que crois-tu faire ? Lui rappeler son devoir envers toi ? L’inciter à t’offrir sa protection ? Personne ne peut inciter le ciel à quoi que ce soit. Ta voix pourrait porter à l’infini, elle ne ferait pas obéir les anges. Dieu n’est pas comme un roi qui distribue sa bienveillance et que tu pourrais émouvoir ou séduire. Dieu n’a pas de cœur, Il a sa propre guise.


Dieu n’est rien de ce que tu peux en dire. Mieux vaut dire alors que Dieu n’est rien. Ou dire ce qu’Il n’est pas, plutôt que ce qu’Il est à l’horizon de notre faible intelligence. Dès que tu parles de Dieu, dès que tu le qualifies, tu le fais exister comme une créature. Et c’est cela, dont il faut se séparer. Du Dieu créature.
Je ne comprenais pas comment je pouvais voir Dieu autrement. Il fallait bien que je voie quelque chose pour accueillir mes prières. Il fallait bien que Dieu, malgré sa toute-puissance, soit un être vivant pour qu’il me parle et que mon amour puisse s’échanger avec le sien. Mais Eckhart ne concevait pas les choses de cette façon. Pour lui, la création nous séparait de Dieu et la distance de majesté était infranchissable dans le monde matériel. L’union ne pouvait se faire que sous une forme purement spirituelle, en rejoignant la pensée de Dieu et la place que nous y occupions éternellement.


— Quand le sculpteur conçoit son œuvre avant de commencer à tailler la pierre, est-ce que cette œuvre n’est rien ?
— Elle est dans sa pensée.
— Tu vois, Guillaume, “elle est”, tu l’as dit toi-même. Et c’est là que commence l’histoire de notre ressemblance avec Dieu, quand nous sommes dans sa pensée, pas encore créés dans le monde. Là… il désignait mon front, et seulement là ! Ce n’est que sous une forme purement spirituelle que nous pouvons nous unir à Lui, car Dieu est esprit. Si tu veux être de même nature que l’esprit, deviens pensée. Deviens “Idée d’homme”, il n’y aura alors aucune différence entre ce qui pense et ce qui est pensé. Aucune différence, Guillaume, entre celui qui pense et celui qui est pensé.


L’alchimie est une voie spirituelle. Le plomb, c’est l’homme misérable que nous sommes lorsque nous vivons selon les désirs terrestres. L’or, c’est l’homme spirituel, enrichi de Dieu. Et la pierre philosophale qui transforme l’un en l’autre s’appelle le détachement. Lorsque tu auras abandonné la volonté d’obtenir quelque chose, tu auras gravi la première marche du détachement.


Notre église était un champ de bataille. Les prêtres détestaient les moines qui se méprisaient entre eux. Le pape allait excommunier l’empereur élu contre sa volonté. Les Franciscains, fidèles à l’empereur, complotaient contre les Dominicains fidèles au pape. L’interdit lancé contre l’Allemagne fermait les portes des églises. Plus de messe, plus de sacrements et des hérésies qui poussaient partout. Les bûchers s’allumaient à travers le pays. On brûlait pour une parole, pour un livre. On chassait les juifs, les bégards, les sorciers. Chaque jour moissonnait une énergie puissante et sombre. Le monde grondait sous ces courants contraires qui s’entrechoquaient. 
 
 
Leur mythologie était pleine de fantaisies et d’extravagances mais aussi de leçons subtiles. Comme celle de Dionysos. Ce dieu était le fils chéri de Zeus. Dès sa venue au monde, tous les ennemis du ciel le jalousèrent. Des forces archaïques et brutales, les titans, qui convoitaient le pouvoir, le pourchassèrent. L’enfant s’enfuit, se cacha mais ne parvint pas à leur échapper. Les titans finirent par le dévorer au cours d’un horrible festin. Chacun digéra cette chair sacrée qui imprégna de lumière leurs corps monstrueux. Quand il le découvrit, Zeus foudroya les assassins. De leurs cendres naquirent les hommes que nous sommes, fils de la matière des titans mélangée aux restes d’un dieu. Vois-tu, Guillaume, les Grecs savaient déjà qu’il existait dans le cœur humain une petite étincelle divine. Et cette petite étincelle, je ne cesse de la prêcher. Quelquefois, je l’appelle l’étincelle, quelquefois la citadelle de l’âme, quelquefois l’intellect. C’est la part que Dieu a laissée en nous pour que nous puissions revenir en lui. Si tu ne comprends pas mes sermons, pense au festin des titans et n’oublie pas le dieu qui est en toi.
— Je croyais que ces écrits grecs étaient pour les païens.
— Ils le sont, raison pour laquelle je ne les apprends pas à nos sœurs. D’autant que les yeux de l’Inquisition nous guettent. Je pense, ajouta-t-il en souriant, que l’histoire de Dionysos règlerait mon compte une fois pour toutes auprès de l’archevêque. Et que ce petit titan ne ferait qu’une bouchée de moi.


Je me demandais pourquoi Dieu m’avait créé s’il fallait que je rejette tout ce qui faisait de moi une créature. Eckhart répondait à cela que Dieu avait besoin de moi pour sortir du néant. Dieu se réalisait dans la création. 


L’Inquisition se meurt, Guillaume, et ne se relève pas des temps de peste, continua-t-il après avoir bu une longue gorgée du breuvage sans paraître en ressentir la brûlure. Tu sais comment les gens du peuple appellent la grande épidémie ? Le fléau de Dieu. C’est le nom qu’ils donnaient à mon tribunal. Mais le bras qui les a châtiés s’est abattu bien plus fort que le mien. C’est la peste qui a redressé la chrétienté. Aucun de nos châtiments, aucune de nos tortures n’aurait pu terrifier les pécheurs à ce point. Depuis, le peuple fait pénitence. En Allemagne et tout au long du Rhin, entre Bâle et Strasbourg, des groupes de laïcs se regroupent dans la simplicité et le service des autres. Leur seule aspiration est d’imiter le Christ. On les appelle les « amis de Dieu ». On devrait dire les « amis de la peste ». Ils ne sont pas guettés par les hérésies car ils ne réfléchissent pas. Ils ne pensent pas leur foi, ils la vivent. Simplement. La peste a tué la pensée. Les idées sont mortes sur les charrettes qui portaient les corps de ses victimes. Les catastrophes ont cet effet sur l’humanité, elles tuent les ambitions. Elles rendent l’humilité au monde et les inquisitions inutiles. Les amis de la peste n’essaieront jamais d’atteindre le ciel. Ils prennent Jésus comme maître de vie. Jésus, l’homme, pas le fils de Dieu. La hauteur d’homme, Guillaume, c’est l’altitude de l’avenir. Personne ne voudra monter plus haut.


 

mardi 20 juin 2023

[Sangarcia, Eduardo] Anna Thalberg

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Anna Thalberg

Auteur : Eduardo SANGARCIA

Traduction : Marianne MILLON

Parution : en espagnol (Mexique) en 2021
                  en français en
2023 (La Peuplade)

Pages : 168

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un après-midi, alors qu’elle attise le feu dans la cheminée de sa chaumière, la jeune Anna Thalberg aux yeux de miel est enlevée par des hommes brutaux et amenée à la prison de Wurtzbourg, où on l’accuse de sorcellerie. Isolée et torturée pendant des jours, elle tient tête au cruel examinateur Melchior Vogel tandis que Klaus, le mari d’Anna, et le père Friedrich, curé de son village, tentent tout ce qui est en leur pouvoir pour lui éviter les flammes du bûcher. Petit à petit, le visage du Diable se révèle être celui du Dieu des hommes, et la sorcière un nouveau Christ.

Par un tour de force stylistique, Eduardo Sangarcía parvient à réunir dans un même souffle les préoccupations de chacun des personnages de ce drame, faisant revivre avec brio la folie meurtrière du procès des sorcières de Wurtzbourg, qui ébranla le sud de l’Allemagne aux XVIe et XVIIe siècles.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eduardo Sangarcía est né en 1985 à Guadalajara, au Mexique. Il a consacré son doctorat à l’étude de la littérature latino-américaine de l’Holocauste. Anna Thalberg est son premier roman, lauréat du prestigieux prix Mauricio-Achar.

 

 

Avis :

En ce tournant du XVIIe siècle, Anna Thalberg, une étrangère rousse de vingt-deux ans dont l’éclat attire un peu trop le regard des hommes pour ne pas contrarier leurs épouses, mène avec son mari Klaus l’existence paisible des paysans de Bavière, lorsque, fort opportunément dénoncée pour diverses diableries par sa voisine – depuis son arrivée au village, des nourrissons sont morts, la sécheresse sévit, on l’a même vue chevaucher une chèvre dans les airs –, elle est arrêtée et transférée dans les geôles de Wurtzbourg en attendant son procès pour sorcellerie.

Malheureusement pour elle, son sort dépend du prince-évêque catholique de Mespelbrunn, contre-réformateur bien décidé à débarrasser la région des hérétiques idées luthériennes, fût-ce par le biais de la persécution et au moyen d’une chasse aux sorcières qui, dans tout l’évêché de Wurtzbourg, va causer la mort de neuf cents personnes. Désormais entre les mains d’un examinateur déterminé à la voir finir sur le bûcher pour le bien-être de la ville et du diocèse, Anna ne comprend pas encore qu’elle a beau être innocente et ne pas cesser de le clamer malgré l’atrocité des tortures qu’on lui inflige, il n’existe plus pour elle que deux alternatives : être brûlée vive ou déjà morte, selon qu’elle persiste à nier ou qu’elle se résolve à des aveux.

Relaté avec force détails éprouvants, le supplice d’Anna, en l’occurrence fille de charpentier, n’est pas sans évoquer la passion du Christ : lui, convaincu jusqu’au bout que Dieu ne l’abandonnera pas ; elle, longtemps confiante en la force de son innocence et de la vérité. Si la jalousie et la peur ont motivé la calomnie et la délation à l’encontre de la jeune femme, sa condamnation est le fruit de convictions fanatiques, qui, au nom de la religion et du Bien, mènent au pire des hommes follement persuadés de détenir la vérité. A ce radicalisme aveugle répond l’inflexible résistance d’Anna, qui ne sauvera certes pas sa vie, mais saura, en un très ironique dénouement, prendre le Mal à son propre piège. A user de la violence et de l’arbitraire, ne s’expose-t-on pas toujours à un retour de feu ?

Animé par le ressac de longues phrases sans fin, où les paragraphes s’enchaînent comme autant de vagues signalées chacune par un retrait, le texte s’épand comme un irrépressible raz-de-marée, emportant personnages et lecteur au bout d’une folie absurde et destructrice touchant à l’insupportable. Cette cohérence parfaitement étudiée entre la forme et le fond parachève la puissance de cette dénonciation des fanatismes, extrémismes et radicalismes de tout poil, en particulier religieux et politiques, pour en faire simultanément une œuvre littéraire dont il n’est pas étonnant qu’elle ait valu à son auteur le prestigieux prix Mauricio Achar. (4/5)

 

 

Citations :

Tu ne dois pas avoir peur de moi ; crains ceux qui comme toi se sont dressés sur leurs deux pieds et ont répandu la terreur parmi les bêtes en déclarant qu’ils étaient le sel de la Terre, le parangon de la Création, l’œuvre préférée du Créateur suprême. Je vais te dire : il n’y a pas eu de Création, il n’y a pas de Dieu, le monde a toujours existé.     
Cette forêt, la rivière, les étoiles au-dessus de nous ; tout a toujours été là et y restera quand le temps, cette ridicule entéléchie humaine, aura pris fin avec le dernier des hommes, parce que le monde est éternel et que seuls les hommes meurent. Regarde la rose refleurir toujours égale à elle-même, regarde le crapaud émerger de la boue une fois que les pluies reviennent, regarde le soleil et la lune, traçant sans répit des arcs à l’éclat d’acier sur la voûte céleste ; tout revient, seul l’homme meurt pour toujours, c’est pour cela qu’il cherche obstinément une rédemption qui ne viendra pas parce que sa finitude n’est pas un châtiment ou une récompense. Il ne devrait pas avoir peur mais plutôt célébrer le fait qu’il en soit ainsi, car l’homme ne semble pas concevoir les implications ultimes de ses désirs d’éternité : imagine simplement cette répétition perpétuelle, incessante, dont je t’ai parlé, que les malheurs et les châtiments n’aient pas de fin. Cette vie endiablée serait l’enfer. Tu ne crois pas ?     
Pour ta bonne fortune, l’infinitude et la conscience ne dorment pas ensemble. C’est ainsi, sans raison ; il n’y a rien à comprendre.     
Et pourtant l’homme ne se contente pas de sa condition, il n’accepte pas cette absence de raisons. Il a bâti un monde à l’intérieur du monde, une illusion à son image dans laquelle tout est imbriqué, tout a un sens ; un lieu où même la mort a une explication : c’est un châtiment pour son orgueil, le même orgueil qu’il a levé tel un château de cartes. Il se trompe, feint de ne pas comprendre que son monde a la solidité d’un jeu d’enfant. Le gamin prend un bâton et dit : j’ai une épée ; l’homme se touche la poitrine et pense : j’ai une âme.     
Tu ne dois pas avoir peur de moi, car je ne convoite rien et encore moins ce que tu ne possèdes pas. Ton âme est sauve, je ne la volerai pas, mais elle ne montera pas au ciel non plus ; quand tu mourras elle se dissipera comme le givre à midi. Les hommes sont des simulacres qui s’arrogent le droit d’imposer la vérité, de placer sur leur tête ce Dieu absurde qui existe pleinement, puissance absolue, connaissance totale et amour illimité. Comme je te l’ai dit, il n’y a pas de Dieu ou je suis Dieu ; peu importe. Je ne veillerai pas sur toi, tu n’iras pas au paradis. Ce qu’il y a là-haut est comme ce qu’il y a en bas : le bruit et la fureur règnent parmi les sphères célestes. Il n’y a pas de trêve, femme ; c’est pour cela que je dors.

 

dimanche 15 décembre 2019

[Jérusalmy, Raphaël] La rose de Saragosse






Coup de coeur 💓💓

 

Titre : La rose de Saragosse

Auteur : Raphaël JERUSALMY

Parution : 2018

Editeur : Actes Sud

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Saragosse, 1485. Tandis que Torquemada tente d’asseoir sa terreur, un homme aux manières frustes pénètre le mi­lieu des conversos qui bruisse de l’urgence de fuir. Plus en­core que l’argent qui lui brûle les doigts, cette brute aux ongles sales et aux appétits de brigand aime les visages et les images.
Il s’appelle Angel de la Cruz, il marche vite et ses trajec­toires sont faites d’embardées brutales. Où qu’il aille, un effrayant chien errant le suit. Il est un familier : un indic à la solde du plus offrant. Mais un artiste, aussi.
La toute jeune Léa est la fille du noble Ménassé de Montesa. Orpheline de mère, élevée dans l’amour des livres et de l’art, elle est le raffinement et l’espièglerie. L’es­prit d’indépendance.
Dans la nuit que l’Inquisition fait tomber sur l’Es­pagne, Raphaël Jerusalmy déploie le ténébreux ballet qui s’improvise entre ces deux-là, dans un décor à double-fond, au cœur d’une humanité en émoi, où chacun joue sa peau, où chacun porte un secret.
Sur la naissance d’une rébellion qui puise ses armes dans la puissance d’évocation – et l’art de faire parler les silences – de la gravure, La Rose de Saragosse est un ro­man vif et dense, où le mystère, la séduction et l’aventure exaltent la conquête de la liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diplômé de l’École normale supérieure et de la Sorbonne, Raphaël Jerusalmy a fait carrière au sein des services de renseignements militaires israéliens avant de mener des actions à caractère humanitaire et éducatif. Il est aujourd’hui marchand de livres anciens à Tel-Aviv.

 

 

Avis :

Pour venger son confrère Pedro de Arbués, assassiné en pleine cathédrale de Saragosse en 1485, le Grand Inquisiteur Tomas de Torquemada organise un gigantesque autodafé où sont brûlés des centaines d’hérétiques. Sous son impulsion, l’Inquisition espagnole est en train d’acquérir une puissance sans précédent. Pourtant, à sa grande fureur, des placards subversifs à l’effigie d’une rose se mettent à apparaître sur les murs de la ville. Un homme s’y intéresse de près : Angel de la Cruz, indicateur motivé par l’appât du gain, mais aussi artiste à ses heures. Il va bientôt croiser la route de Léa, fille d’un noble converti, au caractère bien trempé, elle aussi très versée dans les livres et les gravures. Tous deux vont se défier, pour finir par tenter de sauver leur liberté et celle de leur art.

Avec pour toile de fond la rumeur sanglante des persécutions religieuses du 15ème siècle espagnol, cette histoire dessine un joli motif poétique autour de deux personnages engagés dans la préservation de ce qu’ils ont de plus cher : l’art, fenêtre sur l’âme humaine, et ici, vecteur de liberté, symbolisée par cette rose épineuse, fragile et irréductible, d’une beauté d’autant plus délicate qu’elle fleurit dans le décor brutal d’un obscurantisme aveugle et meurtrier.

De Pedro Gracia de Benavarre et Bartolomé Bermejo jusqu’à Botticelli, en passant par les ateliers des graveurs et le nouveau pouvoir qu’ils donnent aux images en les reproduisant et en les diffusant, ce récit admirablement construit entrelace savamment les allégories pour nous livrer une histoire d’une grande beauté, aux messages intemporels : un hommage à la liberté de penser et de créer, à la puissance de l’art capable de parler sans mots, si bien comprise par les despotes de tout poil qu’ils ont toujours tenté de la contrôler et de la réprimer. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Nul manieur de pinceaux n’échappe à la tentation de braver les interdits. Benavarre, Berruguete, Bermejo, tous sont engagés dans cette guerre souterraine. S’accommodant sans peine des sujets auxquels les prêtres les astreignent, ils précipitent anges et martyrs dans la bataille qu’ils livrent à l’Index. Madones et crucifixions ne sont pour eux que prétexte à dialoguer avec la matière, concocter des mixtures de sorcières avec des pigments et de l’huile, mélanger les teintes, jongler avec les dimensions pour emberlificoter l’œil, grimer la nature. Et défier le Créateur Lui-même. Leurs saint Sébastien percés de flèches, leurs Christ sanguinolents qui lèvent gentiment les yeux au ciel, ne souffrent pas vraiment. Ils resplendissent, ignorant la douleur et l’angoisse. Tout simplement parce qu’ils sont bien peints.
Et puis il y a les graveurs. Plus secrets. La plupart sont d’ailleurs anonymes. De simples faiseurs d’images qui n’inspirent pas la méfiance. Et qui, sous des apparences de naïveté, parfois de gaucherie, dissimulent une acuité redoutable. Le trait nu du pointeau donne d’emblée une impression de franchise, d’honnête besogne. Or le burin peut s’avérer tout aussi séditieux que la brosse. Ou même la plume.
Le graveur ne passe ni par les mots ni par les couleurs, qui ne sont pour lui que fioritures. Il laisse son empreinte sur l’esprit d’une manière plus subreptice. Mais aussi plus directe. Le sillon qu’il creuse dans la planche lui fraye un chemin sans détour vers l’œil, qui est la porte de l’âme. Un sentier qui se faufile tout droit jusqu’aux recoins les plus intimes de l’être. Là où se terre le Démon.

Les derniers rayons, tout en haut, abritent sa fameuse collection de gravures, sans doute la plus importante d’Espagne. Des pièces tant frottées à la main que frappées à la presse, venant de Padoue, de Nuremberg, de Mayence, amassées au fil des années. La plupart sont d’une facture gauche, surtout celles au burin, mais d’autres, ciselées à la pointe, surpassent en force, en minutie, le travail des plus grands peintres. Lesquels caressent le regard, l’invitent à la contemplation, à la promenade. Alors que le graveur s’empare de l’œil comme s’il tenait à le dresser. Et lui apprendre à braquer l’essentiel.

Ménassé possède une immense bibliothèque dont il consulte souvent les ouvrages. Mais c’est à l’étage des gravures qu’il médite le mieux, scrutant les lignes noires tracées par le stylet, puis estampées avec force sur la feuille. Il a toujours été envoûté par ces impressions à l’encre, un peu crues, parfois brutales. Elles lui semblent dotées de pouvoirs mystérieux. D’une énergie secrète qui, libérée des signes, surpasse celle de l’écrit.

Penché au-dessus de la table branlante qui lui sert d’atelier, Angel laisse l’ombre de sa main frétiller au gré des vacillements de la chandelle. Il aimerait tant dessiner avec elle, cette main qui flotte, aérienne. Que n’alourdit pas la chair. Cette sveltesse du mouvement, cette puissance du geste, il les a ressenties plus d’une fois. À la pointe de son épée. Traçant une balafre, à l’estafilade, en travers d’une joue d’aigrefin aussi lisse qu’une plaque de graveur. Qu’il sabre un visage ou qu’il en capture l’expression sur le vif, Angel procède de même. Il assouplit les jointures, débande les ligaments, laisse le poignet leste, tout en gardant le bras ferme. Il fait le vide, se désencombre, scrute sa proie tout comme son modèle, en soutient intensément le regard, avant de lui décocher un sec coup de lame. Ou de mine.

Léa entraîne Raquel Cuheno vers la dernière mezzanine, tout en haut de l’escalier en colimaçon. Là où Ménassé conserve sa collection d’estampes. Raquel se fait prier. Elle n’aime pas ces images frottées avec des rouleaux d’encre. Elle préférerait que Léa lui montre des livres d’heures aux miniatures délicates, aux enluminures finement dorées. Il s’en dégage une candeur de sainte crèche, apaisante, en parfaite harmonie avec le velouté du parchemin. Alors que les traits noirs des gravures trahissent la brutalité qu’il a fallu pour mater les nervures, chasser les copeaux, creuser la planche. Le pinceau glisse, adoucit. Tandis que le burin délarde. À l’épure. Forcé qu’il est d’aller à l’essentiel. Insistant sur les contours au lieu d’en atténuer le tracé, comme s’il soulignait des passages dans un texte.
C’est justement ce cousinage avec l’écriture qui plaît tant à Léa. Cette calligraphie aux pleins et déliés que n’encombre aucune grammaire, ou plutôt contre laquelle elle s’insurge. Car la gravure est l’art des rebelles. Elle détourne encre et papier de l’usage que leur ont assigné les scribes. Elle élargit le stylet de l’emprise des lettres et des signes, lui donnant plus de leste. Elle émancipe notre regard des diktats auxquels les peintres l’astreignent. Elle oblige à voir autrement. Sans artifices ni demi-teintes.
Bien des artistes, en Italie, en Allemagne, en discernent aujourd’hui la puissance secrète. Et la licence qu’elle leur offre. Ce n’est qu’une image, certes. Mais qui peut être reproduite à des centaines d’exemplaires. Et avoir une portée plus grande encore que celles des livres, puisqu’elle s’adresse aussi bien aux illettrés qu’aux gens des facultés, aux négociants qu’aux bergers. Par-delà tous les dialectes. Toutes les différences.

Les mots évoquent mal les choses, n’ont pas de souplesse. Ils se veulent trop exacts. Alors que le crayon glisse sur la feuille en pleine liberté. Sans rime, ni raison. S’adressant à l’âme plus que toute palabre, l’adjurant mieux que toute prière. Lui exposant son propos dès le premier coup d’œil plutôt que de l’entraîner dans un dédale de conjectures et de postulats.

— Manier le burin rend l’âme revêche, l’avertit Benavarre.
Ce n’est pas la première fois qu’il lui fait cette remarque. Et que Léa ne partage pas son opinion. Elle ne le lui a jamais dit, mais elle trouve que ses retables manquent justement de robustesse. Les vierges y sont trop amènes, alors qu’elles devraient se montrer alarmées, inquiètes, révoltées même. Parce qu’elles savent, parce qu’elles sont mères.
Quant aux anges, sur les fresques, ils ont cette pâleur de la chair qui fait la coquetterie des gitons. Les prophètes de splendides haillons savamment rehaussés au safre et au cobalt. Les martyrs les yeux chatoyants et le front lumineux. Tous rayonnent de teintes et de couleurs, subtilement délayées, que le pinceau lisse de ses caresses.
Léa préfère le burin, la poigne qu’il exige. L’encre plutôt que les artifices des pigments et des vernis. Et qu’il n’est pas  nécessaire d’étaler partout. Le peintre doit recouvrir son panneau jusque dans les moindres recoins, en cacher le bois nu. Alors que le graveur, lui, n’est point esclave du plan qu’il travaille. Il peut y laisser des blancs, des non-dits.
Des aires de liberté.

Ce n’est pas dans ce que tu regardes que réside la magie de ce que je viens de graver. Mais dans la perception que tu en as et qui est elle-même illusoire car cette rose n’a d’autre âme que la tienne.

Les frères Botticelli partagent le même atelier. Et souvent les mêmes commanditaires. Mais aussi les techniques que chacun emploie, l’un pour travailler le métal, l’autre pour peindre. Bien des graveurs italiens ont adopté les acides et les pointeaux qu’utilisent les ciseleurs, pour affiner leurs estampes, creuser la plaque avec plus de douceur, de minutie. Se libérer de la rigidité du cuivre et de l’acier. Mais aucun peintre, en dehors de Sandro Botticelli, n’a encore décelé ce que l’art du ciselage pourrait apporter à un tableau. Il a vu comment les pièces fondues par son frère prennent vie dès qu’Antonio y incise les premières volutes. Comment le terne de l’argent massif, une fois biseauté, devient étincelant et apprivoise la lumière. Comment le niellage accentue les miroitements, précise les formes, soulignant ici les courbes et les galbes, cernant là le poli des parties laissées lisses.
Alors, il s’est mis à peindre en orfèvre
.

 

 

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jeudi 7 mars 2019

[Zykë, Cizia] Alma






J'ai aimé

Titre : Alma

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Taurnada

Parution : 2018

Pages : 211








 

Présentation de l'éditeur :   

Une petite fille aux étranges pouvoirs vient au monde. Autour d'elle, c'est l'Espagne du Moyen Âge, barbare autant que raffinée, à la fois religieuse et brutale, où la reine Isabelle la Catholique s'apprête à chasser tous les Juifs du royaume. La petite Alma, celle qui parle avec Dieu, deviendra-t-elle le guide dont son peuple a besoin, ou bien sera-t-elle comme tant d'autres balayée par le vent mauvais de l'Histoire ? L'épouvante se mêle au comique, les destins s'enchevêtrent, aussi grandioses que pitoyables, dans un récit haletant, à la force d'une légende.

 

 

Avis :

J'ai découvert Cizia Zykë il y a plus de trente ans, lors d'une émission d'Apostrophe avec Bernard Pivot qui l'interviewait pour la sortie de son premier livre Oro, récit musclé d'un des nombreux épisodes de sa vie, lorsqu'il exploitait sa mine d'or au Costa Rica. Courez donc sur internet voir (ou revoir) ce morceau choisi, il vaut son pesant d'or, c'est le cas de le dire. Depuis cette émission, j'avais dévoré quelques uns des livres de Zykë, et découvert récemment qu'il était décédé en 2011. Et voilà que, surprise, un partenariat des Editions Taurnada et de Partage Lecture (que je remercie) propose en lecture un roman posthume de l'auteur. J'ai sauté sur ce petit livre dès réception et l'ai dévoré à son tour (décidément, impossible de lire Zykë autrement). 

La dernière page tournée, je suis restée un long moment perplexe : je n'avais pas imaginé Zykë sur ce genre d'histoire, et je ne connaissais pas Thierry Poncet, qui signe la préface seule, mais qui a finalement bien rédigé Alma lui-même, d'après les notes prises lorsque les deux hommes ont commencé le projet de livre. Mes recherches et mes autres lectures de Zykë m’ont appris par la suite que les deux complices et amis ont travaillé ensemble sur de nombreux livres, Zykë comme créateur, et Poncet comme rédacteur. Je garde l'espoir qu'il pourra donc y avoir encore d'autres livres dans la lignée d'Alma...

Selon la préface, Zykë, éternel rebelle et amateur de défis, voulait surprendre avec Alma en se renouvelant à nouveau totalement. Après ses autres livres, c'est une surprise en effet de se retrouver au XVème siècle au beau milieu de l'Inquisition espagnole, dans un conte centré sur une petite fille juive, véritable figure d’ange, seule à rester intègre et fidèle à elle-même face à la persécution. 

De nombreux livres ont déjà très bien relaté cette période d'anti-sémitisme et de barbarie commise au nom de la religion. Là n'est pas l'intérêt premier d'Alma, même si l'auteur parvient, en quelques traits de plume, à plonger le lecteur dans une ambiance assez crédible et plutôt cinématographique. 

Ce qui distingue Alma est son style ironique, cynique, et parfois cru, empli d'auto-dérision et dans l'ensemble assez contempteur : Nerveusement, il tirait sur le petit bouc dont, dans une tentative de conférer à sa naine personne un air d'autorité, il avait orné son menton de poupée ; et, surtout, la manière d'apostropher et de dialoguer avec le lecteur tout au long du récit, un peu comme l'humoriste d'un one-man-show s'adresse à son public tout au long de son spectacle. 

Cette tactique permet au narrateur à la fois de flatter et de taquiner le lecteur : élevé au rang de complice heureux de vilipender à peu de frais des personnages indéniablement ignobles, celui-ci est en même temps interpellé sur le contexte actuel : Vous-mêmes, je le sais, vous aimez tout le monde... Quand par aventure vous vous querellez, c'est à cause d'une différence de point de vue sur les limites de votre jardin, des dommages causés à votre véhicule, ou bien quelque délicatesse constatée dans une file d'attente chez un commerçant. Jamais il ne vous viendrait à l'idée de vous disputer à propos de prétendues différences entre églises, synagogues, mosquées et autres temples. 

Alma est au final un livre drôle, enlevé et piquant, qui se lit agréablement, en deux coups de dents. (3/5)

dimanche 3 mars 2019

[Decoin, Didier] D'amour et de flammes





 

J'ai aimé

Titre : D'amour et de flammes

Auteur : Didier DECOIN

Editeur : Hachette

Parution : 1973

Pages : 214







Présentation de l'éditeur :

Anne s'inquiétait.
Daniel posa ses lèvres sur les tempes de la jeune fille :
" L'amour, Anne, c'est comme la découverte d'un nouveau monde. On s'avance sur le rivage inconnu, doucement, lentement. On n'a pas assez de ses yeux pour tout voir. "
Anne, Daniel. Ils découvrent un grand amour. Ils se sont rencontrés à la cour du prince Cabiosco, dans le sud espagnol. Anne arrivait de France. Daniel, jeune et prestigieux architecte l'a aussitôt aimée. C'est le Moyen-Age. On croit à la magie, aux anges, aux démons.
Un très grave péril menace les jeunes gens. Le drame, ce soir-là, va se préciser...
Dans une atmosphère pleine d'angoisse, de ferveur ou d'espoir, Didier Decoin fait magnifiquement revivre une époque à travers les passions si diverses qui déchirent ses personnages. Certains d'entre eux étant ligués, semble-t-il, pour essayer d'anéantir un indestructible amour.
 

 

Avis :

Quelque part en Andalousie, alors que se met en place l'Inquisition, une jeune catholique s'éprend d'un marrane, juif converti qui continue discrètement la pratique du Judaïsme. Leur avenir s'annonce très compliqué, alors qu'il suffit d’un rien pour se retrouver emprisonné, torturé et exécuté. Tout comme dans La dernière troïka, le style est admirable, l'atmosphère superbement rendue, mais la romance trop présente et sucrée à mon goût. Il s'agit d'une sorte de conte non dénué de symbolique. Mais il existe d'autres ouvrages qui m'ont appris davantage sur cette période de l'Espagne. Je suis donc séduite par la forme, moins par le fond, et conserve la même impression mitigée que pour La dernière Troïka. (3/5)