lundi 6 avril 2026

Critique : "L'anniversaire" de Andrea Bajani | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L"anniversaire " de Andrea Bajani


Coup de coeur 💓💓

 

Titre : L'anniversaire 
            (L'anniversario)

Auteur : Andrea BAJANI

Traduction : Nathalie BAUER

Parution : en italien en 2025
                  en français (Gallimard) en 2026

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tu reviendras nous voir ? »
Dix ans après avoir définitivement tourné le dos à ses parents, un homme peut enfin raconter les raisons de cette rupture. Sans accuser ni absoudre, il ausculte avec une saisissante précision les dynamiques d’un foyer rongé par une autorité paternelle toute-puissante. Dans ce huis clos feutré, où la violence s’insinue sans éclats, les mots sont des dagues enfoncées dans la chair, et l’emprise est pavée de bonnes intentions. Roman d’une libération, L’anniversaire dessine les contours d’un enfer domestique dont seul un geste radical peut permettre de se sauver.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andrea Bajani est né à Rome en 1975. L’anniversaire est son sixième livre publié en France. Pour ce roman, il a reçu le prix Strega et le prix Strega Giovani en 2025. Il vit entre l’Italie et le Texas, où il enseigne à la Rice University de Houston.

 

Avis :

Dix ans jour pour jour après avoir coupé les ponts avec ses parents, un homme entreprend de revisiter le long cheminement qui l’a conduit à cette rupture définitive. À mesure que se déroule une prose d’autant plus bouleversante qu’elle demeure égale, précise et comme anesthésiée, se dévoile le parcours d’un être profondément altéré par l’emprise d’un père autoritaire et par l’effacement progressif d’une mère réduite au silence. Andrea Bajani fait de cette date-anniversaire le pivot d’une exploration psychologique où se révèle une violence domestique capable d’abîmer irrémédiablement une vie. Il en résulte un texte obsédant, dont la lucidité posée produit une stupeur glacée.

Dans ce foyer, tout gravite autour du père qui, persuadé que l’on ne retient l’amour qu’en instillant la peur, exerce un effrayant despotisme domestique. Ses accès de violence physique, sporadiques mais terribles, ne sont pourtant pas ce que le récit montre de plus saisissant : plus impressionnante encore, parce que pernicieusement absolue, se déploie une autorité rampante, faite de règles tacites et d’édictions arbitraires qui, s’attaquant au moindre détail du quotidien, scellent sur l’épouse et les enfants la chape d’un contrôle permanent et sans issue. Cette emprise humilie, dévalorise et nie peu à peu la personne même de ceux qui y sont soumis, les enfermant dans un isolement croissant et les réduisant à la dimension d’objets subordonnés. 

Fondé sur le retour en arrière d’un homme qui, pour surmonter ses blessures vives, s’efforce de tenir sa douleur à distance afin de comprendre ce qui lui est arrivé, le récit s’organise autour d’une mémoire qui, laissant délibérément de côté l’émotion, se fait l’instrument d’un examen méthodique, presque clinique, de ce qui s’est joué dans l’enfance. Le lecteur avance ainsi dans un récit calme, presque feutré, dont la retenue ne rend que plus glaçante l’horreur relatée, toujours discrète mais d’une ampleur dépassant l’entendement, chaque détail plus inconcevable que le précédent. Rien n’est exagéré ni surligné, et face à tant de justesse dans l’observation comme dans l’analyse psychologique, l’on en vient à croire à un récit autobiographique, tant ces éléments semblent impossibles à inventer. 

Dans cette radiographie minutieuse de l’emprise, la figure de la mère, peinte dans toute sa complexité, est bouleversante. Presque spectrale, devenue experte dans l’art de se fondre dans les murs pour préserver un semblant de paix, elle incarne la forme la plus silencieuse et la plus douloureuse de la soumission. Loin d’un signe de faiblesse, son effacement apparaît comme une stratégie de survie, un mécanisme d’adaptation destiné à ne laisser aucune prise à celui qui lui a ôté tout espoir d’échappatoire. En revisitant cette présence-absence, le narrateur mesure combien cette disparition progressive a modelé son propre rapport au monde : victime, la mère est aussi le miroir déformé dans lequel l’enfant a appris à lire la menace, à anticiper l’orage et à se taire pour ne pas disparaître à son tour. Sa silhouette vacillante, à la fois protectrice et impuissante, donne au récit une profondeur tragique suscitant l’effroi.

C’est dans un état d'hébétement que l’on referme ce roman qui met si bien à nu, dans sa sobriété radicale, la mécanique de l’emprise et de la violence domestique. Cette manière posée de laisser parler les faits, avec une précision comportementale qui n’a d’égale que sa justesse psychologique, trouble d’autant plus qu’elle semble procéder d’une observation directe. Un livre fort, vrai et dérangeant, qui se lit en un seul souffle de sidération. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Je sais qu’elle expédiait quotidiennement certaines tâches, mais rien ne s’est jamais condensé en une habitude. Pour qu’on se donne une habitude, il doit y avoir un corps qui l’exige, et ma mère n’avait pas de corps, ou, mieux, elle n’avait pas de corps indépendant. C’était également par émanation de mon père qu’elle existait en tant que corps. Les tâches domestiques (les courses, la cuisine, le ménage, venir nous chercher à l’école) étaient les fils qui — obéissant à la volonté de mon père — déplaçaient sa silhouette dans le logement, ou dans l’espace qui séparait le logement du reste.

 
Toutes deux s’inséraient dans un modèle de famille où le père jouait le rôle du chef — aux yeux du monde, de façade — et où la mère commandait. Ni l’une ni l’autre ne semblaient vivre cette condition avec la moindre gêne : elles chassaient leurs maris de la cuisine, tenaient les cordons de la bourse à la maison, définissaient l’éducation de leurs enfants, puis laissaient ces mêmes maris se mettre au volant lorsqu’ils montaient en voiture. Elles disaient à leurs enfants « je vais appeler ton père » pour attribuer aux hommes le rôle fonctionnel du méchant, du bras armé de la loi. Rôle qui était — en simplifiant — grosso modo la contribution qu’elles exigeaient d’eux pour l’éducation de leur progéniture, et cela leur convenait. L’une comme l’autre s’amusaient — je m’en souviens — à se moquer de l’inaptitude de leurs époux respectifs. L’une d’elles était comptable dans une entreprise, l’autre, femme au foyer, comme ma mère. 
Tout cela différait énormément de notre contexte domestique. Ma mère avait affaire à un autre genre de patriarcat, plus proche d’un totalitarisme : mon père tenait les comptes, conduisait la voiture, établissait les lignes de l’éducation de ma sœur et de moi-même, s’occupait de notre instruction, si bien qu’il ne lui restait plus, à elle, que la menue gestion des draps à changer, de la cuisine et du ménage. Bref, elle subissait un pouvoir absolu où son mari était la voix et le bras de la loi. Cela bannissait de fait toute forme réelle de solidarité entre ses deux amies et elle. Leur subordination dans l’ordre social ne correspondait pas nécessairement à la soumission domestique dans un régime répressif, qui était au contraire, chez nous, la pierre angulaire de tout l’édifice.

 
Toute limitation de la liberté comporte cependant une incitation à chercher des stratagèmes pour passer à travers les mailles. Ainsi, si le montant de la facture établissait le nombre des appels qu’il était permis d’effectuer, rien n’interdisait d’en recevoir. S’ouvrit alors l’ère des sonneries, qui étaient le moyen par lequel chacun de nous lançait, depuis la maison, son signal au monde extérieur. Il suffisait d’indiquer aux amis, pour ce qui était de ma sœur et de moi-même, ou aux membres de la famille, dans le cas de ma mère, que nous étions prêts à parler pour qu’on nous appelle. Cette méthode contournait toutes les règles liées à la durée. Et si la sonnerie avait lieu à l’insu de mon père, c’était encore mieux : cela nous exemptait de toute forme de jugement. 
Ce système fut, pour nous autres enfants, de l’oxygène infiltré dans le compartiment étanche de la maison. Il se mua en véritable langage, en morse pour les oreilles. De deux sonneries, nous demandions à être appelés ; d’une seule, nous disions à nos amis que nous pensions à eux. Nous disparaissions derrière la porte de la cuisine, composions en toute hâte le numéro sur les touches, puis ressortions comme si de rien n’était. Ce code fut ensuite adopté par nos interlocuteurs, surtout celui des bonjours. À une sonnerie lancée correspondait une sonnerie reçue. Notre foyer se changea ainsi en forêt ponctuée de sifflements téléphoniques. Ma sœur et moi les reconnaissions, nous savions à qui les attribuer. Nous disions « pour moi » afin d’empêcher l’autre de se l’approprier ou de cultiver l’illusion qu’on pensait à lui. J’ignore si cela agaçait mon père ; chez ma sœur et moi, en tout cas, le plaisir de nous être tirés d’affaire l’emportait.

 
« Ça, c’est un livre pour ta mère » a toujours signifié, dans la bouche de mon père, qu’un roman ne valait rien. Cette affirmation comportait aussi une sorte d’affection. Cette affection particulière, perverse, sincère et violente qui traduit, ou résume, l’affirmation d’un empire. Introduire le roman en question dans la bibliothèque domestique qu’il constituait, jour après jour, en autodidacte volontaire, figurait au nombre des concessions qu’il lui accordait. Mais décréter qu’un livre était pour ma mère voulait dire avant tout que sa place la plus appropriée était la poubelle.
 
 
Tel fut, je le crois, l’un des grands malentendus entre mes parents : mon père voulait qu’elle ne soit rien, de façon à pouvoir, lui, être quelque chose ; et ma mère voulait n’être rien, car n’être rien était au moins quelque chose.

 
Ce qu’en revanche je ne saisissais pas à l’époque c’était que pardonner était, pour mon père, la seule façon sinon de demander pardon, du moins d’être absous. Et, sans absolution, il se sentait condamné au gouffre absolu. Tel était le devoir, implicite, de ma mère. Elle se faisait pardonner en s’humiliant. Elle avait donc le pouvoir de le protéger du mal qu’il lui causait, à elle. Ou mieux, de le protéger du mal qu’il nous causait à nous tous.

 
Si ma mère était distraite, c’était parce que, pour avoir la vie sauve, elle avait emménagé ailleurs, dans un espace intermédiaire entre l’accomplissement des choses et sa prise de conscience. Mettre son portefeuille dans le réfrigérateur puis le chercher partout pendant des heures — et retourner au supermarché demander si on l’avait trouvé —, laisser la porte de l’appartement ouverte, ou la claquer derrière elle, les clefs à l’intérieur. Être distraite, ne pas se voir agir, telle était — je pense —, pour elle, la seule manière de se rendre vraiment invisible. Et de ne pas être vue, de ne pas être touchée. De ne pas être englobée dans la vie : la distraction était la manifestation première de sa renonciation absolue.

 
Dans un court-circuit insondable, engendré dans les labyrinthes de sa psyché, mon père exigeait de l’amour à travers la violence. Il était prêt, en dernier ressort, à recourir à la force physique, à faire du mal aux membres de sa famille, à endommager des objets et même à risquer la prison, pour recevoir de l’amour en échange. La violence était, pour lui, le moyen — quand tous les autres s’étaient révélés vains — d’obtenir une manifestation d’affection, fût-elle insincère. Il se faisait donc craindre, haïr, détester, en réponse immédiate à sa demande, ou exigence, d’amour.
(…)
En résumé, mon père avait besoin d’effrayer pour se sentir aimé, même s’il savait d’instinct qu’aucune crainte ne suffirait à lui apporter autant d’amour qu’il le voulait, ou plutôt que la crainte ne ferait que provoquer peur, insincérité et, en définitive, désamour.

 
Cependant, elle commença bientôt à se montrer mal à l’aise au cours de nos appels, et elle était tendue bien qu’elle soit seule. Au début, je ne comprenais pas, ou plutôt je croyais que mon père se trouvait à la maison. Puis elle me laissa entendre, sans le formuler, qu’il ne voyait pas d’un bon œil ce dialogue direct entre elle et moi, qu’il voulait que je téléphone en sa présence. J’essayai d’alterner, mais cela ne marcha pas, ma mère était gênée, elle s’efforçait d’abréger nos conversations de façon à ne pas avoir à lui rapporter ce que j’avais dit. Je ne suis même pas certain qu’elle lui parlait alors de nos appels. J’insistai deux ou trois fois, puis je m’aperçus qu’elle préférait renoncer à ses rires d’adolescente plutôt que de générer de la tension à la maison. Bref, si entendre ma voix constituait son dernier espoir, fût-il caché, elle le laissa mourir.

 
Un soir, alors que mes dérobades étaient de plus en plus évidentes — voire hostiles, au point de refuser de me rendre chez eux pour le déjeuner de Noël —, mon père empoigna le combiné et décida de m’appeler à ses propres frais. Je marchais sous la neige — l’époque du téléphone portable était entre-temps arrivée —, un bonnet de laine sur la tête et des flocons sur mes lunettes. Mon père hurlait, m’obligeant à écarter l’appareil de mon oreille. Il disait que je devrais avoir honte d’avoir abandonné ma mère à sa solitude le jour de Noël. Dans le silence ouaté de Turin, je hurlais moi aussi et, enfin, disais tout — tout quoi ? y avait-il vraiment quelque chose à dire ? —, même si chacun de mes mots allait s’écraser contre sa fureur verbale, lui qui se contentait de crier : « Au pied ! Tais-toi ! Au pied, le chien ! » Au paroxysme de l’appel, il se mit à imiter dans le combiné l’aboiement d’un chien pour commenter tous les mots que je prononçais. « Ouaf ouaf ! Tais-toi, sale chien ! Ouaf ouaf ! » Et, après avoir crié, hors de lui : « De même que je t’ai construit, je te détruirai ! », il avait fondu en des pleurs sans fin, auxquels avaient répondu mon silence, le silence de l’hiver, le silence de la neige. 
 
 
C’est un fait, quelle qu’ait été ma réaction — mondaine, provocatrice et même agressive — lors de cette dernière visite au domicile de mes parents, tout serait resté contenu dans la représentation de la même trame. Les choses, fût-ce une querelle impliquant nos corps, voire la violence physique, se seraient tout simplement produites pour la énième fois. Il n’y avait pas d’autre option possible que la répétition permanente, mécanique, des mêmes rôles. Le bourreau, la victime, le fils lâche qui offre sa médiation. Et la fille antagoniste, si elle avait été présente.


Pendant des années, j’avais opté pour la distance — qui, en tant que telle, était un classique du genre, pratiqué au fil des générations par des millions de gens. La géographie a toujours été le garde-fou de toutes les dysfonctions familiales. Cela se produit justement par instinct, je crois, davantage que par émulation : s’éloigner de ce qui blesse. Durant mes années de voyages en Europe et dans le monde, j’ai rencontré des compatriotes dans les endroits les plus impensables et les plus lointains. Dans des bourgs isolés de France, de Russie ou des Pays-Bas, comme dans de grandes métropoles, Paris, New York, Amsterdam, Berlin. Si leur motif premier et, pour ainsi dire, concret était le plus dicible — le travail —, un élan sous-jacent finissait toujours par surgir. Qu’ils importent des céramiques polonaises à Berlin ou conçoivent des bâtiments à Rotterdam, ils révélaient inévitablement, à un moment donné de la conversation, le moteur profond de ces migrations de confort : vivre loin des membres de sa famille.
J’ai toujours perçu une forme de naïveté dans ces confessions faites dans la cuisine après le dîner, avec en arrière-fond un paysage, un idiome et les réverbères d’une ville étrangère. Leurs auteurs ne l’auraient jamais admis officiellement, pas plus qu’ils ne s’y emploieraient aujourd’hui. Et pourtant, la solution des kilomètres placés entre eux et les individus qui les précèdent sur la ligne de la vie m’est toujours apparue comme un fait indiscutable, sinon comme une lapalissade.


Cela équivalait à vivre sans issue. C’est-à-dire à vivre une existence en liberté surveillée. Que je vive à Bruxelles, à Paris ou en Floride, le moment de revenir s’était immanquablement présenté. Le week-end ? À Noël ? Il y avait toujours eu un moment qui annulait brusquement mes périodes de liberté, et je me surprenais à parcourir la même route départementale, à presser du doigt mon nom de famille inscrit sur l’interphone de leur immeuble, puis à entrer quand la porte s’ouvrait. Et quand elle se refermait, je disparaissais chaque fois à l’intérieur, derrière le bruit de la porte blindée. 

 

samedi 4 avril 2026

Critique : "On l'appelait Bennie Diamond" de Michaël Dichter | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "On l'appelait Bennie Diamond" de Michaël Dichter


 

 

J'ai aimé

 

Titre : On l'appelait Bennie Diamond

Auteur : Michaël DICHTER

Parution : 2026 (Les Léonides)

Pages : 300

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu’à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c’est plus fort que lui : la prière l’ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c’est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination.
Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n’est pas vue d’un bon œil par les puissants de la ville – pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ?
Michaël Dichter signe un ambitieux roman d’apprentissage au cœur de la communauté des diamantaires, porté par le plus flamboyant des héros.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Michaël Dichter est scénariste et réalisateur. On l’appelait Bennie Diamond est son premier roman.

 

Avis :

Cinéaste français et maintenant jeune auteur récompensé, Michaël Dichter signe pour premier roman un récit d’apprentissage ancré dans le quartier juif d’Anvers, au coeur des années 1960. Le surnom adopté par son héros concentre l’enjeu du livre : l’ambition d’un garçon qui, pris en tenaille entre soif de réussite et traditions familiales, rêve de trouver sa place dans le milieu très fermé des diamantaires et d’échapper à l’avenir tout tracé que les siens lui destinent.

Nous voici donc dans les pas de Bennie, un jeune juif d’Anvers écartelé entre la fidélité à un père attaché à l’étude religieuse et son propre désir de devenir un « mensch ». Refusant la modestie résignée qu’on attend de lui, il se tourne vers l’univers codifié et exclusif du diamant, un choix qui le rapproche de la figure de son grand‑père – honni dans la famille depuis que l’intransigeance extrême de cet autodidacte, devenu l’un des dix hommes gouvernant ce milieu, l’a conduit à rejeter son fils dont il méprisait les choix. Passant outre cette fracture familiale, Bennie s’élance dans une ascension semée d’obstacles, naviguant entre alliés incertains et rivaux déclarés, dans un jeu où chacun peut, d’un instant à l’autre, basculer du soutien à la trahison.

Avec l’ascension de Bennie, ponctuée de succès fulgurants et de revers cinglants, le récit plonge le lecteur au plus secret d’un monde fascinant, dissimulé derrière les façades banales d’un court pâté d’immeubles. Des ateliers de taille où s’activent des mains expertes au calme feutré d’une Bourse où des fortunes changent de propriétaire en quelques regards et un « Mazal ! », se déploie un univers méconnu, gouverné par l’instinct, le sens de l’opportunité et la loi du plus fort, où ruse, coups bas et trahisons sont monnaie courante. Dans ce décor implacable où une chausse‑trappe paraît prête à s’ouvrir sous chaque pas, la narration installe une tension continue et une dynamique presque feuilletonesque qui n’est pas sans rappeler l’élan d’un Rastignac moderne affrontant l’âpreté d’un monde sans autre principe que celui du pouvoir. Cette brutalité s’enracine aussi dans les ombres plus profondes d’une communauté qui, marquée par la Shoah, a développé comme elle a pu ses stratégies de survie. Entre les doux, attachés à la foi et à l’étude comme le père de Bennie, et les endurcis que la persécution a rendus impitoyables – figures intraitables comme le grand‑père ou membres d’une pègre née de la nécessité de se défendre – se creuse un fossé moral et existentiel qui traverse tout le roman et éclaire les tensions auxquelles Bennie se heurte. Au cœur de ce maelström se précisent alors les questions de la liberté et de l’accomplissement de soi, face aux attentes, aux héritages et aux déterminismes. 

Porté par un souffle romanesque qui fait aisément oublier quelques inexactitudes topographiques, ce solide roman d’apprentissage parvient à rendre palpable un milieu fermé avec une vraie puissance d’immersion. Figure vive, tenace et immédiatement attachante, Bennie porte en lui assez de zones d’ombre pour écarter toute morale simplificatrice, et insuffle au récit une énergie constante, même lorsque l’intrigue se permet certaines facilités ou accumule les péripéties au risque d’une certaine surcharge. Entre héritage, ambition et exclusion sur fond de traditions juives hassidiques, se déploie un ensemble à la fois classique dans sa construction, incarné dans ses personnages et résolument cinématographique dans son rythme, qui confirme la capacité de Michaël Dichter à faire vibrer la fiction au‑delà du simple réalisme. Loin du roman documentaire, l’auteur s’appuie sur un milieu réel qu’il restitue avec suffisamment de justesse pour nourrir librement la fiction. Un roman populaire de qualité, plus narratif que littéraire, plus efficace que profond, plus immersif que novateur. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Le rabbin l’observe, empreint d’une douceur prudente. 
– « Le Saint béni soit-Il ne met pas Ses créatures à l’épreuve au-delà de leurs capacités. » 
Bennie reste silencieux, le regard rivé sur un point invisible, quelque part entre le sol et l’obscurité de ses pensées. Il voudrait croire à ces mots, comme tout le monde ici semble y croire. Mais une colère sourde monte en lui. Il serre les poings sur ses genoux. 
— Alors Dieu a choisi de tuer maman ? 
Le rabbin tressaille légèrement. Bennie lève enfin les yeux vers lui. Il y a autre chose que de la douleur dans son regard. Une accusation. 
— Il a aussi pensé que mon père pouvait surmonter ça ? 
Le rabbin ouvre la bouche, prêt à répondre, mais Bennie ne lui en laisse pas le temps et se lève brusquement. 
Il n’attend pas d’explication. Il ne veut pas entendre de justification. 
Sans un regard en arrière, il quitte la pièce, bousculant au passage quelques invités dont les murmures et les prières lui semblent plus vides que jamais.


— Avant la guerre, beaucoup de Juifs comme nos parents ou tes grands-parents venaient de l’Est. Si la plupart sont morts dans les camps ou ont fui vers l’Amérique du Nord, du Sud ou la Palestine, d’autres ont pris un tout autre chemin. Ils ont cru pouvoir échapper aux nazis en fuyant encore plus à l’est, jusqu’en Union soviétique. 
Elle s’interrompt, tirant sur sa cigarette avant de reprendre : 
— Certains se sont retrouvés en Géorgie, où vivaient déjà d’autres Juifs, pensant y être en sécurité. Mais la Russie soviétique, c’était pas mieux. À la fin de la guerre, quand le monde entier célébrait la victoire, ces Juifs-là, ceux qui avaient fui en URSS, étaient toujours pris au piège. Pas de camps d’extermination, non… mais des purges, des déportations, des accusations absurdes. On les envoyait dans des camps de travail, on les empêchait de pratiquer leur religion, de parler le yiddish, l’hébreu, de se regrouper. Beaucoup ont fini au goulag. 
Elle dévisage Bennie de ses yeux fatigués : 
— Et aucun Juif dans le monde n’a pu les aider. Les rares survivants, ceux qui avaient déjà échappé aux nazis, ont dû encaisser une autre persécution. Alors ils ont fait ce qu’ils pouvaient pour survivre. Et quand on ne te laisse que la loi de la rue pour t’en tirer, t’apprends vite à être plus dur que les autres. Et ceux qui ont fini par s’en sortir, tu crois qu’ils sont devenus quoi ? Des enfants de chœur ? 
Elle écrase sa cigarette d’un geste sec. 
— Certains ont dû survivre grâce à la betsa18. Et quand ils ont enfin réussi à fuir, comme ceux qui débarquent ici, à Anvers, ils ont apporté ces méthodes avec eux. Là-bas, c’était une question de vie ou de mort. Ici, c’est devenu une manière de régner : imposer la peur avant d’être écrasé soi-même.


Elle explique que seules dix familles à Anvers ont une « vue » sur les diamants, grâce à leurs accords avec De Beers, le syndicat contrôlant les mines. Ces familles reçoivent chaque mois une quantité de cailloux bruts, pour des sommes astronomiques : « Dix, vingt, trente millions… et en dollars, pas en francs belges, mon ami. »


Ici rien n’est laissé au hasard. Chaque brute livrée a déjà un avenir tracé. Il ne s’agit pas seulement de découper un caillou précieux : chaque taille est un pari. Trop taillé, le diamant perd du poids. Mal taillé, il perd de la valeur. La moindre erreur coûte des milliers de francs.


Un diamant a soixante-quatre faces. Et pour chaque face, tu tailles, tu regardes, tu tailles, tu regardes… Des milliers de va-et-vient entre l’œil et le moulin. Le but, c’est de révéler la pureté sans perdre trop de matière. Chaque grain compte.
 
 
— Les prix ne sont jamais affichés ici. C’est une question de stratégie. Tout est négociation, tout est mouvant. Le marché du diamant, ce n’est pas comme vendre du blé ou du pétrole. Ici, chaque pierre est unique, donc chaque prix l’est aussi. 
Bennie fronce les sourcils. 
— Mais comment vous les fixez, alors ? Joshua pointe son index vers sa tempe. 
— L’expérience, mon ami. Il faut connaître le marché sur le bout des doigts. Savoir combien la concurrence vend, comprendre la rareté d’une pierre, évaluer la demande des clients… Un diamant n’a pas de prix fixe, il a la valeur que l’acheteur est prêt à payer. Il se redresse et poursuit d’un ton plus bas, presque confidentiel : — Et surtout, ici, c’est un jeu de pouvoir. Si tu mets un prix sur une pierre, tu perds le contrôle. Alors que si tu laisses l’acheteur proposer, c’est toi qui mènes la danse.
Bennie commence à comprendre. Dans ce monde, on ne vend pas un diamant, on vend une opportunité.


Quand on laisse un homme trop longtemps dans l’ombre, il finit par vouloir détruire tout ce qui brille autour de lui. 

 

jeudi 2 avril 2026

Critique : "La colline" de Mathilde Beaussault | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La colline " de Mathilde Beaussault


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La colline

Auteur : Mathilde BEAUSSAULT

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 336

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un jour d’hiver, dans une cité de Rennes, un nouveau-né est découvert au fond d’un container à ordures. Vivant. Quelques étages plus haut, une jeune fille se vide de son sang. Elle s’appelle Monroe, elle a dix-sept ans. Dans cette chambre où sa mère l’a enfermée, Monroe revit les mois passés sur la colline, chez sa grand-mère Madeleine. Là-haut, le vent, le labeur et le silence façonnent les corps. Auprès de cette vieille femme solitaire aux mains guérisseuses, Monroe, enceinte, a découvert une paix inespérée. Et puis tout s’est écroulé. Monroe s’affaiblit, les policiers enquêtent, les soignants espèrent, les pompiers s’interrogent, la famille se désintègre : durant ces quelques heures d’une intensité foudroyante, chacun mesurera ce qu’il a perdu – ou sauvé – de son humanité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en Bretagne au début des années 1980, Mathilde Beaussault, fille d'agriculteurs, enseignante, a fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature avec son premier roman Les Saules, un des 100 meilleurs livres de l’année 2025 selon le palmarès Lire Magazine, Grand Prix de littérature policière, Prix du jury du polar L’Humanité, Prix Louis-Guilloux.

 

Avis :

Après Les Saules, Mathilde Beaussault poursuit l’exploration âpre et lumineuse des vies cabossées qui marque son oeuvre naissante. S’inspirant d’un fait divers réel, point d’entrée d’une enquête autant psychologique que familiale, ce second roman observe avec précision la manière dont un milieu, un territoire et des héritages enfouis peuvent peser sur une existence jusqu’à la condamner. Ancré dans une Bretagne rurale dont l’auteur restitue la rudesse comme les solidarités fragiles, le récit montre comment l’isolement, la précarité et les blessures anciennes peuvent préparer le terreau d’une tragédie annoncée. 

Un nourrisson est retrouvé in extremis dans une poubelle d’un quartier défavorisé de Rennes. Au même moment, Monroe, dix-sept ans, se vide de son sang derrière la porte verrouillée de sa chambre, sous le regard indifférent d’une mère instable et violente. Pour comprendre comment ces deux scènes se répondent, le roman adopte une construction chorale : d’un côté, la voix objective des secours, qui reconstitue les faits à travers interventions, constats et rapports ; de l’autre, le point de vue de Monroe, qui donne accès à la réalité vécue de sa grossesse et à l’enchaînement des événements. Le récit remonte alors plusieurs mois en arrière, jusqu’à l’envoi de la jeune fille chez sa grand-mère Madeleine, dans une campagne bretonne isolée, où cette trêve rude mais protectrice laisse peu à peu affleurer un passé fait de carences éducatives, de violences et de silences familiaux. À mesure que ces éléments se dévoilent, le roman met en lumière l’enchaînement de sévices et de renoncements qui ont jalonné la trajectoire de Monroe et rendu possible le drame.

Par-delà la tension dramatique du récit, la plus grande qualité du livre est sans doute son écriture d’une justesse évidente, sensible aux mouvements intérieurs comme aux gestes les plus ténus. Habile à rendre perceptibles les contradictions, les élans brusques ou les replis instinctifs de ses personnages, elle les inscrit dans une construction narrative maîtrisée, où la polyphonie permet d’aborder chaque scène sous plusieurs angles sans jamais en troubler la lisibilité. Les dialogues, d’une précision savoureuse, semblent taillés pour chaque voix, révélant autant qu’ils dissimulent et donnant à chacun une présence crédible et sensible. Cette exactitude de l’oralité, faite de vraies trouvailles de réparties et d’un humour aussi discret que cinglant, s’accorde au réalisme âpre et sensoriel du décor rural breton qui imprègne le récit, soulignant la profondeur psychologique d’une Monroe mutique dont le silence même devient langage. 

Avec ce deuxième roman, Mathilde Beaussault se confirme comme une nouvelle voix forte du réalisme rural. Là où Les Saules laissait parfois place à quelques maladresses syntaxiques qui en freinaient l’élan, La colline déploie une prose d’une grande netteté, débarrassée de ses scories, et intensément habitée. La cohérence de la construction soutient un récit tendu sans jamais sacrifier la nuance, tandis que la précision du rythme et la densité des images lui donnent une ampleur nouvelle. Coup de cœur pour ce huis clos hautement atmosphérique, transcendé par la singularité d’une écriture déjà pleinement reconnaissable. (5/5)

 

 

Citation : 

Quand je sens qu’une dame se prend des baffes pour un tube de dentifrice mal rebouché, mon mètre soixante a des envies de meurtre. Mon père avait la main lourde. Sur ma mère, sur mes sœurs et sur moi, la cadette, quand il trouvait personne d’autre à rosser. On dit qu’on a le sang chaud de là où je viens. Mon cul ! Le mec qui cravache une femme et ses gosses comme s’il devait défricher la jungle pour avancer, c’est un connard. Ici ou ailleurs. Point barre. Celui qui viendra me faire une réflexion sur le ménage de ma salle de bains, il n’est pas né. Mon père était un maniaque de la propreté, d’après ma mère, très douée dans l’art de l’euphémisme et du maquillage de plaies. Depuis qu’il est mort, personne ne brique la pierre tombale. Je l’imagine fulminer dans son cercueil et ça me fait dormir plus vite.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 
 

mercredi 1 avril 2026

Bilan de lectures – Mars 2026 | Lectures de Cannetille

 

 

Coups de coeur :

  
BANKS Russell : American Spirits
HELGASON Hallgrimur : Soixante kilos de coups durs
SCHWARTZMANN Jacky : Killing Me Softly 
 
 

  

 

J'ai beaucoup aimé :


BAKER James Robert : Diables blancs
FIVES Carole : Appel manqué
HALL Meredith : Sans carte ni boussole
INDRIDASON Arnaldur : La fin du voyage 
JOUANNAIS Jean-Yves : Une forêt 
KAISER-MÜHLECKER Reinhard : Braconnages
PADURA Leonardo : Aller à La Havane
REDONDO Dolores : En attendant le déluge  
 
 

 

 J'ai aimé :

 
BEAUSSAULT Mathilde : Les saules
DAELMAN Thibault : L'entroubli 
MIRAVETE Gabriela Damian : Elles rêveront dans le jardin
 

  

mardi 31 mars 2026

Critique : "En attendant le déluge" de Dolores Redondo | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "En attendant le déluge" de Dolores Redondo



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En attendant le déluge
            (Esperando al diluvio)

Auteur : Dolores REDONDO

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution :  en espagnol en 2022,
                   en français en
2024 et 2026 
                   (Gallimard)

Pages : 560

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

À l’origine de ce roman époustouflant, des faits réels : entre 1968 et 1969, celui que la presse écossaise a surnommé Bible John tua trois jeunes femmes rencontrées dans une discothèque de Glasgow et disparut.
En 1983, Noah Scott Sherrington, policier obsédé par Bible John depuis près de quinze ans, s’apprête à l’arrêter sous une pluie torrentielle quand il est foudroyé par une crise cardiaque. À peine remis, écoutant son intuition et résistant aux injonctions des médecins et de sa hiérarchie, il suit la piste du meurtrier jusqu’à Bilbao, port où s’active secrètement l’ETA. Alors que les fêtes patronales de l’Aste Nagusia battent leur plein, des jeunes femmes sont assassinées à la sortie de discothèques...
Noah, enquêteur tenace et doté d’un cœur fragile, au sens propre comme au figuré, a-t-il enfin retrouvé sa cible ? Les terribles inondations qui vont bientôt ravager la ville feront-elles obstacle à son projet ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979 à Donostia-San Sebastian, Dolores Redondo se revendique comme une écrivaine de la tempête. Révélée par la trilogie du Baztan, traduite en trente-huit langues et adaptée pour Netlix, elle a connu un succès planétaire avec La face nord du coeur, vendu à plus de 300 000 exemplaires en Espagne et qui a remporté le Grand Prix des lectrices de elle en 2021.

 

 

Avis :

Deux drames réels durablement traumatisants nourrissent ce roman noir. Entre 1968 et 1969, un tueur en série jamais identifié, surnommé Bible John, terrorise l’Écosse et laisse derrière lui une affaire criminelle non résolue. En 1983, des jours d’intempéries ininterrompues provoquent au Pays basque une inondation sans précédent, dévastant Bilbao et marquant à jamais ses habitants. C’est dans cette année charnière que Dolores Redondo situe son récit, au moment où un enquêteur écossais poursuit jusqu’en Espagne l’ombre du meurtrier. Fidèle à son ancrage basque, elle inscrit son histoire dans un territoire qu’elle connaît intimement et fait résonner la violence du passé britannique avec la tension d’un désastre annoncé. S’éloignant de l’univers du Baztán, cette trilogie où elle mêlait enquête policière et mythologie navarraise, elle choisit un matériau plus strictement historique pour déployer une atmosphère menaçante d’une grande cohérence.

Ni la santé ni la carrière du policier écossais Noah Scott Sherrington n’ont résisté à l’obsession qui le lie à Bible John. Lucide sur ses limites mais incapable de renoncer à une traque qui le définit autant qu’elle l’épuise, ce personnage hanté arrive dans une Bilbao encore paisible, déjà battue par la pluie. S’installe alors une inquiétude croissante, ce qui ressemble à de nouveaux crimes en série se superposant à l’approche d’une catastrophe naturelle pour refléter les failles intimes d’un être au bord de la rupture. Autour de lui gravitent des figures basques finement dessinées, dont les solidarités, les doutes et les blessures composent un tableau local vivant et profondément humain, même si l’on pourra s’étonner du traitement de Rafa, dix-huit ans mais doté d’une candeur presque enfantine, une caractérisation assez maladroite. L’intrigue se construit ainsi sur la double confrontation d’un homme avec son passé et d’une ville avec un danger qui gonfle inexorablement.

Toute la narration repose sur une tension qui s’installe lentement, à l’image de la crue qui gagne chaque jour un peu plus de terrain et use les nerfs des habitants. Bilbao semble s’imbiber à la fois des eaux du ciel et des peurs individuelles, comme emportée par une seule marée irrépressible. Dans ce décor saturé d’humidité et d’anxiété, la fragilité cardiaque du fort bien dénommé Noah renforce encore le sentiment de vulnérabilité, la mise en danger que représente pour lui le moindre geste insufflant à l’enquête une urgence redoublée. Alternant investigation, introspection et descriptions d’une ville qui se délite sous la pluie, le roman dépasse la simple résolution d’un mystère pour explorer le combat d’un homme au bord de l’effondrement physique et psychique. Il s’éloigne ainsi du thriller classique pour tendre vers un ample roman noir, où climat, mémoire et corps occupent une place essentielle.

Cette dimension physique renforce l’attention portée à la vulnérabilité et à la persistance traumatique. Tandis que l’ombre de l’insaisissable Bible John fait planer le spectre d’un mal incontrôlable, l’inondation imminente rappelle la fragilité humaine face aux forces naturelles. Entre ces deux menaces, Noah avance comme un funambule, conscient que son cœur peut le trahir à tout moment. Fidèle à une symbolique de l’eau déjà centrale dans La face nord du coeur, Dolores Redondo fait de la pluie, des crues et des débordements un langage métaphorique qui fond peurs individuelles et détresses collectives. Le roman interroge ainsi la manière dont individus et communautés tentent de survivre à ce qui les hante, corps et esprits marqués par la mémoire des catastrophes. Cette profondeur thématique, alliée à une maîtrise du rythme et à une sensibilité aiguë pour les paysages basques, distingue le livre de manière originale dans le roman noir contemporain.

Dans la continuité de La face nord du coeur, Dolores Redondo signe un roman noir d’une belle intensité, conjuguant ampleur narrative et précision émotionnelle. Sa capacité à faire surgir une ambiance à la fois oppressante et profondément humaine, portée par une écriture sensible aux failles intimes comme aux secousses de l’Histoire, confirme la force d’une romancière capable de donner une véritable profondeur romanesque à un fait divers. Nourri par trente-neuf ans de maturation et une documentation irréprochable, ce polar ample et habité, solidement ancré dans le réel et doté d’une authentique puissance atmosphérique et psychologique, procure un vrai plaisir de lecture. (4/5)

 

 

Citations :

Dans les situations extrêmes, périlleuses, risquées, on suit son instinct et on adapte son comportement en fonction. Il est frappant de constater que les pressentiments surgissent spontanément, sans raisonnement préalable, ce qui nous permet de les percevoir comme une force magique, alors qu’en définitive ils sont l’interprétation d’une information que nous recevons de manière inconsciente.

L’égoïsme, c’est de ne pas laisser à autrui la possibilité de se prononcer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 29 mars 2026

Critique de "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Très brève théorie de l'enfer

Auteur : Jérôme Ferrari

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 168

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Après avoir quitté son île natale pour enseigner à Alger, un homme, mû par le désir d’un ailleurs où échapper à lui-même, prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Bientôt, leur trajectoire effleure celle de leur employée, Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister.
Expatrié, immigré – deux manières d’être étranger, deux mots pour dire deux mondes, séparés par un mur invisible que l’empathie ne saurait abattre.
Dans une langue acérée, ténébreuse, Jérôme Ferrari poursuit l’examen lucide de notre rapport à l’autre et livre un nouvel opus déchirant des “Contes de l’indigène et du voyageur”.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. À son image a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année. Nord Sentinelle paraît en août 2024, suivi de Très brève théorie de l'enfer en mars 2026.

 

Avis :

Après Nord Sentinelle, qui disséquait avec une ironie acide les illusions et les violences d’une Corse refermée sur ses mythologies, Jérôme Ferrari poursuit sa trilogie Contes de l’indigène et du voyageur en nous emmenant cette fois à Abu Dhabi, décor de verre et de sable où l’exil n’a rien de romantique et où les existences se frôlent sans jamais se rejoindre. Là, dans cette cité artificielle écrasée de lumière, l’auteur déplace son interrogation sur l’altérité : il ne s’agit plus de l’intrusion du touriste dans un territoire replié sur son histoire, mais de la coexistence muette entre ceux qui, suffisamment aisés, se rendent par choix dans ce temple du clinquant et ceux qui, poussés par la misère, viennent y chercher l’espoir d’un gagne-pain. L’auteur orchestre un face‑à‑face d’autant plus implacable qu’il se confond avec la normalité, pavant un enfer banalement quotidien fait de privilèges que l’on ne voit plus et de souffrances que l’on ne veut pas voir.

Dans ce décor étincelant où tout semble conçu pour lisser la moindre aspérité, le récit met en scène deux trajectoires que seule la géographie rapproche : d'un côté, le narrateur, professeur corse venu enseigner la philosophie dans l’un de ces campus ultramodernes où l’Occident exporte sa bonne conscience ; de l'autre, la Sri‑lankaise Kaveesha, domestique depuis trente ans, silhouette corvéable à merci parmi les innombrables travailleurs immigrés qui font tourner la machine sans jamais accéder à ses promesses. Aveuglé par les mirages de la ville, notre homme ne voit d'ailleurs même pas sa propre femme, entraînée là à son corps défendant et réduite malgré elle à l'oisiveté, dépérir lentement sous ses yeux. Entre ces trois êtres, rien ne se joue ouvertement, et c’est précisément dans ce presque‑rien, entre ces vies qui se croisent sans jamais converger, que l’histoire s’installe, révélant par leur simple juxtaposition l’abîme social, moral et affectif qui les sépare. 

D’un dispositif narratif d’une grande simplicité, Jérôme Ferrari tire une puissance critique d’autant plus redoutable qu’elle avance masquée, le récit de ces destins parallèles servant une mise en accusation feutrée de notre incapacité à voir l’autre.  Le narrateur se révèle privé dans sa propre vie de la lucidité qu’il dispense en cours, et l’écart entre discours et expérience marque alors le lieu où se déplie la véritable violence du roman. La narration montre comment le confort matériel, la routine institutionnelle et l’illusion d’une supériorité culturelle anesthésient toute empathie, transformant l’indifférence en faute morale. Tout sauf spectaculaire, l’enfer décrit est tissé de renoncements minuscules, de lâchetés ordinaires et de cette cécité bien commode qui permet aux privilégiés de continuer à vivre sans se sentir troublés, aveugles à ceux qui les servent. Le roman fait alors figure de parabole contemporaine sur la responsabilité et la mauvaise foi, chacun s’y voyant sommé de reconnaître la part d’aveuglement qui lui appartient. Il montre aussi comment les bonnes intentions, brandies comme des preuves de probité morale, servent surtout à préserver la tranquillité de ceux qui les affichent : on fait ce que l’on peut, on se félicite de l’avoir fait, puis l’on retourne chez soi sans rien avoir réellement déplacé.

À cette mécanique narrative d’une redoutable sobriété répond une écriture résolument ample : l’écrivain déploie ici, comme dans Nord Sentinelle, ces phrases interminables, sinueuses et parfois volontairement boursouflées, qui semblent se construire en même temps qu’elles se moquent d’elles‑mêmes. Leur démesure mime l’enflure du discours occidental, sa propension à tout expliquer, tout justifier et tout recouvrir d’un vernis moral rassurant. Le narrateur, philosophe de métier, parle comme il pense, longuement, lourdement, avec cette solennité légèrement ridicule qui, faute de profondeur réelle, trahit surtout un besoin désespéré de se convaincre de sa propre lucidité. Cette grandiloquence assumée dessine un narrateur qui ressemble à l’auteur tout en en offrant une version volontairement déformée, un double dont Jérôme Ferrari accentue les travers pour mieux en exposer les aveuglements. L’écrivain joue de cette rhétorique contrôlée pour révéler ce que son personnage s’efforce de gommer : plus les phrases s’étirent, plus elles laissent affleurer l’impuissance, la mauvaise foi et l’aveuglement confortable qui les sous‑tendent, le style devenant le reflet d’un homme qui s’écoute parler pour ne pas entendre ce qui l’entoure. 

Aussi remarquablement cohérent que parfois déroutant dans sa forme elliptique et sa tonalité à la fois tragique et onirique, ce récit partiellement autobiographique relève d’une méditation morale où se croisent culpabilité, damnation, rédemption et vacuité spirituelle. Le dispositif narratif croisé, qui oppose l’expatrié protégé à l’immigrée sans filet, met en lumière avec une netteté implacable les travers d’un monde que le narrateur traverse longtemps les yeux fermés, tandis que le style – miroir de ses certitudes comme de ses failles – laisse percevoir les fissures de son discours. De cette architecture sombre et désabusée naît un roman tendu, parfois inconfortable mais d’une réelle puissance d’interrogation, davantage préoccupé par la responsabilité individuelle que par la restitution sociologique, et dont la portée se cristallise dans cette phrase enfin dessillée : « j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, (…) parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. » (4/5)

 

 

Citations : 

Elle était encore jeune quand elle entra au service de ce couple de médecins, recrutés depuis peu par la clinique Al Noor où on leur offrait un salaire et des conditions de travail bien plus attrayantes qu’à l’hôpital public de leur pays d’origine. Leurs deux fils adultes n’avaient plus besoin d’eux depuis longtemps et plus rien ne les empêchait de fuir la grisaille parisienne pour finir leur carrière au soleil. Ils ignoraient bien sûr, comme la plupart des Européens du Nord, que le soleil du golfe d’Arabie n’est pas l’astre amical des printemps fertiles mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu’elle fait bouillir le sang dans les veines, s’évaporer l’écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussière les bourgeons calcinés. Et même quand elle semble avoir cédé la place à l’obscurité, son incandescence continue d’embraser les profondeurs de la nuit.


Tous les ans, certains collègues qui avaient eu la naïveté d’y accepter un poste nous rejoignaient aux Émirats où siégeait le jury du baccalauréat. Dès leur arrivée à l’aéroport, leurs visages exprimaient la béatitude de résidents de l’enfer bénéficiant d’une permission divine exceptionnelle pour passer parmi les élus un temps qu’ils comptaient bien mettre à profit en attendant d’être renvoyés vers le séjour des supplices. Avant même de descendre à leur hôtel, ils couraient se procurer, auprès des magasins habilités, de l’alcool dans des quantités peu compatibles avec l’exercice lucide et rigoureux de leur tâche de correcteur impartial. Certains d’entre eux émettaient ensuite le désir de se rendre au supermarché où, derrière le rideau de plastique opaque séparant, pour ménager la sensibilité des Croyants, le rayon Non Muslims only ! du reste du magasin, ils se ravitaillaient de surcroît en jambon, pâtés, saucisses et autres cochonnailles afin de se livrer, dans l’intimité de leur chambre, à la consommation compulsive de mets impurs, illustrant à merveille la façon dont la sévérité implacable de l’interdit transforme un vice inoffensif en obsession perverse et des fonctionnaires consciencieux en crétins monomaniaques.


De l’avis de tous – avis, me précisa-t-on, que partageaient nombre de Saoudiens –, l’Arabie n’offrait comme avantage notable que sa proximité avec les Émirats. Il me semblait étrange que le pays où je périssais d’ennui pût ainsi donner l’image d’une version moderne de Sodome et Gomorrhe et j’avais peine à imaginer à quel degré de torpeur mortifère il fallait être exposé pour qu’une telle comparaison semblât crédible. 


Avant que le grand vent ne m’emporte, j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. 

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 
 

vendredi 27 mars 2026

Critique de "Diables blancs" de James Robert Baker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Diables blancs" de James Robert Baker



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Diables blancs (White Devils)

Auteur : James Robert BAKER

Traduction : Yoko LACOUR

Parution :  en français en 2026 
                   (Monsieur Toussaint Louverture)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles.
La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…

Avec une voix unique, tendue, implacable, James Robert Baker, livre avec Diables blancs, resté inédit jusqu’ici, un récit démoniaque, où l’on sombre dans un maelström de folie et d’aveuglement. Œuvre brillante dans sa forme, corrosive par le fond, aussi noire qu’hilarante, cette satire fulgurante d’une élite de parvenus révèle, sous le vernis de l’intellectualisme, leur abjection.

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

James Robert Baker (1946–1997) est un écrivain américain dont l’œuvre violente, satirique et profondément politique a marqué la littérature underground des années 1980 et 1990. Mis au ban après la publication de Tim and Pete (1993), il laisse une œuvre brève et radicale, devenue culte après sa mort.

 

 

Avis :

Formé au cinéma à l’UCLA avant de se tourner vers le roman, James Robert Baker s’était imposé dans les années 1980 comme une voix singulière de la fiction américaine, mêlant satire, culture pop et violence politique. Mais la parution de Tim and Pete en 1993, livre ouvertement queer et rageusement critique de l’Amérique conservatrice, provoque un rejet massif de la part de l’édition américaine. Ses manuscrits suivants, dont Diables blancs, écrits au milieu des années 1990, sont refusés non pour des raisons littéraires mais parce que l’auteur est jugé trop subversif. Resté inédit pendant plus de trente ans, le texte n’obtient finalement sa première publication qu’en 2026, en France, grâce à un travail de restauration et de traduction qui permet de mesurer l’ampleur de ce que l’exclusion éditoriale avait laissé au rebut.

Habitués au luxe de la Californie du Sud, Tom Dunbar et son épouse Beth ne parviennent pas à accepter l’idée de tout perdre. Tom, qui a connu la gloire avec un best-seller, s’est lancé dans un second livre plus littéraire et exigeant, mais boudé par un monde éditorial friand d’ouvrages faciles, à l’image des romans formatés de Bud Sturges, le père de Beth. Celle-ci a, quant à elle, englouti leur capital dans un restaurant devenu gouffre financier. Lorsque Bud refuse sèchement de les aider, la panique et le ressentiment s’installent. Dans ce couple fragilisé par l’alcool, les drogues et la peur du déclassement, une idée diabolique commence alors à prendre forme. Et Tom, autrefois enquêteur sur un true crime, se retrouve à imaginer avec Beth le scénario d’un crime à venir.

Renouant avec sa capacité, trempée au vitriol, à disséquer les illusions de réussite qui structurent la Californie des années 1990, James Robert Baker expose sans détour la mécanique du déclassement et de la chute. Monstres ou pas, Tom et Beth sont d’abord les produits d’un milieu où l’on n’existe que par l’image, la réussite visible et la compétition permanente. Perdre ce vernis social reviendrait pour eux à ne plus être, à disparaître symboliquement. Le roman montre comment cette angoisse de l’effacement social, plus forte que toute morale, les pousse à s’accrocher aux apparences jusqu’à la déraison. Construit comme une descente en spirale, le récit alterne moments de lucidité et emballements délirants, jusqu’à faire vaciller la frontière entre choix rationnel et dérive. L’écriture, sèche et nerveuse, suit au plus près les glissements intérieurs des personnages, tout en maintenant une distance férocement ironique. Cette dégringolade rocambolesque d’un couple ordinaire vers le crime démonte les ressorts d’un système où la valeur d’un individu se confond avec son succès, l’échec faisant figure de faute impardonnable. Oeuvre d’une noirceur jubilatoire, Diables blancs révèle avec une précision chirurgicale ce que le culte des apparences peut en réalité cacher de perversité et de désespoir.

Cinéphile jusqu’à l’obsession, James Robert Baker truffe son roman de références à Hollywood, aux séries B, aux thrillers paranoïaques et aux blockbusters des années 1970‑1990. Cette érudition pop nourrit la vision déformée que Tom a du monde : il pense, parle et fantasme comme un personnage de film ou de livre, incapable de distinguer la mise en scène de la réalité. Présenté comme la retranscription de cassettes audio, le récit, parfois épuisant dans sa logorrhée, restitue par sa forme même la panique et la mauvaise foi du narrateur. Cette oralité débridée, alliée à un cynisme assumé et à une outrance constante, donne au roman une énergie à la fois grotesque et implacable. Les personnages, davantage figures que véritables êtres de chair, participent pleinement de cette mécanique satirique, leur absence de profondeur psychologique reflétant un monde où l’identité n’est plus que façade. C’est dans cette alliance entre dispositif narratif audacieux, érudition cinéphile, férocité comique et désespoir social que cette farce noire se meut en radiographie impitoyable d’une société obsédée par la réussite. 

Avec son dispositif virtuose, ses incessants rebondissements et sa férocité jubilatoire, Diables blancs s’avère une satire particulièrement corrosive du rêve californien. Non sans échos troublants entre la fiction et sa propre trajectoire, l’auteur y met à nu une violence latente, dissimulée sous le clinquant d’un mauvais goût tapageur, où malaise, addictions et vide existentiel composent l’envers du décor. En redonnant vie à ce roman longtemps censuré, l’édition française nous donne à découvrir un écrivain lucide jusqu’à la cruauté, dont l’audace formelle, la rage politique et la marginalité forcée s’incarnent dans une comédie tragique aux accents de désespoir – d’autant plus poignants que l’auteur se donnera la mort trois ans après l’avoir écrit. (4/5)

 

 

Citations :

Je m’en souviens. Une histoire qui avait attiré mon attention il y a quelques années. Un couple aisé en était venu à penser qu’ils possédaient tout ce qu’il était possible de posséder, et plutôt que de se voir vieillir et descendre la pente, ils avaient décidé de mettre un point final tant qu’ils étaient au sommet. Ils avaient donc méthodiquement tué leurs deux chiens – des caniches, je crois –, puis ils avaient mis fin à leurs jours dans le salon de leur maison de rêve à Newport Beach. Une cassette vidéo avait été postée à la sœur de la femme, me semble-t-il, pour expliquer leur raisonnement nihiliste. Cette affaire m’avait fasciné pour plusieurs raisons : c’était l’expression la plus radicale d’un état d’esprit typiquement californien sur la peur de vieillir. On se les imaginait comme Barbie et Ken, à préférer la mort aux pattes d’oie. Et puis il y avait quelque chose de clinquant dans leur fortune, une esthétique à la Graceland qui permettait un peu facilement, non sans une certaine complaisance, de les juger comme victimes de leur mauvais goût.


Je ne peux m’empêcher de lui sourire. Elle me regarde par-dessus la monture de ses lunettes et me rend mon sourire. Et soudain, j’ai un flash. C’est précisément ainsi qu’elle m’a regardé, assis tous les deux sur ce même canapé, lorsque nous sommes venus nous terrer ici la première fois il y a des années, pour assembler la structure d’Insensibles. Cette fois-là, nous avions utilisé des fiches Bristol, une pour chaque nœud de l’intrigue, à constamment réarranger l’ordre dans lequel elles étaient fixées sur le mur. D’une certaine manière, ce que nous faisons ce jour-là n’est pas différent, sauf qu’au lieu de chercher une trame pour des événements passés, nous projetons nos trames sur l’avenir. Dans une montée d’euphorie, je prends conscience que ce que nous sommes en train de faire n’a jamais été fait auparavant : nous sommes en train d’inventer une histoire vraie. Je me sens comme Capote a dû se sentir lorsqu’il a épinglé le terme de « roman de non-fiction ». Comme si j’avais inventé quoi que ce soit. C’est dire si je suis déchiré.


Pour la première fois depuis des mois, des années même, mon esprit est clair. Je vois le livre que je vais écrire, ce chef-d’œuvre de true crime, stupéfiant ; je vois les livres qui vont suivre, une série de romans littéraires étourdissants. J’accepte l’amoralité de ce que nous nous apprêtons à faire. Si je ressens de la culpabilité plus tard, ce sera mon moteur secret : l’excellence de mon œuvre pour seule expiation possible. Après tout, est-ce que l’art n’est pas au-dessus de la morale ? Cite-moi un seul génie qui ait été un mec bien.