Affichage des articles dont le libellé est Nouvelle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nouvelle. Afficher tous les articles

dimanche 24 mai 2026

Critique : "Truite à la slave" de Andreï Kourkov | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Truite à la slave" de Andreï Kourkov


J'ai aimé

 

Titre : Truite à la slave
            (Форель а ла нежность)

Auteur : Andreï KOURKOV

Traduction : Annie EPELBOIN

Parution : en russe (Ukraine) en 2011
                  en français (Liana Lévi) en 2013

Pages : 64

Accès au livre : ISBN 9791034906253  
                           en librairie

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans les cuisines du restaurant Casanova, le grand chef Dimytch Nikodimov officie sous le regard de Véra, sa jeune et délicate maîtresse. Un beau matin, le cuisinier disparaît et Vania Soleïlov, ancien flic et détective privé débutant, est chargé de l’enquête. La solution se trouvera dans l’assiette bien sûr…
Ce court récit assaisonné à la sauce Kourkov – trois louches de suspense et un zeste d’absurde – est un véritable petit bijou.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Andreï Kourkov est né en Russie en 1961 et vit à Kiev depuis de très nombreuses années. Très doué pour les langues (il en parle couramment six), il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire alors qu’il est gardien de prison à Odessa. Son premier roman, Le Pingouin, remporte un succès international. Son œuvre est aujourd’hui traduite en 36 langues. Les Abeilles grises est son dixième roman publié en France. En octobre 2022 paraît L'Oreille de Kiev.

 

Avis :

A Kiev, l’ancien policier et désormais détective privé Vania Soleïkov est un habitué du restaurant Casanova. Il n’est donc pas surpris de se voir chargé de l’enquête sur la mystérieuse disparition du chef de cet établissement, Dimytch Nikodinov. Quatre jours vont lui être nécessaires pour y voir clair : quatre jours qui l’emmèneront là où il ne s’attendait pas, et qui lui pèseront longtemps sur l’estomac...

Commencée très sérieusement sur le terrain ordinaire d’un quotidien sans grand lustre, avec ce qu’il faut de suspense pour piquer de bout en bout la curiosité, cette nouvelle ménage ses effets pour mieux, et très gentiment, se payer notre tête. Quelques pages suffisent pour qu’insensiblement, sans jamais quitter vraiment les rivages du réalisme, le récit se laisse infiltrer par un soupçon de fantaisie grotesque, comme si le réel, en vérité toujours un peu absurde derrière des apparences faussement familières et rassurantes, n’était jamais à prendre tout à fait au sérieux, en tout cas pas pour ce qu’il prétend être.

C’est donc dans un monde favorisant le gondolement des perceptions que nous entraîne facétieusement Andreï Kourkov, là où, au travers de quelques plats bizarrement épicés et d’un testament pour le moins surréaliste, un homme entreprendra d’effacer une vie entière d’absence et d’abandon pour nouer avec un autre des liens qu’il espère pour le coup indéfectibles.

Désarçonné et vaincu, le lecteur parvenu au terme de l’histoire n’aura plus qu’à la lire une seconde fois pour apprécier pleinement les remarques d’apparence anodine, distillées avec ironie tout au long du récit, qui ne révèlent tout leur sel qu’une fois le dénouement révélé. (3,5/5)

 

Citation :

Il croquait de temps en temps des épices, dont le goût était assez extraordinaire : l’acidité du citron, l’arôme de la fumée où a cuit le bacon anglais, le goût vanillé de la crème fraîche qu’on vient de fabriquer. Il se prit à penser : « Comment toutes ces saveurs exquises se trouvent-elles concentrées dans des grains qui craquent sous la dent ? »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 21 mai 2023

[Echenoz, Jean] L'occupation des sols




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'occupation des sols

Auteur : Jean ECHENOZ

Parution : 1988 (Editions de Minuit)

Pages : 24

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une femme est peinte sur un mur dans un quartier de Paris voué à la rénovation. L’époux et le fils du modèle entre-temps défunt regardent l’image chérie disparaître.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m'en vais.

 

Avis :

Que reste-t-il après la mort ? De Sylvie, un incendie a détruit jusqu’à la dernière photographie et l’ultime objet usuel. Pour son époux Fabre et son fils Paul, il devient de plus en plus difficile de se la représenter précisément, les mots sont impuissants à l’incarner et de leurs efforts ne naissent que « des hologrammes que dégonfle la moindre imprécision ». En vérité, une image de la disparue subsiste quand même : figurée en pied dans une fresque publicitaire couvrant tout le pignon d’un immeuble parisien, en surplomb d’un square formant le coin d’une rue, elle sourit, pour l’éternité semble-t-il, la main tendant en offrande un flacon de parfum.

Alors, le père et le fils prennent l’habitude, en un cérémonial réglé et réconfortant aux presque allures de culte marial, de venir se recueillir devant cette effigie, qui, le bras tendu dans sa robe bleue, semble leur accorder son inaltérable et bénévolente bénédiction. Il n’est pas jusqu’au ravalement de façade de l’immeuble, pour, par contraste avec sa nouvelle modernité, donner comme plus de prix encore à ce témoignage patiné, survivant au temps et à l’oubli. Pourtant, d’éternité il n’est plus guère question longtemps : devenu friche puis dépotoir, le square abandonné cache un temps sa honte derrière des palissades taggées, mais finit par laisser libre champ à un nouveau projet d’occupation de son sol.

L’image souriante qui, bravement, résistait au lent effacement programmé par les intempéries, se retrouve progressivement recouverte, comme le Zouave du Pont de l’Alma à la crue montante, par l’élévation des étages d’un nouvel immeuble résidentiel, destiné à combler le trou qui béait si vilainement dans la gencive de la rue. Il semble à Paul que la Sylvie de la fresque va suffoquer lorsque le catafalque de béton se referme enfin sur son visage et c’est comme une seconde mort qui survient, enfermant dans un sépulcre le dernier vestige concret de sa mère. Mais les Fabre n’ont pas dit leur dernier mot. Le père s’étant rendu acquéreur de l’appartement occultant les narines de Sylvie, les deux hommes s’empressent de gratter le mur, pour, tels des restaurateurs de fresques à Pompéi, permettre à l‘image de reprendre vie…

Une vingtaine de pages suffisent à Jean Echenoz pour camper magnifiquement cette histoire de temps qui passe et use jusqu’aux souvenirs, défiant les hommes, depuis toujours préoccupés d’éternité et de traces de leur passage. Des pyramides égyptiennes à toutes les œuvres d’art, les générations humaines qui se succèdent, occupant chacune leur tour le sol de cette terre, ont ainsi inventé la seule chose qui leur permettent de traverser symboliquement les âges : ces réalisations que les archéologues et les conservateurs de musées s’emploient avec passion à préserver… (4/5)

 

Citations : 

Comme on ne possédait plus de représentation de Sylvie Fabre, il s’épuisait à vouloir la décrire toujours plus exactement : au milieu de la cuisine naquirent des hologrammes que dégonflait la moindre imprécision. Ça ne se rend pas, soupirait Fabre (…)


La palissade se dégraderait à terme : parfait support d’affiches et d’inscriptions contradictoires, elle s’était vite rompue à l’usure des choses, intégrée au laisser-aller. Rassérénés, les chiens venaient compisser les planches déjà gorgées de colle et d’encre, promptement corrompues : disjointes, ce que l’on devinait entre elles faisait détourner le regard. Son parfum levé par-dessus la charogne, Sylvie Fabre luttait cependant contre son effacement personnel, bravant l’érosion éolienne de toute la force de ses deux dimensions. Paul vit parfois d’un œil inquiet la pierre de taille chasser le bleu, surgir nue, craquant une maille du vêtement maternel ; quoique tout cela restât très progressif.


L’édifice n’était pas entièrement achevé, des finitions traînaient, avec des sacs de ciment déchirés ; mastiquées depuis peu, les vitres étaient encore barrées de blanc d’Espagne pour qu’on ne les confondît pas avec rien. C’était un sépulcre au lieu d’une effigie de Sylvie, on l’approchait d’un autre pas, d’une démarche moins souple.

 

Du même auteur sur ce blog :

 



  

vendredi 10 septembre 2021

[Xiaolong, Qiu] La bonne fortune de monsieur Ma

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La Bonne Fortune de monsieur Ma
           (Doctor Zhivago)

Auteur : Qiu XIAOLONG

Traductrice : Fanchita GONZALEZ BATTLE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2010,
                   en français (Liana Lévi) en 2011

Pages : 64

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«C’est une invention bien connue de conspirer contre le Parti avec des romans», a dit le président Mao. Un précepte que méditent les habitants de la cité lorsque monsieur Ma, le libraire, est arrêté un soir de l’hiver 1962. Son crime? Posséder dans ses rayons un roman étranger à propos d’un certain docteur russe. Sa peine? Trente ans d’emprisonnement pour «activités contre-révolutionnaires». Vingt ans plus tard, Ma est libéré. La Révolution culturelle est loin, Mao est mort, les autorités encouragent l’initiative privée. Que pourrait faire le vieux Ma après tant d’années de prison? Contre toute attente, son nouveau commerce est un succès. Une reconversion à mille lieues de la littérature. Quoique…

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Qiu Xiaolong est né à Shanghai en 1953. Lors de la Révolution culturelle, son père est la cible des révolutionnaires et lui-même est interdit de cours. Il soutient néanmoins une thèse sur le poète T.S. Eliot et poursuit ses recherches aux États-Unis. Les événements de Tian’anmen le décident à s’y installer définitivement et c’est en anglais qu’il écrit la célèbre série policière mettant en scène l’inspecteur Chen Cao ainsi que les nouvelles du cycle de la Poussière Rouge. Traduits dans vingt pays, ses livres se sont déjà vendus à plus d’un million d’exemplaires à travers le monde. Qiu Xiaolong a été récemment nommé Junwu Professor de l’université de Guangxi, et vit à Saint-Louis, dans le Missouri.

 

 

Avis :

Monsieur Ma, modeste libraire d’un petit quartier de Shanghai, n’a jamais fait de mal à une mouche. Parce qu’il possède un livre non traduit en chinois, qui plus est à propos d'un médecin russe contre-révolutionnaire, le docteur Jivago, il est pourtant arrêté un soir de 1962 et condamné à trente ans d’emprisonnement pour subversion. Libéré au bout de vingt ans, il surprend tout le monde en se lançant dans une nouvelle activité…

En soixante pages, tout est dit sur le quotidien de ce petit quartier et de ses modestes habitants, dont la vie peut à tout instant basculer de la manière la plus inattendue et la plus arbitraire. Une simple parole d’apparence anodine, et la répression foudroie l’un d’eux sans qu’on l’ait vue venir, dans l’impuissance coupable des voisins. Soulagés d’y avoir encore échappé pour cette fois, tous se cramponnent à leurs efforts d’invisibilité, qui leur permettront, peut-être, de ne pas être les prochains sur la liste.

L’ironie n’est pas absente de cette narration qui fait écho aux persécutions subies par l’auteur et son père dans la Chine maoïste des années soixante. A malin, malin et demi. Même si les romans sont interdits pendant la Révolution culturelle, c’est bien un livre qui aura ici le dernier mot, l’ignorance et la bêtise des uns ne pouvant l’emporter définitivement sur l’appétit de connaissances des autres. A cette histoire, une morale : Il n’est pas facile d’être ignorant et Lire des livres est toujours profitable. (4/5)

 

Citations :

Les policiers étaient en droit d’arrêter quelqu’un sans donner d’explication ni montrer de mandat. C’était cela, la dictature du prolétariat. Les autorités du Parti décidaient de tout, de toutes les affaires. Pas d’avocat, pas de jury, et pas de tribunal.
 
Tous deux entraînèrent le camarade Jun dans un petit restaurant de boulettes de la rue de Zhejiang. Là, après un bol de soupe aux boulettes de crevettes émincées, un plat de tranches d’oreille de porc et deux bouteilles de vin de riz gluant agréablement tiédi, le camarade Jun révéla que les ennuis de monsieur Ma étaient dus à un livre : un roman en langue étrangère à propos d’un docteur du nom de Zhi Vag – un nom pas très chinois, mais, après tout, ces intellectuels inventaient parfois des noms bizarres. 
 
Comme le président Mao l’a dit récemment, c’est une invention bien connue de conspirer contre le Parti avec des romans.


 

lundi 17 mai 2021

[Kressmann Taylor, Kathrine] Inconnu à cette adresse

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Inconnu à cette adresse
            (Address Unknown)

Auteur : Kathrine KRESSMANN TAYLOR

Traductrice : Michèle LEVY-BRAM

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1938,
                   en français en 2002

Editeur : Autrement

Pages : 120

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils sont tous deux allemands. L’un est juif, l’autre non, et leur amitié semble indéfectible. Ils s’expatrient pour fonder ensemble une galerie d’art en Californie, mais, en 1932, Martin rentre en Allemagne. Au fil de leurs échanges épistolaires, Max devient le témoin impuissant d’une contamination morale sournoise et terrifiante : Martin semble peu à peu gagné par l’idéologie du IIIe Reich. Le sentiment de trahison est immense ; la tragédie ne fait que commencer…
Ce texte d’une force inouïe, au dénouement lumineux, a connu un succès instantané lors de sa parution aux États-Unis en 1938 dans le magazine Story. Redécouvert soixante ans plus tard grâce à la publication par Autrement de la traduction française, qui s’est écoulée à un demi-million d’exemplaires, il est aujourd’hui considéré comme un classique du XXe siècle.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Kathrine Kressmann Taylor est née à Portland en 1903. Après un diplôme de littérature et de journalisme de l'université d'Oregon, elle déménage à San Francisco où elle devient correctrice et rédactrice dans la publicité. En 1938, elle publie, dans Story magazine, Inconnu à cette adresse, sous le pseudonyme « Kressmann Taylor ». Elle consacre ensuite sa vie à l'écriture, au journalisme et à l'enseignement. En 1967, elle épouse à Florence, en second mariage, le sculpteur américain John Rood. Kressmann Taylor est décédée en 1997 à l'âge de 94 ans.

 

 

Avis :

Les deux Allemands Max et Martin, associés marchands d’art installés en Californie, sont des amis de longue date. Lorsqu’en 1932 Martin retourne vivre à Munich, s’établit entre les deux hommes une correspondance d’abord assidue, puis de plus en plus espacée, à mesure que Max, de confession juive, constate l’emprise croissante de l’idéologie nazie sur son ami.

Inspirée de vraies lettres, cette nouvelle fit grand bruit lorsqu’elle parut en 1938, en pleine tension d’avant-guerre. Comment ne pas voir dans cette histoire une miniature du processus d’escalade menant à la seconde guerre mondiale, entre une Allemagne nazie de plus en plus belliqueuse et sûre d’elle, et des nations d’abord incrédules, bientôt contraintes à la confrontation violente une fois l’inconcevable avéré ? A l’époque de sa publication, un tel texte ne pouvait que sonner comme une terrible prémonition et soulever un raz-de-marée émotionnel chez ses lecteurs.

L’aspect le plus saisissant du récit réside sans doute dans le contraste entre sa formidable puissance et son extrême économie de moyens. L’échange de quelques lettres suffit à rendre claire et palpable une vérité, alors forcément pressentie, mais encore repoussée dans l’esprit du public. L’indifférente et désinvolte cruauté de Martin s’exprime en quatre mots lapidaires : « Ta sœur est morte ». La riposte de Max tient en quelques très courtes lettres, assassines au sens littéral du terme, qui laissent au lecteur le soin d’imaginer leurs tragiques conséquences. Sous la surface de chaque page se profilent ainsi des perspectives d’autant plus vertigineuses qu’elles laissent à notre intuition le soin de les sonder et de combler les pointillés.

Coup de maître donc que cette nouvelle, au point qu’elle fut jugée par l’éditeur et par l’époux de l’auteur comme « une histoire trop forte pour avoir été écrite par une femme », d'où le pseudo masculin Kressmann Taylor. Un texte choc, intemporel, dont les qualités m’ont irrésistiblement évoqué Stefan Zweig. (5/5)


Citations:

Heureusement qu’il existe un havre où l’on peut toujours savourer une relation authentique : le coin du feu chez un ami auprès duquel on peut se défaire de ses petites vanités et trouver chaleur et compréhension.

L’homme électrise littéralement les foules ; il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d’un fanatique. Mais je m’interroge : est-il complètement sain d’esprit ? Ses escouades en chemises brunes sont issues de la populace. Elles pillent, et elles ont commencé à persécuter les juifs. Mais il ne s’agit peut-être là que d’incidents mineurs : la petite écume trouble qui se forme en surface quand bout le chaudron d’un grand mouvement. Car je te le dis, mon ami, c’est à l’émergence d’une force vive que nous assistons dans ce pays. Une force vive. Les gens se sentent stimulés, on s’en rend compte en marchant dans les rues, en entrant dans les magasins. Ils se sont débarrassés de leur désespoir comme on enlève un vieux manteau. Ils n’ont plus honte, ils croient de nouveau à l’avenir. Peut-être va-t-on trouver un moyen pour mettre fin à la misère. Quelque chose, j’ignore quoi, va se produire. On a trouvé un Guide ! Pourtant, prudent, je me dis tout bas : où cela va-t-il nous mener ? Vaincre le désespoir nous engage souvent dans des directions insensées.

Tu dis que nous persécutons les libéraux, que nous brûlons les livres. Tu devrais te réveiller : est-ce que le chirurgien qui enlève un
cancer fait preuve de ce sentimentalisme niais ? Il taille dans le vif, sans états d’âme. Oui, nous sommes cruels. La naissance est un acte brutal ; notre renaissance l’est aussi. Mais quelle jubilation de pouvoir enfin redresser la tête ! Comment un rêveur comme toi pourrait-il comprendre la beauté d’une épée dégainée ?


 

dimanche 1 novembre 2020

[Némirovsky, Irène] Le Bal

 


 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le Bal

Auteur : Irène NEMIROVSKY

Parution : 1930 (Grasset)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Soudainement devenus riches, les Kampf donnent un bal pour se lancer dans le monde. Antoinette, quatorze ans, rêve d'y participer mais se heurte à l'interdiction de sa mère. Plus que le récit d'une vengeance, Le Bal (1930) compte parmi les chefs-d'œuvre consacrés à l'enfance.
 
  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1903 à Kiev, Irène Némirovsky connaît le succès dès son premier roman, David Golder (1929), puis avec Le Bal (1930). En juin 1940, elle se réfugie dans un village du Morvan avant d’être arrêtée par les gendarmes français, puis assassinée à Auschwitz, l’été 1942. Âgée de treize ans, sa fille aînée, Denise, emporte dans sa fuite une valise contenant une relique douloureuse : le manuscrit ultime de sa mère, Suite française, inédit jusqu’en 2004, qui obtint à titre posthume le prix Renaudot.

 

 

Avis :

En 1928, un couple de parvenus entreprend d’organiser un bal, afin d’éblouir la bonne société dont ils sont si fiers de prétendre désormais faire partie. L’interdiction d’y participer faite par la mère à sa fille va entraîner une bien cruelle vengeance de la part de l’adolescente.

Cette brève et implacable histoire est d’abord celle de la relation conflictuelle entre une mère et sa fille. Egoïste et autoritaire, aigrie de n’être devenue riche que sur le tard et de n’avoir pu briller lors de ses plus belles années, angoissée de vieillir, Rosine Kampf  refuse de voir grandir la rivale qu’elle voit en devenir chez sa fille Antoinette. En retour, mal dans sa peau mais impatiente de devenir femme, l’adolescente, qui se sent incomprise et mal aimée, voue une véritable haine à sa mère. Le récit va s’avérer le croisement des trajectoires de ces deux femmes, l’une amorçant un déclin accéléré par la montée de l’autre vers l’éclosion de sa jeune vie d’adulte.

Ce duel entre mère et fille a par ailleurs pour écrin une féroce satire sociale. Soulignant la naïveté de ces nouveaux riches appliqués à singer les usages du monde auquel ils aspirent, l’auteur se moque en particulier de ses coreligionnaires juifs qui, ayant fait fortune, pensent s’intégrer à la bourgeoisie de l'époque en masquant leurs modestes origines sous un luxe clinquant et de ridicules noms à particule.

Devenu un classique de la littérature française, adapté au cinéma, à l’opéra et au théâtre, ce très court roman allie sarcasmes, subtilité de l’observation et finesse de la plume pour le grand plaisir du lecteur. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

- Je me fous de l’opinion des domestiques, grommela Kampf.
- Tu as bien tort, mon ami, ce sont eux qui font les réputations en allant d’une place à une autre et en bavardant…

Pour la première réception, du monde et encore du monde, le plus de gueules que tu pourras... A la seconde ou à la troisième, seulement, on trie...

- Dis donc, Alfred, est-ce qu'on leur donne leurs titres en parlant ? Je pense qu'il vaut mieux, n'est-ce pas ? Pas monsieur le marquis, naturellement, comme les domestiques, mais : cher marquis, ma chère comtesse... sans cela les autres ne s'apercevraient même pas que l'on reçoit des gens titrés...

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 4 octobre 2020

[Ducorps, Iris] A demi-sang

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : A demi-sang

Auteur : Iris DUCORPS

Parution : 2020 (Malo Quirvane)

Pages : 48

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Une enfance américaine, pauvre, pleine d’espérances humaines et de casse sociale. L’Amérique des mariages entre immigrants bordures et jeunes filles cheyennes. L’Amérique des chevaux, des écoles de danse qui vendent du rêve. L’Amérique des riches mécènes qui parient sur les chevaux et sur les enfants. L’Amérique des orphelinats. L’envers du rêve américain, c’est l’enfance de Lilas L.S. Snuck.
 
L.S. est une série de petits polars autonome mettant en scène des personnages, que l’on retrouve livre après livre, pendant la guerre froide. Cet épisode, signé Iris Ducorps, revient sur l’enfance de Lilas L.S. Snuck, qui donne son nom à la série. La blonde courtisane perverse et retorse fut une enfant métis, d’amérindienne et de bordure, élevée dans la misère américaine, parmi les chevaux, les danseuses rêvant de scènes d’opéra, les riches mécènes qui misent sur les enfants comme sur les chevaux.  

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Scénariste de télévision, Iris Ducorps travaille sur des séries françaises et africaines.
Elle fut notamment script doctor pour la série Invisibles d’Alex Ogou et Aka Assié (TSK Studio, Côte d’Ivoire, Prix de la meilleure série étrangère francophone Festival de la Rochelle 2018).
Elle est co-auteur, avec Henri Joseph Kumba Bididi et Alain Didier Oyoué, de la série gabonaise Les amants de Bikelé (Les films de l’Equateur, 2007).
Elle est l’auteur de plusieurs épisodes de Petits secrets entre voisins, Petits secrets en famille, Une histoire une urgence, (TF1 Productions, 2013-18), ainsi que de Cœur Océan (France2, 2011), de Talons aiguilles et bottes de paille (France2, 2012, co-création originale).
Elle travaille actuellement sur la saison 4 de Sam (Authentic Prod) et intervient sur la série togolaise Oasis (Yobo Studios). Elle a d’autres projets en cours mais dont elle ne dira rien ici par superstition.
Quand elle descend de son bureau, c’est pour monter à cheval.

 

 

Avis :

L’adolescente Lilas grandit dans la région de Chicago, entre l’univers de la danse, passion héritée de sa mère Cheyenne morte il y a quelques années, et celui des chevaux de course, où son père est palefrenier.

Même si cette nouvelle peut tout à fait être lue indépendamment, elle fait partie d’une série – la série L.S., du nom de son héroïne -, dont un autre épisode est paru l’an dernier : Lilas L.S. Snuck y est déjà adulte et entretient une liaison avec un malfrat notoire. C’est la présentation de cette autre nouvelle qui m’a fait comprendre que la série se déroule dans les années cinquante, ce qui ne transparaît pas du tout dans A demi-sang.

Editée dans un petit format au grammage luxueux et à la mise en page sobre et soignée, cette courte histoire a elle-même tout de l’épure. Récit réduit à l’essentiel, phrases courtes, description très visuelle et cinématographique laissant au lecteur le soin d’interpréter les émotions des personnages : l’auteur n’est pas scénariste pour rien. Le résultat est un texte affilé comme une lame, tendu d’une cruauté qui ne s’embarrasse pas de sentiments, et que la distanciation émotionnelle nimbe curieusement d’une aura esthétique et poétique.

Ce petit livre laisse au final une impression étrange : celle d’avoir, le temps de quelques pages, ouvert la petite boîte à musique où se trouve enfermée la jeune danseuse Lilas, programmée par une imparable et cruelle mécanique à un destin sans pitié. (3/5)

vendredi 8 mars 2019

[Zykë, Cizia] Histoires de fous






J'ai aimé

Titre : Histoires de fous

Auteur : Cizia ZYKE

Editeur : Ramsay

Parution : 1991

Pages : 272









Présentation de l'éditeur :   

Parce que le monde n'est que corruption et péché, Don Guillermo a résolu de protéger son fils Jesus par un mur, qu'il lui fait construire de ses mains. Parce qu'il a besoin d'argent, le très séduisant Felix commet erreur de négliger Katy au profit de Britt, sa soeur aînée, moins jolie mais riche.  Chacun, mené par son idée fixe, s'achemine sans le savoir vers l'horreur. Comme Buck et Nevile, saisis par la fièvre de l'or. Comme les Blancs de Kimbley-Creek, chez qui le mépris raciste est devenu une seconde nature... 
Le romancier d' Oro et de La Ferme d'Eden nous révèle ici un monde hanté par la folie et le meurtre, des Baléares aux monts Mackenzie, des campagnes désolées d'Andalousie à la fournaise du bush australien. Mais ces quatre histoires de violence sont aussi, plus secrètement, des histoires de solitude.

 

 

Avis :

Ces thématiques sont récurrentes chez Zykë : enfants victimes de la folie des hommes ou que la folie pousse aux pires atrocités, naufragés livrés à eux-mêmes et à la mort, racisme extrême des Blancs du Queensland australien. 
Zykë en a fait quatre histoires courtes, quatre histoires de folie meurtrière : un homme entend reclure son jeune fils pour le protéger du Mal et du vice. Deux chercheurs d’or isolés tout l’hiver dans le Grand Nord canadien entament une terrible lutte pour leur survie. Un gigolo séduit une femme riche mais sous-estime la jalousie de sa jeune sœur simplette. Un aborigène australien ne supporte plus le racisme des Blancs.
Qu’il est cruel et violent le monde vu par Zykë, au point de rendre fous les hommes (presque) ordinaires. Scenarios efficaces et très visuels, personnages et dialogues plus vrais que nature, langage cru et direct emportent le lecteur (averti) de la première à la dernière ligne sans lui laisser le temps de souffler. (3/5).

jeudi 28 février 2019

[Slimani, Leïla] Le diable est dans les détails





 

J'ai aimé

Titre : Le diable est dans les détails

Auteur : Leïla SLIMANI

Editeur : Editions de l'Aube

Parution : 2016

Pages : 64








Présentation de l'éditeur : 

« Leïla Slimani a reçu le prix Goncourt 2016 pour Chanson douce paru chez Gallimard. Remarquée dès son premier roman, Dans le jardin de l'Ogre, publié lui aussi chez Gallimard, Leïla Slimani a obtenu un immense succès de librairie. Ce livre-ci rassemble les textes qu'elle a écrits pour Le 1. Six petits bijoux, chacun doté d'une force qui impressionne, servis par une plume déliée, un regard tout en finesse, qu'il s'agisse de courtes nouvelles à la Tchekhov - Le diable est dans les détails - ou de textes engagés : ainsi Intégristes je vous hais, rédigé dans l'urgence et la rage au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. Nous vous proposons ainsi de mieux connaître les multiples facettes d'une jeune auteure dont la voix n'a pas fini de nous interpeller, tantôt par un murmure, tantôt par un cri. » Éric Fottorino, Directeur de l'hebdomadaire Le 1.
 

 

Avis :

Eric Fottorino signe l'introduction de ce très court recueil de nouvelles et de chroniques de Leïla Slimani, parues dans le 1, hebdomadaire qu'il dirige et qui traite chaque semaine une grande question d'actualité à travers les regards d'artistes et d'experts. 
Ces textes écrits entre fin 2014 et début 2016, au lendemain des attentats islamistes commis en France, sont un cri de colère. A l'heure où d'autres refusent d'offrir leur haine aux terroristes, Leïla Slimani clame la sienne, déplorant la faiblesse des réactions des gouvernements occidentaux ligotés dans leurs conflits d'intérêts : vente d'armes, relations avec le Qatar... 
Leïla Slimani se révèle une femme passionnée et engagée, consciente des devoirs de dissidence et de lutte contre l'obscurantisme de la littérature, terreau de liberté, d'ouverture d'esprit et de tolérance. Elle dit ici clairement et courageusement ce qu'elle pense, dans son style incisif et percutant. (3/5)

 

 

Citation :

Parce qu'elle est un immense espace de liberté, où l'on peut tout dire, où l'on peut côtoyer le mal, raconter l'horreur, s'affranchir des règles de la morale et de la bienséance, la littérature est plus que jamais nécessaire. Elle ramène de la complexité et de l'ambiguïté dans un monde qui les rejette. Elle peut ausculter, sans fard et sans complaisance, ce que nos sociétés produisent de plus laid, de plus dangereux et de plus infâme. Elle demande du temps dans un monde où tout est rapide, où l'image et l'émotion l'emportent sur l'analyse. Mais pour jouer pleinement son rôle, elle doit être à la hauteur d'elle-même et de ces idéaux.
 

 

Du même auteur sur ce blog :