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samedi 5 juillet 2025

{Yon, Adèle] Mon vrai nom est Elisabeth

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Mon vrai nom est Elisabeth

Auteur : Adèle YON

Parution :  2025 (Sous-Sol)

Pages : 400

Accès au livre : ISBN 9782364689572  
                           en librairie

 

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :

Une chercheuse craignant de devenir folle mène une enquête pour tenter de rompre le silence qui entoure la maladie de son arrière-grand-mère Elisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1950. La narratrice ne dispose, sur cette femme morte avant sa naissance, que de quelques légendes familiales dont les récits fluctuent. Une vieille dame coquette qui aimait nager, bonnet de bain en caoutchouc et saut façon grenouille, dans la piscine de la propriété de vacances. Une grand-mère avec une cavité de chaque côté du front qui accusait son petit-fils de la regarder nue à travers les murs. Une maison qui prend feu. Des grossesses non désirées. C’est à peu près tout. Les enfants d’Elisabeth ne parlent jamais de leur mère entre eux et ils n’en parlent pas à leurs enfants qui n’en parlent pas à leurs petits-enfants. “C’était un nom qu’on ne prononçait pas. Maman, c’était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c’était un non-sujet.”

Mon vrai nom est Elisabeth est un premier livre poignant à la lisière de différents genres : l’enquête familiale, le récit de soi, le road-trip, l’essai. À travers la voix de la narratrice, les archives et les entretiens, se déploient différentes histoires, celles du poids de l’hérédité, des violences faites aux femmes, de la psychiatrie du XXe siècle, d’une famille nombreuse et bourgeoise renfermant son lot de secrets.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1994 à Paris, Adèle Yon enquête, écrit et cuisine. Normalienne, chercheuse en études cinématographiques, c’est à l’occasion de sa thèse au sein du laboratoire de recherche-création SACRe qu’elle se lance dans l’écriture. Parallèlement, elle travaille à Paris et dans la Sarthe comme cheffe de cuisine.

 

 

Avis :

Comme toutes les femmes de sa lignée entre vingt-cinq et trente ans parce qu’elles s’inquiètent alors de ce qu’elles en ont hérité et de ce qu’elles en transmettront à leur tour, mais aussi parce que le suicide récent d’un de ses grands-oncles semblait indiquer que, côté souffrances, le sujet n’était pas clos, l’auteur s’est, elle aussi, mise à poser des questions sur la « folie » de son arrière-grand-mère Betsy, Elisabeth de son vrai nom. 

Résolue à crever l’épais silence familial qui n’avait jamais laissé filtrer davantage que, schizophrène et incapable d’élever ses enfants, son aïeule avait été longtemps internée et, lobotomisée, en avait conservé des cavités de chaque côté du crâne, elle qui écrivait une thèse sur les doubles fantômes n’a pas lâché prise, interrogeant ses proches, compulsant lettres et documents, notamment médicaux, et glanant, au sein même de l’hôpital concerné, les traces susceptibles de lui faire comprendre ce qu’y vécut Betsy dans les années 1950 et 1960.

Premier de l’auteur, l’ouvrage qui en résulte est à la croisée de la narration intime, de l’enquête familiale et de l’investigation historique de ce que fut la psychiatrie au mitan du XXe siècle. Pleins et vides de la mémoire familiale, témoignages ou refus de témoigner, jusqu’aux silences tout est matériau dans ce récit pour construire peu à peu, chaque brique livrée en l’état plus parlante que n’importe quel commentaire, l’image plus en moins en creux de cette femme que sa famille bourgeoise et catholique avait préféré réduire à un non-sujet, les valeurs sociales primant sur l’affect et ne laissant de place ni à l’émotion ni à la parole.

A l’époque, la médecine n’a qu’une approche physiologique et punitive de la psychiatrie. Cures de Sakel – provocation de comas hypoglycémiques –, effroyables lobotomies relevant sinistrement de pratiques de foire, enfermement coercitif à la simple demande d’un époux ou d’un proche, traitement à rendre fou quiconque ne l’était pas à l’entrée : c’est un tableau glaçant de pratiques médicales barbares et charlatanesques, d’un univers psychiatrique carcéral plus préoccupé de la tranquillité générale que de l’intérêt du patient et accueillant volontiers des femmes simplement jugées déviantes, trop libres et indociles au goût de leur entourage, qui se déploie autour de la pauvre Betsy, enfermée, martyrisée et mutilée, rejetée enfin par ses proches jusqu’à l’effacement par-delà les générations parce que son mari tyrannique ne supportait pas sa fragilité et son incapacité à répondre à ses attentes domestiques.

A ce qu’on lui rapporte des colères de Betsy s’insurgeant en vain contre son sort, répond la colère froide de son arrière-petite-fille, habile à nous la communiquer par le seul énoncé des faits qui s’accumulent, alors qu’à force d’obstination, d’écoute et de minutie, elle parvient à forcer le silence et l’oubli. Trop tard, bien sûr, pour Betsy, qui vécut son martyre jusqu’à sa misérable fin, mais essentiel pour stopper enfin les ravages souterrains qui n’en finissaient pas de saper la psyché.de cette famille.

D'une manière faussement déstructurée qui fait sans cesse rebondir le texte d’un doute à l’autre comme une abeille obstinée contre une vitre, renouvelant chaque fois l’intérêt souvent horrifié du lecteur, ce livre intense, aussi bouleversant qu’édifiant, en même temps qu’il sort Betsy de son invisibilité de non-personne, apporte un éclairage puissant sur ce pan d’ombre que la santé mentale est longtemps restée pour la société et la médecine, mais aussi sur la façon dont les hommes ne se sont pas privés d’user de leur pouvoir coercitif dans leur peur de l’indépendance féminine. L’on en conserve longtemps l’échine glacée… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Mon grand-père, au volant, intervient sans se retourner : À quoi ça lui aurait servi d’en parler ? Elle va très bien ta grand-mère. Voir un psy peut être très dangereux. Parfois, ils mettent des choses dans la tête de leurs patients ou alors les patients, à force de ne penser qu’à eux-mêmes, finissent par s’inventer des traumatismes pour trouver une cause à leur souffrance. Ils ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir. Des familles entières ont été brisées parce que certains de leurs membres s’inventaient des traumatismes. Accusaient un père, un oncle, un grand-père d’inceste, par exemple, alors que c’était complètement faux. Non, il vaut mieux laisser le passé là où il est quand on a réussi à vivre avec. Ta grand-mère va très bien. Tu sais pourquoi ? Parce qu’elle a une extraordinaire capacité à oublier. Ce qui lui fait du mal, elle l’oublie.      
Silence.      
Mais en fait, qu’est-ce qu’elle avait ta mère ? Je demande.      
Je ne sais pas, dit ma grand-mère. Elle n’a jamais été vraiment diagnostiquée.      
Silence.      
Mais si voyons. Mon grand-père, au volant, intervient sans se retourner : Betsy était schizophrène.


Ce sont les lettres envoyées depuis la maison de repos qui m’ont particulièrement frappé, dit mon grand-père. Dans ces lettres, André dresse la liste de tous les engagements que Betsy doit honorer pour devenir sa femme. Le ton est froid, sans affection. Il préconise un certain nombre de lectures nécessaires à leur bonne entente.
Mon grand-père se souvient qu’à la lecture des lettres, il a ressenti de la peine pour Betsy.  
Il dit : Elle m’a paru si fragile. Elle était sans doute moins vive, moins cultivée que lui, alors que lui voulait une femme exemplaire. Elle aurait dû lui dire : Tu ne peux pas exiger de moi des choses que je ne sais pas faire et que je n’ai pas envie de faire. Échangeons plutôt sur ce qui m’intéresse plutôt que de m’imposer des lectures, des attitudes, des commentaires sur des bouquins qui ne me concernent pas. Il la poussait dans ses retranchements. On voit tout de suite que c’est un couple qui ne pouvait pas marcher. Dès le départ. C’était impossible.


On ne peut mesurer ce qu’un tempérament comme le sien a produit chez quelqu’un comme Betsy, dit mon grand-père. Il lui a imposé des tas de choses, et Betsy n’avait pas une personnalité suffisante pour dire merde.


Toutes les femmes de la famille, entre vingt-cinq et trente ans, ont posé des questions sur Betsy.


Rebecca, Laura, Dragonwyck, Vertigo. Au départ, le double fantôme sert surtout à diaboliser un certain modèle de féminité dans un contexte de forts bouleversements sociaux où la femme se met à travailler, gagne en autonomie financière et en désir d’indépendance. Il apparaît comme le symptôme d’une masculinité inquiète, soucieuse de conserver la répartition traditionnelle des rôles en intervenant directement sur l’imaginaire féminin. Obsession, Opening Night, Mulholland Drive, Phantom Thread. Le double fantôme se met à dire autre chose. La découverte du désir. La mue d’une femme qui vieillit. Le besoin des hommes de s’affaiblir pour aimer. Des femmes hantées par d’autres femmes qui les aident à grandir.
 
 
Vous devriez être fière de ressembler à votre maman. Mais moi, non : ça me terrorisait. Physiquement, elle était très saccadée, elle voulait avoir des moments d’amour avec nous alors qu’elle ne nous a jamais pris dans ses bras, qu’elle ne nous a jamais bercés… Le problème c’est qu’on lui disait à chaque fois qu’un nouvel enfant l’équilibrerait, ce qui est une ânerie. Non ? C’était une étrangère pour nous. Elle nous achetait des rochers au chocolat à Noël, des petits cadeaux comme ça, on lui disait à peine merci. Elle écrivait une petite lettre gentille mais… Ça n’a jamais été vraiment notre maman. Et moi, on me disait sans arrêt que je lui ressemblais. Mais c’est horrible quand on te dit ça, quand tu as une mère que tu ne sais pas aimer, que tu t’en veux de ne pas savoir aimer mais ce n’est pas vraiment ta mère, qu’en plus elle a une maladie mentale, que tu te dis : Je vais me coltiner la même chose il va y avoir une malade mentale dans la famille ça va être moi… Quand j’ai commencé à devenir une femme j’ai bloqué mes règles. J’ai eu mes règles très tard. Je ne voulais pas devenir une femme, tu vois ? Psychologiquement, j’ai bloqué mes règles. Tu vois ce que je veux dire ?


 Avec tout ce qu’il s’est passé dernièrement, ma fille m’a dit : Je ne comprends pas, vous auriez tous dû aller chez un psy et compagnie, vous avez tous des paquets de névroses… Je n’en veux pas à Papa, mais il est évident que… je ne comprends pas qu’on ne nous ait jamais envoyés voir le moindre psychologue. Maintenant on pousse peut-être un peu trop, dès qu’un enfant a le moindre petit malaise, bon. Mais les rêves que je faisais : je tombais dans des puits, personne ne venait me chercher, des tas de trucs. Mais ce n’est pas à mon âge que je vais commencer une psychanalyse. On n’en parlait même pas entre nous ! C’était un nom qu’on ne prononçait pas. Maman, c’était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c’était un non-sujet. Une fois, j’ai dit à papa : Tu ne veux pas nous parler de maman ? Il a dit : Non, circulez. Je n’en veux pas à papa, mais je pense qu’il a complètement manqué de nous dire beaucoup de choses très belles sur maman. De nous faire aimer maman.


C’est donc sur cette petite photographie abandonnée au fond d’un dossier que je vois Betsy pour la première fois, c’est-à-dire une femme qui correspond à la créature de mes cauchemars, une femme âgée et pathétique qui, dans le silence de son regard, dit à demi-mot ce qu’elle a vu, ce qu’elle a vécu, ce qu’elle n’a pas oublié.  Aujourd’hui, l’image horrifique que je m’en faisais et cette photographie de Betsy sont confondues et le visage que je voyais adolescente puis plus tard, lorsque je craignais de devenir malade, ne m’apparaît plus que confusément. Mais ce détail, qu’il y a un avant et un après la photographie, que je n’ai pas grandi en voyant le visage de cette arrière-grand-mère morte avant ma naissance, a toute son importance, car c’est à partir de cette place vide et des chimères – ces monstres composites – qu’elle me poussait à créer, que la peur, puis la fascination, sont nées. Il me faut ce visage figé sur son fond vert, la radicale visibilité de tout ce qu’il ne dit pas, pour que la peur se mue en curiosité et la fascination en enquête. Je suis tombée sur ces deux yeux qui me fixaient depuis la mort.


Il est petit garçon. Pour lui, la maison de la rue de la République est un terrain de jeu. Il n’y a pas de tabou. Il entre comme ça. Ouvre les portes comme ça. Un jour, il pénètre dans la pièce qui est la chambre d’André et Betsy. Il est quatorze heures, après le déjeuner. Betsy est dans le noir. Les rideaux sont fermés. Les volets aussi. Il n’y a pas de lumière. L’enfant dit à sa grande sœur : Que fais-tu dans le noir ?  Alors elle lui dit, elle lui répond : Je sens que je deviens folle mais je n’y peux rien.


Je ne dis pas que l’attitude d’André explique toute la maladie de Betzy, mais ça aurait pu être bien différent. Pour moi, Betzy est une victime du silence. 
 
 
Je me souviens d’une fois, dit ma grand-mère à sa tante, je devais être malade, c’était un matin, ma mère était revenue, je ne sais pas pourquoi… Tu m’as fait monter avec toi au deuxième étage et tu m’as demandé de ne pas sortir de la chambre. Tu m’as dit : Il y a des ambulanciers qui vont venir chercher ta mère. C’est un souvenir que j’ai.      
Oui ce n’était peut-être pas la peine que tu voies ça, lui répond la sœur, si elle se bagarrait en bas ou que sais-je. Parce que Betsy résistait. Elle voulait revenir. C’était quelque chose de pénible pour moi : pourquoi mon frère, qui avait une femme qui n’avait qu’une envie c’était de revenir avec lui, la mettait-il dehors dès qu’elle revenait ? C’était une époque très pénible pour moi, vis-à-vis de Betsy et vis-à-vis d’André.


Cette séparation m’amène à songer et à faire le point. Et peut-être aussi s’exprime-t-on mieux par écrit. Où en sommes-nous ? Il m’est difficile de donner une réponse très exacte car j’ai peur de me tromper. Il me semble que nous avons fait des choses bien. Tout d’abord, et c’est le plus important, nous avons à peu près rempli notre devoir d’état, vous à la maison, moi successivement à l’X et à l’École d’Artillerie. Ensuite nous avons pris de bonnes habitudes : prière avant les repas, méditations en commun, etc. De plus nous nous sommes documentés sur l’éducation des enfants et nous avons tâché de conduire au mieux celle de notre fille. Mais il y a aussi des choses moins bien. Des disputes de plus en plus fréquentes, des mots aigres-doux, des colères, etc. À quoi cela tient-il ? Je crois que nous avons des excuses, vous à cause de votre fatigue générale, moi à cause de la vie assez fatigante que je mène. Mais il y a me semble-t-il une autre raison : il est impossible que deux personnalités aussi fortes que les nôtres puissent coexister sans frottements sans que l’une ne cède généralement à l’autre. Et je crois que c’est la raison pour laquelle l’Église demande à la femme d’obéir à son mari. Je vous demande de réfléchir sérieusement à cette idée, je crois que sa mise en pratique améliorerait beaucoup notre vie conjugale.


Et l’une de ces images est la suivante : je voyais une femme sans visage enfermée dans une chambre d’hôpital, seule, habillée d’une blouse en papier bleue, sans plis, à laquelle venait rendre visite, occasionnellement mais régulièrement, un homme muet qui était son mari. Dans cette chambre, ils s’accouplaient (était-ce ma première représentation de l’enfantement par voie naturelle ? Étant moi-même ce qu’on appelle un bébé-éprouvette, il me semble fort possible que la corrélation entre rapports sexuels et enfantement se soit forgée pour moi par le biais de cette séquence imaginaire) et de ces accouplements naissaient, les uns après les autres, un, puis deux, puis cinq enfants. Six enfants, cinq accouplements dans une chambre d’hôpital. Mais à mes yeux, ces ébats avaient lieu sans qu’aucun des deux ne les désire vraiment. Ni Betsy qui était, telle que je me la figurais, absente à son propre corps, ni André, à qui les médecins avaient dit : Faites-lui des enfants, la grossesse améliorera son état. J’imaginais que le mutisme d’André entrant dans la chambre était la conséquence d’un acte qu’il ne souhaitait pas commettre mais qu’il commettait quand même, agissant sans plaisir pour la santé de sa femme. L’inégale répartition des rôles, dans cette scène imaginaire, ne m’avait pas frappée, pas plus que je n’avais réfléchi aux détails de la grossesse elle-même, ni à sa durée, ni à ses conséquences. Pour moi, l’enfant naissait, voilà tout. On le retirait à Betsy dès que son corps l’avait livré et je ne m’interrogeais pas sur ce qui suivait l’accouchement, à savoir la maternité (ou son absence, ou sa privation). Ma cousine, qui semblait avoir hérité du même souvenir construit (il devait donc bien venir de quelque part), en avait, elle, discerné la violence. Son expérience – et par expérience je désigne sa profession aussi bien que sa maternité – en ces matières très différente de la mienne, lui avait imposé de s’y arrêter. À ses yeux, les grossesses indésirées composaient le fil rouge de l’histoire de Betsy, son cœur, quand elles n’étaient pour moi qu’un dégât collatéral de son parcours accidenté (et cette hiérarchie a d’ailleurs, sans doute, son intérêt). 
 
 
La question n’est pas : est-ce que la lobotomie guérit ? La question n’est pas non plus tout à fait : est-ce que les symptômes ont disparu ? La question est : est-ce que la lobotomie permet de limiter les préjudices que le comportement du malade porte à son entourage ? Ainsi, à la suite d’une lobotomie, une patiente est déclarée guérie en fonction de sa seule capacité à évoluer dans un milieu sans en troubler l’ordre. Une patiente considérablement abêtie, apathique, mais qui ne présente plus les symptômes pour lesquels elle a dû être internée en premier lieu, c’est-à-dire avant tout les symptômes de violence envers elle-même, envers son entourage ou envers le personnel de l’asile, est une patiente guérie. Cela implique donc que diminuer cognitivement ou affectivement un individu a dans certains cas moins d’importance que de le rendre conforme aux exigences de la communauté sociale. Sur la hiérarchie des risques, la mort ou l’incapacité mentale de certaines patientes passent après le désagrément que représente leur comportement. Sans cela, comment comprendre qu’un traitement comportant entre 5 % et 8 % de risques de mortalité, un pourcentage d’amélioration des symptômes sur le long terme confinant au ridicule et une certitude de diminution des capacités cognitives (ce pourcentage, lui, est rarement présenté), ait pu être prescrit chez des patientes qui ne sont pas en danger de mort par des psychiatres de toute mouvance parfaitement conscients des risques13 ? Mieux vaut ne pas vivre ou vivre à moitié que de déranger la société humaine à laquelle on appartient.


Le critère de guérison est explicitement l’intérêt du groupe et non l’intérêt individuel. On peut même aller plus loin : la lobotomie est une opération pratiquée en conscience pour juguler certains comportements portant préjudice au bon fonctionnement du groupe.


À partir des cas issus des articles médicaux de l’époque et des archives psychiatriques que j’ai pu consulter, il me semble possible de séparer les victimes de lobotomie en deux catégories. D’un côté, des patientes rétives à toute forme de traitement, hospitalisées depuis plusieurs années, parfois décennies, dans des services psychiatriques à la limite du carcéral, pour lesquelles la famille autorise, en désespoir de cause et sans espoir de rémission, ces opérations expérimentales. De l’autre, des patientes plus jeunes, souvent issues de milieux favorisés, éduquées, dont le déclenchement des troubles est rarement antérieur à trois ou quatre ans et pour lesquelles la décision de lobotomie est souvent anticipée par un membre de la famille, père ou mari. Cette rapide typologie des patientes lobotomisées atteste que la lobotomie ne se contente pas d’intervenir sur les malades en désespoir de cause, après l’échec de toute autre thérapeutique : dans les faits, elle intervient très régulièrement pour prendre à la racine des comportements qui portent préjudice au cadre familial ou social.


La question qui se pose est alors la suivante : qui décide que le comportement d’un individu porte préjudice au bon fonctionnement du groupe ? Qui évalue la réalité des symptômes ? Le médecin qui ne fréquente pas la patiente ? Le tribunal ? La famille ? Le patient lui-même ? Sur quels critères ? Et surtout : de quel droit ? Bien que les critères d’évaluation des médecins soient évidemment loin d’être exempts de partis pris idéologiques ou moraux, les biais sont encore plus nets lorsque le récit de la maladie mentale provient d’un organe extérieur au monde psychiatrique. Comment être certain des facteurs qui motivent ces agents à faire pratiquer l’opération ? La lobotomie se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle. Car il n’est pas rare, en effet, que la lobotomie fasse figure de châtiment.


La lobotomie, comme les opérations sur la sphère génitale avant elle, n’est que la traduction médicale d’une violence sociale et institutionnelle déjà à l’œuvre, par laquelle une partie de la population s’arroge légalement des droits sur le corps d’individus considérés comme inférieurs. Ceci pourrait constituer le premier facteur d’explication au fait qu’une majorité de femmes en ait été victime, et non loin derrière, d’enfants3. Dans cette procédure, le corps apparaît comme une propriété de l’homme (ou de la science, ou de l’institution) sur lequel des expérimentations peuvent librement être conduites.


Si on n’est pas malade à l’entrée, on le devient. (Hôpital psychiatrique de la grand-mère) 


 

dimanche 25 août 2024

[Cavalier, Philippe] Le parlement des instincts

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le parlement des instincts

Auteur : Philippe CAVALIER

Parution : 2023 (Anne Carrière)

Pages : 752

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1582, grand-duché de Toscane. Ilario d’Orcia apparaît sur la scène du monde. Par la plus petite porte, et en en conservant les proportions, puisque sa taille ne dépassera jamais celle d’un enfant. Mais si son corps est nain, son intelligence est vive et son appétit de savoir impérieux.
Moinillon, peintre, ermite, médecin ou prophète, Ilario parcourt une Europe où se flétrissent les espérances d’une Renaissance désormais moribonde. De Venise à Rome et de Malte à Prague, c’est l’avènement du Baroque, un âge d’ambitions, de découvertes et d’excès. C’est le temps de Kepler, Faust et Caravage, une parenthèse sensuelle et dangereuse où tous les futurs sont possibles au point qu’un homme contrefait peut se rêver doge de la plus belle cité qui fût jamais.
Voyage gigantesque et frénétique accompli par un tout petit homme, Le Parlement des instincts est une épopée fabuleusement généreuse et inventive, une expérience de lecture colossalement immorale, dont les férocités joyeuses exaltent le souffle du langage, la force du rire et la souveraine puissance des Arts.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ancien élève de l'Ecole pratique des hautes études en sciences religieuses et diplômé de l'Institut national des langues et civilisations orientales, Philippe Cavalier se passionne pour l'Histoire et les pratiques religieuses et ésotériques. Il est l'auteur du Siècle des chimères (4 tomes, 2005-2008), d'Une promenade magique dans Paris, du Marquis d'Orgèves (3 tomes et intégrale, 2011) et de Hobboes (2015)

 

Avis :

Déposé nourrisson aux portes d’un monastère toscan parce qu’atteint de nanisme, Ilario le narrateur est, en cette fin de XVIe siècle, élevé à la dure au sein de l’orphelinat tenu par les moines. Son intelligence et sa soif d’apprendre lui valent d’être soustrait au harcèlement des autres enfants pour faire l’apprentissage de la lecture, de l’herboristerie et de l’anatomie auprès d’un moine érudit. Son esprit désormais ouvert à la connaissance n’a bientôt de cesse de s’envoler au-delà de l’enceinte monastique. Commence alors une longue épopée picaresque qui, de rencontres plus ou moins mauvaises en choix plus ou moins bons, va le mener à travers l’Europe de la Renaissance.

Des espions et des maîtres verriers de la Sérénissime République de Venise aux mœurs agitées du Caravage à Rome, Naples, puis Malte, du fond des mines de cobalt en Europe centrale à la Cour de l’Empereur Rodolphe II de Habsbourg à Prague, enfin d’un ermitage en compagnie d’un lion à la croisade d’une magnétique prédicatrice, tel est le passionnant voyage, aux aventures toutes plus rocambolesques les unes que les autres, auquel nous convie ce roman-fleuve découpé en cinq parties symbolisant les étapes de la vie. Entre les germes de l’enfance et la résignation de la vieillesse, s’écoulera un destin en forme de montagnes russes dont un tirage de tarot avait dès le début prédit les grandes lignes, mais qui devra beaucoup à l’extraordinaire instinct de survie d’Ilario, lui que Dame Nature avait pourtant bien mal loti au départ.

D’une manière qui fait penser à la Traversée des Temps d’Eric-Emmanuel Schmitt, le récit commenté avec humour au long d’intéressantes et didactiques notes de bas de page est l’occasion d’une immersion historique riche et vivante qui, adoptant délicieusement et fort naturellement les tournures de langage d’alors, se nourrit avec aisance d’une documentation colossale et d’une érudition teintée de dérision. Au prétexte de péripéties agréablement fantaisistes, l’on se délecte ainsi de la finesse d’évocation de l’époque, au travers notamment de quelques unes de ses grandes figures, mais surtout de ses débats artistiques, religieux et philosophiques, alors qu’après la Renaissance et sa profonde transformation de la représentation du monde, d’autres bouleversements annoncent déjà l’âge baroque.
 
Fort de sa riche et érudite trame historique, de son personnage picaresque si humain et faillible dans ses aspirations et ses travers, enfin de son humour et de sa plume tout droit sortie d’un encrier du XVIIe siècle, ce pavé soigné de plus de sept cent cinquante pages, qui ne connaît aucune baisse de rythme au long de ses aventures foisonnantes et qui offre un véritable bain culturel dans l’Europe de l'époque, se déguste avec autant d’amusement que d’intérêt. (4/5)

 

Citations :

Cependant, si ma laideur fut mon fardeau, elle fut aussi ce pourquoi j’ai contemplé le monde tel que peu l’ont vu. C’est qu’il y a quelques privilèges à être monstre, et même, parfois, un peu de bonheur aussi. Je ne mens pas. J’ai vendu mes difformités comme les belles filles sans le sou prostituent leurs grâces. Beauté et laideur ont ce point en commun d’allumer la fascination chez les bienheureux qui n’en sont point affligés, car il n’y a pas loin de la répulsion à l’attraction et les faveurs accordées si aisément à l’une peuvent, par perversité, se céder parfois à l’autre. 


Le rire, Ilario ! Laisse-moi te dire en vérité ce qu’il en est : c’est une arme ! Une arme bien plus acérée que ne le sera jamais n’importe quelle épée, et de portée plus longue que n’importe quelle bombarde, si gros qu’en soit son canon. C’est une arme qui traverse temps, matière et espace pour foudroyer sa victime en autant de coups qu’il se trouve de rieurs ! Une arme qui, en trois mots finement agencés, souille à jamais n’importe quelle réputation ; rabaisse n’importe quel rang ; ridiculise n’importe quel prétentieux. Personne n’est à l’abri du rire ! Pas un benêt, pas un savant, pas une femme ni un homme, aussi couronné soit-il ! (…)
Ce n’est pas tout. Le rire, étant donc une arme, est également signe de reconnaissance entre beaux esprits. On peut dire une chose en riant et en faire comprendre une autre à qui est familier du double sens. Les sots ne font que s’esclaffer de la grossièreté, alors que les sages saisissent la pensée interdite voilée sous la vulgarité de la forme. Le rire, Ilario, a cette puissance rare – une puissance triple – de leurrer les ignares, de scandaliser les tièdes mais d’édifier les êtres de raison percevant au-delà des apparences. Je te le redis : le rire est une arme parce que le rire est un code !


 

lundi 27 novembre 2023

[Chiche, Sarah] Les alchimies

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Les alchimies

Auteur : Sarah CHICHE

Parution :  2023 (Seuil)

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

En 2022, en pleine crise de l’hôpital, Camille Cambon, médecin légiste vaillante et brillante, reçoit un mail énigmatique. Il y est question du peintre Goya et de son crâne volé après son inhumation à Bordeaux en 1828, et dont on a depuis perdu la trace. D’abord portraitiste officiel de la cour, aimé des puissants, le maître espagnol devint, à la suite d’une maladie, l’observateur implacable et visionnaire des ténèbres de l’âme humaine.
Les parents de Camille et son parrain, neurologue, se sont passionnés pour l’oeuvre de Goya, avant de devenir des scientifiques de renommée internationale.
Camille part rencontrer à Bordeaux sa mystérieuse correspondante, une ancienne directrice de théâtre qui a bien connu ces trois-là, alors étudiants en médecine, dans les années 1960, et semble tout savoir de leur obsession partagée pour Goya. Une quête effrénée, entre passion scientifique et déraison, où chacun a pris toutes les libertés et tous les risques, au point de s’y brûler les ailes.
Du siècle des Lumières à la création d’une société secrète de médecins, Les Alchimies est une fresque captivante sur l’origine du génie, les amitiés qui ressemblent à l’amour, les pouvoirs obscurs et merveilleux de l’art.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sarah Chiche est écrivaine. Après Les Enténébrés (2019) et Saturne (2020), qui l’ont révélée à un large public, Les Alchimies est son cinquième roman.

 

 

Avis :

Médecin légiste, la narratrice Camille Cambon se défend des sombres et macabres réalités du monde et de son métier en cultivant l’humour noir et la froideur. Médecins eux aussi – éminent légiste pour l’un, généraliste pour l’autre –, ses parents n’ont pas survécu à un accident de plongée survenu une trentaine d’années plus tôt, quand elle avait seize ans. Ils se passionnaient pour Goya, le peintre aragonais inhumé en 1828 à Bordeaux, mais… sans sa tête. C’est à leur propos que Camille reçoit un jour un e-mail en provenance d’un mystérieux correspondant bordelais. Celui-ci a des révélations à lui faire quant au passé de ses parents, à leur passion dévorante pour la partie la plus noire de l’oeuvre de Goya et aux extrémités auxquelles leur quête du crâne disparu les a menés.

« Toute cette histoire restera énigmatique à qui n'accepte pas de s'armer de sa propre part de ténèbres pour aller à la rencontre de ce qui peut arriver aux êtres humains. » Le cadre est posé d’emblée et ne va cesser de nous confronter à nos aspects les plus sombres, au gré d’un terrifiant jeu de miroir rapprochant certaines violences actuelles de celles dont Goya se fit l’écho brutal dans ses œuvres les plus noires. Aux suppliciés peuplant de leur douleur nue les toiles du peintre vont d’abord répondre, dans une première partie lui empruntant le titre « Les désastres de la guerre », une tout aussi horrifique mosaïque de faits récents. Scandale du charnier de l’université Paris-Descartes et révélation dès 2019 d’un trafic de corps humains, hécatombe de la pandémie de Covid dans des hôpitaux déjà en crise, aspects les plus sordides accompagnant les fonctions d’un médecin légiste… : un condensé de scènes effroyables, évoquées sans fard dans leur vérité la plus macabre, soufflète le lecteur, saisi entre horreur et émotion, au fil d’un récit dont la férocité caustique n’a d’égale que sa lucidité désespérée.

C’est aux côtés d’une narratrice ébranlée et au bord de la crise de nerfs que l’on s’engage alors dans la seconde partie du roman, très différente de ton puisque relatée, non sans mélancolie cette fois, par une vieille connaissance des parents de Camille. Intitulée, toujours d’après Goya, « Le songe de la raison », cette portion du récit va faire la lumière sur la véritable histoire d’un trio que « le démon de la connaissance » aura fini par « dévorer jusqu’à la folie ». Des errances phrénologiques à la quête du crâne disparu de Goya en passant par d’étranges sabbats dans les catacombes de Paris, c’est un visage totalement inattendu, de ses parents et du parrain qui l’a prise en charge orpheline, que Camille va découvrir en même temps qu’un monstrueux secret de famille. A trop flirter avec « la ligne de partage entre les vivants et les morts », les apprentis médecins qu’ils furent ne surent pas résister à leur fascination pour les gouffres. « Le sommeil de la raison engendre des monstres », soulignait il y a deux siècles le titre d’une gravure de Goya… « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » a t-ton envie de lui répondre.

Egalement psychologue clinicienne et psychanalyste, Sarah Chiche cache dans les plis de ce thriller gothico-macabre l’anamnèse d’une femme parvenue au point de rupture et qui, comme lors d’une cure psychanalytique, prend soudain conscience des courants souterrains et des transmutations à l’oeuvre dans son histoire familiale :  toute une alchimie mise au jour par le verbe, terriblement vrai, de l’écrivain. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il y a pire encore que de craindre qu’une chose n’arrive : qu’elle arrive, et s’y résigner.


Dès que l’un d’entre nous soumettait une idée innovante, le directeur se mettait à lisser sa cravate entre le majeur et le pouce, faisait allusion à des instances décisionnelles supérieures, à des circulaires complexes, à des « procédures pour enclencher une procédure », et la décision qui était sur le point d’être prise ne l’était pas. Ce dont, naturellement, le directeur se félicitait toujours : les idées sont méprisables ; les innovations dangereuses ; le pouvoir ne se partage pas s’il veut s’imposer ; mieux vaut laisser les chefs de service humilier les chefs de clinique qui humilient les internes qui humilient les infirmiers qui humilient les aides-soignants qui humilient les patients (du moins ceux qui sont toujours vivants) qui ne peuvent qu’humilier la purée aux trois saveurs qu’on leur sert en n’y touchant pas, et qui donc, depuis leur lit, confits dans leur maladie, finissent par insulter les aides-soignants qui hurlent sur les infirmiers qui critiquent les internes qui n’écoutent plus les chefs de clinique qui se rebellent contre les chefs de service qui se mettent en arrêt maladie ou démissionnent pour empoisonner le directeur, lequel obéit lui-même aux commandements édictés par des gens qui ne nous rendent jamais visite mais semblent atteints du même mal que lui. 


Ma fille me dévisageait. Elle avait un air que je reconnus. Celui que l’on aperçoit dans le miroir quand l’enfance est terminée, qu’on se prépare à sortir, mais que soudain, en vérifiant sa coiffure, juste avant d’éteindre la lumière, on comprend, pour la première fois peut-être, qu’entre les cours, les concerts, les projets de fêtes, les fêtes et les discussions avec sa meilleure amie sur la fille ou le garçon de quatrième qui vous a jeté un regard appuyé, on n’a certes pas assez de place dans son cœur pour tout le monde, mais qu’un jour, il ne nous restera plus que la possibilité de murmurer aux particules qui dansent dans le ciel dégagé : « Maman, autrefois je crois t’avoir aimée plus que tout, et peut-être m’as-tu aimée toi aussi. »


Toute extase passionnée a son pot de chambre. Ce bonheur ne fut qu’un intermède. Si notre passion commune pour la chose sexuelle avait cimenté d’emblée notre couple, et qu’elle était demeurée intacte après la naissance de notre fille, elle finit par faire le lit de notre enfer. Après plusieurs années de pratique de la cardiologie pédiatrique, des courriels incidemment retrouvés dans la messagerie de Thomas m’avaient informée qu’il s’occupait aussi du cœur d’un certain nombre de femmes, qu’il situait anatomiquement un peu plus bas. Il y en avait trop. Trop souvent. Il ne pouvait pas s’en empêcher, et puis oui, m’avait-il avoué, quand il couchait, il se figurait qu’il tombait amoureux. « Trop de stress, trop de pression à l’hôpital, la dose quotidienne de sensations érotiques qu’il me faut pour faire face à l’horreur, ces valves minuscules, ces vaisseaux sanguins d’un millimètre d’épaisseur que je dois opérer, parfois pendant douze heures d’affilée, sans savoir si le cœur du bébé que des parents me confient va se remettre à battre ou non, cette petite de dix-huit mois que je n’ai pas pu sauver, sa mère qui a hurlé de douleur dans mes bras, son visage qui continue à me hanter, des mois après… Tu comprends ? »
À la longue, je n’avais plus voulu comprendre. 


Il ne faut jamais mentir à personne, me dis-je en contemplant un masque chirurgical usagé qui gisait à mes pieds. À personne, sauf peut-être aux gens qu’on aime.


C’est ça, le miracle de l’art : nous raconter en un détail des choses incroyables sans jamais les dire tout à fait.
 
 
Elle avait écrit un livre sur Madeleine Brès, la première femme autorisée à exercer la médecine à la condition expresse qu’elle ne s’occupe que de bébés, de mères et d’allaitement ; même si depuis les années 1960 les femmes avaient pu investir la médecine générale, racontait Léa, on entendait encore toutes sortes d’horreurs sur leur présence dans les cabinets. Tantôt on disait qu’elles s’installaient à domicile pour s’occuper de leurs enfants. Tantôt on leur reprochait de travailler cinquante heures par semaine et de sacrifier leur maternité. À l’occasion de la parution de son livre, Léa avait accordé un entretien qui avait fait grand bruit. Au journaliste qui lui demandait si, compte tenu de son engagement auprès de ses patients, elle n’avait pas l’impression de passer à côté de la maternité et de sacrifier sa vie personnelle, elle avait répondu : « Si j’étais un homme, jamais vous ne me demanderiez si, médecin avec un enfant en bas âge, je ne crains pas de passer à côté de la paternité. Je ne sacrifie pas ma vie personnelle. La médecine est ma vie personnelle. »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mercredi 18 janvier 2023

[Constant, Paule] La cécité des rivières

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La cécité des rivières

Auteur : Paule CONSTANT

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Au terme d’une carrière scientifique hors du commun, Éric Roman a reçu le prix Nobel. Il accepte de prêter de son prestige à une tournée présidentielle en Afrique, revenant ainsi, pour la première fois depuis cinquante ans, au pays de son enfance. Il est accompagné par l’équipe du Grand Magazine chargée de saisir sur le vif ce « voyage sentimental » : Ben Ritter, un photographe de renom, et Irène, une jeune journaliste. Mais tout sépare le grand savant de la jeune femme. Comment peut-il lui faire comprendre en moins de deux jours et dans le huis clos d’une voiture ce que fut sa vie auprès d’un père médecin-capitaine, ancien des guerres coloniales, dans un hôpital de brousse ?
Le voyage protocolaire se mue en récit d’aventures et recèle bien des surprises, des retrouvailles et des alliances inattendues. Faut-il remonter jusqu’à la source pour se découvrir dans les méandres aveuglants du passé ? Avec ce roman du retour en Afrique, Paule Constant nous offre une réflexion lumineuse sur la construction de soi.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Paule Constant a passé une bonne partie de sa vie aux quatre coins du monde. Professeur des Universités, elle vit désormais à Aix-en-Provence, où elle écrit son œuvre. L'Afrique tropicale, la Guyane, l'Amérique du Nord ont servi de cadre à plusieurs de ses romans. L'enfance, l'éducation des filles, la condition féminine, la justice, le colonialisme sont les grands thèmes de l'inspiration d'une œuvre qu'elle a conçue d'emblée, dans sa totalité, comme un témoignage sur la condition humaine. Récompensée pour de nombreux ouvrages, notamment par le Grand Prix du roman de l'Académie française en 1990 pour White Spirit et le prix Goncourt en 1998 pour Confidence pour confidence, elle est traduite dans une trentaine de pays. Mes Afriques est paru chez Gallimard dans la collection Quarto en 2019.

 

 

Avis :

Le grand Eric Roman, Prix Nobel de Médecine pour ses travaux sur l'onchocercose, une maladie parasitaire aussi appelée cécité des rivières, s’est laissé convaincre, à l’occasion d’une tournée présidentielle en Afrique, de revenir sur les lieux de son enfance, à la frontière entre Cameroun et Centrafrique, pour s’y prêter à un reportage réalisé pour Grand Magazine par Irène, une jeune journaliste, et Ben Ritter, un photographe de renom.

Le voyage, qui ne doit durer que deux jours et deux nuits, a pour destination Petit-Baboua, à peine une bourgade autrefois rassemblée autour d’un hôpital de brousse et d’une léproserie tenue par des religieuses belges. C’est là qu’entre douze et quinze ans, le scientifique aujourd’hui presque septuagénaire a vécu auprès de son père médecin-capitaine, ancien engagé des guerres coloniales : un homme traumatisé et violent qui lui a mené une vie si dure que l’adolescent avait sauté avec soulagement sur l’occasion de ses études pour revenir seul en France.

Si Ben Ritter est le parfait baroudeur sans chichis ni états d’âme, la jeune journaliste végane, pleine de clichés sur l’Afrique et son passé colonial, vit l’aventure avec d’autant plus de préventions que tout la heurte chez l’homme ambitieux et arrogant qu’elle voit en Eric, lui-même beaucoup plus à l’aise dans ses relations cordiales et viriles avec les autres membres de l’expédition que face à cette donzelle bien-pensante et volontiers critique. Pourtant, au fur et à mesure que leur imposant 4x4, escorté par quelques gendarmes en raison de troubles latents dans la région, s’enfonce dans la brousse par d’interminables pistes poussiéreuses, et qu’au gré d’hébergements de fortune, tous se retrouvent sur le même pied face à l’inconfort et aux imprévus, masques et a priori se fissurent peu à peu, laissant apparaître, parfois au détour de quelques mots seulement, les facettes d’une réalité autrement plus complexe que ne l’avait imaginée Irène.

C’est ainsi que, lui-même surpris par l’assaut douloureux des souvenirs, l’impressionnant Eric Roman finit par laisser deviner en lui le petit garçon désespéré et à jamais marqué, tant par la souffrance et la brutalité de son père, que par sa découverte sans ménagements de la terrible mortalité africaine - « pour deux générations chez nous il y en a quatre ici » -, entre lèpre, maladies tropicales, puis plus tard Ebola et sida. Du dévouement, souvent impuissant, du personnel de l’hôpital de brousse et des religieuses de la léproserie d’antan, au combat du chercheur sa vie durant, voilà peu à peu de quoi ébranler les jugements manichéens d’une jeune femme juchée sur les hauteurs diabolisantes d’un anticolonialisme vertueux.

Pudeur et art de la suggestion président dans ce récit où se superposent l’Afrique coloniale de la propre enfance de Paule Constant, fille de médecin militaire dans les anciennes colonies françaises, et celle d’aujourd’hui, polarisée entre rejet de la France, radicalismes islamistes et emprise économique chinoise. Un roman tout en nuances, porté par une écriture magnifique, à la saveur subtilement douce-amère. (4/5)

 

 

Citations : 

L’ampoule nue du plafond se mit à clignoter en éclairant par à-coups une chambre immense, cent mètres carrés au jugé, au centre de laquelle trônait un lit protégé par une moustiquaire. Elle chercha la salle de bains. Elle était par là, dans l’ombre, derrière une porte qui ne fermait pas. Cinquante mètres carrés de carreaux blancs et noirs qui donnaient le vertige, un grand lavabo qui n’avait plus de robinet, une baignoire sur pattes de lion avec en guise de douche un seau installé en hauteur. À la place des toilettes encore un seau avec un couvercle.             
Elle battit en retraite et retourna vers la chambre qui, en plus du lit, comprenait une chaise et une table sur laquelle elle remarqua une boîte d’allumettes et une bougie bien entamée dont les coulures signalaient que la panne d’électricité ne devait pas être exceptionnelle. Elle fut prise de panique. Tous les objets lui semblaient tour à tour dangereux. Comment se laver les dents ? Elle ne prendrait jamais une douche sans savoir ce qui se trouvait dans le seau. De l’eau, elle voulait bien mais quelle eau ? Depuis quand croupissait-elle là-dedans ? À propos de seau, elle ne se voyait pas chevauchant le seau hygiénique pour renouveler sa misérable expérience de la soirée. La bougie signifiait qu’elle passerait la nuit dans le noir. Quant aux allumettes, dans cette moiteur, étaient-elles encore susceptibles d’allumer quoi que ce soit ?             
C’est alors qu’elle remarqua les quatre boîtes de conserve qui protégeaient les pieds du lit et qui disaient que si la moustiquaire arrêtait les volants, les boîtes de fer réglaient en les noyant le sort des rampants. Elle se vit la proie d’une faune ailée, velue, couverte d’écailles, avec des pattes, des trompes, des dards, tout le bestiaire infectieux sorti du grand livre d’images des frayeurs ancestrales qui illustraient les travaux d’Éric Roman.
 

Il était arrivé avec son père à la fin des années 60 dans le poste de Petit-Baboua aux confins du Cameroun et de la Centrafrique, après des années difficiles qui avaient vu la naissance de la petite sœur puis la séparation du couple de ses parents. La mère gardait la fille, le père prenait le fils et partait loin avec ce côté desperado qu’il avait déjà montré en sautant avec les derniers volontaires sur Diên Biên Phu : « Donnez-moi ce que les autres n’ont pas voulu ! » Le ministère ne contrariait jamais ces accès suicidaires, au moins masochistes. Il les prenait au mot. Il y avait toujours un endroit maudit qui attendait son médecin et qu’on n’arrivait pas à pourvoir. C’est donc la bouche gourmande que le préposé aux affectations proposa Petit-Baboua, entre deux rivières, à la frontière de deux pays, brousse, chasse et pêche. Question équipement : un hôpital très familial et une grande léproserie. Il lui montra Petit-Baboua sur la carte, puis les divers hôpitaux et les postes sanitaires qui l’entouraient. Vus sur la carte de l’AOF, ils donnaient l’impression d’un maillage serré qui prenait la maladie comme le filet le poisson. À une autre échelle, évidemment, les postes étaient éloignés les uns des autres et le plus proche, l’hôpital amiral, Ouregano, était à cent kilomètres.
 

Devant le père, il était lâche, pire il se sentait lâche, il se voyait lâche. Il avait mis dans leur relation la même complaisance à l’avilissement que celle qu’il provoquait maintenant dans son entourage chez chacun de ceux qui l’admiraient ou le craignaient. Ses interlocuteurs se liquéfiaient comme il le faisait lui-même devant son père. En réponse, sa colère montait. La colère qu’il aurait dû manifester devant les mauvais traitements que son père lui avait fait subir. Et à ce moment, il pensait que ce qu’il éprouvait, son père avait dû le ressentir quand il avait été torturé. Ce qu’il avait payé enfant, c’était le prix de l’humiliation du père. Il savait d’où venaient ses mots : du père sans rien y changer. Mais d’où venaient les mots du père ?
 
 
Les Chinois, Irène ne s’attendait pas à les trouver là. Elle savait qu’ils avaient acheté la plupart des grands ports de la côte pour assurer leur commerce maritime. Elle se demandait si acheter était moralement mieux que conquérir, ou si l’achat n’était pas la version contemporaine de la conquête. Elle ignorait tout d’une occupation dont personne ne parlait, d’une occupation qui pouvait rappeler la colonisation.


L’Afrique ? Regarde toi-même. Tu ne vois rien ? Parce que tu n’es rien. Ou plutôt parce que ce que tu vois ne correspond pas aux images que tu trimballes. Pauvreté ? Où ça ? Luxuriance ? Où ça ? Non, tu vois une simple route dans une végétation que tu n’identifies pas entre deux nuages de poussière rouge que les Range Rover soulèvent.
— Et toi, Ben, qu’est-ce que tu vois ?              
Le photographe rit :              
— Des Chinois.


Comment un lien peut-il se briser entre une mère et son fils et ne pas se créer entre un frère et sa sœur ? Ce fut la dérive des continents. Ils appartenaient à deux mondes inconciliables. Après les trois années passées à Petit-Baboua, Éric se mit à errer dans l’appartement lyonnais où pourtant il avait vécu ses premières années comme dans un monde étranger dont il avait perdu les codes et dont la langue servait à cacher ce que l’on ne pouvait pas dire, or rien n’était dicible. Devant les fenêtres face à la Saône, de lourds doubles rideaux cachaient la rivière. Les lampes qui avaient remplacé la lumière du jour brillaient sous des abat-jour qui en feutraient l’intensité. La baignoire se remplissait à déborder d’eau tiède et le réfrigérateur recelait une masse de nourriture qu’il ne savait pas identifier. Mais il n’y avait aucun mot pour expliquer la rencontre comme la séparation de ses parents. Aucun mot pour expliquer sa présence aux bridgeurs qui s’installaient le jeudi après-midi dans le salon autour de quatre tables et pour lesquels un goûter était dressé et servi dans la salle à manger par une bonne en robe noire et tablier blanc. Ce fut très simple, sa mère le prit entre quatre yeux. Elle n’avait jamais dit à ses nouveaux amis qu’elle avait un fils aîné, non qu’elle en eût honte, mais cela ne s’était pas trouvé. Maintenant ce serait du réchauffé et il faudrait raconter l’Afrique où elle n’était pas allée, le père dont elle était séparée sans en être divorcée, « toute la mélasse », conclut-elle. Éric n’en fut pas blessé, le point de vue de sa mère était défendable.              
— Alors ? demanda-t-il.              
— Alors tu me vouvoies et tu me dis Madame. Le plus simple étant que tu ne te montres pas.              
Comment en arrive-t-on à ne plus rien ressentir pour une personne qui a tout été pour vous ?


(…)  les lecteurs ne veulent être informés que sur ce qu’ils croient connaître. D’une certaine façon, lire c’est toujours se relire pour conforter sa propre opinion. 


— Les histoires de défaite nous poursuivent, continua Éric, car il n’existe pas de cérémonies de consolation. La consolation, il faut la trouver en soi-même. Et la meilleure des consolations, c’est de devenir fou.              
Les familles avaient été priées de venir chercher ces carcasses mutilées et ces esprits définitivement blessés qui se mettraient à haïr leurs propres enfants. Il aurait mieux valu récupérer un cercueil.
— Je suis une séquelle de la guerre, dit Éric en s’adressant les yeux dans les yeux à Irène, pas un pupille de la Nation que le pays adopte et honore, simplement ce bâillon de tissu que sur les champs de bataille on glisse entre les dents du blessé pour l’empêcher de hurler. 




 

mercredi 4 janvier 2023

[Oppert, Claire] Le pansement Schubert

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Le pansement Schubert

Auteur : Claire OPPERT

Parution : 2020 (Denoël)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

10 minutes de Schubert = 5 mg d’Oxynorm.
Mme Kessler est assise dans son fauteuil toute droite, avec son bras offert aux soins et, tandis que je joue pour elle en boucle le thème de l’andante du Trio op. 100 de Schubert, la lumière sur son visage est si intense qu’elle irradie en un flot étincelant toute la pièce, les infirmières et moi-même. Dehors, le chêne aux larges branches en reçoit lui aussi abondamment.


Lorsqu’elle n’est pas en concert à travers le monde, ou auprès de ses élèves, Claire Oppert joue pour les personnes en fin de vie, les malades douloureux, les autistes ou ceux que l’on nomme les déments. La plume délicate et poétique, la musicienne raconte autant de rencontres uniques. Des hommes et des femmes que le chant du violoncelle apaise, stimule ou réconforte.
Le moment musical au chevet des patients est un port abrité dans l’épreuve, temps suspendu propice à l’émergence des souvenirs. Il relie les êtres et témoigne de cette part vivante et intacte en chacun de nous.

 

Un mot sur l'auteur : 

Née à Paris en 1966, la violoncelliste Claire Oppert est diplômée du conservatoire Tchaïkovski de Moscou, titulaire d’une licence de philosophie et d’un diplôme universitaire d'art-thérapie. Elle est concertiste et se consacre également à l'enseignement.

 

Avis :

Dans un Ehpad d’Ile de France en 2012, le son du violoncelle de Claire Oppert calme miraculeusement une patiente atteinte de démence sénile qui refusait avec violence de se laisser soigner. Une infirmière s’exclame : « Il faudra absolument revenir pour le pansement Schubert. » C’est ainsi que débute pour la concertiste et enseignante un tout nouveau parcours : elle accompagnera une équipe médicale dans une étude clinique sur l’effet de la musique vivante sur la douleur et l’anxiété des malades, elle se formera à l’art-thérapie, et elle jouera désormais régulièrement du violoncelle auprès d’autistes profonds, en gériatrie et en soins palliatifs. Ce livre est le récit de sa bouleversante expérience.

Dès les premières lignes, l’émotion assaille le lecteur. Elle ne va plus le quitter, brouillant bien des pages dans les larmes. Et c’est le coeur chaviré que, tout au long d’une narration tissée de délicate sobriété, d’instants de poésie et, toujours, d’une empathie pleine de respect, l’on accompagne Claire Oppert dans ses rencontres, rendues si singulières et prodigieuses par la musique, au plus profond de la souffrance qui baigne certains services hospitaliers. Qu’il s’agisse de ces jeunes autistes profonds avec qui la musique permet pour la première fois de communiquer, de ces personnes âgées atteintes de démence qu’un air apaise ou relie à elles-mêmes et à leurs souvenirs les plus chers, de ces patients en fin de vie qu’une mélodie distrait de leur douleur et de leur peur, et même de ces mourants dans le coma dont la respiration soudain amplifiée et la chair de poule expriment les dernières émotions palpables quand vibre pour eux le violoncelle, chaque fois l’on est autant ému qu’impressionné par ces instants de grâce, volés, à travers la musique, à la souffrance et à la mort, quand plus rien d’autre ne peut apaiser ni réconforter.

« La musique rejoint l’être humain dans sa dimension vivante et intacte ». « C’est une irruption salvatrice qui convoque le noyau profond en nous, inaltéré et rayonnant, malgré le morcellement de la maladie grave, malgré la démence, la douleur et la mort. » « [Ce noyau qui] est le support de la Vie, [qui] est la Vie », la musique nous y relie, miraculeusement. En tous les cas, les neurosciences ont démontré que, par un phénomène de contre-stimulation sensorielle, elle diminue la perception de la douleur et atténue l’anxiété des malades, répercutant ces bienfaits sur les équipes soignantes et sur les proches.

Traversé par une intense émotion, l’on ne peut qu’applaudir et s’incliner bien bas devant cette admirable expérience musicale et humaine. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Dans un coin de l’Espace, une femme hurle et se débat. Deux infirmières s’agitent autour d’elle, la maintenant fermement pour l’empêcher de tomber de son fauteuil, tout en parant ses attaques.
Elles doivent absolument refaire le pansement de Mme Kessler. La plaie de son bras droit est purulente.
Je ne peux pas deviner son visage caché par le profil des infirmières aux sourcils froncés et aux gestes tendus. Lorsqu’elle cesse de crier, elle tente de les mordre.
Je ne sais pas ce qui me pousse à m’arrêter devant elle. Je ne prononce pas une parole. Je m’assieds et lui joue au violoncelle le thème de l’andante du Trio op. 100 de Schubert.
Il se passe trois secondes à peine, deux mesures peut-être, et son bras se détend. Il s’abandonne d’un coup. Les cris cessent, le calme revient dans la pièce. Je peux observer alors son visage, regard étonné, et à ses lèvres une ébauche de sourire.
Je joue peu ce jour-là, tant le pansement est rapide. C’est plus qu’une surprise, comme un prodige. Je vois les infirmières sourire à leur tour, l’une d’elles rit même et me dit : « Il faudra absolument revenir pour le pansement Schubert. »
C’est joliment tourné, tout à fait adéquat. L’expression est née ainsi et elle est restée par la suite.
 

Elle est arrivée environ un an après moi dans le centre. Jusque-là, elle était restée dans un hôpital psychiatrique, attachée pendant deux années, et ces derniers mois assommée de neuroleptiques surpuissants. Howard nous raconte comment il l’a sortie de l’hôpital, après de nombreuses et rocambolesques démarches. (…)
Le matin de son arrivée, Amélia est lâchée dans l’institution. C’est Howard qui l’a dit : lâchée. Je ne suis pas présente ce jour-là, mais j’apprends à mon retour qu’elle a tout détruit, avec un extincteur arraché du mur. Deux jours de travaux ont par la suite fermé les portes du centre Adam Shelton. (…)
Deux ans après son arrivée, Amélia est métamorphosée. Howard accroche sur le tableau de l’institution une photo envoyée par sa mère : on la voit assise, au milieu de toute sa famille, souriante, à côté d’un arbre de Noël. [Amélia est autiste]
 

En revenant la semaine suivante, je le trouve gravement altéré. Il est étendu sur son lit, corps marbré, visage dissimulé sous un masque à oxygène. Il est inconscient depuis la veille, ses bras reposent sur sa poitrine. On dirait qu’il attend calmement. Pourtant, quand je lui joue les premières notes de Gabriel Fauré, sa respiration s’amplifie massivement. Le tempo d’Après un rêve s’accorde à son souffle qui s’élargit peu à peu. Je suis entrée dans le rythme de sa respiration. J’ai ce privilège. Son souffle se mêle au chant de mon violoncelle. Il n’y a plus dans la chambre que nos deux respirations qui s’accordent mystérieusement sur la mélodie. Pulsation commune.
Quand je m’arrête de jouer, je constate que ses bras sont couverts de chair de poule. Après un rêve.
C ‘est notre dernier dialogue. Il meurt le jour même, une heure à peine après que j’ai quitté la chambre.
 

La maladie grave est une expérience de délogement de soi. Elle assaille le corps, enchaîne les pertes successives. Elle conteste à la personne son pouvoir d’agir sur elle-même. Elle la laisse dépourvue, étrangère à elle-même, sans demeure stable ni identifiée.


 

mercredi 23 février 2022

[Schlogel, Gilbert] Les Princes du sang

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les Princes du sang

Auteur : Gilbert SCHLOGEL

Parution : 1992 (Fayard)
                   Le Livre de Poche (1994)

Pages : 650

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Cette passionnante saga romanesque retrace l'histoire de la chirurgie depuis le XVIIIe siècle à travers la vie de cinq chirurgiens d'une même famille.

Les acteurs en sont des hommes qui tentent de survivre au milieu des tempêtes qui ont marqué leur siècle. Ils ont été pris dans la tourmente de la Révolution et des guerres napoléoniennes, ils ont subi la défaite en 1870, la victoire en 1918 et 1945, et les souffrances de la guerre d'Algérie. Ils ont vu naître l'anesthésie générale, l'asepsie, la radiologie, les antibiotiques, les greffes d'organes, et le triomphe de l'informatique. Ils ont connu tous les stades de la notoriété: misérables barbiers sous Louis XVI, novateurs pendant la Révolution, glorieux vainqueurs sous l'Empire, ils sont devenus, dès la fin du XIXe siècle, de grands notables riches et respectés. Ils étaient des artistes prestigieux, ils sont considérés aujourd'hui comme des techniciens de haut rang qui ne peuvent plus se passer d'électronique. Ils n'en restent pas moins des hommes soumis à des pulsions sentimentales plus ou moins avouables. Ils aiment, haïssent, souffrent au même titre que ceux auxquels ils consacrent leur énergie et leur science. Ils sont tenaillés par l'ambition, l'appât du gain ou le goût de la célébrité, mais chaque jour, devant leur table d'opération, ils ont rendez-vous avec l'angoisse tragique de ce combat pour la vie qu'ils ont mené à toutes les époques.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Gilbert Schlogel est chirurgien. Il a été interne des hôpitaux de Paris puis chef de clinique à la Faculté. Pendant la guerre d'Algérie, il était chef d'antenne chirurgicale. Depuis 1964 il exerce en pratique privée, mais il a été longtemps chargé d'enseignement à la faculté de Paris XII. Il est l'auteur d'ouvrages techniques ou romanesques sur le thème de la médecine et a reçu, en 1985, le prix Littré, décerné par le Groupement des écrivains médecins.

 

 

Avis :

Du 18e siècle à nos jours, cinq générations de chirurgiens se succèdent dans la famille La Verle. Le récit romanesque de leurs parcours est le prétexte d’un panorama historique qui retraçe l’évolution de leur profession sur les trois cents dernières années. Et il y a de quoi s’ébahir, frémir, et se féliciter des incommensurables progrès accomplis !

Les barbiers-chirurgiens, sans autre formation que leur apprentissage sur le tas, furent longtemps les maîtres du rasage et de la saignée, les praticiens des accidents et des plaies et bosses principalement. Il fallut attendre la seconde moitié du 19e siècle pour que la chirurgie entame une gigantesque révolution, grâce à l’anesthésie, l’antisepsie et l’asepsie, pourtant très controversées à leurs débuts. Des noms, auxquels l’auteur rend hommage, ont émaillé cette histoire. On en retrouve un grand nombre en énumérant les hôpitaux parisiens. Aujourd’hui, technologie, hyper-spécialisation, médiatisation, n’ont pas fini de bousculer les compétences des chirurgiens et les espérances des opérés.

Certes assez rapidement survolés pour permettre au récit de couvrir cinq générations, les personnages sont malgré tout vivants et attachants. Gilbert Schlogel parvient agréablement à nous glisser dans leur peau pour nous faire vivre de l’intérieur les différentes époques et le sort qu’elles réservaient aux patients, les tâtonnements des soignants et les combats qu’ils ont menés pour percer et avancer. L’on est frappé de l’impact des conflits armés, qui, de la Révolution aux guerres napoléoniennes, de la défaite de 1870 aux deux guerres mondiales, sans oublier la guerre d’Algérie, n’épargnent aucune génération des La Verle. Mais ce sont bien la chirurgie militaire et son importance pour le pouvoir politique qui ont, d’abord, permis la reconnaissance du métier de chirurgien…

On l’aura compris, c’est bien l’exploration historique qui rend cette lecture captivante. Fluide et sans temps mort, elle emporte le lecteur de surprises en découvertes, dans une narration vivante, parfois pittoresque, souvent terrifiante, tant le manque de connaissances et les croyances de chaque époque ont pu faire commettre d’erreurs et d’atrocités. Que de chemin parcouru depuis le charlatanisme et la boucherie sans anesthésie, que de débats encore quant au système de santé actuel, mais aussi, que de passion, par dévouement, par appât du gain ou par souci de notoriété, chez chacun des chirurgiens La Verle. Un livre aussi instructif que plaisant. (4/5)

 

Citations :

Tu vois, j’ai fait mentir la règle. Quand on met la pipe entre les dents de l’opéré, il serre tant qu’il peut. S’il meurt, sa pipe tombe et se casse. Moi j’ai cassé ma pipe, et je suis toujours vivant.

D’après eux, tout ce qui avait été dit par les Anciens ne devait plus être pris pour argent comptant. Chaque homme avait le droit de réfléchir à sa manière, et de proposer des solutions nouvelles aux problèmes posés.

Dans l’esprit de ce temps, la fièvre puerpérale était un tribut payé au Seigneur, une sorte d’impôt obligatoire, et il fallait encore remercier le Ciel d’avoir préservé l’enfant !
 
Ce qui l’étonna le plus, c’était la vélocité de James Syme dont l’adresse était prodigieuse. Celui-ci commençait à utiliser l’éther, comme son concurrent londonien Robert Liston qu’il exécrait. Mais il était si pressé qu’il n’attendait pas les effets de l’anesthésie, et le patient s’endormait généralement quand l’intervention était terminée !

— Ce Semmelweis est une sorte de juif moldave qui parle avec un fort accent, et que personne ne peut supporter tant il est désagréable. C’est un fils d’épicier qui n’a même pas de reconnaissance pour le professeur Klein, qui lui a donné sa situation. Figurez-vous que cet illuminé prétend que la fièvre puerpérale est provoquée par les médecins eux-mêmes. Ce ne serait pas, d’après lui, une maladie autonome, mais la conséquence, pour les parturientes, d’une inoculation par des « particules de cadavre » ! Il suffirait de se laver les mains pour sauver les jeunes mères. Vous vous rendez compte !     
Damien se souvenait de cette conférence de Holmes, à Boston. Ne tenait-il pas le même discours ?     
— Et avec quoi faut-il se laver les mains ? demanda-t-il innocemment.     
— Une solution chlorée.     
— De l’eau de Javel, par exemple.     
— Exactement. C’est insensé !

À son tour il raconta ce qu’il avait vu à Boston, et son enthousiasme pour l’anesthésie. Là encore il fut frappé du scepticisme de son interlocuteur. (...)       
— Tout cela c’est bon pour faire un geste rapide, mais la douleur est inhérente à la chirurgie, affirmait Charles, et tu verras qu’on découvrira bientôt que cette méthode a plus d’inconvénients que d’avantages, j’en suis convaincu. En tout cas, pour l’accouchement, on n’en est pas là ! 
 
— Mon jeune ami, à vous entendre, on penserait que si certains de nos patients ont le malheur de décéder, c’est de notre faute, parce que nous ne nous lavons pas les mains ! Vous rendez-vous compte de la responsabilité que vous voulez faire supporter à l’ensemble du corps médical ? Vous qui êtes un élève de l’Hôtel-Dieu, vous sous-entendez que Desault, Bichat, Dupuytren, votre grand-père, notre maître Roux sont de grands criminels !  
 — Mais aucun d’entre eux ne savait jusqu’ici…  
 — Nous ne vous avons pas attendu pour réfléchir sur les causes de l’infection, monsieur de La Verle. La fièvre puerpérale est une maladie autonome qui décime nos jeunes mères, personne n’y peut rien. Et s’il suffisait de se laver les mains pour leur sauver la vie, croyez-moi, nous le saurions.

Fabriquée en grande série, cette prothèse coûterait, disons, mille francs. Alors que celles qui sont sur le marché à ce jour, coûtent jusqu’à dix ou vingt mille francs. La Sécurité sociale les rembourse toutes au prix où on les lui facture, sans discuter. Un fabricant est venu me supplier de lui accorder l’exclusivité de notre modèle en proposant de me ristourner, personnellement, pour chaque prothèse posée, la somme que je demanderai. Mille, deux mille, trois mille francs, ce que je veux… Et sur un compte à Genève. Pour lui ce n’est qu’un problème d’addition, la Sécurité sociale financera la différence.  
— Et voilà ! intervint Alexandre. C’est l’assuré social qui paie, mais indirectement. Et il risque d’en être bientôt de même pour toutes les prothèses : articulaires ou artérielles. Ainsi que pour les pacemakers et toutes les autres fournitures chirurgicales remboursables.
Guillaume continua :  
— Si je parviens à convaincre les pouvoirs publics que ma prothèse est la meilleure, bien qu’elle ne vaille que mille francs, qui m’en saura gré ? En tout cas, je sais qu’il y aura demain, dans la presse spécialisée, dix publications prouvant que ma prothèse est nulle, et que les autres sont beaucoup mieux.

Dans l’échelle sociale, quelle place occupons-nous donc ? Il est tout de même plus difficile de tenir un bistouri qu’un micro ! Greffer un foie, c’est mieux que de marquer un but ! Et pourtant, il n’y a aucune commune mesure entre la rétribution d’un chirurgien de renommée internationale et un international de football !

Le développement des transplantations, et la difficulté d’obtenir des donneurs, ne risquaient-ils pas de susciter des sentiments pervers dans l’âme de ceux qui espéraient ? Quand on n’est assuré de survivre qu’au prix de la mort d’un autre, comment ne pas souhaiter qu’il meure !