Affichage des articles dont le libellé est Résilience. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Résilience. Afficher tous les articles

mercredi 1 juillet 2026

Critique : "Vorace" de Malgorzata Lebda | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Vorace" de Lebda Malgorzata

a

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vorace (Lakome)

Auteur : Malgorzata LEBDA

Traduction : Lydia WALERYSZAK

Parution : en polonais en 2023,
                   en français en 2026 (Noir sur Blanc)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782889831661  
                           en librairie

 

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Prix Empik 2023 de la découverte littéraire de l’année en Pologne
Finaliste du prix Niké 2024, qui récompense le meilleur livre polonais

Traversée par les grands questionnements, les émotions et les douleurs de notre temps, une jeune femme retourne dans le village de son enfance pour prendre soin de sa grand-mère mourante. Avec son amie Ann, qui est une étrangère, elle s’applique à réchauffer le corps et l’esprit de cette femme âgée dont elle vient : gratter, masser, nourrir la peau, apaiser les douleurs, tout en ravivant les souvenirs et l’émerveillement devant le monde. Lire des poèmes, des descriptions d’oiseaux, et, le plus possible, accueillir le vivant, les plantes, les insectes, les petits et les grands animaux, jusque sur le lit. De son côté, le grand-père s’affaire à réparer la maison, qui est un autre corps malade, lui aussi marqué par le passage du temps, lui aussi susceptible de se raconter.
Aux abords du village de Maj, il y a des champs, des renards, des étourneaux, des forêts dans le vent et la neige, et il y a un abattoir industriel qui ne s’arrête jamais.
Avec ce premier roman salué de toutes parts, la poétesse Małgorzata Lebda nous conduit dans la région des Beskides. Elle y dépeint les saisons changeantes, la lumière, les corps, la transmission de femme à femme, l’amour et la beauté fragile de l’existence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Małgorzata Lebda est écrivaine, chercheuse, photographe et ultra-marathonienne (en 2021, elle a couru 1 113 kilomètres le long de la Vistule dans le cadre d’un projet d’activisme poétique intitulé « Lire l’eau »). Née en Pologne en 1985, elle a publié huit recueils de poèmes pour lesquels elle a reçu quantité de prix. Vorace, son premier roman, a été salué en Pologne comme la « découverte littéraire de l’année ». Avec Dunaj. Chyłe pola (2025), elle est honorée par le prix Kościelski, comme avant elle Mrożek, Stasiuk et Tokarczuk. 
Małgorzata Lebda vit avec des êtres humains et non humains dans la région montagneuse des Beskides.

 

Avis :

Avec pour thèmes l’usure du temps, la maladie et le deuil, ce premier roman polonais très remarqué transpose dans la fiction la vitalité prédatrice de la nature qui imprégnait déjà les poèmes de Małgorzata Lebda. Renvoyant dès le titre à cette dynamique de dévoration multiple, le récit déploie un univers où les forces biologiques, émotionnelles et paysagères obéissent à un mouvement d’érosion, d’appétit et de transformation.

Accompagnée de son amie d’enfance Ann, la narratrice revient dans son village natal pour veiller les derniers jours de sa grand‑mère, figure centrale dont la lente disparition aimante tout le récit. Tandis que, dans une sorte de réflexe instinctif, le grand‑père s’acharne à réparer et renforcer l’habitation – comme si consolider autour pouvait conjurer l’effondrement intérieur du corps malade –, les deux jeunes femmes prennent soin, en silence, de leur aînée. Leur intimité fusionnelle s'organise comme une barricade fragile au coeur d’un cadre rural pressuré de toutes parts : la nature proche, d’une vitalité à la fois somptueuse et maléfique, peuplée de créatures aussi merveilleuses que carnassières et animée d’une force vengeresse qui multiplie les glissements de terrain comme pour engloutir le village, répond aux prédations humaines, plus brutales encore, qui hantent l’abattoir voisin, omniprésent avec ses longues coulées de sang, ses remugles et les cris des bêtes promises à la mort. L’ensemble campe un théâtre oppressant où la voracité du monde, animale, tellurique et humaine, fait écho à celle de la maladie.

Situé dans les Beskides, chaîne montagneuse du sud de la Pologne dont Malgorzata Lebda est originaire, le roman puise dans ce territoire rude et forestier une puissance archaïque qui déborde largement le simple cadre géographique. Ces montagnes, faites de vallées encaissées, de forêts denses et de sols instables, forment un écosystème où la nature apparaît à la fois nourricière et menaçante, et où l’humain, jamais maître, reste exposé à des forces plus anciennes que lui. Dans cette configuration où les corps, les lieux et les forces naturelles semblent céder à une même logique insatiable, la narration transcende la chronique du deuil pour observer comment la vie se resserre autour de ce qui la ronge. Le prisme de la maladie contaminant l'entour et le paysage en même temps que les gestes et le relationnel, la nature, d'une vitalité traversée de pulsions destructrices, agit comme une présence souveraine, impitoyable dans la manière dont ses secousses souterraines font écho aux violences de l’abattoir – incarnation répugnante de la rapacité humaine. De cette porosité mortifère naît une tension narrative qui instille peu à peu un malaise face à un monde où tout mute, se dégrade et finit par périr, la vie réduite en menace et en sursis. Ainsi se dessine une vision âpre et charnelle de la fragilité du vivant où, du corps rongé par le cancer au sol qui s'effondre, rien n'échappe à la dramaturgie de l’usure et de la résistance.

Avec la force de son imaginaire, la densité travaillée de sa langue et sa façon de faire dialoguer finitude, violence et paysages millénaires, le livre se distingue autant par son écriture sensorielle, héritée de la poésie, que par sa capacité à incarner la nature en une puissance mythique, souffrante elle aussi, parfois hostile dans sa luxuriance étrange, miroir de la maladie et du vivant. Cette originalité formelle, frôlant la surcharge symbolique dans une atmosphère suffocante qui écrase presque l'intrigue et les personnages, désarçonne par son opacité et sa noirceur, tant le récit privilégie la vibration du monde à l’avancée narrative. Pourtant, ce roman de femmes et de transmission sororale, qui fait de la maison un refuge où circulent savoirs, entraide et gestes de soin comme langage face à la lourde présence de la mort, déploie une émotion d'autant plus touchante que totalement retenue et muette. Au croisement de l’attention minutieuse aux corps et de la violence du monde qui les entoure, se révèle une expérience de deuil où, dépassant le drame, se rejouent les liens, les héritages et la persistance têtue de la vie. (4/5)
 

samedi 13 juin 2026

Critique : "Et si je renaissais de mes blessures ?" de Dominique Godfard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Et si je renaissais de mes blessures ?" de Dominique Godfard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Et si je renaissais de mes blessures ?

Auteur : Dominique GODFARD

Parution : 2026 (Cinq Sens)

Pages : 138

Accès au livre : ISBN 9782889499212  
                           en librairie

 

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans l’introduction de Et si je renaissais de mes blessures ?, Dominique Godfard précise que son témoignage tourne autour du chemin à faire pour réussir à « s’accoutumer à la vie dans un habitat pour personnes âgées (…) ». Elle écrit : « Il s’agit d’une forme d’adaptation (sera-t-elle jamais complète ?) à laquelle il serait souhaitable sinon de se préparer, du moins d’en connaître le parcours, avec ses embûches comme ses avantages. » Ce récit, en effet, intéresse aussi bien les aînés que leur famille et, loin de tout préjugé, il est écrit et présenté ici avec lucidité… et parfois même, humour.
À l’origine des différentes étapes de l’épreuve, l’hôpital de toutes les douleurs où l’autrice a été opérée de ses lombaires en 2024. Puis sa découverte de la résidence Vivage où elle s’installe peu à peu, fait des rencontres, assiste à des animations ou à des anniversaires, s’habitue tout doucement, sans délaisser ses goûts pour la lecture ni l’écriture. Au fil de ses observations, elle tente de mettre en avant des éléments qui pourraient participer à l’amélioration des conditions de vie des personnes âgées et d’inventer une sorte de jeunisme à l’envers, ce que l’on pourrait appeler du « vieillisme » si, un jour, le néologisme entre dans nos mœurs !

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Casablanca en 1941, Dominique Marie Godfard habite aujourd'hui Saint-Germain-du-Corbéis, dans l'Orne. D'abord nouvelliste, elle s'est tournée en 1999 vers le roman (LA PAMPA). Ses dernières publications : Le bus pour Drancy (roman, 2014), Une année percheronne (Journal, 2015), Le bonheur passait, il a fui ! (nouvelles, 2016), Variations sur le regard (billets, 2018), L'accourue en son jardin percheron (Journal, 2019), Le conflit de l'an 2040 (roman, 2021) et Vieillir, c'est vivre... (récit, 2022).

 

Avis :

Dans la continuité de Vieillir, c’est vivre, où elle montrait déjà que l’avancée en âge pouvait être l’occasion de reprendre prise sur le présent, Dominique Godfard poursuit son exploration sensible des dernières étapes de la vie. Ce nouveau témoignage, né d’une épreuve physique qui l’a conduite à s’installer en résidence pour seniors, observe avec une lucidité souriante la manière dont le corps, les habitudes et les certitudes se modifient lorsque la vieillesse impose son tempo. Refusant l’abattement, elle fait de cette transition un temps de réajustement attentif, où l’on apprend à composer avec ses fragilités pour mieux reconnaître ce qui demeure vivant, vibrant et, malgré tout, capable d’émerveiller.

Depuis toujours passionnée d’écriture, elle raconte son arrivée dans « une résidence pour seniors un peu abîmés mais pas trop » après une opération éprouvante, et la manière dont elle apprivoise ce nouvel environnement. Le livre déroule, par petites touches, la vie quotidienne d’un lieu où se mêlent solitude, routines obligées, gestes discrets de solidarité et moments de légèreté inattendue. L’auteur y décrit les apprentissages nécessaires, les limites à accepter et les relations qui se tissent, mais aussi les pensées qui surgissent quand le corps devient empêchement. À travers ces scènes concrètes et ces réflexions intimes, elle offre un regard direct sur sa détermination à ne pas céder au repli.

Conjuguant lucidité et légèreté pour mieux donner à voir la vieillesse dans toute sa complexité, Dominique Godfard explore avec finesse les transformations du corps, les ajustements du quotidien et les émotions qui traversent cette période de fragilité. Son écriture, précise et souvent teintée d’humour, met en valeur les détails du réel et ouvre des pistes de réflexion sur la dépendance, la vulnérabilité et la capacité à se réinventer. Son amour de la littérature accompagne chaque étape, les citations qu’elle glisse au fil des pages devenant des appuis, presque des compagnons de route, qui éclairent son expérience. Sa sincérité touchante, la justesse de son regard et la force de résilience qui transparaît dans son récit forcent l’admiration et dessinent un véritable art de composer avec le réel, une manière de boire jusqu’au bout chaque goutte encore offerte par la vie.

Ouvrage bref, sans volonté d’exhaustivité, ce livre séduit par l’authenticité de sa démarche, chaque page semblant porter la trace d’un travail intérieur qui ne va pas de soi. On mesure ce que cette écriture a exigé de lucidité, de patience et de courage. Surtout, elle témoigne d’une volonté de transformer une épreuve intime en parole partagée, de rester debout face à ce qui bouscule, et de rendre cette traversée utile en proposant au lecteur des amorces de réflexion, des pistes discrètes mais fécondes pour penser à notre tour ce qui nous attend tous, un jour ou l’autre. (4/5)

 

 

Citations : 

Le seul dénominateur commun qui pourrait nous inciter au partage porte le nom de « vieillesse » et dans un éclair, je me dis : « Je suis une vieille qui n’aime pas les vieux ! » Ce qui me désespère. Avant de me poser la question fondamentale : « Est-ce que les vieux aiment les vieux, en général ? »Je n’ai pas la réponse mais me console à la pensée que mes émotions et mes étonnements sont ceux d’une « débutante » en colonie de personnes âgées et donc sujets à révision avec le temps.

A cette lassitude indissociable de la vieillesse, s’entremêle un problème de temps puisqu’on comprend qu’il ne fait plus le dilapider, que la réserve se tarit de jour en jour le rendant toujours plus précieux… si ce n’est qu’on ne parvient pas à le remplir correctement ou selon ses désirs car les forces viennent à manquer ! Cruel dilemme puisqu’au moment où il faudrait optimiser son temps, c’est aussi l’heure d’une fatigue abyssale qui réduit la personne âgée à une quasi-impuissance…

Avant de répondre aux attentes des seniors, encore faudrait-il s’interroger sur celles-ci ainsi que sur le bien-fondé des réponses à apporter. Or, je constate que, quels que soient les activités, les sorties ou les films proposés, domine l’idée que la personne âgée a une préférence pour le passé, la facilité et ce qu’elle a déjà aimé… De découvertes ou de nouveautés, point n’en faut car on s’attache pas à stimuler les vieux cerveaux fatigués mais à leur plaire.
 
(…) l’avortement heureusement légalisé autorisant un passage de la vie (ou promesse de vie) à la non-vie, pourquoi les personnes âgées ne pourraient-elles pas jouir de ce même passage – de vie à non-vie – au moyen d’une euthanasie réglementée et appliquée dans un cadre strictement défini ? Dans ce sens, une nouvelle loi, qui consacre le droit de l’accès à l’aide à mourir, vient d’être votée en mai 2025 par l’Assemblée nationale et le texte est désormais soumis au Sénat...Il faut donc attendre. Pourquoi, finalement, traite-t-on de manière différente les débuts et les fins de vie alors qu’on les assimile volontiers les uns aux autres ? 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mardi 9 juin 2026

Critique : "Femmes sur fond azur" de Chantal Thomas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Femmes sur fond azur" de Chantal Thomas


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Femmes sur fond azur

Auteur : Chantal THOMAS

Parution : 2026 (Seuil)

Pages : 192

Accès au livre : ISBN 9782021601275  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Six vies, différentes et reliées. Six expériences de la liberté ouvertement ou secrètement revendiquées contre les impératifs de l'époque. Sophie Cruvelli vicomtesse Vigier, la reine Victoria, Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Colette, Jackie... Une cantatrice, une reine, une artiste, deux écrivaines, une jeune veuve et ses deux enfants, dont l'autrice. Autant de femmes dont la découverte de la Méditerranée a modifié le destin. Elles ont en commun d'avoir vécu la Côte d'Azur comme un lieu de respiration, de désir, d'échappement et d'accomplissement.

Chantal Thomas, en une suite de portraits qui saisit la singularité de chacune, nous invite à une sensuelle réflexion sur le corps féminin, sur l'effort magnifique de "ne pas se laisser voler la vie", comme disait Rimbaud. Son écriture est portée par une formidable capacité à redonner souffle, ce qu'on appelle l'enthousiasme. Avec empathie, érudition et une énergie romanesque très personnelle, elle défait le corset des interdits et nous fait partager la merveilleuse, mystérieuse et revigorante rencontre avec le bleu du ciel et de la mer. Elle nous offre la joie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chantal Thomas, romancière, essayiste, scénariste, a été révélée au grand public avec Les Adieux à la Reine (Seuil), prix Femina 2002, adapté au cinéma par Benoit Jacquot. Depuis, elle poursuit selon une double inspiration, historique : Le Testament d’Olympe, L’Échange des princesses, porté à l’écran par Marc Dugain, et autobiographique : Souvenirs de la marée basse (2017) qui a connu un grand succès, suivi de East Village Blues (2019), Café Vivre (2020), et Journal de nage (2022). Son œuvre est traduite dans de nombreux pays.
Chantal Thomas a été élue à l'Académie française le 28 janvier 2021.

 

Avis :

Avec un art du portrait alliant sensibilité historique et intuition poétique, Chantal Thomas montre, à travers les parcours de six femmes d’époques et de destins différents, comment l’azur méditerranéen a pu leur permettre de se défaire des contraintes et d'inventer une manière plus audacieuse d’habiter leur vie. La mise en regard de ces trajectoires féminines attirées par la lumière du Sud esquisse une géographie intime de l’émancipation, où le paysage infléchit l’élan intérieur de chacune.

En suivant ces femmes au moment où, avec l’apparition d’un ciel nouveau, d’autres possibles s’ouvrent dans leur existence, Chantal Thomas convoque, avec tout le relief de la vie, une série de figures trouvant une respiration nouvelle face aux normes imposées, au nom de la respectabilité, de la discrétion et de la dépendance sociale, par les XIXᵉ et début du XXᵉ siècles. Certaines, à qui le Sud offre un statut inédit, s’y réinventent, comme l’incandescente cantatrice Sophie Cruvelli, qui quitte la scène pour un mariage princier lui donnant accès à un monde où affirmer pleinement son tempérament, ou encore la très protocolaire reine Victoria, soudain confrontée à une douceur et à une légèreté insoupçonnées. D’autres y ravivent leur élan créateur : la jeune peintre Marie Bashkirtseff, tenue à distance des cercles masculins, y découvre un horizon à la mesure de son ambition, tandis que Katherine Mansfield, minée par la maladie, y retrouve l’énergie d’écrire. Colette, en quête d’un lieu où vivre à son propre rythme, y reconquiert une souveraineté sensuelle, et Jackie, la mère de l’auteur, y amorce une réinvention discrète. Toutes, à leur manière, rencontrent sur cette Riviera – lieu de villégiature, de mondanités et d’expérimentations sociales alors très couru des élites européennes – un espace où se dessine la possibilité d’une vie plus ample.

Conjuguant précision documentaire et écriture de la sensation pour faire de la Méditerranée un véritable incubateur de sens, Chantal Thomas élabore à travers ces trajectoires renaissantes une réflexion subtile sur les conditions d’apparition d’une liberté féminine encore fragile, souvent clandestine, mais en voie d’affirmation. Grâce à une attention aiguë au sensible – lumière, couleurs, souffle de l’air ou variations du ciel –, elle montre comment un lieu peut infléchir un destin et une sensation déclencher un mouvement intérieur. Sur cette Riviera où se rejouent les tensions entre assignation sociale et désir d’émancipation, ces femmes trouvent un terrain où éprouver des manières d’être à soi que leur milieu d’origine leur refusait. Leur diversité, de la souveraine à l’artiste en passant par la femme ordinaire, révèle que l’élan vers l’autonomie procède d’une constellation de gestes et de respirations plutôt que d’un mouvement linéaire. Le livre interroge ainsi, avec finesse, la manière dont chaque histoire intime contribue, à son échelle, à l’évolution de la condition féminine.

La profondeur de ce livre lumineux et apaisant tient autant à la cohérence du dispositif qu’à l’intelligence du choix des portraits. Issu des chroniques que Chantal Thomas a publiées dans Le Monde, l’ouvrage conserve la précision du format bref tout en gagnant de l'ampleur par leur rassemblement. L’élégance de l’écriture, sensible et sans emphase, confère à chaque figure une vraie présence, tandis que la réflexion sur la liberté féminine s’affirme dans la nuance plutôt que dans l’argumentation frontale. Livre‑mosaïque émouvant, où chaque tesselle trouve sa juste place dans l’harmonie de l’ensemble, il montre comment ce fond d’azur – lieu à part, presque suspendu, où les cadres se desserrent et où surgissent d’autres horizons – offre à ces femmes si différentes la possibilité de se réinventer dans une même dynamique d’affranchissement. (4/5)

 

Citations :

À l’exception de Jackie, elles ont en commun d’être nées au XIXe siècle, d’avoir eu, sauf Colette, des corps corsetés, et d’avoir grandi, quel que fût leur pays de naissance, dans des décennies où l’enseignement prévu pour les filles était fort réduit (le droit de se présenter à un baccalauréat identique pour les deux sexes date en France de 1924), et où se marier, passer de l’autorité du père à celle de l’époux, était l’unique perspective permise et, partant, l’unique issue. Il faut se rappeler que, par rapport à la famille ou à l’État, la mise en tutelle des femmes a perduré bien au-delà du XIXe siècle, puisque la loi les autorisant à voter date du 29 avril 1945, et celle leur donnant droit à ouvrir un compte bancaire et à travailler sans autorisation de leur époux du 13 juillet 1965. Hors de cette voie « normale », la femme seule était stigmatisée en « vieille fille » pathétique, ou en aventurière dangereuse, sinon prostituée. Et il m’a frappée, en réfléchissant sur elles et tentant de faire émerger leur portrait, qu’un des traits caractéristiques des femmes de ce siècle, d’une classe aristocratique ou bourgeoise, était l’écriture d’un journal intime. Elle allait avec le corset, une éducation religieuse, les règles de la pudeur, l’interdit de la franchise et de « propos déplacés ». Le journal intime empêchait les jeunes filles d’étouffer. Il leur permettait d’exprimer à tâtons des sentiments exclus et de s’approcher de leur désir. Il prenait le relais du confesseur, l’autorité religieuse en moins. Et si, pour la plupart d’entre elles, écrire ne les délivrait pas d’un sens du péché ou de la faute, elles pouvaient l’éprouver d’une manière plus souple. En général, le mariage mettait fin à leur journal. Mais pas toujours. 


Dans Une chambre à soi, Virginia Woolf trace un tableau impitoyable de l’hostilité suscitée par l’arrogance d’une femme résolue à se dédier à son art : « Même au XIXe siècle, on n’encourageait pas les femmes à devenir des artistes. Au contraire, on les humiliait, on les souffletait, les sermonnait et les exhortait. La nécessité où elles se trouvaient de s’opposer à ceci, de désapprouver cela, a dû tendre leurs nerfs à l’extrême et diminuer leur force vitale. »


Pour les grandes diaristes que furent Marie Bashkirtseff, Katherine Mansfield, Virginia Woolf, écrire un journal intime relevait d’un sentiment de solitude et de la nécessité de se protéger des intrusions et volontés de mainmise venues du dehors. Écrire son journal correspondait au moment privilégié d’une conversation avec soi-même, en continuité avec des pratiques d’introspection religieuse. Mais le journal était aussi dépositaire de ce qui débordait d’une oppression physique et psychique. La suppression du corset et des principes de bonne tenue qui y étaient liés permettant une souplesse, une respiration du corps féminin, elle détache le journal de sa fonction d’exutoire. Une femme tient d’autant plus à son journal et par son journal qu’elle est rigoureusement corsetée.


À la vision renvoyée par son miroir d’un « double charnu, gorgé de soleil et d’eau », Colette, âgée de cinquante-cinq ans, peut être assurée qu’elle a aidé à faire sauter les tabous qui voulaient les femmes pâles et corsetées, tôt vieillies dans le cercle d’un foyer centré sur le prestige patriarcal, des femmes qui n’existent pas au-delà de l’âge de trente ans, qui n’ont aucune notion de leurs forces physiques, et qui, si elles se devinent des capacités intellectuelles, préfèrent les dissimuler et même passer pour un peu sottes afin de préserver la supériorité masculine, afin de mieux plaire. Mais, plus intimement, Colette sait qu’elle a accompli sa propre révolution : elle a dépassé le stade des amours douloureuses, possessives, conflictuelles. Désormais, elle sait être seule sans se sentir esseulée. Elle est prête pour aimer autrement, dans la confiance et la complicité. Hors emprise.

 

lundi 23 mars 2026

Critique de "Sans carte ni boussole" de Meredith Hall | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Sans carte ni boussole" de Meredith Hall



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Sans carte ni boussole (Without a Map)

Auteur : Meredith HALL

Traduction : Laurence RICHARD

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2007,
                   en français en
2026 (Philippe Rey)

Pages : 352

Accès au livre : ISBN 9782384822768  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

Meredith grandit dans la campagne du New Hampshire, au sein d’une de ces « bonnes familles », pour qui les apparences comptent plus que tout. Un quotidien réglé, où elle se sent importante et aimée, malgré un père absent, qui s’est très tôt remarié. Mais lorsque sa mère traverse à son tour une période de changements tumultueux, l’adolescente se retrouve livrée à elle-même et bientôt tombe enceinte d’un homme de vingt ans, inconscient et cynique. Nous sommes en 1965, Meredith a alors seize ans. Expulsée de son lycée, chassée par sa mère et envoyée vivre chez son père dans une maison froide et vide, elle vit seule sa grossesse, avant d’accoucher d’un enfant immédiatement placé à l’adoption, sans qu’elle ait son mot à dire.

S’ensuivent vingt ans de détresse et d’errance, qui mènent Meredith à fuir toujours plus loin, en Europe, au Moyen- Orient, en équilibre au bord du monde. Même la naissance de deux autres enfants ne réussit pas à susciter l’espoir d’un avenir meilleur – jusqu’au jour où son fils perdu retrouve sa trace. Grâce à lui, tout son être semble se recomposer…

L’autrice du magistral roman Plus grands que le monde retrace ici son parcours avec sincérité et subtilité : rejetée si jeune par ses parents, elle finit par revenir auprès d’eux pour leur apporter son secours à la fin de leur vie, en dépit de leur histoire commune douloureuse. Voyage inoubliable, Sans carte ni boussole bouleverse en posant ainsi de manière lumineuse la question du pardon au sein d’une famille meurtrie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Meredith Hall est née en 1949. Elle partage sa vie entre l’écriture et l’enseignement à l’université du New Hampshire. En 2007, elle publie ses mémoires, Without a Map, immédiatement reconnus outre-Atlantique comme un classique du genre. Elle collabore régulièrement avec Five Points, The Gettysburg Review, The Kenyon Review, ou encore The New York Times. Plus grands que le monde est son premier roman.

 

 

Avis :

En 1965, dans une Amérique encore profondément conservatrice, Meredith Hall tombe enceinte à seize ans et voit alors son univers s'effondrer. Son village rural du New Hampshire, reflet fidèle d’une société qui condamne sans appel les mères célibataires, la met au ban aussitôt. Rejetée par sa mère, puis par son père soucieux de ne pas contrarier sa nouvelle épouse, elle est expulsée de son lycée, écartée de son église et reléguée dans l’ombre pour mener une grossesse que l’on veut invisible. L'abandon contraint du nouveau-né scelle son sort et la plonge dans une culpabilité durable. Quarante ans plus tard, elle revient sur ce séisme intime qui a « dissolu son ancien moi dans une forme de mort », retraçant comment l’effacement forcé de son identité a marqué sa vie d’adulte et retardé, pendant des décennies, la possibilité même de rechercher l’enfant perdu.

Récit sensible et bouleversant d'une adolescence rejetée, Sans carte ni boussole est aussi le portrait d’une société qui, sous couvert de morale, organise l’effacement des femmes qui s’écartent de la norme. Meredith Hall montre avec une précision implacable comment la honte, outil de contrôle collectif bien éloigné d’un sentiment spontané, est inculquée, entretenue et surveillée. La violence du bannissement tient autant aux gestes et aux mots qu’à l’injonction au silence, à l’obligation de disparaître pour préserver l’ordre social. Montrant ce processus avec une lucidité sans complaisance, l’auteur met à nu l’hypocrisie d’un corps social qui préfère sacrifier une jeune fille plutôt que d’affronter la moindre déviance.

L’autre axe fort du livre réside dans la manière dont il articule mémoire et reconstruction. Quarante ans après les faits, Meredith Hall écrit depuis un lieu où la douleur, si elle n’est plus brute, demeure vive, et où l’écriture se fait acte de réappropriation. Le récit s'enroule en spirale autour du drame, suivant une chronologie souple qui ménage des retours et reflète l’état intérieur d’une femme qui, ayant vécu « dissoute », tente de rassembler une identité longtemps fracturée. La prose, dépouillée jusqu’à en paraître clinique, insuffle au texte une force d’autant plus marquante qu’elle rejette emphase, pathos et rancoeur. Cette lucidité accompagne une résilience saisissante : la Meredith adulte s’efforce, par son dévouement, de reconquérir une place auprès de ses parents vieux et malades, dans l’espoir de mots de réparation qui ne viendront jamais, trouvant pourtant dans cette fidélité silencieuse la possibilité d’un apaisement. « Le deuil transforme la douleur en chagrin, et le chagrin en amour… L’amour est la seule chose qui compte », écrit‑elle, résumant l’élan qui porte tout le livre.

Au‑delà du témoignage individuel, Sans carte ni boussole apparaît comme une oeuvre de transmission, un lieu de vérité que rien ni personne ne peut plus confisquer. À l’opposé du règlement de comptes, le livre expose, avec une rigueur quasi ascétique, ce que signifie survivre à l’effacement et reconstruire une existence à partir de ses propres ruines. Alliant pudeur et intensité, lucidité et tendresse, cette trajectoire marquée par l'exclusion ouvre sur une réflexion profonde autour de la dignité et de la persistance de l'être. En restituant à la jeune fille qu’elle fut une voix longtemps muselée, Meredith Hall offre un récit qui dépasse la confession pour célébrer la capacité humaine à se relever, à aimer encore et à reprendre place dans le monde malgré tout. Un récit d’une grande puissance, littéraire et émotionnelle, qui éclaire la violence morale d’une époque tout en révélant une force de résilience stupéfiante. (4/5)

 

 

Citations :

(…) tomber enceinte en 1965 ? Si pareille chose pouvait arriver à la fille de Bobbie, alors, comme en cas d’infection, toutes les adolescentes risquaient d’être contaminées. Sauf à les effrayer tellement que jamais plus elles n’oseraient écarter les cuisses. Injustice. Il fallait que ce soit injuste. D’une injustice saisissante pour frapper suffisamment les esprits


Mrs. Duggin s’est rassise dans son fauteuil. 
« Tu comprends que tu ne pourras pas revenir dans cette école ? » 
J’ai laissé sur son bureau mes livres, mes cahiers noircis de mon écriture enfantine, avec ses grandes boucles et ses griffonnages et ses « machin aime machine ». Empruntant le couloir encaustiqué et silencieux, j’ai gagné mon casier, enfilé mon blouson et mes mitaines, parcouru seule l’aile blanche, passant devant le personnel administratif qui me fixait par la grande fenêtre, puis j’ai franchi la porte. La première phase de la mise au ban venait de s’achever.   

« C’est simple, m’a dit ma mère en traversant la pièce pour s’asseoir sur le canapé dans sa robe en laine et ses hauts talons, tu ne peux pas rester vivre ici. » Place à la deuxième phase.

J’étais censée emménager chez mon père dès le lendemain matin. J’ai demandé à ma mère si c’était possible d’attendre le dimanche, afin que je puisse aller à l’église. Elle a eu l’air surpris. « Ne me dis pas que tu n’as pas compris la situation ? Tu ne peux plus aller à l’église dans ton état. Ils ne voudront plus de nous. »
 
 
Ma personnalité n’était pas encore forgée ; j’étais incapable de prendre des décisions engageant ma vie. Ma conscience, même, n’était pas encore advenue. Mais ici, soudain, j’étais confrontée aux conséquences d’être dans le monde. Lors de ces longues journées vides et solitaires, je devais naître à ma vie d’après, alors que se dissolvait mon ancien moi dans une forme de mort.


Ma demi-sœur Molly, élève en internat, revenait à la maison pour les vacances d’hiver. Le matin précédant mon arrivée, elle avait été expédiée chez sa grand-mère dans l’ouest du New Hampshire. On nous avait expressément ordonné de cesser de nous écrire, mon père m’expliquant que Molly n’avait que quinze ans et qu’ils ne voulaient pas qu’elle soit exposée « à ce genre de chose ». J’avais l’interdiction de sortir, car en ville, personne ne savait que j’étais ici et enceinte. Une fois, après une chute de neige bien épaisse et réconfortante, j’étais sortie pour dégager les allées, pensant que mon père et Catherine en seraient agréablement surpris à leur retour le lendemain. Ils se sont mis en colère, me répétant que je ne devais sortir sous aucun prétexte.


Je sais aujourd’hui que ce que j’ai vécu cet hiver-là relevait d’une profonde et terrifiante dépression. Le désespoir et une posture farouche de défi avaient pris le contrôle de ma jeune existence. Ces quatre mois ont considérablement façonné ma personnalité, quatre mois qui m’ont isolée de toute forme de vie, de toute croyance, de tout sentiment de reliance à qui que ce soit. J’étais seule. Ma peur et ma douleur se consumaient tels des incendies sur un horizon lointain et silencieux. Jour après jour, j’observais la destruction à l’œuvre, debout à la fenêtre de ma chambre donnant sur les champs couverts de neige, propriété de mon père.


Ma chambre ressemblait à un musée d’un autre temps. Elle était rose, accueillante, ensoleillée. Traîtresse. J’ai passé tout l’après-midi assise sur mon lit, à effleurer le couvre-lit en tuft blanc et à caresser mon chat noir qui ronronnait. Je me suis laissé gagner par l’engourdissement. Un napperon en dentelle blanche, que j’avais repassé lorsque je vivais, enfant, dans cette maison, recouvrait la commode. Le réveil en plastique bleu égrenait doucement les secondes. Des voitures glissaient en silence dans High Street, avec à leur bord des personnes que je connaissais : Mrs. Sargent, Teddy Lawrence, Sally et Mr. Palmer. Ils étaient dans un film, que je regardais de l’autre côté de l’écran.


Une des fonctions de la mise au ban est d’éradiquer totalement la personne qui la subit. Elle s’apparente à un meurtre, d’autant plus troublant d’ailleurs qu’il n’y a pas de tombe ; il n’y a eu ni chant ni cantique pour accompagner mon dernier voyage ou pour implorer de Dieu la bénédiction de mon âme. La mise au ban est aussi précise qu’un scalpel, une ablation absolue ne laissant miraculeusement pas la moindre cicatrice sur le corps communautaire. Cette cicatrice est portée uniquement par la jeune fille – blessure profonde et invalidante qui suinte pour le restant de ses jours. C’est un prix plutôt élevé pour avoir eu, effrayée, une expérience sexuelle sur une plage, une nuit brumeuse de Labor Day, un début septembre.


Un coup de marteau ne peut briser une larme de verre. Mais, si la moindre pression est exercée sur le long filament de terminaison, une fissure se propage en un instant à travers le noyau, créant ainsi un exutoire à la tension cachée. Soudain, au moindre contact avec le filament, la larme explose, projetant des éclats tout autour d’elle. 
Je suis une enfant. Puis je tombe enceinte. Ma mère me dit : Va-t’en loin de moi. La fragilité de son amour, le moment violent où la tension explose. La fille parfaite à la mère parfaite dans la famille parfaite, explosant en un instant. 
 
 
Une jeune fille qui a eu un enfant en 1966 n’était pas seulement mise au ban ou rejetée au loin dans sa propre orbite solitaire. Elle était humiliée. Lorsque j’ai pris place pour la première fois dans le bureau du Dr Quinn, que je ne connaissais pas, il m’a observée en silence avant de déclarer : « Ne perds pas ton temps à essayer de me dire qui est le père de ce bébé. Je sais que tu n’en as pas la moindre idée. Les filles comme toi ne le savent jamais. » Puis il a ajouté : « Tu dois abandonner ce bébé. Tu ne mérites pas d’avoir un bébé. » Avant de conclure par ces mots, qui ont laissé l’empreinte la plus durable : « Tu ne dois jamais essayer de retrouver cet enfant. Après la naissance, tu n’es plus rien pour lui. Tu détruiras sa vie si tu entres en contact avec lui. Ce serait la chose la plus égoïste au monde que d’essayer de le retrouver. Tu n’es rien d’autre qu’une fauteuse de troubles. » J’ai compris. J’étais une fille dévergondée, une source de contamination dans la vie de mon pauvre enfant. Dans tous les cas, je ne le méritais pas. Interférer dans sa vie n’aboutirait qu’à lui faire encore plus de mal. Tout cela me paraissait juste, la vérité irréfutable. La honte, une honte écrasante, m’a réduite au silence pendant ces neuf mois, et pendant les vingt et un ans qui ont suivi. 
Si j’avais cru que j’étais une fille ordinaire tombée enceinte après avoir fait preuve d’irresponsabilité, et non parce que mon destin était de nuire au monde, mon fils aurait un jour reçu un appel. Ce geste aurait fait une énorme différence. Cet appel, à dix ans, quinze ans ou vingt ans, lui aurait dit : « Je t’ai aimé. Je t’attends. Rentre à la maison, je t’en prie. »


Il n’y a pas de temps à perdre. Il n’y a pas d’autre vie qui nous attend. Le deuil transforme la douleur en chagrin, et le chagrin en amour. Le chagrin nous ouvre à la beauté et à la compassion. L’amour est la seule chose qui compte. 

 

jeudi 19 février 2026

Critique de "Où les étoiles tombent" de Cédric Sapin-Defour | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Où les étoiles tombent" de Cédric Sapin-Defour



J'ai aimé

 

Titre : Où les étoiles tombent

Auteur : Cédric SAPIN-DEFOUR

Parution : 2025 (Stock)

Pages : 400 

Accès au livre : ISBN 9782234097001  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le vendredi 12 août 2022, au bout d’une vallée étincelante dans la province de Bolzano, un couple affranchi de toute contrainte s’envole l’un à la suite de l’autre, en parapente. Cédric et Mathilde, deux passionnés de montagne, ont mille fois fait le geste de se jeter dans l’air pur. Cédric se tourne, il ne voit plus Mathilde. Dans le halètement des minutes incertaines le menant jusqu’au lieu de la chute, seules des questions. A-t-elle survécu ? Que faire ?

Découpé en scènes à suspense, ce récit qui vous saisit à la gorge est roman-vrai d’un couple à l’unisson de son désir de liberté et mémoire d’une reconstruction qui prendra plusieurs années. Mathilde doit tout réapprendre. C’est une page blanche que l’amour imbibe, sur laquelle s’écrit une existence à réinventer et qui nous interroge. Tandis que l’autre renaît, qu’est-ce qui meurt en soi ? Comment ensemble se reconstruire ? Ode à la beauté de l’instant, ce livre puissant est avant tout un hymne à la vie.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Cédric Sapin-Defour vit en montagne et la parcourt. Il est l’auteur, entre autres, de Son odeur après la pluie, qui fut l’événement littéraire de l’année 2023, traduit dans de nombreux pays, adapté en bande dessinée, au théâtre et en cours d’adaptation au cinéma.

 

Avis :

Écrivain, alpiniste et professeur d’EPS révélé au grand public par Son odeur après la pluie, Cédric Sapin‑Defour avait jusqu’ici écrit la montagne comme un espace de jeu, de réflexion ou de style. Ce nouvel ouvrage voit ce cadre familier se fissurer, et la montagne, jusque‑là territoire d’élan, devenir le lieu d’un basculement. Confronté au dramatique accident qui a frappé sa compagne, l’auteur délaisse la distance contemplative pour un récit plus direct et vulnérable, où l’expérience intime prime sur la métaphore. Il en résulte un texte qui, sans renier les thèmes qui traversent son œuvre, les expose à l’épreuve du réel et leur confère une gravité nouvelle.

Le récit s’ouvre sur l’accident de parapente qui brise soudain le quotidien du couple et plonge l’auteur dans l’angoisse d’une attente terrible et interminable. Cédric Sapin‑Defour suit alors, presque au fil des heures, le parcours de Mathilde : l’intervention des secours, l’hôpital, les diagnostics qui se précisent, les gestes de survie, puis les premiers pas d’une reconstruction incertaine. Le livre alterne entre la sidération des débuts, les détails concrets de la prise en charge médicale et les moments minuscules qui, malgré tout, continuent de tenir une vie debout. À travers cette chronologie resserrée, l’auteur interroge ce que l’épreuve fait au corps, au couple et à la manière de regarder le monde, composant un récit tendu entre fragilité et résilience.

D’une sincérité bouleversante, le texte se tient au plus près du journal et des notes prises au fil des jours, restituant avec une grande fidélité la peur, l’attente et le temps suspendu. Cette immersion crée une tension réelle, presque physique, mais finit aussi par engendrer une certaine lassitude : rivée au quotidien intime, la narration s’étire parfois en longueurs et n’épargne pas quelques détails très triviaux. Surtout, ce choix de l’immédiateté cantonne le livre au registre du témoignage, avec les limites que cela implique – peu de recul, une temporalité essentiellement linéaire et, de manière presque dérangeante, une focalisation très marquée sur le ressenti de l’auteur, tandis que celui de Mathilde demeure largement en retrait, presque absent.

De cette perspective émergent deux impressions majeures : Cédric Sapin‑Defour fait de son récit un touchant hymne à l’amour, porté par une tendresse et une loyauté qui irriguent chaque page. Mais cette célébration, dans ce qui ressemble parfois à une démonstration un peu appuyée, s’accompagne d’une tonalité étonnamment positive, comme si l’auteur cherchait à contrebalancer les aspects les plus larmoyants de l’épreuve par un optimisme volontariste. Par instants, cette orientation en viendrait presque à frôler la rhétorique du développement personnel, tel un fard lumineux destiné à atténuer les zones d’ombre du vécu.

En choisissant de rester au plus près de l’épreuve, Cédric Sapin‑Defour compose un récit sincère, mais qui émeut autant qu’il enferme, parfois, dans son propre matériau. On y lit la fragilité, l’amour, la peur, la volonté de tenir – autant d’éléments qui donnent au texte sa puissance –, mais aussi une forme de transparence brute qui laisse peu d’espace à la mise en perspective. Reste un ouvrage honnête, vibrant, qui touche par ce qu’il dit de la vulnérabilité humaine, même s’il ne parvient pas toujours à dépasser le cadre étroit du témoignage dont il se réclame. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Nous menions la vie dont nous rêvions, nous errions dans les montagnes d’Europe à chercher ce que nous n’avions pas. Nous n’habitions nulle part, nous traversions. Partout nous ne faisions que passer, ce qui est assez lâche mais fiable en matière de bonheur. Nous allions de découverte en découverte, de petite chose en petite chose, une attirance farouche pour ces endroits où il n’y a rien à voir. Un classique pour un couple au mitan confortable de sa vie qui entreprend l’inventaire de ses richesses et de ses manques et parvient à la conclusion que les seules fortunes valables sont le temps et la liberté d’en disposer. Nous nous étions délestés de nos possessions jusqu’aux centaines de livres bien alignés, nous avions dit au revoir à nos carrières de profs de gym, soldé nos crédits, nous avions dit non aux mots d’ordres : accumuler, briller, réussir, prévoir. Et fait le choix d’une vie grassement nomade. Certains nous disaient audacieux, oubliant que seuls ceux ayant beaucoup peuvent s’offrir l’exploration du peu. Nous, nous ne parlions pas d’audace. Mener cette vie nous suffisait.


Je ne sais pas quoi penser des habitudes, elles resserrent, elles remplissent mais, en cachette, elles conspirent au manque. 


Vivre dans un van, c’est se convertir à l’origami, on ne fait que plier, déplier et replier : les matelas, les cartes et les corps.


Que les conditions de la nature fixent le programme de nos jours est plaisant, cela suppose de dialoguer avec un autre qui décidera plus fort que nous, de croire en l’espoir et d’accepter le refus. Il paraît qu’un jour cela cesse et que tous les vieux alpinistes, marins et autres enfants élevés en plein air en ont assez de scruter les bulletins météo ou l’éclat des étoiles pour savoir quoi faire de leur vie ; ils se satisfont de découvrir le jour comme il vient et de faire avec, ainsi on n’est jamais déçu. C’est peut-être ça, la vieillesse, être las d’espérer. C’est peut-être ça, la sagesse, se féliciter du réel.


Une journée, c’est comme un tracé d’électrocardiogramme, s’alternent des pics et des pauses, des creux volontiers et on recommence ; quand tout se dresse ou s’aplanit, c’est inquiétant.


Tu me demandes : « Et Loulou ? » Je n’ose pas te dire que notre chien est mort il y a cinq ans mais je te le dis, il ne peut y avoir d’autres consolations que la vérité et dans tes demandes à venir, on ne pourra pas échapper aux nouvelles tristes. « Non, pas Loulou, le livre Loulou. » T’est revenu en mémoire que j’écris sur lui alors que le reste, de la couleur de notre fourgon au village où nous habitons, de l’Italie où nous sommes à ton métier de prof, tu n’as plus rien en tête. 
– On verra plus tard. 
– Non, maintenant, c’est important. 
Si tu le dis, c’est que c’est vrai. 
Le soir, je ressortirai mes carnets et j’effacerai mon mail d’abandon aux éditeurs. Les livres, je m’en doutais, peuvent sauver une vie. J’ignorais qu’ils faisaient ça avant même d’exister.


C’est ce que ces maudits accidents, en plus de briser les corps, ont de violent : ils séparent les êtres au moment où ils ont le plus besoin de se tenir l’un près de l’autre.


Il exaspérait ma vie, désormais je le chéris. Je le cherche, je le charge, j’inspecte le bon état de sa coque, je frotte son écran, je m’assure de sa présence dans ma poche cent fois par heure, je ne me sépare jamais de son chargeur, je scrute des prises partout où je me trouve, je m’esquinte les yeux dans ses icônes de charge et de réseau. Il est celui qui me parle le plus de toi, il est ma balise devenu. De temps à autre, je me regarde faire et je ne reconnais pas cette tête penchée sur l’écran, moi qui riais de cette anatomie de la capitulation. C’est un premier pas dans la valse des certitudes qui ne sont, je le découvre, que des habits de fête. Quand la vie se dégrade, on s’en déplume. Les convictions, c’est autre chose, elles, c’est la peau.
 
 
À la terrasse de l’auberge, c’est l’heure du café ou déjà de la bière. La plupart des clients sont accoudés à la rambarde, les yeux tournés vers le ciel et l’hélicoptère reparti. Aux confins de l’Alto Adige, il y aura toujours des inconnus pour examiner notre mort. Tu leur as offert leur animation du matin ; ce soir, de retour en ville, ils en parleront encore et se féliciteront de ne prendre aucun risque. Surtout, qu’il ne leur arrive rien. Les certitudes, il suffit du malheur des autres pour les arroser et elles poussent toutes seules. 


Les poètes ne répondent jamais aux questions, ils sont là pour que jamais nous ne prenions ce pli mortel de ne plus nous en poser.


Mais à 1 heure du matin, après quelques pas dehors, j’ai eu la vision de l’amour comme une planète. Arrive un moment où vous scrutez à ce point le ciel qu’il vous parle. Les autres sentiments, l’admiration ou celui que vous voulez, sont en réalité ses satellites, ils lui tournent autour telles des lunes, alternent leur passage, veillent sur l’astre central, lui confèrent ses brillances et le protègent des pluies noires. Mais ils ne le composent pas, ils le révèlent. L’amour, lui, existe à part, servi par le mouvement des autres mais fait de lui seul. S’il meurt, il le fera tout seul.


Je te demande par des chemins détournés si ces visites te font du bien. « Ça dépend. » Je reçois des dizaines de message de compagnons programmant la leur, nous sommes riches d’eux, d’autres meurent de solitude et d’aucune épaule sur laquelle poser leur tristesse, d’aucun rire dans lequel s’abîmer. Mais une région de moi dit que l’on peut aussi pâtir du monde et de ses gestes estimables. De cette manière qu’ont certains d’entrer dans la peine des autres sans s’essuyer les pieds. Je ne sais pas encore qui ni comment mais je le ressens : certains seront à tel point à côté de la plaque qu’ils te causeront du mal. C’est à moi que va revenir, et pour des mois, le rôle de trieur, de modérateur et pour les plus insistants celui de menteur et de videur. Je ne l’ai pas encore vécu, je ne saurais dire ce que seront les manques ou les outrances mais ça arrive et rien de l’intensité des relations passées ne saura nous l’annoncer.


Ils seront couverts de leurs certitudes, de leurs projections et ne sauront s’en dévêtir. La visite se déroulera comme ils imaginaient qu’elle se déroulerait. Ils nous donneront des leçons d’optimisme forcené ou ils s’effondreront, revendiquant leur part supérieure de chagrin et leurs pleurs comme offrande. Ils n’attraperont rien dans la chambre qui pourrait infléchir leur ligne droite. Et face à ces oublis de l’autre, aussi camouflés soient-ils, aussi chaleureuse soit leur source, aussi charitable soit leur fin, je n’aurai ni patience ni indulgence. Dire non à la bonté est un geste contre nature mais il peut soutenir les vies fragiles.


Nous nous arrêtons en freinant fort, les essieux grincent toujours, on distribue de la poussière à toute la terrasse. Les clients m’observent, leur histoire tient un personnage, ils me plaignent muettement et je les crois sincères. On m’avait décrit cette sensation de l’accidenté, le regard des autres vous place au centre du monde et vous, vous n’y êtes déjà plus.


Dans nos vies, quoi que l’on prétende, la grande part, environ quatre-vingt-quinze pour cent, c’est le sort qui en décide. Ça commence au premier cri. Nous ne faisons que voguer de parcelle en parcelle de l’existence, la fortune, bonne ou mauvaise, ordonne ses azimuts. Mais une fois échoués, il reste un espace ténu où nos actes convaincus peuvent contrer l’inexorable et infléchir la suite. Sur cet îlot, un des pouvoirs, c’est la pensée et les mots précis qu’on lui associe. Ils peuvent jusqu’à modifier la vie, on ne mesure pas leur puissance. Parmi eux, il y a le temps et l’usage qu’on en fait. L’imparfait n’a rien à faire ici, je ne lui concède aucun centimètre. Présent, futur, présent, futur, voilà tout. J’inviterai le passé pour un seul de ses charmes, me souvenir de ce qu’il adviendra de nouveau.


C’est toujours comme ça, les larmes, on les retient fermement et il suffit qu’on vous propose un peu d’amour pour tout lâcher.  
 
 
On t’annonce la venue prochaine d’une diététicienne, d’une psychologue et d’autres spécialistes. Chacun se présente par son prénom et son sourire. On ressent qu’ils ont l’habitude des compagnonnages au long cours et que leur rapport aux jours, aux semaines et aux mois s’est construit au rythme des corps décideurs : tenter d’agir sur le temps mais ne pas prétendre en faire l’économie. Comme s’il était leur pire ennemi et leur plus fidèle allié.


C’est cela voyager, c’est s’ébahir de l’ordinaire des gens.


Si tu avances quelques mètres en déambulateur, le reste du temps tu te déplaces encore en fauteuil. Dans la clinique et surtout dans La Tronche quand, le week-end, nous sortons boire un café. Dans ce coin plein d’hôpitaux, bien d’autres sont en réparation, les gens d’ici pourraient s’y être habitués. Pourtant, deux fois sur trois, ils font pareil : leurs yeux qui n’avaient rien à faire se fixent sur cette femme si jeune et pensent la pauvre. Puis, sur eux, cette moue de pitié qui compatit, tout en craignant la contagion. Quand je les fixe à mon tour, leur tête tourne d’un coup d’un cran comme celle des poules. Avant, nous étions comme les autres.


Je me sens seul. Les accompagnants sont seuls. Boire un café seul, dormir seul, se balader seul, tout ça ne vaut pas grand-chose. Je sais que chez certains, rien n’est plus populaire que jurer son bonheur d’être seul. Ils n’ont jamais essayé mais ils adorent, oubliant que les véritables solitudes sont subies, durables et sans écoute. Je sais qu’entre hommes accoudés au mess des prétentions, les mécaniques roulent mieux si l’on brame son ennui d’avec bobonne. Essayez l’autre voix. Attendez une troisième mi-temps, attendez que l’on frappe fort sur le zinc et dites comme votre femme vous manque. Tous les autres riront, si vous insistez, riront de vous. Toi, tu me manques. Et je t’attends. La vie m’enseigne qu’aimer, c’est surtout ça.


Seul, on remarque plus mais il manque un reflet. Pour être heureux, il me suffit d’une chose : être avec toi. Ce n’est pas beaucoup mais c’est immense. Au point que je me demande s’il est bien raisonnable que la texture de sa propre vie dépende à ce point d’un autre que soi.


Ce qui me soucie davantage, c’est l’utilisation mécanique de ces cinq mots. Pour toute déconvenue, de la plus futile à la plus dégradante, s’il ne s’agit pas de mourir,voilà ce qui sort du cœur puis de la bouche : ce n’est pas grave. Directement, sans plus passer par la pensée. Le plus souvent, comme pour cette affaire de tirs au but, ça va de soi. D’autres fois, il se joue des pertes plus profondes, la vie est intègre mais elle est abîmée et toujours : ce n’est pas grave. Quand plus rien ne l’est, c’est un détachement tel qu’on dirait une débâcle. Considérer que rien n’est grave dès lors que la vie se poursuit, se tient-on là du côté de la sagesse ou de la reddition, je ne suis pas de taille pour répondre. Et ces cinq mots venus de Pavlov me semblent justement à nos côtés pour ne pas que nous nous la posions.


Cyrielle fut la première à mettre des mots sur leurs craintes ; venant juste d’apprendre, les internes expliquent mieux et ne sont pas lassés de le faire. Elle m’a dit syndrome frontal. Notamment après un choc, le cerveau souffre et dérègle l’être qui l’héberge. Ça se traduit de mille façons. Par un tas de mots rares et leur a privatif : aboulie, apathie, anosognosie… Ou par de l’excès : impulsivité, moria, hyperémotivité… Il n’y a pas de lien entre avant et après : des doux deviennent durs, des secs se mettent à aimer, des généreux se replient. Celui qui change ne le sait pas mais pour les autres autour, c’est souvent trop. Rarement la vie s’embellit. L’être médian qu’on a connu s’est éclipsé. L’idée qu’un individu ne soit plus tempéré est séduisante car on en crève, d’être tiède, mais les médecins, eux, le savent : à vivre tous les jours, les trop-pleins et les vides deviennent invivables et cette charmante évaporation de l’être familier fait céder jusqu’au plus aimant. Quelques mois auparavant, on priait tous les dieux pour ne pas le perdre. Il est revenu mais il nous manque. C’est une disparition à retardement et, pour survivre, on se dit que c’est un autre qu’on quitte.


Accompagner, c’est une affaire très précise, on donne à l’autre de l’élan, on donne de l’élan et si l’on insiste, on le pétrifie. Ça se joue à quelques jours, à quelques mots.  
 
 
Quand je remontais le sentier dans la forêt, quand tu as ouvert les yeux à Bolzano, quand tu t’es tenue debout dans l’eau, heureusement, nous ignorions. Ce qu’il restait de batailles. Cet océan à écoper. Tout ce par quoi, espoirs et désillusions, nous allions passer. Sinon quoi ? Sinon rien. Nous aurions poursuivi mais tellement plus désabusés que nous ne serions pas allés si loin. Car l’espérance est une donnée fatigable. 


 

vendredi 21 novembre 2025

[Nothomb, Amélie] Tant mieux

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Tant mieux

Auteur : Amélie NOTHOMB

Parution : 2025 (Albin Michel)

Pages : 216

Accès au livre : ISBN 9782226504395  
                           en librairie


 

  

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Tant mieux : la version joyeuse du sang-froid. » 
Pour la première fois, après son père dans Premier sang (2021) et Psychopompe (2023), Amélie Nothomb évoque sa mère, et le lien singulier qui les unissait.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Amélie Nothomb est née à Kobé en 1967. Dès son premier roman, Hygiène de l’assassin, elle s’est imposée comme une écrivaine singulière. En 1999, elle a obtenu le Grand Prix de l’Académie française pour Stupeur et tremblement et, en 2021, le prix Renaudot pour Premier sang. L'Impossible retour est son 33e roman. Elle publie cette année son 34e roman, Tant mieux.

 

 

Avis :

Dans la constellation littéraire d’Amélie Nothomb, Tant mieux s’inscrit comme le troisième volet d’un triptyque autobiographique affectif. Après avoir consacré Premier sang et Psychopompe à la figure paternelle, elle dédie cette fois son récit à sa mère, Adrienne, récemment disparue. Ce geste littéraire marque une étape de dévoilement intime, tout en retenue et poésie.

La perte maternelle a déclenché une peine si radicale qu’elle a longtemps réduit l’auteur au mutisme. De cette stupeur est né Tant mieux, réponse vitale au besoin de transfigurer l’absence par la fiction, dans un mouvement de réparation porté par une langue claire et vibrante. 

Adoptant les contours d’un conte stylisé, le récit s’attache à quelques épisodes de l’enfance d’Adrienne, confiée à sa grand-mère le temps d’un été, alors que la guerre fait rage. Coupée de l’amour parental, la fillette vit dans une maison glaciale, sous l’autorité d’une vieille femme pingre et cruelle, une ogresse solitaire n’ayant jamais aimé que ses chats. Là où sa propre mère en était restée traumatisée à jamais, Adrienne, à quatre ans, traverse l’épreuve avec une lucidité précoce et une force tranquille. Sans haine, elle résiste, et incarne déjà ce « tant mieux » qui donne au roman son rayonnement. 

Par sa brièveté, son intensité affective et son écriture cristalline, Tant mieux rejoint les œuvres les plus épurées de l’auteur, mais s’en distingue par une gravité sereine, presque testamentaire. Roman de deuil, de gratitude et d’adoration, il magnifie la figure maternelle dans sa part la plus fondatrice. Quelques tableaux suffisent pour inscrire le texte dans une forme elliptique savamment maîtrisée, nourrie par le flou des personnages secondaires, l’économie du verbe et une élaboration esthétique qui en décuplent la puissance poétique. Ce parti pris formel invite à une lecture sensible, attentive aux silences et à ce qui affleure en filigrane. 

Amélie Nothomb compose un geste d’amour pur, un livre qui relie les vivants et les absents dans une langue de lumière. Avec une tendresse recueillie et une précision poétique, elle fait de l’enfance d’Adrienne un creuset où la douleur devient force. Chaque scène révèle une manière d’être au monde, faite d’optimisme lucide, de résistance douce et d’acceptation sans renoncement. Offrande magnifique, ce récit trace la voie d’une fidélité intime, d’un lien qui continue à vivre dans l’écriture.

Par la rigueur de sa composition, Tant mieux illustre la puissance de la stylisation poétique à élever l’expérience intime au rang d’universel. En transfigurant la mémoire en forme, Amélie Nothomb fait de l’épreuve une matière esthétique et de l’absence un lieu d’émergence. Le réel, filtré par l’art, se fait espace de résonance et de transmission.

Épuré, lumineux, transcendant, un livre qui sculpte l’intime en esthétique universelle, dans la sobriété patiemment façonnée d’une épure. Une gemme délicatement chatoyante, précieuse par sa limpidité. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Elle se rappela qu’au catéchisme, on lui avait expliqué le principe de la confession, mais se rendit compte soudain qu’elle ne croyait pas en Dieu. La foi lui parut incompatible avec les méfaits maternels. Et puis, à l’école, les religieuses étaient des femmes acariâtres qui ne cessaient de rabrouer les élèves. Les épouses de Dieu prouvaient, par leur aigreur, la déficience de l’époux.


Pour Adrienne, la guerre n’était pas finie. Les chats du quartier continuaient à disparaître. Et elle se doutait que ceux des autres zones de Bruxelles n’avaient pas un meilleur sort. Parfois, elle se jetait dans les bras de sa mère et lui déclarait son amour. Maman souriait et répondait tendrement à ses effusions.  
– Moi aussi je t’aime, ma chérie.  
La petite levait alors vers le visage maternel un regard adorateur. Les yeux disaient le tant mieux de l’amour, l’amour sans causalité, je t’aime, j’ai horreur de tes actes, je ne te changerai pas, tu ne changeras pas, je t’aime, ni donc, ni alors, ni par conséquent, ni malgré, ni rien. Tant mieux.


Sans indépendance, pas de tant mieux, songeait-elle. Cette magie qui était son secret le plus intime supposait de ne pas exagérément se souder à un destin autre que le sien propre. Nul cynisme dans ce constat : on ne peut être responsable que de soi-même. Si on lie son bien-être à celui d’un autre, cela ne peut que péricliter. Comment pourrait-on s’accorder en profondeur avec les mystères du monde si l’on s’en remet à autrui, fût-ce la personne que l’on aime d’amour fou ? Le paradoxe, découvrait-elle, c’est que si l’on veut vraiment aider quelqu’un, la meilleure méthode consiste à s’occuper de son jardin. À chercher à veiller sur celui de son voisin, on ruine celui-ci et le sien.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

vendredi 24 octobre 2025

[Bordes, Gilbert] Et les arbres se mirent à chanter

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Et les arbres se mirent à chanter

Auteur : Gilbert BORDES

Parution : 2025 (XO)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Paul est un luthier de talent. Ou plutôt « était ». Car depuis que sa vie a volé en éclats, son âme est fracassée. Et comme il le dit lui-même, construire un violon, c’est y mettre toute son âme. Seul et âgé, il vit dans la maison familiale avec Râteau, son chien, son unique compagnon.
Angline est une jeune violoncelliste que la vie, elle aussi, a privée de ce qui lui importait le plus au monde : sa musique. Désormais, la seule vue d’un violoncelle la révulse.
La rencontre fortuite de ces deux êtres abîmés va tout changer. Ensemble ils vont emprunter le chemin qui remonte aux arbres – l’écorce et la sève de la vie – et, peu à peu, renouer avec eux-mêmes. 

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Gilbert Bordes a d’abord été instituteur puis journaliste avant de se consacrer à l’écriture. Romancier des situations contemporaines, avec notamment la Nuit des Hulottes (Prix RTL grand public 1991), il s’est aussi révélé un grand romancier de l’Histoire avec le Porteur de Destins (Prix des Maisons de la Presse 1992), les Frères du Diable et Lydia de Malemort. La Peste noire est son premier roman publié chez XO.

 

 

Avis :   

Paul, luthier vieillissant qu’un drame personnel a plongé dans la solitude, n’a plus l’élan intérieur qui animait jadis ses gestes. Sa main sait encore sculpter, mais son énergie créatrice s’est tarie et chaque planche empilée dans son atelier semble lui rappeler ce qu’il ne transmettra plus. La jeune violoncelliste Angline entre dans ce paysage figé comme une dissonance fragile. Elle aussi a vu ce qui faisait sa vie lui échapper lorsqu’un accident a brisé ses espoirs de carrière musicale. Sa rencontre avec Paul, faite de maladresses et de silences, donne au roman sa fibre intime : deux solitudes cabossées qui, sans le dire, s’apprivoisent peu à peu, s’aident à retrouver leur propre voix, et peut-être, à transmettre ce qui ne devait pas mourir. 

Le récit avance sans fracas, porté par une tension discrète, juste assez pour soutenir une intrigue ténue. Car cette histoire n’est qu’un prétexte, une trame légère tendue pour accueillir autre chose : une méditation sur le temps qui passe, la beauté des gestes oubliés et la disparition silencieuse d’un monde artisanal. Derrière Paul, c’est Gilbert Bordes qui s’exprime – luthier lui-même, habité par l’amour du bois, du travail patient et du lien intime entre l’homme et la matière. Il insuffle à son personnage ses propres inquiétudes : l’attachement à un métier menacé, la fidélité à un savoir-faire sans relève, et en filigrane, la conscience douloureuse qu’un monde s’efface, lentement, sous les coups de la modernité. C’est tout un univers de gestes et de transmissions invisibles que le roman tente de retenir avant qu’il ne s’effondre. Sous la douceur contemplative du ton affleure une critique nette : opposant la campagne à la ville, les mains calleuses aux mains lisses, le bois vivant aux objets standardisés, il célèbre la lenteur, la matière et le silence des ateliers en une ferme résistance à une époque pressée, oublieuse de la nature et des gestes essentiels. 

Certes, la trame reste prévisible, les personnages parfois archétypaux et le symbolisme autour des arbres un peu appuyé. L’écriture elle-même n’échappe pas à une certaine emphase, la passion emportant volontiers l’auteur dans de grands élans lyriques. Mais cette ferveur, même marquée, dit une sincérité profonde. Ce roman est un chant d’amour, à l’art de la lutherie, trait d’union entre la matière et la musique, mais aussi, plus largement, à l’harmonie fragile entre l’homme et la nature. Dans un monde saturé de vitesse et de bruit, le récit invite à ralentir et rappelle que la beauté ne réside pas dans la perfection, plutôt dans l’attention et la fidélité aux choses, dans le bois qui respire, la main qui hésite ou le souffle avant la première note. 

Au final, ces pages défendent une idée simple et précieuse : que ce qui est lent, discret, transmis de main en main, mérite d’être sauvé. Et que parfois, il suffit d’un regard, d’un geste, ou d’un instrument accordé à nouveau, pour que le monde recommence à chanter. (3/5)

 

Citation :

Un instrument qu’on laisse dans un coin, c’est comme un livre que personne ne lit.

 

 

Du même auteur sur ce blog :