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mardi 23 décembre 2025

[Muzzio, Diego] L'oeil de Goliath

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'oeil de Goliath (El ojo de Goliat)

Auteur : Diego MUZZIO

Traduction : Eric REYES ROHER

Parution : en espagnol (Argentine) en 2022,
                  en français (Phébus) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782752914866  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le jour se lève. Un épais rideau de brouillard encercle l’îlot. J’ignore quel jour on est. Cela n’a plus d’importance. Le temps, tel que le vivent la plupart des gens – ce lent enchaînement de secondes, de minutes, d’heures, de jours – , n’a aucune prise dans un lieu comme celui-ci. J’ai délaissé le rapport qui m’avait été commandé. À partir de maintenant, je m’attelle à la rédaction d’un second rapport, plus exhaustif (et insaisissable). Un rapport sur l’état de mon âme… »

Campé entre l’Édimbourg des années 1920 et les paysages désolés et hostiles de la Patagonie, mêlant traditions littéraires anglo-saxonnes et argentines, l’aventure, l’horreur et le gothique, L’Œil de Goliath explore avec panache la relation entre les hommes et leur double, les frontières floues entre ce que l’on considère comme des contraires absolus : le bien et le mal, la raison et la folie. Embarquez pour un voyage obsédant dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diego Muzzio est né à Buenos Aires en 1969 et vit en France depuis près de vingt ans. Poète, novelliste, auteur pour la jeunesse, il signe, avec L’Œil de Goliath, son premier roman.

 

 

Avis :

S’il flotte quelque chose de Stefan Zweig – cette idée freudienne d’une force invisible qui travaille les êtres – dans les contours de cette histoire, le primo‑romancier argentin Diego Muzzio lui imprime pourtant un tour très personnel, en faisant de l’atmosphère, plus que de la psychologie, la véritable focale de son texte.

Cette atmosphère, on y plonge dès les premières pages, alors que, dans un silence rendu plus pesant encore par le trouble indéfinissable qui imprègne l’ouverture du récit, on assiste, dans l’Écosse des années 1920, à l’arrivée d’un mystérieux patient à l’asile dirigé par le docteur Pierce. Cet ancien combattant revenu des tranchées avec ses propres séquelles se consacre désormais à l’élaboration de protocoles de soins novateurs, à rebours des méthodes brutales alors en vigueur, pour apaiser les esprits meurtris par la guerre. L’homme qu’on lui amène n’est plus qu’une silhouette brisée, dont le seul viatique est le journal où il a consigné la naissance de son trouble avant de sombrer tout à fait. 

Le déchiffrage de ces pages griffonnées dans l’urgence fait basculer le récit dans le décor, cette fois tout à fait lunaire, d’une île perdue au sud de la Patagonie : un confetti de roche battu par les éléments, si isolé que le monde semble s’y dissoudre. Missionné sur place pour l'inspection d’un phare surnommé l’Oeil de Goliath, Bradley, ingénieur pourtant méthodique et parfaitement rationnel, se voit bientôt dépassé par ce qui tourne à l’épreuve de plus en plus déstabilisante. Entre l’isolement absolu, la perte progressive de tout repère, l’alliance traîtresse du vent et des vagues dans le surgissement sournois d’ombres et de voix inquiétantes, et même la bellicosité croissante des oiseaux ricochant dans la lumière du phare comme des entités malveillantes, tout concourt à fissurer les certitudes de cet homme habitué à tout expliquer. Dans ce décor minéral et hostile, la solitude agit comme un révélateur et, sapant les fragiles barrières érigées par la raison, confronte peu à peu l’esprit de Bradley aux spectres terribles qu’il croyait avoir terrassés.

Cette construction en abyme et la porosité entre les deux strates narratives – l’une rationnelle, l’autre hallucinée – crée un effet de résonance, lui aussi très zweigien, où le passé raconté devient une force active, presque autonome, qui travaille les personnages du présent. En faisant glisser son roman d’un espace mental à l’autre, en une montée savamment orchestrée du trouble et de l’angoisse, Diego Muzzio donne à sentir l’installation de la folie comme un glissement progressif, une dérive silencieuse où les repères se brouillent avant même que la raison ne cède. Cette déformation intime, en irriguant peu à peu toute la structure du roman, gagne aussi le lecteur : d’abord plongé dans un esprit méthodique qui se laisse envahir par ce qui lui échappe, il ressent à son tour une propagation diffuse, une vibration qui circule d’un récit à l’autre, puis bientôt d’un personnage à l’autre, jusqu’à l’envelopper lui‑même dans son halo d’incertitude.

Habile à laisser s’installer le trouble dans une atmosphère vibrant subtilement d’une menace sourde, Diego Muzzio tisse son récit d’une inquiétude d’autant plus hypnotique que le déséquilibre mental, ici produit d’un traumatisme qu’en cette époque d’après‑guerre l’on peine encore à reconnaître, semble pouvoir, dans les mêmes circonstances, gagner n’importe qui. Preuve en est le dénouement qui, dans l’implacable déplacement qu’il opère, réserve au lecteur un ultime frisson qu’il n’avait pas vu venir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’imagination est la seule arme pour combattre la réalité.

Ainsi en était-il venu à concevoir que certaines formes de folie puissent se rapprocher du vertige qui nous saisit face au spectacle de l’infini ; à ceci près, pensait le médecin, que le contemplateur occasionnel peut se détourner des astres selon sa volonté, tandis que pour le malade cette même expérience est à la fois incontrôlable et permanente.


 

dimanche 1 juin 2025

[Puertolas, Romain] Ma vie sans moustache

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Ma vie sans moustache

Auteur : Romain PUERTOLAS

Parution :  2025 (Albin Michel)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En février 2015, j’ai reçu une lettre d’Argentine dans laquelle une très vieille dame me disait avoir été la dernière cuisinière d’Hitler… après 1945 ! Elle m’invitait à la rencontrer. Bien entendu, cela m’a d’abord fait sourire. J’allais passer à autre chose lorsque, titillé, j’entrepris quelques recherches et découvris San Carlos de Bariloche, petite bourgade du nord de la Patagonie, où les habitants racontent que certains auraient côtoyé le dictateur nazi pendant plus de vingt ans… après la fin de la guerre.
Le doute se mit à germer dans mon esprit : et s’ils avaient raison ? Et si le Führer ne s’était pas suicidé le 30 avril 1945 dans son bunker berlinois ?
Il n’en fallut pas plus à l’enquêteur que je suis pour sauter dans un avion... »
Après Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès, Romain Puértolas, ancien capitaine de police, livre un nouveau « roman-quête » et mène une investigation qui nous entraîne dans une histoire aussi sérieuse qu’ubuesque.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1975, Romain Puertolas grandit dans le Sud de la France. À 25 ans, il part s’installer à Barcelone puis Brighton (Angleterre) avant de retourner en Espagne à Madrid où il travaille dans l’aviation et plus tard comme professeur. À 35 ans, il obtient le concours de lieutenant de police et s’installe alors à Paris. À la sortie du Fakir, et grâce à son succès, il se met en disponibilité de la police (il est désormais capitaine) et se consacre depuis 2014 à ses romans et à leur adaptation au cinéma. Il a publié chez Albin Michel La Police des fleurs, des arbres et des forêts et Sous le parapluie d’Adélaïde en 2019 et 2020.

 

 

Avis :

Après sa fort crédible enquête-fiction sur Xavier Dupont de Ligonnès, Romain Puértolas s'intéresse cette fois, avec toujours autant d'humour que de sérieux, aux rumeurs entourant une prétendue survie d'Hitler après la seconde guerre mondiale. Ou comment un ex-capitaine de police passionné de débunkage de théories complotistes s'efforce de comprendre pourquoi les habitants de la ville argentine de San Carlos de Bariloche restent convaincus d'avoir côtoyé Hitler de 1945 à 1963.

C'est le courrier d'une très vieille dame argentine qui, en 2015, éveille la curiosité du narrateur. Elle aurait été la cuisinière d'Hitler en Patagonie pendant presque vingt ans après la capitulation du IIIe Reich. Une rapide consultation d'internet lui révèle que, longtemps refuge de criminels nazis en fuite, la ville de Bariloche surnommée la "Suisse argentine" pour ses lacs et ses montagnes, reste si bien convaincue d'avoir hébergé Hitler dans les décennies d'après-guerre qu'elle propose aux touristes un "nazi tour" à la découverte des vestiges de sa présence. Aussitôt dit, aussitôt fait, notre homme se rend sur place pour en avoir le coeur net. Après tout, il aura fallu dix ans après la disparition d'Hitler en 1945 pour que le gouvernement allemand confirme légalement sa mort sans en être sûr à cent pour cent.

En enquêteur sérieux et sans a-priori, le voilà en quête de preuves. Des preuves qu'avec autant de sérieux que d'humour il cherche du côté des données historiques dans une démarche fouillée et passionnante ouvrant de nombreux sujets de réflexion, et auprès des habitants de Bariloche, reconstituant notamment l'histoire de la très vieille dame et tentant sincèrement de trouver un fil rationnel aux croyances locales. Bien sûr, à Bariloche ne subsistent que courants d'air et impalpables fantômes. Et l'enquête bien décidée à donner sa chance à l'Histoire alternative de se muer en drolatique jeu de dupes où l'auteur, ses tâtonnements et ses réflexions se mettent autant en scène que le reste pour un savoureux cocktail de sérieux et de burlesque décortiquant au final la folie complotiste.

Ce dernier ouvrage, comme toujours plein de surprises, d'humour et de fantaisie, se plaît plus que jamais à investiguer les frontières de plus en plus floues entre fiction et réalité, nous menant par le bout du nez dans ce qui s'avère autant une farce désopilante qu'une sérieuse démonstration de la déraison complotiste. C'est passionnant, hilarant et édifiant. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il faudra attendre 1955 pour que l’État allemand d’après-guerre, en l’absence de corps, déclare officiellement le décès « supposé » d’Adolf Hitler. Un peu comme il arrive à ces pêcheurs bretons perdus en mer, ou à ces enfants enlevés dont on ne découvre jamais le cadavre. Pour les férus de droit, en France, c’est l’article 88 du Code civil qui permet de déclarer, « à la requête du procureur de la République, le décès de tout Français disparu en France ou hors de France, lorsque son corps n’a pu être retrouvé ». Dans le cas qui nous occupe, cela ne signifie qu’une chose : de 1945 à 1955, c’est-à-dire pendant près de dix ans, le statut légal d’Hitler, pour le gouvernement allemand, était celui…           
… d’une personne vivante.


Dans la police, j’ai appris que la vérité est en général la solution la plus simple, la plus logique. La vérité est comme la lumière, elle prend le chemin le plus court. Dans 95 % des cas, lorsqu’une femme est assassinée, c’est son conjoint qui a fait le coup. Dans 90 % des cas, si un enfant disparaît, c’est qu’il a été tué par le beau-père ou la belle-mère, en tout cas par la famille directe. La simplicité avant tout. Avant d’inventer des extraterrestres, des monstres, des fantômes, il faut chercher des réponses dans le quotidien, la banalité. Il y a donc fort à parier qu’Hitler s’est bel et bien tiré une balle dans la tête en 1945. C’est la solution la plus simple, la plus économique. Personne n’a trafiqué ses dents pour faire croire à un suicide, il n’a jamais pris de sous-marin pour l’Argentine après trente opérations de chirurgie esthétique, il n’a pas vécu la fin de sa vie à l’ombre des palmiers. Fin de l’histoire. Fin du débat. Mais s’il n’y a pas de débat, il n’y a pas de livre. Ce livre. 


Les croyances infondées de l’homme. La religion, le complotisme. Tout est là. Un phénomène de vents croisés et rapides sépare les eaux à Suez, on imagine alors que c’est l’action de Moïse. On voit un tronc d’arbre flotter sur le Loch Ness, on en fait un monstre. On aperçoit un ballon-sonde dans le ciel, il devient aussitôt une soucoupe volante. L’être humain aime se compliquer la vie… À moins qu’il n’aime jeter un peu de fantaisie dans un monde qui en est si souvent dépourvu.


Nous le savons maintenant, il a bel et bien existé, à la fin de la guerre, un réseau d’exfiltration des nazis à destination de divers pays d’Amérique du Sud, et notamment de l’Argentine (Perón, le dirigeant argentin d’alors, était en admiration devant Mussolini et Hitler), avec l’appui de l’Église, du Vatican en particulier (entre les petits garçons et les nazis, leur cœur balance…), et de la Croix-Rouge, qui leur fournissaient de faux papiers italiens avant leur départ. Les Alliés ont appelé ce réseau de fuite la « ratline », la « route des rats », les Allemands, eux, l’ont nommé opération Odessa (c’est tout de suite plus glamour, plus James Bond). On estime qu’en 1947, près de quatre-vingt-dix mille Allemands et Autrichiens avaient fui vers l’Argentine (cela ne passe pas inaperçu ! Quatre-vingt-dix mille, c’est l’équivalent de la population d’Avignon). Dix-neuf mille y sont restés. Parmi eux, une soixantaine de criminels de guerre, protégés par le gouvernement de Perón… Ce qui file des frissons dans le dos.


Tout comme il existe en France un village d’irréductibles Gaulois, il existerait donc une petite ville dans le sud de l’Argentine, en Patagonie plus précisément, où la plupart des habitants, sans doute des fous ou des fabulateurs, sont persuadés d’avoir côtoyé Hitler dans les années cinquante…

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 26 octobre 2023

[Grann, David] Les naufragés du Wager

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Les naufragés du Wager
           (The Wager: A Tale of Shipwreck,
           Mutiny, and Murder)

Auteur : David GRANN

Traduction : Johan-Frédérik HEL GUEDJ

Parution :  2023 en anglais (USA)
                   et en français (Sous-Sol)

Pages : 448

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1740, le vaisseau de ligne de Sa Majesté le HMS Wager, deux cent cinquante officiers et hommes d’équipage à son bord, est envoyé au sein d’une escouade sous le commandement du commodore Anson en mission secrète pour piller les cargaisons d’un galion de l’Empire espagnol. Après avoir franchi le cap Horn, le Wager fait naufrage. Une poignée de malheureux survit sur une île désolée au large de la Patagonie. Le chaos et les morts s’empilant, et face à la quasi-absence de ressources vitales, aux conditions hostiles, certains se résolvent au cannibalisme, des mutineries éclatent, le capitaine commet un meurtre devant témoins. Trois groupes s’affrontent quant à la stratégie à adopter pour s’en échapper. Alors que tout le monde croyait que l’intégralité de l’équipage du Wager avait disparu, un premier groupe de vingt-neuf survivants réapparaît au Brésil deux cent quatre-vingt-trois jours après la catastrophe maritime. Puis ce sont trois rescapés de plus qui atteignent le Brésil trois mois et demi plus tard. Mais une fois rentrés en terres anglicanes, commence alors une autre guerre, des récits cette fois, afin de sauver son honneur et sa vie face à l’Amirauté et au grand public.

Reconstitution captivante d’un monde disparu, Les Naufragés du Wager de David Grann est un formidable roman d’aventures et une réflexion saisissante sur le sens des récits. Un grand livre par l’un des maîtres de la littérature du réel.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1967 à New York, David Grann est depuis 2003 journaliste au New Yorker. Salué par ses pairs, il fut finaliste du prestigieux National Magazine Awards en 2010. Il est l’auteur de plusieurs reportages fameux Un crime parfait (2009), Le Caméléon (2009), Trial by Fire (2010), Chronique d’un meurtre annoncé (2013) et The Yankee Comandante (2015), rassemblés dans le recueil Le Diable et Sherlock Holmes (Editions du sous-sol, Points). Il est aussi l’auteur de La Cité perdue de Z (Points), de La note américaine (Pocket) et de The White Darkness (Editions du sous-sol, Points).

 

 

Avis :

Nul besoin d’inventer pour écrire des histoires plus extraordinaires que les plus formidables des fictions : le journaliste et écrivain américain David Grann, plébiscité et adapté par les plus grands noms du cinéma outre-Atlantique, a l’art d’exhumer de la réalité des aventures à ce point incroyables qu’il lui faut se battre, armé de l’irréprochable rigueur de sa documentation et de la précision sans concession de sa plume, pour que leur narration en paraisse plausible.

Il lui aura donc fallu cinq ans d’un minutieux travail d’enquête, à recouper les documents de l’époque, journaux de bord et rapports maritimes, à explorer ouvrages et précis de marine, de chirurgie ou encore d’horlogerie, sans compter les études universitaires sur Stevenson, Melville et Byron – les premiers s’étant inspiré de cette histoire pour leurs romans, le dernier des récits de son grand-père rescapé du naufrage –, à se rendre sur place aussi, sur l’île Wager – ce bout de terre désolée, battue par les tempêtes du Pacifique Sud au large de la Patagonie, où subsistent encore des traces du navire perdu –, pour insuffler la vie dans un récit époustouflant, aussi vrai que nature.

En 1740, le Wager et ses deux cent cinquante hommes appareillent au sein d’une petite escadre de la Couronne britannique, avec pour mission la capture d’un galion espagnol revenant des Indes chargé d’or. Retardée par les avanies d’un recrutement si difficile qu’il a fallu rafler l’équipage parmi les indigents, les repris de justice et les vétérans malades ou estropiés, l’expédition aborde l‘enfer du Cap Horn à la pire des saisons. Drossé sur les rochers d’un bout de terre surgi des ouragans, le Wager se disloque, laissant miraculeusement la vie sauve à une partie de l’équipage et de ses officiers. Habitués à la vie infernale du « monde de bois », cette prison flottante coupée du monde où sévissent sans merci promiscuité, épidémies – typhoïde, typhus, scorbut – et autorité de fer, les survivants vont pourtant passer, sur leur île déserte, par tous les cercles imaginables de l’enfer. Mutinerie, cannibalisme, meurtre, jalonneront les quelque six mois de la terrible robinsonnade, avant que le groupe, scindé en différentes factions, ne trouve le moyen d’embarquer sur des gréements de fortune pour plus d’un an d’une navigation hagarde vers la civilisation. La poignée de fantômes méconnaissables et à peine humains que le monde stupéfait verra surgir d’un presque au-delà n’en auront pour autant pas fini de se battre pour défendre leur peau. Commencera alors en effet l’heure des comptes, ceux à rendre à la Justice de l’Amirauté au regard de l’impitoyable code maritime britannique. Et l’on ne badine pas, ni avec l’abandon de poste, ni avec la mutinerie…

Loin de la seule restitution journalistique d’une colossale enquête mais sans pour autant s’autoriser la moindre facilité romanesque, la narration s’anime d’une vie qui se nourrit de la puissance d’évocation d’un style net et précis, capable de rendre en quelques mots le grain d’une atmosphère ou d’une situation. Sur un rythme vif et fluide superbement servi par la traduction de Frédérik Hel Guedj, le souffle du récit emporte ainsi le lecteur dans la découverte, passionnante de bout en bout, non pas seulement d’un fait divers hors du commun, mais d’un pan historique édifiant à bien des égards. A travers le microcosme du navire, condensé flottant de l’organisation d’une société et des rapports humains, délégation d’une « civilisation » avide et pressée de piller le monde par tous les moyens – assujettissement barbare de ses propres hommes, piraterie, anéantissement des peuples autochtones comme les malheureux Kaweskars des chenaux de Patagonie également évoqués par Jean Raspail dans Qui se souvient des hommes –, enfin espace clos où, pour leur survie, des hommes se font plus sauvages que des bêtes fauves, c’est un miroir bien peu flatteur que nous tend cette sinistre tragédie. Les autorités de l’époque ne s’y sont d’ailleurs pas trompées, qui ont étouffé l’affaire alors qu’elle faisait sensation, déjà à coup de « fake news » démultipliées par la publication des différentes versions de chaque protagoniste…

Après l’hallucinant The White Darkness, qui nous emmenait dans une mortelle traversée pédestre du contient antarctique, cette nouvelle et tout aussi véridique aventure se lit, elle aussi, le souffle suspendu, fasciné par cette réalité dépassant la plus débridée des imaginations. David Grann est aujourd’hui aux Etats-Unis une star du récit de non-fiction. Gageons que cette réputation ne sera pas démentie de ce côté de l’Atlantique. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il n’était pas rare que les autorités locales, sachant combien l’enrôlement de force était impopulaire, se débarrassent des indésirables. Mais ces conscrits étaient pitoyables, et les volontaires valaient à peine mieux. Un amiral décrit un groupe de recrues “infestées par la variole, la gale, les écrouelles et toutes sortes de maux, issues des hôpitaux de Londres. Elles ne serviront qu’à contaminer les navires ; pour le reste, la plupart d’entre elles sont des voleurs, des cambrioleurs, des forçats de [la prison de] Newgate et la lie de Londres. Et de conclure : “Durant toutes les guerres précédentes jamais je n’ai vu rameuté un tel ramassis de gaillards plus lamentables les uns que les autres.”
Afin de remédier au moins en partie à cette pénurie d’hommes, le gouvernement envoya à l’escadre d’Anson cent quarante-trois fusiliers de marine, qui formaient alors une branche de l’armée, avec leurs officiers. Les fusiliers de marine étaient censés prendre part aux opérations terrestres d’invasion et prêter main-forte en mer. Pourtant, ces recrues étaient si novices qu’elles n’avaient jamais mis les pieds sur un navire ni ne savaient tirer avec une arme à feu. De l’aveu de l’Amirauté, elles étaient “inutiles”. Acculée, la Navy n’eut d’autre choix que de réquisitionner pour l’escadre d’Anson cinq cents soldats invalides du Royal Hospital, une institution établie au XVIIe siècle à Chelsea pour des vétérans devenus “vieux, éclopés ou infirmes au service de la Couronne”. Nombre d’entre eux avaient la soixantaine bien tassée et ils souffraient de convulsions, étaient perclus de rhumatisme, durs d’oreille, en partie aveugles, ou bien il leur manquait plusieurs membres. En raison de leur âge et de leur extrême faiblesse, ces soldats avaient été jugés inaptes au service actif. Le révérend Walter les décrivait comme “un assemblage d’objets propres à exciter la pitié”.
Sur le trajet vers Portsmouth, près de la moitié des invalides se dérobèrent, en boitillant sur sa jambe de bois pour l’un d’eux. “Tous ceux qui avaient assez de jambes, ou du moins assez de forces pour sortir de Portsmouth, ayant déserté”, notait le révérend Walter. Anson plaida auprès de l’Amirauté pour qu’elle remplace “ce détachement âgé et malade”, selon la formule de son aumônier. Or, il n’y avait plus une seule recrue disponible, et après que le commodore eut renvoyé les plus infirmes, ses supérieurs leur ordonnèrent de remonter à bord.
David Cheap supervisa l’arrivée de ces hommes, dont un bon nombre étaient si faibles qu’il fallait les porter à bord des navires sur des brancards. Leurs mines paniquées trahissaient ce que tout le monde savait, au fond : ils embarquaient pour mourir. “Ils périraient pour rien, selon toute vraisemblance de maladies lancinantes et douloureuses, convenait le révérend Walter, qui plus est, après avoir consacré l’énergie et la force de leur jeunesse au service de leur pays.”


Ainsi que l’observait un marin : “Un vaisseau de ligne est, pour ainsi dire, la quintessence du monde, où il existe un spécimen de chaque caractère, quelques belles âmes et quelques vauriens de la pire espèce.” Parmi ces derniers, il listait “les bandits de grand chemin, les cambrioleurs, les voleurs à la tire, les débauchés, les adultères, les joueurs, les pamphlétaires, les géniteurs de bâtards, les imposteurs, les souteneurs, les parasites, les ruffians, les hypocrites, les bellâtres usés jusqu’à la corde”.


“Le capitaine devait être pour ses hommes le père et le confesseur, le juge et le jury, écrit un historien. Il était plus puissant que le roi, car le roi ne pouvait ordonner que l’on fouette un homme. Il pouvait leur ordonner d’aller au combat et, de ce fait, exerçait un pouvoir de vie et de mort sur chacun à bord.”


Chaque élément était essentiel au bon fonctionnement du navire. L’inefficacité, les bévues, la stupidité, l’ivrognerie pouvaient conduire au désastre. Un marin décrit un vaisseau de ligne comme “une mécanique humaine, dans laquelle chaque homme est un rouage, une courroie ou une manivelle, le tout entrant en mouvement avec une régularité et une précision sans pareilles selon la volonté du mécanicien : le tout-puissant capitaine”.
 
 
Byron était confronté à la dure vérité de ce monde de bois : la vie de tous dépendait de la prestation de chaque membre de l’équipage. Ils étaient comme les cellules d’un corps humain ; une seule cellule maligne les conduirait tous à leur perte.


La notion même de germes n’ayant pas encore fait son apparition, les instruments chirurgicaux n’étaient pas stérilisés, et la paranoïa à propos de l’origine de l’épidémie rongeait les marins comme le mal proprement dit. Le typhus se propageait-il dans l’eau ou avec la saleté ? Par un contact ou par un regard ? L’une des théories médicales dominantes considérait que certains environnements stagnants, comme ceux d’un navire, émettaient des odeurs nocives qui contaminaient les humains. Il y avait véritablement quelque chose “dans l’air”, croyait-on.  
Alors que les hommes de l’escadre d’Anson tombaient malades, officiers et médecins arpentaient les ponts, en flairant les coupables potentiels : la sentine croupie, les voiles moisies, la viande rance, la transpiration, le bois vermoulu, les rats crevés, la pisse et les excréments, le bétail non lavé, les mauvaises haleines. La fétidité avait provoqué une invasion d’insectes d’une ampleur biblique de sorte que plus personne n’osait ouvrir la bouche, notait Millechamp, “de peur qu’ils ne leur volent au fond du gosier”. Plusieurs hommes d’équipage se taillèrent des éventails de fortune dans des morceaux de planche. “[Ils] s’en servaient pour brasser l’air infecté d’un geste du poignet”, se rappelait un officier.


L’escadre continua sa progression. Bulkeley scrutait l’horizon, guettant l’Amérique du Sud, la terre ferme. Mais, hormis la mer, il n’y avait rien à contempler. C’était un fin connaisseur de ses nuances et formes. Il y avait les eaux vitreuses et les eaux irrégulières, les eaux coiffées de blanc et les eaux saumâtres, les eaux d’un bleu transparent et celles creusées par la houle ou éclairées par le soleil, aussi étincelantes que les étoiles. Un jour, écrit-il, l’océan était si pourpre qu’il “ressemblait à du sang”. Chaque fois que l’escadre traversait une étendue de cet immense champ liquide, une autre apparaissait devant eux, comme si toute la Terre avait été submergée. 


Les mers de l’extrême Sud étant les seules eaux à circuler sans obstacle autour du globe, elles accumulent une puissance démesurée, avec des vagues qui se forment sur des distances de plus de vingt mille kilomètres, gagnant en intensité à mesure qu’elles roulent d’un océan à l’autre. Enfin, à leur arrivée devant le cap Horn, elles se retrouvent enserrées dans un étroit couloir entre les terres continentales de la pointe sud du continent américain et la partie la plus septentrionale de la péninsule antarctique. Ce détroit, appelé le passage de Drake, rend le déferlement maritime d’autant plus ravageur. Les courants ne sont pas seulement les plus longs de la Terre, mais aussi les plus féroces, transportant plus de cent millions de mètres cubes d’eau par seconde, soit plus de six cents fois le débit de l’Amazone. Et puis, il y a les vents. Fouettant constamment vers l’est, depuis le Pacifique, où aucune terre ne leur barre la route, ils accélèrent fréquemment jusqu’à atteindre la force d’un ouragan et peuvent dépasser les trois cents kilomètres à l’heure. Les appellations que les marins attribuent à ces latitudes traduisent leur violence : les quarantièmes rugissants, les cinquantièmes hurlants et les soixantièmes déferlants.
Qui plus est, un soudain relèvement des fonds marins de la région, qui remontent de quatre cents mètres de profondeur à moins de cent, se combine aux autres forces brutes pour générer des vagues d’une ampleur effrayante. Ces “hauts rouleaux du cap Horn” peuvent effacer des mâts de trente mètres. Des icebergs mortels détachés de la banquise flottent sur certaines de ces vagues. Et la collision des fronts froids de l’Antarctique et des fronts chauds de l’Équateur produit un cycle sans fin de déluges et de brouillard, de pluies glacées et de neige, de tonnerre et d’éclairs.
Quand une expédition britannique au XVIe siècle découvrit ces eaux, elle fit demi-tour après avoir bataillé avec ce qu’un aumônier du bord décrivit comme “la plus sauvage des mers”. Même les navires qui achevaient leur périple autour du cap Horn le faisaient au prix d’innombrables vies, et tant de ces expéditions ont fini anéanties – naufragées, coulées, disparues – que la plupart des Européens ont complètement abandonné ces routes maritimes. L’Espagne préférait acheminer ses cargaisons vers la côte du Panama, puis les transporter sur plus de quatre-vingts kilomètres au cœur d’une jungle étouffante et infestée de maladies vers des navires qui attendaient sur la côte opposée. Tout était fait pour éviter la voie du cap Horn.


Les voiles et les appendices du Centurion étaient peu à peu réduits en lambeaux, et plusieurs boulets de canon en avaient percé la coque. Chaque fois que l’un d’eux frappait sous la ligne de flottaison, le charpentier et son équipe s’empressaient de combler le trou avec des bouchons de bois, de sorte que la mer ne s’y engouffre pas. Un boulet en fer forgé de neuf livres décapita l’officier d’Anson, Thomas Richmond. Un autre marin fut touché à la jambe. Un flot de sang jaillissait d’une artère, ses camarades le descendirent dans le faux-pont où on le coucha sur la table d’opération. Tandis que le navire se convulsait à chaque explosion, Allen attrapa ses lames et, sans anesthésie, entreprit de couper la jambe du blessé. Un chirurgien de marine décrivait l’épreuve d’une opération dans ces conditions : “À l’instant où j’amputais le membre d’un marin blessé, j’étais presque constamment interrompu par le reste de ses compagnons, qui étaient dans une détresse comparable ; certains poussaient les cris les plus perçants qui se pussent entendre, alors que d’autres, dans leur demande ardente d’être soulagés, me saisissaient par les bras au moment même où je passais l’aiguille pour refermer les vaisseaux béants au moyen d’une ligature.” Pendant qu’Allen s’affairait, le navire tremblait sans relâche sous l’effet du recul des gros calibres. Le docteur réussit à scier la jambe juste au-dessus du genou et à cautériser la blessure avec du goudron bouillant, mais l’homme ne tarda pas à mourir.


Les quatre naufragés poursuivirent leur traversée du golfe, en suivant les conseils de leurs guides chonos : à quel moment ramer et à quel autre se reposer, comment trouver refuge et où pêcher des berniques. Même confrontés à cette situation, dans leurs récits, les naufragés trahissent leur racisme viscéral. Byron continuait de se référer aux Patagoniens comme à des “sauvages”, et Campbell se plaignait : “Nous n’osions déplorer aucun manquement dans leur conduite, alors qu’ils se considéraient comme nos maîtres, et que nous étions obligés de nous soumettre à eux en toutes choses.” En effet, le sentiment de supériorité des naufragés était chaque jour battu en brèche. Quand Byron cueillit quelques baies pour s’en nourrir, l’un des Chonos les lui arracha des mains, en lui signifiant que c’était du poison. “En conséquence, selon toute probabilité, ces gens m’ont à présent sauvé la vie”, reconnaissait-il.


Cela faisait trois mois qu’ils étaient partis de l’île du Wager et presque un an qu’ils avaient fait naufrage. Ainsi que l’écrivit Byron, les autres et lui-même “n’avaient plus guère figure humaine”. Cheap était au plus mal. “Je ne pouvais comparer son corps à rien d’autre qu’à une fourmilière, des milliers d’insectes rampant dessus, notait-il encore. Il n’avait maintenant plus du tout la force de se débarrasser de ses tourments, car il avait achevé de se perdre, ne se remémorant plus nos noms, de ceux qui étaient autour de lui, ou même le sien. Sa barbe était aussi longue que celle d’un ermite. […] Ses jambes étaient aussi grosses que des bornes, alors que son corps semblait réduit à de la peau sur des os.”


Une mutinerie, en particulier en temps de guerre, peut se révéler une menace si redoutable pour l’ordre public qu’elle n’est souvent même pas officiellement reconnue comme telle. Au cours de la Première Guerre mondiale, sur le front occidental, les troupes françaises de plusieurs unités refusèrent de se battre lors de l’une des plus amples mutineries de l’histoire. Mais le récit gouvernemental officiel réduisit ces incidents à de simples épisodes d’“ébranlements et de redressement du moral”. Les dossiers militaires restèrent sous scellés pendant cinquante ans, et ce ne fut qu’en 1967 qu’une analyse faisant autorité fut publiée en France.


Après son retour en Angleterre, Morris publia un récit de quarante-huit pages, qui s’ajouta à la bibliothèque sans cesse plus volumineuse de ces chroniques de l’affaire du Wager. Les auteurs se présentaient rarement, leurs compagnons et eux, en agents d’un système impérialiste. Ils étaient la proie de leurs propres luttes quotidiennes et de leurs ambitions, occupés à manœuvrer leur navire, à obtenir des promotions et à gagner de l’argent pour faire vivre leur famille et, en fin de compte, à leur survie. Mais c’est précisément cette complicité irréfléchie qui permet aux empires de prospérer. En fait, c’est exactement ce dont ces structures impériales ont besoin : des milliers et des milliers de gens ordinaires, innocents ou non, qui servent un système, qui se sacrifient même souvent pour lui, sans qu’aucun, ou presque, ne le remette jamais en question.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 2 janvier 2022

[Raspail, Jean] Qui se souvient des hommes...

 

 

 

 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Qui se souvient des hommes...

Auteur : Jean RASPAIL

Parution : 1986 (Robert Laffont)

Pages : 290

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils s'appelaient eux-mêmes les Hommes.
Ils étaient parvenus à cette extrémité de la terre - qui devait, bien plus tard, être nommée Terre de Feu -, au terme d'une si longue migration qu'ils en avaient perdu la mémoire. Sans cesse poussés par de nouveaux envahisseurs, ils avaient traversé un continent et des millénaires dans l'ignorance et la peur. Ils s'étaient établis là où, semblait-il, nul ne pouvait les rejoindre, tant sont cruels le ciel, la terre et la mer dans cet enfer austral.
Ils furent peut-être un peuple ; ils ne furent plus que des clans, puis des familles. Un jour, et c'est demain, il n'y aura plus que Lafko - Lafko, fils de Lafko, fils de Lafko depuis le fond des âges -, le dernier des Hommes, celui que nous voyons, à la première et à la dernière page de ce livre, tenter de trouver dans la tempête la grève où il pourrait mourir, seul sous le regard de Dieu. Dans l'intervalle, depuis le rêve de Henri le Navigateur et l'apparition des vaisseaux de Magellan, les Hommes, ces " sauvages ", ont regardé passer l'Histoire et l'ont subie.
Demain, Lafko va se perdre dans la nuit. Qui se souvient des Hommes ? Jean Raspail, pour avoir rencontré l'un des derniers canots des Alakalufs (tel est leur nom moderne), ne les a pas oubliés. Dans ce livre - que, faute de mieux, il qualifie de " roman ", mais " épopée " ou " tragédie " seraient sans doute plus exacts -, il recrée le destin de ces êtres, nos frères, que les hommes qui les virent hésitèrent à reconnaître comme des hommes. C'est une immense et terrible histoire.
Et c'est un livre comme il n'en existe pas aujourd'hui, et dont on sort transformé.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean Raspail a reçu en 2003 le Grand Prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. Aux Éditions Robert Laffont, il a publié, entre autres, La Hache des steppesLe Jeu du roiQui se souvient des hommes…Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l’Ouest qui n’était plus gardéeLe Camp des saints

 

 

Avis :

L’ethnie des Kawésqars, soit des « Hommes », encore appelés Alakalufs, a aujourd’hui disparu. Installé sur la Terre de Feu depuis plus de six mille ans, ce peuple nomade de la mer vivait sur des canots le long du versant pacifique des Andes méridionales, dans un redoutable labyrinthe de chenaux et de fjords reliant une multitude d’îles et de presqu’îles inhospitalières, sous un climat instable et glacial, réputé pour la violence de ses tempêtes et la permanence de ses intempéries. Lorsque Magellan « découvre » cette région en 1520, le choc culturel est une déflagration pour ces Amérindiens restés à l’âge de pierre dans un complet isolement. La colonisation de leur territoire ne commence réellement qu’au cours de la seconde moitié du 19e siècle, mais entre les maladies, les persécutions et l’incompatibilité des deux mondes qui se rencontrent, leur population est quasiment anéantie en quelques décennies seulement. Elle finit par s’éteindre inexorablement au cours du 20e siècle.

Sensibilisé par ses voyages au sort de ces diverses populations que la modernité voue à la disparition, l’auteur n’a jamais pu oublier le canot kawésqar et ses misérables occupants, croisés en Terre de Feu en 1951. Ses explorations de témoignages historiques l’ayant choqué par leur manque total d’empathie envers ces êtres trop primitifs pour demeurer humains aux yeux de leurs observateurs, il entreprend ici de leur rendre hommage dans un récit romanesque, construit à partir des connaissances de l’ethnologue José Empéraire mais aussi de ses propres recherches et réflexions, et destiné à nous faire imaginer et ressentir le point de vue de ces hommes et de ces femmes, jetés directement du paléolithique à l’ère moderne.

Si la somme de leur ahurissement et des incompréhensions mutuelles prêtent parfois à rire, l’histoire de leur confrontation à nous, les hommes modernes, est une tragédie accablante qu’on ne peut lire qu’étreints d’un mélange d’effroi, de tristesse et de honte. Pourtant longtemps et dramatiquement éprouvés par l‘environnement naturel dantesque où les Kawésqars évoluaient à leur aise, les colons ont, là comme ailleurs, tiré parti sans vergogne du déséquilibre des forces en leur faveur. Mais, entre les indigènes et les Pektchévés – les étrangers -, c’est surtout l’irrémédiable incapacité à communiquer et à se comprendre que Jean Raspail met en évidence, au fil d’épisodes tous plus confondants les uns que les autres. Souvent cruelle comme lorsqu’elle transforme en bêtes de foire les individus qu’elle emmène en Europe sans se préoccuper de leur terreur si loin de leurs repères, ou encore stupide quand elle déplore leur sur-mortalité sans se sentir responsable des épidémies qu’elle leur inflige, naïve aussi dans ses tentatives d’évangélisation et d’éducation à l’emporte-pièce, la « civilisation évoluée » se montre incapable de sortir de ses référentiels, de faire preuve d’empathie, et tout simplement, d’humanité.

Aussi passionnante que consternante, cette étonnante confrontation entre deux mondes séparés par plusieurs millénaires d’évolution a de quoi faire réfléchir. Ferions-nous mieux aujourd’hui ? On peut en douter. Mieux vaut sans doute que notre route ne croise jamais celle d’éventuels extra-terrestres, à moins que ces derniers n’aient quelque avance sur nous en matière d’humanité et d’empathie… Coup de coeur. (5/5)
 

 

Citations :

Depuis une mince poignée de siècles, l’île s’appelle Santa Inès. Elle est couverte de glaciers qui se brisent et tombent à la mer dans un fracas de fin du monde. Des étendues spongieuses en défendent les abords. Ses contours sont incertains. Elle est traversée de chenaux qui se tordent entre les montagnes comme les tentacules d’une pieuvre. Ses forêts sont un univers liquide où les grands hêtres pourrissants forment une mousse monstrueuse qui a la couleur de la mort. Dieu le sait : il n’existe rien selon la vie sur cette île, mais tout selon la mort. L’homme au canot le sait aussi. Dans le langage de son peuple, depuis des milliers d’années, l’île porte un autre nom, le vrai. C’est Katwel, la Tueuse. Les étrangers ne s’y aventurent pas. Rapaces comme ils sont, qu’auraient-ils à y gagner ? Les dernières baleines passent au large et même les grands chiens de mer à fourrure évitent Katwel et ses rocs acérés qui sont des pièges mortels à travers les chenaux. Nul n’a jamais revu les navires des hommes blancs qui s’y étaient perdus. Katwel ne rend pas les naufragés et digère lentement leurs cadavres. Seulement, de loin en loin, a-t-elle accueilli d’autres canots et d’autres hommes qui se cachaient quand l’étranger portait malheur.
 

Kaweskars : les Hommes.
Avant le temps des étrangers, qui les appelèrent Alakalufs, ou bien encore Pêcherais, ils ne se connaissaient pas d’autre nom. Pendant des milliers d’années, seuls ils avaient vécu au sein de ce labyrinthe liquide, ne se concevant pas de semblables au-delà des îles et des chenaux multipliés à l’infini. Au levant, au couchant, au midi, trois océans furieux. Au-dessus de leurs têtes, un ciel toujours noir et bas et un réseau de vents cruels. Ils n’avaient pas d’autre conscience du monde. Au-delà d’une portée de fronde, la terre ferme ne leur était pas propice, gardée par des esprits malfaisants. La montagne les terrifiait. L’eau seule était leur élément. Ils allaient d’île en île, de grève en grève, se bornant religieusement aux limites étroites du rivage lorsque leurs pieds touchaient le sol. Un canot pour se déplacer, des braises pour conserver le feu, des peaux de phoque pour dresser la hutte, c’était tout.
 

Le bonheur est un mot qui n’existe pas dans la langue des Alakalufs, ni aucun vocable similaire. On a faim ou l’on est rassasié, on est malade ou bien portant, on a chaud ou on a froid, on se serre les uns contre les autres sous la peau de phoque, dans la hutte, et de cette chaleur animale de la chair naît une sorte d’apaisement de l’âme qu’on partage sans l’exprimer. Mais le bonheur ? On rit quelquefois, on chante, mais comme cela ne dure jamais et se paye ensuite chèrement, les Alakalufs ne l’ont pas défini par un mot. En revanche ils en ont cent pour exprimer l’angoisse. L’angoisse devant la faim, la nuit, la tempête, la maladie, les williwas, l’orage, la mort et la vie, la solitude, la conscience de se compter si peu et de voir d’année en année ce nombre encore diminuer…
 
 
Le visionnaire méthodique de notre globe rond et achevé, son concepteur illuminé, est un Juif allemand converti de Nuremberg, un rat de bibliothèque fulgurant d’intuition qui s’appelle Martin Behaïm. 
(…)
Le poids de la religion chrétienne freine la science encore balbutiante et terrorise les esprits les plus aérés de ce temps, cent ans avant la naissance de Galilée que le tribunal de l’Inquisition condamnera, dix ans avant celle de Copernic qui ne publiera ses théories que quelques jours avant sa mort par crainte des foudres pontificales et de menaces physiques sur sa personne. Mais Behaïm, juif converti, n’est plus juif et pas plus chrétien. Le poids des Écritures ne l’arrête plus. Il ne se connaît pas d’autre loi que la rigueur de son intelligence. Attitude inconcevable et dangereuse. C’est pourquoi il fait preuve d’une prudence immense, protège l’accès de sa maison par un invisible rempart d’épreuves initiatiques à franchir et ne se livre peu à peu et rarement qu’à proportion du degré de conception et de complicité scientifiques qu’il découvre chez eux qu’il a accepté de recevoir. 
(…)
Un pinceau fin à la main, Behaïm ajoute lui-même à petites touches précises, sur le premier de tous les globes terrestres qui ait jamais été conçu, la figuration dessinée de renseignements qu’il tient désormais pour certains. Le cap où finit cette terre où nul n’a encore débarqué, il ne lui donne pas de nom mais le trace de telle façon, haché de traits et de ronds évoquant la pluie et la neige, que Magellan ne s’y trompera pas. Puis il pense à la force agressive du courant qui lui a été décrite plusieurs fois, à la violence du flot au pied de ce cap qui ne s’explique véritablement que s’il faisait irruption d’un goulet, d’un détroit, d’un passage communiquant avec une autre masse d’eau libre pesant à l’ouest de tout son formidable poids. Alors il dessine une île, au sud et face au cap. Ce n’est plus tout à fait une vision, comme chez Enrique le Navigateur prophétisant la Terre de Feu, à peine encore une hypothèse. Cette terre, nul ne l’a jamais vue. Nul n’en a soupçonné la présence. On ne lui en a jamais parlé. Le cap, oui. Cette île, non. Mais c’est l’ultime pièce du puzzle et il sait qu’elle doit se placer là, comme un pilier de cathédrale, parce que l’architecture du globe ne peut se concevoir autrement. Il ne l’invente pas. Il lui suffit de fermer les yeux et de se plonger dans ses pensées pour que cette île, justement, saute aux yeux. Puis il calligraphie trente lettres en gothique environnées de traits pointus figurant des vagues écumantes et qui se perdent dans le pointillé de la Terra incognita : PASSAGE VERS LA GRANDE MER DE L’OUEST. Enfin, selon l’admirable romantisme de ce temps qui ne peut se passer d’images naïves, au milieu de queues de baleine surgissant de l’océan déchaîné, de phoques dressés sur des rochers comme des animaux héraldiques, il dessine à l’entrée du détroit un minuscule canot monté par des sauvages nus dont le chef ressemble à Lafko. 
(...)
Puis il se recule et juge son œuvre. C’est vraiment l’œuvre de sa vie. Dans le cabinet secret attenant à sa bibliothèque, éclairée par des chandeliers qui en projetant l’ombre sur les murs, trône la sphère fabuleuse, monuentale, représentation interdite de ce monde, le pôle Nord atteignant le plafond et l’équateur cerné d’une galerie où l’on accède par une échelle. Une merveille d’ébénisterie tendue de parchemin sur lequel il n’est pas un détail de la géographie du globe que Behaïm n’ait recoupé plusieurs fois, de la bouche de plusieurs capitaines, avant de l’y faire figurer lui-même à la pointe de son pinceau. Personne n’entre jamais dans cette pièce, à l’exception du maître des lieux et de ceux des plus grands capitaines qu’il juge dignes de la révélation. 
(…)
Lorsque Vasco de Gama, après Cam et Dias, dévale les degré de latitude le long de la côte d’Afrique jusqu’au cap de Bonne-Espérance qu’il se décide enfin à doubler pour cingler vers les Moluques en dépit des supplications de son équipage terrifié, il n’y montre que peu de mérite, seulement celui de l’endurance. Il savait. Sa route lui avait été tout entière tracée par Behaïm, à Nuremberg. Lorsque Christophe Colomb, affrontant la révolte de ses marins, leur jure qu’après un nombre de jours donné une terre surgira de l’horizon, cette terre, il l’avait déjà vue, à sa position presque exacte, sur le globe de Nuremberg. Quand enfin elle lui apparaîtra, il en sera soulagé, certes, mais étonné, non pas. Lui aussi savait.
Il n’y a pas eu de grands découvreurs, seulement des marins courageux, avisés. Ou plutôt il n’y en a eu qu’un : Behaïm. 


Car il faut bien comprendre ce qu’ils ressentent, l’ampleur de leur déséquilibre psychique face à ces apparitions d’outre-monde. Les Kaweskars ne se connaissent pas de dieux. Ayayema, Kawtcho, Mwono, les puissances de l’épouvante, créent la mort, et non la vie. La vie n’a pas été créée. Elle est. Il n’y a pas eu de Créateur. Celui-ci ne saurait donc s’incarner sous quelque forme vivante, ou humaine, que ce soit. L’au-delà ? Un désert, d’où rien ne peut surgir. Devant l’écrasante supériorité de ceux qui viennent et qui sont créatures humaines – en l’absence de tout recours divin –, devant l’ensemble de prodiges qui accompagnent la navigation de ces canots géants dans le détroit, ils mesurent d’un coup leur faiblesse. Leur inanité. Leur néant. Leur solitude. Leur tragique infériorité. Jusqu’à ce jour, ils n’en avaient pas conscience. Ils étaient leur unique référence. C’est aujourd’hui qu’ils les découvrent, dès l’instant où ils ne sont plus seuls sur cette terre. D’autres sont venus. En même temps, un infranchissable fossé s’est creusé, qui ira sans cesse s’élargissant. D’un côté ceux qui peuvent tout, qui sont mouvement, changement, jamais semblables, toujours nouveaux. De l’autre ceux qui ne sont rien, passé et avenir confondus dans la même immobilité, mais dévorés de curiosité, avec une volonté désespérée de comparer, une attirance irraisonnée mêlée de peur et d’envie, quelquefois jusqu’à l’affrontement. Ils ne se rejoindront jamais. Chaque fois que cela deviendra possible, ou sur le point de se réaliser, alors les Kaweskars fuiront. Pour oublier leur solitude en se retrouvant seuls. Laissant derrière eux des statues de sel, morts-vivants foudroyés de s’être retournés et d’avoir contemplé les autres…


Il faut plus que de la chance pour franchir le détroit de Magellan. Toutes les règles de la nature y sont violées en même temps. La marée monte et descend trois fois dans une matinée, libérant des courants violents qui s’opposent et engendrent des vagues énormes et courtes s’abattant sur le pont des navires comme des cognées de bûcheron. Des vents fous se précipitent à la rencontre les uns des autres, puis s’ordonnent en une ronde infernale creusant un entonnoir dans la mer où tout ce qui flotte encore est aspiré inexorablement au fond. D’autres dévalent des montagnes avec des grondements de fin du monde, oiseaux de proie démesurés lâchés sur les ponts dévastés dans un fracas de mâts brisés : ce sont les williwas, les maléfices redoutables de Mwono. La nuit tombe à midi, à deux heures, à trois heures. Les navires deviennent aveugles vingt fois en une journée, sous des nuages de grêle et de neige. Avec la pluie descend le brouillard, poisseux, glacé, déluge opaque qui se nourrit de toutes les décompositions des forêts. Des blocs énormes se détachent des glaciers, produisant des vagues monstrueuses qui s’avancent comme le mascaret. Et rien, rien d’autre autour de soi, durant des centaines de milles, que ce même paysage de forêts trempées, de rocs luisants, de montagnes inaccessibles et couvertes de neige.


Ciudad del rey Felipe, c’est son nom. La cité du roi Philippe… Recroquevillés à l’intérieur des cabanes, cinquante colons découragés qui ne quittent plus leurs grabats. Un fort fait de fascines avec trente soldats et six canons de fer pointés sur le détroit. Quelques chiens. Pour les naufragés de Nombre de Jesus, l’espérance… Lorsque tout est perdu, il n’y a plus de salut que dans le mouvement. Cela ne peut être pire ailleurs, puis l’on croit que cela peut être mieux, et l’imagination prend le relais. Toujours l’autre côté des choses…
C’est l’hiver. La longue nuit. Gouverneur du néant, vice-roi des confins inhumains, le nouveau capitaine général, Viedma, abandonne sa capitale et se met en route à pied vers la seconde de ses villes, par les grèves ou par la forêt coupée de précipices et de glaciers. Le suit qui peut, comme il peut. On ne relève pas ceux qui tombent. Les cadavres jalonnent la route. L’étendard or et rouge du roi changera cent fois de mains, transmis de celles d’un mort à celles d’un mourant. Dix survivants au terme de ce calvaire, accueillis par une garnison de fantômes. Une double espérance trahie : les uns croyaient voir arriver du secours, les autres croyaient en trouver. Le commandant de la ville n’a plus que la peau sur les os. Ses yeux luisent comme ceux d’un fou.
 

Dieu… L’ébauche de dictionnaire du révérend Watkin est ouverte à la lettre D. Son travail piétine. La page est blanche. Comment pourrait-il parler de Dieu aux sauvages, à ses futures brebis du détroit, s’il n’existe pas de nom pour cela ? Aucun mot pêcherais pour dire Dieu ! Pas plus que pour dire âme, d’ailleurs, ou encore le bien et le mal, le sacrifice, la charité, la bonté, le respect, l’esprit d’humilité, pas le moindre vocable religieux, rien qui exprimât quelque notion de morale. Une langue muette sur les sentiments. Et l’amour ? Elle ne comprenait pas ce mot-là. Il y était revenu plusieurs fois. Comment disait-on l’amour en pêcherais ? Un homme, une femme… Il avait dû préciser, à la limite de la décence permise à un pasteur de la Patagonian Missionary Society. « Ah oui, avait-elle répondu, on dit : Tsohak Tyako, ouvrir les cuisses », et il avait rougi jusqu’à la racine des cheveux, appelant au secours de cette enfant simple la miséricorde de Dieu…


Les Alakalufs, en ce dernier tiers du XIXe siècle, ne sont pas encore très différents de ceux qu’avait aperçus Magellan. Ils s’enduisent toujours le corps de graisse de phoque qui les protège mieux du froid que les défroques européennes qu’on leur jette et qu’ils n’enfilent que par coquetterie, pour ressembler aux étrangers. De toutes les langues qu’ils entendent, l’anglais et l’espagnol surtout, ils n’ont retenu aucun mot. Toujours fascinés par les miroirs, les boutons, les perles de verre, à présent les allumettes dont ils grattent des boîtes entières, comme des enfants, mais point du tout par la fumée qui sort de la cheminée du bateau, le bruit et les vibrations de la machine, l’éclairage au pétrole, les treuils à vapeur et bien d’autres perfectionnements qu’ils ne comprennent pas davantage que la propulsion à voile, naguère, et qui restent hors de leur entendement. Ce sont des hommes du paléolithique. L’aussière que du pont du navire on leur lance afin qu’ils y amarrent leur canot accomplit dans la seconde même une trajectoire de milliers d’années. De là sans doute l’émotion que finissent toujours par éprouver les voyageurs les plus endurcis.


L’accueil varie d’un navire à l’autre, mais il est rarement malfaisant. Tout en s’amusant d’eux, on reste compatissant. Pour les passagers des paquebots, une distraction et une bonne action. On reçoit les sauvages à la salle à manger et on leur sert des plats de viande, du pain. On se tord de rire à les voir assis sur des chaises, nus, s’empiffrer avec leurs doigts et préférer à l’eau le vin qu’ils avalent goulûment à la bouteille, mais on est ému à l’idée qu’au moins ils mangent à leur faim, ces malheureux ! Les dames écrasent une larme. La forte odeur de leurs invités rappelle un peu celle du cirque. Cela fait aussi partie du spectacle. Puis on les emmène au salon. Parmi les velours cramoisis, les banquettes capitonnées, au milieu de tous ces passagers élégants, on se dit : « Mon Dieu qu’ils sont laids ! » Quelqu’un se met au piano, car on le sait sur les paquebots de la ligne : « Music sooths the savage breast », ainsi que l’a écrit Shakespeare. À chaque occasion, cela ne rate pas, c’est le clou du numéro, l’un de ces sauvages plonge la tête dans l’instrument pour regarder s’il y a quelqu’un dedans et n’y trouvant personne prend un air si ahuri que cette fois c’est de rire qu’on pleure. Ensuite on les prend par la main et on les fait danser. La farandole avec les sauvages est une des spécialités de la Cunard South America line. Passagers et sauvages mélangés, un tout nu pour un habillé, tout le monde est d’une gaieté folle, mais bien évidemment chacun ignore que les Alakalufs miment la gaieté qu’ils n’expriment jamais de cette façon, et d’ailleurs ils ne sont pas gais. Pourquoi le seraient-ils ? Ce qu’ils éprouvent, nul ne le sait : une pause dans l’écrasant ennui inconscient d’une vie qui a perdu tout sens au contact des étrangers. Mais les passagers, de bonne foi, pensent qu’ils ont apporté un peu de joie dans l’existence de ces malheureux… À la fin, il faut les pousser dehors. Sur le pont on procède au troc. Tabac et alcool sont de fortes monnaies d’échange. Les sauvages n’y résistent pas, jusqu’aux colliers de boutons de leurs femelles qu’ils cèdent pour quatre paquets de tabac alors qu’ils les avaient acquis autrefois contre les peaux de loutre ou de ragondin qui étaient leurs seuls vêtements, ou contre leurs femmes elles-mêmes. On leur fait aussi des cadeaux, « alakaluf, alakaluf », des boîtes de conserve vides, quelques pains, une bouteille. Chacun va fouiller le fond de ses malles. Tandis qu’ils embarquent dans leur canot, vieux pantalons, gilets déchirés, chapeaux défoncés, robes hors d’usage pleuvent sur leurs têtes.
Vient l’instant de la séparation.
Le canot déborde lentement de la haute coque du navire. Chacun se penche à la lisse. Sa taille paraît dérisoire, écrasée par l’hostilité ambiante. On fait silence. On s’aperçoit qu’on a trop ri et qu’on n’aurait pas dû tellement rire. À grands coups d’aviron les sauvages regagnent le pays de la détresse. Des enfants se tiennent au fond du canot, accroupis devant un maigre feu de bois qui fume plus qu’il ne chauffe sous la neige. Les regards ont de la peine à se déprendre. Ceux des Indiens, à ce moment-là, expriment une mélancolie animale insoutenable. Puis le fil invisible se rompt. Cela ne fait aucun bruit, sinon au fond de l’âme de chacun où éclate silencieusement le tumulte que produit la fission du temps.


 

jeudi 10 décembre 2020

[Varela Eduardo Fernando] Patagonie route 203

 



J'ai aimé

 

Titre : Patagonie route 203
            (La marca del viento)

Auteur : Eduardo Fernando VARELA

Traducteur : François GAUDRY

Parution : en espagnol (Argentine) en 2019,
                   en français en 2020

Editeur : Métailié

Pages : 368

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au volant de son camion, un énigmatique saxophoniste parcourt la géographie folle des routes secondaires de la Patagonie et subit les caprices des vents omniprésents.
Perdu dans l’immensité du paysage, il se trouve confronté à des situations aussi étonnantes et hostiles que le paysage qui l’entoure. Saline du Désespoir, La Pourrie, Mule Morte, Indien Méchant et autres lieux favorisent les rencontres improbables avec des personnages peu aimables et extravagants : un journaliste qui conduit une voiture sans freins et cherche des sous-marins nazis, des trinitaires anthropophages qui renoncent à la viande, des jumeaux évangéliques boliviens gardiens d’un Train fantôme, un garagiste irascible et un mari jaloux…
Au milieu de ces routes où tout le monde semble agir avec une logique digne d’Alice au pays des merveilles, Parker tombe amoureux de la caissière d’une fête foraine. Mais comment peut-on suivre à la trace quelqu’un dans un monde où quand on demande son chemin on vous répond : « Vous continuez tout droit, le jeudi vous tournez à gauche et à la tombée de la nuit tournez encore à gauche, tôt ou tard vous allez arriver à la mer » ?
Ce fabuleux premier roman est un vrai voyage à travers un mouvement perpétuel de populations dans un paysage dévorant, auquel le lecteur ne peut résister.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eduardo Fernando VARELA a 60 ans. Il vit entre Buenos Aires, où il écrit des scénarios pour le cinéma et la télévision, et Venise. Patagonie route 203 est son premier roman.
  • Prix Transfuge du Meilleur roman hispanophone - 2020
  • Prix Femina étranger : deuxième sélection - 2020
  • Prix du Premier roman : sélection catégorie romans étrangers - 2020
  • Prix Expression 2020 : sélection (prix de la librairie Expression à Châteauneuf de Grasse) - 2020
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  • Prix Casa de las Americas - 2019

 

 

Avis :

Depuis qu’il a fui son ancienne vie à Buenos Aires, Parker sillonne la Patagonie à bord d’un camion dont il n’a pas les papiers, transportant des marchandises non déclarées pour le compte d’un obscur patron qui l’emploie illégalement. Sa vie errante s’écoule désormais au jour le jour, libre, solitaire et sans avenir, à éviter rencontres et axes fréquentés, si tant est que ce dernier terme puisse s’appliquer à ce territoire parmi les moins peuplés du monde. Contre toute attente, la route de Parker finit par croiser celle de la belle Maytén, malheureuse épouse d’un peu commode forain…

La grande originalité de ce roman vient d’abord de son atmosphère très particulière. Avec une ironie qui confine à l’absurde, l’auteur s’amuse à amplifier les caractéristiques de cette terre du bout du monde, nous la décrivant plus habitée par les vents que par les hommes, soumise à d’inimaginables caprices météorologiques et naturels, chichement parsemée de villages perdus aux noms grotesques. Les distances s’y expriment en jours de route. Les habitants, rudes et inhospitaliers, y gèrent imperturbablement le vide de leur existence, qu’ils remplissent d’occupations délirantes autant que de rumeurs et de légendes. Cadre, personnages secondaires, dialogues : tout concourt à créer un contexte surréaliste, où le lecteur, autant que Maytén et Parker, devra consentir à perdre ses repères pour pouvoir avancer.

Dans cette désolante immensité où rien n’a guère de sens et tout n’est qu’ineptie, les personnages principaux différent des autres en ce que, dépouillés de leur existence passée et perdus dans leur errance, ils continuent à chercher leur chemin et à s’accrocher à leurs rêves. Parker étreint son idéal de liberté, Maytén aspire à une vie de famille stable et paisible, et l’ami journaliste qu’ils croisent et recroisent ne cesse de se passionner pour une nouvelle chimère. Dans leurs trajectoires solitaires, ils se rencontrent parfois et par hasard, s’accompagnent un bout de chemin pour mieux se perdre ensuite, à la poursuite de destins aveugles que l’auteur rend par ailleurs cruellement ironiques.

Dès lors l’on comprend que derrière cette histoire de quête errante et désespérément solitaire dans un univers écrasant aux multiples vents contraires, c’est tout l’arbitraire et l’ineptie de la vie humaine que nous laisse percevoir l’auteur : une absence de sens que seuls viennent contredire, parfois, ces brefs et miraculeux instants où des êtres réussissent à se rencontrer pour de bon, ou, par chance, parviennent à réaliser le rêve d’une passion.

Voici donc un livre original, admirablement écrit et doté d’une vraie profondeur, où seuls un humour désespéré et quelques rares éclats de bonheur sporadique viennent éclairer une représentation bien sombre de la destinée humaine. Autant de qualités qui rendent cette lecture remarquable, malgré ce qu’il m’a parfois paru de longueurs ennuyeuses : il n’est pas si facile d’accepter de se perdre au royaume d’absurdie. (3/5)

  

Citations :  

Il n’est pas de désir plus tenace que celui qui reste à mi-chemin, ni nostalgie plus puissante que celle qui tient à ce qui n’est jamais arrivé.

En observant l’espace qui l’entourait, elle se dit que la cage qui l’emprisonnait était vaste, sans barreaux, ni portes, ni fenêtres, infinie. Une cellule où elle pouvait se mouvoir à volonté, mais d’où elle ne pourrait jamais s’échapper. C’était la plus terrible des prisons, dont les murs s’étendaient à perte de vue et au-delà. Elle se demanda ce qu’étaient devenus ses rêves et ses espoirs, son ambition de quitter pour toujours ces solitudes et de vivre dans une ville avec de vraies rues et des immeubles, des gens marchant sur les trottoirs sans devoir se protéger des bourrasques et toujours chercher un abri. Ses sœurs étaient parties l’une après l’autre à la recherche de nouveaux horizons et elle était restée dans l’attente d’une occasion pour les imiter. Quand elle avait fait la connaissance de Bruno, elle avait pensé que le moment était venu d’abandonner pour avait pensé cette existence médiocre, mais elle comprit vite son erreur. L’éclat attirant de la ville devint de plus en plus lointain et la solitude l’avait de nouveau engloutie.

Il avait traversé plusieurs fois cette ligne imaginaire, au-delà de laquelle s’ouvrait un monde propice aux visions fantastiques et aux aventures, le monde des régions australes, des falaises vertigineuses tombant à pic sur les vagues déferlantes, les fjords et les canaux traversés par le rugissement des vents et les courants furieux qui reliaient les deux océans. Il avait déjà parcouru ces côtes, infestées de légendes et de naufrages, où la voûte céleste s’inversait, le haut se plaçait en bas, et où le continent dessinait un animal préhistorique plongeant son échine dans l’océan pour réapparaître dans une autre géographie, avec d’autres noms et d’autres mythes. Il connaissait bien ces régions, pourtant il n’avait jamais éprouvé au plus profond de lui-même une telle sensation d’égarement. Les premiers jours, le paysage défila aimable et tranquille, mais au bout d’une semaine, à mesure qu’il roulait, le climat rude et venteux qui soulevait des nuages de poussière commença à l’affecter. Pendant un jour et demi, il se dirigea vers le sud-ouest jusqu’au 68e méridien et se laissa descendre comme on glisse d’une corde (…).

Pendant la journée il roulait lentement, à une allure régulière, sur des routes dont l’état empirait à chaque kilomètre et qui pouvaient s’interrompre abruptement, l’obligeant à faire demi-tour et à modifier l’itinéraire. Il traversait des plateaux et des dépressions, des chaînes de basses collines qui paraissaient caresser l’échine de cet étrange animal allongé sur la terre qu’était la Patagonie. Les nuits tombaient avec un poids insolite, dissolvant les longues ombres du crépuscule, mais Parker avait du mal à trouver le sommeil, affecté par un vertige qui filait dans ses veines, alors il se guidait avec les étoiles en ayant l’impression de suivre des lignes mystérieuses et d’être lui aussi un point de plus dans le firmament.
 
Il profita d’un arrêt nocturne pour observer le firmament et s’assurer que là-haut tout allait pour le mieux, mais il n’avait jamais vu la Croix du Sud si bas, presque posée sur l’horizon, et s’en méfia. La ceinture d’Orion était aplatie et regardait Aldébaran avec suspicion. Le sextant que lui avait prêté le journaliste lors de leur dernière rencontre ne lui servait plus à grand-chose : dans les nuits limpides de l’hémisphère austral, la position des étoiles changeait capricieusement, poussées par le vent, les constellations se cachaient dans les replis du ciel et l’univers se froissait comme un papier de bonbon.

– Allez jusqu’à Cabo Albarracín, tôt ou tard c’est là que vont toutes les fêtes foraines, lui conseilla un soir un vieil homme qu’il avait fait monter dans sa cabine. Il l’avait rencontré sur un chemin isolé, perdu dans le néant, loin de toute habitation, et s’était arrêté en pensant qu’il avait besoin d’aide.
– Qu’est-ce qui vous fait penser que j’ai besoin d’aide ? avait dit le vieux en grimpant péniblement dans le camion.
– C’est ce qu’il m’a semblé.
– Ah bon ? Moi, il me semble plutôt que c’est vous qui avez besoin d’aide.
– Où allez-vous ? demanda Parker pour changer de sujet, habitué aux bizarreries de la région et de ses habitants.
– Vous ne voyez pas que je ne vais nulle part ?
Parker haussa les épaules et retourna à ses pensées, mais l’homme insista :
– J’ai une tête à aller quelque part ?
– Non, vous avez une tête à être là, pas plus.
– Et si je voulais, bordel, où vous croyez que je pourrais aller ? ajouta-t-il irrité, en indiquant la plaine.

Il y avait des espèces de corridors où l’air s’engouffrait violemment, mais quelques mètres plus loin il changeait de direction et d’intensité. Les rafales et les tourbillons furieux qui se disputaient le droit de passage se muaient en une brise molle et constante. Maytén avait grandi dans ces territoires et appris très jeune la manière d’esquiver les bourrasques. Il fallait pour cela se déplacer avec une intuition de sourcier, observer le type et la forme de végétation, l’accumulation de poussière, les traces subtiles que l’air laissait sur le sol.

Bon, alors prenez la 210 jusqu’à trouver un arbre abattu. Si vous dépassez les trois jours, revenez en arrière, parce que vous serez allé trop loin. Au croisement, prenez à gauche, c’est l’affaire d’un jour et demi, deux s’il pleut.