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jeudi 24 octobre 2024

[Viel, Tanguy] Vivarium

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vivarium

Auteur : Tanguy VIEL

Parution : 2024 (P.O.L.)

Pages : 144

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ce livre, j’ai choisi de l’appeler Vivarium. Mais qu’est le vivarium ici ? Cette série de fragments qui se voudraient abris vitrés pour la mouvante pensée ? Ou bien la vie elle-même qui nous enveloppe et nous prête, comme le biotope de l’animal, un milieu où tenir ? C’est là en tout cas que j’ai résidé un temps, au creux de cette indistinction, dans les échanges incessants du vivant et du nommé, où l’on découvre quelquefois, à la lisière de toutes les choses, de fugaces résolutions, précipités de langage qui semblent, plus qu’à l’ordinaire, faire scintiller le cristal de l’expérience. Or dans l’expérience il y a de tout : des villes et des fleuves, des souvenirs et des questions, des fleurs, des amis, du vent et des lignes d’horizon.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Il publie son premier roman Le Black Note en 1998 aux Editions de Minuit qui feront paraître Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Paris-Brest (2009), La Disparition de Jim Sullivan (2013) et Article 353 du code pénal, Grand prix RTL Lire. La Fille qu'on appelle paraît en 2021. Il a également publié deux essais littéraires : Icebergs (2019) et Vivarium (2024).

 

 

Avis:   

Tanguy Viel a si bien habitué son lecteur à la virtuosité de ses romans, peuplés de personnages broyés par les rouages sociaux, que l’on finit par s’y jeter les yeux fermés, sûr de se régaler de la complexité de leur intrigue, de la réflexion qui les sous-tend et de la musicalité de leur écriture. La surprise est donc totale de le découvrir ici dans un registre radicalement différent : un essai méditatif rassemblant pêle-mêle les observations, impressions et réflexions qui ont jalonné sa vie d’écrivain, une sorte de précipité de ce qui s’agite plus ou moins fugitivement dans son « vivarium mental ».

L’incipit annonce la couleur : « Je sais par expérience personnelle, écrit T.S. Eliot, que vers le milieu de sa vie un homme se trouve en présence de trois choix : ne plus écrire du tout, se répéter avec, peut-être, un degré toujours plus grand de virtuosité ou, par un effort de la pensée, s’adapter à cet “âge moyen” et trouver une autre façon de travailler. » Voici donc Tanguy Viel à la croisée des chemins, qui sent « un second moi se hisse[r] sur les épaules du premier » et qui, plongeant dans le caléidoscope de sa mémoire et de sa pensée, prend le temps d’un arrêt sur images, aussi furtives et mouvantes soit-elles, pour, d’instants vécus en souvenirs enchantés, de lieux traversés en rencontres marquantes, s’interroger au final sur sa passion pour la littérature, sur la magie et la beauté des mots, enfin sur ce qui peut bien pousser à écrire, c’est-à-dire à produire de « mystérieuses condensations » de son moi intérieur.

D’un intérêt et surtout d’un accès inégal, certains passages s’avérant relativement ésotériques, le texte érudit et exigeant ne nous emporte pas moins dans une vague poétique et sensible qui, roulant au plus profond de l’intimité de l’auteur, nous laisse, lui et nous, à décoder sa riche et foisonnante laisse de mer. Surtout, l’on découvre à la plume de Tanguy Viel des facettes inédites qui, pour la grande impression du lecteur, la rendent plus que jamais irrésistible de beauté.

Rarement a t-on une telle sensation de redécouvrir un écrivain, soudain propulsé à une nouvelle hauteur. Malgré quelques passages plus hermétiques, un livre brillant et fascinant, transcendé par une écriture magnifique. (4/5)

 

 

Citations :

En tout cas cela m’arrive souvent, quand je lis, de ne plus savoir très bien ce qui me fait frissonner : ce que le texte désigne ou bien l’adresse murmurante qu’il engage vers moi.


En littérature, le destinataire est toujours un ami. Le manque d’adresse, le manque d’ami, c’est l’enfer autophage de la vie non écrite.


C’est un avantage de la littérature, en fût-il une autre limite, qu’il est permis d’y décrire aussi ses tentatives, ses ratages et même, d’en obtenir rétribution. C’est un peu comme s’il existait, mettons en athlétisme, une catégorie « vestiaire » qui serait devenue une discipline à part entière. À moins que ce ne soit comme dans ces tournois sportifs amateurs où, trop vite éliminé, on peut se rattraper dans une « consolante ». En littérature, c’est certain, pour le meilleur et pour le pire, la consolante est devenue depuis longtemps un tournoi majeur.


Atteint l’âge de dix-huit ans, je me souviens que la découverte de la littérature et, plus encore, le saut fait en elle, fut d’abord le rêve d’un territoire ardemment séparé du monde et qui, en me coupant de lui, m’en protégeait. À cet âge, si j’avais pu mettre une porte blindée, une muraille de Chine entre les livres et le monde, entre ma communauté pour ainsi dire négative et la communauté en vrai des hommes et des femmes, en un mot si j’avais pu vivre dans une bibliothèque sans fenêtre, je l’aurais fait. « Moi qui imaginais le Paradis / Sous l’espèce d’une Bibliothèque ». Mais, ayant depuis révisé ce contrat que je n’ai jamais vraiment signé, je me demande : à quoi cela ressemble, un paradis sans fenêtre ?


Sait-on de certains êtres humains ce qui a voulu qu’ils barrent un jour de leur existence tout surgissement d’enfance ?


(…) il m’est arrivé trop souvent de passer sans un regard le long de l’immense crypte qui y mène [au centre de soi] et où il conviendrait précisément de s’arrêter une fois pour toutes afin de scruter enfin, non plus la lampe éblouissante du projecteur, mais toute l’épaisseur projetée de la vie vécue : théâtre d’ombres, de pensées et de souvenirs, en un mot tout l’habitacle d’un esprit qui ne se satisferait pas de sa propre substance mais au contraire se promènerait dans les allées peuplées de son palais aux mille tableaux vivants, aux mille événements faits de mémoire et d’images, de pensées et d’opinions, d’impressions et de figures, bref, fait d’un monde qui serait tout sauf vraiment soi – vivarium géant où la vie entière décante et fait une matière folle offerte à l’écriture, faite de villes et de visages, de rencontres et de lectures, d’horloges et de ciels, d’enfance et de sommeil, toutes choses qui ne demanderaient qu’à s’installer là, dans le grand livre de soi. Là, dans cet espace qui n’est ni l’ordre brut des faits, ni l’exposition solitaire de ses viscères, se découvre un terrain neutre où chacun dépose les armes – chacun : c’est-à-dire le monde alentour et le tumulte intérieur. C’est, je crois, l’un des plus beaux endroits où résider, à ce point de contact qui noue le monde à la découverte de soi et peut-être plus encore inversement : noue le soi à la découverte du monde.


Au fond, je marche encore et toujours à ce carburant secret de la littérature : qu’avant l’écriture d’un livre je ne serais que fragments épars étalés sur le sol, tandis qu’après, je serais organisme vivant, tout de livre fait mais plus solide que n’importe quel rocher de Bretagne.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

jeudi 23 novembre 2023

[Viel, Tanguy] Article 353 du code pénal

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Article 353 du code pénal

Auteur : Tanguy VIEL

Parution :  2017 (Editions de Minuit)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d'être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l'ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d'investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu'il soit construit.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Il publie son premier roman Le Black Note en 1998 aux Editions de Minuit qui feront paraître Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Paris-Brest (2009), La Disparition de Jim Sullivan (2013) et en janvier 2017 Article 353 du code pénal, Grand prix RTL Lire.

 

 

Avis :

Parce qu’au cours d’une partie de pêche au large de Brest, il a jeté et abandonné un homme à la mer, le narrateur Martial Kermeur a été déféré devant un juge. Il est auditionné, mais, dans le huis clos qui le place face à lui-même autant qu’au magistrat, sa confession se mue en implacable réquisitoire, et, sous les traits du meurtrier, se profile bientôt la victime d’une insupportable machination. L’on ne devient pas assassin du jour au lendemain. Victimes ou coupables, tout est parfois question de point de vue...

Son quasi monologue s’ouvre sur l’horizon modeste d’un ouvrier de l’arsenal de Brest, horizon encore raccourci par quelques vents contraires : opportunité manquée, divorce, chômage, et voilà notre homme seul avec son fils de onze ans et une prime de licenciement, de quoi investir dans un bateau de pêche et enfiler le ciré jaune, seule reconversion plausible dans cette région sans avenir économique. C’est dans cette grisaille que surgit une perspective inespérée, en la très avenante personne d’Antoine Lazenec, un promoteur immobilier vendeur de rêve et de standing, plein de projets dynamisants que plus personne ici n’aurait osé imaginer. Séduit comme beaucoup d’autres par la promesse d’un « Saint-Tropez du Finistère », Kermeur lui confie tout son argent. Le temps passe, mais aucun complexe immobilier ni touristique ne sort de cette terre fatiguée, usée jusqu’à la moelle par les vents et les flots.

Comme souvent les victimes de grosses arnaques, si bien prises à leurs espérances qu’elles préfèrent s’enfermer dans le déni malgré les évidences, les pigeons vont se laisser leurrer des années durant. Jusqu’à ce que les drames s’enchaînent, dans une cascade n’épargnant que l’escroc, plus que jamais plastronnant et occupé de son grand train, sans remords ni conscience dans son aplomb inoxydable et dans son intouchable toute-puissance. Enfin revenu de sa crédulité, dépouillé, trahi et humilié, mais surtout blessé au travers de son fils, victime collatérale, et désespérant d’une quelconque «  justice naturelle qui ne tombera peut-être jamais », Kermeur décide, dans sa colère, d’entrer en révolution pour inverser, ne serait-ce qu’une fois, le sempiternel cours de l’histoire qui veut qu’une poignée de puissants menteurs et corrompus impose ses dés pipés à une majorité d’éternels perdants.

Se dévidant en longues phrases qui reflètent à merveille les efforts d’ordonnancement de la pensée, entre incrédulité, lassitude et sentiment de délivrance, d’un homme droit, mené au meurtre par les circonstances, le texte est d’une virtuosité confondante, chaque tournure renversante de justesse, d’originalité et de vraie beauté. Et c’est l’âme troublée, qu’à la fois dans la tête du prévenu et dans la peau de son juge, on l’observe tenter de tracer « la ligne droite des faits », en réalité « la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies » et « comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire » qui ont fait déraillé sa vie. A moins que le dénouement ne réserve quelque surprise… Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Peut-être que c’est Le Goff qui avait raison, que j’étais trop isolé ces derniers temps, alors le premier qui s’approche et rompt la solitude, on s’en fiche de savoir qui c’est, pourvu que tout s’engouffre et s’encastre en vous comme une pièce de puzzle que vous auriez découpée exprès pour qu’elle épouse les contours de votre âme. Voilà. C’est peut-être ça, la principale chose que j’ai apprise ces dix dernières années : qu’on finit toujours par aimer qui nous aime.


En tout cas, c’est comme ça qu’aujourd’hui je me représente la dernière décennie quand j’en amène toutes les lignes ici même devant vous, et ça fait comme un cerf-volant dont j’actionnerais les commandes depuis une plage, comme si soudain j’avais une vue claire et comme surnaturelle du temps qui passe, mais c’est toujours facile, j’ai dit, avec le recul, de tisser les choses en destin, et alors border les années avec je ne sais quels piquets ou poteaux d’angle et même une couleur qui en déciderait la teinte définitive. Seulement, quand on était dedans, dans chaque année ouverte sur quelle bouteille de champagne, il n’y a jamais eu de carte IGN
qu’on nous aurait distribuée le jour de l’an pour nous conduire dans les temps futurs. Jamais rien d’autre que les lignes un peu floues qu’on essaie chacun de dessiner pour suivre la pente des saisons, mais c’est tout. Et que tout le problème c’est qu’il faut encore prendre les virages soi-même. Encore que me concernant, je n’ai pas eu l’impression de prendre beaucoup de virages. C’est l’avantage de la bêtise : on reste au carrefour et on attend de se faire renverser par une voiture. Je veux dire : est-ce que c’est moi qui ai décidé que ma femme parte du jour au lendemain sans presque prévenir ? Est-ce que c’est moi qui ai décidé de licencier les trois quarts du personnel de l’arsenal ?


Médecin ou juge, j’ai pensé depuis, ce ne sont pas des gens qui marchent aux sentiments, au contraire, ils sont trop occupés à en écarter les branchages et briser l’épaisseur des sous-bois qu’ils habitent. Même, quelquefois, quand il me regardait, le juge, on aurait plutôt dit qu’il avait une machette dans les yeux et qu’avec elle il frayait son chemin à l’intérieur de moi, comme s’il visait un point central que je ne connaissais pas moi-même, quelque chose qu’il aurait peut-être simplement appelé « les faits » et parce qu’il pensait qu’à l’intérieur d’eux, « les faits », il y avait la vérité. Comme si elle, la vérité, elle allait émerger toute seule hors de l’eau, sèche et sans rides.


Maintenant je demande : est-ce que le silence, c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner. Maintenant je sais, monsieur le juge, je sais comment on transmet tant de mauvaises choses à un fils, si sous l’absence de phrases il y a toujours tant d’air chargé qui va de l’un vers l’autre, selon cette porosité des choses qui circulent dans une cuisine le soir quand on dîne l’un en face de l’autre, et que peut-être, dans la trame des jours qui s’enchaînent, tous ces repas où il m’a raconté sa journée de collège et le métier qu’il voudrait faire plus tard, tous ces soirs où je ne l’écoutais pas vraiment, cela, croyez-moi, ça travaille comme une nappe phréatique qui hésiterait à trouver sa résurgence. Et vous, père en forme de rocher absent, ce n’est pas la peine d’essayer de mentir, ce n’est pas la peine de dire « si, bien sûr, je t’écoute » parce qu’il sait, n’importe quel enfant sait parfaitement si on n’écoute pas, si on refait à l’infini je ne sais pas quelle boucle dans son esprit, comme une vitre devant les yeux qui vous sépare du monde et alors, à mesure que votre pensée a l’air de vous emmurer, votre enfant, vous ne le savez pas encore, vous l’abandonnez sur place.
 
 
Erwan devant la télévision éteinte. Erwan dans la cuisine à me regarder penser. Erwan derrière la vitrine du banquier. Erwan derrière la porte de sa chambre. Erwan sur les pontons à regarder le gros bateau de Lazenec. Et moi je dis que chaque scène est devenue une image fixe dans son cerveau, au point de faire comme la lame d’un cutter qui a fini par lui déchirer la peau ou non pas la peau mais la chair dessous, tirant sur elle en l’effleurant et à la fin son visage intérieur, il fut comme lacéré. Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années.


Au fond, plus vous faites une chose absurde et plus vous avez de marge de manœuvre, parce que l’autre en face, l’autre, tant qu’il n’a pas mis ça dans sa machine à calculer à lui, tant qu’il n’a pas fabriqué une petite machine à lui pour domestiquer l’absurdité, il est paralysé. Les grands boxeurs le savent, que seulement quand le jeu de l’autre est dans leur boîte, c’est-à-dire seulement quand il est enfin enfermé dans leur cerveau comme sur le plateau d’une petite boîte à musique, là, oui, ils savent qu’ils peuvent combattre mais avant ça, avant ça vous prenez des coups, et puis c’est tout. Et plus vous prenez des coups, moins vous êtes lucide, et moins vous êtes lucide, plus vous prenez des coups, vous comprenez ?


Le plus étrange peut-être, c’est qu’il ne m’apprenait rien, mais plutôt comme s’il avait apporté la dernière pièce qu’on pose en haut d’un château de cartes, celle dont on sait qu’elle fera tout s’écrouler, mais dont on a compris depuis longtemps que chaque étape précédente nous menait vers lui, l’écroulement.


Comme quoi on n’est pas toujours les mêmes, les pères et les fils, et si j’ai compris quelque chose dans cette histoire, c’est bien qu’il y a un moment vos enfants, ils ne sont pas le prolongement de vous. Mais combien d’années il faut pour se rendre compte de ça, oh pas tant nous, mais eux, combien d’années il leur faut pour un jour comprendre qu’ils ne sont pas le bras armé de nos rêves et de tout ce que nous n’avons pas fait dans la vie, oui, qu’ils ne sont pas là pour rattraper nos conneries ?


On a marché dans le vent de la nuit et c’était clair que j’avais rattrapé mon retard, je veux dire, là, dans l’air humide, j’étais aussi soûl que lui, aussi léger que lui, avec l’alcool et le vent qui faisaient comme deux serre-livres qui nous maintenaient droits, parfaitement droits dans la nuit claire.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 


 

lundi 7 mars 2022

[Viel, Tanguy] La fille qu'on appelle

 




 

Coup de coeur 💓

 

Titre : La fille qu'on appelle

Auteur : Tanguy VIEL

Parution : 2021 (Editions de Minuit)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :     

Quand il n'est pas sur un ring à boxer, Max Le Corre est chauffeur pour le maire de la ville. Il est surtout le père de Laura qui, du haut de ses vingt ans, a décidé de revenir vivre avec lui. Alors Max se dit que ce serait une bonne idée si le maire pouvait l'aider à trouver un logement.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Tanguy Viel est né en 1973 à Brest. Il publie son premier roman Le Black Note en 1998 aux Editions de Minuit qui feront paraître Cinéma (1999), L’Absolue perfection du crime (2001), Insoupçonnable (2006), Paris-Brest (2009), La Disparition de Jim Sullivan (2013) et en janvier 2017 Article 353 du code pénal, Grand prix RTL Lire.

 

Avis :

Depuis qu’il a quasiment raccroché les gants de boxe, l’ancien champion Max Le Corre est devenu le chauffeur du maire de la ville. Sa fille de vingt ans, Laura, ayant l’intention de revenir s’installer près de lui, il a l’idée de solliciter son patron pour aider la jeune femme à trouver un logement.

Le premier abord surprend, tant l’écoulement interminable de certaines phrases laisse le lecteur sans respiration. L’on s’y perd parfois, il faut relire, c’est d’abord déconcertant. Mais, conquis par la justesse des mots et par la perfection des tournures, l’on se laisse vite emporter par la vague, définitivement impressionné par une singularité stylistique sublimant un propos qui fait mouche à tout coup.

Rapidement se précise entre les personnages une inextricable et sordide relation de pouvoir. Un élu accro au sexe s’est habitué à user sans vergogne de son omnipotence. Il est flanqué d’une sorte d’homme de main, engouffré dans son sillage pour son arrangeante et discrète complicité. Face à eux, une jeune fille, sans grandes ressources en dehors de sa beauté plastique, devient une proie idéale lorsque son père la leur livre innocemment en quémandant un appui. Le récit s’intéresse à la manière dont se met en place l’emprise, enfermant sournoisement sa victime dans une ambivalence paralysante qui aura beau jeu de passer pour un consentement. Quoi qu’il arrive, l’assujettie endosse tous les torts : n’ayant jamais réussi à dire clairement non dans l’impasse où elle se trouvait acculée, elle ne sera jamais crédible lorsqu’elle cherchera à dénoncer l’abjection qu’on lui a imposée. L’emprise a ceci de terrible : la victime se laisse prendre au piège qu’elle pense sans échappatoire, et ne parvient jamais à prouver la perversité du manipulateur qui a toutes les apparences pour lui. 

Avec ses personnages croqués dans la plus grande économie de moyens et qui crèvent pourtant les pages, ses vérités si finement observées et l’inimitable qualité de son écriture, ce roman brillant et hypnotique est un pur moment de plaisir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Elle ne savait pas si elle devait répondre oui ou non, à cause de tout ce qu’elle voulait éviter de soulever de sa vie d’avant qui ces derniers jours remontait plus nettement dans sa mémoire, comme une peau morte dont elle n’aurait pas réussi à se débarrasser – toutes choses conservées là en images délavées, non pas usées ni passées, plutôt qui n’auraient pas mûri assez de temps dans le bain chimique de la mémoire pour qu’en apparaissent les contours et les couleurs les plus franches, comme des souvenirs en gestation.

Et déjà Max ralentissait à l’approche du Neptune, au loin le voiturier qui bientôt se précipiterait sur la portière pour accueillir le maire et le faire entrer là, dans la grande salle panoramique qui dominait la mer, où régulièrement il avait rendez-vous avec quelque banquier ou promoteur ou personnel politique et parce que c’était comme ça, au Neptune il y avait tout ce que la ville comptait de notables et d’édiles s’y rencontrant si souvent – se faisant croire les uns aux autres quand ils se saluaient, que seulement un heureux hasard les rassemblait, au point que si quelque rencontre ainsi fortuite devait aboutir à quelque opportunité lucrative, eh bien, c’était que ce même hasard, comme une épaisse fumée destinée à masquer le calcul ou la collusion, avait aussi bien fait les choses qu’à Rome autrefois on se serait rencontrés dans la vapeur d’un bain.

On dit que c’est à cause d’elle qu’il chuta, on dit qu’elle en avait fait tomber d’autres et qu’elle dévastait tout sur son passage. On dit qu’elle était la plus fatale de toutes les putes de la côte bretonne et qu’elle avait ce sixième sens de toujours pressentir où se trouvait l’argent, ou non pas l’argent – car cela, tout le monde l’a toujours su – mais la faille de qui l’avait, comme si tout son corps n’avait été qu’un détecteur de métaux capable d’aimanter d’un seul tenant la fortune et le cœur d’un homme.

(…) ne pas être dupe n’a jamais suffi dans la vie pour ne pas céder – ne pas céder, a-t-il pensé, c’est autre chose, une autre force, une autre nature, et qu’alors ma pauvre fille, tu fais la maligne mais il n’empêche que tu es là.

(…) elle découronnée par les années mais toujours sœur de Franck, posée là près du bar comme une mascotte usée, ayant subi ce vieillissement accéléré qui tombe comme un couperet sur les gens de la nuit : à trente-cinq ans, on lui en aurait donné dix de plus, quand pour elle le temps s’était transformé en un dieu punisseur qui avait décidé de faire tomber ses joues et de gonfler ses paupières de tout l’alcool en surplus que son sang n’aurait pas absorbé.

 

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