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jeudi 9 juillet 2026

Critique : "Respirer à fond" de Rita Halasz | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Respirer à fond" de Rita Halasz




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Respirer à fond (Mély Levego)

Auteur : Rita HALASZ

Traduction : Chantal Philippe

Parution : en hongrois en 2020,
                  en français (Christian Bourgois) 
                  en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782267054095  
                           en librairie

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un Budapest enneigé, Vera est à bout de course. Elle vient de quitter le domicile conjugal avec ses deux petites filles, après que les accès de violence de son mari Peter ont franchi une ligne rouge. Revenue habiter chez son père, Vera tente de faire le point, alors que sa meilleure amie l’épaule et qu’un ancien camarade de lycée refait surface. Car le plus difficile est encore à venir, et il n’est pas évident de quitter une dépendance sans retomber dans une autre. En se recentrant sur soi et les siens, Vera s’efforce d’inculquer à ses enfants le libre arbitre dont elle a cruellement manqué ces dernières années et de répondre à cette question : quelle place accorder désormais à l’homme qu’elle vient de fuir ? Respirer à fond est le monologue incisif et énergique d’une femme décidée à changer le cours de son existence. N’épargnant ni son mari, ni sa famille, ni la société et les rôles qui lui ont été assignés, Vera livre un cri de colère, de révolte, mais aussi de passion et d’amour, afin de reprendre le contrôle de son esprit et de son corps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Budapest en 1980, Rita Halasz est historienne de l'art. Respirer à fond est son premier roman.

 

 

Avis :

Historienne de l’art, la Hongroise Rita Halasz signe un premier roman en apnée, où une femme tente de reprendre le contrôle de sa vie après un mariage toxique.

C’est un geste de trop qui précipite sa fuite. Dans un réflexe de survie, Vera échappe à un mari dont l’emprise a méthodiquement miné son identité. Avec ses deux filles, elle se réfugie chez son père et retrouve, à quarante ans, la chambre étroite de son enfance, lieu saturé de conflits parentaux demeurés irrésolus. Ce retour forcé dans un lieu chargé de fantômes ajoute une couche supplémentaire d’étouffement, redoublant la claustrophobie émotionnelle du récit. 

Entre un passé destructeur et un avenir encore sans contours, Vera traverse un présent qui tient du purgatoire. Elle affronte les questions de ses filles, le jugement de son entourage et les manoeuvres d’un mari passé maître dans l’art de travestir la violence en sollicitude. Le texte restitue cette pression diffuse et, dans un mouvement proche du flux de conscience, se cale au plus près des secousses mentales de Vera. Pensées, gestes et paroles s’enchaînent sans respiration, créant un continuum oppressant où la tension ne cède jamais. La syntaxe elle-même se resserre, mimant la confusion d’une femme qui vacille entre lucidité et déni.

Le motif du souffle sous‑tend tout le roman. Souffle coupé par la violence, souffle court de la panique, souffle fragile de la reconstruction : l’auteur en fait une métaphore physique de la lutte de Vera pour retrouver un rythme qui lui appartienne. Errante, elle oscille entre l’illusion d’un amour de jeunesse et une nouvelle dépendance où le sexe se performe à la cocaïne. Cette dérive, rendue avec une lucidité implacable, renforce la tension narrative, chaque tentative d’échappée semblant la ramener vers un autre gouffre. 

Il faudra la présence d’une amie indéfectible, les constats implacables d’une thérapie de couple et la lecture à ses filles de La petite sirène d’Andersen, pour qu’elle reconnaisse enfin la violence subie. Utilisé comme miroir narratif, le conte met en lumière la manière dont Vera, comme la sirène, a sacrifié sa voix pour un amour destructeur, et suggère une relecture critique des mythes de la soumission féminine. 

Profondément réaliste, le livre explore avec maîtrise les recoins de l’intime où se croisent trauma, manipulation et résilience. Lente remontée vers une respiration retrouvée, c’est un récit d’émancipation puissant et un formidable encouragement adressé à toutes ces femmes si bien dépossédées d’elles-mêmes qu’elles en oublient la possibilité d’un autre choix. (4/5)

 

 

Citations :

Parfois, j’ai l’impression de ne rien savoir de la vie, d’apprendre maintenant des choses fondamentales. Le sentiment d’avoir tout gâché. De ne rien avoir, à part les deux petites, de n’être personne, d’avoir disparu. Tu comprends ? Je suis là seulement en tant que mère, et en plus, je ne suis pas très douée pour ça. 


Pouvez-vous nous donner des exemples d’agressions verbales, demande la femme. Mon mari m’a traitée d’imbécile, d’idiote, de connasse, d’enfoirée. Je n’ai jamais dit ça ! Péter, je vous en prie, vous savez ce dont nous avons convenu. Essayez de le formuler autrement, par exemple : je ne m’en souviens pas, ou j’en ai un autre souvenir. Mais si elle ment ? Vous voyez bien qu’elle ment. C’est vrai, je l’ai traitée d’idiote et d’imbécile, mais de connasse, d’enfoirée ? C’est ridicule. Je vous en prie, poursuivez, me demande la femme. Il a dit qu’il faudrait me bourrer la gueule de chaussettes. Il faudrait me battre à tour de bras pour me faire revenir à la raison. Péter se renverse en arrière, secoue vigoureusement la tête, essaie d’échanger des regards de connivence avec les thérapeutes comme si j’étais malade, une folle qui raconte n’importe quoi. Il a dit aussi que quand je saignerais du nez, je ne sourirais plus autant. Il m’a menacée à plusieurs reprises de me jeter par la fenêtre. Pardon, puis-je utiliser les toilettes, demande Péter.


 

samedi 27 avril 2024

[Mattern, Jean] Les eaux du Danube

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les eaux du Danube

Auteur : Jean MATTERN

Parution :  2024 (Sabine Wespieser)

Pages : 112

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Avant cette conversation avec le professeur de philosophie de son fils, les jours s’écoulaient selon un rythme immuable pour le narrateur de ce bref et saisissant roman d’un ébranlement : issu d’une bonne famille lyonnaise, marié depuis près de vingt ans à Madeleine avec qui il est venu s’installer à Sète, Clément Bontemps est un être d’habitude, bon mari et bon père, heureux d’ouvrir à horaires fixes son officine de pharmacien.

Il a pourtant suffi que le professeur Almassy évoque, avec une grande délicatesse, le désarroi dans lequel le mutisme du père plonge le fils, pour que la surface lisse de l’existence de Clément se craquèle. Seul dans la maison familiale en ce mois de juillet, celui qui ne s’est jamais posé de questions, bien trop soucieux de se prémunir contre toute émotion, se retrouve confronté aux silences de sa propre histoire. Il comprend qu’il lui faudra aborder enfin les non-dits avec lesquels il a vécu jusque-là : son mariage de convenance, les origines hongroises de sa mère…

Georges Almassy, dont le nom dit les racines hongroises elles aussi, lui sera d’une aide providentielle pour assembler les pièces d’un puzzle familial qui, des bords de la Méditerranée, vont le conduire, de manière totalement inattendue, vers les eaux du Danube juste après la deuxième guerre mondiale…

Dès lors, le rythme du récit va staccato, ouvrant les tiroirs secrets de ce qui devient une magnifique histoire de transmission et de filiation. Jean Mattern joue de manière vertigineuse dans ce livre de ses thèmes de prédilection, nous rappelant avec brio que la littérature s’écrit sur les vérités enfouies.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Jean Mattern est né en 1965 dans une famille originaire d’Europe centrale. Il suit des études de littérature comparée en France à la Sorbonne, avant d’être responsable des droits étrangers aux éditions Actes Sud, responsable des acquisitions de littérature étrangère aux éditions Gallimard, puis responsable du domaine étranger chez Grasset. Il est aujourd’hui directeur éditorial des éditions Christian Bourgois.

Dans chacun de ses livres, la question de la transmission occupe une place prépondérante : après Les Bains de Kiraly (2008), De lait et de miel (2010), Simon Weber (2012), Le Bleu du lac (2018), Une vue exceptionnelle (2019) et Suite en do mineur (2021), Les Eaux du Danube est son septième roman chez Sabine Wespieser éditeur. Aux éditions Gallimard il a également publié un roman, Septembre (2015), ainsi qu’un essai, De la perte et d’autres bonheurs (2016), dans la collection  « Connaissance de l’Inconscient ».

 

 

Avis :

Au travers du destin d’un homme sans histoire ni passion, Jean Mattern poursuit son délicat questionnement des apparences, dans une nouvelle exploration des non-dits autour des origines et de la filiation.

« J’ai passé ma vie à éviter les sensations fortes. Question d’éducation. Pas d’alcool, pas de sauts en parachute, pas de voitures de course. Pas d’aventures non plus. Même le sexe m’ennuie parfois. Tout m’ennuie d’ailleurs, je crois. J’attends que ça passe. » Ainsi fait-on, dès l’incipit, la connaissance de Clément Bontemps, anti-héros absolu issu de la bourgeoisie lyonnaise et menant à Sète une existence réglée comme du papier à musique, entre son épouse Madeleine, son fils Matias et sa pharmacie. Ayant décidé une fois pour toutes d’éviter les vagues et les drames, « gérant sa vie comme un financier ses actions », il traverse le temps comme sous anesthésie, les yeux soigneusement fermés sur tout ce qui pourrait briser la perfection des apparences. Comme la mélancolie de Marguerite lors de leurs épousailles, la naissance prématurée de Matias et leurs si grandes dissemblances, et, de temps à autre, les absences « vitales » de sa femme, « pour aller à l’Opéra de Paris ou ailleurs »...

Mais voilà qu’un coup de téléphone vient soudain égratigner la bulle ouatinée de sa sérénité. Georges Almassy, le professeur de philosophie de Matias, veut lui parler de son fils. « Il craint de vous faire certains… aveux. De vous dire certaines choses, si vous préférez. » En ces années 1980 où, tout juste dépénalisée, l’homosexualité est toujours perçue comme une maladie, l’enseignant multiplie les allusions sans que le père muré dans les convenances s’autorise à comprendre. Sa gêne, notre homme l’attribue plutôt à une coïncidence troublante : le nom Almassy le renvoie à ses origines hongroises par sa mère et au silence familial qui les a reléguées dans l’oubli, Mme Bontemps mère s’étant « fondue dans le décor comme une plante verte qui reprend le motif du papier peint sur le mur » pour ne plus jamais évoquer d’autrefois qu’un prénom, József, répété en boucle sur son lit de mort.

Alors, perturbé par le rappel de cette fêlure d’un passé qu’une fois veuf, son père a définitivement bouclé d’un « Chacun emporte sa part de mystère en quittant ce monde », ce n’est pas en songeant à son fils mais à sa mère que le narrateur recontacte l’enseignant. Lui qui aux eaux de la Méditerranée a toujours préféré la sécurité sans surprise de la piscine, va se retrouver plongé dans celles, ensanglantées par l’Histoire, du Danube. Découvrant alors les frappantes répétitions d’un destin familial qui l’aura influencé à son insu, trouvera-t-il la force de briser la carapace et d’enfin s’autoriser à vivre ? S’ouvrira-t-il enfin aux émotions de ses proches, son épouse qui laisse traîner les poèmes de Paul Valéry – « Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre » –, et son fils qui se désespère de parvenir à lui parler de qui il est ?

Ciselant son texte en mille détails signifiants, Jean Mattern réussit encore une fois, en un roman aussi bref qu’intense, une brillante auscultation des thèmes qui lui sont chers : les pouvoirs dévastateurs du non-dit, la transmission, et enfin, l’acceptation de soi. Un livre délicat et délicieux. (4/5)

 

 

Citations :

Je n’appartiens à aucun lieu. Comment pourrais-je affirmer que je suis plus moi-même ici qu’ailleurs ? J’ignore le sens de ces mots. J’essaie de traverser les journées. C’est la seule définition que je trouve à tout ça. Il faut avancer. La vie, c’est cet écoulement du temps, rien d’autre. Il faut naviguer sur ce fleuve des heures, pourquoi imaginer autre chose ? Se contenter de rendre tout cela aussi agréable que possible, éviter les tempêtes, avancer. C’est ça, être soi-même.


Mais je n’ai pas l’habitude de ce genre de choses. Déranger les gens. M’imposer. Poser des questions. La discrétion était une vertu cardinale pour mon père, il ne cessait de nous le répéter. Et nous nous efforcions tous de mettre sa maxime en pratique. Tous. Même l’affection se devait d’être discrète. Pas d’effusion, pas de sentimentalité. Surtout pas. Madeleine se moquait parfois de moi, en me disant que c’était devenu ma seconde nature. Il m’est arrivé de m’interroger, j’avoue : quelle serait ma première nature – si cela existe – sans ce diktat paternel de la modération et de la mesure en toute chose ? Qui serais-je devenu alors ?


Madeleine me l’avait dit le jour de nos fiançailles : je suis un homme sans passions. Elle ajouta que cela lui convenait très bien. Mais j’aimerais tout de même comprendre comment la Fantaisie en fa mineur de Schubert parvient à remuer à ce point un jeune homme de dix-sept ans. Je n’ai jamais été ce garçon-là. J’aimerais connaître cette félicité – dont témoignaient son regard et la coloration de ses joues encore une heure plus tard – que même le sexe ne me procure pas. Suis-je condamné à la bonne mesure en toute chose ? Je n’ai pas le cœur sec pour autant. J’aime Madeleine avec une tendresse que je ne peux pas nier. Nous faisons encore l’amour de temps en temps. Cela me procure de la satisfaction et elle aussi semble trouver ça agréable – mais ce que nous partageons s’arrête là. Et être satisfait n’a pas grand-chose à voir avec être heureux. Contrairement à ce que l’on m’a appris. Dans ma famille, la passion pour Schubert, ou autre chose, n’avait aucune place dans nos journées. La pharmacie occupait celles de mon père et, si la musique faisait partie intégrante de la bonne éducation et de temps en temps de la vie sociale, lors d’une soirée au concert ou à l’opéra, elle n’a jamais joué un autre rôle, jamais empourpré les joues de qui que ce soit. On ne m’a pas donné accès à ce territoire étrange où Madeleine s’aventure à chaque fois qu’elle met un 33-tours sur notre platine, ou lorsqu’elle part assister à un spectacle quelque part. Il faut croire qu’elle a transmis la clef de son paradis à Matias. Il me reste la salle d’attente. Ou devrais-je dire le purgatoire ?


Elle avait connu une année de félicité, elle pouvait dire sans sourciller à un inconnu tel que moi qu’elle avait perdu le grand amour de sa vie. Je lui enviais ses certitudes et même sa douleur. Ma vie, réglée comme l’horloge au-dessus de la porte de la pharmacie, si petite à côté, si ordinaire ou médiocre, comparée à son chagrin immense. Comment pourrais-je lui parler de cette oppression qui enserrait ma poitrine depuis quelques semaines, sans pouvoir lui en donner la moindre raison ? Oserais-je admettre que le doute me rongeait ? Le sentiment que j’avais géré ma vie comme un financier gère ses actions, mais que je ne prenais aucun plaisir à récolter les fruits de ma sagesse ?


Hélène et Léopold Bontemps étaient des figures de la bonne société lyonnaise : mes parents. Pharmacien de père en fils pour l’un, et femme au foyer modèle pour l’autre. Une épouse qui s’était fondue dans le décor, comme une plante verte qui reprend le motif du papier peint sur le mur. (…) Maintenant, pendant ces heures où le sommeil ne vient plus, je me demande si je n’ai pas été anesthésié par la pièce de théâtre que mes parents répétaient jour après jour. Celle d’une famille ordinaire.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

jeudi 19 novembre 2020

[Greveillac, Paul] Art Nouveau

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Art Nouveau

Auteur : Paul GREVEILLAC

Parution : 2020 chez Gallimard

Pages : 288

 

 

 

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1896. Lajos Ligeti, apprenti architecte, quitte Vienne pour Budapest. Porté par le rêve de bâtir, il découvre une capitale vieillotte et endormie où tout est à faire.
Pour construire la ville, il faut séduire patrons et donneurs d’ordre. Manoeuvrer contre des concurrents redoutables dont Budapest est la chasse gardée.
Inspiré par sa muse Katarzyna, épaulé par le rusé maître d’œuvre Barnabás Kocsis, Lajos Ligeti s’obstine. Parviendra-t-il à imposer son style visionnaire, à donner corps, par ses créations de béton, à un art nouveau ? Étranger, juif, verra-t-il venir les précipices ?
 
  

Un mot sur l'auteur :

Paul Greveillac a notamment déjà publié les très remarqués Les âmes rouges (2016), Maîtres et esclaves (2018).

 

 

Avis :

En 1896, le jeune Autrichien Lajos Ligeti, passionné d’architecture, quitte la majestueuse Vienne pour la bouillonnante Budapest, alors en pleine fièvre bâtisseuse. Apprenti au sein d’un grand cabinet d’architectes, il découvre les réalités du métier : la difficulté de séduire commanditaires et maîtres d’oeuvre, les rivalités et les manœuvres déloyales des concurrents, la nécessité de louvoyer et de pactiser avec les puissants … Il lui faudra des trésors de détermination pour percer et imposer son style, au cours d’une carrière qui lui fera connaître grandeur et décadence.

Classique et soigné, le récit ressuscite de façon vivante et crédible l’atmosphère optimiste et insouciante de la Belle Epoque, ces quatre décennies de paix qui ont favorisé la croissance économique et d’extraordinaires progrès techniques. Vienne, alors considérée comme l’une des plus splendides capitales d’Europe, affirme son prestige au travers d’une architecture devenue reine des arts, réinventée dans de nouveaux développements décoratifs en rupture avec l’académisme. Budapest, la seconde capitale dédaignée de l’Empire austro-hongrois, ville en profonde transformation, cherche à renforcer son identité nationale, et trouve également dans l’Art Nouveau un symbole de son affirmation et de son émancipation.

Dans cet âge d’or où se multiplient les grands chantiers publics, de nombreux architectes autrichiens et hongrois acquièrent une renommée internationale. Au milieu de ces personnages réels, l’auteur a imaginé l’apprentissage d’un jeune homme passionné et idéaliste, qui va tout sacrifier à son art. Et c’est presque dommage, tant la restitution soignée du cadre historique et le récit aux allures de biographie appelaient à la résurrection d’un de ces hommes aujourd’hui presque oubliés, plutôt qu’à l’invention romanesque d’un héros au final bien moins crédible et consistant que le riche univers pour lui si précisément recréé. Lajos Ligeti, peint dans son unique obsession professionnelle, manque globalement d’âme et d’émotions pour réellement s’incarner et convaincre.

Au bémol près de son personnage central un peu trop monolithique pour être à la hauteur du reste du roman, Art Nouveau restitue, avec force détails fascinants, un moment particulier de l’Histoire qui permit, en Europe Centrale bien plus qu’ailleurs, le bref fleurissement d’un art moderne et réformateur. (4/5)

 

 

Citations : 

Il découvrait que la prise de risque était nécessaire à la création. Que tout était question de goût. Qu’il ne préexistait, au fond, aucune règle et qu’ainsi, ainsi seulement, s’expliquait le miracle du beau.

Pourquoi, au fond, chacun voulait-il sa propre pierre tombale ? Les hommes laissaient-ils tous sur la terre une marque si indélébile, si personnelle, qu’elle dût être jetée à la face des générations futures ? Ou bien, justement, leurs sépultures étaient-elles des cache-misère ? Des cris de désespoir face à la splendide amnésie de l’Histoire ? Des poings dressés, contre le trop juste rouleau compresseur de l’oubli ?

L’accoutumance est la première des barrières dressées contre la folie. La désensibilisation est souvent la seule façon de vivre avec soi-même.

Les liens qu’on se crée sont souvent les plus forts.

Aucun art, semble-t-il, n’a tout à la fois réifié, aimé, idéalisé, sanctifié les femmes autant que l’« art nouveau ». Il s’est épanoui dans une débauche de sensualité et de vie, avant que de pourrir dans l’horreur et la mort de la guerre. Comme si la balance de l’Histoire avait, sur un coup de tête, décidé qu’il était grand temps de mettre fin aux frivolités.