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dimanche 14 septembre 2025

[Gasnier, Paul] La collision

 

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : La collision

Auteur : Paul GASNIER

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 176

Accès au livre : ISBN 9782073101228  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur : 

En 2012, en plein centre-ville de Lyon, une femme décède brutalement, percutée par un jeune garçon en moto cross qui fait du rodéo urbain à 80 km/h.
Dix ans plus tard, son fils, qui n’a cessé d’être hanté par le drame, est devenu journaliste. Il observe la façon dont ce genre de catastrophe est utilisé quotidiennement pour fracturer la société et dresser une partie de l’opinion contre l’autre. Il décide de se replonger dans la complexité de cet accident, et de se lancer sur les traces du motard pour comprendre d’où il vient, quel a été son parcours et comment un tel événement a été rendu possible.
En décortiquant ce drame familial, Paul Gasnier révèle deux destins qui s’écrivent en parallèle, dans la même ville, et qui s’ignorent jusqu’au jour où ils entrent violemment en collision. C’est aussi l’histoire de deux familles qui racontent chacune l’évolution du pays. Un récit en forme d’enquête littéraire qui explore la force de nos convictions quand le réel les met à mal, et les manquements collectifs qui créent l’irrémédiable.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1990, Paul Gasnier est journaliste. La collision est son premier récit.

 

 

Avis :

Avec La Collision, Paul Gasnier signe un premier livre à la fois intime et politique, un récit percutant qui interroge les fractures de notre société à partir d’un drame personnel : la mort de sa mère, fauchée en 2012 par un jeune motard lors d’un rodéo urbain à Lyon. Ce fils devenu journaliste y mène une enquête sensible qui cherche à comprendre, à relier, à nommer ce qui dépasse l’accident.

Le titre ne désigne pas seulement le choc physique entre deux corps, mais surtout la collision symbolique entre deux mondes : celui d’une femme ancrée dans une vie stable et celui d’un jeune homme pris dans un engrenage de précarité, d’errance et de déterminismes sociaux. Plus ce face-à-face brutal révèle dans son récit les lignes de fracture d’une société où certaines trajectoires ne se croisent que dans la violence, moins l’auteur cherche à opposer, mais à mettre en tension, à explorer ce que cette rencontre dit de nous et de nos institutions.

L’une des grandes qualités du livre réside dans la justesse des réflexions, patiemment élaborées au fil de rencontres avec la sœur du conducteur, les avocats, le juge, un policier, des éducateurs sociaux, autant de voix qui, venant nuancer, éclairer, parfois bousculer les certitudes de l’auteur, nourrissent une pensée en mouvement, magnifiquement exprimée, toujours en quête de sens plutôt que de verdict.

Sobre et pudique, l’écriture évite le pathos tout en exhalant une émotion palpable. La narration avance avec précaution, comme dans la crainte de trahir la mémoire maternelle ou de céder à une colère trop facile. Cette retenue participe à la dignité d’un texte dont chaque mot semble pesé, chaque question posée avec humilité, le transformant au final en espace de réflexion sur la responsabilité, la justice et la mémoire, mais aussi sur le rôle du langage face à la violence et à l’irréparable.

Refusant toute instrumentalisation politique du drame, l’auteur s’inscrit vigoureusement en faux contre la récupération idéologique qui transforme les faits divers en carburant pour discours sécuritaires. Dans son questionnement des trajectoires sociales, des mécanismes judiciaires et des récits médiatiques, il prend garde à ne jamais céder à la simplification et, loin de chercher à imposer une vérité, s’attache à ouvrir des pistes, à faire entendre des voix peu entendues du grand public et à rendre visibles des réalités reléguées hors champ.

Bien plus qu’un témoignage, ce livre qui transforme la douleur en parole s’affirme comme un texte fort, porté par de vraies qualités d’écriture, une réflexion ample et nuancée, ainsi qu’une posture éthique irréprochable. En somme, une bien belle et prometteuse entrée en littérature. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il est coutume d’entendre que ce genre de drame endurcit, rend plus fort face à l’adversité. En réalité, c’est presque l’inverse qui se produit : si l’épreuve crée une armure, c’est une armure qui engourdit les mouvements davantage qu’elle ne les renforce. On est pris dans un formol qui entrave la marche de l’existence et qui ramène toujours au même endroit, à cette petite rue où tout a pris fin, et l’on se retrouve à se poser les mêmes questions pendant dix ans, à imaginer les mêmes scénarios de « si seulement », l’esprit sclérosé par un ressentiment qui se manifeste en rechutes, exactement comme une crise de paludisme peut survenir des années après que l’on a été piqué par le mauvais moustique.


Une citation me revient souvent, que j’ai toujours attribuée à Michel Foucault sans jamais en retrouver la source : « Le fait divers est une sécrétion du temps. »


Contrairement à une image répandue, la colère n’est pas un feu qui consume ; c’est un liquide, qui s’infiltre insidieusement dans nos interstices psychiques, pour emplir notre cave, y moisir les fondations, et corrompre notre édifice entier, en chamboulant tout ce qu’on y avait soigneusement déposé : nos repères, nos bornes idéologiques, les quelques idées directrices que l’on se fait sur la vie.


L’année suivante, en juillet 2023, le gouvernement suivait ses recommandations et proposait la création d’un délit d’« homicide routier » pour remplacer celui d’« homicide involontaire avec circonstance aggravante ». C’est une modification sémantique qui ne change rien aux sanctions pénales, et qui vise surtout à rendre plus supportable aux familles la qualification de l’accident. Je manque d’impartialité pour juger s’il s’agit d’un progrès ou non ; c’est en tout cas une évolution de la perception de la responsabilité que l’on peut élargir à tout acte involontaire. Est-il suffisant de ne pas avoir souhaité une conséquence pour la qualifier d’involontaire ? Quel poids pèse l’intention initiale lorsque l’on prend la décision de réunir toutes les conditions qui risquent de tuer ? Suffit-il de ne pas avoir voulu tuer pour atténuer sa responsabilité ?


Le parcours de Hamza, vingt-six ans au moment du procès, était similaire à celui qu’allait suivre Saïd, emblématique des vies brisées des gamins de la Croix-Rousse, où souvent l’échec scolaire, les mauvaises fréquentations et l’addiction au cannabis déterminent le reste.


Il y avait quelque chose d’exaspérant et de pathétique à voir la fausse nonchalance de ces hommes dont les visages mimaient l’ahurissement leurs mains levées en l’air. À les entendre au tribunal et à les observer dans leur environnement au bas des Pentes, il semblait en aller pour eux de la moto comme de la barre de shit : il fallait impérativement échapper au réel et à son gris. Pour ça n’importe quel opium faisait l’affaire, parce qu’on savait bien qu’on n’aurait jamais la vie dont on rêvait ; et quand cette lucidité fulgure, elle est tellement odieuse qu’il faut absolument la fuir par le moindre sédatif ou comportement ordalique qui nous passe sous la main. La déclinaison la plus inoffensive est la vitrine que permettent les réseaux sociaux, où l’on peut se rêver à la tête d’une fortune, en prenant la pose devant une Audi RS5 dont on s’imagine propriétaire, où l’on fait des têtes de durs, en sachant pertinemment que tout ça ne dupe personne. Et l’on retombe souvent dans une salle de correctionnelle, à jurer que c’est la dernière fois, et que désormais on fera attention.


« C’est royal ! mime Mounir, les bras en croix. Imagine : t’es en bas de chez toi, les gens viennent à toi, prennent leur machin, t’as rien sur toi quand tu te fais contrôler, ça va d’une cave à l’autre, et quand on te chope avec quatre kilos de shit, tu fais que trois mois de prison. Pourquoi s’emmerder à rentrer dans les clous ? Y a pas photo… »
 
 
Mounir voit pourtant le garçon espiègle, choyé par sa famille et apprécié des éducateurs montrer les premiers signaux inquiétants : les après-midi passées à descendre des cannettes de bière et à fumer des joints sur les murets du parc de la place Colbert, et l’indolence qui transforme l’enfant en jeune de plus en plus insaisissable. Saïd va moins souvent en cours, il se met à traîner devant des halls d’immeuble, puis ne se cache plus d’être l’un des nombreux revendeurs de shit des pentes de la Croix-Rousse.            
« Il y a tellement de fric… Tellement de fric… C’est pour ça que c’est difficile de les aider. »


Mais l’analyse du parcours de Saïd raconte aussi les manquements de services publics qui se sont retrouvés désarmés face à la délinquance du quotidien aggravée par le trafic. L’accident n’est pas qu’une imprudence individuelle, il est le résultat d’un lent ravinement collectif qui s’est accompli par étapes, par érosions budgétaires successives, et a permis la dérive toujours plus lointaine d’hommes privés peu à peu de perches solides à saisir.


Alain parle aussi d’une génération qui aurait plus d’aplomb que la précédente, qui choisirait la violence plus facilement que ses aînés, sans qu’il soit capable de l’expliquer, encore moins de le chiffrer. « Les rapports avec les gens sont plus difficiles, plus tendus qu’avant. Il y a vingt ans, on pouvait arriver dans un appartement à deux pour interpeller quelqu’un. On se faisait insulter par les grands frères, mais on n’était pas agressés. Alors que là… »
Il avale son café d’une traite, et termine par une révélation soudaine, qui semble le surprendre au moment même où il la formule : « Pour être complètement honnête, les comportements des flics ont changé aussi. Aujourd’hui, on a des golgoths rasés et harnachés comme des porte-avions… En fait, tout le monde est devenu plus violent. »


Je suis là face à un garçon traversé par un faisceau de causes qui l’ont fait obéir à des nécessités contraintes, plutôt qu’à sa raison. Cela ne signifie pas qu’il n’est pas responsable de son acte, mais qu’à chaque étape de sa vie sa liberté d’agir a été orientée, doucement, subrepticement, dans un sens plutôt que dans un autre, sans qu’il s’en rende vraiment compte.


Ce jour-là, une dizaine d’affaires seront jugées à la chaîne. Une journée qui évoque l’image d’une carotte glaciaire qu’on aurait retirée de la banquise humaine pour offrir aux chercheurs du futur un concentré de la violence ordinaire qui se déchaîne derrière nos portes closes. (…)
Des histoires de coups de sang, d’hommes humiliés par des métiers subalternes, des CDD de commis plongeurs payés six cent cinquante euros par mois, des sursauts de virilité et de fierté qu’on trouve là où il ne faut pas, et qui amènent ces hommes à jurer qu’ils ne recommenceront pas. Ces saynètes mises bout à bout révèlent les ratés collectifs et individuels, les lacunes politiques et les trajectoires déviées par les fatalités et les circonstances.


Sa vie continue donc sa scansion judiciaire, comme s’il n’avait jamais quitté ce palais de Justice, un parcours qui décidément relève d’une lente mise en bière, sous forme de sursis distribués par salves depuis plus de dix ans. Tous les questionnements sur le pardon, sur la difficulté et la pertinence de l’accorder, trouvent là leur dénouement, leur examen de passage dans les conditions du réel, sur cet inconfortable banc en bois. 


À la fin de ce premier quart de siècle, la pensée se trouve de plus en plus empêchée par la saturation de « faits divers », et végète sous la tyrannie de l’émotion immédiate que ces derniers exigent. Ces événements, quand on les prend un à un et qu’on les décortique, peuvent raconter leur époque et l’absurdité tragique qui pend au nez de chacun, mais leur prolifération, accompagnée à chaque fois de conclusions et de solutions clé en main, est devenue si abondante qu’elle a presque l’effet inverse, celui d’annihiler leur possible signification. Les esprits qui croient que l’anagramme d’un mot lui donne son sens caché ne verront aucun hasard à ce que l’anagramme de « fait divers » soit le mot « dérivatifs » : ce qui permet de détourner l’esprit de ses préoccupations. De la même manière que la roue-arrière sert d’échappatoire à la monotonie du réel, le temps d’une envolée à 80 km/h, la passion du fait divers permet à l’opinion de trouver dans l’indignation sporadique une forme de divertissement infini, et une inépuisable source d’ostentatoire vertu.
 
 
C’est aussi une des dernières questions que m’avait posées Hafsia, lorsque nous nous étions quittés place Bellecour. Elle s’était presque excusée de la poser, mais elle y tenait absolument : « Est-ce que… après tout ça… vous n’avez pas un dégoût de la communauté maghrébine ? » Je lui avais répondu que l’écriture permettait précisément de réinjecter de l’humain dans des histoires manichéennes, non pas pour diluer les responsabilités mais pour apaiser la colère et sortir du piège des sommations qu’exigeait l’époque. Et qu’il y avait urgence à faire cela au moment où des présentateurs tirés à quatre épingles se repaissaient du moindre fait divers dans lequel de jeunes descendants d’immigrés étaient impliqués. Ce n’est sans doute pas un hasard si je travaille souvent sur l’extrême droite. Non que cette expérience m’ait donné une légitimité particulière, mais peut-être parle-t-on du rejet de l’autre avec un regard plus sensible quand on l’a soi-même touché du doigt, en refusant de s’y laisser glisser.


Philippe Moreau ne croit pas au libre arbitre. Ce serait trop simple de juger un homme en pensant qu’il a l’entier contrôle de ses choix. Ce qu’il juge, c’est plutôt la capacité à s’extraire des déterminismes, cette extraction qui donne une plus-value à nos existences. C’est toute l’impossibilité de sa fonction : administrer la brutalité d’une règle, tout en adoucissant la dose afin de limiter les dégâts.


Cette fatalité, le magistrat l’impute à tous : aux propres manquements individuels de Saïd, bien sûr, à son inconséquence, mais aussi à l’école, à la famille, aux facteurs sociaux, au mimétisme maladroit des choses vues ; faisant de cet accident une faillite collective. La question n’est pas de savoir si Saïd a agi selon ses désirs, mais s’il avait choisi les désirs qui le déterminaient, s’il était capable d’un tel choix. Comme si Saïd nuisait malgré lui. Philippe Moreau le dit ainsi : « Le décor des pentes de la Croix-Rousse renseigne plus sur la collision que la roue-arrière en elle-même. »


Certains risquent d’entendre dans cette lecture de la Justice une approche de juge rouge, le summum du relativisme et de la culture de l’excuse dont la déploration est devenue rengaine. Si Philippe Moreau n’est pas sourd au vacarme de l’époque, son expérience l’a rendu hermétique à ces accusations et aux appels à la fermeté, qu’il balaie d’un rire sardonique et philosophe : « La Justice n’a jamais fait peur », et il insiste sur le « jamais ».


La malédiction de la Justice est de ne faire que des mécontents. Son rôle est simplement de dire « Non », non aux pentes naturelles des hommes. Et l’absorption de soi dans la vitesse en est une, au même titre que les pulsions de lynchage et la gourmandise de mettre tout le monde en taule. « Si notre office est de dire non, ça implique de servir de punching-ball. C’est le cas et on l’assume, sans en tirer fierté. » À l’entendre parler de fatalité, je me dis que ce n’est pas une mince affaire d’essayer de faire son métier humainement et de tenir cette ligne de crête en entendant des politiques et des éditorialistes vous dénigrer à longueur de matinales. À ceux qui réclament à chaque lendemain de fait divers une simplification de la procédure pénale, Philippe Moreau oppose le ricanement de celui qui entend ça depuis quarante ans. « Simplifier la procédure pénale ? J’adorerais. Mais il n’y a rien qu’on pourrait en retirer sans que ce soit intolérable. Vous savez, j’ai été rédacteur du texte qui a introduit l’avocat dans la garde à vue, au début des années 1990. À l’époque, ça faisait scandale et on criait déjà à la culture de l’excuse. Aujourd’hui, qui en parle encore ? » En homme de scène, Philippe Moreau a le don de ramasser sa pensée en formule : « Mon professeur disait : “La procédure pénale, c’est les mains que la société s’attache dans le dos pour ne pas écraser l’individu.” Quand je juge, je n’oublie jamais cette phrase. » Une phrase qu’il a toujours en tête quand il se retrouve face à des gens écrabouillés par la vie et les mauvais choix, ceux qui font le coq et qui narguent son institution comme ceux qui, les mains tremblantes, sont terrifiés de se retrouver face à lui. D’où la nécessité de juger « à hauteur d’homme », c’est-à-dire de ne pas seulement juger un acte, mais son auteur.


Davantage qu’une sentinelle, c’est peut-être cette image qu’il faut conserver de Philippe Moreau, celle d’un homme qui depuis son bureau prend la loi comme un patron, dont il ajuste en permanence les finitions et les coutures pour ne pas étouffer l’homme qu’il s’apprête à condamner. 

 


 

lundi 11 novembre 2024

[Manook, Ian] Le Pouilleux massacreur

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le Pouilleux massacreur

Auteur : Ian MANOOK

Parution : 2024 (La manufacture de livres)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

« Je m’appelle Sorb, c’est le diminutif de Sorbonne. Ceux de la bande m’ont donné ce surnom parce qu’ils me trouvent plus instruit qu’eux. Ce ne sont pas vraiment des voyous, juste une bande. Des mecs de Meudon-la-Forêt, c’est tout. On zone, on fout la pagaille, on choure deux ou trois trucs, rien de méchant. »
Pourtant, un jour, une femme meurt à cause de l’un des leurs. Un accident, comme il dit, et il faut bien que les autres le couvrent quand la police arrive. Dans cette France de 1962, où la jeunesse s’ennuie dans des cités dortoirs, c’est pour eux le début d’une dégringolade vers le pire. Sorb sait que ceux de la bande finiront mal et que lui, peut-être, pourrait s’en sortir. Mais comment ?
Dans ce roman d’initiation aux accents autobiographiques, Ian Manook nous raconte une jeunesse qui promène sa désillusion des bars de banlieue aux rues chics de Paris, et le destin d’un jeune homme aux rêves trop grands pour son HLM.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Aventurier, journaliste, romancier, on ne compte plus les métiers exercés par Ian Manook. Pas plus que les nombreux prix qui ont couronné ses romans : Polar SNCF, Elle Polar, Quais du polar…

 

 

Avis :   

Rompant avec le registre des ethno-polars qui l’ont distingué, Ian Manook nous plonge cette fois dans une histoire bien franchouillarde, aux résonances autobiographiques, sur fond de délinquance en banlieue HLM dans les années 1960.

Issu comme l’auteur d’une famille arménienne établie à Meudon, dans une banlieue ouvrière qui, si blême soit-elle, s’accroche comme elle peut à tout ce qui la sépare des bidonvilles de Nanterre peuplés par la diaspora algérienne, marocaine et portugaise, Sorb ne sait que faire de sa vie et n’en fait donc pas grand-chose. Lui, l’étudiant à la Sorbonne qui fréquente une fille rebelle des beaux quartiers, qui rêve d’ascension sociale mais ne parvient pas à se dissocier de la bande de jeunes qui zone dans son quartier, est si bien en perte de repères qu’offert à toutes les influences, il est une pierre qui roule à la merci de la moindre pente.

Tout bascule lorsque, par accident, l’un des garçons cause la mort d’une femme et entraîne toute la bande dans une spirale descendante. Entré dans le récit par la découverte du cadavre et par l’ouverture d’une enquête par un commissaire à la Audiard, l’on aurait tort de se croire embarqué dans ce qui ne serait qu’un polar aux accents argotiques des années 1960. La véritable chair du roman est son ambiance directement condensée à partir du vécu de l’auteur, pour une restitution plus vraie que nature d’un temps où la stratification sociale ne laissait guère d'espoir d’échapper à son milieu.

Pendant que les filles de bourgeois, si indociles soient-elles, ont toutes les chances de finir par se soumettre au mariage de raison arrangé par leurs parents, les enfants de prolétaires sont une minorité à oser rêver de s’arracher à la grisaille de leurs quartiers, soit comme Sorb par le biais d’études supérieures, soit comme son ami Figos, engagé comme mercenaire en Afrique. Sinon, l’on s’échine de père en fils à Billancourt, entre ennui et soulagement d’échapper à pis encore, lorsque, dans une France en cette année 1962 encore traumatisée par les « événements » en Algérie, les harkis s’entassent dans des camps de fortune.

Au travers d’un Sorb hésitant dangereusement sur la ligne de crête de sa vie, l’on se retrouve ainsi à traverser l’actualité française bien chaotique de 1962, entre attentats de l’OAS, ratonnades et manifestations à Paris, répression policière au métro Charonne, enfin grand référendum destiné à sauver la légitimité de de Gaulle. Et toujours, en fil rouge débouchant sur un final superbement métaphorique, le jeu du pouilleux massacreur auquel s’adonne, au propre comme au figuré, Sorb et sa bande de copains, en chute libre vers la loubardisation.

Entre polar et roman social aux accents autobiographiques, une belle occasion de se plonger dans le tumulte politique de 1962 en France, année de tous les dangers pour les jeunes personnages du livre. (4/5)

 

 

Citations :

Les crimes ne résultent pas que de la confrontation des individus. Ils sont la conséquence de ce que la société fait de nous tous. Assassins ou victimes, ils le doivent aussi à leur éducation, à la morale ambiante, à leur situation sociale et économique, au regard de la société sur ce qu’ils sont, et au hasard. L’imparable faute à pas de chance. Le célèbre mauvais endroit au mauvais moment. Sans sa morne vie de prolo qui l’échoue chaque soir dans sa solitude, abruti de fatigue et de solitude, Laurent n’aurait pas eu besoin de se trouver une bande, il ne t’aurait pas connu, il ne t’aurait pas rejoint au Baltimore, et il ne serait pas devenu le poing du destin pour cette pauvre femme.


– Le sexe est l’expression ultime du pouvoir. Les partouzes, les ballets roses, la pédophilie, c’est l’ultime arrogance de ceux qui croient tout avoir et en veulent plus encore. Et tu sais pourquoi ?
– C’est vous le professeur en saloperies…
– Parce que c’est l’avilissement de l’autre, l’affirmation de sa victoire contre la morale, contre l’humanité, l’accession au parterre des dieux, pour disposer comme eux des pauvres humains qui ne peuvent que subir. Baiser dans ces conditions, c’est tuer. C’est poignarder avec son sexe. Il n’y a pas de pouvoir sans sexe. Jamais !


L’enfance ne fait pas de nous ce que nous devenons, mais c’est ce que nous devenons qui tue notre enfance. Après, il ne reste plus que l’idée que nous nous en faisons.


Le ciel bas est laineux. De chaque côté de la rue, des champs de boue le brisent en reflets mats dans des flaques et des ornières. Tout est sinistre et miséreux soudain. C’est une morne plaine qui s’étend jusqu’à l’horizon, jonchée d’immeubles tristes et géométriques au milieu de terrains vagues morcelés de chantiers et de cabanons. Et pour seuls arbres, des grues squelettiques qui construisent d’autres clapiers démesurés. 


– M’man, la plupart de ces hommes ont un travail et gagnent leur vie. Ils ont un salaire. Une voiture même, souvent.
– Mais alors pourquoi vivent-ils dans de telles conditions ?
– Parce que, malgré leur salaire, on ne leur donne pas de logement.
– Mais pourquoi, Mathieu, pourquoi ?
– Parce qu’ils sont Arabes, m’man.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 4 octobre 2023

[Amoudi, Mokhtar] Les conditions idéales

 


 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les conditions idéales

Auteur : Mokhtar AMOUDI

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« En quelques trimestres j’avais tourné casaque. Les Français m’évitaient, avertis par leurs parents des risques de mauvaise influence qu’ils couraient à me fréquenter. Pire, mes bulletins scolaires, ombre bien obscure, me qualifiaient de décadent et d’insolent. Devenu inapte à représenter ma classe, je laissai les professeurs m’achever lors du dernier conseil de l’année. On comparait mon apogée scolaire à la Renaissance ; un bon souvenir qui ne reviendrait jamais. »
Placé à l’Aide sociale à l’enfance dès son plus jeune âge, Skander est un garçon curieux de tout, passionné par la lecture. Mais son destin bascule lorsqu’il atterrit à Courseine, en banlieue parisienne, chez la redoutable Madame Khadija. Au collège, il est entraîné malgré lui par les jeunes du Grand Quartier, qui abolissent sa boussole morale. La rue devient son royaume, et l’éloigne chaque jour davantage de ses rêves d’enfant…
Avec Les conditions idéales, Mokhtar Amoudi signe un roman d’apprentissage au charme irrésistible.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1988, Mokhtar Amoudi a grandi en banlieue parisienne. Les conditions idéales est son premier roman.

 

Avis :  

On ne peut pas dire que les fées se sont penchées sur le berceau de Skander. Abandonné très jeune par une mère dysfonctionnelle et placé en familles d’accueil, le voilà qui atterrit dans le 9-3, chez Madame Khadija, bien occupée à joindre les deux bouts avec l’argent que lui rapportent les enfants de l’Aide Sociale à l’Enfance. Lui, le bon élève rêvant d’études supérieures, se retrouve au beau milieu des caïds de banlieue, des bagarres et de la délinquance, à deux doigts des filets tendus, d’un côté par l’idéologie salafiste, de l’autre, par l’argent facile de la drogue. Alors, succombera-t-il, lui aussi, à ces conditions si peu idéales ?

Caméra sur l’épaule de ce personnage en partie inspiré de sa propre histoire, Mokhtar Amoudi pose, avec une lucidité côtoyant avec mélancolie la fraîcheur candide et spontanée de son regard d’enfant, la question du déterminisme social. Habitué à s’accommoder d’un environnement affectif défaillant, Skandar doit maintenant résister à la pente, où, pour avoir la paix, il lui serait facile de suivre les autres jeunes. De petits trafics en actes de délinquance de plus en plus lourds, l’engrenage est insidieux et la dérive de plus en plus franche. Sans pour autant de complaisance ni lui chercher d’excuse, la narration observe les tiraillements de l’adolescent, entretenant la tension née de la certitude de le voir vaciller sur une ligne de crête décisive. Pour lutter contre les forces de gravité qui menacent de l’enfermer lui aussi dans le vase clos de ce milieu, il dépendra de sa propre capacité de résilience, mais aussi –  l’hommage transpire du texte – de l’accompagnement de l’ASE et du soutien exigeant et bienveillant de quelques adultes soucieux de son évolution.

L’on pourrait être tenté de ne voir dans ce récit que l’accumulation à satiété des stéréotypes et des clichés habituels sur la banlieue. Ce serait sans compter la voix sincère et désarmante, délaissant pathos et misérabilisme pour une bienveillance teintée d’un humour tendre, qui fait toute la fraîcheur et le charme de ce premier roman pudique et attachant, si singulièrement subtil dans l’expression de sa révolte. (4/5)

 

Citations : 

Je m’étais persuadé ; j’étais mauvais et inutile à tous puisqu’en temps de paix on n’abandonne pas son enfant. On m’avait maudit à la naissance.

En guise de famille sanguine, j’étais donc cerné par des repris de justice, des abrutis, ou des inconnus, éparpillés entre la France et l’Algérie. Sans compter les fausses familles issues de l’assistance, celles qu’on subit ou qui abandonnent. Tout ça pour moi. J’aurais donné beaucoup pour naître ailleurs.

 

vendredi 8 novembre 2019

[Puenzo, Lucia] Invisibles





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Invisibles (Los invisibles)

Auteur : Lucia PUENZO

Traductrice : Anne PLANTAGENET

Parution : 2018 en espagnol (Argentine)
                2019 en français (Stock)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Ils sont trois. Trois enfants des rues de Buenos Aires. Trois petits voleurs, les meilleurs du quartier du Once. Pour eux, rien n’est impossible. Ils ont accepté une mission périlleuse en Uruguay. Arrivés sur place, ils déchantent : enfermés dans une propriété de 60 hectares, ils doivent cambrioler neuf villas protégées par des gardiens armés et des chiens. Pour sortir vivants de cette prison dorée, ils n’ont qu’une option : réussir.

Dans ce roman aux allures de thriller, Lucía Puenzo expose la part d’ombre de l’Argentine et le destin bouleversant de ces enfants, devenus invisibles aux yeux de la société.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1976, Lucía Puenzo est une auteure et réalisatrice argentine. Son premier long métrage, XXY,  remporte le grand prix de la Semaine de la Critique à Cannes en 2007 et le prix Goya du meilleur film étranger en 2008. Elle publie son premier roman L’enfant poisson (Stock, 2010) à 23 ans. Invisibles est son sixième roman.

 

 

Avis :

La Enana, Ismael et Ajo sont trois enfants des rues de Buenos Aires, âgés de seize, treize et six ans. Ils ont été recrutés et littéralement dressés par une organisation d'agents de sécurité corrompus, pour cambrioler des maisons. Leur "patron" décide de les vendre à d'autres malfrats en Uruguay, où le jeune trio doit s'attaquer à un complexe de luxueuses villas hautement protégées : une mission à hauts risques où, à la moindre anicroche, leur vie ne pèsera pas lourd.

Le sujet ne peut qu'interpeler et l'on se prend vite d'affection pour ces gamins livrés à eux-mêmes et réduits aux pires expédients pour leur survie, proies idéales pour tous les prédateurs et exploiteurs de misère, dans des pays où la corruption et le banditisme gangrènent des pans entiers de la société, et où la vie ne vaut pas toujours bien chère.

Le récit est enlevé, empreint de suspense, et extraordinairement tendre : relaté à hauteur d'enfants, il nous fait partager leurs peurs et leurs souffrances, mais aussi leur solidarité, leur capacité à profiter du présent et à s'émerveiller d'un rien malgré la violence et la crapulerie ambiantes. L'on traverse ainsi le pire d'un pas relativement léger, emporté par l'inconscience de l'enfance, inquiet et horrifié néanmoins de comment tout cela va bien pouvoir finir.

Pourtant, la fin, tout à fait désarçonnante par sa brutalité en queue de poisson, n'est pas, n'en déplaise au lecteur, ce qui compte le plus dans cette histoire : au-delà de la dénonciation des conditions de vie et de l'exploitation de ces gosses des rues, confrontés très jeunes au crime, à la violence et à la mort, l'auteur a choisi de mettre l'accent sur l'incroyable capacité de résilience de l'enfance. La peur et la faim sont là, mais jamais le désespoir, tandis que le jeu et la magie, illustrés par la petite touche de fantastique qu'a choisi d'ajouter l'auteur, restent toujours prêts à resurgir.

A ceci près que j'ai trouvé la petite fantaisie fantastique plutôt superflue et la fin insuffisamment aboutie, j'ai été séduite par ce roman captivant et agréable à lire, qui sait si bien se glisser dans la peau de ses jeunes personnages et nous faire partager leur regard sur un monde désespérément corrompu et dangereux. (4/5)



La Ronde des Livres - Challenge 
Multi-Défis d'Automne 2019

dimanche 22 septembre 2019

[Orange, Tommy] Ici n'est plus ici




 

J'ai aimé

 

Titre : Ici n'est plus ici (There There)

Auteur : Tommy ORANGE

Traductrice : Stéphane ROQUES

Parution : 2018 en anglais (USA)
                   2019 en français (Albin Michel)

Pages : 352

 



 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

À Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux. 

Débordant de rage et de poésie, ce premier roman, en cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, impose une nouvelle voix saisissante, véritable révélation littéraire aux États-Unis. Ici n'est plus a été consacré « Meilleur roman de l’année » par l’ensemble de la presse américaine. Finaliste du prix Pulitzer et du National Book Award, il a reçu plusieurs récompenses prestigieuses dont le PEN/Hemingway Award.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1982, Tommy Orange a grandi à Oakland, en Californie, mais ses racines sont en Oklahoma. Il appartient à la tribu des Cheyennes du Sud. Diplômé de l’Institute of American Indian Arts, où il a eu comme professeurs Sherman Alexie et Joseph Boyden, il a fait sensation sur la scène littéraire américaine avec ce premier roman.

 

 

Avis :

A Oakland, en Californie, doit avoir lieu un grand pow-wow, festival culturel communautaire qui rassemblera quantité d’Amérindiens venus de tous les Etats-Unis, pour, notamment, une compétition de danses traditionnelles. Parmi les organisateurs et participants, une douzaine de personnages ignorent que leurs destins seront bientôt liés : comme autant de mèches ou de traînées de poudre dispersées mais convergeant à leur insu vers une commune explosion finale, leurs histoires individuelles ouvrent le récit, semblant d’abord de petites nouvelles dont le fil rouge serait le mal-être identitaire qui condamne leurs protagonistes d’origine indienne à la marginalisation, à l’alcoolisme, à la toxicomanie ou à la délinquance, mais où on s’apercevra bientôt que ces derniers ont bien plus de points communs qu’ils ne pourraient l’imaginer eux-mêmes, sans parler de la tragédie qui les attend.

Après une percutante et bouleversante introduction sur l’ethnocide des Indiens d’Amérique et la gageure que représente le fait d’être Amérindien aujourd’hui, la première moitié du livre ressemble à une juxtaposition d’exemples, d’extraits de vie criants d’authenticité, qui, s’ils peuvent risquer de perdre un tantinet le lecteur qui devra faire preuve de patience pour comprendre où on l’emmène, font toucher du doigt un marasme accablant et sans espoir.

Puis, les fils de toutes ces histoires commencent à s’entremêler pour dessiner un motif encore plus effroyable, comme si la gangrène avait fini par se développer sur tant de blessures négligées, amorçant une véritable bombe à retardement dont le lecteur, atterré, ne pourra plus qu’attendre l’explosion.

J’ai trouvé dans cette lecture une très forte proximité avec l’auteur camerounaise Alexandra Miano, qui, dans Les aubes écarlates, explique l’emprise de la violence en Afrique subsaharienne par le pourrissement inconscient d’un sentiment confus de honte et de perte d’identité, entretenu par l’absence de reconnaissance explicite par la communauté internationale des torts causés par la traite négrière et la colonisation.

Curieusement, les guerres indiennes et les massacres des populations d’Amérique ne figurent pas à ce jour parmi les génocides officiellement recensés par l’Organisation des Nations Unies.

La non-reconnaissance de la violence est une autre violence aux effets d’autant plus terribles que, parce qu’ils sont plus souterrains, on ne s’aperçoit pas qu’ils empêchent toute reconstruction :  « La plaie ouverte par les Blancs quand ils sont arrivés et ont pris ce qu’ils ont pris ne s’est jamais refermée. Une plaie non soignée s’infecte. Devient une plaie d’un type nouveau, de même que l’histoire de ce qui s’est réellement passé est devenue une histoire d’un nouveau type. Toutes ces histoires que nous n’avons pas racontées pendant si longtemps, que nous n’avons pas écoutées, font simplement partie de ce qu’il faut soigner. »

D’origine cheyenne, l’auteur sait de quoi il parle. Son discours dépasse toutefois largement la seule cause amérindienne : ce livre est un cri, un appel au droit d’exister, une incitation à oser enfin regarder la réalité en face de part et d’autre, à raconter le passé et les souffrances qui résultent encore aujourd’hui de toutes les colonisations, et qui font le lit actuel et futur d’explosions de violence incontrôlées et incontrôlables. Une lecture sombre et pas toujours facile, mais éloquente et admirablement menée, qui mérite qu’on s’y accroche et qui nous concerne tous. (3/5)

 

 

Citations :

En 1621, peu après une cession de terres, les colons anglais invitèrent Massasoit, chef des Wampanoags, à un banquet. Massasoit arriva avec quatre-vingt-dix de ses guerriers. C’est en mémoire de ce repas que nous partageons toujours le dîner de Thanksgiving en novembre. Pour le célébrer en tant que nation. Mais ce repas-là n’était pas un repas d’action de grâce. C’était un repas scellant une cession de terres. Deux ans plus tard, il y en eut un autre, identique, pour symboliser une amitié éternelle. Deux cents Indiens furent décimés ce soir-là par un poison inconnu.

— Christophe Colomb vous a donné le nom d’Indiens, pour nous (les ours) c’était la faute de Teddy Roosevelt.
— Comment ça ?
— Un jour, à la chasse, il est tombé sur un vieil ours pelé et affamé, et il a refusé de lui tirer dessus. Plus tard, dans le journal, on a publié un illustré sur cette histoire de chasse qui donnait l’impression que M. Roosevelt avait fait preuve de mansuétude, qu’il était un amoureux de la nature, ce genre de choses. Et puis ils ont fait empailler un petit ours et l’ont baptisé Teddy’s Bear. Et Teddy’s Bear est devenu Teddy Bear – ours en peluche. Ce que personne ne dit, c’est qu’il a tranché la gorge de ce vieil ours. C’est le genre de mansuétude dont personne ne veut entendre parler.

Roosevelt a dit : “Je n’irais pas jusqu’à penser qu’un bon Indien est un Indien mort, mais je le crois de neuf Indiens sur dix, et je ne suis guère porté à me pencher de trop près sur le cas du dixième.”

« On a tous vécu un tas de choses qu’on ne comprend pas dans un monde fait pour nous briser ou nous endurcir au point qu’on ne peut même plus être brisé quand c’est ce dont on aurait le plus besoin. » (…) « Se déglinguer semble la seule chose qui nous reste à faire, continua-t-il. Le problème, ce n’est pas l’alcool. Il n’y a pas de lien particulier entre les Indiens et l’alcool. Simplement, ça n’est pas cher, c’est disponible à volonté, et c’est légal. C’est ce vers quoi on se tourne quand on a l’impression qu’il ne nous reste rien d’autre.

Nous avons organisé des pow-wows parce que nous avions besoin d’un lieu de rassemblement. Un endroit où cultiver un lien entre tribus, un lien ancien, qui nous permet de gagner un peu d’argent et qui nous donne un but, l’élaboration de nos tenues, nos chants, nos danses, nos musiques. Nous continuons à faire des pow-wows parce qu’il n’y a pas tant de lieux que cela où nous puissions nous rassembler, nous voir et nous écouter.

La plaie ouverte par les Blancs quand ils sont arrivés et ont pris ce qu’ils ont pris ne s’est jamais refermée. Une plaie non soignée s’infecte. Devient une plaie d’un type nouveau, de même que l’histoire de ce qui s’est réellement passé est devenue une histoire d’un nouveau type. Toutes ces histoires que nous n’avons pas racontées pendant si longtemps, que nous n’avons pas écoutées, font simplement partie de ce qu’il faut soigner.

Nous nous habituons à tout au point de nous habituer au fait d’être habitué à tout.

Opale est solide comme la pierre, mais il y a de l’eau trouble qui vit en elle et menace par moments de déborder, de la noyer – de monter jusqu’à ses yeux. Parfois elle ne peut plus bouger. Parfois il lui semble impossible de faire quoi que ce soit. Mais ce n’est pas grave car elle est devenue très forte pour se perdre dans ce qu’elle fait. Plus d’une chose à la fois, de préférence. Comme faire sa tournée en écoutant un livre audio ou de la musique. Le secret, c’est de rester occupée, se distraire, puis se distraire de sa distraction. Être doublement détachée. Il suffit de procéder par couches. Il suffit de disparaître dans le bruit et l’action.

« Certains d’entre nous ont cette impression chevillée au corps, tout le temps, comme si on avait fait quelque chose de mal. Comme si nous-mêmes étions une expression du mal. Comme si la personne que nous sommes tout au fond de nous, cette chose que nous voulons nommer sans le pouvoir, nous avions peur qu’elle attire sur nous le châtiment. Alors on se cache. On boit parce que l’alcool nous donne l’impression que nous pouvons être nous-mêmes sans avoir peur. Mais nous nous punissons. Ce dont nous ne voulons surtout pas finit par nous retomber dessus. (…) Il faut apprendre comment rester tout en bas. Tout au fond de soi, sans avoir peur. »

 

  

Le coin des curieux :

Du mot algonquin pau wau ou pauau désignant un leader spirituel, les pow-wow remontent à plusieurs siècles, lorsque les guerriers indiens se réunissaient pour danser et fêter leurs exploits. Les premiers pow-wow modernes sont apparus il y a environ un siècle dans les réserves amérindiennes de l’Ouest des États-Unis et du Canada.

Longtemps interdits par les gouvernements américain (jusqu’en 1934) et canadien (jusqu’en 1951) parce qu’évoquant des danses de guerre et paraissant antinomiques avec l’assimilation des populations autochtones, les pow-wow sont aujourd’hui des manifestations festives et culturelles ouvertes à tous, occasions d’organiser des concours de danse et des foires d’artisanat traditionnel, et sont considérés comme des moyens d'expression et de sauvegarde de l'identité et de la culture amérindiennes.

Les pow-wow se déroulent selon des règles strictes. Dirigés par un maître de cérémonie, ils commencent par la Grande Entrée, défilé d’ouverture au son des chants et des tambours. Il existe des pow-wow de compétition, où des juges évaluent les groupes de chant et les danseurs revêtus des regalia, ces tenues à caractère sacré toutes plus flamboyantes les unes que les autres, pour leur remettre un prix en argent ;  et des pow-wow traditionnels qui mettent plus l'accent sur les cérémonies, les anciennes traditions et l'aspect spirituel.

La mairie d'Ornans, en Franche-Comté, avec l'aide de l'Association Four Winds, organise tous les deux ans un pow-wow, réunissant une cinquantaine d'amérindiens de différentes nations. Cet événement unique en Europe a eu lieu pour la première fois en 1998, en Suisse. Depuis juin 2008 il a lieu en France.

 

 

Sur ce blog également à propos de la cause amérindienne :