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mardi 23 décembre 2025

[Muzzio, Diego] L'oeil de Goliath

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'oeil de Goliath (El ojo de Goliat)

Auteur : Diego MUZZIO

Traduction : Eric REYES ROHER

Parution : en espagnol (Argentine) en 2022,
                  en français (Phébus) en 2025

Pages : 208

Accès au livre : ISBN 9782752914866  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Le jour se lève. Un épais rideau de brouillard encercle l’îlot. J’ignore quel jour on est. Cela n’a plus d’importance. Le temps, tel que le vivent la plupart des gens – ce lent enchaînement de secondes, de minutes, d’heures, de jours – , n’a aucune prise dans un lieu comme celui-ci. J’ai délaissé le rapport qui m’avait été commandé. À partir de maintenant, je m’attelle à la rédaction d’un second rapport, plus exhaustif (et insaisissable). Un rapport sur l’état de mon âme… »

Campé entre l’Édimbourg des années 1920 et les paysages désolés et hostiles de la Patagonie, mêlant traditions littéraires anglo-saxonnes et argentines, l’aventure, l’horreur et le gothique, L’Œil de Goliath explore avec panache la relation entre les hommes et leur double, les frontières floues entre ce que l’on considère comme des contraires absolus : le bien et le mal, la raison et la folie. Embarquez pour un voyage obsédant dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine...

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Diego Muzzio est né à Buenos Aires en 1969 et vit en France depuis près de vingt ans. Poète, novelliste, auteur pour la jeunesse, il signe, avec L’Œil de Goliath, son premier roman.

 

 

Avis :

S’il flotte quelque chose de Stefan Zweig – cette idée freudienne d’une force invisible qui travaille les êtres – dans les contours de cette histoire, le primo‑romancier argentin Diego Muzzio lui imprime pourtant un tour très personnel, en faisant de l’atmosphère, plus que de la psychologie, la véritable focale de son texte.

Cette atmosphère, on y plonge dès les premières pages, alors que, dans un silence rendu plus pesant encore par le trouble indéfinissable qui imprègne l’ouverture du récit, on assiste, dans l’Écosse des années 1920, à l’arrivée d’un mystérieux patient à l’asile dirigé par le docteur Pierce. Cet ancien combattant revenu des tranchées avec ses propres séquelles se consacre désormais à l’élaboration de protocoles de soins novateurs, à rebours des méthodes brutales alors en vigueur, pour apaiser les esprits meurtris par la guerre. L’homme qu’on lui amène n’est plus qu’une silhouette brisée, dont le seul viatique est le journal où il a consigné la naissance de son trouble avant de sombrer tout à fait. 

Le déchiffrage de ces pages griffonnées dans l’urgence fait basculer le récit dans le décor, cette fois tout à fait lunaire, d’une île perdue au sud de la Patagonie : un confetti de roche battu par les éléments, si isolé que le monde semble s’y dissoudre. Missionné sur place pour l'inspection d’un phare surnommé l’Oeil de Goliath, Bradley, ingénieur pourtant méthodique et parfaitement rationnel, se voit bientôt dépassé par ce qui tourne à l’épreuve de plus en plus déstabilisante. Entre l’isolement absolu, la perte progressive de tout repère, l’alliance traîtresse du vent et des vagues dans le surgissement sournois d’ombres et de voix inquiétantes, et même la bellicosité croissante des oiseaux ricochant dans la lumière du phare comme des entités malveillantes, tout concourt à fissurer les certitudes de cet homme habitué à tout expliquer. Dans ce décor minéral et hostile, la solitude agit comme un révélateur et, sapant les fragiles barrières érigées par la raison, confronte peu à peu l’esprit de Bradley aux spectres terribles qu’il croyait avoir terrassés.

Cette construction en abyme et la porosité entre les deux strates narratives – l’une rationnelle, l’autre hallucinée – crée un effet de résonance, lui aussi très zweigien, où le passé raconté devient une force active, presque autonome, qui travaille les personnages du présent. En faisant glisser son roman d’un espace mental à l’autre, en une montée savamment orchestrée du trouble et de l’angoisse, Diego Muzzio donne à sentir l’installation de la folie comme un glissement progressif, une dérive silencieuse où les repères se brouillent avant même que la raison ne cède. Cette déformation intime, en irriguant peu à peu toute la structure du roman, gagne aussi le lecteur : d’abord plongé dans un esprit méthodique qui se laisse envahir par ce qui lui échappe, il ressent à son tour une propagation diffuse, une vibration qui circule d’un récit à l’autre, puis bientôt d’un personnage à l’autre, jusqu’à l’envelopper lui‑même dans son halo d’incertitude.

Habile à laisser s’installer le trouble dans une atmosphère vibrant subtilement d’une menace sourde, Diego Muzzio tisse son récit d’une inquiétude d’autant plus hypnotique que le déséquilibre mental, ici produit d’un traumatisme qu’en cette époque d’après‑guerre l’on peine encore à reconnaître, semble pouvoir, dans les mêmes circonstances, gagner n’importe qui. Preuve en est le dénouement qui, dans l’implacable déplacement qu’il opère, réserve au lecteur un ultime frisson qu’il n’avait pas vu venir. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

L’imagination est la seule arme pour combattre la réalité.

Ainsi en était-il venu à concevoir que certaines formes de folie puissent se rapprocher du vertige qui nous saisit face au spectacle de l’infini ; à ceci près, pensait le médecin, que le contemplateur occasionnel peut se détourner des astres selon sa volonté, tandis que pour le malade cette même expérience est à la fois incontrôlable et permanente.


 

samedi 21 juin 2025

[Magnus, Ariel] Oma

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Oma

Auteur : Ariel MAGNUS

Traduction : Margot NGUYEN- BERAUD

Parution : en espagnol (Argentine) en 2006
                  en français en 2024 
                  (Observatoire)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Lorsque Oma, 85 ans, accepte de venir rejoindre son petit-fils en Allemagne pour lui raconter sa jeunesse, ce dernier a du mal à y croire. Car avant de devenir cette minuscule mamie acariâtre et attachante, Oma a été une jeune infirmière juive, sauvée in extremis des chambres à gaz d’Auschwitz par un coup dans la mâchoire donné par un nazi – si violent qu’il la fit dévier de la « bonne » file.
Comment dire l’horreur et surtout endosser l’après, la reconstruction à São Paulo, la nouvelle vie bâtie sur les silences ? C’est cette Oma aux mille visages, pleine de paradoxes, qu’il s’agit de conter. Et, à travers elle, une génération de descendants de rescapés qui a grandi avec des fantômes.
Ariel Magnus explore le fossé générationnel entre les survivants d’une diaspora tragique et les jeunes générations, oscillant entre déni salvateur et désir de comprendre. Une chronique familiale drôle et bouleversante.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Petit-fils d’immigrés juifs allemands ayant fui l’Allemagne nazie et né à Buenos Aires en 1975, Ariel Magnus est écrivain et critique littéraire. Eichmann à Buenos Aires, son second roman traduit en français, a été applaudi par la critique en Amérique du Sud.

 

 

Avis :

Ses grands-parents juifs ayant fui l’Allemagne nazie, c’est en Argentine qu’est né et vit l’écrivain et critique littéraire Ariel Magnus. Le reportage pour une fondation juive allemande qu’il entendait réaliser sur sa grand-mère rescapée d’Auschwitz s’est finalement mué en livre, non pas une biographie – l’auteur précise qu’il ne s’agit pas pour lui « d’apporter une nouvelle réflexion sur l’Holocauste ni d’inscrire dans les annales l’histoire d’une survivante de plus » –, mais la relation, dans toutes ses ambiguïtés et contradictions, de ce que cette femme est devenue avec un tel passé, de la manière dont ce passé l’a modelée jusque dans ses liens avec les siens, son affection masquée par un comportement intrusif, tyrannique et péremptoire capable de susciter ces mots : « Ta grand-mère a survécu à Auschwitz, m’a dit un jour mon père, mais ta mère a survécu à ta grand-mère. » 
 
Au moment de la narration, c'est un bout de femme que l’âge a rapetissé en une frêle silhouette sans rien entamer de sa force de caractère. L’auteur l’a en définitive peu connue, puisque, installée au Brésil , elle a toujours refusé, même après son veuvage, de rejoindre les siens en Argentine. Alors, bien davantage marqué par les années de plomb de la dictature argentine et par les affres dans lesquelles, né en 1975, il a vu ses parents se débattre, il en a presque oublié ses origines juives et le tribut versé par son Oma – grand-mère en allemand – à la barbarie nazie. Jusqu’à se rappeler, en la voyant désormais aussi menue qu’un oiseau, qu’il n’est plus que temps d’apprendre à mieux la connaître.

Il s’y emploie particulièrement à deux occasions : en 2002 quand Oma lui rend visite à Berlin où il séjourne alors, occasion d’observer de près son rapport à son pays d’origine, et en 2004, lorsqu’il se rend en vacances chez elle, au Brésil, et s’efforce, malgré ses réticences et ses échappatoires à elle, d’enregistrer les conversations où il tente de l’interroger sur son passé en Allemagne, sur son expérience des camps d’extermination et sur son exil, sans même le choix du pays, après la Libération. Plus que son histoire elle-même, c’est sa personnalité qui emplit le livre, en un portrait plein de vie et d’humour qui, derrière les impatiences intransigeantes et les faux-fuyants bavards, dans le désordre des souvenirs, dévoile une femme attachante sous sa rugosité, dénuée de toute rancune ou haine, et avant tout préoccupée, loin de tout auto-apitoiement, de l’avenir de ses enfants.

Bien loin de l’hagiographie, ce récit intime et sincère capte toutes les vérités d’une femme qui aura forgé à sa manière, parfois pleine de contradictions et de naïvetés, souvent très difficile à vivre pour son entourage, mais toujours impressionnante d’allant et de vitalité, les clés d’une résilience davantage préoccupée de l’avenir que du passé, quitte à mettre le couvercle sur ses propres souffrances. Un très bel hommage, tendre et vrai, à cette grand-mère qui doit sans doute beaucoup, et ses descendants également, à une aussi invivable qu’admirable force de caractère, plus que jamais transformée en cuirasse par les terribles cicatrices d’un inconcevable vécu. (4/5)

 

 

Citations :

Si l’histoire de ma grand-mère est aussi difficile à digérer pour moi, je n’essaie même pas d’imaginer ce que cela doit signifier pour ses contemporains. Comme la rencontre, des années plus tard, entre le soldat qui n’est pas allé à la guerre et celui qui y a survécu, la culpabilité et la rancœur ne laissent guère de place à la simple joie d’être vivants, peu importe comment.


Ma grand-mère est une somme de contradictions plus ou moins inconscientes, pour la plupart en rapport avec l’Allemagne et les Allemands, qu’elle aime et déteste à la fois, sans transition. Ses enfants ont été élevés dans ce paradoxe, de même que les enfants de ses enfants. C’est compréhensible.


Au retour de Dresde, Oma s’est endormie. C’était la première fois que nous arrivions à la coucher après deux jours et demi d’activité ininterrompue. À ce stade, j’avais l’impression (nous avions tous l’impression) qu’elle nous parlait depuis la nuit des temps, toujours de la même chose. Ma grand-mère semble vivre dans un constant enfer mental, qui ne s’apaise même pas durant les rares heures de sommeil que ses somnifères lui offrent. Nous allions nous coucher et la lumière de sa chambre était encore allumée ; nous nous réveillions et elle était schon längst aufgewacht, « debout depuis longtemps ». Le matin, elle se mettait à parler comme s’il n’y avait pas eu d’interruption depuis la veille au soir. Elle donne ainsi l’impression qu’exprimer à voix haute ce qu’elle pense n’est qu’un simple accident dans sa continuelle activité cérébrale, mais si quelqu’un ose la faire taire, elle se vexe. Quand elle n’est pas le centre de l’attention (ce qui arrive lorsque mes frères et sœur sont là), elle se retire et va s’enfermer dans sa chambre. Sa capacité discursive est impressionnante, à partir de n’importe quoi elle peut passer aux sujets habituels, toujours pour dire la même chose. Elle répète tout cent fois, réclamant 100 % de l’attention. Tel un chat qui surveille quotidiennement son territoire, ma grand-mère reparcourt chaque jour son passé, l’arrose de paroles pour qu’il ne fane pas ; son obsession pour la mort donne à ses remarques un air de testament, comme si elle craignait que la Faucheuse puisse la surprendre au détour de n’importe quelle phrase et qu’elle ne voulait pas quitter ce monde sans une réflexion finale, générale et concluante. Beaucoup de tout ce qu’elle raconte est intéressant, surtout ses années en Allemagne et sa relation avec mon grand-père, mais cela finit quand même par devenir fatigant. Ses idées sur la vie (sans presque aucune exception, je crois) sont difficiles à digérer, parce que conservatrices et petit-bourgeois. À côté d’autres personnes jeunes et réactives qui ne seraient pas nous, cela pourrait s’avérer désastreux. Cela n’a pas dû être facile pour ma mère et mon oncle ; pas plus hier qu’aujourd’hui.


Quelques jours plus tard, alors que nous petit-déjeunions dans un hôtel à Weimar, mon frère et ma sœur ont éclaté de rire et ma grand-mère les a fait taire en arguant que c’était parce qu’on avait attiré l’attention sur nous « qu’il nous était arrivé ce qu’il nous était arrivé, à nous les Juifs ». Hitler a non seulement réussi à la traumatiser pour toujours, mais avant tout à lui faire croire que c’était elle la coupable de ce qu’elle avait subi.


« Ta grand-mère a survécu à Auschwitz, m’a dit un jour mon père, mais ta mère a survécu à ta grand-mère ».


Au risque de paraître chauvin, j’appelle ça un noble geste argentin. Cela m’est arrivé avec un ami lors d’une visite à Buenos Aires, et depuis je le considère comme une définition possible de l’être national : un Argentin (ou un Latino-Américain, élargissons) est une personne qui vous parle une demi-heure de ses affres économiques mais ne vous laisse pas régler votre café à la fin.


Ma grand-mère a préféré ne pas entrer [Auschwitz] et est restée prendre un café à la pâtisserie à côté. Ce n’est pas tant qu’elle ne puisse le supporter ni qu’elle craigne de s’évanouir, ou quoi qu’on puisse l’imaginer ressentir dans un endroit tel que celui-là ; elle était déjà venue avec mon oncle et (je crois) cela l’ennuyait un peu d’y retourner. Quand nous sommes sortis, elle nous a proposé, avec un manque de tact magistral, de manger sur place : ce n’était pas cher et ça avait l’air bon. Je continue de penser que si cette proposition était venue (disons) d’un guide touristique allemand, nous l’aurions frappé. Ma grand-mère, comme on peut voir, ne serait pas très convaincante au cinéma dans un rôle de survivante de l’Holocauste. Sauf si le réalisateur était Woody Allen.


 

dimanche 1 juin 2025

[Puertolas, Romain] Ma vie sans moustache

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : Ma vie sans moustache

Auteur : Romain PUERTOLAS

Parution :  2025 (Albin Michel)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En février 2015, j’ai reçu une lettre d’Argentine dans laquelle une très vieille dame me disait avoir été la dernière cuisinière d’Hitler… après 1945 ! Elle m’invitait à la rencontrer. Bien entendu, cela m’a d’abord fait sourire. J’allais passer à autre chose lorsque, titillé, j’entrepris quelques recherches et découvris San Carlos de Bariloche, petite bourgade du nord de la Patagonie, où les habitants racontent que certains auraient côtoyé le dictateur nazi pendant plus de vingt ans… après la fin de la guerre.
Le doute se mit à germer dans mon esprit : et s’ils avaient raison ? Et si le Führer ne s’était pas suicidé le 30 avril 1945 dans son bunker berlinois ?
Il n’en fallut pas plus à l’enquêteur que je suis pour sauter dans un avion... »
Après Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès, Romain Puértolas, ancien capitaine de police, livre un nouveau « roman-quête » et mène une investigation qui nous entraîne dans une histoire aussi sérieuse qu’ubuesque.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1975, Romain Puertolas grandit dans le Sud de la France. À 25 ans, il part s’installer à Barcelone puis Brighton (Angleterre) avant de retourner en Espagne à Madrid où il travaille dans l’aviation et plus tard comme professeur. À 35 ans, il obtient le concours de lieutenant de police et s’installe alors à Paris. À la sortie du Fakir, et grâce à son succès, il se met en disponibilité de la police (il est désormais capitaine) et se consacre depuis 2014 à ses romans et à leur adaptation au cinéma. Il a publié chez Albin Michel La Police des fleurs, des arbres et des forêts et Sous le parapluie d’Adélaïde en 2019 et 2020.

 

 

Avis :

Après sa fort crédible enquête-fiction sur Xavier Dupont de Ligonnès, Romain Puértolas s'intéresse cette fois, avec toujours autant d'humour que de sérieux, aux rumeurs entourant une prétendue survie d'Hitler après la seconde guerre mondiale. Ou comment un ex-capitaine de police passionné de débunkage de théories complotistes s'efforce de comprendre pourquoi les habitants de la ville argentine de San Carlos de Bariloche restent convaincus d'avoir côtoyé Hitler de 1945 à 1963.

C'est le courrier d'une très vieille dame argentine qui, en 2015, éveille la curiosité du narrateur. Elle aurait été la cuisinière d'Hitler en Patagonie pendant presque vingt ans après la capitulation du IIIe Reich. Une rapide consultation d'internet lui révèle que, longtemps refuge de criminels nazis en fuite, la ville de Bariloche surnommée la "Suisse argentine" pour ses lacs et ses montagnes, reste si bien convaincue d'avoir hébergé Hitler dans les décennies d'après-guerre qu'elle propose aux touristes un "nazi tour" à la découverte des vestiges de sa présence. Aussitôt dit, aussitôt fait, notre homme se rend sur place pour en avoir le coeur net. Après tout, il aura fallu dix ans après la disparition d'Hitler en 1945 pour que le gouvernement allemand confirme légalement sa mort sans en être sûr à cent pour cent.

En enquêteur sérieux et sans a-priori, le voilà en quête de preuves. Des preuves qu'avec autant de sérieux que d'humour il cherche du côté des données historiques dans une démarche fouillée et passionnante ouvrant de nombreux sujets de réflexion, et auprès des habitants de Bariloche, reconstituant notamment l'histoire de la très vieille dame et tentant sincèrement de trouver un fil rationnel aux croyances locales. Bien sûr, à Bariloche ne subsistent que courants d'air et impalpables fantômes. Et l'enquête bien décidée à donner sa chance à l'Histoire alternative de se muer en drolatique jeu de dupes où l'auteur, ses tâtonnements et ses réflexions se mettent autant en scène que le reste pour un savoureux cocktail de sérieux et de burlesque décortiquant au final la folie complotiste.

Ce dernier ouvrage, comme toujours plein de surprises, d'humour et de fantaisie, se plaît plus que jamais à investiguer les frontières de plus en plus floues entre fiction et réalité, nous menant par le bout du nez dans ce qui s'avère autant une farce désopilante qu'une sérieuse démonstration de la déraison complotiste. C'est passionnant, hilarant et édifiant. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Il faudra attendre 1955 pour que l’État allemand d’après-guerre, en l’absence de corps, déclare officiellement le décès « supposé » d’Adolf Hitler. Un peu comme il arrive à ces pêcheurs bretons perdus en mer, ou à ces enfants enlevés dont on ne découvre jamais le cadavre. Pour les férus de droit, en France, c’est l’article 88 du Code civil qui permet de déclarer, « à la requête du procureur de la République, le décès de tout Français disparu en France ou hors de France, lorsque son corps n’a pu être retrouvé ». Dans le cas qui nous occupe, cela ne signifie qu’une chose : de 1945 à 1955, c’est-à-dire pendant près de dix ans, le statut légal d’Hitler, pour le gouvernement allemand, était celui…           
… d’une personne vivante.


Dans la police, j’ai appris que la vérité est en général la solution la plus simple, la plus logique. La vérité est comme la lumière, elle prend le chemin le plus court. Dans 95 % des cas, lorsqu’une femme est assassinée, c’est son conjoint qui a fait le coup. Dans 90 % des cas, si un enfant disparaît, c’est qu’il a été tué par le beau-père ou la belle-mère, en tout cas par la famille directe. La simplicité avant tout. Avant d’inventer des extraterrestres, des monstres, des fantômes, il faut chercher des réponses dans le quotidien, la banalité. Il y a donc fort à parier qu’Hitler s’est bel et bien tiré une balle dans la tête en 1945. C’est la solution la plus simple, la plus économique. Personne n’a trafiqué ses dents pour faire croire à un suicide, il n’a jamais pris de sous-marin pour l’Argentine après trente opérations de chirurgie esthétique, il n’a pas vécu la fin de sa vie à l’ombre des palmiers. Fin de l’histoire. Fin du débat. Mais s’il n’y a pas de débat, il n’y a pas de livre. Ce livre. 


Les croyances infondées de l’homme. La religion, le complotisme. Tout est là. Un phénomène de vents croisés et rapides sépare les eaux à Suez, on imagine alors que c’est l’action de Moïse. On voit un tronc d’arbre flotter sur le Loch Ness, on en fait un monstre. On aperçoit un ballon-sonde dans le ciel, il devient aussitôt une soucoupe volante. L’être humain aime se compliquer la vie… À moins qu’il n’aime jeter un peu de fantaisie dans un monde qui en est si souvent dépourvu.


Nous le savons maintenant, il a bel et bien existé, à la fin de la guerre, un réseau d’exfiltration des nazis à destination de divers pays d’Amérique du Sud, et notamment de l’Argentine (Perón, le dirigeant argentin d’alors, était en admiration devant Mussolini et Hitler), avec l’appui de l’Église, du Vatican en particulier (entre les petits garçons et les nazis, leur cœur balance…), et de la Croix-Rouge, qui leur fournissaient de faux papiers italiens avant leur départ. Les Alliés ont appelé ce réseau de fuite la « ratline », la « route des rats », les Allemands, eux, l’ont nommé opération Odessa (c’est tout de suite plus glamour, plus James Bond). On estime qu’en 1947, près de quatre-vingt-dix mille Allemands et Autrichiens avaient fui vers l’Argentine (cela ne passe pas inaperçu ! Quatre-vingt-dix mille, c’est l’équivalent de la population d’Avignon). Dix-neuf mille y sont restés. Parmi eux, une soixantaine de criminels de guerre, protégés par le gouvernement de Perón… Ce qui file des frissons dans le dos.


Tout comme il existe en France un village d’irréductibles Gaulois, il existerait donc une petite ville dans le sud de l’Argentine, en Patagonie plus précisément, où la plupart des habitants, sans doute des fous ou des fabulateurs, sont persuadés d’avoir côtoyé Hitler dans les années cinquante…

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 13 mai 2024

[Garcia Robayo, Margarita] La encomienda

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La encomienda          

Auteur : Margarita GARCIA ROBAYO

Traduction : Margot NGUYEN BERAUD

Parution : en espagnol (Colombie) en 2022,
                  en français en
2024
                 (Le Cherche Midi)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

À 5 000 kilomètres de son pays natal, la Colombie, une jeune femme qui travaille dans une agence de publicité de Buenos Aires tente d’obtenir une bourse d’écriture aux Pays-Bas. Elle échange régulièrement avec sa sœur qui lui envoie des encomiendas, des colis contenant de la nourriture, des dessins de ses neveux, et parfois une surprise, comme une vieille photo. Souvent, la nourriture arrive avariée et les dessins tachés.
Peu à peu, des événements et des personnages viennent révéler les fissures qui creusent le quotidien de la jeune femme : l’arrivée d’un colis énorme et difficile à ouvrir, un chat qui erre dans son immeuble, les voisins absents et ceux qui frappent à sa porte, les allées et venues de son petit ami, la réapparition de sa mère, une vagabonde… Soudain, tout vacille : « Avec quelle rapidité se brise la coquille d’une routine. N’importe quelle routine, aussi solide soit-elle, peut être balayée par l’imprévu. »
 
Margarita García Robayo entraîne le lecteur au cœur d’un labyrinthe d’incertitudes, de souvenirs et de peurs, dans un roman troublant qui évoque la solitude, la maternité et les liens familiaux.
Un livre d’une intensité contenue, illuminé par des images fugaces, qui confirme l’auteure comme l’une des voix essentielles de la narration latino-américaine actuelle.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Margarita García Robayo est une écrivaine colombienne installée à Buenos Aires. Ses livres ont été publiés en Argentine, au Chili, en Colombie, au Mexique, au Pérou, en Espagne, à Cuba, en Italie et au Royaume-Uni. Elle a collaboré avec les journaux El Universal (Colombie) et Clarín (Argentine), et a écrit de nombreuses nouvelles et quatre romans, tous salués par la critique. 

 

 

Avis :

Colombienne vivant désormais à Buenos Aires, Margarita Garcia Robayo a sans doute mis beaucoup d’elle-même dans le personnage de son dernier roman.

Cette jeune femme dont on ne connaît pas le nom habite un petit appartement de la capitale argentine, à plus de cinq mille kilomètres de sa famille restée en Colombie. Aspirant écrivain gagnant pour l’heure fort ennuyeusement sa vie comme rédactrice en agence de publicité, elle envisage de postuler à une bourse d’écriture en Hollande. Rien ni personne ne la retenant vraiment ici, malgré les années toujours vaguement intruse dans ce quartier aux voisins acrimonieux et aux vagabonds agressifs où ses maigres affinités se résument à sa seule amie Marah en tout point son contraire, à Axel le jeune homme qu’elle fréquente depuis peu sans oser s’engager, à León le petit garçon qu’elle garde quand sa nourrice fait défaut et à Ágata la chatte de gouttière dont on ne sait jamais si et quand elle reviendra, pourquoi ne pas tenter d’aller se poser ailleurs, elle qui depuis si longtemps a rompu les amarres ? Des siens en Colombie, elle n’a plus de nouvelles, si ce n’est de loin en loin les « encomiendas », ces colis contenant nourriture, dessins de ses neveux et parfois quelque vieille photo, qu’à son grand agacement sa sœur s’obstine à lui envoyer.

C’est en cette période d’indécision qu’une caisse en bois particulièrement volumineuse lui parvient de Colombie et que, presque au même moment, sa mère totalement perdue de vue se matérialise mystérieusement dans l’appartement. Avec cette présence qui, étrangement narrée comme tangible, se devine bientôt la projection d’une psyché cédant soudain aux fantômes du passé, une irrépressible marée de souvenirs envahit la routine de la narratrice, si vivides qu’ils se mêlent à la réalité sans s’en différencier. Pendant qu’odeurs de cuisine, images de l’enfance et sentiments d’autrefois viennent revendiquer leurs droits sur un présent qui les avait gommés, se recompose un paysage intime indissociable des origines, de la famille, du vécu et de ses non-dits, en un effet boomerang d’autant plus puissant que ces ingrédients identitaires profonds s’étaient vus refoulés, relégués à un autre temps, à un autre lieu.

Comment se construire sans se souvenir de soi-même et se réconcilier avec sa mémoire originelle ? Comment s’enraciner lorsque l’on n’est plus rien qu’une fleur coupée ? Notre apprentie écrivain n’aura d’autres choix que sa propre réécriture et l’acceptation des ombres au fond d’elle-même pour reprendre en main son rapport au monde et, peut-être, enfin y trouver sa place.

Audacieux dans son mélange de différents niveaux de réalités au sein d'un récit pourtant réaliste, mené d’une plume tendre capable de passages d’un mordant confondant, ce roman nous bouscule le temps d'une réflexion sur ce qui nous constitue et conditionne notre capacité à devenir. Sans racines, pas de nouvelles pousses. Sans passé, pas d’avenir. (4/5)

 

 

Citations :

Elle s’est lissé les cheveux, qui sont un peu plus clairs que la dernière fois, sans racines apparentes. C’est un miracle qu’ils repoussent encore après toutes ces années à se lisser les cheveux ; elle le faisait tellement souvent que ma tante Vicky devait lui appliquer des cataplasmes d’aloe vera pour apaiser son cuir chevelu irrité. Ma sœur est blanche comme une meringue, mais elle a les cheveux bouclés, drus et rebelles, or c’est bien là, disait ma grand-mère, le seul et véritable trait distinctif de la négritude. Ma sœur a passé une bonne partie de son adolescence à éradiquer ce trait, au point de se lacérer la tête.
 

Pour la première fois, j’ai imaginé Axel enfant. Quand je vois les parents d’un proche, je pense au petit garçon ou à la petite fille que cette personne a été, et je la mets en scène juste à côté de sa version adulte. Sur cette photo, il y a quelque chose d’affligeant. Les parents sont un trou auquel coller son œil pour espionner l’enfance des autres.
 

Je suppose qu’à un moment j’ai dû effacer mes souvenirs pour faire de la place dans ma tête et pouvoir en amasser de nouveaux. Comme lorsqu’on a besoin de plus d’étagères dans son placard et qu’on jette ses vieux vêtements, bien qu’ils soient encore en bon état. Bref, il se trouve que cette femme est ma mère, mais moi je ne me rappelle pas la sensation d’être sa fille. De même que ce creux dans ma sensibilité ne ressemble pas à celui que laissent les chansons oubliées – ces dernières ressurgissent de nulle part, entières et vigoureuses, un après-midi mélancolique. Je ne sais pas bien à quoi ressemble cette sensation, mais régulièrement, pour l’expliquer, me vient un hologramme de moi-même me montrant une robe que je ne reconnais pas ; elle ne me semble ni belle ni laide, en tout cas jamais je ne l’aurais choisie. L’hologramme me dit : « Tu adorais cette robe, tu l’as payée une fortune, tu t’es sentie comme un mannequin chaque fois que tu l’as portée. » Et moi, après l’avoir observée de près et constaté son innocuité, de répondre : « Cette robe-là ? »
 

Peu importe combien d’années vous vivez quelque part, et peu importe si votre accent ou votre vocabulaire ont changé : si vous ne comprenez pas les blagues, vous ne parlez pas la langue, vous n’avez pas les codes, vous ne faites pas partie. Le pire étant l’étape suivante, lorsque vous les comprenez à force de répétition ou par déduction, mais qu’elles ne vous amusent pas. Dans une pièce saturée d’éclats de rire, vous êtes la seule à avaler votre salive.
 

Axel n’était pas riche : la commande d’Eloy l’aurait maintenu à flot un petit moment. Je le lui ai dit, ce à quoi il a répondu que tout ceci n’était qu’un grand mensonge. Quoi donc ? Vendre son temps pour s’acheter du temps était une équation impossible à résoudre : « Le temps est un rein, quand c’est foutu, ça ne repousse pas. »
 

Un journal intime me semble être l’opposé d’un enfant : un dépositaire de secrets. Une cachette. Dans un journal, on peut conserver l’indicible et le mettre sous clé. Préserver des versions sombres du monde. À moins que ce ne soit un journal gangrené de questions, de peurs et de phrases inachevées. Dans ce cas, ce serait exactement pareil qu’un enfant.
 
 
Beaucoup peuvent bien croire qu’on se met à nu en écrivant, moi, je sais qu’en réalité on se déguise. On prend d’autres visages, on se refait en mêlant culpabilité, frustration et désir ; le résultat est un personnage parfaitement dépouillé et honnête. Ce qui n’a aucune solidité réelle. Une construction telle n’est possible que dessinée sur du papier.


(…) la plupart des gens compensent les brouilles affectives par des produits. C’est aussi cela le sens de ses colis : je ne peux t’accorder ma compréhension ni ma compagnie, alors je transforme ce que je n’ai pas en gâteau roulé, en chapeau, en étui en crochet pour ranger ton portable. Ce n’est pas non plus une révélation. C’est un savoir qui a toujours été là, et pas seulement dans ma famille : quand la raison manque et qu’on y renonce de manière consensuelle – c’est-à-dire, laborieusement – ou quand gagnent l’incapacité et la fatigue, il reste toujours la nourriture, les cadeaux, les produits délibérément non nécessaires – et laids, en général.


Avec Erika, cela me fait comme pour certaines œuvres d’art que je ne comprends pas, dont je n’arrive pas à savoir si elles sont géniales ou immondes, pourtant je m’arrête devant et sens comme une claque, et aussitôt de la perplexité : pourquoi tu m’as frappée ? Je t’ai juste regardée.


J’envie ce genre d’audace, cette facilité qu’ont certaines femmes à s’exposer. Des femmes qui se sentent plus à l’aise que belles et qui par conséquent le sont. 


N’importe quelle relation est portée par un système de croyances, jamais parfaitement identique mais néanmoins très similaire. N’était-ce pas cela que nous recherchions ? S’entourer de murs moelleux qui ne nous fassent pas mal quand on les frôle ? Se fabriquer un beau petit intérieur car l’extérieur est menaçant. Si sur ces murs poussaient des aiguilles, nous nous en éloignerions, nous chercherions la sécurité du centre de la pièce pour ne pas les toucher.
Des aiguilles, me dis-je à présent, voici ce que nous étions, ma sœur et moi, pour ma mère.
Et elle, qu’était-elle pour nous ? Une éclipse.


Quand quelqu’un cesse d’exister, il emporte une partie d’un autre, un bout de matière, du concret, pas seulement une accumulation de souvenirs. Et quand quelqu’un naît, il étrenne des traits anciens, vient avec le poids du passé qui sera toujours plus grand que son futur.


Les très rares fois où j’ai recroisé des gens venus de mon passé – de mon enfance, de mon adolescence, de ma ville –, j’ai pu remarquer l’étonnement dans leur regard, le ton de leur voix, comme s’ils étaient face à un fantôme : « Tu as disparu », me disent-ils, bien que ce soit évidemment faux, je suis là, prisonnière de la même enveloppe. La réaction sur le visage des autres n’est jamais gratifiante, comme si le fait de me savoir loin leur donnait la certitude que j’allais bien, mais qu’en me voyant revenir ils ne pouvaient s’empêcher de penser que quelque chose avait mal tourné. Revenir, presque toujours, c’est échouer.
D’autres résolvent leurs problèmes en rapprochant les extrêmes pour tenter de réduire l’écart de l’incompréhension. Là, au milieu, ils mettent deux chaises et s’installent pour discuter. En fait, ils appellent cela « dialoguer ». Mais l’écart n’est jamais tout à fait comblé, il reste toujours du jeu, une petite fissure expansible. Chaque personne est un noyau cerné par cet écart d’incompréhension. Y compris ceux qui se sentent proches les uns des autres sont séparés par cette bordure étroite mais profonde. Personne n’est si proche que cela de qui que ce soit. Personne ne peut ignorer l’abîme qui l’isole d’autrui.


Être bon et solidaire dans des circonstances normales n’a aucune valeur, Susan, c’est comme allumer une lampe en plein jour.

 

mardi 21 février 2023

[Almada, Selva] Ce n'est pas un fleuve

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Ce n'est pas un fleuve (No es un rio)

Auteur : Selva ALMADA

Traduction : Laura ALCOBA

Parution : en espagnol (Argentine) en 2020,
                  en français en 2022 (Métailié)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le soleil, l’effort tapent sur les corps fatigués de trois hommes sur un bateau. Ils tournent le moulinet, tirent sur le fil, se battent pendant des heures contre un animal plus fort, plus grand qu’eux, une raie géante qui vit dans le fleuve. Étourdis par le vin, par la chaleur, par la puissance de la nature tropicale, un, deux, trois coups de feu partent.
Dans l’île où ils campent, les habitants viennent les observer avec méfiance, des jeunes femmes curieuses s’approchent. Ils sont entourés par la broussaille, par les odeurs de fleurs et d’herbes, les craquements de bois qui soulèvent des nuées de moustiques près du fleuve où le père d’un des trois hommes s’est noyé. Ils se savent étrangers mais ils restent.
À chaque page, le paysage, les éléments façonnent le comportement et la psychologie des personnages qui confondent le rêve et la réalité, le présent et les souvenirs dans la torpeur fluviale.
Dans cet hymne à la nature, Selva Almada démystifie l’amitié masculine, sa violence, sa loyauté. Avec un style ensorcelant, l’auteur vous emporte loin avec un langage brut et poétique où les mots et les silences font partie de l’eau. Ce roman est une caresse de mains rêches qui reste collé à votre peau, à votre mémoire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Selva ALMADA est née en 1973 à Villa Elisa (Entre Ríos, Argentine) et a suivi des études de littérature à Paraná, avant de s’installer à Buenos Aires, où elle anime des ateliers d’écriture. Elle est l’une des écrivains les plus reconnus en Amérique latine ces dernières années. Ses livres ont reçu un excellent accueil critique en France et à l’international. Elle est également l’auteure de Après l’orage, Les Jeunes Mortes et Sous la grande roue.

 

Avis :

Les femmes ne vont pas à la pêche. Elles regardent partir leurs hommes au petit matin, entre copains, la musette bien garnie de remontants solides et liquides, et les voient rentrer, le soir ou à la fin du week-end, souvent sans poisson mais avec la gueule de bois. Ses souvenirs d’enfant intriguée par les escapades halieutiques paternelles ont inspiré à l’auteur ce bref récit aux confins du mystère et de la magie, là où, dans les eaux troubles du fleuve, se reflète et se réfracte un univers masculin teinté de fantasmagorie.

C’est donc l’une de ces sorties viriles, aux couleurs de la liberté au grand air, de l’alcool et de l’amitié, qui réunit sur le même bateau deux hommes et le fils d’un troisième, mort noyé au cours d’une autre partie de pêche des années auparavant. Dans la touffeur et sous les nuées de moustiques qui les assaillent sur le fleuve cerné par la forêt tropicale, leur journée de pêche bien arrosée s’achève dans un moment fort : la capture de haute lutte, conclue par trois coups de feu, d’une raie géante qu’ils ont suspendue comme un pavois entre les arbres qui enserrent leur campement sauvage sur une île.

S’ils pensaient être seuls, de multiples présences ne cessent en réalité de se manifester. Celle de l’ami disparu en ces mêmes lieux, bien sûr, alors que cette journée les renvoie à celle d’autrefois, qui mit si tragiquement fin à une longue camaraderie, entamée dans la plus tendre enfance et poursuivie jusqu’à l’âge mûr, avec ses hauts et ses bas, ses joies et ses trahisons. Celles aussi d’autres fantômes, prisonniers de l’île et du chagrin qu’ils ont laissé dans le coeur d’une mère depuis leur propre tragédie. Et puis, les habitants bien vivants de l’île, ceux pour qui le fleuve n’est pas un fleuve, mais leur fleuve, n’en déplaise aux étrangers ignorants.
 
Tandis que les bois craquent et bruissent d’invisibles souffles plus ou moins tangibles, que les remous et les réverbérations du fleuve laissent entrevoir des profondeurs aussi insondables que celles de l’âme humaine, et que les drames passés viennent mêler leurs brumes à celles du futur, se déploie l’atmosphère poisseuse d’un huis clos autour duquel virevoltent de noires ombres, créatures naturelles ou fantasmagoriques, issues du remords et de la culpabilité. Et dans la nuit où les mauvaises consciences se laissent envahir par les peurs les plus primitives, c’est comme si la nature, dans sa dimension la plus sacrée, n’avait de cesse d’expulser les intrus sacrilèges, pêcheurs tombés au rang de pécheurs.

Passablement déconcerté par l’étrangeté onirique du récit, le lecteur y trouvera un sens en se laissant porter par ses sensations poétiques. Comme dans un caléidoscope, au gré d’une succession d’impressions aussi changeantes et fugitives que la lumière à la surface de l’eau, alors que, tantôt l’on s’enfonce dans des tourbillons menant à d’obscures profondeurs, tantôt l’on s’aveugle de réverbérations trompeuses, c’est finalement l’image de la vie, avec ses magnificences et ses traîtrises, qui transparaît dans cet univers masculin, chamboulé par l’intervention des femmes. Alors non, ce n’est peut-être pas un fleuve, mais plutôt une image de la destinée humaine, que Selva Almada nous peint ici avec un impressionnant talent. (4/5)

 

 

Citation : 

Le vent se faufile entre les arbres et tout est si silencieux à cette heure que le murmure des feuilles grandit comme la respiration d’un animal immense. Il écoute sa respiration. Un souffle. Les branches remuent comme des côtes, se gonflent et se dégonflent avec l’air qui s’introduit dans les entrailles.


 

dimanche 27 novembre 2022

[Osorio, Elsa] Luz ou le temps sauvage

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Luz ou le temps sauvage
           (A veinte años, Luz)

Auteur : Elsa OSORIO

Traduction : François GAUDRY

Parution : en espagnol (Argentine) en 1998
                  en français en 2002 (Métailié)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

A vingt ans, à la naissance de son enfant, Luz commence à avoir des doutes sur ses origines, elle suit son intuition dans une recherche qui lui révélera l’histoire de son pays, l’Argentine. En 1975, sa mère, détenue politique, a accouché en prison. La petite fille a été donnée à la famille d’un des responsables de la répression. Personne n’a su d’où venait Luz, à l’exception de Myriam, la compagne d’un des tortionnaires, qui s’est liée d’amitié avec la prisonnière et a juré de protéger l’enfant.
Luz mène son enquête depuis sa situation troublante d’enfant que personne n’a jamais recherchée.
Un thriller loin des clichés dans lequel l’amour cherche la vérité.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Buenos Aires en 1952, Elsa Osorio est romancière, biographe, nouvelliste et scénariste pour le cinéma et la télévision. Elle a vécu à Paris et à Madrid, et réside actuellement à Buenos Aires. Elle a publié notamment de nombreuses œuvres en Argentine (Ritos privados, Reina Mugre, Beatriz Guido, Como tenerlo todo, Las malas lenguas). Elle est lauréate de plusieurs prix, dont le Prix National de Littérature pour Ritos Privados, le Prix Amnesty International pour Luz ou le temps sauvage. Ses romans sont largement traduits en Europe, au Japon, en Chine, en Indonésie, au Brésil. Son œuvre est disponible en français chez Métailié, dont Luz ou le temps sauvage, Tango, Sept nuits d’insomnie, La Capitana (2012).

 

Avis :

Luz est née à Buenos Aires en 1976, au début de la dictature militaire en Argentine. Ce n’est qu’à ses vingt ans, à la naissance de son fils, qu’elle commence à s’interroger sur ses origines. Et si elle n’était pas la petite-fille d’un lieutenant-colonel aux mains sales, mais l’un de ces enfants de « disparus » à qui l’on a volé l’identité ? Commence pour elle une quête difficile, aboutissant à sa rencontre, en 1998, avec son père biologique, opposant politique réfugié à Madrid. Ce livre est le récit de cette fille à son père de tout ce qu’il lui a fallu démêler pour comprendre son histoire et celle de son pays, et, pour, enfin, le retrouver.

Usant d’une technique narrative efficace et d’un ton sobre exempt de tout pathos, la narration dévoile peu à peu les méthodes d’extermination utilisées par la junte argentine au nom d’un national-catholicisme justifiant une répression massive, organisée et systématique, des opposants. Des dizaines de milliers de personnes disparurent sans autre forme de procès - parfois de simples adolescents protestant contre les frais d’inscription universitaires -, torturées et exécutées dans des centres clandestins de détention. Des centaines de bébés furent volés à leur naissance dans ces prisons, et, adoptés sous une fausse identité par des familles en mal d’enfant proches du gouvernement, font aujourd’hui encore l’objet de recherches, sous l’égide de l’association des Grands-mères de la Place de mai.

Au-delà des atrocités commises, la narration souligne la terreur vécue pendant ces « temps sauvages », l’épaisseur d’un mensonge institutionnalisé qui, quand ce livre paraît, pèse encore sur la société argentine, au travers de situations familiales complexes, douloureuses et violentes, alors qu’après la chute du régime, le gouvernement a amnistié la plupart des militaires impliqués par la Loi de l’Obéissance Due – loi que ne devait être abrogée qu’en 2003 – et que menaces et meurtres ont toujours cours pour réduire au silence les personnes trop entreprenantes dans leur quête de vérité.

Dénonciation d’un génocide qui a usé des enfants des détenus assassinés comme de butins de guerre, mais surtout du silence et de la peur qui, en cette fin des années quatre-vingt-dix, entravaient encore la recherche de leur identité, ce livre illustre l’importance et le courage de tous ceux qui, les Grands-Mères en tête, continuent à oeuvrer pour restituer les enfants volés à leurs familles légitimes et pour faire condamner les responsables de ces crimes contre l’humanité. Alors, peut-être, deuil et chagrin pourront-ils un jour être surmontés, fermant, pour les générations futures, le chapitre d’une douleur aggravée par l’impunité des coupables. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

— On lui donnait une nourriture spéciale et ils ne la torturaient pas comme ils le faisaient aux autres.  
— Tu trouves que ce n’est pas une torture d’être là-bas et de savoir que toutes ces attentions, ce régime spécial, c’était pour lui voler son enfant – la haine voilait la voix de Carlos. Ils venaient là pour choisir les mères, comme si c’était un vivier d’êtres humains ! C’est monstrueux, aberrant.  
— Oui, c’est répugnant. Je parlais de la torture physique, de la picana.
 

Tu repenses à l’incident d’hier soir et tu sais maintenant ce qui t’a le plus gêné : Pourquoi, après tout ce qu’elle avait dit, Carola avait-t-elle éprouvé le besoin de présenter ses excuses à Mariana ? Pourquoi était-il si important que Mariana ne pense pas qu’ils étaient d’accord avec les guérilleros ? Une seule explication : parce que Mariana est la fille de Dufau et Luccini doit avoir peur de lui. Quand tu lui as demandé dans la voiture pourquoi elle ne laissait pas chacun libre de penser et de sentir à sa guise, elle est devenue furieuse : alors c’est comme ça que tu veux élever Luz, en lui disant que chacun est libre de penser ce qu’il veut, et si demain elle devient guérillera ou droguée… Et là a commencé cette salade de drogué-guérillero-homosexuel qu’elle place du côté des « méchants », tandis que de l’autre se trouvent les « bons », son papa, par exemple. Dans les schémas de Mariana, Dolores ferait partie des méchants. Si Carola lui a paru suspecte par ses propos, que penserait-elle de Dolores ? Parfois, l’infantilisme de Mariana t’amuse, mais sur ces questions-là il te rend malade. Bien sûr que tu vas parler avec Mariana, tu ne vas pas laisser les choses ainsi, c’est elle qui ne voit pas ce qui s’est passé dans le pays pendant ces années. Dolores n’avait jamais milité et pourtant elle aussi ils l’ont enlevée.
 

Luz buvait ses paroles avec avidité, observait son visage, s’émut au récit de cet après-midi où ces salauds de militaires avaient été condamnés à la réclusion à perpétuité et où Ramiro avait trinqué avec sa mère et Antonio.
 — Puis il y a eu cette loi d’obéissance due, le point final et la grâce. Ils ont été graciés après avoir été jugés et condamnés, tu te rends compte ? Ah ! ce crétin de Menem. Ce pays est amnésique.
Obéissance due… Natalia. Comme bousculée par ces mots, Luz bondit hors du lit de Ramiro. Elle s’assit par terre en face de lui.
 — C’était quoi cette loi d’obéissance due ?
 — Luz, dans quel monde tu vis ?
 — Je veux que tu m’expliques bien. J’étais toute gosse à l’époque.
 — La loi d’obéissance due a été adoptée en 1987 et a signifié la liberté pour des centaines de tortionnaires et d’assassins, reconnus non responsables parce qu’ils ne faisaient qu’exécuter des ordres, comme si on pouvait obliger quelqu’un à commettre des actes aussi aberrants que ceux qu’ils avaient commis.
 

Quand Ramiro m’a dit : « En vérité, Luz, je suis dégoûté que tu sois la petite-fille de Dufau. Tu peux me comprendre ? » J’ai haussé les épaules, je ne trouvais pas de réponse. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Je ne savais pas si je le comprenais, mais qu’il soit dégoûté me faisait mal. Je ne suis pas mon grand-père, je suis moi.
 
 
Les fantômes sortent maintenant de ces minutes du procès, de ces pages déjà jaunies par le temps, et peuplent mes jours et mes nuits. Je vois cette fille, Beatriz, la jambe cassée, au camp de détention, qui se traîne aux toilettes et y trouve les lettres et le journal intime de sa mère que l’on a accrochés pour se torcher le cul. Je l’imagine essayant de cacher sous ses vêtements ces papiers de sa mère qui s’est suicidée peu de temps auparavant, folle d’horreur devant le destin de sa fille. C’est exprès qu’ils ont placé là ces papiers, pour qu’elle les y trouve, comme si ses tortures physiques n’étaient pas suffisantes. Et cet homme que ni l’électricité sur les gencives, le bout des seins, partout, ni les séances systématiques et rythmiques de coups de baguettes en bois, ni les testicules tordus, ni la pendaison, ni les pieds écorchés à la lame de rasoir, ne parviennent à faire s’évanouir ni parler, et à qui on présente un linge taché de sang : « C’est de ta fille », lui disent-ils, elle a douze ans sa fille, voyons s’il va collaborer, s’il va parler maintenant.


Mais je me demande ce qu’elle faisait quand on a jugé les commandants. Si je me rappelle bien, je n’ai jamais entendu parler de ce procès à la maison. Les séances étaient publiques. Est-ce que maman aurait assisté à l’une d’elles ?  
Elle est dans sa chambre. J’entre et je lui demande. Elle me regarde abasourdie.  
— Qu’est-ce que tu dis, Luz, tu es folle ? Comment peux-tu penser que j’aie pu assister à ces séances où tous ces misérables apatrides ont osé agresser ceux qui les avaient délivrés du danger de la subversion.
Je ne l’avais jamais vue aussi véhémente et convaincue.
 — Mais tu as dû lire des articles à l’époque du jugement.
 — Jugement ! Mais de quel droit ces types-là jugeaient ? Qui étaient-ils ?
 — Il y a bien eu un procès, avec des juges, des avocats de la défense, des procureurs, et il y a eu une sentence.
 — Et qu’est-ce qui s’est passé ? Rien, ils ont tous été remis en liberté, sauf les commandants qui donnaient les ordres. S’il y a eu des erreurs, elles viennent d’eux, les autres n’ont fait qu’obéir. Mais ne crois pas pour autant que j’approuve la condamnation des commandants, ce n’était pas une guerre conventionnelle, et en fin de compte ce sont eux qui ont sauvé le pays.
— Qu’est-ce que tu veux dire par « ce n’était pas une guerre conventionnelle » ? – je m’efforce de ne pas m’emporter, d’essayer de savoir ce que croit maman, parce que ce n’est pas possible qu’elle soit au courant de faits si abjects, si dégradants, et qu’elle les défende.
 — Elle n’était pas conventionnelle parce que l’ennemi n’était pas à l’extérieur mais s’était infiltré dans le pays, c’est pourquoi il a fallu agir d’une autre manière. Il y a eu peut-être quelques excès, mais c’était une guerre et l’important dans une guerre c’est de la gagner, à tout prix.
Je voudrais lui demander si elle considère que la guerre consiste en des enlèvements à l’aube par des bandes anonymes, des « affrontements entre des cadavres putréfiés et des fantômes », comme l’a déclaré un témoin, la torture et le vol, mais je me tais et la laisse continuer : Ils ont sauvé le pays, par contre qu’a fait ce crétin qui les a discrédités quand il était au pouvoir, qu’est-ce qu’il a fait ? Je vais te l’expliquer, Luz, il a plongé le pays dans le plus terrible des chaos, l’hyperinflation. Bien sûr, tu ne t’en rendais pas compte, heureusement tu n’as jamais manqué de rien. Mais toi qui aimes les pauvres – cette ironie qu’elle veut insultante –, eh bien, les pauvres ils n’avaient plus de quoi manger, il est vrai qu’ils sont habitués. Elle allume une cigarette et sa voix revient à des registres plus courants, comme si son couplet sur Alfonsín et l’hyperinflation l’avait purgé de son exaltation patriotique et rendu à son snobisme, à sa stupidité distinguée. Les pauvres ont toujours été habitués à ne rien avoir, mais quand on a des biens et qu’on voit ses propriétés menacées, son mode de vie, alors c’est bien pire.


 

mercredi 31 août 2022

[Enriquez, Mariana] Notre part de nuit

 



J'ai aimé

 

Titre : Notre part de nuit
            (Nuestra parte de noche)

Auteur : Mariana ENRIQUEZ

Traduction : Anne PLANTAGENET

Parution : en espagnol (Argentine)
                  en 2019, en français en 2021
                  (Editions du Sous-Sol)

Pages : 768

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Un père et son fils traversent l’Argentine par la route, comme en fuite. Où vont-ils ? À qui cherchent-ils à échapper ? Le petit garçon s’appelle Gaspar. Sa mère a disparu dans des circonstances étranges. Comme son père, Gaspar a hérité d’un terrible don : il est destiné à devenir médium pour le compte d’une mystérieuse société secrète qui entre en contact avec les Ténèbres pour percer les mystères de la vie éternelle.

Alternant les points de vue, les lieux et les époques, leur périple nous conduit de la dictature militaire argentine des années 1980 au Londres psychédélique des années 1970, d’une évocation du sida à David Bowie, de monstres effrayants en sacrifices humains. Authentique épopée à travers le temps et le monde, où l’Histoire et le fantastique se conjuguent dans une même poésie de l’horreur et du gothique, Notre part de nuit est un grand livre, d’une puissance, d’un souffle et d’une originalité renversants. Mariana Enriquez repousse les limites du roman et impose sa voix magistrale, quelque part entre Silvina Ocampo, Cormac McCarthy et Stephen King.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mariana Enriquez (Buenos Aires, 1973) a fait des études de journalisme à l’université de La Plata et dirige Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Elle a publié trois romans – dont le premier à 22 ans – et un recueil de nouvelles avant Ce que nous avons perdu dans le feu, actuellement en cours de traduction dans dix-huit pays. Certaines de ses nouvelles ont été publiées dans les revues Granta et McSweeney’s.

 

Avis :

Le Mal règne en Argentine : pendant que la population paye un lourd tribut à la dictature, perdant le décompte de ses morts et de ses disparus, deux très riches et toutes-puissantes familles d’origine britannique profitent des soubresauts politiques pour asseoir leur mainmise sur le pays et y mener leurs exactions en toute impunité. Elles sont à la tête de l’Ordre, une secte multipliant les sacrifices humains à l’Obscurité, force occulte dévoratrice, dans l’espoir d’obtenir en échange une forme d’immortalité qui leur permettrait de se réincarner de génération en génération. Pour communiquer avec cette puissance obscure, elles utilisent sous la contrainte les pouvoirs de Juan, medium qu’une grave malformation cardiaque affaiblit toutefois de plus en plus, et qu’elles veulent forcer à investir le corps de son fils Gaspar pour continuer à bénéficier de ses services. Mais Juan est bien décidé à soustraire son fils de l’emprise de l’Ordre…

Métaphore de la guerre sale en Argentine, avec son lot de tortures, d’assassinats, de disparitions forcées et de vols d’enfants, un régime de terreur auquel la répression par l’Etat de la lutte entre les groupes armés de la guérilla et des militaires a longtemps servi d’alibi, empêchant les questionnements sur les conditions politiques qui l’ont rendu possible et sur les responsabilités de la société civile dans le climat qui a favorisé cette violence, ce très long roman de près de huit cents pages est profondément déroutant.

Articulé en six parties centrées sur le père Juan, sur la mère Rosario, enfin sur le fils Gaspar, se déroulant de manière non linéaire entre les années soixante et quatre-vingt-dix, le livre foisonne et se déploie en un mouvement lent et ample que l’on pourra juger confus avant d’en voir peu à peu émerger le dessin d’ensemble. Il faut d’abord se familiariser avec les multiples personnages, comprendre les étranges visées de cette secte qui nous promène entre horreur et délire mystico-fantastique, en une succession de tableaux dignes des plus cauchemardesques représentations de l’Enfer de Bruegel ou de Jérôme Bosch, comme si seules ces visions surnaturelles et apocalyptiques pouvaient rendre compte de l’innommable réalité vécue par les Argentins.

Aussi dérouté qu’horrifié, le lecteur nauséeux se prend à détester Juan autant que celui-ci se déteste lui-même, jusqu’à ce que les raisons de son comportement terriblement brutal avec son fils finissent par dévoiler tout ce que l’homme cache de honte et de refus de transmettre l’abomination à laquelle il s'est retrouvé à contribuer. De son sacrifice émerge au final un formidable acte d’amour, une impulsion vers un avenir meilleur, pour peu que Gaspar, en partie protégé des compromissions paternelles, sache se tourner vers la lumière en évitant d’ouvrir à son tour la porte menant à la perdition.

Lecture horrifique d’une incommensurable noirceur débouchant malgré tout sur l’espoir, Notre part de nuit raconte le cauchemar empreint de culpabilité d’une génération argentine perdue dans l’enfer sans issue de l’oppression et de la terreur, et qui, consciente d’y avoir perdu son âme, n’a plus qu’une obsession : permettre à ses enfants d’envisager une vie meilleure, peut-être, un jour… Un livre puissant, dérangeant et marquant, qui mérite l’effort de sa lecture, il faut le dire, assez pesante. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Quand j’ai posé les cheveux dans ses mains, il s’est levé. La pièce a paru plus grande et j’ai eu le vertige. Juan m’a retenue, a serré fort mes bras et un flot de paroles s’est alors déversé. Je ne sais pas comment l’expliquer, même si cela se reproduirait souvent désormais en ma présence. Le terme approprié n’est peut-être pas “déversé”, mais “transfusé”. Une transfusion sanguine d’images : des membres amputés, du sang coagulé sur des ongles dorés, un lac noir d’où jaillissait une main comme une bouée dans le Paraná, des falaises à l’horizon, des hommes nus pendus à une lampe, portant des pantalons d’équitation géants traditionnels, un corps mort tout sec et beau, caressé par une femme maigre dont le visage était couvert par un foulard sombre, un étang entouré de roseaux, un estuaire, un marais avec des mains cherchant désespérément à attraper quelque chose, tâtonnant dans l’air, un homme pendu à une branche, immobile.
 

Rien ne va, a dit Juan. C’est un décor. Il a continué d’avancer. Après un virage, le chemin se rétrécissait et arrivait à une passerelle bordée d’arbres. Laura a montré les branches. Juan s’est approché. Elles étaient couvertes d’os, ainsi que le sol. Rongés pour la plupart, très propres et vieux. Sur les arbres il y avait d’étranges décorations de phalanges et de fémurs entrelacés, unis à des branches fines, aux formes délicates, géométriques. Juan en a touché quelques-unes, tâchant de les mémoriser. On dirait une écriture, a fait remarquer Laura. Sur le sol, les os semblaient éparpillés sans raison évidente. Quelqu’un s’amusait-il à fabriquer ces objets suspendus ? Juan, à nouveau, en toucha un, qui se détacha et tomba dans sa paume, comme un fruit mûr. Nous l’avons observé. Il formait un signe, une marque. Juan a laissé sa main ouverte et trois autres sont tombés dedans. Il a dit merci et les a mis dans sa poche.
 

Sur la rive opposée de la rivière, il y avait une forêt plus importante et une petite colline qu’on voyait à peine à cause de l’obscurité. Nous sommes retournés sur le chemin d’os et d’objets décoratifs : les fémurs formant des figures alambiquées, les crânes suspendus, immobiles, les petits os de pieds et de mains assemblés comme de délicats bijoux et, sur le sol, des mètres et des mètres d’os abîmés. Combien de temps avait-il fallu pour faire ça ? Certains os bordaient le chemin comme des sentinelles, des côtes entières dressées, des parties de colonnes vertébrales, quelques-unes entières, avec l’os caudal des animaux aquatiques.
 

Nous avons continué d’avancer. Il y avait plus d’oxygène. Le tronc des arbres est devenu plus fin. Laura a remarqué, la première, quelque chose dessus, qu’il n’était pas facile de distinguer au premier coup d’œil : des mains. De nombreuses mains, les unes sur les autres, étreignant le tronc des arbres. Coupées, amputées, collées aux troncs, paumes pliées, doigts arqués. Des mains humaines, rigides et crispées. Toute la forêt était ainsi à cet endroit. Des arbres et des arbres de mains mortes. Quelqu’un les installait avant que survienne la rigor mortis. Sur le premier tronc, on en a compté douze. D’autres en avaient davantage encore. Certains n’en avaient qu’une. J’ai pensé à la Main de Gloire que je désirais tant.          
C’est un collectionneur, ai-je dit. Un artiste. Ou bien ils sont plusieurs. À droite de la Forêt des Mains, telle que nous l’avons baptisée, se trouvait ce que Juan indiquerait plus tard sur la carte comme la Vallée des Torses. On aurait dit des pierres dressées ou des tombes. Aussi symétriques que dans un cimetière militaire. Mais c’étaient des torses humains. Sans bras, sans tête ni jambes. Certains avec la peau marquée de personnes âgées, d’autres avec de beaux seins de jeune fille, des torses d’enfants, gros, maigres, bruns, pâles, des ventres plats, des ventres obèses, des poitrines de femmes qui avaient allaité. J’ai reconnu sur un dos les cicatrices laissées par des ongles, identiques aux marques qu’exécute Juan pendant le Cérémonial, comme celles de Stephen.