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lundi 14 avril 2025

[Li, Wei Jing] Le bal des sirènes

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le bal des sirènes
            (Ren yu ji)

Auteur : LI Wei Jing

Traduction : Lucie MODDE

Parution : en chinois (Taïwan) en 2019
                   en français en 2024
                   (Mercure de France)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jeune trentenaire solitaire, Hsia-t’ien a une passion folle : la danse de salon de style latino-américain – cha-cha-cha, rumba, pasodoble et jive. Dans ce monde très hiérarchisé, aux interactions codifiées par le genre, elle doit trouver sa place entre amatrice et compétitrice, et surtout trouver un partenaire masculin. « Les hommes mènent, les femmes suivent », c’est la règle d’or de la discipline.
Pour Hsia-t’ien, danser est une bénédiction : cette école de la rigueur lui permet de reprendre possession de son corps, de surmonter ses complexes et de connaître d’intenses moments de bonheur. Mais l’exigence de ce sport la met aussi face à ses limites.
Li Wei Jing nous entraîne dans l’univers singulier de danseurs passionnés : analyses du style des champions, descriptions des costumes et des coiffures, confidences sur les coulisses... un monde fascinant et ignoré du grand public.

 

Un mot sur l'auteur : 

Li Wei Jing (1989 - 2018) est une directrice éditoriale, journaliste et romancière taïwanaise.

 

Avis :

Roman posthume d’une plume taïwanaise disparue à moins de trente ans, Le bal des sirènes raconte la solitude et le mal-être d’une jeune femme à travers sa passion pour la danse de salon, ses efforts pour trouver sa place dans l’univers corseté de la compétition de haut niveau semblant une métaphore de la difficulté à être femme et à disposer de son corps dans la société taïwanaise tout court.

« Avant, les gens pensaient que c’était une danse d’escort girl, ce n’est que récemment que les jeunes se sont entichés de ce sport. Cinquante ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à notre île pour passer de la loi martiale à une société libérée. On parle souvent de l’enfermement mental lié au régime mais il allait de pair avec un enfermement physique. »

Alors, on le comprend, se faire accepter dans ce sport de contact pour Hsia-t’sien, la trentenaire célibataire dont le corps se couvre d’allergies comme le signe de son mal-être habituel, relève bien plus que d’une simple passion pour la danse. Comme semble le suggérer l’auteur, l’enjeu pour elle, dans ce microcosme réglé comme du papier à musique, qu’il s’agisse de ses chorégraphies ou de ses codes et de sa hiérarchie aussi stricts qu’immuables, est fort symboliquement sa place de femme, autant physique que morale, dans une société où, encore et toujours, « l'homme conduit et la femme suit. »

Sans partenaire attitré et sans argent – les compétiteurs assument seuls les dépenses liées à leurs entraînements, y compris celles de leur enseignant –, sans un strict respect de la tradition chorégraphique et sans programmation, voire sacrifice, de la vraie vie amoureuse – peu importe l’amour, le mariage des partenaires simplifie grandement leur stabilité professionnelle – et des éventuelles grossesses, Hsia-t’sien découvre auprès des danseurs tant amateurs que professionnels qu’il n’y a point de salut et que l’apparente liberté des corps dans la danse cache en réalité un carcan de règles rigides rappelant en miniature le corpus de principes organisant la société dans son ensemble.

Découverte fort réaliste d’un univers sportif méconnu, un livre qui, symboliquement, en dit long aussi sur le rapport au corps, le poids des traditions et le délicat équilibre au sein des couples dans nos sociétés. (4/5)

 

Citations :

Pour que Tzu-en reste, Tony assume seul toutes les dépenses liées à leurs entraînements, des titres de transport aux costumes. Lorsqu’ils prennent un cours cher, c’est lui qui paie la part de Tzu-en. S’ils se produisent dans un cadre privé, il donne tout ce qu’ils gagnent à Tzu-en. Tout ce qu’il veut, c’est qu’elle continue à danser, qu’elle continue à danser avec lui. Il faut qu’elle danse pour qu’il puisse danser. Lui aimerait aller tous les ans à Blackpool pour pouvoir se confronter aux meilleurs danseurs du monde et se faire un nom dans le milieu. Si leur duo devait se stabiliser, il serait même prêt à se marier avec elle, ce qui simplifierait beaucoup les choses pour les compétitions internationales, tant sur le plan du voyage que de l’administratif. « Peu importe qu’on ait une relation amoureuse, l’important c’est tout le temps qu’on va passer ensemble, dans cette situation-là l’arrangement le plus simple c’est le mariage, c’est ce que tout le monde fait. Je ne pourrai pas coucher ni avoir des enfants avec elle, mais je pourrai m’occuper d’elle aussi bien qu’un hétéro. Je n’ai pas d’objection à ce qu’elle ait des relations avec d’autres hommes tant que cela ne nuit pas à notre pratique. »
S’il veut une bonne cavalière, c’est pour pouvoir briller à Blackpool, parce que ce sont les règles.
 

Lorsqu’un prof et son élève assistent à une compétition organisée à l’étranger, la règle veut que toutes les dépenses de l’enseignant – repas, hébergement, titres de transport – soient prises en charge par son élève. Les élèves les plus attentionnés donnent même un peu d’argent en plus à leur prof, qui a pris sur son temps pour les former ailleurs que dans le cadre habituel. Si un élève et son professeur deviennent partenaires de danse et participent ensemble à des compétitions ou des représentations d’envergure variable, c’est également à l’élève de payer toutes les dépenses de son enseignant, en plus de quoi il doit également le rémunérer.
(…) La marche est haute pour ceux qui souhaitent intégrer le monde de la danse. Il y a la règle du binôme, qui fait beaucoup souffrir les danseurs sans partenaire, mais il y a aussi cette nouvelle règle, qui fait beaucoup souffrir les danseurs pauvres.
 

Seuls les idiots se concentrent sur les mouvements de bras des danseurs ; quand on s’y connaît un peu plus, c’est aux pieds qu’on s’intéresse. Sur ce point-là, la danse et la vie sont étonnamment raccord : lorsqu’on est assommé, aveuglé par le joyeux bazar qui nous entoure et qu’on finit par se perdre soi-même de vue, la solution est de revenir aux pas de base, et donc de s’intéresser aux pieds.
 

Indiquer puis se mettre en mouvement. C’est par sa main que l’homme donne la direction, la femme reçoit le signal, il y a un décalage de deux petites secondes entre l’homme et la femme, un changement subtil qui s’opère dans l’orientation des muscles – contraction, extension –, un jeu poignant d’attraction-répulsion entre ces deux corps collés, comme un yo-yo contrôlé d’une main de maître ou une poulie suspendue tournant sur eux-mêmes en des cercles de plus en plus larges. Ces deux secondes représentent l’essence même de la danse de couple. Il n’y a que ceux qui en ont fait l’expérience, comme les juges au sourire sibyllin ou les danseurs ayant eu la chance de tomber sur un partenaire vraiment bon, qui sont capables de voir tout ce qui s’échange dans ce court intervalle.
 
 
Pour Tony, les très rares profs de sa génération ont beaucoup sacrifié pour pouvoir danser. À Taïwan, ce n’était pas autorisé. Avant les années quatre-vingt, aucun habitant n’avait le droit de danser, il y avait une prohibition de la danse. Ça voulait dire qu’on contrôlait les corps, que personne ne pouvait bouger comme il l’entendait, qu’il était interdit de laisser son corps osciller librement au rythme de la musique et du mouvement du sang. C’était un péché, un acte de dépravation, la danse n’était ni un instinct physique ni une activité normale dans les relations sociales, la danse c’était le règne du corps et celui du sexe, elle relevait de la catégorie des choses impures et donc nuisibles à tout point de vue.


Avant, les gens pensaient que c’était une danse d’escort girl, ce n’est que récemment que les jeunes se sont entichés de ce sport. Cinquante ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu à notre île pour passer de la loi martiale à une société libérée. On parle souvent de l’enfermement mental lié au régime mais il allait de pair avec un enfermement physique. 


(…) entre la grossesse et le fait de devoir ensuite s’occuper d’un nourrisson, trois ans risquaient d’être sacrifiés. Ils ont décidé que leur cause ne souffrait aucune interruption, qu’ils ne voulaient pas prendre ce risque et ont abandonné le projet d’avoir des enfants, préférant se dédier à leur art. Ils sont ainsi devenus des grands noms de la danse sportive et ont ouvert leur studio.
Les danseurs de la génération suivante, un peu plus jeunes que le prof de Tony et un peu plus âgés que lui, ont eux aussi fondé leurs studios. L’exemple de leurs prédécesseurs leur avait appris que danse et grossesse n’étaient pas compatibles : les hommes de cette génération-là ont donc opté pour se marier avec leur cavalière avant leur service militaire et avoir un enfant pendant leur service, qui dure un peu plus d’un an. Un plan parfait. À leur démobilisation, les hommes reprenaient leur carrière de danseur avec leur cavalière en faisant garder leurs enfants par les grands-parents ; c’est ainsi qu’ils ont pu continuer à participer à des compétitions et à faire des tournées un peu partout dans le monde, tout en sachant qu’ils pourraient confier leur studio à leurs enfants le temps venu.


On peut changer quelques petites choses mais il faut que la tradition reste la tradition, sinon ça ne marche pas.
— Sinon on ne peut pas gagner ?
— C’est ça.


 

mercredi 15 février 2023

[Dong, Xi] Destin trafiqué

 


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Destin trafiqué (篡改的命)

Auteur : DONG Xi

Traduction : Baoqing et Elsa SHAO

Parution : en chinois en 2015
                  en français (Actes Sud) en 2022

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

L’histoire d’une famille paysanne qui cherche coûte que coûte à échapper à sa condition pour rejoindre le monde fantasmé de la ville et s’élever dans l’échelle sociale. Une comédie humaine au style alerte, une histoire vivante d’oppression et de résistance écrite dans une langue chatoyante, dépourvue de pathos, burlesque et drôle malgré sa noirceur.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Dong Xi est né en 1966 dans la province du Guangxi. Après des études suivies dans des conditions précaires, il devient professeur de chinois puis écrivain et scénariste. Ses nouvelles rencontres rapidement leurs lecteurs, elles sont adaptées pour la télévision et remportent un vif succès.
Dong Xi a publié deux livres traduits en français aux éditions de l'Aube.

 

Avis :

Lorsque, né pauvre dans la campagne chinoise, Wang Changchi réussit le gaokao, le concours réputé le plus difficile au monde durant lequel, après des années d’intense préparation, des millions d’étudiants sous pression se disputent l’accès aux universités du pays, le jeune homme réalise le vœu le plus cher de ses parents, eux qui, depuis sa naissance, ont tout sacrifié pour que leur fils échappe à leur misérable condition paysanne et accède au graal d’une carrière administrative en ville.

Pourtant, un autre lui ayant volé sa place en usant de corruption, sans relations et trop désargenté pour lui aussi jouer de pots-de-vin, Changchi se retrouve manœuvre sur des chantiers de construction, trimant pour un salaire de misère, aussitôt englouti dans le loyer de son abject dortoir collectif, quand ses employeurs ne disparaissent pas sans lui payer son dû. Victime d’un accident du travail qui le laisse infirme, pour subsister il se fait remplaçant d’un homme riche en prison, doit se résigner à ce que son épouse fasse « des massages de pieds » la nuit et, dans son obstination à réclamer une indemnisation, se voit floué avec la complicité de juges corrompus, puis menacé par la police pour un crime que l’on voudrait lui faire endosser.

C’est ainsi qu’à peine entrouverte au prix de tant d’efforts, la porte vers une vie meilleure se reclaque violemment au nez de Changchi, les rejetant lui et les siens dans une cascade de déboires qui, malgré leurs efforts obstinés, les conduit irrémédiablement à l’abîme, comme aspirés par la fatalité du destin de pauvres dans cette Chine socialiste où, en vérité, rien ne protège les humbles des pratiques les plus outrancièrement capitalistes, et où la corruption dévoie le fonctionnement des règles sociales.

Alors, puisque dans ce pays « la justice n’existe pas, [que] tout se joue le jour de notre naissance [et qu’]on n’a pas franchi la ligne de départ qu’on a déjà perdu », Changchi ira jusqu’au bout de la logique. Lorsque lui aussi se sacrifiera pour le bonheur de son fils, ce sera en trichant avec le destin. Puisque ce dernier s’avère préfabriqué, il fera de son tout jeune enfant, en le confiant à l'adoption, un oeuf de coucou au sein-même de la très riche et bourgeoise famille de son ancien employeur...

Etonné qu’un roman aussi ouvertement critique à l’égard de la Chine ait pu y paraître, l’on s’immerge avec curiosité dans cette histoire dont les résonances burlesques et sardoniques ne font qu'en rendre plus désespérée l’amère noirceur. Fétus de paille dans un jeu pipé aux mains des puissants, les citoyens lambda, sans parler des paysans méprisés, n’y ont droit qu’à la résignation d’un destin sans espoir, frelaté dans l’oeuf quoi qu'ils fassent... (4/5)

 

Citations :

Il dut se résoudre à aller voir Xingze, lequel fut ravi de le revoir. Il lui tapa sur l’épaule, lui servit du thé et lui proposa de rester déjeuner. Mais dès que Changchi commença à parler d’emprunter de l’argent, le visage de son hôte s’assombrit. Il est vrai que sa femme et lui avaient accumulé une petite somme grâce à leurs privations, mais c’était pour leur garçon qui allait bientôt entrer au jardin d’enfants. Comme ils n’avaient pas de permis de résidence urbain, ils avaient dû faire jouer leurs relations pour trouver un établissement. Et faire jouer ses relations, ce n’est pas prononcer un discours de dirigeant politique : pas de paroles en l’air, il faut des espèces sonnantes et trébuchantes. Changchi voulut connaître la somme, il répondit qu’il fallait entre cinquante et cent mille yuans pour un jardin d’enfants de qualité, et un minimum de dix ou vingt mille pour un établissement quelconque. Changchi ne s’était jamais imaginé qu’il aurait à dépenser de telles sommes pour le jardin d’enfants. C’était terrible ! Après cela, il se sentait trop gêné pour réitérer sa demande mais, ne voyant pas d’autre issue, il étouffa ses scrupules et bégaya qu’il lui rendrait l’argent dès qu’il aurait gagné le procès. Mais l’autre lui répliqua que de tels procès étaient comme les poupées russes auxquelles jouait son fils : quand on croit avoir gagné, il y a toujours un nouveau procès qui s’ouvre derrière. Même quand tu as l’espoir de gagner un procès, tu n’as pas les moyens de le faire. — Quand nos parents, les larmes aux yeux, nous ont mis sur la route de la ville, ce n’était pas dans l’idée que nous ferions des procès à ces gens-là, car pour ça, il faut des relations, et nous ne sommes pas de taille. Notre seul atout, c’est notre force de travail. Il faut que nous utilisions notre force pour gagner l’argent que les riches ont dans leurs poches. Sois réaliste : trouve-toi un autre chantier où être maçon, au lieu de perdre ton temps et ton argent avec des procès, que tu n’as d’ailleurs aucune assurance de gagner.
 

Prenons la ville la plus proche, Canton. Pour y aller à deux, les billets de train vous coûteront quatre cents yuans. Il faudra compter deux mille au minimum pour les prélèvements, mille pour les tests. Il faut penser aussi à l’hébergement et aux repas. Le voyage coûtera au bas mot quatre mille yuans, et c’est sans compter les imprévus. Les hôpitaux sont immenses, les patients y grouillent comme des fourmis. Pour faire les prélèvements, tu risques d’attendre, qui sait pendant combien de jours ? Et chaque jour, ce seront des dépenses supplémentaires, autant de billets de banque partis en fumée. En tout ce ne sera pas moins de cinq mille yuans qui vont y passer avant même que le procès ne commence. Mon Dieu, où penses-tu trouver autant d’argent ? En plus, ce procès t’a déjà fait perdre un mois de salaire, au moins quatre à cinq cents yuans. Donc, en comptant le salaire, ce procès t’aura coûté cinq mille cinq cents yuans, sans compter les frais de procédure et d’avocat. Autant dire que tu ne tireras aucun profit de cette affaire. Et puis, qui peut prédire la durée du procès ? Sans parler d’années, tu risques de ne pas même tenir un ou deux mois. Écoute, de nos jours, dans un procès, c’est à celui qui a le plus d’argent et de relations. Tu n’as ni l’un ni l’autre. 
 

Mais, après avoir travaillé autant comme peintre, vu tant de maisons de riches, leur mobilier, je les envie et je suis en colère. Je suis un être humain comme eux, pourquoi y a-t-il de tels écarts entre mon niveau de vie et le leur ? Ne travaillerais-je pas assez ? Serais-je moins intelligent qu’eux ? Non, la seule cause est que je suis né à la campagne. Depuis le moment où ma mère m’a conçu, j’étais parti pour perdre. Mon père a eu l’ambition de changer mon destin, moi aussi j’ai serré les dents et tout fait pour y arriver, mais tu as vu toi-même ce que ça a donné. Arriverons-nous à y changer quelque chose ? Peut-être quelques changements quantitatifs, une poignée de yuans en plus, mais il n’y aura pas de changements qualitatifs. Un bœuf reste un bœuf, un cheval sera toujours un cheval, ils ne deviendront jamais des phénix, même si on les conduit à Pékin ou à Shanghai.
 
 
Le concours d’entrée à l’université a été supprimé en 1966 à la suite de la Révolution culturelle. Les lycéens ont été envoyés massivement à la campagne pour être “rééduqués”. Entre 1970 et 1976 (excepté 1971, année blanche), des étudiants ont été recrutés mais sur critères politiques. En 1977, l’année où le concours a été rétabli, 270 000 candidats ont été reçus, avec un taux de réussite de 4,7 %. Jusqu’en 1980, ce taux n’a pas dépassé 10 %.


Tu sais que des gens se blessent sur des chantiers mais ne touchent pas le moindre dédommagement. Ils ont beau crier leurs doléances pendant des années, un panneau accroché au cou, ils finissent dans une cellule de prison sans qu’on sache comment. Qu’est-ce que le préjudice moral ? C’est un truc brandi par les Occidentaux mais difficile à appliquer. Car ces nouveautés des Occidentaux sont bien souvent corrompues ou décadentes, et ne conviennent pas forcément à la situation chinoise. 


“La pauvreté fait changer, le changement libère, la liberté fait durer.’’ [Livre des mutations]


Pourquoi je n’aurais pas eu le droit de donner mon enfant pour lui assurer la vie heureuse que je ne pouvais pas lui donner ? Aujourd’hui il se déplace en voiture de luxe, il habite dans une grande maison, il fréquente la meilleure école, tu peux lui donner tout ça ? J’ai fini par comprendre qu’il existe deux visions de l’amour, une vision étroite et une vision large. Quand on a une vision étroite, on garde son enfant avec soi, et sa vie ressemblera à la tienne, à la mienne, ou à celle de Liu Jianping, Xingze ou Zhang Hui. Dans la vision large, on lui donne les moyens de vivre heureux, de devenir quelqu’un, on lui enlève tous les soucis.


— Récupère-le, ou je ne suis plus ton père.
— Pourquoi vouloir abattre un bananier qui est sur le point de donner des fruits ? Dazhi mène maintenant la vie que tu aurais voulu lui donner, je me trompe ? C’est comme ces pots de fleurs dans la rue, ce n’est pas nous qui les arrosons, mais cela ne nous empêche pas de les apprécier.


 

jeudi 22 septembre 2022

[Yan, Lianke] Les jours, les mois, les années

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre :  Les jours, les mois, les années
            (Nian yue ri)     

Auteur : YAN Lianke

Traduction : Brigitte GUILBAUD

Parution : 2002 en chinois,
                  2009 en français (Picquier)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Une terrible sécheresse contraint la population d’un petit village de montagne à fuir vers des contrées plus clémentes. Incapable de marcher des jours durant, un vieil homme demeure, en compagnie d’un chien aveugle, à veiller sur un unique pied de maïs. Dès lors, pour l’aïeul comme pour la bête, chaque jour vécu sera une victoire sur la mort. Ce livre est d’une force et d’une beauté à la mesure de cette plaine couronnée de montagnes dénudées où flamboie un soleil omniprésent. Le roman de Yan Lianke est un hymne à la vie. La fragilité et la puissance de la vie, et la volonté obstinée de l’homme de la faire germer, de l’entretenir, d’en assurer la transmission. C’est un acte de foi, aux confins du conte et du chant, à la langue comme jaillie de la nuit des temps ou des profondeurs les plus intimes de l’être.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :  

Né en 1958 dans une famille de paysans illettrés du Henan, Yan Lianke a d’abord été écrivain officiel de l’armée, avant de composer des œuvres puissantes et empreintes de liberté, souvent mises à l’index par la censure. « Je ne veux me rendre ni au pouvoir politique ni au marché. Je préfère garder ma dignité, même si cela signifie mourir de faim. J’ai cette conviction dans le sang. » Yan Lianke a reçu en 2014 le prix Franz Kafka pour l’ensemble de son œuvre. 
Yan Lianke est d’abord  traduit et publié en français avant d’être traduit dans plus de vingt langues.

 

 

Avis :

Un vieillard, que ses forces déclinantes ont empêché de partir avec les autres habitants du village, se retrouve seul pour affronter la sécheresse et la famine. Avec son chien aveugle, il tente de survivre, quelques jours, des semaines, puis des mois, luttant contre un soleil de plomb, une invasion de rats et même une horde de loups. Son seul gage d’avenir est de réussir à faire pousser, coûte que coûte, son ultime pied de maïs.

Le vieil homme, le chien et le pied de maïs : tel aurait pu être le titre de cette fable, que, connaissant la dissidence politique de Yan Lianke en Chine, il n’est pas très difficile de deviner lourde de sens.

Au premier degré, le récit est un conte tragique, aux consonances presque fantastiques. Deux pauvres créatures, de plus en plus exsangues, se retrouvent en butte à une série d’épreuves et de calamités d’une ampleur absolument inédite et dévastatrice. Quand tout le monde a fui, tous deux résistent avec l’énergie du désespoir, compensant leur faiblesse par leur détermination et leur ruse, repoussant jour après jour une échéance que tout désigne pourtant inéluctable. A la stérilité soudaine de leur terre, asséchée par l’implacabilité quasi surnaturelle d’un astre chauffé à blanc, s’ajoutent les féroces attaques d’ennemis organisés en bandes : sournoise marée de rats peu ragoûtants, dévastant tout son son passage ; sanguinaire horde de loups resserrant inexorablement son machiavélique et terrifiant encerclement. Luttant pied à pied dans un combat de chaque instant qui les emmène insensiblement vers demain, le vieillard et le chien unissent leurs efforts pour sauver la fragile pousse verte qui doit laisser une chance à l’avenir, si ce n’est le leur, peut-être au moins celui de la génération suivante, si jamais elle revient un jour au village.

C’est ainsi que derrière la silhouette du vieil homme solitairement obstiné à sauver son pied de maïs pour de futures semences, finit par s’imposer l'image de l’écrivain, s’évertuant à préserver de l’étouffement la modeste pousse de liberté qu’est sa parole dans le chaos et la violence de l’oppression, avec l’espoir qu’elle essaime et trouve un jour une relève, pour peu que tous les intellectuels de Chine osent faire de même.

Acte de foi en l’inaliénabilité fondamentale de la liberté, ce texte magnifique d’espoir et de poésie, porté par une langue de toute beauté, est un bouquet d’émotions sur l’autel de l’humanité bafouée par l’oppression. C’est aussi une œuvre admirable de courage, qui par bien des aspects, m’a fait penser à celles d’Ahmet Altan. L’un comme l’autre, ces deux écrivains continuent à faire entendre leur voix, malgré l’oppression subie dans leur pays respectif. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Le chien continuait à le regarder sans comprendre.
Tu ne veux pas parler, tant pis. L’homme poussa un soupir. Un peu déprimé, il alluma sa pipe. Face à l’obscurité, il dit, comme c’est bon d’être jeune, d’avoir un corps fort et une femme la nuit. Si la femme est intelligente, au retour du champ, elle t’apporte de l’eau, et si ton visage est en sueur, elle te passe un éventail. Les jours de neige, elle te chauffe le lit. Si durant la nuit vous vous êtes retrouvés, et que tu te lèves tôt le matin pour aller au champ, elle te dit de te reposer encore un moment. Vivre de cette façon, il inspira énergiquement une bouffée de sa pipe, puis expira longuement, caressa le chien et poursuivit, vivre de cette façon, c’est vivre comme les immortels.
Il demanda, tu as eu ce genre de vie toi, l’aveugle ?
Le chien demeura silencieux.
Il dit, qu’en dis-tu, l’aveugle, est-ce que ce n’est pas pour ce genre de vie que les hommes viennent au monde ? Il ne laissa guère au chien le loisir de rétorquer, se répondit immédiatement à lui-même, certainement, je dis que oui. Puis il dit encore, mais quand on est vieux c’est différent, quand on est vieux on vit seulement pour un arbre, un brin d’herbe, des petits enfants. C’est toujours mieux de vivre que d’être mort.
 
L’horizon rouge du couchant se faisait de plus en plus mince et l’aïeul entendait le froissement des rayons qui se retiraient comme un pan de soie. Ramassant les grains émiettés au creux de la pierre, il songea qu’une journée encore venait de s’achever, et qu’il ignorait comment il pourrait passer la suivante

 

dimanche 27 mars 2022

[Yueran, Zhang] L'Hôtel du Cygne

 


  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'Hôtel du Cygne
            (天鹅旅馆 - Tiān'é lǚguǎn)

Auteur : Zhang YUERAN

Traductrice : Lucie MODDE

Parution : en chinois en 2017
                   en français (Zulma) en 2021

Pages : 160

 

 

 
 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Venue du lointain Sichuan, Yu Ling travaille à Pékin depuis dix ans et rêve de changer de vie. Au détour d’un pique-nique, avec son acolyte M. Courge, ils fomentent le kidnapping de Dada, charmant petit garçon de l’élite chinoise dont elle est la nounou. Mais une fois avalées les pattes de crabe du Kamtchatka et les brochettes d’ailes de poulet, le plan tombe à l’eau, adieu la rançon : le grand-père de Dada vient d’être inculpé pour corruption, le père est arrêté, la mère a disparu. Yu Ling se retrouve seule avec l’enfant. Dans la grande villa aseptisée, Dada dresse une tente pour y accueillir tous ceux qui comme lui n’ont pas d’amis : l’Hôtel du Cygne. Dans le huis clos de cette drôle de famille recomposée, Zhang Yueran dresse le portrait tout en nuances de la Chine d’aujourd’hui.

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née dans la province du Shandong en 1982, Zhang Yueran vit à Pékin. Elle est l’une des voix les plus prometteuses et singulières de la littérature chinoise aujourd’hui.
Le Clou, son premier roman traduit en français, a créé l’événement. Un ouvrage majeur de la Chine contemporaine.

 

 

Avis :

A Pékin, Yu-Ling est la nounou de Dada, six ans, enfant unique et gâté d’un couple de l’élite chinoise. Alors qu’elle s’apprête, avec un complice, à kidnapper le garçon dans l’espoir d’une rançon qui lui permettrait enfin de changer de vie, le grand-père et le père de Dada sont arrêtés pour corruption. Se sachant recherchée, la mère en voyage à Hong Kong ne donne plus signe de vie. Désormais seule avec l’enfant abandonné dans la vaste et riche demeure familiale, la nounou, stoppée net dans sa rébellion et ses velléités d’indépendance, doit composer avec la nouvelle situation.

Yu Ling est de ces humbles, oeuvrant leur vie durant au service de très riches, pour qui ils demeurent insignifiants et invisibles. Comble de l’ironie, c’est au moment où ses aspirations à une existence plus satisfaisante sont sur le point de lui faire franchir la ligne rouge en faisant d’elle une criminelle, que ses employeurs tombent eux-mêmes dans leur course à toujours plus de richesses, comme si l’argent n’appelait qu’à toujours faire tourner plus les têtes. Déjà oublié, en temps ordinaire, aux seuls soins des employés de maison, le fils se retrouve totalement abandonné dans la Bérézina familiale : une aberration pour lui de l’ordre de la nuance, et encore plutôt positive, puisqu’à court terme, rien ne change dans son quotidien, sinon l’allègement de l’étiquette habituellement imposée par sa mère.

Certes gâté et capricieux, l’enfant fait preuve d’une innocence désarmante, et c’est lui qui fait chanceler Yu-Ling dans ses tiraillements personnels. Sous les abords hermétiques et bourrus de cette femme, se cache un coeur tendre, blessé par un passé que quelques allusions permettront peu à peu au lecteur de comprendre. Une exquise délicatesse dans le récit, tout en nuances et en non-dits, accompagne la découverte, l’une par l’autre, de ces deux âmes pures, privées d’affection. Et si ces deux-là ont, à première vue, tout perdu dans la tourmente, ils se sont bien trouvés à l’Hôtel du Cygne, cet asile imaginé chez lui par l’enfant, pour tous ceux comme lui sans amis, à commencer par l’oie sauvée de l’abattoir qu’il prend pour un cygne…

Beaucoup de tendresse vient éclairer cette histoire centrée sur deux personnages que les sordides réalités de la société n’auront au final pas réussi à démolir comme les autres. Un instantané tout en subtilité d’une certaine Chine contemporaine. (4/5)

 

Citation :

La soupe de courge dégageait des volutes de chaleur. Yu Ling s'essuya les yeux, baissa le feu et s'accroupit. Dada entra à sa suite et vint se placer derrière elle. "Ling, je te promets que je ne jouerai plus jamais au bord de l'eau" souffla-t-il en collant sa tête tout contre son dos. Elle resta sans bouger, sensible à la moindre bouffée d'air chaud qui s'échappait de sa bouche. Il reposait contre elle de tout son poids. Elle ne savait pas de quoi demain serait fait mais il y avait au moins une chose dont elle était sûre : il avait besoin d'elle. Pas comme un enfant peut avoir besoin d'une nounou ou une femme d'un homme. A vrai dire, elle ne savait pas trop ce que c'était. Mais elle était heureuse qu'on ait besoin d'elle de cette manière-là. Amy avait dit "On est tous aussi démunis quand vient la souffrance", ce à quoi elle aurait aimé ajouter "On est tous aussi forts quand vient le bonheur". Un courant de chaleur lui traversa le coeur et, à cet instant précis, elle se sentit capable de porter le monde sur ses épaules.


 

vendredi 10 septembre 2021

[Xiaolong, Qiu] La bonne fortune de monsieur Ma

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La Bonne Fortune de monsieur Ma
           (Doctor Zhivago)

Auteur : Qiu XIAOLONG

Traductrice : Fanchita GONZALEZ BATTLE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2010,
                   en français (Liana Lévi) en 2011

Pages : 64

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«C’est une invention bien connue de conspirer contre le Parti avec des romans», a dit le président Mao. Un précepte que méditent les habitants de la cité lorsque monsieur Ma, le libraire, est arrêté un soir de l’hiver 1962. Son crime? Posséder dans ses rayons un roman étranger à propos d’un certain docteur russe. Sa peine? Trente ans d’emprisonnement pour «activités contre-révolutionnaires». Vingt ans plus tard, Ma est libéré. La Révolution culturelle est loin, Mao est mort, les autorités encouragent l’initiative privée. Que pourrait faire le vieux Ma après tant d’années de prison? Contre toute attente, son nouveau commerce est un succès. Une reconversion à mille lieues de la littérature. Quoique…

  

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Qiu Xiaolong est né à Shanghai en 1953. Lors de la Révolution culturelle, son père est la cible des révolutionnaires et lui-même est interdit de cours. Il soutient néanmoins une thèse sur le poète T.S. Eliot et poursuit ses recherches aux États-Unis. Les événements de Tian’anmen le décident à s’y installer définitivement et c’est en anglais qu’il écrit la célèbre série policière mettant en scène l’inspecteur Chen Cao ainsi que les nouvelles du cycle de la Poussière Rouge. Traduits dans vingt pays, ses livres se sont déjà vendus à plus d’un million d’exemplaires à travers le monde. Qiu Xiaolong a été récemment nommé Junwu Professor de l’université de Guangxi, et vit à Saint-Louis, dans le Missouri.

 

 

Avis :

Monsieur Ma, modeste libraire d’un petit quartier de Shanghai, n’a jamais fait de mal à une mouche. Parce qu’il possède un livre non traduit en chinois, qui plus est à propos d'un médecin russe contre-révolutionnaire, le docteur Jivago, il est pourtant arrêté un soir de 1962 et condamné à trente ans d’emprisonnement pour subversion. Libéré au bout de vingt ans, il surprend tout le monde en se lançant dans une nouvelle activité…

En soixante pages, tout est dit sur le quotidien de ce petit quartier et de ses modestes habitants, dont la vie peut à tout instant basculer de la manière la plus inattendue et la plus arbitraire. Une simple parole d’apparence anodine, et la répression foudroie l’un d’eux sans qu’on l’ait vue venir, dans l’impuissance coupable des voisins. Soulagés d’y avoir encore échappé pour cette fois, tous se cramponnent à leurs efforts d’invisibilité, qui leur permettront, peut-être, de ne pas être les prochains sur la liste.

L’ironie n’est pas absente de cette narration qui fait écho aux persécutions subies par l’auteur et son père dans la Chine maoïste des années soixante. A malin, malin et demi. Même si les romans sont interdits pendant la Révolution culturelle, c’est bien un livre qui aura ici le dernier mot, l’ignorance et la bêtise des uns ne pouvant l’emporter définitivement sur l’appétit de connaissances des autres. A cette histoire, une morale : Il n’est pas facile d’être ignorant et Lire des livres est toujours profitable. (4/5)

 

Citations :

Les policiers étaient en droit d’arrêter quelqu’un sans donner d’explication ni montrer de mandat. C’était cela, la dictature du prolétariat. Les autorités du Parti décidaient de tout, de toutes les affaires. Pas d’avocat, pas de jury, et pas de tribunal.
 
Tous deux entraînèrent le camarade Jun dans un petit restaurant de boulettes de la rue de Zhejiang. Là, après un bol de soupe aux boulettes de crevettes émincées, un plat de tranches d’oreille de porc et deux bouteilles de vin de riz gluant agréablement tiédi, le camarade Jun révéla que les ennuis de monsieur Ma étaient dus à un livre : un roman en langue étrangère à propos d’un docteur du nom de Zhi Vag – un nom pas très chinois, mais, après tout, ces intellectuels inventaient parfois des noms bizarres. 
 
Comme le président Mao l’a dit récemment, c’est une invention bien connue de conspirer contre le Parti avec des romans.


 

dimanche 3 janvier 2021

[Sijie, Dai] Les caves du Potala

 


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les caves du Potala

Auteur : Dai SIJIE

Parution : 2020 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1968, palais du Potala au Tibet. L’ancienne demeure du dalaï-lama est occupée par une petite troupe de très jeunes gardes rouges fanatisés, étudiants à l’école des beaux-arts, menés par un garçon particulièrement cruel, «le Loup». Dans les anciennes écuries du palais, Bstan Pa, ancien peintre du dalaï-lama, est retenu prisonnier. Le Loup veut lui faire avouer sous la torture ses crimes contre-révolutionnaires. Alors que les jeunes gardes rouges profanent les plus hautes œuvres d’art bouddhique, le vieux peintre se remémore une existence dédiée à la peinture sacrée. Il se souvient de son apprentissage auprès de son maître, des échelons gravis grâce à son talent exceptionnel jusqu’à approcher les plus hautes autorités religieuses et participer à la recherche du nouveau tulkou, l’enfant appelé à succéder au défunt dalaï-lama. Que peut la violence des hommes contre la beauté?
Dai Sijie nous fait pénétrer dans un univers d’harmonie et de méditation, nourri par l’évocation d’une tradition séculaire très raffinée que l’écrivain connaît à la perfection. Empreint d’une sensualité étonnante dans la description de l’art tibétain, ce nouveau roman de l’auteur de Balzac et la Petite Tailleuse chinoise procure un sentiment de dépaysement absolu dans l’espace et dans le temps.

 

Un mot sur l'auteur :

Dai Sijie est un cinéaste et romancier chinois. Né en 1954 de parents médecins et emprisonnés pendant la Révolution Culturelle, il est envoyé en rééducation dans un village enclavé des montagnes du Sichuan de 1971 à 1974 : une expérience qui lui inspirera en 2000 son premier roman Balzac et la petite tailleuse chinoise. Il vit en France depuis 1984.

 

 

Avis :

En 1968, le Tibet est occupé par la Chine, le Dalaï-Lama en exil, et son palais du Potala aux mains de gardes rouges, acharnés à anéantir objets sacrés et œuvres d’art bouddhiques. Emprisonné et torturé pour crime contre-révolutionnaire, le vieux Bstan Pa résiste mentalement en se remémorant sa vie de peintre : son apprentissage auprès d’un maître, sa progression jusqu’à sa nomination au service des plus hautes autorités tibétaines, son bonheur de consacrer son existence à la méditation et à la beauté.

En opposant un vieux sage versé dans l’art et la contemplation à une bande de très jeunes révolutionnaires haineux et violents, dans un face à face où, malgré les apparences, l’asservissement de l’un aux autres est loin de paraître définitivement acquis, Dai Sijie réussit à incarner tout le conflit entre une Chine encore aujourd’hui obsédée par la sinisation de son voisin et un Tibet que l’occupation chinoise n’a jamais réussi à vider de sa culture et de son identité.

Face à l’obscurantisme, au fanatisme et à la barbarie, le récit nous fait découvrir, dans un luxe de détails colorés, le raffinement de l’art des tankas, ces rouleaux peints caractéristiques de la culture bouddhiste tibétaine et servant de supports à la méditation. Après avoir suivi leur élaboration minutieuse et l’apparition de leurs couleurs sous les doigts et le pinceau parfois à un seul poil de Bstan Pa, c’est un crève-coeur d’assister à leurs autodafés aux côtés de leur créateur qui, privé de son art, garde la force de continuer à peindre mentalement.

Après la littérature vecteur d’émancipation dans Balzac et la petite tailleuse chinoise, Dai Sijie choisit cette fois la peinture pour un nouvel acte de résistance à la violence et à l’aliénation au travers de l’art et de la création. Il nous livre un très beau texte, d’une grande puissance d’évocation et d’une poésie lumineuse, malgré la brutalité qui endeuille ses pages. (4/5)

 

 

Citations : 

Ses oreilles s’emplirent bientôt d’un autre bruit, immémorial, comme surgi des profondeurs. D’abord insidieux, presque inaudible car mêlé à la rumeur environnante, il s’amplifia à mesure qu’ils s’approchaient du bâtiment : c’était le bruit de son pinceau sur sa palette, qui mélangeait à de la colle des pigments de pierres précieuses ou semi-précieuses. Dans l’atelier du premier étage, les peintres travaillaient les uns à côté des autres, à des rythmes différents. Quand certains commençaient un tableau, d’autres polissaient déjà, avec un couteau en agate, la surface granuleuse des pigments sur leur tanka achevé. Du rez-de-chaussée montait le bruit diffus du pilonnage des minéraux, de l’aplatissage des toiles avec des pierres carrées, du martèlement des maillets sur le bois des chevalets, et leurs sons se mêlaient au bruissement des dizaines de pinceaux qui glissaient sur les toiles, pour former ensemble un concert délicieux et multiple dans tout le bâtiment.

Des corneilles faisaient des va-et-vient et rejoignaient l’avant-toit qui abritait la fenêtre, tenant entre leur bec rouge des brins de paille, de crin, ou de la laine abandonnée par une brebis à la pointe d’une ronce. C’était un ballet incessant, ponctué de froissements d’ailes et de croassements chamailleurs. L’une d’elles s’était enhardie jusqu’à pénétrer dans l’atelier, où elle s’était promenée en sautillant sur le plancher, à la recherche de matériaux pour garnir son nid. Elle avait fini par jeter son dévolu sur une croûte sombre, patinée par la poussière, qui s’était brisée alors qu’elle la saisissait dans son bec, dévoilant en son cœur un lumineux fragment d’azurite tombé d’un pinceau trop chargé. Le bleu était la couleur préférée de l’enfant, plus particulièrement l’indigo, avec ses subtils reflets violets, légèrement rougeâtres, comme ceux d’une flamme. Malgré son jeune âge, il l’avait déjà testé sur une toile imprégnée d’un enduit de kaolin, et il avait été enchanté par la finesse des glacis et la richesse des dégradés que permettait cette couleur.
La corneille avait continué d’explorer les taches sur le plancher. Un instant, elle s’était arrêtée devant une éclaboussure vermillon, dont l’intensité, par comparaison, rendait son bec plutôt terne, car Snyung Gnas enrichissait toujours de gomme sa poudre de cinabre finement broyé, pour donner de la brillance à ses vermillons. Elle s’était ensuite approchée de deux constellations vertes : l’une plus mate et granuleuse, dans laquelle Bstan Pa avait reconnu la malachite qu’il avait toujours tant de mal à broyer, mais qui avait l’avantage de résister au temps et à la poussière ; l’autre, particulièrement intense et lumineuse, était ce mélange d’orpiment et d’indigo qu’on appelait le vert perroquet.

Au cours de ce dernier périple, l’état de santé du lama Snyung Gnas s’était tellement détérioré qu’il avait perdu connaissance sur la route qui conduisait à Dingzhou, où la délégation devait prendre le train pour Pékin. Le chirurgien britannique de la compagnie du chemin de fer, qui l’avait opéré en urgence, avait extirpé de son estomac un caillou bariolé de la taille d’un œuf. Il s’y était formé au fil des ans, à cause de la fâcheuse habitude qu’avait le maître de lécher du bout de la langue la pointe de son pinceau imprégné de pigments minéraux, avant de le poser sur la toile. Un geste qu’il avait reproduit des centaines de fois par jour durant sa longue carrière de peintre.

  

Du même auteur sur ce blog :

 
 


mardi 8 septembre 2020

[Chi, Zijian] Neige et corbeaux





J'ai moyennement aimé

 

Titre : Neige et corbeaux (Baixue wuya)

Auteur : CHI Zijian

Traducteur : François SASTOURNE

Parution : en chinois en 2010,
                  en français en 2020 (Picquier)  

Pages : 368

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

En 1910 une épidémie de peste, la dernière de la planète, frappe Harbin, dans la région la plus au nord de la Chine. C’est une ville nouvelle et dans le désordre des ruelles enneigées se côtoient Russes, Japonais et Chinois, tout un monde cosmopolite et truculent. Avant que l’épidémie ne réduise tous les bonheurs en miettes.
En s’appuyant sur un formidable travail de documentation et de recherche, Chi Zijian a entrepris de dessiner une carte de la ville puis installé sur cette carte les scènes de son roman, les pavillons avec jardin, les églises, l’entrepôt de céréales, l’auberge des Trois Kangs, les maisons closes, la distillerie, l’écurie où dort le cocher de fiacre, les deux ormes et leur nuée de corbeaux, la pharmacie, le magasin de bonbons… C’est ainsi que le vieil Harbin a repris vie, avec les multiples histoires de ses habitants enchevêtrées les unes aux autres, dans une épopée vibrante d’énergie et de volonté de survivre.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Chi Zijian est née en 1964 dans la province de Heilongjiang, où elle réside toujours. Elle commence à publier dès 1985. Son écriture tour à tour sensible et poétique s’attache à décrire les réalités les plus banales de la vie. En 2008, elle a obtenu le grand prix Mao Dun pour son roman Le Dernier Quartier de la lune. Trois de ses ouvrages ont paru aux éditions Bleu de Chine : Le Bracelet de Jade, La Danseuse de Yangge et La Fabrique d’encens. Elle est le seul écrivain à avoir obtenu trois fois le prestigieux prix Lu Xun.

 

 

Avis :

En 1910 éclate la grande peste mandchoue, dans le nord-est de la Chine : elle ne tarde pas à atteindre la ville de Harbin, la plus septentrionale du pays, très internationale en raison de la présence de Russes, de Japonais, d’Américains et d’Européens travaillant à la liaison ferroviaire entre le Transsibérien et la mer. En un peu plus d’un an, elle fera plus de 60 000 victimes dans la région, dont un tiers de la population de Harbin, principalement dans son quartier chinois, plus concentré et plus pauvre. Confinée, sa population doit s’adapter, s’entraider, gérer ses morts, sans comprendre comment la maladie se propage…

A l’intérieur d’un cadre historique parfaitement exact, Chi Zijian s’est attachée à imaginer le quotidien des habitants de Harbin : autant de petites gens exerçant mille métiers, dont elle a reconstitué l’existence dans tous ses détails, nous plongeant dans la vie d’un quartier, son réseau de relations humaines, son organisation et ses vicissitudes. Le résultat est hautement exotique pour le lecteur européen, mais résonne étrangement en écho avec notre expérience de pandémie actuelle : ville bouclée, médecins débordés, isolement des malades dans des wagons ferroviaires, solidarité et fabrication de masques par tout un chacun, faillites de certains métiers, opportunités pour d’autres, et aussi terrible question logistique quant à l’amoncellement des cadavres.

Le travail de l’auteur est immense, avec ses dizaines de personnages incarnés avec précision et réalisme, et la reconstitution de toute une vie de quartier au début du XXe siècle. Ce tour de force de l’écrivain s’avère toutefois une épreuve pour le lecteur, en particulier lorsqu’il est occidental et qu’il peine à mémoriser les nombreux noms chinois. Vite perdu dans cette pléiade de personnages, celui-ci n’a guère de chance non plus de s’attacher à l’un plutôt qu’à l’autre, le récit n’en faisant émerger aucun en particulier. Assez rapidement, malgré l’intérêt du sujet et les qualités littéraires du roman, l’ennui s’installe et la lecture devient fastidieuse.

Intéressant pour ce qu’il offre de découvertes historiques et culturelles, étrangement en résonance avec notre actualité, ce livre sérieusement mené et d’une qualité de style indéniable s’est paradoxalement avéré pour moi une lecture pensum : la foule de ses personnages saisis dans leur quotidien aura eu raison de mon attention et de mon empathie. (2/5)

 

 

Citations :

Curieusement, une femme même très belle, pour peu qu’elle ait mauvais caractère, aura toujours l’air renfrogné et déplaisant, quel que soit le regard qu’on porte sur elle ; alors qu’une femme au caractère calme et amène arrivera à transformer un physique ordinaire en une prestance attrayante.

 « Le “joujou” que les eunuques perdent à la castration, en général il est gardé dans de la chaux et suspendu à une poutre dans leur maison ou chez le maître qui a procédé à la castration, c’est ça qu’on appelle leur gaosheng. Quand l’eunuque atteint quarante ou cinquante ans on le décroche, et on le place dans la tombe des ancêtres. Si on le perd, on ne peut pas être enterré avec ses aïeux. »

La rangée de baraques ressemblait à la dentition d’un vieillard, de l’extérieur elle avait l’air à peu près normale, mais à l’intérieur ce n’étaient que dents cassées et manquantes.

— Je me demande si les gens aiment porter nos masques, remarqua Yu Qingxiu. 
— Ça m’étonnerait ! dit la dondon. Vous avez vu le grand patron, est-ce qu’il en met un ? 
— Exactement, dit Yu Qingxiu. J’ai essayé, et c’est difficile de respirer avec. J’attends un bébé, et j’ai peur que si j’en mets un, ça le suffoque, et qu’après la naissance il aime le renfermé. » 
La grosse renchérit : « Je vous le dis, si on reste à la maison, pas la peine d’en mettre. Ces masques me font rire, après tout, nos bouches ne sont pas des portes, pourquoi y mettre un rideau ? » 
Yu Qingxiu pouffa : « C’est pour cacher les disputes entre la langue et les dents, à mon avis. »

Le vent glacial et la neige sont de fréquents visiteurs en hiver, mais il est rare qu’ils viennent en même temps. Le premier est un solitaire qui vient quand ça lui chante et repart de même. Il tient dans ses mains un couteau imaginaire, qui coupe les visages à l’improviste ; alors, on ne voit pas de passants se haussant du col, chacun ressemble à une tortue qui rentre la tête. La neige a l’air froide mais en réalité elle est douce. Qu’elle soit fine comme de la poudre ou à gros flocons aussi pimpants que des fleurs de poirier, on l’essuie d’un geste insouciant de son visage, elle est familière. Les gens avaient ainsi décidé que le vent glacial était un démon envoyé par le ciel et la neige un ange. Cependant, parfois, l’ange était kidnappé par le diable et pouvait déchoir (…)

 

 

Du même auteur sur ce blog :

dimanche 12 juillet 2020

[Sijie, Dai] Balzac et la petite tailleuse chinoise





 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Balzac et la petite tailleuse chinoise

Auteur : Dai SIJIE

Editeur : Gallimard

Année de parution : 2000

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

«Nous nous approchâmes de la valise. Elle était ficelée par une grosse corde de paille tressée, nouée en croix. Nous la débarrassâmes de ses liens, et l'ouvrîmes silencieusement. À l'intérieur, des piles de livres s'illuminèrent sous notre torche électrique ; les grands écrivains occidentaux nous accueillirent à bras ouverts : à leur tête, se tenait notre vieil ami Balzac, avec cinq ou six romans, suivi de Victor Hugo, Stendhal, Dumas, Flaubert, Baudelaire, Romain Rolland, Rousseau, Tolstoï, Gogol, Dostoïevski, et quelques Anglais : Dickens, Kipling, Emily Brontë... Quel éblouissement !
Il referma la valise et, posant une main dessus, comme un chrétien prêtant serment, il me déclara :
- Avec ces livres, je vais transformer la Petite Tailleuse. Elle ne sera plus jamais une simple montagnarde.»

 

 

Un mot sur l'auteur :

Dai Sijie est un cinéaste et romancier chinois. Né en 1954 de parents médecins et emprisonnés pendant la Révolution Culturelle, il est envoyé en rééducation dans un village enclavé des montagnes du Sichuan de 1971 à 1974 : une expérience qui lui inspirera en 2000 son premier roman Balzac et la petite tailleuse chinoise. Il vit en France depuis 1984.

 

Avis :

Lors de la Révolution Culturelle de Mao Zedong, deux lycéens que leurs parents bourgeois rendent « ennemis du peuple » sont envoyés en rééducation dans un village pauvre et isolé des montagnes du Sichuan. Ils survivent au dénuement et aux éprouvantes conditions de travail des rizières et des mines de charbon en se racontant des histoires, jusqu’au jour où, de manière inespérée, ils tombent sur un roman de Balzac miraculeusement soustrait aux autodafés. Cette lecture interdite va changer leur vie, et surtout celle de la fille du tailleur dont ils sont tous deux amoureux.

En partie autobiographique, ce livre est saisissant à maints égards, à commencer par la découverte d’un village arriéré tout droit sorti d’un autre siècle, où un simple réveil-matin fait figure d’objet si extraordinaire que sa sonnerie matinale en devient presque sacrée, où il est si compliqué de se procurer les choses les plus usuelles que le tailleur ambulant est attendu comme le Messie, et où, de manière générale, hygiène, conditions de vie et niveau d’instruction font dresser les cheveux sur la tête.

Mais l’épicentre de la révolte des deux garçons est la sensation d’étouffement provoquée par l’interdiction et la destruction des livres. Pour plaire à la fille du tailleur, et malgré les interdits, ils n’auront de cesse de lui faire découvrir la magie des histoires, puis celle des livres, ouvrant ainsi la porte à un champ de possibles totalement inexistants jusqu’alors pour la jeune femme.

Hommage aux classiques de la littérature occidentale, ce roman met parfaitement en lumière le formidable pouvoir des livres, irremplaçables vecteurs de connaissances, d’émancipation et de liberté. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Avant nous, dans ce village, il n’y avait jamais eu ni réveil, ni montre, ni horloge. Les gens avaient toujours vécu en regardant le soleil se lever ou se coucher.    
Nous fumes surpris de voir comment le réveil prit sur les paysans un véritable pouvoir, presque sacré. Tout le monde venait le consulter, comme si notre maison sur pilotis était un temple. Chaque matin, c’était le même rituel : le chef faisait les cent pas autour de chez nous, en fumant sa pipe en bambou, longue comme un vieux fusil. Il ne quittait pas notre réveil des yeux. Et à neuf heures pile, il donnait un coup de sifflet long et assourdissant, pour que tous les villageois partent aux champs.

Souvent, après minuit, on éteignait la lampe à pétrole dans notre maison sur pilotis, et on s’allongeait chacun sur son lit pour fumer dans le noir. Des titres de livres fusaient de nos bouches, il y avait dans ces noms des mondes inconnus, quelque chose de mystérieux et d’exquis dans la résonance des mots, dans l’ordre des caractères, à la manière de l’encens tibétain, dont il suffisait de prononcer le nom, « Zang Xiang », pour sentir le parfum doux et raffiné, pour voir les bâtons aromatiques se mettre à transpirer, à se couvrir de véritables gouttes de sueur qui, sous le reflet des lampes, ressemblaient à des gouttes d’or liquide.   
— Tu as déjà entendu parler de la littérature occidentale ? me demanda un jour Luo.   
— Pas trop. Tu sais que mes parents ne s’intéressent qu’à leur boulot. En dehors de la médecine, ils ne connaissent pas grand-chose.
— C’est pareil pour les miens. Mais ma tante avait quelques bouquins étrangers traduits en chinois, avant la Révolution culturelle. Je me souviens qu’elle m’avait lu quelques passages d’un livre qui s’appelait Don Quichotte, l’histoire d’un vieux chevalier assez marrant.
— Et maintenant, où ils sont, ces livres ?   
— Partis en fumée. Ils ont été confisqués par les Gardes rouges, qui les ont brûlés en public, sans aucune pitié, juste en bas de son immeuble.

Nous nous approchâmes de la valise. Elle était ficelée par une grosse corde de paille tressée, nouée en croix. Nous la débarrassâmes de ses liens, et l’ouvrîmes silencieusement. À l’intérieur, des piles de livres s’illuminèrent sous notre torche électrique ; les grands écrivains occidentaux nous accueillirent à bras ouverts : à leur tête, se tenait notre vieil ami Balzac, avec cinq ou six romans, suivi de Victor Hugo, Stendhal, Dumas, Flaubert, Baudelaire, Romain Rolland, Rousseau, Tolstoï, Gogol, Dostoïevski, et quelques Anglais : Dickens, Kipling, Emily Brontë…   
Quel éblouissement ! J’avais l’impression de m’évanouir dans les brumes de l’ivresse. Je sortis les romans un par un de la valise, les ouvris, contemplai les portraits des auteurs, et les passai à Luo. De les toucher du bout des doigts, il me semblait que mes mains, devenues pâles, étaient en contact avec des vies humaines.   
— Ça me rappelle la scène d’un film, me dit Luo, quand les bandits ouvrent une valise pleine de billets…   
— Tu sens des larmes de joie monter en toi ?   
— Non. Je ne ressens que de la haine.   
— Moi aussi. Je hais tous ceux qui nous ont interdit ces livres.

Avant d’être enfermé, mon père disait souvent qu’on ne pouvait pas apprendre à danser à quelqu’un. Il avait raison ; c’est la même chose pour faire des plongeons ou écrire des poèmes, on doit les découvrir tout seul. Il y a des gens que vous pouvez entraîner toute la vie, ils ressembleront toujours à un roc quand ils se jettent dans l’air, ils ne pourront jamais faire une chute comme un fruit qui s’envole.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

dimanche 17 mars 2019

[Chi, Zijian] Le dernier quartier de lune





Coup de coeur 💓

 

Titre : Le dernier quartier de lune

Auteur : Zijian CHI

Traducteurs : Yvonne ANDRE, Stéphane LEVEQUE

Parution : Originale en 2005, française en 2016

Editeur : Philippe Picquier

Pages : 366









Présentation de l'éditeur :   

Ecoutez la voix d’une femme qui n’a pas de nom car son histoire se fond avec celle de la forêt de l’extrême nord de la Chine. 
Elle partage avec son peuple une vie en totale harmonie avec la nature, au rythme des migrations des troupeaux de rennes et du tambour des Esprits frappé par les chamanes. On y rencontre des hommes vigoureux comme des arbres, à qui il arrive de mourir gelés sur leur renne aux sabots en fleur, un vieillard qui élève un autour pour se venger du loup qui l’a rendu infirme, un chamane qui tisse une mirifique robe en plumes pour prendre au piège la femme qu’il aime, et aussi les guerres et les convoitises extérieures qui viennent menacer ce monde fragile. Sa voix coule comme l’eau, de sa venue au monde annoncée par un renne blanc à son grand âge qui n’attend plus que des funérailles dans le vent. 
Et lorsque sa voix se tait, elle continue à résonner en nous comme si quelqu'un de très lointain nous était devenu très proche et ne voulait plus nous quitter.

 

Un mot sur l'auteur :

Chi Zijian est née en 1964 dans la province de Heilongjiang (Chine), où elle réside toujours. Elle commence à publier dès 1985. Son écriture tour à tour sensible et poétique s’attache à décrire les réalités les plus banales de la vie. En 2008, elle a obtenu le grand prix Mao Dun pour son roman Le Dernier Quartier de la lune. Trois de ses ouvrages ont paru aux éditions Bleu de Chine : Le Bracelet de Jade, La Danseuse de Yangge et La Fabrique d’encens. Elle est le seul écrivain à avoir obtenu trois fois le prestigieux prix Lu Xun.
(Source : Editions Philippe Picquier) 

Avis :

Nous partons dans l’extrême nord de la Chine. 
Une très vieille femme Evenk raconte sa vie et celle de son peuple, depuis toujours nomade et éleveur de rennes près de la rivière Argun qui sépare la Russie et la Chine. Dans les années soixante, l'exploitation forestière détruit leur environnement et compromet leur mode de vie. Les autorités chinoises entreprennent de les sédentariser. Leur histoire est semblable à celle des Lapons racontée par Frison-Roche dans La dernière migration. Le récit est ici empreint d'une forte poésie, au travers des souvenirs d'une femme âgée qui a vu disparaître grand nombre des siens, emportés par une vie dure et dangereuse ou tout simplement par le temps, et qui refuse de suivre la jeune génération tentée par la vie en ville. Le roman dépeint un quotidien proche et respectueux de la nature, empli de joies et de douleurs, des relations parfois compliquées au sein du clan, l’omniprésence des esprits que savent influencer les chamans. Divisé en quatre parties comme autant de quartiers de lune, symbole des saisons de la vie, c’est un livre dépaysant, triste et touchant, comme la voix d'une grand-mère aimée dont on sait qu'elle s'éteindra bientôt, inéluctablement. 
Coup de coeur. (5/5)

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