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jeudi 6 janvier 2022

[Caminito, Giulia] Un jour viendra

 

 

 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Un jour vendra (Un giorno verrà)

Auteur : Giulia CAMINITO

Traducteur : Laurent BRIGNON

Parution : en italien en 2019    
                   en français (Gallmeister) en 2021

Pages : 288

 

   

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À Serra de’ Conti, sur les collines des Marches italiennes, Lupo et Nicola vivent dans une famille pauvre et sans amour. Fils du boulanger Luigi Ceresa, le jeune Lupo, fier et rebelle, s’est donné pour mission de protéger son petit frère Nicola, trop fragile, trop délicat avec son visage de prince. Flanqués de leur loup apprivoisé, les deux frères survivent grâce à l’affection indestructible qui les unit. Leur destin est intimement lié à celui de Zari, dite Soeur Clara, née au lointain Soudan et abbesse respectée du couvent de Serra de’ Conti. Car un mensonge sépare les frères et un secret se cache derrière les murs du monastère. Alors que souffle le vent de l’Histoire, et que la Grande Guerre vient ébranler l’Italie, le jour viendra où il leur faudra affronter la vérité.

Dans une langue aussi tendre et rude que l’amour entre deux frères, Giulia Caminito donne voix à des personnages intenses en lutte face au chaos du monde. 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Giulia Caminito est née en 1988 à Rome. Elle est diplômée en philosophie politique. Son premier roman, La Grande A (2016, Giunti) a reçu plusieurs prix littéraires prestigieux. Un jour viendra, son deuxième roman et le premier traduit en France, se déroule dans le village d’origine de sa mère, à Serra de’ Conti dans les Marches italiennes, sur les hauteurs d’Ancône.

 

 

Avis :

Nés à la toute fin du 19e siècle dans une famille pauvre de Serra de’ Conti, dans les Marches italiennes, Lupo et Nicola n’ont que leur indéfectible affection pour survivre à la rudesse de l’environnement où ils grandissent. Mais la Grande Guerre qui ravage bientôt l’Italie a tôt fait de séparer les deux frères à peine entrés dans l’âge adulte. Encore ne sont-ils pas au bout de leurs épreuves, puisqu’il leur faudra aussi affronter un secret familial celé derrière les murs du couvent qui domine leur village.

Brodant autour du souvenir de son grand-père anarchiste, l’auteur sertit l’histoire romanesque de la famille Ceresa dans une fresque historique et sociale passionnante. Son profond réalisme doit beaucoup à l’habileté suggestive de son mode narratif, qui, de petites touches en détails bien choisis, construit peu à peu une galerie de personnages, réels et fictifs mêlés, d’une grande force et d’un parfait naturel. C’est au plus près de leur ressenti, alors que, submergés par les événements extérieurs et les soubresauts de l’Histoire, ils entreprennent chacun à leur manière de se révolter et de résister à la fatalité, que l’on découvre cette période de l’Italie : l’organisation quasi féodale de son agriculture, la misère et les brigandages qui en découlent, la montée de l’anarchisme et du fascisme, et, dans un crescendo apocalyptique, l’enfer de la Grande Guerre et l’hécatombe de la grippe espagnole.

Usés jusqu’à l’âme par leurs tragédies personnelles sur fond de tourmente générale, les personnages de Giulia Caminito ont en commun l’ultime instinct de préservation de ceux qui n’ont plus rien à perdre et qui jettent toutes leurs forces dans la défense de ce qu’ils ont de plus cher, le prix à en payer n’ayant plus d’importance. Liberté pour l’indomptable Lupo, attachement fraternel pour le fragile Nicola, principes religieux et charité chrétienne pour l’inoxydable Moretta : tous ne survivent que par, et pour, la sauvegarde de leur intégrité-même, avec cette force du désespoir propre à soulever les révolutions. En cela, Un jour viendra est avant tout un splendide hommage à toutes les résistances. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Lupo connaissait cette histoire par cœur, comme chacun d’entre eux, ils savaient tous ce que signifiait ne rien posséder hormis ses bras.  
Chaque année, une très grosse moitié de la récolte des champs en métayage revenait au propriétaire, et le paysan utilisait ce qui lui restait pour replanter, affourrager, si bien que, de moins de la moitié, ce qui lui restait fondait à un tiers, c’est-à-dire pas assez, et personne n’arrivait à joindre les deux bouts.  
Le propriétaire faisait la loi dans ses champs, il déterminait qui était autorisé à travailler et qui ne l’était pas, qui était autorisé à se marier et qui ne l’était pas, combien ils devaient être autour de leur table, le propriétaire chassait les enfants en trop. Les propriétaires étaient des étrangers, les terres confisquées aux prêtres, ni le roi ni le gouvernement ne les avaient distribuées aux gens.
 

La fonction d’abbesse passait de femme en femme, une autonomie féminine conquise avec peine, une possibilité de se gouverner seules perpétuée avec dévouement.  
Les religieuses se choisissaient leur guide elles-mêmes, la personne qui devrait surveiller les comptes, distribuer des tâches adaptées à chacune, redresser les parcours bancals, tirer de la torpeur les esprits égarés, et surtout ne pas se laisser tyranniser par le monde, parce que tous les jours ils seraient nombreux à venir frapper à la porte du monastère pour demander une audience, une aide, une prière, mais aussi pour insulter, railler, mépriser et elle, pareille à une digue, elle laisserait l’eau douce couler et repousserait l’eau malsaine en amont, elle tiendrait les marécages éloignés, permettrait aux affluents de courir à leur embouchure.
 

De fait une règle très ancienne interdisait aux religieuses de voir les visiteurs sauf en cas de force majeure, et sœur Clara avait l’intention de respecter les coutumes qui les avaient maintenues en vie jusque-là : sans règlement elles auraient racorni dans leur bocal comme des coings privés de sirop.
 

Le monastère n’avait jamais été fermé, les habitants de Serra y avaient toujours trouvé un refuge pour leurs confessions, leurs pleurs, leurs joies, leur faim.  
Le monastère les couvait depuis ses hauts murs, aigle sur son nid il prenait appui sur ses pattes prêt à déployer ses ailes, à attaquer à coups de bec les têtes obstinées de ses ennemis, cette statue de pierre savait cependant étendre ses racines, s’agripper aux fondations des maisons, passer sous les rues, ronger la pierre et gagner la terre.
 
 
Si on va à l’école pendant deux ans seulement on sait compter sur ses doigts, quand on grandit et qu’on travaille à la journée les chiffres c’est l’argent gagné, on l’empoche et on le rapporte chez soi, lui quand il comptait moins de doigts il arrêtait de se présenter au travail, quand il en comptait plus il devenait soupçonneux parce que les patrons ne sont certainement pas là pour faire des cadeaux, s’ils donnent plus c’est qu’ils veulent plus.


Elle n’était pas née avec des rêves de famille, elle avait toujours désiré quitter la maison de son père pour entrer dans une autre qui ne soit pas celle d’un métayer de Serra de’ Conti, dès l’enfance elle avait refusé de devenir comme sa mère et comme la mère de sa mère, ces femmes qui savaient élever un agneau, plumer une poule, recoudre une blessure, tenir les vers à soie au chaud, ces femmes à cailles et à pigeons, qui ne pouvaient se rendre aux veillées qu’accompagnées.  
Au mariage de sa sœur Agata qui avait épousé un paysan comme de rigueur, elle avait vu sa future belle-mère la dévorer des yeux, comme on convoite un objet pour l’enfermer ensuite à la cave.
 

Il disait qu’on ne doit pas voter même si maintenant on a le droit, que placer ses espoirs dans le gouvernement c’est comme attendre que la lune tombe dans la mer, il disait que les différences et les injustices ne devraient pas exister, qu’on ne devrait pas travailler pour d’autres mais seulement pour nous, qu’il ne devrait y avoir ni patrons ni propriétaires, ni prêtres ni églises, ni lois ni obligations ni interdits, à part ceux pour notre bien, pour vivre ensemble, collaborer, être tous égaux, et que c’est à nous de nous battre pour ça.


Les yeux de Lupo balayaient les collines et les clôtures, leur terre des Marches où les forêts étaient petites et épaisses, où le blé était toujours soigneusement râtelé, leur terre bien entretenue, astiquée et lustrée, où chacun creusait, crachait, semait sur des lopins de plus en plus petits, ils allaient finir par se disputer les flaques et les plates-bandes, il n’y avait pas une parcelle sans barrières, pas un buisson abandonné, chaque pente était la vallée de quelqu’un, gare à vous si vous entriez dans le mauvais champ, ne laissez pas vos bêtes gambader dans les pâturages d’autrui.  
Les seuls délits passés sous silence étaient ceux commis aux dépens des propriétaires par les fermiers et les paysans pour protester, les vaches abattues sans autorisation, les poules vendues au marché, le blé caché dans les faux plafonds : d’une manière ou d’une autre, il fallait bien résister, ne pas mourir.  
Sous l’apparence lisse de leurs formes géométriques parfaites se cachaient le poison de la pauvreté, la triste faute des voleurs et des mendiants, les prières des brigands.
 
 
Une personne gêne, deux personnes dérangent, mille personnes font table rase de tout : les mots entendus dans les meetings lui revenaient inlassablement à l’esprit quand il se couchait le soir.


C’était une cause juste de refuser de partir à la guerre, de ne pas toucher la paie qui leur revenait, d’envoyer Nicola à l’école, une cause juste que Gaspare conserve la moitié de ce qu’il cultivait, de ne pas crever en volant une pomme, une cause juste que les terres retirées aux prêtres leur soient données, à eux qui les habitaient, les travaillaient, les aimaient, puis la police ouvrit le feu.


Sœur Clara le regarda quitter la pièce des registres et se laissa tomber sur sa chaise. Si elle n’avait pas été une femme de nerfs et de sang mais la petite flamme que sa mère laissait toujours allumée à la fenêtre, à présent, en silence, elle se serait éteinte.


Son père croyait qu’elle serait un garçon, et à sa naissance, après avoir jeté un coup d’œil entre ses jambes et compris qu’il y manquait quelque chose il était parti en claquant la porte, on ne l’avait pas revu jusqu’au lendemain.


Le clavier avait été un refuge et un choix, une volonté primitive, la possibilité de toucher ce qu’il n’est pas donné de toucher sur cette terre, de vivre le souffle de l’air, de le palper de ses doigts exercés, d’en sentir la pression sur sa lèvre supérieure, de vibrer, de rogner l’espace du bruit pour laisser place à la musique, c’était un tour de force exécuté en douceur, une marée qui engloutissait tout sans la moindre vague.


 

jeudi 26 septembre 2019

[Leturcq, Sandrine] La lampe au chapeau






J'ai beaucoup aimé

Titre : La lampe au chapeau

Auteur : Sandrine LETURCQ

Année de parution : 2019

Editeur : Carnets de sel

Pages : 333







 

 

Présentation de l'éditeur : 

Après la seconde guerre mondiale, Jean, un mineur prisonnier de guerre, retourne à la fosse à Bruay-en-Artois, fonde une famille et décide de ne plus penser qu’à profiter de sa vie, de ses congés et de sa liberté. Mais c’est sans compter les mouvements de grève où il est vite stigmatisé.
A l’opposé, Alexandre, son neveu, place l’intérêt des siens et de ses compagnons au-dessus de son propre intérêt particulier. Et contrairement à Jean, il rentre de la guerre d’Algérie instruit et révolté…


Un mot sur l'auteur :

Petite-fille de mineurs, Sandrine Leturcq est née au cœur des corons de Bruay-en-Artois. Redonnant ici aux dialogues la chaleur patoisante de sa région, elle déroule le fil de deux destins contraires s’inscrivant dans une fresque historique.

Vous pouvez lire ici mon interview de Sandrine Leturcq.



Avis :

Un grand merci à Babelio et à Sandrine Leturcq pour m'avoir offert cette lecture dans le cadre de la Masse Critique Babelio.

Jean et Alexandre sont tous deux mineurs de fond à Bruay-en-Artois. Ils ont toutefois une manière radicalement opposée de faire face à leur vie harassante, dangereuse et mal rémunérée. A son retour de captivité après la Libération, Jean s'attèle d'arrache-pied à améliorer son sort personnel en prenant des cours du soir pour devenir porion. Sa promotion lui attire la défiance, et bientôt la vindicte des mineurs lorsque les grèves se succèdent. Son neveu Alexandre, lui, aspire à l'action collective : il rentre de la guerre d'Algérie plus que jamais renforcé dans ses convictions et ses idéaux libertaires, qui ne tardent pas à le faire passer pour une forte tête et un agitateur politique auprès de son employeur. Entre Jean et Alexandre, la rupture finit par devenir irrémédiable.

Ce roman a d'abord été pour moi une rencontre pleine de tendresse avec des personnages et des lieux qui me sont particulièrement proches en raison de mes racines familiales : j'ai immédiatement entendu sonner des voix familières au fil des dialogues patoisants, savoureux et parfaitement justes, que tous les lecteurs pourront décrypter sans mal parce que traduits au fur et à mesure, sans renvois ni notes de bas de page. Elle-même originaire de Bruay, l'auteur a su restituer mille détails authentiques qui recréent avec réalisme la vie de cette ville minière, de l'après-guerre jusqu'aux années soixante-dix.

Derrière l'histoire particulière se dessine la profonde évolution de la France toute entière pendant les Trente Glorieuses, marquées par des changements économiques et sociaux majeurs qui ont introduit en Europe la société de consommation et de loisirs. Un des facteurs de la forte croissance industrielle fut d'ailleurs l'accès à une énergie à bas coût, en particulier les énergies fossiles...

Le point de vue historique de l'auteur s'attache plus particulièrement à la prévalence de l'individualisme dans les grandes orientations prises par notre société moderne occidentale. Selon Sandrine Leturcq, qui nous fait découvrir au passage quelques penseurs libertaires, les intérêts particuliers ont toujours fini par l'emporter, y compris dans les sociétés collectivistes communistes. Seules les minorités anarchistes ont imaginé une voie différente, comme Alexandre dans le récit, restée antinomique avec les égoïsmes inhérents à la nature humaine.

La lampe au chapeau est un captivant roman historique dépassant largement le cadre régional, porté par une réflexion intéressante sur nos valeurs sociétales qui devrait intéresser tous les lecteurs, quelles que soient leurs affinités politiques. (4/5)


A lire aussi sur les mines de charbon du Pas-de-Calais :


lundi 10 juin 2019

[Brocas, Sophie] Le baiser






J'ai aimé

Titre : Le baiser

Auteur : Sophie BROCAS

Année de parution : 2019

Editeur : Julliard

Pages : 306







 

 

Présentation de l'éditeur :   

Camille a toujours exercé son métier d'avocate avec sérieux, mais sans grande passion. Jusqu'au jour où on lui confie une affaire inhabituelle : identifier le propriétaire d'une sculpture de Brancusi, Le Baiser, scellée sur la tombe d'une inconnue au cimetière du Montparnasse. Pour déterminer à qui appartient cette oeuvre, il lui faudra suivre la destinée d'une jeune exilée russe qui a trouvé refuge à Paris en 1910. En rupture avec sa famille, Tania s'est liée à l'avant-garde artistique et a fait la rencontre d'un sculpteur roumain, Constantin Brancusi. Avec lui elle découvre la vie de bohème. Cent ans plus tard, élucider les raisons de sa mort devient pour Camille un combat personnel : rendre sa dignité à une femme libre, injustement mise au ban de la société. Avec ce portrait vibrant de deux femmes en quête de justice et d'indépendance, Le Baiser questionne aussi le statut des oeuvres d'art, éternelles propriétés marchandes, qui sont pourtant le patrimoine commun de l'humanité.



Un mot sur l'auteur :

Ecrivain, haut fonctionnaire et journaliste, Sophie Brocas est aujourd'hui préfet d'Eure-et-Loir.



Avis :

Constantin Brancusi a bel et bien réalisé une sculpture intitulée Le Baiser, qui orne la tombe, au cimetière du Montparnasse à Paris, d’une jeune Russe suicidée en 1910. Et cette œuvre, qui vaut aujourd’hui une petite fortune sur le marché de l’art, fait réellement l’objet d’un long affrontement juridique entre les ayants droit qui voudraient la récupérer pour la vendre, et l’État français qui entend en protéger l’intégrité.

Sophie Brocas s’est servi de ces faits pour imaginer, en toute liberté, un roman qui alterne entre sa version de l’histoire de Tatiana en 1910, et le combat contemporain d’une avocate fictive, qui a décidé d’empêcher l’appétit financier de l’emporter sur le respect des intentions originelles de l’artiste.


Voici donc un récit intéressant à plusieurs titres : pour l’évocation du contexte historique et artistique de la Belle Epoque, qui nous fait au passage découvrir l’anarchiste et féministe américaine Voltairine de Cleyre ; pour son double hommage, à l’artiste Brancusi d’une part, à cette jeune fille victime de la condition féminine du début du 20e siècle d’autre part ; mais surtout pour son questionnement sur la notion de propriété d’une œuvre et de ses droits, et sur ce qu’elle implique en termes de responsabilité morale et intellectuelle au-delà de sa simple exploitation marchande.


L’auteur a choisi de nous livrer une jolie histoire à tendance plutôt sentimentale : le résultat est fluide et plaisant, même s’il tend à s’autoriser une certaine facilité parfois presque naïve. Si l’on peut regretter son relatif manque de profondeur, c’est au final un agréable et honnête divertissement, bien écrit et gentiment ficelé. (3/5)




Citations :

Qu'importe, quel spectacle, un fleuve qui prend de force une ville tout entière, la violente et l'oblige. L'eau a tellement gonflé. Elle a trouvé la force d'une évidence que nul ni rien ne peut plus arrêter. Elle veut, elle prend. Voilà tout. Il y a deux jours qu'elle a jailli de son lit, ivre de rage et de vigueur. Depuis, elle s'immisce, envahit, inonde, brise, souille. Rien ne résiste à une telle force de la nature. Sa puissance liquide ouvre des voies au milieu des pierres, tranche des chemins dans les chantiers du métropolitain qui éventrent Paris depuis des mois, tord des palissades de bois. J'ai même vu un petit pavillon baigné d'eau jusqu'aux fenêtres du premier étage. Cela m'a fait songer à un sucre en train de fondre dans une tasse de thé noir.

C'est précisément cela qu'il veut atteindre dans ses œuvres : l'essence de la beauté naturelle, le principe même du miracle de la vie, l'âme sous l'apparence des choses.
Nul besoin pour cela d'évoquer le vrai, le réel, affirme-t-il. L'essentiel n'est pas de figurer ni même de voir, mais de contacter l'essentiel, d'aller à l'invisible. C'est pourquoi il refuse de représenter les passions humaines comme le fait aujourd'hui l'académisme le plus répandu.
« À quoi bon tailler les montagnes pour faire de leurs pierres des cadavres ou du bifteck enragé ? a-t-il tranché. Que sont les statues classiques qui représentent nos héros, nos poètes, nos rois et nos saints si ce n'est un morceau de viande morte et figée dans le marbre ? »
Ce ne sont pas les larmes de l'orphelin qu'il veut montrer, c'est donner à comprendre la douleur de son âme. Ce n'est pas la plume soyeuse de l'oiseau qu'il veut représenter, c'est la liberté de son vol. Ce n'est pas le détail d'un visage qui l'obsède, c'est l'étincelle de l'esprit. Voilà ce que dit Brancusi.

« J'ai cherché, tâtonné, admiré M. Rodin pour sa liberté. Mais j'ai refusé de rejoindre son atelier, car je crois qu'il ne pousse rien sous les grands arbres. Aujourd'hui, j'ai trouvé mon chemin. Je suis heureux. »

« Je travaillerai à même la pierre. Pas contre la pierre mais avec la pierre. Vous comprenez, m'a-t-il expliqué, je veux, en retirant doucement de la matière, aller chercher au cœur du bloc cette expression que vous aviez l'autre jour dans les yeux. » Brancusi assure préférer cette façon de faire au modelage de la matière qui permet d'ajouter à l'infini pour corriger, effacer, recommencer. Non, lui, il taille, il va vers le centre. C'est plus dangereux, bien sûr, car on peut arriver à un point de non-retour avec la pierre, jusqu'à la perdre sans être parvenu à exprimer le sentiment, cependant, c'est cette exigence qui le porte. « Il faut en prélever mais le moins possible, a-t-il expliqué, pour que, dans cette masse qui diminue, je puisse atteindre la perfection. C'est une façon neuve d'envisager la sculpture, vous savez. Au fond, c'est comme si j'étais, dans une même personne, l'artiste qui pense la pièce et l'artisan qui la produit. »




Le coin des curieux :

Le Baiser est une série de 40 sculptures du Roumain Constantin Brancuși, représentant deux amants enlacés, aux formes géométriques tenant en un pavé droit. Brancusi crée l’oeuvre originale en 1905, puis la décline en plusieurs versions, aux formes toujours plus simplifiées.

La deuxième version en pied est installée au cimetière du Montparnasse, à Paris : elle sert de stèle et de socle à la tombe d'une jeune femme russe, Tatiana Rachewskaïa, suicidée en 1910. Lorsque la famille commanda une stèle funéraire à Constantin Brancuși, alors inconnu mais disciple de Rodin, l'artiste proposa cette sculpture réalisée peu de temps auparavant. C’est la seule version sculptée en taille directe, la seule qui représente le couple en entier, et avec ses 90 centimètres de haut, la plus grande de la série. Depuis 2010, elle est inscrite au titre des monuments historiques. Elle est désormais protégée par une caisse en bois et un système de vidéosurveillance.

Depuis les années 2000, une controverse juridique oppose les héritiers des Rachewskaïa, qui voudraient récupérer et vendre la statue estimée à entre 30 et 40 millions d’euros sur le marché international de l’art, et l’Etat français qui considère que l’oeuvre fait partie intégrante de la tombe.


Tombe et stèle de Tatiana Rachewskaïa au cimetière du Montparnasse




mardi 14 mai 2019

[Etxeberria-Lanz, Marc] Andoni (Tome1) : La fuite






J'ai moyennement aimé

Titre : Andoni (Tome1) : La fuite 

Auteur : Marc ETXEBERRIA-LANZ

Année de parution : 2018

Editeur : Publishroom

Pages : 260








 

Présentation de l'éditeur :   

Andoni et Telesforo se retrouvent, à l'âge de huit ans, expulsés au coeur de la guerre civile espagnole.

En ce mois de juillet 1936, Andoni et Telesforo deux enfants de huit ans jouent au football dans un square d'Irún. Cette partie sera leur dernière car quelques jours plus tard, le général rebelle Mola met le Pays basque à feu et à sang.

Le père d'Andoni, Iñigo Larunari-Atxeari, en bon soldat discipliné, s'en va rejoindre les milices basques restées fidèles à la République. À l'inverse, le père de Telesforo, le juge Gonzalo trahit sans vergogne la cause basque qu'il venait d'épouser, pour rejoindre le camp de la rébellion ! L'enfance d'Andoni et de Telesforo vient d'être plongée à tout jamais dans les affres de la violence indicible d'une guerre civile.

Il ne reste plus qu'à accompagner la fuite d'Andoni pour essayer de reconstituer ces temps de violence extrême, née de l'alliance discrète des élites économiques avec les militaires fascistes ! La Seconde Guerre mondiale vient de débuter en Euzkadi...

Découvrez sans plus attendre ce roman qui retrace l'existence de jeunes basques au coeur du conflit espagnol à la veille de la Seconde Guerre Mondiale.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

C'est en explorant le grenier d'une vieille ferme basque que Marc Etxeberria-Lanz a découvert un étonnant « trésor » !
Ce jour-là, il a compris que le traumatisme de la guerre d'Espagne avait été enfoui dans une mémoire morte indéfinie puisque sa famille appartenait au camp des vaincus.
L'harmoniste reclusien a provisoirement posé son sac à dos pour avoir le temps de reconstituer puis d'écrire ce drame familial oublié.


Consultez ici mon interview de Marc Etxeberria le 27 Mai 2019.

 

 

Avis :

Merci à PartageLecture et à Publishroom de m’avoir permis de découvrir ce roman dans le cadre de leur partenariat.

Andoni, âgé d’une dizaine d’années, vit avec ses parents et ses deux frères aînés en pays basque espagnol, lorsque, en 1936, s’allume la guerre civile en Espagne. Pendant que son père, fidèle au camp républicain, se retrouve confronté à la violence des combats, qui divisent cruellement la communauté basque mais aussi souvent les familles-mêmes, sa mère décide de fuir en France pour protéger les trois enfants.

Après plusieurs jours de traversée clandestine des Pyrénées, à pied, mère et fils découvrent l’hostilité d’une population française, très réticente face à l’afflux de réfugiés étrangers étiquetés « rouges », dans un contexte général de montée des fascismes en Europe. Le quatuor rejoint bientôt un camp de réfugiés ouvert pour leurs compatriotes en Ardèche. Qu’adviendra-t-il d’eux alors que la seconde guerre mondiale éclate à son tour ? Reverront-ils leur mari et père, dont ils sont sans nouvelles depuis la défaite des Républicains et le triomphe de Franco en Espagne ?

L’auteur nous livre une histoire familiale vraie, forte et prenante, où l’on ne peut que s’attacher aux personnages, emportés malgré tout leur courage dans une tourmente irrépressible. C’est tout un pan d’Histoire qui se dévoile dans ce récit : la genèse puis le développement des luttes fratricides qui conduisirent à la dictature en Espagne, plus spécifiquement la volonté politique d’en profiter pour anéantir le nationalisme basque, et plus largement l’ombre du fascisme qui tenta de dominer le monde dans les années trente et quarante.


Très engagé et doté de convictions fortes, l’auteur a donné une grande importance au contexte politique. Fouillé et détaillé, celui-ci en devient malheureusement parfois difficile à suivre, et alourdit souvent la narration par des répétitions inutiles. Aussi intéressante soit-elle, il me semble que cette démonstration trop appuyée nuit au fil romanesque, tandis qu’à trop vouloir convaincre, elle finit presque par ennuyer. Le message aurait gagné en efficacité et en agrément à laisser davantage le récit et les personnages parler d’eux-mêmes.


Je conserve donc une impression mitigée de ce roman, porté par une histoire forte et intéressante, mais affaiblie à mes yeux par une rédaction trop politique et verbeuse. (2/5)

 

 

Citations :

"Diego, Pablo, Andoni, écoutez-moi bien ! Ce que je vais vous dire à présent est de la plus haute importance. Ce n'est ni facile à expliquer ni à comprendre surtout pour des enfants mais dès que j'en aurai fini, il n'y aura pas de retour en arrière. Vous êtes nés en Espagne, vous alliez devenir basques mais comme la guerre est annoncée au Pays basque, en Navarre et en Espagne même si ce ne sont que des rumeurs, nous allons quitter ce pays. Vous serez à tout jamais des exilés, des parias, car nous allons nous réfugier en France".
Elle s'arrêta pour reprendre son souffle.
"Vous trois, avec moi ! Papa reste en Espagne, il ne peut pas nous suivre, il serait considéré comme un déserteur en France !" 


Don Javier Gonzalo était un homme irritable qui haïssait presque tout le monde. Et si l'on ne devinait rien de ses incessants tourments lorsqu'on le croisait dans la rue, c'est tout simplement parce qu'il arrivait à masquer sa douleur derrière une composition agréable qu'accentuait un visage de papier glacé parfaitement lisse.


Le coin des curieux :

Marc Etxeberria-Lanz se revendique harmoniste reclusien.

Le terme harmoniste est utilisé par le théoricien anarchiste Elisée Reclus, pour désigner les libertaires ou anarchistes, la société anarchiste étant basée sur l'harmonie de tout le corps social et économique.

Elisée Reclus est un géographe et un anarchiste français de la seconde moitié du 19e siècle. Issu d’une fratrie de dix-sept enfants et destiné un temps à devenir pasteur, il voyage beaucoup, soutenant notamment les Nordistes pendant la guerre de Sécession. Rentré en France, il donne des cours de langues et entre à la Société de Géographie. Fervent socialiste, il est emprisonné presque un an et condamné à la déportation pour avoir rejoint les insurgés de la Commune. Sa peine étant commuée en dix ans de bannissement suite à une pétition internationale, il s’installe en Suisse. Il y poursuit ses activités politiques et entreprend la rédaction d’une abondante œuvre littéraire et scientifique, dont les ouvrages les plus connus sont Nouvelle Géographie universelle et L’homme et la terre. Considéré comme le plus grand géographe de son temps et un précurseur de l’écologie, remarquable pour ses idées très anti-conformistes à l’époque (Communard, végétarien, adepte de l’union libre, militant anti-esclavagiste et théoricien de l’anarchisme), il est aujourd’hui  tombé dans un relatif oubli en raison de son bannissement politique.


Quelques citations :
L’histoire nous dit que toute obéissance est une abdication, que toute servitude est une mort anticipée.

Un jour, aujourd’hui, demain, plus tard… nous abolirons l’argent.

L’opprimé a le droit de résister par tous les moyens à l’oppression et la défense armée d’un droit n’est pas la violence !

Celui qui commande se déprave, celui qui obéit se rapetisse. La morale qui naît de la hiérarchie sociale est forcément corrompue.

Notre paix future ne doit pas naître de la domination indiscutée des uns et de l’asservissement sans espoir des autres, mais de la bonne et franche égalité entre compagnons.

L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre.

La Terre devrait être soignée comme un grand corps, dont la respiration accomplie par les forêts se réglerait conformément à une méthode scientifique ; elle a ses poumons que les hommes devraient respecter puisque leur propre hygiène en dépend.



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