Affichage des articles dont le libellé est Vieillesse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Vieillesse. Afficher tous les articles

vendredi 4 septembre 2026

Critique : "Jaune soleil" de Eric Chevillard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jaune soleil " de Eric Chevillard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jaune soleil

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782707357663  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964.

 

Avis :

Connu pour son humour absurde, son style décalé et sa manière de dynamiter les conventions littéraires, Éric Chevillard poursuit son entreprise de dérèglement joyeux du réel. Il déploie une écriture joueuse et piquante, qui fait dérailler les évidences et brouille les repères. 

Dédoublé en deux fils narratifs dont le lien est laissé à l’imagination du lecteur, le récit entrecroise, d’un côté, les aventures bravement maladroites de Philéon et Clodomir, garçons aux prénoms d’un autre âge, tous deux épris de Godelive, fillette aux cheveux « jaune soleil » dont l’éclat gouverne leurs jeux et leurs cruautés enfantines ; de l’autre, les réminiscences de Monsieur Ristretto, vieil homme reclus dans une mémoire capricieuse où le présent fait irruption par bribes désordonnées. Entre ces figures se tisse un jeu de correspondances où l’intensité brute et naïve de l’enfance répond à la fragilité vacillante du grand âge, le tout traversé par ce « jaune soleil » auquel, tel un fanal dans la nuit, semblent se raccrocher les ultimes souvenirs du vieillard.

Dans la continuité d’une oeuvre qui n’a de cesse de déjouer les attentes, Éric Chevillard ne raconte pas « une histoire », mais construit une forme narrative où le sens se dérobe, se reforme et se contredit pour mieux refléter le désarroi mémoriel de son protagoniste, à charge pour le lecteur de reconstituer la cohérence d’un récit volontairement dispersé.

Fidèle à elle-même, l’écriture oscille entre fantaisie et mordant. Les scènes d’enfance, renvoyées à des temps immémoriaux par les prénoms médiévaux, mêlent naïveté et rivalité, donnant au récit une tonalité à la fois drôle et féroce tant les garçonnets s’abandonnent à leurs élans chevaleresques absurdement gonflés. À l’inverse, les passages consacrés à Monsieur Ristretto plongent dans un égarement mélancolique, mémoire et repères s’effilochant en une traînée confuse où le présent apparaît comme un bruit parasite dans un système déjà fragile. Cette friction entre les temps fait ricocher le récit, les contingences du réel – parfois sous forme d’observations totalement décalées – éclatant en projections presque sans queue ni tête qui accentuent le sentiment de dérèglement.

Le motif du « jaune soleil » joue alors un rôle central. Éclat de l’enfance, foyer rayonnant autour duquel se cristallisent les restes de mémoire, cette clarté, à la fois vive et vacillante, s’érige en point fixe d’un monde en désordre, dernier repère symbolique dans la dérive du temps. Sous ses airs de fantaisie débridée, le roman explore avec finesse la mémoire, le vieillissement et la manière dont une vie se défait. En multipliant les déraillements et les brèches, le récit prolonge chez le lecteur la solitude cognitive du personnage et, sous l’ironie d’un réel qui se désagrège, fait surgir la cruauté de la décrépitude autant que l’absurdité de l’existence.

Rien ne se livre d’emblée dans ce roman qui refuse toute progression attendue. Il faut y consentir à l’égarement, laisser les fragments dialoguer et accueillir les ruptures comme autant de signaux. Peu à peu, sous le désordre apparent, se dessine une architecture souterraine, portée par un humour constant qui déjoue la gravité du sujet et écarte toute tentation de sérieux. Ouvrage déroutant et exigeant, il n’en déploie pas moins une éclatante maîtrise, où le sens naît précisément du déséquilibre savamment orchestré. Bluffant. (4/5)

 

Citations :

Comme on s’ennuierait dans les églises si ne s’y trouvait Godelive ! Le prêtre profère d’incompréhensibles paroles fort peu fidèles à la réalité des faits désolants auxquels on assiste. Il lit des textes sans rapport avec ce qui fermente et se décompose au fond des cœurs. L’assemblée ne se lève que pour se rasseoir, le prie-Dieu est un tape-cul. Un orgue plombe méthodiquement l’ambiance. La vieille qui chante le plus faux chante aussi le plus fort. On a cloué les mains du Christ pour l’empêcher de se boucher les oreilles. C’est un bien cruel supplice qu’il endure. Ces vils Romains voyaient loin. 


Son caveau de famille est mal entretenu. Et encore, vous n’avez pas vu l’intérieur… Alors on déblaye, on rassemble les planches pourries pour les brûler. Le contenu des trois boîtes éventrées devrait tenir dans une seule, plus petite. C’est au-dehors qu’on va être content. Joie et allégresse ! Réduction de corps. Deux compartiments sont à nouveau disponibles. Il y aurait donc une place encore pour une compagne dans la vie de monsieur Ristretto. Cependant, il semble plutôt envisager la perspective voluptueuse de se coucher là en diagonale comme dans son lit.


Ce fut un colosse, il a maintenant plus de soixante-dix ans. Or ses muscles sont toujours là mais à présent comme des objets tombés dans la doublure d’un manteau, sous la peau devenue trop lâche que distendent et déforment ces masses mouvantes, inégalement réparties. On dirait qu’il porte sur son épaule ou contre son torse, et parfois même traîne derrière lui, un sac de cailloux. Et ce qui est terrible, ce qui est injuste, c’est que cet exercice, ce constant effort, ne raffermit pas sa musculature ancienne, mais emplit son sac de nouveaux cailloux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

mercredi 15 juillet 2026

Critique : "Moon Tiger" de Penelope Lively | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Moon Tiger" de Penelope Lively



Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Moon Tiger

Auteur : Penelope LIVELY

Traduction : Paule GUIVARCH

Parution : en anglais en 1987,
                  en français en 1989 sous le titre 
                  Serpent de lune,
                  nouvelle traduction en 2026 
                  (L'Olivier) 

Pages : 312

Accès au livre : ISBN 9782823622058  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Une histoire du monde, oui. Et, dans la foulée, la mienne. La Vie et le Temps de Claudia H. Le morceau de vingtième siècle auquel j’ai été enchaînée bon gré mal gré, que ça me plaise ou non. »
Claudia Hampton a toujours été ambitieuse. Allongée sur un lit d’hôpital, ses forces quittent son corps mais pas son esprit qui vagabonde et mène la danse avec puissance. Elle se lance un ultime défi : raconter le monde à sa manière, mais surtout se raconter, elle. On traverse à ses côtés la jeunesse, l’inceste, la Seconde Guerre mondiale, les amours et les combats d’une femme avec ses failles et ses forces.
L’écriture merveilleuse et précise de Penelope Lively donne vie à un personnage inoubliable, déterminé à suivre ses désirs, à s’émanciper de tout ce qui menace sa liberté.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née en 1933 en Égypte, Dame Penelope Lively (anoblie par la reine Elizabeth II), a composé l’une des œuvres les plus remarquables de la littérature anglaise. Elle a écrit des dizaines de romans – pour la jeunesse et pour les adultes – ainsi que des essais autobiographiques. Moon Tiger, son plus grand succès, est aujourd’hui un classique étudié dans les universités. Déjà publié en France il y a plus de trente ans, ce roman était tombé dans l’oubli, les Éditions de l’Olivier en proposent une nouvelle traduction.

 

 

Avis :

Romancière britannique née au Caire en 1933, Penelope Lively a bâti une oeuvre hantée par l'omniprésence du passé dans nos vies. Cette thématique prend toute son ampleur dans Moon Tiger, couronné par le Booker Prize en 1987. Le titre, emprunté à un serpentin anti‑moustiques utilisé en Égypte, évoque la combustion lente d'une braise, métaphore de ces rémanences du vécu qui ne cessent d'irradier la conscience.

Claudia Hampton, historienne renommée, entreprend depuis son lit de mourante une reconstitution de sa vie qui se confond avec une tentative d’écrire « une histoire du monde ». Au fil de ses réminiscences, aimantées par son expérience de reporter en Égypte pendant la Seconde Guerre mondiale et par l’amour que le conflit lui a arraché, se dessine le portrait d’une femme brillante, indépendante et souvent abrasive, gainée d’une carapace intérieure qui, depuis cette perte irréparable, rigidifie son rapport aux autres et à elle‑même. Cette dureté a construit autour d’elle une sorte de mur, maçonné d’incompréhension et de crainte, ses proches percevant son intransigeance sans jamais deviner cette blessure originelle et son refus d’être atteinte. Sa fille Lisa n’a jamais su comment approcher cette mère imprévisible et distante, qui semble réserver à un jeune réfugié hongrois, à la longue presque fils adoptif, une attention qu’elle‑même n’a jamais reçue. Quant à son frère Gordon, d’autant plus sur la défensive qu’admiratif et subjugué malgré lui, leur relation complexe s’établit entre fusion exclusive et rivalité sourde, dans une tension incessante qui entretient entre eux une proximité âpre, faite de loyauté et de heurts, traversée de sentiments incestueux.

Basée sur la discontinuité et la multiplicité de points de vue, la composition du roman montre comment subjectivités et affects produisent, à partir d’une même réalité, des versions divergentes qui se répondent et se déforment mutuellement. Loin d’une vérité unifiée, Moon Tiger expose une mémoire entrelacée de récits concurrents, chacun en infléchissant le sens selon ce qu’il retient, transforme ou occulte. L’ambition de Claudia d’écrire « une histoire du monde » se heurte ainsi à la résistance du vécu, l’histoire n’étant jamais qu’une construction partielle, tissée d’oublis, de choix et d’incertitudes. Sa vie, telle qu’elle se raconte ou perçue par les autres, révèle l’écart entre ce que l’on voudrait saisir du passé et ce que le passé consent à laisser émerger. De blessures en fidélités et regrets, nos perceptions se reconfigurent en autant de récits intérieurs, dessinant, dans le cas de Claudia, une figure sans cesse redéfinie par ce qu’elle dit, tait, et par ce que les autres projettent sur elle. 

S’il fragmente les points de vue, le récit désarticule aussi le temps, progressant par retours, surgissements et réminiscences, à mesure que la mémoire, fouissant dans les galeries à demi effondrées du passé, exhume les épisodes selon leur acuité affective plutôt que par ordre chronologique. Sortant des cadres de l’histoire officielle, cette temporalité subjective se contracte autour d’un instant décisif, se dilate dans l’attente, ou se dérobe dans les silences, présentant la durée non comme un écoulement, mais une constellation de moments qui s’éclairent ou s’obscurcissent les uns les autres. Ainsi se livre, non pas la continuité d’une vie, mais la manière dont, emportée par ses élans et freinée par ses failles, une conscience réorganise le passé en fonction de son intensité. 

Inscrit dans le contexte précis de la Seconde Guerre mondiale en Égypte vue par une correspondante de guerre, le livre fait de son décor un champ de tensions, où s’affrontent discours, interprétations et prises de position. Avec en tête son « histoire du monde », Claudia adopte un point de vue qui se veut englobant, mais qui reste marqué par sa position d’Occidentale, d’intellectuelle et de témoin privilégiée. L’Histoire y est une perspective, avec ses biais, ses partis pris et ses zones aveugles, et la géographie un huis au‑delà duquel le regard européen trouve ses limites, la guerre révèle son vrai visage, et l’amour vécu par Claudia prend une dimension politique autant qu’intime. Ainsi, raconter le monde, c’est d’abord mesurer la portée et les limites d’une situation, comprendre que toute vision d’ensemble comporte ses déformations, et que tout récit ne saurait que demeurer partiel et partial. 

D'emblée, le roman montre Claudia mourante. Écrire sa vie sur ce qui ne va pas tarder à devenir son lit de mort, c’est écrire dans l’urgence et la conscience aiguë de la fin, dans un rapport au temps où le moindre souvenir fait figure de dernier geste de pensée. La mort imminente transforme la remémoration en ultime tentative de se saisir soi‑même, non pour transmettre une vérité, mais pour affronter l’irrésolu. Juste avant l’effacement final, ce qui subsiste n’est pas une synthèse, mais un kaléidoscope de sensations et d’images réfléchissant la fragilité du savoir. Roman sur la mémoire, Moon Tiger raconte ce que la conscience retient avant de s’éteindre, ces instants essentiels qui surnagent et composent, dans leur dispersion même, la forme définitive d’un récit intérieur.
 
Cette nouvelle traduction permet de redécouvrir un roman majeur du XXᵉ siècle, dont la puissance tient à la maîtrise de sa construction et à la finesse de son regard sur la mémoire et l’Histoire. Par sa forme kaléidoscopique, ses changements de voix et son art d’exposer les distorsions perceptives, Moon Tiger explore avec intelligence la subjectivité du récit historique, montrant comment toute tentative d’embrasser le monde se heurte à la réfraction du vécu. Claudia Hampton irradie une présence d’autant plus crédible qu’elle apparaît dans toute sa complexité, y compris dans ses aspects les moins conciliants. Elle laisse percevoir une conscience que les autres ne parviennent jamais à lire entièrement. Cette tension entre ce qu’elle est, ce qu’elle montre et ce que les autres perçoivent souligne la nature tragique de son destin, mais aussi, en ricochet, de ceux qui l’entourent – notamment sa fille – et, plus largement, de la condition humaine, rendant le roman profondément bouleversant. Porté par une écriture d’une grande beauté et d’une remarquable acuité, Moon Tiger apparaît ainsi comme un très grand livre et un immense coup de coeur. (5/5) 

 

 

Citations :

J’ai une reproduction – on peut les acheter au Victoria and Albert Museum – d’une photographie de la rue principale du village de Thetford, prise en 1868, sur laquelle ne figure pas William Smith. La rue est déserte. Il y a une épicerie, une forge, une charrette à l’arrêt et un grand arbre aux longues branches, mais pas une seule silhouette humaine. En fait, William Smith – ou quelqu’un d’autre, ou plusieurs personnes, des chiens aussi, des oies, un homme à cheval – est passé sous l’arbre, est entré dans l’épicerie où il s’est attardé un moment à parler avec un ami pendant que quelqu’un prenait la photographie, mais celui-ci est invisible, tout est invisible. Le temps de pose de la photographie – soixante minutes – a été si long que William Smith et tous les autres sont passés sans laisser de trace. Même pas ce qui s’apparenterait à la marque des vers primitifs qui traversèrent la boue cambrienne de l’Écosse du Nord en laissant le tuyau vide de leur passage dans le rocher. J’aime ça. 
J’aime beaucoup ça. Belle image de la relation de l’homme au monde physique. Il est parti, il est passé puis a disparu. Mais supposons que William Smith ou celui qui descendit la rue ce matin-là avait, en chemin, déplacé la charrette du point A au point B. Que verrions-nous alors ? Une tache ? Deux charrettes ? Ou supposons qu’il ait coupé l’arbre. Altérer le monde physique est notre talent suprême – peut-être y parviendrons-nous complètement un jour. Finis. Et l’histoire touchera effectivement à sa fin.


Je déplaisais à tous les professeurs. « Je crains, a écrit l’un d’eux sur un bulletin scolaire, que l’intelligence de Claudia ne s’avère être une pierre d’achoppement si elle n’apprend pas à contrôler ses enthousiasmes et à canaliser ses talents. » Évidemment, l’intelligence est toujours un désavantage. Les parents devraient être démoralisés dès son apparition. J’ai été incroyablement soulagée de découvrir que celle de Lisa était tout juste moyenne. Sa vie n’en a été que plus confortable. Ni son père ni moi n’avons mené une vie confortable, mais savoir si nous aurions aimé qu’elle soit différente est une autre affaire. La vie de Gordon, aussi, a été inconfortable par intermittence, mais, quand on y songe, celle de Sylvia n’était guère plus douce, ce qui semblerait mettre à mal ma théorie sur l’intelligence et le bonheur. Sylvia est totalement stupide.


Nous ouvrons la bouche et s’en écoulent des mots dont nous ne connaissons même pas les ancêtres. Nous sommes des lexiques sur pattes. Dans une seule phrase d’une conversation futile nous préservons le latin, l’anglo-saxon, le vieux norrois. Nous transportons un musée dans notre tête, chaque jour nous commémorons des êtres dont nous ne savons rien. Qui plus est, nous parlons énormément, notre langage est le langage de tout ce que nous n’avons pas lu. Shakespeare et la Bible du roi Jacques émergent dans les supermarchés, sur les bus, bavardent à la radio et à la télévision. Je trouve ça miraculeux. Je m’en émerveille toujours. Que les mots soient plus durables que tout le reste, qu’ils voyagent au gré du vent, hibernent et se réveillent, s’abritent en parasites sur les hôtes les plus improbables et survivent, encore et toujours.


Les enfants ne nous ressemblent pas. Ce sont des êtres à part : impénétrables, inabordables. Ils habitent non pas notre monde mais un monde que nous avons perdu et ne récupérerons jamais. Nous ne nous rappelons pas notre enfance, nous l’imaginons. Nous la recherchons, en vain, à travers des voiles de poussière aveuglante et opaque, et récupérons quelques lambeaux emmêlés de ce qu’elle était selon nous. Et pendant ce temps-là, les habitants de ce monde sont parmi nous, tels des aborigènes, des minoens, des gens d’ailleurs bien au chaud dans leur capsule témoin.


Dieu aura l’un des premiers rôles dans mon histoire du monde. Comment pourrait-il en être autrement ? S’Il existe, alors Il est responsable de l’effroyable et merveilleux récit. S’Il n’existe pas, l’idée que ce soit une possibilité a tué davantage de gens et préoccupé davantage d’esprits que n’importe quoi d’autre. Il domine la scène. En Son nom ont été inventés le chevalet, la poucette, la vierge de fer, le bûcher. En Son nom des gens ont été crucifiés, fouettés, brûlés, bouillis, écrasés. Il est à l’origine des Croisades, des pogroms, de l’Inquisition et de plus de guerres que je ne peux en nommer. Mais sans Lui il n’y aurait ni La Passion selon saint Matthieu, ni les œuvres de Michel-Ange, ni la cathédrale de Chartres.
 
 
Cette ville ne ressemblait pas à l’ancienne mais son impression sur moi était la même ; les sensations se cramponnaient à moi et me transformaient. Debout devant une tour de verre et de béton, j’ai arraché une poignée de feuilles d’eucalyptus de leur branche, les ai écrasées dans mes mains, les ai reniflées et les larmes me sont montées aux yeux. Claudia, soixante-sept ans, debout sur un trottoir inondé de matrones américaines aux bras chargés de paquets, pleurant non pas de chagrin mais d’étonnement à l’idée que rien n’est jamais perdu, que tout peut être récupéré, qu’une vie n’est pas linéaire mais instantanée. Que dans la tête tout arrive en même temps. 

 

 

Vous aimerez aussi :

 
WOLKENSTEIN Julie : Chimère
CURIOL Céline : La dynamique de l'oeuf 
 

 
 

mercredi 1 juillet 2026

Critique : "Vorace" de Malgorzata Lebda | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Vorace" de Lebda Malgorzata

a

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Vorace (Lakome)

Auteur : Malgorzata LEBDA

Traduction : Lydia WALERYSZAK

Parution : en polonais en 2023,
                   en français en 2026 (Noir sur Blanc)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782889831661  
                           en librairie

 

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Prix Empik 2023 de la découverte littéraire de l’année en Pologne
Finaliste du prix Niké 2024, qui récompense le meilleur livre polonais

Traversée par les grands questionnements, les émotions et les douleurs de notre temps, une jeune femme retourne dans le village de son enfance pour prendre soin de sa grand-mère mourante. Avec son amie Ann, qui est une étrangère, elle s’applique à réchauffer le corps et l’esprit de cette femme âgée dont elle vient : gratter, masser, nourrir la peau, apaiser les douleurs, tout en ravivant les souvenirs et l’émerveillement devant le monde. Lire des poèmes, des descriptions d’oiseaux, et, le plus possible, accueillir le vivant, les plantes, les insectes, les petits et les grands animaux, jusque sur le lit. De son côté, le grand-père s’affaire à réparer la maison, qui est un autre corps malade, lui aussi marqué par le passage du temps, lui aussi susceptible de se raconter.
Aux abords du village de Maj, il y a des champs, des renards, des étourneaux, des forêts dans le vent et la neige, et il y a un abattoir industriel qui ne s’arrête jamais.
Avec ce premier roman salué de toutes parts, la poétesse Małgorzata Lebda nous conduit dans la région des Beskides. Elle y dépeint les saisons changeantes, la lumière, les corps, la transmission de femme à femme, l’amour et la beauté fragile de l’existence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Małgorzata Lebda est écrivaine, chercheuse, photographe et ultra-marathonienne (en 2021, elle a couru 1 113 kilomètres le long de la Vistule dans le cadre d’un projet d’activisme poétique intitulé « Lire l’eau »). Née en Pologne en 1985, elle a publié huit recueils de poèmes pour lesquels elle a reçu quantité de prix. Vorace, son premier roman, a été salué en Pologne comme la « découverte littéraire de l’année ». Avec Dunaj. Chyłe pola (2025), elle est honorée par le prix Kościelski, comme avant elle Mrożek, Stasiuk et Tokarczuk. 
Małgorzata Lebda vit avec des êtres humains et non humains dans la région montagneuse des Beskides.

 

Avis :

Avec pour thèmes l’usure du temps, la maladie et le deuil, ce premier roman polonais très remarqué transpose dans la fiction la vitalité prédatrice de la nature qui imprégnait déjà les poèmes de Małgorzata Lebda. Renvoyant dès le titre à cette dynamique de dévoration multiple, le récit déploie un univers où les forces biologiques, émotionnelles et paysagères obéissent à un mouvement d’érosion, d’appétit et de transformation.

Accompagnée de son amie d’enfance Ann, la narratrice revient dans son village natal pour veiller les derniers jours de sa grand‑mère, figure centrale dont la lente disparition aimante tout le récit. Tandis que, dans une sorte de réflexe instinctif, le grand‑père s’acharne à réparer et renforcer l’habitation – comme si consolider autour pouvait conjurer l’effondrement intérieur du corps malade –, les deux jeunes femmes prennent soin, en silence, de leur aînée. Leur intimité fusionnelle s'organise comme une barricade fragile au coeur d’un cadre rural pressuré de toutes parts : la nature proche, d’une vitalité à la fois somptueuse et maléfique, peuplée de créatures aussi merveilleuses que carnassières et animée d’une force vengeresse qui multiplie les glissements de terrain comme pour engloutir le village, répond aux prédations humaines, plus brutales encore, qui hantent l’abattoir voisin, omniprésent avec ses longues coulées de sang, ses remugles et les cris des bêtes promises à la mort. L’ensemble campe un théâtre oppressant où la voracité du monde, animale, tellurique et humaine, fait écho à celle de la maladie.

Situé dans les Beskides, chaîne montagneuse du sud de la Pologne dont Malgorzata Lebda est originaire, le roman puise dans ce territoire rude et forestier une puissance archaïque qui déborde largement le simple cadre géographique. Ces montagnes, faites de vallées encaissées, de forêts denses et de sols instables, forment un écosystème où la nature apparaît à la fois nourricière et menaçante, et où l’humain, jamais maître, reste exposé à des forces plus anciennes que lui. Dans cette configuration où les corps, les lieux et les forces naturelles semblent céder à une même logique insatiable, la narration transcende la chronique du deuil pour observer comment la vie se resserre autour de ce qui la ronge. Le prisme de la maladie contaminant l'entour et le paysage en même temps que les gestes et le relationnel, la nature, d'une vitalité traversée de pulsions destructrices, agit comme une présence souveraine, impitoyable dans la manière dont ses secousses souterraines font écho aux violences de l’abattoir – incarnation répugnante de la rapacité humaine. De cette porosité mortifère naît une tension narrative qui instille peu à peu un malaise face à un monde où tout mute, se dégrade et finit par périr, la vie réduite en menace et en sursis. Ainsi se dessine une vision âpre et charnelle de la fragilité du vivant où, du corps rongé par le cancer au sol qui s'effondre, rien n'échappe à la dramaturgie de l’usure et de la résistance.

Avec la force de son imaginaire, la densité travaillée de sa langue et sa façon de faire dialoguer finitude, violence et paysages millénaires, le livre se distingue autant par son écriture sensorielle, héritée de la poésie, que par sa capacité à incarner la nature en une puissance mythique, souffrante elle aussi, parfois hostile dans sa luxuriance étrange, miroir de la maladie et du vivant. Cette originalité formelle, frôlant la surcharge symbolique dans une atmosphère suffocante qui écrase presque l'intrigue et les personnages, désarçonne par son opacité et sa noirceur, tant le récit privilégie la vibration du monde à l’avancée narrative. Pourtant, ce roman de femmes et de transmission sororale, qui fait de la maison un refuge où circulent savoirs, entraide et gestes de soin comme langage face à la lourde présence de la mort, déploie une émotion d'autant plus touchante que totalement retenue et muette. Au croisement de l’attention minutieuse aux corps et de la violence du monde qui les entoure, se révèle une expérience de deuil où, dépassant le drame, se rejouent les liens, les héritages et la persistance têtue de la vie. (4/5)
 

mercredi 17 juin 2026

Critique : "L'Empereur de la joie" de Ocean Vuong | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'Empereur de la joie" de Ocean Vuong

a

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'empereur de la joie 
            (The Emperor of Gladness)

Auteur : Ocean VUONG

Traduction : Hélène COHEN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2025,
                  en français en 2026 (Gallimard)

Pages : 512

Accès au livre : ISBN 9782073090270  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un soir d’été, sous une pluie battante, Hai se retrouve sur un pont, prêt à sauter. Il faut dire que grandir dans un coin aussi perdu qu’East Gladness peut ôter tout espoir, même à dix-neuf ans. Mais le destin en décide autrement quand Grazina, vieille veuve logeant près de la rive, repère sa silhouette à temps et l’interpelle — c’est ainsi qu’elle sauve Hai, et lui ouvre la porte de sa maison délabrée. Un tandem incongru et joyeux se forme alors entre ce jeune homme d’origine vietnamienne, accro aux opioïdes et mythomane, et cette ancienne réfugiée lituanienne qui n’a plus toute sa tête. Quand ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts, Hai décroche un poste dans un fast-food du coin où une bande de marginaux l’accueille chaleureusement. Mais alors qu’il reprend doucement goût à la vie, la santé de Grazina se dégrade sérieusement. Parviendra-t-il pour une fois à ne pas fuir la réalité ?
Après l’immense succès d’Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong nous époustoufle ici par son talent de conteur et son inventivité hors pair. De sa plume délicate et poétique, parfois délicieusement loufoque, il nous offre le portrait fascinant d’une Amérique défaillante et cruelle, où une simple amitié peut redonner tout l’espoir du monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ocean Vuong, né en 1988 au Vietnam, vit depuis l'âge de deux ans aux Etats-Unis où il est désormais considéré comme un auteur majeur. Son premier roman, Un bref instant de splendeur, a reçu un accueil exceptionnel partout dans le monde et a été récompensé en France par le prix Les Inrockuptibles étranger. Il est aussi l'auteur d'un recueil de poésie très remarqué, Le temps est une mère.

 

Avis :

Récompensé pour ses recueils de poèmes et pour son premier roman Un bref instant de splendeur où il explorait le trauma hérité de ses origines, l’auteur américano‑vietnamien Ocean Vuong délaisse ici l’autobiographie pour une fiction tout aussi marquée par l’exil, la mémoire et les violences sociales. Imaginant la rencontre entre un jeune homme vietnamien dépendant aux opioïdes et une réfugiée lituanienne vieillissante, il fait de leur alliance fragile un sanctuaire au coeur d’une Amérique minée par la précarité et l’exclusion.

Décidé à en finir en se jetant d’un pont, Hai, dix‑sept ans, est sauvé in extremis par Grazina, une femme âgée vivant seule en contrebas, dans une maison délabrée perdue dans un secteur abandonné de la déjà pas très riante ville de Gladness, en Nouvelle‑Angleterre. Entre le garçon pris dans la spirale des opioïdes et la vieille dame retranchée dans une solitude que l’âge et les troubles de mémoire accentuent, se noue peu à peu une relation inattendue, faite de prudence, de maladresses et d’une attention réciproque qui brise leur isolement. Le rapprochement de ces deux existences abîmées leur permet d’esquisser une forme de quotidien partagé, une manière de tenir debout malgré l’usure, la peur et l’impression persistante d’être relégués hors du monde. Dans cette cohabitation précaire, où chaque geste compte davantage qu’il n’y paraît, se dessine la possibilité d’un lien qui, sans les sauver tout à fait, leur rend une part de présence et de dignité.

Si Ocean Vuong s’éloigne ici de l’autobiographie explicite, il n’abandonne ni la vulnérabilité ni la tension poétique qui irriguaient ses précédents textes. Préférant aux grandes articulations narratives une progression fragmentée où les actes minuscules, les silences et les hésitations prennent une importance décisive, l’écriture, impressionnante de justesse et de délicatesse, se fait le miroir de l’état intérieur des personnages. Loin de tout pathos et de toute démonstration, elle dit la lassitude, la confusion et la honte, mais aussi la tendresse, l’entraide et le courage. Hai, pour subvenir à leurs besoins, trouve à s’employer dans un fast‑food où le travail, dur et mal payé, est malgré tout traversé de formes de camaraderie discrètes qui lui offrent un répit inopiné. Accordant autant d’attention à ces micro‑alliances qu’aux violences structurelles qui les cernent, le récit s’inscrit dans une précarité qui n’étouffe jamais complètement la possibilité d’un lien et, par la douceur obstinée de sa langue, fait s'épanouir une solidarité qui rompt fugacement la logique de la marginalisation.

Conjuguant la rudesse du réel et la délicatesse d’une plume qui accueille les êtres cabossés sans les réduire à leur souffrance, ce roman se distingue par son attention obstinée aux vies minuscules et par sa capacité à faire surgir, au coeur de la précarité, des moments de grâce et de partage. Si quelques longueurs, répétitions et effets de construction en atténuent parfois l’élan, l’ouvrage n’en brille pas moins par la somptuosité de sa langue, la finesse de son imaginaire et l’humanité bouleversante de la relation entre Hai et Grazina. Sur le fond d’une Amérique oublieuse de ceux qu’elle laisse sur le bas‑côté, cette histoire de survie et de dignité en clair‑obscur s’impose comme un véritable coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Bien que les trains ne s’arrêtent jamais dans notre ville, leur sifflement retentit dans les salons à cinq kilomètres à la ronde. Rien ne s’arrête jamais ici, à part nous. Hartford, la capitale qui s’est construite sur des compagnies d’assurances, des magasins d’armes à feu et d’équipement médical, bureaucraties de la mort et du désastre, se trouve à douze petites minutes en voiture par l’autoroute, et tout le monde nous contourne sans traîner pour s’y rendre ou pour en foutre le camp. Nous sommes la tache floue derrière les vitres de vos trains et de vos monospaces, de vos bus Greyhound, nos visages déformés par le vent et la vitesse comme les parias des toiles de Munch. Les ambulances sont la seule chose que nous partageons avec la ville, étant assez proches de Hartford pour qu’elles viennent nous chercher quand nous sommes à moitié morts ou bringuebalés sur un brancard en acier, sans le moindre proche pour nous réclamer. Nous vivons aux marges mais nous mourons au cœur de l’État. Nous payons des impôts à chaque chèque encaissé pour nous tenir sur les rives affaissées d’un fleuve où gisent nos rêves.


Hai découvrit qu’un esprit en proie à la démence était un peu comme ces écrans magiques qu’il avait eus dans son enfance : une secousse, même minime, et l’écran devenait gris, une sorte de monochrome du vide. Ou pire, l’esprit dessinait des choses de lui-même pour combler les trous (…).


Il aurait voulu lui dire qu’un corps n’était que cette petite pelle de rien du tout qui nous servait à creuser un tunnel à travers les minutes et les heures, et qu’à la fin il n’y avait qu’un immense vide. Les comprimés étaient en train de se dissoudre en lui comme les siens en elle, et dans son hébétude médicamenteuse, il n’entendait plus que les grésillements qui affluaient dans la pièce, une vague après l’autre. De plus en plus fort, comme si la maison était une immense radio mal réglée et que lui, à l’intérieur, attendait de comprendre pourquoi. Non, dit-il pour lui-même. Non, non, non – et il se couvrit les oreilles pour faire taire le bruit. Mais ce n’était que la pluie.


Un jour, si c’est votre tour – ce que personne ne souhaite –, vous vous retrouverez dans un fauteuil roulant, poussé par des gens qui auront l’âge de vos enfants, peut-être même de vos petits-enfants. Vous glisserez dans des couloirs chlorés, aux murs peints en bleu placide ou gris lave-vaisselle pour induire un état de sédation. Le linoléum aussi est bleu, bien que gondolé, et lustré au point d’y voir se refléter les visages déformés, bouches ouvertes sur un demi-cri silencieux. Si bleu que vous aurez l’impression d’être emporté, parce que c’est le mot, par le courant des couloirs volontairement étroits, sans possibilité de faire demi-tour. Seules les marques beiges au sol signalent l’ancienneté du lieu, tous les brancards, les fauteuils roulants, les électrocardiographes, les pieds à perfusion, les chariots qui y ont transité en masse, transportant les vivants comme les corps raides, fendant l’air ou prenant leur temps, striant les recoins de noir, uniques empreintes laissées par le temps. Vous verrez les rabougris, dans leur huitième ou neuvième décennie, courbés sur des chaises ou des lits, abandonnés dans un corridor pendant des heures, à fixer un œil perplexe sur le ventilateur au plafond ou une tache au mur, têtes pivotant au passage d’une ombre, appelant le nom qu’ils avaient donné à un fils ou une fille, des visages qu’ils n’ont pas vus depuis des mois, voire des années. On compte parmi eux des médecins, des avocats, des concierges, des politiciens de second plan, des fonctionnaires, des pilotes, des boulangers, des barmans, gradients de vie désormais égaux devant la seule aile véritablement égalitaire du rêve américain : la maison de retraite, où le passé n’est rien d’autre que la forme qu’il vous a donnée. Où un « foyer » comme celui-ci est souvent un paravent destiné à masquer le corps vieillissant, la peau en papier crépon, les plaies suintantes, les ecchymoses anémiques qui persistent durant des semaines, les yeux sombres injectés de sang. Comment en sommes-nous venus à nous persuader que le spectacle des années, la somme des décennies, est une chose d’une telle violence – y compris pour les familles – que nous ayons à construire des forteresses entières pour les isoler des regards ?


Quand quelqu’un meurt, on devient une boîte pour lui, on stocke des choses que personne ne voit et on continue à vivre comme ça, la tête devient un cercueil pour garder vivant le souvenir du mort. Mais que fait-on de ce genre de boîte ? Où la pose-t-on ?
 
 
Où allait-elle ? Dans un endroit où la liberté est promise, mais seulement dans un espace confiné fait de murs et de serrures, où une nourriture calibrée est prodiguée par un personnel venu d’un ailleurs infini, qui renonce à voir grandir ses propres enfants pour vous voir vieillir, à la seule fin de vous maintenir en vie pour siphonner votre compte bancaire pendant que vous êtes au chaud, terrassé par des tranquillisants, rassasié et comme anesthésié, un corps mûr pour la récolte, même quand la maturité est déjà passée. C’était ça l’Amérique après tout, et Grazina en prenait la direction. Dans sa version la plus authentique. Celle où tout le monde paie pour rester. 

 

samedi 13 juin 2026

Critique : "Et si je renaissais de mes blessures ?" de Dominique Godfard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "Et si je renaissais de mes blessures ?" de Dominique Godfard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Et si je renaissais de mes blessures ?

Auteur : Dominique GODFARD

Parution : 2026 (Cinq Sens)

Pages : 138

Accès au livre : ISBN 9782889499212  
                           en librairie

 

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans l’introduction de Et si je renaissais de mes blessures ?, Dominique Godfard précise que son témoignage tourne autour du chemin à faire pour réussir à « s’accoutumer à la vie dans un habitat pour personnes âgées (…) ». Elle écrit : « Il s’agit d’une forme d’adaptation (sera-t-elle jamais complète ?) à laquelle il serait souhaitable sinon de se préparer, du moins d’en connaître le parcours, avec ses embûches comme ses avantages. » Ce récit, en effet, intéresse aussi bien les aînés que leur famille et, loin de tout préjugé, il est écrit et présenté ici avec lucidité… et parfois même, humour.
À l’origine des différentes étapes de l’épreuve, l’hôpital de toutes les douleurs où l’autrice a été opérée de ses lombaires en 2024. Puis sa découverte de la résidence Vivage où elle s’installe peu à peu, fait des rencontres, assiste à des animations ou à des anniversaires, s’habitue tout doucement, sans délaisser ses goûts pour la lecture ni l’écriture. Au fil de ses observations, elle tente de mettre en avant des éléments qui pourraient participer à l’amélioration des conditions de vie des personnes âgées et d’inventer une sorte de jeunisme à l’envers, ce que l’on pourrait appeler du « vieillisme » si, un jour, le néologisme entre dans nos mœurs !

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née à Casablanca en 1941, Dominique Marie Godfard habite aujourd'hui Saint-Germain-du-Corbéis, dans l'Orne. D'abord nouvelliste, elle s'est tournée en 1999 vers le roman (LA PAMPA). Ses dernières publications : Le bus pour Drancy (roman, 2014), Une année percheronne (Journal, 2015), Le bonheur passait, il a fui ! (nouvelles, 2016), Variations sur le regard (billets, 2018), L'accourue en son jardin percheron (Journal, 2019), Le conflit de l'an 2040 (roman, 2021) et Vieillir, c'est vivre... (récit, 2022).

 

Avis :

Dans la continuité de Vieillir, c’est vivre, où elle montrait déjà que l’avancée en âge pouvait être l’occasion de reprendre prise sur le présent, Dominique Godfard poursuit son exploration sensible des dernières étapes de la vie. Ce nouveau témoignage, né d’une épreuve physique qui l’a conduite à s’installer en résidence pour seniors, observe avec une lucidité souriante la manière dont le corps, les habitudes et les certitudes se modifient lorsque la vieillesse impose son tempo. Refusant l’abattement, elle fait de cette transition un temps de réajustement attentif, où l’on apprend à composer avec ses fragilités pour mieux reconnaître ce qui demeure vivant, vibrant et, malgré tout, capable d’émerveiller.

Depuis toujours passionnée d’écriture, elle raconte son arrivée dans « une résidence pour seniors un peu abîmés mais pas trop » après une opération éprouvante, et la manière dont elle apprivoise ce nouvel environnement. Le livre déroule, par petites touches, la vie quotidienne d’un lieu où se mêlent solitude, routines obligées, gestes discrets de solidarité et moments de légèreté inattendue. L’auteur y décrit les apprentissages nécessaires, les limites à accepter et les relations qui se tissent, mais aussi les pensées qui surgissent quand le corps devient empêchement. À travers ces scènes concrètes et ces réflexions intimes, elle offre un regard direct sur sa détermination à ne pas céder au repli.

Conjuguant lucidité et légèreté pour mieux donner à voir la vieillesse dans toute sa complexité, Dominique Godfard explore avec finesse les transformations du corps, les ajustements du quotidien et les émotions qui traversent cette période de fragilité. Son écriture, précise et souvent teintée d’humour, met en valeur les détails du réel et ouvre des pistes de réflexion sur la dépendance, la vulnérabilité et la capacité à se réinventer. Son amour de la littérature accompagne chaque étape, les citations qu’elle glisse au fil des pages devenant des appuis, presque des compagnons de route, qui éclairent son expérience. Sa sincérité touchante, la justesse de son regard et la force de résilience qui transparaît dans son récit forcent l’admiration et dessinent un véritable art de composer avec le réel, une manière de boire jusqu’au bout chaque goutte encore offerte par la vie.

Ouvrage bref, sans volonté d’exhaustivité, ce livre séduit par l’authenticité de sa démarche, chaque page semblant porter la trace d’un travail intérieur qui ne va pas de soi. On mesure ce que cette écriture a exigé de lucidité, de patience et de courage. Surtout, elle témoigne d’une volonté de transformer une épreuve intime en parole partagée, de rester debout face à ce qui bouscule, et de rendre cette traversée utile en proposant au lecteur des amorces de réflexion, des pistes discrètes mais fécondes pour penser à notre tour ce qui nous attend tous, un jour ou l’autre. (4/5)

 

 

Citations : 

Le seul dénominateur commun qui pourrait nous inciter au partage porte le nom de « vieillesse » et dans un éclair, je me dis : « Je suis une vieille qui n’aime pas les vieux ! » Ce qui me désespère. Avant de me poser la question fondamentale : « Est-ce que les vieux aiment les vieux, en général ? »Je n’ai pas la réponse mais me console à la pensée que mes émotions et mes étonnements sont ceux d’une « débutante » en colonie de personnes âgées et donc sujets à révision avec le temps.

A cette lassitude indissociable de la vieillesse, s’entremêle un problème de temps puisqu’on comprend qu’il ne fait plus le dilapider, que la réserve se tarit de jour en jour le rendant toujours plus précieux… si ce n’est qu’on ne parvient pas à le remplir correctement ou selon ses désirs car les forces viennent à manquer ! Cruel dilemme puisqu’au moment où il faudrait optimiser son temps, c’est aussi l’heure d’une fatigue abyssale qui réduit la personne âgée à une quasi-impuissance…

Avant de répondre aux attentes des seniors, encore faudrait-il s’interroger sur celles-ci ainsi que sur le bien-fondé des réponses à apporter. Or, je constate que, quels que soient les activités, les sorties ou les films proposés, domine l’idée que la personne âgée a une préférence pour le passé, la facilité et ce qu’elle a déjà aimé… De découvertes ou de nouveautés, point n’en faut car on s’attache pas à stimuler les vieux cerveaux fatigués mais à leur plaire.
 
(…) l’avortement heureusement légalisé autorisant un passage de la vie (ou promesse de vie) à la non-vie, pourquoi les personnes âgées ne pourraient-elles pas jouir de ce même passage – de vie à non-vie – au moyen d’une euthanasie réglementée et appliquée dans un cadre strictement défini ? Dans ce sens, une nouvelle loi, qui consacre le droit de l’accès à l’aide à mourir, vient d’être votée en mai 2025 par l’Assemblée nationale et le texte est désormais soumis au Sénat...Il faut donc attendre. Pourquoi, finalement, traite-t-on de manière différente les débuts et les fins de vie alors qu’on les assimile volontiers les uns aux autres ? 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

jeudi 16 avril 2026

Critique : "Combat toujours perdant" de Michel Houellebecq | Lectures de Cannetille

 

Couverture de "Combat toujours perdant" de Michel Houellebecq


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Combat toujours perdant

Auteur : Michel HOUELLEBECQ

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 72

Accès au livre : ISBN 9782080145819  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Non, cette vie n’est pas suffisante, elle ne peut contenir la millième partie de nos rêves. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Romancier, essayiste, poète, considéré par de nombreux critiques comme l’écrivain français le plus marquant de notre époque, il est lu dans le monde entier depuis Extension du domaine de la lutte (1994).
Michel Houellebecq a reçu le prix Goncourt pour son roman La Carte et le territoire, en 2010.
Soumission, paru en 2015, a suscité admiration et polémique ; il a été un best-seller dans la plupart des pays européens.
Aujourd'hui, il demeure toujours parmi les auteurs français contemporains les plus lus. Parmi les livres de Michel Houellebecq les plus marquants, citons également Les particules élémentaires (1998) et La possibilité d'une île (2013). Ses deux romans les plus récents sont Sérotonine (2019) et Anéantir (2022). Auteur-compositeur-interprète, Frédéric Lo, est notamment connu pour ses collaborations avec Daniel Darc ou plus récemment avec le chanteur anglais Peter Doherty.

 

Avis :

Michel Houellebecq revient à la poésie avec un recueil bref et volontairement dépouillé qui prolonge la veine sombre et méditative de ses précédents textes en vers. Plus de dix ans après Configuration du dernier rivage, il retrouve ici une écriture resserrée et introspective, marquée par l’évocation du déclin. L’ouvrage s’inscrit dans un projet artistique plus large, accompagné d’un album conçu avec le musicien Frédéric Lo, dont les compositions en reflètent la tonalité mélancolique et crépusculaire. 

Les poèmes déploient une série de visions où se mêlent fatigue existentielle, paysages en ruine et interrogations sur la fin d’un monde. Les textes oscillent entre constat lucide et désarroi intime, évoquant tour à tour l’usure du corps, l’effritement des liens humains, la sensation d’un avenir rétréci et l’approche de la mort. Cette poésie, volontairement sèche, laisse affleurer solitude, violence et désordre social, auxquels répondent âge et déréliction physique comme motifs récurrents d’un univers où le corps se défait et le désir se retire. Si la guerre, le vieillissement et l’effondrement social apparaissent en filigrane, c’est surtout la manière dont ces menaces se répercutent dans l’intime qui donne sa ligne directrice à l'ensemble. Il en résulte un tableau menacé par les ténèbres, où le regard du poète scrute moins les événements que la façon dont ils s’impriment dans la conscience, dessinant un monde en retrait, gagné par la fatigue et la disparition annoncée.

Chaque mot pesé pour ne conserver que l’essentiel, le texte bref et ascétique choisit le vers dépouillé comme lieu d’une vérité que la prose, plus expansive, ne parvient plus à atteindre. Cette distillation patiente du langage – véritable travail d’extraction d’un concentré poétique – renforce la gravité des thèmes abordés et assure l’unité formelle du recueil. L’écriture, débarrassée de ses détours narratifs, s’avance dans une nudité transparente, parfois à peine teintée d’un soupçon de crudité, laissant apparaître une vulnérabilité devenue trop envahissante pour se taire. Cette fragilité lucide et assumée, qui semble avoir dépassé le souci de convaincre, se déploie sans autre ambition que de témoigner de ce qui subsiste au bord de l’effacement et du néant, fatiguée et funèbre dans ses constats de souffrance, de frustration et d’impuissance face au monde. Dans cette économie radicale, la parole se resserre jusqu’à devenir presque un souffle, comme la trace ultime d’une conscience qui sait qu’elle s’éteindra bientôt.

Impressionnant par sa capacité à faire tenir, en si peu de mots, une vision du monde profondément marquée par l’usure et la finitude, ce format qui privilégie l’intensité à l’ampleur, maximisant son impact, laisse en même temps peu de place à la variation et installe une tonalité sombrement monochrome qui favorise une certaine fixité émotionnelle. Malgré cette austérité, l’ensemble dégage une présence indéniable, portée par une voix capable de dire l’essentiel avec une honnêteté presque désarmante. Demeure l’impression d’avoir traversé un désespoir sans éclaircie ni promesse, au bord de la suffocation morale, avec pour seul viatique la précision somptueuse de la langue. (4/5)

 

 

Citations : 

Il y a des jours où ça va, des jours où ça ne va pas, mais je suis obligée de vivre tous les jours.


Comme un étang qui se referme  
Une fois la barque engloutie  
Ma vie s’approche de son terme  
Comme une anecdote aplatie.


Non, cette vie n’est pas suffisante, elle ne peut contenir la millième partie de nos rêves.


L’image de la mort grandit sous les secondes
Dont le terne déclic résonne dans le vide,
Son visage lépreux se change en gueule avide,
Mes paroles se changent en hurlements immondes.
  
 Et c’est ainsi que je me sépare du monde.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

dimanche 15 mars 2026

Critique de "Appel manqué" de Carole Fives | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Appel manqué" de Carole Fives


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Appel manqué

Auteur : Carole FIVES

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 128

Accès au livre : ISBN 9782073129819  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Vous avez eu la pilule, l'IVG, on vous a tout apporté sur un plateau doré et vous venez encore vous plaindre ! On a fait notre part, c'était à vous de saisir le relais qu'on vous tendait à bout de bras. bandes d'ingrates ! Qu'est-ce que vous avez fichu pendant tout ce temps ? Travaillé, travaillé, mais enfin, ça ne vous empêchait pas de vous battre pour vos droits. Après le boulot, après avoir couché le gosse et terminé ton ménage, après avoir appelé ta vieille mère, il te restait encore un peu de temps pour militer, non ? Au lieu d'aller chez le psy ... Ah, t'en auras perdu du temps et de l'argent avec ça, mais c'est pas chez les psys qu'on fait la révolution ma fille. »
Après le succès d'Une femme au téléphone, Appel manqué signe le grand retour de Charlène, soixante-treize ans, plus déjantée que jamais. Quand la solitude lui pèse, elle bombarde sa fille de messages téléphoniques, qui sont autant de reproches, d'appels à l'aide et de révélations. Qu'ont à transmettre les « boomeuses » ? MeToo peut-il rapprocher les générations ? Portrait d'une mère qui appuie toujours là où ça fait mal, ce roman drôle et mordant interroge aussi le rapport au féminisme à tous les âges.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Carole Fives est l'autrice aux éditions Gallimard de plusieurs romans salués par la critique, parmi lesquels Une femme au téléphone (2017), Tenir jusqu'à l'aube (2018) et Quelque chose à te dire (2022).

 

Avis :

Carole Fives revient à ce qui constitue désormais le motif central de son oeuvre : la parole maternelle qui déborde, envahit et écrase. Reprenant le dispositif du monologue téléphonique comme révélateur féroce de la relation mère‑fille – où la fille n’existe qu’en creux, réduite au silence par une voix intarissable –, elle resserre encore le cadre autour de la mécanique d’une emprise ordinaire, faite de reproches, de plaintes et de culpabilisation diffuse. Ce texte bref et nerveux en propose la version la plus nue, la plus frontale, comme l’aboutissement d’une obsession.

Au fil des messages qu’elle dépose sur un répondeur mutique, une mère déroule son quotidien, ses inquiétudes et ses griefs, sans mesurer l’effet de ses propos. Elle raconte ses petites misères, ses contrariétés et ses souvenirs réécrits, tout en cherchant à ramener sa fille dans son orbite, ses appels comme autant de tentatives de la retenir. Derrière l’apparente banalité de ces fragments de vie se dessine peu à peu une relation déséquilibrée, où l’amour se mêle à la dépendance et où la fille, absente du récit, se retrouve paradoxalement au centre de toutes les phrases.

À partir d’un dispositif minimaliste, Carole Fives met en place une véritable machine dramaturgique. En laissant toute la place à la voix maternelle, elle expose les mécanismes d’un discours qui, sans le moindre souci de dialogue, occupe et sature le terrain affectif. Ici, aucune intrigue : seulement la tension entre une fille qui se dérobe et une mère qui parle pour conjurer le vide, sans jamais interroger sa propre responsabilité dans cet éloignement. Ce choix formel, qui repose sur la répétition, l’insistance et la dérive du soliloque, révèle moins une situation familiale qu’un système de domination intime, rendu d’autant plus oppressant qu’il se déploie dans un cadre apparemment anodin, où l’amour se déforme en contrôle et la sollicitude en injonction.

Si la mère occupe tout l’espace, c’est que la fille, elle, n’en occupe plus aucun. Absente du récit, réduite à un hors‑champ obstiné, elle s’impose pourtant comme la véritable figure centrale, celle autour de laquelle tout tourne sans s'énoncer. Ce vide, que la mère tente de combler par sa logorrhée narcissique, fonctionne comme un révélateur, exposant la difficulté d’exister face à une voix qui ne laisse aucune place, mais aussi la possibilité d’une émancipation qui passe par le retrait, le refus de répondre et la reconquête d’un espace intérieur. En choisissant de ne jamais lui donner la parole, Carole Fives fait de la fille un personnage spectral mais déterminant, dont l’absence même fait acte.

Ce texte d’une précision millimétrée, capable de transformer quelques messages laissés sur un répondeur en un portrait juste et troublant, déploie une écoute aiguë, presque clinique, de ce que le langage révèle malgré lui : failles, peurs, stratégies d’attachement et gestes d’amour maladroits. La maîtrise du rythme, le choix du détail et la manière de faire sourdre, sous l’ordinaire le plus banal, une charge émotionnelle et critique d’une grande finesse donnent naissance à un condensé de sobriété formelle et de lucidité implacable. Il en résulte un livre âpre et noir, souvent cruel, toujours profondément humain, que l’on lit d’un trait, porté par ce mélange d’agressivité et d’humour grinçant qui caractérise l’écriture de Carole Fives. (4/5)

 

 

Citation : 

Je sais bien que ton livre vient de sortir, je sais bien. Oui ma chérie, tu as raison, c’est honteux, et je vais le commander puisque tu ne m’as toujours rien envoyé. C’est fou ça, même ton frère l’a reçu, je suis toujours la dernière roue du carrosse. Encore un roman sur l’art ? Tu es sûre ? Mais ça va ennuyer tout le monde, voyons… Pourquoi tu n’écris pas plutôt un livre sur moi, c’est plus intéressant, tout le monde a une mère, alors que l’art… les gens s’en foutent, non ? Vise large, vise la mère, je t’assure, on n’en a jamais fini avec sa mère.

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 

samedi 2 août 2025

[Angles Sabin, Clarence] Malu à contre-vent

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Malu à contre-vent

Auteur : Clarence ANGLES SABIN

Parution : 2025 (Le Nouvel Attila)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Entre les trois collines qui l’ont vue naître, Malu se bat contre le temps qui passe et emporte tout sur son passage : l’odeur de la terre, les souvenirs des êtres chers, et son insouciance. Flanquée d'un père taiseux et d'une grand-mère qui perd la mémoire, Malu découvre un monde qui va la faire grandir plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. Aux différents éléments qui la cernent – les orages et les canicules, la maladie et la solitude – elle oppose des gestes de résistance. Un huis-clos familial où, telle une Antigone moderne, l’héroïne compose avec la fin d’une nature idyllique pour ne pas périr avec elle.
« Elle avait le monde tout à elle. »

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Clarence Angles Sabin, vingt-huit ans, travaille dans l’édition de revues scientifiques. Originaire de l’Aveyron, elle est fille, petite-fille et arrière-petite-fille d’agriculteurs. C'est dans les paysages qui ont bercé son enfance qu'elle puise son inspiration et nourrit son écriture sensible et ombrageuse.

 

Avis :

Ses jeunes années aveyronnaises dans une famille d’agriculteurs ont inspiré à Clarence Angles Sabin un premier roman, sensible et d’une mélancolique rageuse, sur le temps qui passe et use sans recours, n’en déplaise à l’énergie désespérée d’une jeune adolescente aux prises avec la mort de son enfance, en même temps que celle qui grignote peu à peu la ferme qu’après ses propres parents, son père s’épuise à tenir encore à bout de bras.

Malu a douze ans, mais en réalité bien plus au vu de ce qu’elle endosse au quotidien dans sa lutte contre l’écroulement de son monde. Son univers, face auquel le large monde et notamment celui de l’école ne pèsent rien, tient tout entier entre les trois collines qui abritent de moins en moins bien la ferme du Bosquet où, avec sa grand-mère et son père, ils élèvent des brebis.

Une vie de labeur acharné, avec au temps des grands-parents la satisfaction de l’autarcie et de la transmission au fils, mais qui, au fil des ans, devient de plus en plus précaire. Un grand dérèglement est passé par là, desséchant les pâturages pour mieux les dévaster de ses coulées de boue, décimant les bêtes à grands coups d’épidémies et poussant l’adolescente, comme pour conjurer la mort, à transformer secrètement la colline en cimetière pour agneaux.

Cet été-là, les catastrophes s’enchaînent, enfermant son père dans un silence fait d’épuisement et d’anxiété, ne laissant bientôt plus place qu’au vent dans la tête cambriolée par Alzheimer de sa grand-mère et pulvérisant chez Malu la coquille de l’enfance. Alors, préférant croire de toutes ses forces que rien n’est inéluctable et que la vie à trois au Bosquet a encore de beaux jours, l’enfant trop tôt promulguée femme s’active à colmater tout ce qu’elle peut, endossant le poids de responsabilités toujours plus lourdes pour tenter de gommer le naufrage qui s’annonce. Mais, pas plus qu’on ne refuse la mort en alignant des sépultures, fussent-elles d’agneaux, telle Antigone Malu ne pourra pas échapper à la tragédie qui se déploie. Un ultime coup dur l’attend là où elle ne l’attendait pas, pour une conclusion bouleversante.

Plus doux-amer que véritablement âpre, ce livre habité et crépusculaire dont la langue vibre de la beauté indifférente des collines et de l’intensité de la vie agricole, a beau refuser de se résigner, l’on ne retient pas l’eau du temps avec les doigts. Au lecteur d’imaginer l’avenir de Malu, forcément loin du Bosquet qui bornait son univers. C’est une noirceur triste et douce, rehaussée d’une profonde affection pour ses personnages si humains et touchants que le temps arrache les uns aux autres en même temps qu’à leur terre, qui reste en bouche lorsque l’on referme ce beau premier roman, tendre et cruel à la fois. (4/5)

 

Citations :

La bêche était à sa grand-mère ce que le pinceau est à un peintre. Son jardin était sa toile. Elle jouait des couleurs et brouillait les lignes. Elle fondait les différentes matières à coups de pelle et de râteau et transcendait sans difficulté la réalité. Il n’y avait plus rien de réel dans ce lieu. L’imaginaire prenait consistance et la terre si peu conciliante d’ordinaire se laissait apprivoiser. A la regarder comme cela, sa pelle semblait fondre dans la terre avec une facilité déconcertante. 


Ce qu’elle considérait comme assuré jusqu’alors ne l’était plus. Grandir était reconnaître que nos bases sont précaires et instables, assumer le coût de l’éphémère. Elle le voyait en regardant son père : on vieillit sans certitude. Son socle sûr, son triangle fortifié, le Bosquet et ses habitants, se délitait face aux affres du temps. Il ne résistait pas beaucoup plus fortement que les branches des arbres au souffle du vent d’autan.


En racontant son histoire, sa grand-mère avait aligné une cinquantaine de pots sur la table du fond qu’elle avait remplis à une cadence industrielle. Il y avait quelque chose d’enivrant dans ce manège. Quand on perd la tête, nos mains prennent le relais. Elles sont les chroniques de notre vie. Si notre cerveau oublie, elles se souviennent. Elles portent les cicatrices du passé et les plaies du présent. Elles tâtonnent mais finissent toujours par retrouver le fil du savoir et de la connaissance, si élimé soit-il. Les mains de sa grand-mère étaient ridées de souvenirs, mais rosées d’espoir. Elles la reliaient à la vie, à la cave, à elle, au Bosquet. A tout ce qui reste, quand ce qui était n’est plus.