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mercredi 2 septembre 2026

Critique : "Le Calamity Club" de Kathryn Stockett | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Le Calamity Club" de Kathryn Stockett




Coup de coeur 💓

 

Titre : Le Calamity Club (The Calamity Club)

Auteur : Kathryn STOCKETT

Traduction : Laura SATZ

Parution : en anglais (Etats-Unis)
                  et en français (Robert Laffont) en 2026

Pages : 682

Accès au livre : ISBN 9782221284131  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Si on donne à une fille une bouffée d'air frais et qu'ensuite on la lui reprend, elle se battra comme une lionne pour la récupérer. " Mississipi, 1933.
Meg, onze ans, a appris à ne compter sur personne. Depuis que sa mère l'a abandonnée, elle fait partie des grandes filles "inadoptables" de l'orphelinat, où elle se bat chaque jour pour garder espoir malgré le mépris et la cruauté de la présidente.
Birdie, missionnée d'aller retrouver sa sœur récemment mariée à un riche banquier pour sauver sa famille ruinée, découvre un foyer parfait en apparence mais qui repose en réalité sur un tissu de mensonges.
Charlie, internée de force dans un asile après avoir été jugée "faible d'esprit", est prête à tout pour récupérer sa fille perdue et retrouver sa dignité.
Trois destins qui vont se rencontrer par la force du hasard autour de l'orphelinat du comté de Lafayette, puis converger avec celui d'un groupe de femmes intrépides qui élaborent un plan audacieux : le "Calamity Club". Mais dans une ville où règne l'hypocrisie, le moindre acte de défi vous expose à tous les dangers... Quel sera le prix à payer pour leur désobéissance ?

 

 

Un mot sur l'auteur :

Kathryn Stockett, romancière américaine née en 1969 à Jackson dans le Mississippi, a suivi des études de lettres avant de travailler dans l’édition à New York. Elle publie en 2009 The Help (La couleur des sentiments), roman qui rencontre un large succès international. L’ouvrage s’appuie sur son observation des relations entre familles blanches et employées domestiques noires dans le Sud des États‑Unis des années 1960, thème qui structure son travail et reflète son intérêt constant pour les dynamiques sociales et raciales de sa région d’origine.

 

 

Avis :

Près de vingt ans après La couleur des sentiments, son célèbre premier roman qui décrivait la condition des employées domestiques noires au service de familles blanches dans le Mississippi des années 1960, Kathryn Stockett revient avec un récit situé cette fois en 1933. Trois femmes issues de milieux précaires s’y trouvent réunies par les contraintes sociales de la Grande Dépression. Alliées par les circonstances dans une tentative désespérée de construire, coûte que coûte, une stratégie de survie, elles n’ont d’autre choix que de défier un ordre social et moral fondé sur la ségrégation et la mise à l’écart des femmes et des pauvres.

Orpheline déclarée, à onze ans, « inadoptable » en raison de ses origines « viciées », Meg doit affronter dans son foyer une maltraitance tenue pour légitime par les principes moraux de l’époque. L’énergique Birdie, que sa famille ruinée a envoyée solliciter un soutien financier auprès de sa sœur et de son mari banquier, tombe de haut en découvrant sous les convenances une réalité autrement complexe. Enfin, Charlie, jeune mère célibataire internée de force pour moeurs « inconvenantes », est prête à tout pour retrouver la fille qu’on lui a enlevée. Le croisement de leurs destins et la solidarité qui se tisse entre elles finissent par donner naissance au Calamity Club, une initiative audacieuse, discrètement improvisée à rebours des conventions, dans une ville où l’ordre établi ne tolère aucun écart.

De la ségrégation des années 1960 à la Grande Dépression de 1933, le déplacement temporel opéré par Kathryn Stockett souligne la continuité d’une structure de domination qui traverse les époques et se reconfigure selon les contextes. Observant les mécanismes d’ostracisation – qu’ils visent la pauvreté, la non‑conformité morale ou sexuelle, ou encore la miscégénation –, le roman montre comment institutions, familles et normes sociales produisent de l’exclusion sous couvert de vertu, révélant un système où morale et protection fonctionnent, parfois très ouvertement, comme des instruments de régulation violente.

Plutôt que des héroïnes exemplaires, Meg, Birdie et Charlie sont des figures de vulnérabilité dont la force naît précisément de leur absence de pouvoir. Le Calamity Club est leur réponse clandestine à un monde qui les contraint à la seule échappatoire qu’elles puissent trouver. Bâtie avec les moyens du bord, fragile et risquée, cette entreprise de fortune donne au roman une tonalité moins spectaculaire que La couleur des sentiments. Ici, aucune dénonciation frontale, mais la mise en lumière d'une forme discrète de résistance.

Cette résistance prend d’ailleurs une dimension plus sombre lorsque le roman aborde, sans les surligner, deux thèmes qui élargissent la cartographie de la domination : l’homosexualité et la stérilisation forcée. Considérée comme une maladie que traitent certaines cliniques, l’homosexualité est, dans ce Mississippi des années 1930, un motif d’effacement pur et simple, l’un de ces comportements jugés déviants qu’il convient de corriger « pour le bien de tous », dans la même logique normative que celle qui frappe la pauvreté ou la « mauvaise réputation ». Pour ces derniers cas, la bien-pensance a institutionnalisé la stérilisation forcée : une procédure froide, justifiée par des discours médicaux et moraux, qui décide de qui mérite une descendance ou de qui doit être soustrait à l’avenir.

Choisissant de ne jamais la dramatiser, Kathryn Stockett intègre la violence au quotidien des personnages, sans presque lui accorder le statut d’événement. Condition de fond plutôt qu’aléa dramatique, elle fait sentir la pesanteur d’une texture sociale enveloppante dont il est quasi impossible de s’extraire. Dans cette perspective, le Calamity Club fait office de plan parallèle. Ce lieu, qui permet à une poignée de femmes de réorganiser leur histoire en dehors des clous imposés, montre comment quelques gestes de solidarité peuvent produire une narration alternative, précaire mais têtue, qui échappe aux assignations de classe, de sexe ou de respectabilité. Véritables points d’inflexion dans le récit, ils illustrent une manière de persister dans un monde qui cherche à les effacer. La construction du roman repose en l’occurrence sur une tension constante entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas. Les violences les plus manifestes coexistent avec des formes plus diffuses de surveillance morale, de suspicion et de jugement social. Institutionnelles ou familiales, toutes s’alimentent mutuellement en une cohérence sombre entre l’individuel et le collectif, la tonalité générale du livre – grise, retenue, presque étouffée – renforçant encore le propos. 

Si certains personnages frôlent le manichéisme et si la fin du scénario manque globalement de crédibilité, l’on reste pourtant sous le charme de ce vaste roman, documenté et efficace, peut‑être moins subtil que La couleur des sentiments, mais plus romanesque et généreux, porté par des portraits de femmes vifs et attachants. Précision historique, efficacité narrative, pertinence sociale et féministe : la fluidité de l’écriture et la dynamique du récit en font un véritable page‑turner, dont la tenue formelle parvient à absorber les quelques aspérités de construction. Coup de coeur. (5/5) 
 

samedi 29 août 2026

Critique : "Les maisons parachutées" de Didier Daeninckx | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les maisons parachutées" de Didier Daeninckx


 

J'ai aimé

 

Titre : Les maisons parachutées

Auteur : Didier DAENINCKX

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073032218  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1952, à Nevers, l’inspecteur Philippe Orbec est chargé d’une enquête qui concerne trois cadavres retrouvés dans un chantier de reconstruction. Orbec, fils d’un policier injustement abattu par la Résistance, va suivre le fil de son enquête, qui le mènera à Mauthausen, ou plus exactement à Redl-Zipf, une annexe du camp d’extermination par le travail. Les trois hommes, liés à des faussaires de grand talent, ont côtoyé à Redl-Zipf un commando juif très spécial, dont le travail consistait à fabriquer de faux billets américains et anglais destinés à déstabiliser les économies alliées. Une partie de ces billets ont circulé en France après la Libération, et Orbec se demande s’ils n’ont pas été détournés par des pseudo-résistants qui ont à cette occasion amassé des fortunes et bâti de belles résidences surnommées depuis « les maisons parachutées ».
Ce roman de Didier Daeninckx, formidablement documenté et en partie inspiré de l’histoire de sa famille, éclaire d’un jour singulier des opérations secrètes menées par les nazis à partir de camps de concentration et certains aspects méconnus de l’immédiate après-guerre, comme le rôle des savants du IIIᵉ Reich dans la reconstruction de l’aviation et dans le développement de la balistique et du nucléaire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1949, Didier Daeninckx a publié une quarantaine de romans et recueils de nouvelles, ainsi que des ouvrages en collaboration avec des dessinateurs comme Jacques Tardi ou des photographes comme Willy Ronis. Artana ! Artana ! (2018) est son dernier roman dans la collection "Blanche" aux éditions Gallimard.

 

Avis :

Écrivain engagé connu pour ses polars politiques très documentés qui revisitent des épisodes occultés ou dérangeants de l’histoire récente, Didier Daeninckx tresse cette fois son intrigue de plusieurs fils nauséabonds de l’après‑guerre. Détournements de fonds parachutés par les Alliés, récupération discrète de scientifiques allemands aux passés encombrants pour la reconstruction nationale, ou encore circulation de faux billets issus de l’Opération Bernhard, vaste programme nazi visant à faire produire de la monnaie contrefaite par des déportés spécialisés : le tout dessine un tableau peu glorieux, entaché d'ombres ignorées, où corruption, intérêts privés et accommodements politiques brouillent la frontière entre héroïsme proclamé et compromissions bien réelles.

En 1952, l’inspecteur Philippe Orbec se retrouve chargé d’élucider la découverte de trois corps mis au jour à l’occasion d’un chantier de reconstruction à Nevers. Très vite, l’enquête prend une ampleur inattendue : les victimes semblent liées à un groupe d’hommes réquisitionnés pendant le conflit pour fabriquer, dans une annexe du camp de Mauthausen, de faux billets destinés à fragiliser les économies alliées. En suivant ces traces, le policier s’enfonce dans un marécage de silences et de demi‑vérités laissant entrevoir, entre trafics et ambiguïtés, les fortunes obscures nées dans le sillage de la Libération. Et tandis que certains jouissent sans encombre de cette prospérité bâtie dans l’ombre, la pilule est d’autant plus amère pour Orbec que son propre père fut, lui, exécuté en juin 1944, injustement soupçonné d’avoir détourné de l’argent parachuté.

Sans rebondissements spectaculaires, l’intrigue privilégie une autre forme de tension, née de la superposition des temporalités et de la lente remontée de faits historiques enfouis. Servant avant tout de révélateur, l’enquête policière met en évidence les continuités souterraines entre la guerre, l’Occupation et l’après‑guerre, chaque piste suivie par Orbec ouvrant sur un pan méconnu ou volontairement occulté. Fidèle à son approche du roman noir comme outil politique, l’auteur s’attache moins à désigner un coupable qu’à éclairer les arrangements, les silences et les récits trompeurs qui ont modelé la mémoire collective. Le récit interroge ainsi la manière dont une société se reconstruit en triant ses souvenirs, quitte à composer entre gloire et oubli, révélant au passage combien les ombres de l’histoire continuent de peser sur le présent.

Si l’ouvrage séduit par la précision de son ancrage historique, l’on reste toutefois frustré par une légère impression de creux, l’enquête permettant certes de pointer des pans peu connus de l’après‑guerre, mais sans qu’aucun ne soit davantage qu’effleuré. Aussi, entre tension narrative assez molle et révélations finalement ténues, le roman laisse parfois le sentiment de ne pas exploiter tout le potentiel de sa matière. Il n’en propose pas moins une exploration sombre et rigoureuse d’une période trouble, révélatrice de turpitudes dont on cherche encore le fond. (3,5/5)
 

mercredi 29 juillet 2026

Critique : "Mon Antonia" de Willa Cather | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman  "Mon Antonia" de Willa Cather


Coup de coeur 💓

 

Titre : Mon Antonia (My Antonia)

Auteur : Willa CATHER

Traduction : Blaise ALLAN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 1918,
                  en français depuis 1967 
                  (Archipoche en 2022)

Pages : 360

Accès au livre : ISBN 9782743628277  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jeune immigrée venue de Bohême avec sa soeur et ses parents, Antonia a grandi à Black Hawk, dans le Nebraska. Mais, au lieu de la belle ferme blanche de leurs rêves, c'est une pauvre maison en terre, battue par les vents et cernée de terres ingrates, qui leur a tenu lieu de foyer.
Existence rude et pourtant joyeuse, grâce à l'affection fraternelle de Jim Burden, un orphelin de Virginie installé avec ses grands-parents dans la ferme voisine. C'est lui qui lui apprend l'anglais, l'aide à surmonter le suicide de son père. Lui encore qui la tirera d'un très mauvais pas lorsqu'elle trouvera en ville une place de gouvernante...
Des années plus tard, désormais avocat pour une grande compagnie ferroviaire, Jim se rappelle avec émotion leur jeunesse aventureuse et entreprend de ressusciter leur passé.
La jeune fille qu'il a connue, devenue femme, devient dans son regard une héroïne de la conquête de l'Ouest.
Le chef-d'oeuvre de Willa Cather déploie les vastes horizons du Midwest en une fresque où souffle l'esprit des pionniers.

 

Un mot sur l'auteur : 

Willa Cather (1873‑1947) est une romancière américaine dont l’œuvre, marquée par son enfance dans les grandes plaines du Nebraska, célèbre la vie des pionniers et des immigrants. Lauréate du prix Pulitzer pour One of Ours (1923), elle est notamment connue pour O Pioneers! et My Ántonia, romans emblématiques du Midwest américain.
 
 

Avis :

Willa Cather, figure de la littérature américaine du début du XXᵉ siècle, est connue pour ses évocations fines et précises de la vie pionnière dans les Grandes Plaines. Considéré comme son ouvrage le plus emblématique et l’un des romans fondateurs de la modernité littéraire outre‑Atlantique, Mon Ántonia dresse le portrait d’une femme dont la dignité et l’énergie reflètent l’expérience des immigrants engagés dans l’édification de l’Ouest américain. À travers la mémoire du narrateur, Jim Burden, ce récit d’enfance esquisse la formation d’une identité collective nourrie par les solidarités rurales et les épreuves du quotidien dans les paysages du Nebraska. L’oeuvre apparaît comme une référence majeure, où s’incarne à la fois la dureté du monde pionnier et l’élan vital qui le traverse.

Jim Burden, orphelin envoyé vivre chez ses grands‑parents, arrive dans le Nebraska en même temps que la famille Shimerda, émigrée de Bohême et encore démunie face aux exigences du monde pionnier. La relation qui se tisse entre Jim et Ántonia, jeune fille vive et déterminée, forme l’ossature du récit : leurs trajectoires parallèles, marquées par l’apprentissage, le travail et les séparations successives, mêlent amitié, admiration et distance sur le fond d’un tableau social contrasté où se côtoient voisins, fermiers et jeunes filles placées en ville. L’histoire suit ainsi l’évolution de ces personnages dans un environnement rude mais ouvert à de nouvelles perspectives. 

Récit d’apprentissage mais pas seulement, le roman éclaire la manière dont se construit une mémoire collective à partir d’expériences individuelles fragmentaires. Le choix d’un narrateur adulte se remémorant son passé confère à l’ensemble une dimension réflexive : tandis qu'il revisite son histoire, Jim Burden interprète, hiérarchise et parfois idéalise, révélant la part de subjectivité inhérente à toute reconstruction du souvenir. Ántonia, centrale mais toujours perçue à travers son regard, dépasse alors le statut de personnage pour devenir un principe d’énergie et de fidélité au monde pionnier, une présence qui résiste au temps et aux désillusions. Willa Cather met en lumière la tension entre le mythe fondateur de l’Ouest, porteur de liberté et de renouveau, et la réalité plus âpre du travail, de la pauvreté et des ruptures. Elle propose ainsi une vision nuancée de l’expérience migratoire et de l’enracinement, où la grandeur des paysages n’efface jamais la complexité humaine de ceux qui les habitent.

En même temps qu’elle renouvelle le réalisme américain en préférant les impressions sensibles à la description minutieuse, l’écriture, sobre mais vibrante, fait dialoguer l’imaginaire associé à l’Ouest et la réalité concrète, parfois déstabilisante, de la vie pionnière. Cette tension imprègne la construction rétrospective du récit, qui adopte un rythme méditatif dépassant la simple évocation d’un passé révolu. Willa Cather y interroge les mutations d’une époque, la solitude qu’elles engendrent et la nostalgie qui en découle. Tout cela s’incarne de manière lumineuse dans la figure d’Ántonia, dont le portrait, à la fois intime et traversé par l’Histoire, mêle une mélancolie pleine de charme à une finesse d’observation presque ethnographique. Par la justesse de ce regard et la rigueur de sa composition, Willa Cather rejoint, sur un autre versant de l’Amérique, l’exigence analytique d’Edith Wharton : un cousinage qui confirme sa place parmi les classiques américains. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Toutes les années qui ont passé n’ont point atténué dans mon souvenir la splendeur de ce premier automne. Le pays tout neuf s’ouvrait devant moi : il n’y avait pas de clôtures en ce temps-là, et je pouvais toujours choisir mon chemin dans les hautes herbes, sûr que j’étais que mon cheval saurait toujours me ramener à la maison. Parfois, je suivais les chemins bordés de tournesols. Fuchs m’expliqua que c’étaient les mormons qui avaient introduit les tournesols dans le pays. A l’époque où ils étaient persécutés, quand ils quittèrent le Missouri et partirent à l’aventure dans les terres vierges à l’ouest pour trouver un endroit où ils pourraient adorer Dieu à leur manière ; les membres de la première expédition, traversant les plaines pour arriver dans la région de l’Utah, éparpillèrent des graines de tournesol sur leur chemin. L’été suivant, quand en longues files de chariots, les femmes et les enfants arrivèrent, ils n’eurent qu’à suivre la traînée de tournesols. Je crois que les botanistes, sans toutefois confirmer l’histoire de Fuchs, affirment que le tournesol est originaire de ce pays. Quoi qu’il en soit, cette histoire m’est restée, et les routes bordées de tournesols sont toujours pour moi comme les routes de la liberté.

 

vendredi 3 juillet 2026

Critique : "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maudite soit la guerre" de Gwenaël Bulteau


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Maudite soit la guerre

Auteur : Gwenaël BULTEAU

Parution : 2026 (Manufacture de livres)

Pages : 280

Accès au livre : ISBN 9782385533113  
                           en librairie

 

  

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1917. La Grande Guerre a transformé Paris. Les Poilus en permission hantent les rues tandis que les femmes sont mobilisées pour faire fonctionner l’économie du pays. Sentiments patriotiques, peur des espions allemands et traque des déserteurs agitent la ville.
Jeanne, jeune actrice, rêve de scène et d’évasion. Elle aime Maxence, apprenti aux Halles, impatient d’être mobilisé pour accomplir son devoir tout en suivant les traces de son père.
Quand un meurtre frappe leur quartier, le commissaire Soubielle commence à enquêter dans le voisinage. Ce qu’il va découvrir dépasse le banal fait divers : entre secrets de familles enfouis et loyautés déchirées, c’est le poids d’une époque où chaque choix peut dissimuler une trahison.
Gwenaël Bulteau nous plonge dans une fresque familiale et policière au cœur d’un Paris méconnu et à bout de souffle. Avec Maudite soit la guerre, il confirme une fois de plus son talent pour raconter les tourments humains dans les zones d’ombre de l’Histoire, là où le destin des hommes vacille.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1973, Gwenaël Bulteau est professeur des écoles. En 2017, il est notamment lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar, pour un texte publié par la suite aux éditions 10-21. Après La République des faiblesLe Grand Soir et Malheur aux vaincus, Maudite soit la guerre est son quatrième roman.

 

Avis :

Reconnu pour son sens de l’atmosphère et de la psychologie, Gwenaël Bulteau ancre son dernier polar historique en 1917, au cœur d’un Paris épuisé par la Grande Guerre. Dans ce contexte où le conflit, entre devoir, peur et survie, s’immisce dans le quotidien et altère les relations humaines, l’enquête policière sert de prisme révélateur de la violence diffuse qui étreint la capitale et souligne les fractures morales d’une société mise à rude épreuve.

Nourri par l’exaltation patriotique, la traque des déserteurs et les soupçons d’espionnage, un climat d’incertitude presque paranoïaque enveloppe ce Paris de l’arrière, où les femmes s’échinent à maintenir l’essentiel tandis que la noria d’estropiés et de permissionnaires dévastés semble ne jamais devoir s’interrompre. C’est dans ce cadre déstabilisé que Jeanne, jeune actrice déterminée à s’affirmer, et Maxence, apprenti des Halles animé par le désir de servir et d’honorer la mémoire paternelle, tentent malgré tout de tracer leur voie. La survenue d’un meurtre dans leur quartier entraîne l’intervention du commissaire Soubielle et ouvre une enquête qui les ramène brutalement aux contingences de l’époque.

Usant du polar comme d’un outil d’exploration sociale, Gwenaël Bulteau nourrit son intrigue des non‑dits et des crispations d’une ville meurtrie, contaminée jusqu’au plus banal du quotidien par l’angoisse, la suspicion et l’usure morale. Dans ce tableau qui révèle les failles individuelles sans jamais les détacher du tumulte historique, le meurtre apparaît comme la résurgence au grand jour de courants souterrains alimentés par le vacillement des repères et par le brouillage de la frontière entre culpabilité et survie. Jamais réduits à des archétypes du roman noir, les deux jeunes gens incarnent avec justesse deux façons de chercher une place dans un monde qui se défait. Le commissaire Soubielle, quant à lui, campe une figure ambivalente, à la lucidité blessée, dont l’enquête révèle les fragilités en même temps que les ombres de la ville. De facture classique, le roman se déroule ainsi dans une tension constante entre quête de vérité et vulnérabilité humaine, sculptant ses caractères au ciseau de l’Histoire. 

Malgré une accumulation de motifs et de ramifications rendant au final assez invraisemblable la manière dont certains fils se rejoignent, le récit conserve une cohérence d’ensemble et une réelle puissance d’évocation. Cette profusion nourrit l’instantané d’un Paris sous tension, où chacun porte le poids d’un monde en bascule. La précision du regard, la sensibilité accordée aux trajectoires individuelles et la capacité à faire vibrer l’époque dans ses détails les plus concrets emportent le lecteur par leur efficacité narrative. Mariant souffle romanesque, sens du personnage et acuité sociale, cet excellent polar s’épanouit dans une richesse qui déborde largement son suspense discret. (4/5)
 

mercredi 3 juin 2026

Critique : "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'étendard sanglant est levé" de Benjamin Dierstein


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'étendard sanglant est levé

Auteur : Benjamin DIERSTEIN

Parution : 2025 (Flammarion)

Pages : 914

Accès au livre : ISBN 9782080470768  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Janvier 1980. Alors que la France s’enfonce dans la crise économique, les services de police sont déterminés à mettre un visage sur ceux qui importent le terrorisme révolutionnaire dans le pays.
Infiltré auprès d’Action directe, le brigadier Jean-Louis Gourvennec approche un marchand d’armes formé par les services libyens qui affole Beauvau et répond au surnom de Geronimo. Jacquie Lienard, son officier traitant aux RG, tout comme Marco Paolini, un jeune flic tourmenté de la BRI, sont prêts à tout pour localiser et identifier le trafiquant. Les deux inspecteurs concurrents vont rapidement faire face à Robert Vauthier, un mercenaire reconverti en proxénète qui enflamme les nuits de la jet-set parisienne et s’apprête à prendre le chemin du Tchad pour traquer Geronimo. La campagne présidentielle et le retour de Carlos sur le devant de la scène vont plonger ces quatre personnages dans un déchaînement de coups bas, de corruption et de violence dont personne ne sortira indemne.
Le deuxième tome d’une saga historique entre satire politique, roman noir et tragédie mondaine, dont les personnages secondaires ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Tany Zampa, François de Grossouvre, Carlos ou Gaston Defferre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Benjamin Dierstein est né à Lannion, dans les Côtes-d’Armor. Enfant des cités HLM bretonnes et des comptoirs de bistrots, biberonné à Ellroy, Peckinpah et Cimino, il dirige le label de musiques électroniques bretonnes Tripalium Corp. Il s’est fait connaître par une première trilogie très remarquée sur la France des années 2011 à 2013 : La Sirène qui fume, La Défaite des idoles et La Cour des mirages. Les deux premiers tomes sont parus chez Nouveau Monde Éditions et le troisième chez EquinoX ; tous trois ont été repris chez Points. En 2025, Bleus, blancs, rouges a inauguré sa nouvelle saga sur la France des années 1978 à 1984.

 

Avis :

Le deuxième volet de la trilogie de Benjamin Dierstein nous propulse dans la France de 1980, secouée par des tensions politiques et par la montée de la violence d’extrême gauche. Sur la toile précise des rivalités policières, des fractures idéologiques et des derniers soubresauts de l’ère Giscard, se dessine un paysage sombre où l’État chancelle, miné par une brutalité qui se propage et s’organise. Agents infiltrés, militants radicaux, intermédiaires opaques : toute une faune agit dans l’ombre, insufflant au récit une tension électrique.

Dans le prolongement direct de Bleus, blancs, rouges, on retrouve Jackie Lienard et Marco Paolini, toujours pris dans les rêts de leurs querelles de services et de leurs fidélités mouvantes, tandis que l’enquête ouverte précédemment s’enfonce dans des ramifications plus troubles encore. Aux luttes intestines entre RG et BRI s’ajoutent les trajectoires de nouveaux protagonistes – militants exaltés, intermédiaires clandestins et agents doubles aux motivations fuyantes – qui complexifient un jeu de forces déjà instable. Si L’Étendard sanglant est levé s’inscrit clairement dans cette continuité, Benjamin Dierstein réactive avec soin les enjeux essentiels pour que le lecteur puisse s’y frayer un chemin sans avoir nécessairement parcouru le volet précédent. Mais ceux qui auront suivi la genèse des tensions entre Lienard et Paolini, les rivalités institutionnelles et les premières zones d’ombre de l’affaire mesureront mieux la portée des fractures qui s’élargissent ici. Au fil des opérations clandestines, des filatures et des manipulations croisées, le récit dévoile les coulisses d’un affrontement souterrain où chacun avance masqué, et où les certitudes initiales se brisent pour laisser place à un ensemble plus vaste, plus opaque, et terriblement humain.

Ce nouvel opus confirme la maîtrise narrative de Benjamin Dierstein, qui conjugue exigence documentaire et tension romanesque avec une acuité impressionnante. Son écriture, sèche et nerveuse, restitue la brutalité d’une époque en reconstituant minutieusement ses réseaux, ses logiques institutionnelles et leurs zones de friction. Mais derrière la mécanique policière et politique, apparaît la dimension plus intime d’hommes et de femmes pris dans des engrenages qui les dépassent, contraints d’avancer dans un monde où la loyauté se délite à mesure que les lignes de force se déplacent. Cette manière de faire dialoguer le chaos ambiant et les failles individuelles installe une tension continue, qui rend tangible, à chaque scène, la façon dont les dynamiques collectives rejaillissent sur les trajectoires singulières, parfois jusqu'à les broyer.

Encore une fois d’une ampleur considérable – près d’un millier de pages – mais toujours parfaitement digeste et réellement captivant, ce tome intermédiaire élargit le champ de la saga, approfondit les lignes de fracture et dévoile l’architecture souterraine d’un moment historique en recomposition. Réussissant à embrasser simultanément la complexité des enjeux politiques, la densité des intrigues clandestines et la fragilité des trajectoires humaines qui s’y trouvent prises, ce roman noir particulièrement riche, dont certains passages exigent un cœur bien accroché, confirme la force d’un projet littéraire porté par une cohérence et un souffle à la hauteur de son ambition. Coup de coeur. (5/5) 

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 

mercredi 25 mars 2026

Critique de "La fin du voyage" de Arnaldur INDRIDASON | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "La fin du voyage" de Arnaldur Indridason

  

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La fin du voyage (FerÐalok)

Auteur : Arnaldur INDRIDASON

Traduction : Eric BOURY 

Parution : en islandais en 2024,
                   en français en 2026 (Métailié)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9791022615051  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Jonas Hallgrimsson est naturaliste et poète, il étudie à Copenhague, crée une revue de poésie et vit une bohème estudiantine grisante, romantique, entouré d’écrivains comme H.C. Andersen, ils font des balades, chantent en chœur. Il va voir Humboldt à son retour des Amériques. Il est amoureux d’une jeune fille, mais n’ose pas se déclarer.

Il a rencontré pendant les vacances Keli, un jeune garçon, berger et rêveur, né dans une famille très pauvre qui est devenu son ami. Le sort va les frapper impitoyablement tous les deux au même moment : Jonas va se casser la jambe, être hospitalisé et victime de la négligence du chirurgien. Keli va disparaître dans la campagne déserte de l’intérieur du pays. Les délires de fièvre de Jonas sont hantés par l’image de l’ami disparu, et une enquête est lancée par le bailly de la région sur la disparition.
Les méthodes d’enquête sont étonnantes dans cette colonie lointaine et peu peuplée, parmi des paysans miséreux. Les explosions de violence y sont nombreuses.

Le style remarquablement élégant et économe d’Arnaldur Indridason nous tient en haleine. L’histoire offre une perspective nouvelle et puissante sur le poète et la société qui l’a nourri, capturant les contrastes entre la vie urbaine animée à l’étranger et la campagne pauvre du nord de l’Islande. Sur ces deux fils narratifs simples, l’auteur entraîne le lecteur au cœur de la violence et le lecteur est tenu en haleine de façon incomparable. Indridason au sommet de son talent d’écrivain, Le jury du Grand Prix islandais de littérature ne s’y est pas trompé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík le 28 janvier 1961. Diplômé en histoire, il est d’abord journaliste et critique de films pour le Morgunbladid, avant de se consacrer à l’écriture. Ses nombreux romans, traduits dans quarante langues, ont fait de lui un des écrivains de polar les plus connus en Islande et dans le monde, avec 18 millions de lecteurs. Il a reçu le prix Clef de verre à deux reprises, en 2002 pour La Cité des jarres, et en 2003 pour La Femme en vert (également couronné par le Gold Dagger Award et le Prix des lectrices de Elle), le Prix du Polar européen Le Point en 2008 pour L'Homme du lac, le prix d’honneur du festival les Boréales en 2011, et le prix espagnol rba du roman noir en 2013 pour Passage des Ombres (troisième tome de la Trilogie des Ombres).

Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

Avis :

Poursuivant le déplacement amorcé avec Le Roi et l’horloger, Arnaldur Indriðason s'écarte une nouvelle fois des codes du polar qui ont fait sa renommée pour investir un roman historique plus ample et méditatif, où la quête de vérité se joue moins dans l’enquête que dans la mémoire. Après avoir sondé les failles d’un horloger islandais confronté à la fragilité d’un roi danois, il se tourne ici vers la figure vulnérable de Jónas Hallgrímsson, poète et héros national dont il explore les ombres et les blessures secrètes. Ce passage de l’intrigue criminelle à la reconstitution sensible d’un passé collectif révèle un écrivain en pleine mue, désireux d'interroger l’identité de son pays à travers des destins emblématiques et une mélancolie qui insuffle désormais à son œuvre une profondeur nouvelle. 

Le récit ressuscite les dernières années de Jónas Hallgrímsson, depuis l’exil au Danemark et l’infection mal soignée qui fait suite à une chute dont il ne se remettra jamais jusqu’aux souvenirs d’une Islande encore rurale, pauvre et sous tutelle danoise. Par un jeu d’allers‑retours entre le chevet du malade, où défilent les savants danois auprès desquels ce poète et naturaliste a longtemps cherché une reconnaissance incertaine, et les épisodes marquants de son passé, Arnaldur Indriðason laisse apparaître un esprit tourmenté, déchiré entre le doute quant à sa place parmi ses pairs et les remords et regrets qui le poursuivent  – les uns liés à la disparition du jeune berger Keli, les autres attachés à Thora, l’ombre d’un amour impossible. Dans ce tissage, l’intime et l’historique se répondent, les drames individuels soulignant les tensions d’un pays en quête de voix et de destin, et l’on comprend peu à peu comment blessures, paysages et pertes ont nourri et sculpté la poésie de Jónas.

Si Arnaldur Indriðason s’éloigne des codes du polar, il n’en renie pas pour autant son goût du mystère. Le roman repose en effet sur deux narrations parallèles : d’un côté, Jónas agonisant, en proie à une torture morale qui le ronge et déforme ses souvenirs ; de l’autre, le récit des faits passés, dont la disparition de Keli constitue le noeud obscur. Les circonstances de cet événement demeurent longtemps opaques, introduisant une tension narrative qui rappelle, en sourdine, l’art du suspense qui a fait la renommée de l’auteur. À mesure que les deux fils se resserrent, la révélation progressive de la vérité vient éclairer la manière dont les dures conditions islandaises, l’ambiance sombre et parfois effrayante du pays, le mépris danois, les pertes et les désillusions – bref, tout un faisceau d’expériences constitutives de l’esprit islandais – ont imprimé leur marque sur la mémoire et la sensibilité de Jónas. L’on pressent alors comment cette longue fermentation intérieure a nourri, presque malgré lui, la force singulièrement mélancolique de son génie poétique.

Cette hybridation entre introspection et suspense confère au roman sa tonalité particulière, entre mélancolie et tension. La narration fait sentir la fragilité sublimée en force d’un homme pris entre écrasement et désir d’émancipation, tout en inscrivant cette trajectoire individuelle dans le paysage plus vaste d’une Islande en train de se chercher une voix, un récit, une identité. À cet égard, la figure de Keli apparaît presque comme un miroir de l’Islande moyenne – celle qui rêve d’éducation et d’élévation mais reste entravée par la dureté du quotidien, la pauvreté et l’usure. Jónas, lui, incarne la possibilité d’un dépassement : un précurseur encore plein de doutes, portant presque timidement le drapeau d’une nation naissante. On pense alors à la manière dont Hallgrímur Helgason, dans la grande saga inaugurée par Soixante kilos de coups de soleil et Soixante kilos de coups durs, raconte lui aussi la condition ancestrale de l’Islande et l’émergence progressive de son identité nationale. En mêlant la sombre fatalité d’une disparition à la naissance d’une œuvre poétique, Arnaldur Indriðason signe un roman qui interroge autant la mémoire que la création, et montre, chez Jónas comme dans son pays, la lente gestation d’une identité et d’une estime de soi.

En s’aventurant sur les terres du récit historique et de la réflexion littéraire, Arnaldur Indriðason confirme, après Le Roi et l’horloger, qu’il n’est pas seulement un maître du polar, mais un écrivain capable d’élargir son registre en explorant des thématiques plus vastes. En interrogeant à travers Jónas Hallgrímsson ce qui fonde une voix, une mémoire et une identité, il révèle une ambition nouvelle, plus ample et plus profonde, qui, au‑delà de la construction d’intrigues, embrasse aussi la question de l’émergence d’un pays resté longtemps sous tutelle coloniale. Là où Hallgrímur Helgason met en scène de manière directe la naissance d’une conscience nationale, Arnaldur Indriðason en propose une approche plus diffuse, centrée sur une Islande rurale, misérable et encore travaillée par ses complexes face à la domination danoise et aux traces qu’elle a laissées. Sensible et immersif, ce roman richement documenté et d’une grande puissance évocatrice confirme, avec cette fusion pleinement réussie entre enquête, mémoire et destin national, l’évolution littéraire désormais très assurée de l’auteur. (4/5)

 

 

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mardi 3 mars 2026

Critique de "Soixante kilos de coups durs" de Hallgrimur Helgason | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman Soixante kilos de coups durs de Hallgrimur Helgason



Coup de coeur 💓

 

Titre : Soixante kilos de coups durs
            (Sextiu kilo af kjaftshöggum)

Auteur : Hallgrimur HELGASON

Traduction : Eric BOURY

Parution :  en islandais en 2021,
                   en français en
2026 (Gallimard)

Pages : 672

Accès au livre : ISBN 9782072998737  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« L’Islandais était ce qui subsistait de l’Européen lorsque les tempêtes l’avaient débarrassé des oripeaux de la civilisation et de l’élégance. La culture islandaise était l’humanité crue. »
En cette année 1906, l’Islande se libère de mille ans de misère et commence à entrer dans le monde moderne. Gestur Eilífsson a dix-huit ans et subvient aux besoins de sa famille adoptive dans sa petite maison près de Segulfjörður. Pendant les six semaines que dure la saison de la pêche au hareng, le fjord et la ville se transforment en véritable eldorado, où des milliers de marins norvégiens ivres envahissent les bars illégaux, dansent sur les quais jusqu’au petit matin, se battent et fréquentent les prostituées de la petite ville, surnommée la Gomorrhe islandaise. Gestur voit là une occasion de gagner de l’argent et de sortir sa famille de l’âge de pierre, de quitter la cabane en tourbe pour une vraie maison en bois — le rêve de tout Islandais. Ce faisant, il perd sa vertu, tombe plusieurs fois amoureux et trace son chemin parsemé de nombreux coups du sort.
Dans Soixante kilos de coups durs, l’auteur décrit ce petit monde islandais qui change avec une verve truculente et un humour mordant, tout en reprenant la veine du roman réaliste. Avec ce deuxième volume consacré à Segulfjörður, Hallgrímur Helgason s’inscrit dans la tradition des grands conteurs d’histoires scandinaves.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Hallgrimur Helgason, né en 1959, a d'abord été artiste peintre, exposant à New York et à Paris, avant de devenir auteur de romans, de théâtre et de poésie. Il a obtenu le Grand Prix littéraire d'Islande en 2019 pour Soixante kilos de soleil et en 2021 pour Soixante kilos de coups durs.

 

 

Avis :

Après Soixante kilos de soleil, ce deuxième tome prolonge la vaste saga romanesque dans laquelle Hallgrímur Helgason retrace la métamorphose de l’Islande au début du XXᵉ siècle, au moment où le pays quitte une misère séculaire pour entrer brutalement dans la modernité. Mêlant énergie narrative, humour noir et sens aigu du grotesque, l’auteur reprend le fil du récit là où il l’avait laissé, dans un village de pêcheurs bouleversé par la manne du hareng. Il en tire une fresque vigoureuse, où l’élan des corps, la rudesse des paysages et la violence sociale s’agrègent en forces motrices d’un récit national en pleine gestation.

L’on retrouve Gestur Eilífsson, désormais âgé de dix-huit ans et chargé de faire vivre sa famille adoptive dans une modeste maison de tourbe près de Segulfjörður, double fictionnel de Siglufjörður, ce fjord du nord de l’Islande que la ruée vers le hareng transforme chaque été en un tumulte d’excès et de promesses. À l’orée de la saison 1906, le calme précaire du village est balayé par l’arrivée de milliers de marins norvégiens, dont l’ivresse, les bagarres et les nuits sans fin donnent à la bourgade des allures de capitale provisoire du chaos. Pour Gestur, cette effervescence représente autant une chance qu’un péril : l’occasion de gagner enfin l’argent qui permettrait de sortir sa famille de la misère, mais aussi l’entrée brutale dans un monde où les illusions se paient cher. Entre travaux harassants, rencontres décisives, amours contrariées et coups du sort, le jeune homme avance à tâtons dans un univers où chaque choix semble engager son destin.

Bâti sur une dynamique d’instabilité permanente, où chaque scène semble prête à basculer dans l’excès ou la catastrophe, le roman reflète par sa tension structurelle l’état d’un pays encore fragile, tiraillé entre traditions et bouleversements économiques. En suivant Gestur au plus près de ses hésitations et de ses emballements, l’auteur maintient une proximité presque physique avec les événements, donnant à voir un monde où rien n’est jamais acquis et où les trajectoires individuelles se dessinent au gré de forces qui les dépassent. Cette dramaturgie du déséquilibre insuffle au récit une énergie continue qui lui impulse son rythme. 

Au-delà de l’aventure individuelle de Gestur, Hallgrímur Helgason propose une véritable radiographie des rapports sociaux dans une Islande en pleine mutation. La saison du hareng agit comme un révélateur brutal, qui expose les inégalités, exacerbe les tensions entre locaux et étrangers, et met en lumière les mécanismes d’exploitation qui accompagnent l’essor économique. Sans jamais magnifier ni condamner cette effervescence, l’auteur en montre la complexité, les contradictions et les zones d’ombre. Les personnages secondaires, souvent esquissés en quelques traits vifs, incarnent chacun une facette de cette société en recomposition. Le roman gagne ainsi en densité, offrant un panorama social où le pittoresque n’efface jamais la dureté des conditions de vie.

Mais c’est sans doute dans sa tonalité que le livre affirme le plus nettement son originalité. Fidèle à son goût pour l’humour noir, le grotesque et une truculence parfois débridée, Hallgrímur Helgason mêle à la rudesse des situations une veine satirique qui dynamite toute tentation de pathos. Les excès des marins, les débordements des foules et les silhouettes outrées qui traversent le récit tissent une comédie humaine où le rire n’en souligne que mieux la violence du monde. Cette alliance du burlesque et du tragique contribue à la vitalité du roman et permet à l’auteur de saisir la naissance d’une nation dans toute sa confusion, sa brutalité et son énergie.

En filigrane, Soixante kilos de coups durs participe ainsi à la construction d’une mythologie islandaise moderne. La saison du hareng s’y érige en moment fondateur, presque rituel, où se rejouent les forces appelées à façonner le pays à venir. Les paysages, omniprésents, agissent comme des puissances qui modèlent les corps et les destins. Oscillant entre réalisme cru et souffle épique, le roman semble saisir l’instant précis où une communauté encore rurale commence à se penser comme une nation. Cette dimension symbolique, jamais appuyée, confère au récit une profondeur supplémentaire et prépare le terrain pour le troisième tome annoncé par la fin du volume.

Dans cette ruée vers le hareng où se mêlent beuveries, bagarres et élans de luxure, Hallgrímur Helgason orchestre une humanité haute en couleur qui évoque irrésistiblement les grandes toiles de Brueghel. Comme chez le peintre flamand, le trivial et le sublime, le grotesque et le tragique cohabitent dans un même mouvement, révélant sous le tumulte une vérité plus profonde sur les communautés humaines. La rudesse du cadre, la vigueur charnelle de la langue et la veine satirique qui traverse le récit donnent naissance à une fresque où chaque figure, même la plus outrée, participe à une vision d’ensemble. Saga sociale et morale autant que comédie humaine, Soixante kilos de coups durs déploie ainsi une formidable puissance d’évocation, capable de saisir un pays au moment précis où, sortant de son chaos originel, il commence à se forger une identité et à se reconnaître comme nation. Une lecture incarnée, turbulente et chamarrée, aussi originale et passionnante que celle du premier tome, et qui fait attendre la suite avec une impatience redoublée. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Tous ces sentiments concordaient parfaitement avec la sensation fondatrice qui caractérisait tous les Islandais : « Je ne sais pas combien de temps je resterai ici, nous verrons bien. » Leur relation avec leur pays était plutôt lâche dans la mesure où ils étaient toujours prêts à fuir. Vers un autre fjord, par le prochain navire. Les fêtes de Noël étaient donc pour ces gens aussi douces que douloureuses. C’était l’unique moment de l’année où chacun était à peu près satisfait de son sort et ressentait en même temps le poids d’une exhortation à l’améliorer avant les fêtes suivantes. Ce n’était nullement par hasard que le dicton « Dieu décidera où nous danserons à Noël prochain » occupait la sixième position dans les proverbes préférés de nos compatriotes et exprimait une secrète aspiration à une meilleure vie sous de meilleurs cieux.


Il l’avait vénérée de loin comme une déesse de l’amour, comme la plus belle femme du fjord. Et s’il l’avait convoitée, c’est parce qu’elle le surplombait sur l’échelle de la vie. Inaccessible. En revanche, il ne l’avait jamais aimée, il avait seulement désiré l’aimer et, pire encore : désiré avoir le droit de l’aimer. Ce droit, il l’avait conquis, de manière tout à fait inattendue et sans doute sur un malentendu – ne s’était-elle pas servie de lui comme d’un remède à son chagrin d’amour ? –, et voilà qu’il buvait maintenant ce nectar doux-amer. Il n’y a pas pire que le meilleur lorsqu’il advient.


Le bonheur est une créature étrange, il survit longtemps à la faim qui le fortifie, s’épanouit à la moindre bouchée de pain, mais dès qu’il est repu il se fane et périt. 


La nuit d’août teintée de bleu sombre se para de quelques mouettes blanches qui venaient de prendre leur envol. Leurs cris soulignèrent le silence qui régnait dans l’immense salle qu’était le fjord, puis moururent en surplomb de la langue de terre d’Eyri. On entendait par là-bas des appels et des rires. La nuit était aussi tiède que peuvent l’être les nuits d’Islande, la température atteignait huit degrés.


Même s’il avait toujours des gants de rechange et s’il en portait deux paires, une en peau et une en laine, même s’il les huilait à l’huile de poisson avant chaque sortie en mer, Gestur n’échappait pas aux ampoules. La moitié de sa paume droite n’était plus qu’une blessure qu’Anna avait préservée de l’infection en l’enduisant de vaseline et de saindoux. Les saleuses de harengs que les Norvégiens appelaient ganajenter s’y connaissaient en ampoules et s’échangeaient des conseils pour les soigner. Les rois du hareng se montraient d’ailleurs intraitables en la matière depuis qu’ils avaient perdu des cargaisons entières l’été précédent, lorsqu’une grande partie des femmes n’avait pas été en mesure de travailler suite à l’épisode de la « maladie de peau ». Elles avaient salé des harengs qui s’étaient révélés pleins de krill, car on les avait pêchés en pleine digestion. Leurs sucs gastriques s’étaient mélangés au plancton, formant une bouillie marron assassine qui dégoulinait de leurs entrailles lorsqu’on les vidait, et qui avait continué à ronger les mains des saleuses longtemps après que les harengs étaient morts et mis en tonneaux. Les ampoules se formaient surtout là où la peau est la plus fine, dans le creux de la paume, entre le pouce et l’index et aux jointures des doigts. Si on n’y prenait pas garde, du pus risquait d’y apparaître. Alors les vaisseaux lymphatiques enflaient, l’infection se propageait au bras, puis atteignait ganglions et artères, qui gonflaient. Le médecin Guðmundur avait dû se former dans l’urgence au traitement de ces maux et il faisait tout son possible pour préserver les saleuses d’un empoisonnement du sang.


La saison durait entre six et sept semaines, sur lesquelles se bâtissait le reste de l’année et, désormais, le pays tout entier. Les caisses du trésor public étaient en grande partie alimentées par la manne que représentait la danseuse argentée et fantasque qui faisait scintiller l’océan. Daignerait-elle paraître au bal ? Seule ou accompagnée d’une centaine d’amies ? Ou bien n’était-elle pas d’humeur ? C’est ainsi qu’on parlait de « la belle hareng », parce qu’en islandais le mot síld est de genre féminin, soit les hommes la conquéraient, soit elle les ignorait.
 
 
Telle était donc la situation : c’était le premier été où le hareng brillait par son absence depuis le début de ce conte de fées. Fin juillet, on n’apercevait pas la moindre écaille à la surface des flots. Les étés précédents n’avaient certes pas été excellents, on avait toutefois salé sur la plupart des plateformes. Or, pour la première fois, l’argent de la mer ne se manifesta pas de tout le mois de juillet. Le village abritait une armée équipée jusqu’aux dents de trois mille pêcheurs et saleuses qui se réveillaient chaque jour dans cette bourgade de cinq cents âmes, avec leurs tabliers, leurs foulards et leurs gants, prêts à répondre à l’appel. 
Ici, on dormait sur toutes les surfaces plus ou moins planes : dans les lits et les couchettes, sur les sols et les banquettes, sur des planches et en dessous, sur les rebords des lits, sur les bancs, sur des alignements de chaises, dans les mangeoires, les étables et les granges. Les propriétaires ingénieux pouvaient satisfaire leurs besoins de l’année entière grâce aux revenus des six semaines que durait la saison en transformant leur maison en refuge pour pêcheurs ou leur grange en hôtel, il arrivait qu’on débourse jusqu’à deux couronnes pour une nuit dans une vieille ferme en tourbe. Certains n’hésitaient pas à vendre la paillasse de leur grand-mère, qu’ils installaient dans l’écurie. Gestur n’en arrivait pas à de telles extrémités, mais il avait tout de même l’impression d’avoir vendu, ou d’être en passe de vendre, la mère sourde et muette de sa propre fille. 
Assis dans leurs bureaux, les grossistes en hareng imploraient le Seigneur. Leur unique travail en ces journées oisives consistait à prier. Deux d’entre eux avaient rendu visite au pasteur pour lui demander d’organiser un moment de recueillement à l’église, c’était une question de vie ou de mort, ils étaient étranglés par les investissements qu’ils avaient faits pour l’été. « Entre tes mains, Seigneur, je remets l’avenir de mon activité. » Le pasteur avait fait pression sur le Tout-Puissant. Au bout des jetées, on voyait parfois des hommes lever les yeux vers le ciel, espérant y apercevoir un banc de harengs survolant l’Eyri.


La reine de l’océan n’était qu’une : constituée d’une myriade miroitante qui voyageait sans guide dans les profondeurs marines, aussi belle qu’un rêve capricieux, on eût dit l’histoire de l’humanité résumée en une fulgurance. Depuis des siècles, cette manne s’était frayé un chemin à travers les océans, répandant partout la prospérité sur les côtes. Le hareng avait créé la richesse des pays baignés par l’Atlantique. Le nom que lui avaient donné les nations du Nord, síld, était tiré de celui des lançons, síli. Dans un cas comme dans l’autre, on en parlait au singulier bien que référant à une multitude. En islandais, le mot síld désignant le hareng ressemblait à súld désignant la bruine et sa multitude de gouttelettes : deux vocables aussi brefs l’un que l’autre pour décrire une quantité innombrable. Longtemps, le hareng était resté cantonné à la mer Baltique, il avait fait la richesse des Vikings avant d’arriver aux Pays-Bas, transformant la Hollande en puissance mondiale en même temps que Rubens et Rembrandt. (Amsterdam est construite sur des arêtes de hareng.) Puis il s’était fendu d’un petit tour en Écosse où il avait touché les autochtones de sa baguette magique, en guise de remerciement, ces derniers avaient offert au monde la machine à vapeur. Partout, le hareng apportait croissance et prospérité. Et voilà maintenant que venait le tour de la Norvège et de l’Islande. Pour les deux colonies affligées depuis longtemps par une pauvreté endémique, un avenir meilleur se profilait enfin à l’horizon. La première venait d’obtenir son indépendance, la seconde ne tarderait plus à l’acquérir. À moins que la reine argentée des vagues ne se fût envolée vers l’Amérique ? Les poissons sont les oiseaux de l’océan.


(…)  ici, c’était le moins qu’on puisse dire, les liens familiaux formaient un nœud si complexe qu’il n’y avait pas moyen de discerner qui était parent de qui ni qui possédait quoi. Olgeir le borgne était par exemple le fils de Lási, mais l’appelait pépé, il suivait Gestur tel son père et appelait le chien Papa. Grandvör, la belle-mère de Lási, ne faisait jamais état du lien qui les unissait, et le vieux fermier la traitait pour sa part comme si elle n’était qu’un vieux mât brisé qui, pour une raison imprécise, aurait échoué sur la paillasse au fond de sa ferme, sous une couette. L’angélique Engilfríð n’était parente avec personne et surtout pas avec Gestur, bien qu’il fût le père de sa fille, et elle n’était pas non plus servante ni gouvernante, mais ressemblait plutôt à une invitée passionnée par les livres ayant élu domicile ici avec son enfant. À la tête de la petite maisonnée siégeait l’affable gouvernante et maîtresse de maison Málfríður, qu’aucun lien du sang n’unissait à quiconque même si elle et Gestur partageaient un passé commun en tant que mère et fils dans un autre fjord. Il en allait des gens de la ferme de Strönd comme de naufragés qui se retrouvent par hasard au pied de la même falaise, la seule chose qui les rassemblait, c’était cet abri qui les préservait des tempêtes, des vents et des violentes averses. Ils étaient comme on dit dans le même bateau. C’était là le cœur de la conception islandaise de la famille, une conception qui avait durant un millénaire imprimé à nos compatriotes une propension à la tolérance et à l’absence de préjugés. Ceux qui se tenaient sous le même bouclier devenaient parents de fait. Et le froid piquant fait de tous les hommes des frères. 
 
 
D’autres peuples sont sortis de leur grotte, ils ont navigué jusqu’aux confins du monde et ont marché sur la Lune. Mais aucun de ces grands pas n’était plus important que celui qui a marqué la naissance de la nation islandaise, celui par lequel elle a troqué ses sols en terre battue pour du parquet, ses tombes de tourbe pour des maisons. 
Ces gens qui avaient vécu dans les mêmes conditions depuis la Colonisation, à la fin du IXe siècle, entraient dans une nouvelle ère : ils quittaient une culture pour en adopter une nouvelle, ils laissaient derrière eux l’âge de glace, l’âge de pierre et l’âge de bronze, faisaient l’impasse sur le siècle des Lumières, enjambaient la révolution industrielle et entraient de plain-pied dans un présent subitement éclairé à l’électricité avec sa multitude de lampes à huile et de cuisinières à charbon. 
Ils passèrent directement de l’étable à l’avion à réaction. 
Ils cessèrent d’alimenter leurs feux de combustible issu de l’âge de glace (la tourbe), de dormir au pied de murs datant de l’âge de pierre, de cuisiner avec des ustensiles de l’âge de bronze, de conserver le feu dans des charbons de l’âge de fer, de s’essuyer les fesses avec des mousses et des racines humides, de dormir sur des matelas de tourbe, de se gratter le matin à cause des piqûres d’araignées de linge, de faire sécher les couches des enfants sur le dos des vaches, de ne jamais prendre le moindre bain, de se laver les cheveux à la pisse de vache, de se fabriquer des chaussures en peau de ventre de mouton, de ranger leurs vêtements sous leurs oreillers pendant la nuit, de se servir de vieux sacs de farine en guise de taies d’oreiller, de dormir dans la fumée, de cuisiner dans la fumée, d’utiliser de la crotte de mouton ou de cheval séchée pour alimenter leur feu, de cuisiner en utilisant du crottin, d’isoler leurs fenêtres avec de la bouse de vache, de se réveiller au son des flatulences sur la paillasse voisine, de se tourner vers le mur quand un couple s’étreignait sur la couche d’à côté, de se boucher les oreilles quand le maître de maison forniquait avec sa fille, d’essayer de trouver le sommeil bien qu’une servante soit en train d’accoucher dans le même lit, de se détourner quand quelqu’un mourait sur le grabat voisin, ils cessèrent de sentir le sol glacé sous leurs pieds le matin, de l’enduire de cendre pour le laver et de sécher, de nettoyer leurs couteaux et leurs écuelles en bois dans du bouillon de hangikjöt, de laver leurs sols en terre battue avec du bouillon de poisson, ils cessèrent tout à fait de laver quoi que ce soit au bouillon, de nettoyer leurs vêtements dans la neige fraîche et poudreuse, ils renoncèrent à garder leur pot de chambre sous leur toit et à faire la distinction entre crasse sale et crasse propre. 
Et ils cessèrent d’être leurs propres radiateurs, car il n’y avait pas de chauffage dans les baðstofur, autre que celui produit par leurs occupants eux-mêmes, les fermiers astucieux s’arrangeaient d’ailleurs pour emplir au mieux ces pièces communes : plus on était nombreux, mieux c’était. Certes, il fallait nourrir tous ces gens, mais cela revenait moins cher que de se fournir en combustible. Voilà pourquoi ces véritables machines à tricoter étaient assises au bord de leur lit et s’employaient à maintenir leur température corporelle à trente-sept degrés par leurs battements de cœur. Dix femmes armées d’aiguilles permettaient d’obtenir une chaleur convenable dans une baðstofa de taille moyenne, et elles procuraient un confort idéal si elles avaient un peu de fièvre. 
Les gens renoncèrent également à considérer leur urine comme une richesse, ils renoncèrent à s’uriner sur les mains pour les laver ou à conserver le précieux liquide dans des bassines jusqu’à ce qu’il « rancisse » et permette de laver la laine et les vêtements. Ils renoncèrent aussi à choisir l’usage qu’ils réservaient au suif : le manger ou s’en servir pour produire de la lumière. La question « Est-ce que je préfère vivre dans les ténèbres et rassasié ou la faim au ventre et dans la lumière ? » devint définitivement caduque avec la fin des fermes en tourbe. 
C’est ainsi que la nation islandaise vint au monde : en traversant de longs et étroits passages couverts, parsemée de moisissures et coiffée à l’urine, puant l’humidité et pouilleuse, le visage nettoyé au bouillon et les yeux rougis par la fumée, les poumons emplis de suie et le frimas dans la poitrine, le cœur refroidi d’engelures et l’âme maculée d’odeurs corporelles.
 
 
L’Islandais était ce qui subsistait de l’Européen lorsque les tempêtes l’avaient débarrassé des oripeaux de la civilisation et de l’élégance. La culture islandaise était l’humanité crue.


Tels étaient les éternuements de l’Islande, ce pays qui semblait être allergique à lui-même, qui ne supportait ni sa propre chaleur ni ses propres frimas. Il suffisait d’une journée de soleil radieux en été pour qu’il sombre dans une épaisse et tiède brume de mer, qu’arrive un épisode de redoux en hiver pour qu’il ait la diarrhée et qu’une couche de flocons frais tombe sur de la neige gelée pour que les séracs se changent en guillotines capables de décapiter les pièces d’acier les plus solides que l’homme ait fabriquées, les murs les plus épais qu’il ait construits.  

 

 

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