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jeudi 27 août 2026

Critique : "Une Unique lueur" de Fred Vargas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Une Unique lueur" de Fred Vargas

 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Une unique lueur

Auteur : Fred VARGAS

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 528

Accès au livre : ISBN 9782080160713  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

— Vous avez regardé les photos, Danglard ?
De la scène du crime ? demanda Adamsberg.
— Cela va de soi.
— Et donc ? Cela vous dit quelque chose ? Parce qu’à moi, oui.
— Tiens. Et cela vous raconte quoi ?
— Mais justement, rien. C’est quelque chose que je ne sais pas alors que cela me dit quelque chose. Donc ?
— Aucune idée.
— Faites un effort, nom d’un chien.
— Désolé, commissaire, dit Danglard avec une pointe d’indifférence.
— Bien. Réunion plénière dans quinze minutes. Il nous faut comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Mais le quelque chose, commandant. On commence par là.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Médiéviste et titulaire d'un doctorat d'histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéozoologie au CNRS. Elle met en scène son personnage Jean-Baptiste Adamsberg, commissaire de profession, qui apparaît pour la première fois dans L'Homme aux cercles bleus, paru en 2005. Le héros est directement inspiré du dessinateur de bandes dessinées Edmond Baudoin. Avec Les Jeux de l'Amour et de la Mort, l'auteure reçoit son premier prix lors du Festival de Cognac en 1986, signant son entrée dans la littérature française. Fred Vargas remporte ensuite et à 5 reprises le Trophée 813, récompensant le Meilleur Roman francophone. Primés à plusieurs reprises, adaptés au cinéma (Pars vite et reviens tard) et à la télévision, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie. Quand sort la recluse, a été publié aux éditions Flammarion en 2017, et 2018 chez J'ai lu, Sur la dalle en 2023. Elle est aussi l'auteure d'essais écologiques, L'humanité en péril (Flammarion, 2019 - J'ai lu, 2020) et Quelle chaleur allons-nous connaître ? Quelles solutions pour nous nourrir ? (Flammarion 2022).

 

Avis :

Après le demi‑pas de côté qu’avait constitué le plus symbolique et occulte Sur la dalle, Fred Vargas replace Adamsberg dans la pure continuité de ses enquêtes. Ce onzième volet retrouve le dispositif typique de la série, porté par une scène inaugurale d’une précision cérémonielle et par la lente remontée d’une intuition que le commissaire peine à formuler. La romancière confirme ainsi la cohérence de son univers, entre dérive perceptive, humour discret et cohésion tacite de ses personnages.

Une jeune femme est retrouvée morte en pleine rue, soigneusement vêtue et entourée d’ancolies dans une mise en scène étudiée. Appelé sur place, Adamsberg perçoit dans ce tableau un infime décalage qu’il ne parvient pas encore à identifier. Tandis que la brigade du 13ᵉ resserre les rangs autour de lui – Danglard avec ses réserves méthodiques, Retancourt en force tranquille, Veyrenc et ses alexandrins, Froissy, Estalère et les autres, sans oublier le chat obèse et paresseux, chacun retrouvant sa fonction dans la mécanique rodée du groupe –, un meurtre ancien vient très vite se superposer au présent. L’enquête se déploie alors entre ces deux scènes, dans la progression lente de cette lueur que seul Adamsberg semble percevoir.

Élaboré comme un jeu de piste minutieux semé de signaux faibles, le récit s’appuie sur une architecture nette qui en souligne la rigueur souterraine et la maîtrise tranquille. Cette construction sans ostentation privilégie les mouvements imperceptibles et la réorientation progressive des indices, chacun ne s’éclairant qu’au moment où il se déplace légèrement dans le champ. L’enquête progresse ainsi par ajustements plutôt que par révélations, les traces s’esquissant, se répondant et se contredisant parfois, avant de s’ordonner dans une logique qui ne cherche ni l’effet ni la surprise. Cette avance égale produit une tension discrète, assise sur la patience du regard et sur la manière dont l’attention se déplace d’un rien. 

L’univers vargasien, solidement installé, se maintient sans rigidité, ses figures récurrentes, bien au‑delà de simples repères sériels, agissant comme des présences stabilisantes dont la complémentarité implicite permet au récit d’évoluer sans heurts, dans une cohésion qui exonère du pittoresque et de la surenchère. Sobrement original et tissé d’un humour feutré, le roman cultive une forme de connivence discrète avec son lecteur, où ce qui prime n’est pas tant la résolution du mystère que le partage d’une ambiance et une lente circulation de l’intuition.

Tandis qu’entre une ombre nervalienne et la silhouette de Lauren Bacall, l’intrigue prend des résonances et une profondeur inattendues, le personnage plus rêveur et déroutant que jamais d’Adamsberg accentue la dimension presque flottante de l’enquête, pourtant maîtrisée de bout en bout, conduite depuis un seuil où le flair domine la logique. Ajoutons la tonalité sans pareille de la langue, parfois truculente dans ses surgissements, imprégnée d’un lyrisme discret et d’une sympathie diffuse pour ses personnages, et c’est avec un plaisir intact que l’on s’immerge dans ce nouvel opus qui porte à son meilleur une formule désormais parfaitement éprouvée. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Adamsberg tourna la clef de contact et démarra, se massant d’une main l’estomac. Le café du rude Harold, Harold avec un H, lui avait donné un peu mal au ventre. Il y avait peut-être des tas de saloperies dans ces doses de café-machine. Il haussa les épaules et accéléra. Des tas de saloperies, il y en avait des milliers partout, jusque dans les vers de terre et les fleurs qu’on offre aux femmes pour faire plaisir. Les fleurs, pas les vers de terre. Encore qu’il aimerait bien qu’on lui en offre. Des vers de terre, pas des fleurs. Il les lâcherait dans son jardin pour leur faire plaisir. Aux fleurs, pas aux vers de terre. Puisque les vers de terre sont le plaisir des fleurs, et l’essence de toute vie sur Terre.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

vendredi 27 mars 2026

Critique de "Diables blancs" de James Robert Baker | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Diables blancs" de James Robert Baker



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Diables blancs (White Devils)

Auteur : James Robert BAKER

Traduction : Yoko LACOUR

Parution :  en français en 2026 
                   (Monsieur Toussaint Louverture)

Pages : 288

Accès au livre : ISBN 9782381962290  
                           en librairie

  

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Après avoir signé un best-seller avec un retentissant true crime, Tom Dunbar a disparu des radars. Son ambitieux second livre a fait un flop. Alors que les droits d’auteur commencent à se tarir, le restaurant imaginé par sa femme, la sublime et vénéneuse Beth, les précipite dans un gouffre financier. Ils vont tout perdre, jusqu’à leur maison avec vue sur l’océan, dans l’un des coins privilégiés de Los Angeles.
La situation est critique : hors de question pour Tom de renoncer à l’écriture et, pour Beth, de s’exiler dans un quartier de seconde zone. Heureusement, elle a un plan : soutirer de l’argent à son père, Bud Sturges, auteur à succès. Mais quand le richissime écrivain refuse, une idée sombre et dérangeante commence à s’insinuer dans les esprits survoltés de Beth et Tom…

Avec une voix unique, tendue, implacable, James Robert Baker, livre avec Diables blancs, resté inédit jusqu’ici, un récit démoniaque, où l’on sombre dans un maelström de folie et d’aveuglement. Œuvre brillante dans sa forme, corrosive par le fond, aussi noire qu’hilarante, cette satire fulgurante d’une élite de parvenus révèle, sous le vernis de l’intellectualisme, leur abjection.

   

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

James Robert Baker (1946–1997) est un écrivain américain dont l’œuvre violente, satirique et profondément politique a marqué la littérature underground des années 1980 et 1990. Mis au ban après la publication de Tim and Pete (1993), il laisse une œuvre brève et radicale, devenue culte après sa mort.

 

 

Avis :

Formé au cinéma à l’UCLA avant de se tourner vers le roman, James Robert Baker s’était imposé dans les années 1980 comme une voix singulière de la fiction américaine, mêlant satire, culture pop et violence politique. Mais la parution de Tim and Pete en 1993, livre ouvertement queer et rageusement critique de l’Amérique conservatrice, provoque un rejet massif de la part de l’édition américaine. Ses manuscrits suivants, dont Diables blancs, écrits au milieu des années 1990, sont refusés non pour des raisons littéraires mais parce que l’auteur est jugé trop subversif. Resté inédit pendant plus de trente ans, le texte n’obtient finalement sa première publication qu’en 2026, en France, grâce à un travail de restauration et de traduction qui permet de mesurer l’ampleur de ce que l’exclusion éditoriale avait laissé au rebut.

Habitués au luxe de la Californie du Sud, Tom Dunbar et son épouse Beth ne parviennent pas à accepter l’idée de tout perdre. Tom, qui a connu la gloire avec un best-seller, s’est lancé dans un second livre plus littéraire et exigeant, mais boudé par un monde éditorial friand d’ouvrages faciles, à l’image des romans formatés de Bud Sturges, le père de Beth. Celle-ci a, quant à elle, englouti leur capital dans un restaurant devenu gouffre financier. Lorsque Bud refuse sèchement de les aider, la panique et le ressentiment s’installent. Dans ce couple fragilisé par l’alcool, les drogues et la peur du déclassement, une idée diabolique commence alors à prendre forme. Et Tom, autrefois enquêteur sur un true crime, se retrouve à imaginer avec Beth le scénario d’un crime à venir.

Renouant avec sa capacité, trempée au vitriol, à disséquer les illusions de réussite qui structurent la Californie des années 1990, James Robert Baker expose sans détour la mécanique du déclassement et de la chute. Monstres ou pas, Tom et Beth sont d’abord les produits d’un milieu où l’on n’existe que par l’image, la réussite visible et la compétition permanente. Perdre ce vernis social reviendrait pour eux à ne plus être, à disparaître symboliquement. Le roman montre comment cette angoisse de l’effacement social, plus forte que toute morale, les pousse à s’accrocher aux apparences jusqu’à la déraison. Construit comme une descente en spirale, le récit alterne moments de lucidité et emballements délirants, jusqu’à faire vaciller la frontière entre choix rationnel et dérive. L’écriture, sèche et nerveuse, suit au plus près les glissements intérieurs des personnages, tout en maintenant une distance férocement ironique. Cette dégringolade rocambolesque d’un couple ordinaire vers le crime démonte les ressorts d’un système où la valeur d’un individu se confond avec son succès, l’échec faisant figure de faute impardonnable. Oeuvre d’une noirceur jubilatoire, Diables blancs révèle avec une précision chirurgicale ce que le culte des apparences peut en réalité cacher de perversité et de désespoir.

Cinéphile jusqu’à l’obsession, James Robert Baker truffe son roman de références à Hollywood, aux séries B, aux thrillers paranoïaques et aux blockbusters des années 1970‑1990. Cette érudition pop nourrit la vision déformée que Tom a du monde : il pense, parle et fantasme comme un personnage de film ou de livre, incapable de distinguer la mise en scène de la réalité. Présenté comme la retranscription de cassettes audio, le récit, parfois épuisant dans sa logorrhée, restitue par sa forme même la panique et la mauvaise foi du narrateur. Cette oralité débridée, alliée à un cynisme assumé et à une outrance constante, donne au roman une énergie à la fois grotesque et implacable. Les personnages, davantage figures que véritables êtres de chair, participent pleinement de cette mécanique satirique, leur absence de profondeur psychologique reflétant un monde où l’identité n’est plus que façade. C’est dans cette alliance entre dispositif narratif audacieux, érudition cinéphile, férocité comique et désespoir social que cette farce noire se meut en radiographie impitoyable d’une société obsédée par la réussite. 

Avec son dispositif virtuose, ses incessants rebondissements et sa férocité jubilatoire, Diables blancs s’avère une satire particulièrement corrosive du rêve californien. Non sans échos troublants entre la fiction et sa propre trajectoire, l’auteur y met à nu une violence latente, dissimulée sous le clinquant d’un mauvais goût tapageur, où malaise, addictions et vide existentiel composent l’envers du décor. En redonnant vie à ce roman longtemps censuré, l’édition française nous donne à découvrir un écrivain lucide jusqu’à la cruauté, dont l’audace formelle, la rage politique et la marginalité forcée s’incarnent dans une comédie tragique aux accents de désespoir – d’autant plus poignants que l’auteur se donnera la mort trois ans après l’avoir écrit. (4/5)

 

 

Citations :

Je m’en souviens. Une histoire qui avait attiré mon attention il y a quelques années. Un couple aisé en était venu à penser qu’ils possédaient tout ce qu’il était possible de posséder, et plutôt que de se voir vieillir et descendre la pente, ils avaient décidé de mettre un point final tant qu’ils étaient au sommet. Ils avaient donc méthodiquement tué leurs deux chiens – des caniches, je crois –, puis ils avaient mis fin à leurs jours dans le salon de leur maison de rêve à Newport Beach. Une cassette vidéo avait été postée à la sœur de la femme, me semble-t-il, pour expliquer leur raisonnement nihiliste. Cette affaire m’avait fasciné pour plusieurs raisons : c’était l’expression la plus radicale d’un état d’esprit typiquement californien sur la peur de vieillir. On se les imaginait comme Barbie et Ken, à préférer la mort aux pattes d’oie. Et puis il y avait quelque chose de clinquant dans leur fortune, une esthétique à la Graceland qui permettait un peu facilement, non sans une certaine complaisance, de les juger comme victimes de leur mauvais goût.


Je ne peux m’empêcher de lui sourire. Elle me regarde par-dessus la monture de ses lunettes et me rend mon sourire. Et soudain, j’ai un flash. C’est précisément ainsi qu’elle m’a regardé, assis tous les deux sur ce même canapé, lorsque nous sommes venus nous terrer ici la première fois il y a des années, pour assembler la structure d’Insensibles. Cette fois-là, nous avions utilisé des fiches Bristol, une pour chaque nœud de l’intrigue, à constamment réarranger l’ordre dans lequel elles étaient fixées sur le mur. D’une certaine manière, ce que nous faisons ce jour-là n’est pas différent, sauf qu’au lieu de chercher une trame pour des événements passés, nous projetons nos trames sur l’avenir. Dans une montée d’euphorie, je prends conscience que ce que nous sommes en train de faire n’a jamais été fait auparavant : nous sommes en train d’inventer une histoire vraie. Je me sens comme Capote a dû se sentir lorsqu’il a épinglé le terme de « roman de non-fiction ». Comme si j’avais inventé quoi que ce soit. C’est dire si je suis déchiré.


Pour la première fois depuis des mois, des années même, mon esprit est clair. Je vois le livre que je vais écrire, ce chef-d’œuvre de true crime, stupéfiant ; je vois les livres qui vont suivre, une série de romans littéraires étourdissants. J’accepte l’amoralité de ce que nous nous apprêtons à faire. Si je ressens de la culpabilité plus tard, ce sera mon moteur secret : l’excellence de mon œuvre pour seule expiation possible. Après tout, est-ce que l’art n’est pas au-dessus de la morale ? Cite-moi un seul génie qui ait été un mec bien.

 

samedi 21 février 2026

Critique de "Crime 101" de Don Winslow | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Crime 101" de Don Winslow



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Crime 101 

Auteur : Don WINSLOW

Traduction : Isabelle MAILLET

Parution :  en anglais (Etats-Unis) en 2020,
                   en français en 2020, 2021 et 
2026 
                   (HarperCollins)

Pages : 112

Accès au livre : ISBN 9791033927587  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

L’époustouflant polar de Don Winslow, Crime 101, adapté au cinéma avec Chris Hemsworth, Halle Berry, Mark Ruffalo, Barry Keoghan et Monica Barbaro.

Un insaisissable voleur de bijoux sévit le long de la Highway 101, la mythique Pacific Coast Highway. Ses principes élémentaires : un lieu, un vol, une nouvelle vie. Alors que la police suspecte des cartels colombiens, l’instinct de l’inspecteur Lou Lubesnick le pousse à suivre une autre piste…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Don Winslow est l’auteur d'une vingtaine de best-sellers internationaux, dont Corruption, Savages et L’Hiver de Frankie Machine. Il vit aujourd’hui entre la Californie et le Rhode Island.

 

 

Avis :

Don Winslow délaisse un instant l’ampleur quasi épique de ses grandes fresques criminelles pour revenir à un format resserré où la précision de son art apparaît avec une netteté presque clinique. Cette novella nerveuse, centrée sur un voleur méthodique qui écume la Highway 101, condense en une centaine de pages les thématiques cardinales de l’auteur : la mécanique implacable du crime, la tension entre destin individuel et forces systémiques, et cette Californie à la fois solaire et menaçante qu’il n’a cessé de cartographier. Par ailleurs porté à l’écran, Crime 101 s’avère un véritable laboratoire narratif où Don Winslow affine son sens du rythme, de l’efficacité et du détail, tout en proposant une approche plus intime et résolument tournée vers le cinéma des motifs qui ont façonné sa réputation.

L’histoire se déploie en un face-à-face feutré entre deux solitaires que tout oppose : un cambrioleur d’une rigueur presque ascétique, adepte des opérations millimétrées, et Lou Lubesnick, enquêteur obstiné, fatigué mais encore capable d’intuitions fulgurantes. Don Winslow installe son intrigue comme un jeu du chat et de la souris le long de la Highway 101, faisant de chaque braquage une variation sur la discipline, la patience et l’art de rester invisible. À mesure que l’un prépare son dernier coup et que l’autre tente d’en déchiffrer la logique, le récit se resserre autour de ces deux trajectoires parallèles, révélant des personnages moins archétypaux qu’il n’y paraît, chacun mû par un code personnel qui les rapproche malgré la frontière qui les sépare.

Si Crime 101 séduit autant, c’est d’abord par la manière dont Don Winslow conjugue efficacité narrative et densité thématique. Le texte avance avec la rapidité d’un scénario parfaitement huilé, sans sacrifier la profondeur des enjeux : derrière la mécanique du braquage affleure une réflexion sur la discipline, la solitude et la quête d’un dernier coup parfait. L’auteur parvient à faire tenir un monde en une poignée de détails, dans une économie de moyens qui confère à son univers une intensité presque tactile. On retrouve ici son sens aigu du rythme, cette capacité à faire monter la tension par petites touches, chaque phrase calibrée pour maintenir le lecteur en alerte.

Ce qui distingue véritablement Crime 101, c’est la manière dont Don Winslow miniaturise les codes du polar. Là où ses grandes fresques embrassent des décennies et des réseaux tentaculaires, cette novella resserre le champ pour interroger la dimension presque artisanale du crime et de l’enquête. Le face-à-face entre le voleur et Lubesnick n’a rien d’un affrontement spectaculaire : c’est un duel de philosophies, deux façons de survivre dans un monde où les règles se dérobent. En réduisant l’échelle, Don Winslow gagne en précision ce qu’il perd en ampleur, livrant un récit qui, sous ses allures de divertissement parfaitement maîtrisé, interroge subtilement la frontière entre vocation, obsession et fatalité.

C’est aussi, en filigrane, un hommage assumé à Steve McQueen, dont l’ombre plane sur le récit comme un modèle de flegme, de précision et d’élégance souveraine. L’écrivain convoque l’icône en insufflant à son voleur cette allure de professionnel taciturne, adepte des gestes sûrs et des disparitions nettes. Le texte emprunte à l’acteur son minimalisme racé, sa manière de faire du silence un langage et du mouvement une signature, renforçant encore la dimension cinématographique de la novella.

Au terme de cette lecture, Crime 101 apparaît comme un Winslow en pleine maîtrise de ses moyens, mais aussi comme un récit dont la vocation cinématographique semble inscrite dès la première ligne. Tout y respire le storyboard : brièveté des scènes, précision des gestes, netteté des cadrages et personnages définis par le mouvement plus que par le discours. Don Winslow n’écrit pas ici pour le cinéma, mais avec le cinéma, comme si le texte anticipait déjà son passage à l’écran en adoptant cette économie visuelle et narrative qui fait la force des grands polars filmés. On peut y voir un Winslow mineur par son ambition, mais certainement pas par son efficacité : Crime 101 s’impose comme un exercice de style parfaitement assumé, un récit tendu et racé qui confirme, une fois encore, la capacité de l’auteur à faire vibrer le noir américain dans tous ses formats. (4/5)

 

 

Citations :

Davis a des critères. 
Des principes. 
Des règles. 
Il n’y déroge jamais. 
Crime, 101 : Les lois sont faites pour être enfreintes, selon des règles faites pour être respectées.

Crime, 101 : Se ranger un casse trop tôt vous mène sur la plage. Se ranger un casse trop tard vous mène dans une cellule.


 

samedi 7 décembre 2024

[Leger, Nina] Mémoires sauvées de l'eau

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Mémoires sauvées de l'eau

Auteur : Nina LEGER

Parution : 2024 (Gallimard)

Pages : 320

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

En 1848, on découvre de l’or dans la Feather River, en Californie du Nord. Une ville naît, baptisée Oroville ; la ruée vers l’or commence.
En 2020, Thea, géologue venue à Oroville pour travailler en aval du gigantesque barrage désormais construit sur la Feather River, doit fuir devant l’avancée des méga-feux. Alors qu’un monde vacille, la violence de son histoire resurgit.
Entourée de femmes aimées — une écrivaine de science-fiction, une descendante d’un peuple autochtone, une ingénieure coréenne —, Thea tente de remonter le fil des dévastations issues de la ruée vers l’or.
Porté par la langue puissante et tendre de Nina Leger, le chant ancien de la rivière se mêle aux voix d’un présent bouleversé pour faire entendre l’épopée d’une civilisation qui s’est construite en détruisant, au point de préparer sa propre ruine.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Nina Leger enseigne aux Beaux-Arts de Marseille, où elle vit. Après Antipolis, elle poursuit son enquête sur la fondation des villes. Mémoires sauvées de l'eau est son quatrième roman.

 

 

Avis :   

De la ruée vers l’or à l’impasse climatique : après il y a deux ans le récit de la genèse de Sophia-Antipolis, c’est maintenant l’histoire de la ville d’Oroville, en Californie, qui permet à Nina Leger d’illustrer l’évolution de l’humanité depuis ses élans pionniers et sa confiance dans le progrès jusqu’à la douloureuse prise de conscience des effets destructeurs de son aveuglement.

Fondée en 1848 au moment de la ruée vers l’or en Californie, Oroville est aujourd’hui connue pour le barrage qui porte son nom. Le plus haut des Etats-Unis et le plus grand au monde au moment de sa construction, il fut érigé en 1968 en complément du Central Valley Project, un programme fédéral conçu dans les années trente pour réguler et stocker l’eau qui inonde alors régulièrement la Californie du Nord, et alimenter le Sud désertique au moyen d’un gigantesque « escalier électrique » composé d’aqueducs, de stations de pompage et de centrales hydroélectriques.

Tout commence lorsque de l’or est découvert dans l’American River. Feu de paille faisant la fortune de quelques uns et la défaite de nombreux autres, la ruée vers l’or initie en réalité la transformation du pays. On dompte d’abord l’eau pour les activités aurifères, puis hydroélectriques, et de fil en aiguille, l’on en vient à « faire couler les rivières à l’envers », transformant le Sud semi-aride de la Californie en riche région agricole où grandes villes et industries se développent. A l’époque, peu importent les dommages collatéraux sur les paysages, la faune et les populations amérindiennes que l’on a de toute façon entrepris d’éradiquer au nom du progrès : « Kennedy n’entendait pas céder à l’impudence des déserts. Depuis quand reculait-on devant les caprices du climat ? N’avait-on pas appris à résister, à modifier, à maîtriser pour posséder, à posséder par la maîtrise ? » C’est ainsi que, siphonnant toujours plus d’eau autour d’elle, la Californie devenue paradis de la high-tech s’est peu à peu enfermée dans une impasse où dérèglement climatique, sécheresses et mégafeux n’ont pas fini leurs ravages.

Nina Leger nous raconte cette histoire par les deux bouts, tissant habilement deux fils narratifs qui finissent par se rejoindre. Côté passé, les événements s’enchaînent au travers d’une galerie de personnages aux ressentis contrastés, géologue, ingénieur et entrepreneur face à trois garçons qui, telles des incarnations de leur pays, feront, non sans culpabilité ni mélancolie, l’apprentissage de la modernité au détriment de leur vie d’avant. Côté présent, sur le fond anxiogène du risque de rupture du barrage d’Oroville dont il fallut évacuer la population en 2017 et des ravages des mégafeux comme le Camp Fire en 2018 et le Bear Fire en 2020, Thea, venue s’occuper des saumons que les incubateurs ne parviennent pas à sauver de l’extinction depuis que « l’escalier électrique » les empêche de se reproduire en rivière, échange lettres et messages audio avec sa grand-mère, tout en s’entretenant avec une amie d’ascendance amérindienne. Entre l’expérience de la grand-mère – l’auteur de science-fiction Ursula K. Le Guin, fille de l’anthropologue Alfred Kroeber et de l’écrivain Theodora Kroeber – et celle de l’amie Susan, se creusent encre une fois hontes et culpabilités alors que l’une et l’autre reviennent à leur façon sur le destin de celui qui, capturé à Oroville, finit ses jours comme sujet d’étude au musée d’anthropologie de San Francisco : il était « le dernier des Yahi », l’ultime survivant de sa tribu et même des « Indiens sauvages » de Californie.

Documenté et brassant les points de vue, le texte doux-amer aux accents volontiers sardoniques explore son sujet sous toutes ses faces en y intercalant, reflets authentiques des opinions et des mentalités du moment, des extraits toujours frappants, souvent choquants, d’articles et de déclarations de chaque époque. Qu’elle est donc révélatrice, cette mise en perspective, de nos aveuglements d’humains cupides et présomptueux, capables au nom de ce qui faisait figure de progrès de détruire sans un regard une terre et ses habitants d’origine… Il n’est pas jusqu’au rythme travaillé dans ses sauts de ligne en cours de phrase pour exprimer le désarroi et le vacillement, du lecteur comme des personnages, face à tant d’aveugle arrogance et d’entêtement dans l’absurdité. Et pourtant, que faisons-nous de ce pesant héritage ? Continuerons-nous cette course en avant jusqu’à nous retrouver nous-mêmes sujets d’études des anthropologues de demain ? Comment sortir de l’impasse ?

Passionnant de bout en bout, ce roman historique qui réussit une mise en perspective particulièrement frappante et édifiante de nos erreurs et aveuglements quant à la notion de progrès ouvre une mine de questionnements d’une brûlante actualité. Combien d’autres « Californies » passées, présentes et à venir ? (4/5)

 

 

Citations :

— Vous savez que ça fait cinq ans que l’état de sécheresse est déclaré en Californie ? Hiver, été, rien n’y change.
Jen regarde vers la vitrine ruisselante du café :
— Et toute cette pluie qui tombe depuis dix jours ?
— Trop tard. La terre est tellement dure qu’elle n’absorbe rien, l’eau ne pénètre pas les sols, ne gagne pas les nappes phréatiques, elle glisse directement dans les rivières. Celle du barrage d’Oroville est en crue et le lac a atteint un niveau jamais vu. Pour diminuer la pression, les ingénieurs ont ouvert le déversoir d’urgence. Regardez les images. L’eau tombe à toute berzingue et se fracasse dans la rivière des centaines de mètres plus bas. Ça va faire monter le niveau en aval et, comme les pluies continuent, Sacramento va se retrouver inondée.


Vous voyez les incubateurs à saumons ? Ils ont été construits un peu partout quand on s’est aperçus, ô surprise, que les barrages empêchaient les saumons de remonter les cours d’eau. Les incubateurs sont censés compenser l’impact négatif des barrages, et le verbe m’a toujours laissée rêveuse parce qu’ils n’aident pas les saumons à remonter jusqu’au lieu de leur naissance mais composent avec le fait que la rivière ne peut plus être remontée en proposant un espace de reproduction factice en aval du barrage où les saumons sont forcés de s’arrêter et de donner naissance à des populations conditionnées pour accepter nos rivières bétonnées. Si compenser signifie réparer, les incubateurs sont un échec. En revanche, si ça veut dire s’enfoncer dans son erreur en réclamant, en plus, d’avoir bonne conscience, le terme est parfaitement choisi.


C’est étonnant comme on laisse souvent nos convictions à la porte de notre famille : on est pour l’indépendance des femmes, leur autonomie, leur libération, on écrit de grands textes, on prononce des conférences dans des universités en incitant les filles à prendre le pouvoir et à se faire un chemin pour elles-mêmes, mais on aimerait que sa maman ne cesse jamais de s’occuper de soi et on jalouse les objets qui la détournent du soin qui nous est dû.


Tu sais quand ça a commencé ? enchaîne Susan qui se lève et récupère leurs bâtons de glaces. Avec le barrage que John Sutter a fait construire sur l’American River. Le premier qui a détourné les eaux a démarré toutes les catastrophes. Les pionniers n’ont voulu voir que la richesse, ils ont ignoré les horreurs. Ils pouvaient se le permettre. Nous on n’avait pas le choix, on ne voyait que ça, on ne vivait que ça. La rupture du barrage ou le feu d’aujourd’hui sont la poursuite de cette étincelle-là. Aujourd’hui, la catastrophe se retourne contre la société qui l’a lancée, mais de l’or au feu, c’est le même mouvement de dévoration.


Très tôt, j’ai observé mon père composer avec l’objectivité attendue de l’anthropologue et j’ai décidé que ce n’était pas pour moi. Je ne suis pas bonne en objectivité ; s’il y a une chose à laquelle j’ai voulu échapper, c’est à ça, pas au monde. Je suis convaincue que le monde n’existe pas objectivement – ou en tout cas qu’on ne le rencontre jamais sous cette forme. Tout ce à quoi on accède est une somme de points de vue distincts, divergents et souvent contradictoires.
 

D’une extrémité à l’autre de l’État s’étire la grande Vallée qu’on dit centrale. Elle débute à Oroville, se termine à Los Angeles ; au nord, elle est marais, au sud, elle est aride. Inondable et inondée au nord, elle est désertique, mais certainement pas désertée, au sud – c’est d’ailleurs là que se masse la majeure partie de la population californienne, là aussi que se concentre – quelle drôle d’idée – l’agriculture californienne.
 
 
En observant les eaux monter aussi doucement que si elles n’étaient pas un événement, Billy devenu vieux comprend que la fin du monde se met toujours en chemin longtemps avant qu’on s’en aperçoive, qu’elle se tient en planque entre les choses et les réorganise à sa façon, délicate comme un chat qui tourne et se retourne sur une couverture pour l’arranger à son goût avant de s’y étendre et de s’y assoupir. Impossible alors de l’en déloger. La couverture n’appartient plus qu’au chat, le monde n’est plus qu’à sa fin.


 

jeudi 25 mai 2023

[Davidson, Ash] Les derniers géants

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les derniers géants
            (Damnation Spring)
         

Auteur : Ash DAVIDSON

Traduction : Fabienne DUVIGNEAU

Parution : en anglais (USA) en 2021,
                  en français en
2023
                  (Actes Sud)

Pages : 528

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

1977. Californie du Nord. Rich est de ces bûcherons qui travaillent au sommet des arbres. C’est un métier dangereux, dont son père et son grand-père sont morts. Il veut une vie meilleure pour sa femme Colleen et son fils Chub. Pour cela, il a investi en secret toutes leurs économies dans un lot de séquoias pluricentenaires. Mais lorsque Colleen, qui veut avoir un deuxième enfant malgré de précédentes fausses couches, se met à dénoncer la compagnie d’abattage pour l’usage d’herbicides responsable selon elle de nombreuses malformations chez les enfants, le conflit s'invite au coeur de leur couple. Un premier roman âpre et dense.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ash Davidson est originaire d’Arcata, en Californie. Elle a suivi l’atelier d’écriture de l’Iowa. Elle vit aujourd’hui à Flagstaff, dans l’Arizona. Les Derniers géants est son premier roman.

 

 

Avis :

La 24-7 : c’est le nom, d’après le diamètre en pieds et en pouces de son plus gros séquoia – sept mètres et demi de tour de taille pour cent douze mètres de hauteur –, de la parcelle de forêt plurimillénaire qu’à cinquante-trois ans, Rich, bûcheron comme avant lui son père et son grand-père, vient d’acquérir, en s’endettant jusqu’au cou, sur l’audacieux pari qu’une route en permettrait bientôt l’exploitation.
En cette fin des années soixante-dix, ils sont une petite communauté à dépendre exclusivement de l’exploitation des géants californiens qui subsistent encore. Dur et dangereux, le métier abat aussi régulièrement son quota d’hommes, et Rich, dont le corps marqué de cicatrices raconte la vie aussi bien que la dendrochronologie celle des arbres, s’est décidé au grand saut qui doit le rendre indépendant, assurant ses vieux jours et l’avenir de son fils Chub, bientôt en âge d’être scolarisé.

Pour la protéger, il n’a pas encore mis son épouse Colleen dans la confidence. De vingt ans sa cadette, celle qui fait office de sage-femme dans leur petite ville se désespère de ses fausses couches en série et se remet à peine de la perte d’une petite-fille à mi-grossesse. Lorsque Daniel, son amour de jeunesse, revient dans la région et, au grand dam de la population déjà exaspérée, entre manifestations hippies et création de parcs nationaux, par l’obstruction croissante à l’exploitation forestière dont tous dépendent ici, se met à jouer les lanceurs d’alerte contre l’épandage massif de défoliants facilitant le débroussaillage, elle est la première à douter face à la multiplication des malformations de nouveaux-nés dans la région.
Bientôt déchiré entre leur dramatique dépendance au découpage des derniers séquoias géants en un maximum de pieds-planches et leur prise de conscience, à la fois des impacts écologiques de cette activité – comme les glissements de terrain déboisé et la disparition des saumons incapables de frayer dans des rivières envasées – et des risques sanitaires associés, le couple se retrouve au coeur des affrontements de plus en plus violents qui opposent les défenseurs de la nature et ceux qui ont fait de son exploitation leur indispensable gagne-pain.

Jamais manichéen, le récit entrelace les points de vue dans une vaste fresque familiale et écologique, vécue à hauteur d’hommes que l’on ne quittera qu’à regret au terme de ses plus de cinq cents passionnantes pages. Dans l’imposante et splendide futaie où de minuscules humains mènent un combat herculéen et périlleux nécessitant un incomparable savoir-faire pour à peine gagner leur vie dans la boue, la sciure et la sueur, le lecteur se retrouve lui aussi écartelé : d’un côté, le partage de leurs peines et de leurs vicissitudes, de l’autre, l’effroi bien contemporain suscité par ce pillage éphémère d’un trésor naturel irremplaçable et par l’ignorante inconséquence qui les conduit à s’empoisonner littéralement.
Et, tandis que, d’un parfait réalisme, les rebondissements de leurs mésaventures s’enchaînent en une tension incessante, et que, profondément justes dans leurs ambivalences et dans leurs maladresses, les personnages se révèlent de plus en plus attachants, c’est très symboliquement à nos contradictions actuelles entre notre conscience de détruire la planète et notre incapacité à changer notre mode de vie que nous renvoie cette histoire représentative, survenue il y a un demi-siècle en Californie du Sud, région natale de l’auteur.

Ce premier roman impressionnant de justesse et de maîtrise a l’art et la manière d’immerger le lecteur dans les senteurs de sous-bois mêlées des relents âcres des herbicides pulvérisés par les exploitants forestiers, pour un chant d’agonie de tout un monde dont on peut encore espérer qu’il ne préfigure pas celui de la planète entière. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Rich n’aurait alors qu’à terrasser le monstre et à l’embarquer par camion. Lui et les deux cents autres séquoias – près d’un million de pieds-planches au total. Même après le coût du matériel, la paye de l’équipe et la marge que prenait la scierie, cela représenterait vingt ans de salaire pour quelques mois de travail. Une fois l’argent sorti pour acquérir la terre, le reste se ferait les doigts dans le nez.
 

Il y a deux ou trois choses que tu dois te rappeler : chaque semaine, le mesureur vient pour évaluer le volume de notre coupe. On est payés, selon l’inclinaison de la pente, à peu près un centime le pied-planche. Des arbres géants comme ceux-ci rapportent cinq ou six mille dollars, moins les bris de troncs. Plus on abat, plus on gagne de pognon. L’argent ne tombe pas pareil dans toutes les poches, ça dépend de ton boulot, n’empêche que si tu ne maintiens pas l’allure, tu nous fais perdre du fric à tous. Pigé ? Notre métier est un bon gagne-pain, mais n’oublie pas : ces arbres géants peuvent te tuer. Tes soucis, quels qu’ils soient, tu les abandonnes dans le bus qui nous amène sur le site. Sois attentif. Si tu laisses ton esprit vagabonder, ça risque de te coûter la vie, la tienne ou celle de quelqu’un d’autre.
 

Mon père aussi est mort dans la forêt, lui confia Rich. Et mon grand-père avant lui. Tu as beau être hyper prudent, un séquoia est un monstre, tu dois l’admettre. Ne regarde pas par terre. Lève les yeux. Un câble relâché, une branche faiseuse de veuves qui tombe du ciel – même une petite de dix centimètres de diamètre peut te rompre le cou si elle chute de cent mètres de haut. Observe le vent.
 

— On ne doit pas toucher à la végétation en bordure du ruisseau. Il faut laisser quinze mètres de chaque côté.             
— Pourquoi ?             
— Bonne question. Ils appellent ça une bande riparienne.”             
C’est quoi cette connerie de gens qui se la pètent ? avait grommelé Eugene la première fois qu’ils avaient entendu la formule. Si on veut dire ruisseau, y a qu’à dire ruisseau.             
“C’est comme une zone tampon. Quand j’avais ton âge, on comblait les cours d’eau qui nous gênaient, mais maintenant il y a des règles. Ça complique un peu les choses. Sanderson a eu un mal fou à faire accepter son plan de récolte.             
— Pourquoi ? répéta le jeune garçon, soudain plus intéressé.             
— Damnation Creek abrite des frayères. Où les saumons se reproduisent. La vase obstrue le ruisseau, l’eau se brouille, ralentit et se réchauffe au soleil. Le saumon coho aime l’eau froide. Oh, j’en sais rien…” Rich soupira. “Je fais juste ce qu’on me demande, euh…
 

Rich descendit, se débarrassa de sa ceinture et de ses crampons. Le bruit des tronçonneuses, même arrêtées, bourdonnait à ses oreilles. Son audition n’était plus comme avant. Sanderson avait distribué des bouchons d’oreilles cette année au pique-nique de la société. Des bouchons, alors que seules vos satanées oreilles vous évitaient de mourir assommé par une branche tombée du ciel ou écrasé sous une grume qui dévalait la pente.
 
 
Rich cala son équipement sous le pylône et se posta un peu plus haut sur le versant pour regarder la scène. Pete, qui avait au préalable déterminé l’angle de chute naturelle de l’arbre, traça deux marques sur l’écorce, l’une pour le trait plancher, l’autre pour le plafond. Lorsqu’il eut tronçonné son entaille directionnelle – dans un formidable jaillissement de sciure –, Lyle l’aida à retirer l’énorme morceau de tronc, révélant une bouche profonde de deux mètres. Pete enfonça ses coins et s’y glissa à plat ventre, tel un homme avalé par un gigantesque requin, pour s’assurer qu’il n’y avait ni champignons ni pourriture brune au fond de l’encoche. Satisfait, il sauta à terre, recula de vingt mètres : la distance qu’il aurait le temps de parcourir avant que le piégeux bascule. Il revint sur ses pas en écartant scrupuleusement tout élément sur lequel il risquerait de trébucher dans sa zone de retraite. Enfin, il passa derrière le tronc et démarra sa McCulloch. Les conducteurs des bulldozers descendirent de leurs engins. Même Don s’immobilisa, tandis que la forêt paraissait retenir son souffle.
Le corps entier de Pete vibrait avec la tronçonneuse qu’il maniait à reculons autour du tronc pour scier le trait d’abattage. Il levait fréquemment les yeux, guettant une éventuelle menace venue d’en haut. L’arbre tremblait sur toute sa hauteur. Soudain, Pete libéra sa tronçonneuse et partit en courant. Il y eut un craquement que Rich sentit dans sa cage thoracique. La terre parut s’ouvrir sous la violence du choc. Quelqu’un hurla comme un loup. Il avait réussi ! Le piégeux étendu de tout son long reposait sur son lit de chute comme un cadavre dans son cercueil, depuis la base du tronc – un mur de six mètres de haut – jusqu’à la tête. 


Ils ont pulvérisé il y a deux jours. Encore. Heureusement que j’avais entendu l’hélicoptère arriver, cette fois. J’ai eu le temps de remplir la baignoire. Si tu voyais le ruisseau… L’eau est blanchâtre, presque laiteuse, avec de la graisse qui flotte sur le dessus. Et elle sent le diesel. 


Ces herbicides qu’ils épandent – pas seulement Sanderson, mais aussi l’Office des forêts, le comté – sont les deux composants de l’agent orange, dont le mélange produit de la dioxine TCDD. Ils sont toxiques, pour les plantes, pour les animaux” – s’adressant encore une fois à Colleen – “et pour les gens. Depuis le début de l’épandage, dans les années 1950, on constate une accumulation biologique, c’est-à-dire une concentration nocive à différents niveaux de la chaîne alimentaire, les poissons, les chevreuils, et vous mangez du chevreuil…              
— J’en ai assez entendu, monsieur…              
— Daniel.
            
Rich se leva.              
“Ils contaminent l’eau. Tout ce qui est pulvérisé arrive là, dans votre café.” Daniel posa son mug.
“Ça tombe bien, dit Rich en allant ouvrir la porte de la maison. Vous ne pouvez pas l’emporter pour la route.              
— Ce sont des produits très dangereux. Ils causent des malformations congénitales, des cancers.” Les yeux de Daniel se fixèrent sur Colleen. “Les études révèlent un nombre croissant de fausses couches en Oregon. On vous raconte qu’ils sont inoffensifs, qu’ils ne tuent que les herbes. Si on vous disait qu’il existe une balle inoffensive, vous accepteriez qu’on tire dans la tête de votre petit garçon ? J’ai vu votre conduite d’eau. Autant déverser ces saletés directement dans votre citerne ! Il y a une pétition que vous pouvez signer. Je suis désolé… Je sais que…              
— Non, vous ne savez pas, coupa Rich en tenant la porte ouverte.              
— Vous êtes des gens discrets, Mr. Gundersen. Vous ne voulez pas avoir d’ennuis, je comprends.” Daniel se leva, garda à nouveau les yeux sur Colleen. “Mais si c’était moi, je préférerais savoir.


“Imaginez, commença l’homme. Il y a deux cents ans…              
— Toute la côte était couverte de forêts de grands séquoias, continua la femme en figurant l’espace avec un ample geste de la main. Des guillemots à cou blanc nichaient dans leurs cimes. Des grenouilles à queue et des salamandres tachetées vivaient au bord des ruisseaux. Chaque année, le saumon remontait les cours d’eau pour frayer…
— Nous avons détruit quatre-vingt-dix pour cent de cette forêt ancienne, dit l’homme. Partout, nous avons abattu les arbres et répandu des produits chimiques…
— Et tout ce qu’il en reste, expliqua la femme, c’est une infime portion, des terres acquises par des citoyens qui ont souhaité les protéger, des terres qui sont devenues des parcs nationaux. Damnation Grove est l’un des derniers vestiges de la forêt primaire en Californie. On y contemple des géants hauts de cent mètres, plus grands que la statue de la Liberté, une majesté que les parcs conservent à l’abri. Mais aujourd’hui…” La femme marqua une pause. “… les mains avides de l’industrie aiguisent leurs tronçonneuses et se préparent à sacrifier sur l’autel du capitalisme ces ancêtres vivants…
— Des arbres vieux de mille ans ! Ils existaient déjà avant la chute de Rome. Avant l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique. Ils ont résisté aux flammes, aux inondations, aux tsunamis…
— Et ils sont toujours là ! Nobles. Forts. Et nous, nous tous ici aujourd’hui, nous avons une chance de les sauver.


Vous ne trouverez personne qui aime les arbres autant qu’un bûcheron. Si vous regardez bien, tout au fond, je vous garantis que dans chaque bûcheron il y a un « écolo ». Mais la différence entre nous et les autres, les militants, c’est que nous, on vit ici. On chasse. On pêche. On fait du camping. Eux, ils retourneront là d’où ils viennent, mais nous, on se réveillera ici demain. C’est chez nous. Le bois d’œuvre nous apporte à manger sur nos tables, des vêtements sur le dos de nos enfants. C’est difficile de tuer un séquoia, vous savez. Quand on l’abat, il produit des rejets de souche. Même un incendie ne le tue pas. Mais ces géants là-haut, à Damnation, ils sont vieux. Bientôt ils vont mourir, tomber tous seuls, et pourrir. C’est comme si vous mettiez le feu à un gros tas d’argent sous nos yeux en nous obligeant à regarder. 
— Exactement, lança quelqu’un.              
— C’est pas facile de gagner sa croûte au pays des séquoias. On ne mène pas la grande vie. Mais tout le monde ici apprend à se débrouiller avec presque rien. On sait comment nourrir nos familles. Tout ce qu’on vous demande, c’est de nous laisser continuer à le faire.


Mon père – Lesley Bywater, certains ici l’ont connu –, il triait le bois d’œuvre à la scierie. Nous sommes le peuple de la rivière Klamath. D’abord, vous nous avez tués. Ensuite vous avez tué le saumon. Et maintenant c’est vous-mêmes que vous tuez.” Le vieil homme éleva la voix. “Quand vous empoisonnez la terre, vous empoisonnez votre propre corps. Le saumon remonte la rivière chaque année, et vous ne remerciez pas. Pour vous, le saumon, ce n’est que de l’argent, un bien matériel. Notre peuple mange les offrandes de cette rivière depuis plus de temps qu’il n’a fallu à ces arbres pour pousser. Nous mangeons les mêmes familles de saumon depuis tant de générations que nos ADN sont entrelacés. Nous portons le saumon en nous, et le saumon nous porte en lui. Tout ce que nous possédons provient de la rivière. Quand la rivière est malade, nous sommes malades ; avec elle aussi, nous sommes uns. 


Le peuple yurok vit ici, le long de cette rivière, depuis des centaines de générations, depuis plus longtemps encore. Beaucoup de tribus dans ce pays ont été chassées de leur terre, mais pas nous. Ici, c’est notre Réserve : sur deux kilomètres de chaque côté de la Klamath et soixante kilomètres à partir de son embouchure, les Yurok sont chez eux. Même si une grande partie de ce territoire a été vendue, nous avons conservé notre droit de pêcher. Nous sommes responsables de notre rivière, nous assurons son entretien. Nous avons toujours été ici. Nous avons toujours pêché. Toujours, toujours. C’est comme respirer l’air. Si je ne peux pas pêcher, je ne peux pas vivre. Mon grand-père m’a appris cela. Comme son grand-père le lui avait appris. Mes filets ont été saisis par les gardes-pêches. J’ai pêché la nuit. J’ai été battu, pour avoir pêché. J’ai été jeté en prison, pour avoir pêché. Je suis allé au tribunal à Washington. J’ai vu votre Capitole ; ce n’est rien comparé à un séquoia, c’est juste un petit arbre rabougri.” Le vieil homme tendit une main devant lui pour indiquer la hauteur de l’arbre. “Le Tribunal a rendu sa décision : ici, c’est la Réserve yurok ; ici, c’est un territoire indien ; nous pouvons pêcher. Et pourtant, vous cherchez encore un moyen de nous empêcher de respirer, de mener notre vie, de protéger notre rivière.” Il croisa les bras. “Je suis vieux maintenant. Mes enfants sont adultes. Mais si c’était moi, si c’étaient mes enfants qui naissaient sans cerveau, je me poserais la question : est-ce que cela en vaut la peine ? Juste pour continuer à abattre la forêt de cette manière ? Mais vous, non, vous ne renoncerez pas tant que vous n’aurez pas tué tous les chevreuils, tous les saumons, tous les arbres, tant que vous n’aurez pas empoisonné toutes nos sources d’eau fraîche. Que mangerez-vous alors ? De l’argent ? Avec quoi construirez-vous vos maisons ? Que boirez-vous quand vous aurez soif ?


 

jeudi 20 avril 2023

[Kennedy, Douglas] Les hommes ont peur de la lumière

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les hommes ont peur de la lumière
            (Afraid of the Light)

Auteur : Douglas KENNEDY

Traduction : Chloé ROYER

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021,
                  en français en 2022 (Belfond)

Pages : 264

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un Los Angeles crépusculaire, le grand retour de Douglas Kennedy au roman noir !

Un après-midi calme et ensoleillé, un bâtiment en apparence anonyme et soudain, l’explosion d’une bombe. L’immeuble dévasté abritait l’une des rares cliniques pratiquant l’avortement. Une victime est à déplorer et parmi les témoins impuissants, Brendan, un chauffeur Uber d’une cinquantaine d’années, et sa cliente Elise, une ancienne professeure de fac qui aide des femmes en difficulté à se faire avorter.
Au mauvais endroit au mauvais moment, l’intellectuelle bourgeoise et le chic type sans histoires vont se retrouver embarqués malgré eux dans une dangereuse course contre la montre. Car si au départ tout semble prouver qu’il s’agit d’un attentat perpétré par un groupuscule d’intégristes religieux, la réalité est bien plus trouble et inquiétante…

Tout à la fois thriller haletant et chronique d’une Amérique en crise, Les hommes ont peur de la lumière est surtout le puissant portrait d’un homme et d’une femme qui, envers et contre tout, essaient de rester debout.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Douglas Kennedy est né à New York en 1955, et vit entre les Etats-Unis, le Canada et la France. Auteur de trois récits de voyages remarqués, dont Combien (2012), il s’est imposé avec, entre autres, L’homme qui voulait vivre sa vie et La Poursuite du bonheur (1998 et 2001), suivis des Charmes discrets de la vie conjugale (2005), de La Femme du Ve (2007), Quitter le monde (2009), Cet Instant-là (2011), Cinq jours (2013), Mirage (2015), La Symphonie du hasard, tomes 1, 2 et 3 (2017 et 2018) ainsi que son recueil de nouvelles Murmurer à l’oreille des femmes (2014) et son essai Toutes ces grandes questions sans réponse (2016), tous parus chez Belfond et repris chez Pocket.
Il a également publié Les Fabuleuses aventures d’Aurore (2019) et la suite Aurore et le mystère de la chambre secrète (2020), illustrés par Joann Sfar, chez Pocket jeunesse, et, après sa trilogie, La Symphonie du hasard, Isabelle, l'après-midi, une histoire de passion dans la Ville Lumière.

 

Avis :

Reconverti chauffeur Uber à Los Angeles après un licenciement, Brendan doit travailler au moins soixante-dix heures par semaine pour espérer à peine boucler les fins de mois. Un jour qu’il conduit une de ses clientes, Elise, professeur d’université à la retraite, à la clinique où l’attend une de ces femmes en détresse qu’elle aide à avorter, l’établissement est la cible d’un attentat perpétré par une organisation intégriste pro-vie, dont, en l’occurrence, font partie son épouse et son ami d’enfance devenu prêtre.

Dans la vie de Brendan, cet évènement fait figure de point de bascule irréversible. Lui qui, sans se poser de questions, s’était jusqu’ici toujours conformé aux attentes sociales, embrassant, en dépit de ses aspirations réelles, la carrière choisie pour lui par son père ; épousant, sans passion, une femme elle aussi idéale selon l’opinion paternelle, se réveille soudain d’un rêve américain devenu cauchemar. Comment a-t-il pu se retrouver prisonnier d’un système à ce point déshumanisé et asservissant, trimant misérablement à la merci d’une technologie numérique bâtie de façon orwellienne sur les seuls commentaires et dénonciations de ses utilisateurs ? Comment sa femme, au terme de déceptions et de souffrances accumulées, s’est-elle transformée en « version chrétienne des talibans », s’engageant fanatiquement dans cette nouvelle guerre de Sécession que, pour reprendre les termes de l’auteur, l’avortement est en train de déclencher aux Etats-Unis, médecins et cliniques se retrouvant au coeur d’une véritable lutte armée ?

Au travers de cet homme ordinaire et sans histoires, amené à s’interroger avec inquiétude sur la direction que prend son pays, Douglas Kennedy nous bombarde de questions d’une actualité brûlante. Affrontements autour de l’avortement, viol et violences faites aux femmes, mais aussi manipulation de l’opinion par des puissants à qui l’argent permet de se placer au-dessus des lois : cette histoire terriblement sombre dénonce une société américaine malade de ses antagonismes de plus en plus radicalisés, où « le moindre désaccord se règle à coups de revolver », où « le mâle blanc qui sent ses privilèges lui échapper ne reculera devant rien pour garder le pouvoir », et que « ces salopards » qui « ne se plient à aucune règle » et qui « piétinent les droits des femmes, les minorités, les immigrés, les personnes LGBT » transforment petit à petit « en république bananière entièrement contrôlée par une élite d’ultrariches. »
 
Et dans ce thriller haletant s’achevant dans un emballement rocambolesque, c’est cette peinture, vibrante d’impuissance, de colère et de désarroi, d’une Amérique rendue au bord de l’implosion par la violence et l’extrémisme d’oppositions radicalisées, qui donne tout son sel à cette lecture. (4/5)

 

 

Citations :  

On ne travaille pas chez Uber.         
Personne ne travaille chez Uber.         
On conduit pour Uber.         
Alors, même si on n’est pas leur « employé » à proprement parler…         
On est leur prisonnier.         
Parce qu’ils ont toutes les cartes en main, et qu’on doit se plier à leurs règles. Sans compter qu’il faut conduire environ soixante-dix heures par semaine pour gagner une somme relativement acceptable – soit au moins trente heures de trop. Mathématiquement, ça revient à ajouter six heures à chaque journée de travail normale pour pouvoir se maintenir à flot.
 

La croyance que l’échec est un manquement personnel et que nous sommes tous capables de nous relever, d’épousseter nos vêtements et de repartir de zéro est enracinée dans le cœur de très nombreux Américains. Même en sachant secrètement que, à partir d’un certain âge, repartir de zéro n’est plus vraiment une option, chacun de nous s’obstine à croire que tout est possible. Un autre mensonge que se répètent les Américains… mais un mensonge nécessaire, peut-être. Sinon, comment trouver l’énergie de se lever tous les matins ?
 

C’était ma litanie quotidienne : me dire que ce travail valait le coup malgré les semaines de soixante à soixante-dix heures. Parce qu’il nous permettait de nous nourrir et de payer quatre-vingts pour cent de nos factures. Mais je n’avais plus le temps de vivre. Je travaillais. Je dormais. Je prenais une journée de congé toutes les deux semaines, que je passais à regretter les cent dollars que j’aurais pu empocher (avec de la chance et en travaillant sans discontinuer).
 

Ainsi va la vie, pas vrai ? Agnieska remplaçait mon hygiéniste habituel, indisponible ce jour-là. Je n’étais pas encore tout à fait remis de ma séparation avec Bernadette et je commençais à me dire que, à vingt-cinq ans passés, il était temps de chercher quelqu’un avec qui bâtir ce qu’on attend de chacun de nous. De son côté, Agnieska venait de mettre fin à sa relation avec un militaire plus âgé qu’elle, dont la paranoïa et les crises de rage prenaient des proportions incontrôlables depuis que son tank avait été frappé par l’un des obus de Saddam Hussein lors de la guerre de libération du Koweït. Elle était seule et elle cherchait quelqu’un. J’étais seul et je cherchais quelqu’un. Rien n’est plus important que le timing, si ce n’est peut-être le fait d’avoir des projets similaires. Est-ce que nous étions amoureux ? Nous le pensions, en tout cas.
 

« La contraception dont on nous rebat les oreilles n’est rien d’autre qu’une violence exercée sur toutes les femmes ! La pilule, le stérilet… Tout ça ne fait qu’empoisonner leurs corps avec des produits chimiques et dédouaner les hommes de leur responsabilité dans l’acte de conception. L’usage de spermicide, lui aussi, devrait être illégal. Il existe aujourd’hui des méthodes naturelles très sophistiquées, comme la méthode Creighton, qui respectent les enseignements de l’Église et évitent aux femmes de perturber leur cycle reproductif avec des produits cancérigènes. Voilà ce qui devrait être enseigné dans les écoles : quand on prend la pilule ou qu’on se laisse installer l’un de ces maudits stérilets dans l’utérus, on multiplie les risques de mourir d’un cancer ! »         
C’est le moment que j’avais choisi pour m’éclipser.         
Une fois dehors, j’avais allumé une cigarette, hanté par la vision d’Agnieska à genoux avec son chapelet noir comme la mort tandis que Teresa crachait son venin. Depuis quand ma femme avait-elle rejoint la version chrétienne des talibans ?
 
 
« Ça me rappelle une réplique de film. Un personnage disait, en parlant de la prière : “La foi est l’antithèse de la preuve logique.” Mais ça reste la foi. Pour beaucoup de gens, c’est suffisant.
— Pas pour vous ?         
— J’ai grandi sur la côte Est, chez les épiscopaliens. Des anglicans de la vieille école, très méditatifs, très libéraux. Pour eux, la foi n’a pas besoin de fournir toutes les réponses : ils acceptent sans peine l’ambiguïté de ce qui se trouve au ciel. Mais ça ne plaît pas à tout le monde. Après tout, l’un des moteurs les plus puissants de la foi est le besoin de certitudes dans un univers où tout est incertain. Est-ce qu’il y a des réponses ? Les fondamentalistes pensent que oui. Tout comme le jeune homme qui nous a lancé cette bombe la semaine dernière. Et comme ceux qui l’ont envoyé – parce qu’il a forcément été envoyé par d’autres gens. »


Tu as bien vu ce que fait Kelleher dans sa sinistre association, où il envoie maman et sa tarée de copine Teresa persuader des jeunes femmes démunies de leur servir de poules pondeuses. Une fois que le bébé est né, ils le vendent à de riches familles catholiques qui ont fait un don d’au moins vingt mille balles à Angels Assist pour être sur leur liste d’adoptants. Et tu sais ce qui arrive aux mères de ces bébés, ensuite ? Quelques jours après l’accouchement… ils les remettent à la rue.       
— Comment tu es au courant de tout ça ?
— Je me suis renseignée un peu, depuis que je sais que Kelleher va nous racheter…
— Il fait un don à ton refuge, c’est tout. Et ça va te permettre de garder ton travail.
— Pourquoi il veut devenir notre mécène, à ton avis ? Pourquoi les gens de cette droite-là, qui ne font confiance qu’aux Blancs et aux catholiques, ont créé toutes ces bourses d’art dramatique en l’honneur d’une femme que Kelleher a commencé à fréquenter quand elle avait dix-huit ans… et lui quarante-trois ? Équilibré, comme relation, ça c’est sûr. Oui, je sais qu’à dix-huit ans on est considéré comme majeur dans ce pays, mais ça ne change rien au fait qu’il a couché avec une gamine et que personne n’a rien dit. Et maintenant, des jeunes issus de minorités bénéficient de bourses créées par un homme qui a déclaré un jour que l’homosexualité allait à l’encontre de la volonté de Dieu. Et à une autre occasion, qu’il n’arrivait pas à comprendre les couples interraciaux. Bien sûr, il a nié avoir dit tout ça ensuite…
— Peut-être qu’il a changé d’avis. Il s’est rendu compte qu’il avait eu tort de penser ça.         
— Oh, je t’en prie, papa. Ce qu’il fait, ça s’appelle brouiller les pistes. Se faire passer pour un type bien en soutenant publiquement ce qu’on déteste tout en sabotant secrètement les gens vraiment capables de changer les choses. Pourquoi est-ce qu’un homme accusé de violences conjugales voudrait faire un don gigantesque à un foyer pour femmes battues ? Pour montrer au monde qu’il se préoccupe des droits des femmes, en nous imposant sa volonté au passage.         
— Quelle volonté ? ai-je demandé. Tu crois que Kelleher va te forcer à pardonner aux hommes qui battent leur femme ?         
— Très drôle. Mais je te parie que dans quelques mois il aura mis en place une structure de gestion dirigée par ses sous-fifres. Ça va être ce qu’on appelle une acquisition hostile sous le couvert d’un financement généreux, histoire que ses petits copains journalistes puissent écrire des titres comme “Patrick Kelleher, protecteur des femmes !”. Exactement comme ces bourses inaugurées en l’honneur de son ex-femme, qu’il a maltraitée et ruinée professionnellement… 


Vous avez avorté seule ? »         
Elle a hoché la tête.         
« Ça s’est bien passé ?         
— Laissez-moi vous dire une chose que j’ai apprise de cette expérience, et que mon travail me confirme chaque jour : un avortement ne se passe jamais bien. L’opération en elle-même peut se dérouler sans problème, parfois même sans douleur. Mais les émotions qu’elle engendre, le fait de devoir vivre avec pour toujours… Même si c’était ce qu’on voulait, même si on avait toutes les raisons de le faire, même si c’était à la suite d’un viol, ça reste une épreuve terrible à supporter.         
— Vous vous êtes sentie comment ?         
— Perdue. Triste. Coupable. Vertueuse. Solide. Fière. Folle. Seule. Amère. Déterminée. Féministe. Terrifiée. À me demander si j’avais agi trop vite, tout en sachant que c’était la bonne décision. Et que j’en porterais le poids jusqu’à la fin de ma vie.         
— Ça continue à vous hanter ?         
— Certains jours, quand je regrette d’avoir des rapports si distants avec ma fille… Quand je repense à mes fausses couches à la suite de l’opération, et au fait que je n’ai pas réussi à avoir d’autre enfant après Alison… Je ne peux me défendre d’un peu de mélancolie, en effet. Cet enfant, qui serait-il, qui serait-elle ? Mais je reste consciente, au fond, qu’à ce moment de ma vie je n’étais absolument pas prête à faire tous les sacrifices inhérents au statut de parent. Et comment savoir si notre mariage aurait été aussi heureux sans les dix ans que nous avons pu passer ensemble juste tous les deux ?         
— C’est pour ça que vous faites ce travail, maintenant ? À cause de ce que vous avez subi ?         
— Ce que j’ai subi m’a permis de prendre le contrôle de mon corps et de mon destin. Tous les choix qu’on fait dans la vie sont complexes et teintés d’ambiguïté. Mais oui, après mon départ à la retraite, quand j’ai entendu parler de cette association qui aidait les femmes à mettre fin à leur grossesse non désirée, je me suis dit que je pourrais leur donner un coup de main. »


Dix minutes. Largement le temps d’en griller une. J’ai longuement tiré sur mon American Spirit en repensant à tout ce que m’avait confié Elise. Cette question n’a rien de simple, ai-je songé. Peu importe à quel point on nous répète qu’il y a ceux qui ont raison et ceux qui ont tort. La seule et unique vérité, c’est que c’est un choix personnel. Et il revient à chaque femme de faire ce choix.


— Todor m’a proposé de faire réparer ma voiture en échange d’informations sur vous et votre clique.         
— Ma clique ? Vous voulez dire mon escadron d’avorteuses, qui prend pour cible de pauvres femmes qui ne rêvent que d’avoir un enfant après avoir été violées ? Ou encore celles qui n’ont pas de toit et se réjouissent à l’idée de vivre dans la rue avec un bébé ? Sans parler de celles pour qui devenir mère est une responsabilité bien trop écrasante dans le monde hostile qui est le nôtre… Mais tous ces fanatiques qui vomissent leurs préceptes chrétiens sont les derniers à faire preuve de compassion et de décence. Tout ce qui les intéresse, c’est de rendre le sexe punitif.