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jeudi 16 janvier 2025

[Augier, Justine] Personne morale

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Personne morale

Auteur : Justine AUGIER

Parution : 2024 (Actes Sud)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le cimentier Lafarge, fleuron de l’industrie française, est mis en cause devant les tribunaux pour avoir, dans la Syrie en guerre, maintenu coûte que coûte l’activité de son usine de Jalabiya jusqu’en septembre 2014, versant des millions de dollars à des groupes djihadistes, dont Daech, en taxes, droits de passage et rançons, exposant ses salariés syriens à la menace terroriste après avoir mis à l’abri le personnel expatrié.

Justine Augier documente le travail acharné d’une poignée de jeunes femmes – avocates, juristes, stagiaires – qui veulent croire en la justice, consacrent leur intelligence et leur inventivité à rendre tangible la notion de responsabilité. Leur objectif marque un tournant dans la lutte contre l’impunité de ces groupes superpuissants : faire vivre et répondre de ses actes cette “personne morale” qu’est l’entreprise, au-delà de ses dirigeants, pour atteindre un système où l’obsession du profit, la fuite en avant et la mise à distance rendent possible l’impensable.

Minutieux et palpitant, Personne morale fait entendre les voix des protagonistes et leurs langues, si révélatrices, explore la dysmétrie des forces, la nature irréductible de l’engagement des unes, du cynisme des autres. Dépliant, avec une attention extrême, un engrenage de faits difficiles à croire, ce livre est une quête de vérité qui traque dans le langage et dans le droit les failles, les fissures d’où pourrait surgir la lumière.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Après avoir passé cinq années à Jérusalem, trois à New York, et trois à Beyrouth, Justine Augier a provisoirement posé ses bagages – et ses trois enfants – à Paris.
Elle est l’autrice de deux romans parus chez Stock (Son absence, 2008 et En règle avec la nuit, 2010). En 2013, Actes Sud publie son récit polyphonique Jérusalem, portrait. En avril 2015, paraît son nouveau roman, Les idées noires.
Elle revient ensuite au récit littéraire avec le très impressionnant De l'ardeur (Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne) qui lui vaut le prix Renaudot Essai 2017. Elle retrace l'histoire de Razan Zaitouneh, dissidente syrienne enlevée en 2013, en même temps que Samira Khalil, l'épouse de Yassin al-Haj Saleh.
Avec Par une espèce de miracle (2021), elle accompagne dans l'exil celui qui devient sous nos yeux un ami et prolonge le geste qui fait de l'écriture le lieu de son engagement.
Elle est également l'autrice du roman pour adolescents Nous sommes tout un monde (Actes Sud junior, 2021) et a récemment traduit Avoir et se faire avoir de l'Américaine Eula Biss pour les éditions Rivages.
Croire. Sur les pouvoirs de la littérature paraît en janvier 2023. Le dernier récit de Justine Augier Personne morale paraît en 2024.

 

Avis :

Après De l’ardeur, récit consacré à l’avocate syrienne Razan Zaitouneh, figure de la révolution populaire du printemps 2011 portée disparue depuis 2013, Justine Augier s’intéresse, toujours dans le registre pot de terre contre pot de fer, à la persévérance d’une poignée de juristes françaises et allemandes soutenant une plainte contre le cimentier Lafarge pour “financement d’organisation terroriste”, “mise en danger délibérée d’autrui” et “complicité de crime contre l’humanité”.

Entre 2013 et 2014, alors que la guerre faisait rage en Syrie, la multinationale aurait financé le terrorisme et Daech pour maintenir en activité son usine de Jalabiy, à moins de cent kilomètres de Raqqa, évacuant ses expatriés mais fermant les yeux sur les dangers courus par ses salariés syriens. Interpelées par les témoignages de quelques-uns de ces hommes, une juriste et deux stagiaires de l’ONG Sherpa engagée dans la défense des droits humains et de l’environnement commençaient il y a huit ans à rassembler les faits et les preuves pour convaincre les juges d’instruction d’ouvrir une enquête.

Mis en examen depuis 2018, le groupe cimentier qui, également poursuivi aux Etats-Unis pour atteinte à la sécurité nationale, a préféré éviter le procès en plaidant coupable d’avoir financé l’État islamique et en s’acquittant d’une lourde amende, est encore en attente de jugement en France, ses avocats s’ingéniant à jouer la montre à coups de recours procéduriers. Toujours est-il qu’après la BNP au Rwanda et Lundin Energy au Soudan, toutes deux poursuivies pour crimes internationaux, c’est la première fois avec Lafarge qu’une personne morale doit rendre compte en France pour sa complicité dans des crimes contre l’humanité. Une avancée que le récit s’émerveille de devoir à la détermination d’une poignée de femmes employées par de petites associations et tenant miraculeusement tête aux armadas d’avocats des cabinets les plus puissants.

Car, et c’est sans doute ce qui rend ce livre tout à fait prenant, la trame narrative choisie par Justine Augier s’attache avant tout, au-delà de l’affaire Lafarge décrite avec sérieux et objectivité, à la dynamique impulsée par une minorité d’acteurs se relayant patiemment, sans jamais baisser les bras, pour faire contre-pouvoir et obtenir que des lignes réputées immuables finissent par bouger. D’un côté, des hommes de pouvoir obsédés par le profit. De l’autre, quelques femmes portées par leur foi dans le droit et s’appliquant avec inventivité à se glisser dans le moindre interstice favorable à la justice. C’est une longue course de relais, un véritable sacerdoce usant et souvent désespérant, mais aussi la démonstration que le progrès est permis dans la défense des droits humains face au cynisme de l’argent et du profit à tout crin.

Enquête documentée sur une affaire symbolique des (ir)responsabilités des entreprises présentes en zones de guerre, ce livre passionnant et accessible est surtout une réflexion pleine d’espoir sur l’engagement et sur l’idéalisme, et un vibrant hommage à celles et ceux qui, fourmis de l’ombre, se relaient pour la seule satisfaction de voir doucement progresser la cause de la justice et des droits de l’homme. (4/5)

 

Citations :

Quand elles en parlent et qu’on risque de les entendre, elles disent juste : L., et cette initiale a le pouvoir de faire surgir l’histoire : pour que leur cimenterie syrienne de Jalabiya continue de tourner malgré la guerre, les responsables de la multinationale et de sa filiale auraient financé des groupes armés, dont Daech, sans pouvoir ignorer les crimes commis par ces groupes ni leur gravité. Ils auraient aussi mis en danger la vie de leurs salariés syriens, qui devaient chaque jour passer des heures sur les routes pour se rendre à l’usine et en revenir, franchissant des checkpoints à l’aller puis au retour, se faisant attaquer et kidnapper parfois, alors que les dirigeants avaient jugé la zone trop dangereuse pour que leurs salariés expatriés continuent d’y travailler.
 

Elles ne viendront pas à bout de toute l’affaire, le savent et l’admettent, elles ne sont ni juges ni enquêtrices, connaissent leur rôle et ses limites : faire suffisamment bien pour convaincre les juges d’instruction d’ouvrir une enquête, pour caractériser chaque infraction identifiée en lui donnant corps, en réunissant assez de faits et de preuves.
 

Ces infractions se sont imposées à elles, nombreuses : financement d’entreprise terroriste, mise en danger délibérée de la vie d’autrui, exploitation abusive du travail d’autrui, conditions de travail indignes, travail forcé et réduction en servitude, négligence et complicité de crimes contre l’humanité. Jamais ce dernier chef d’accusation n’a été retenu contre une entreprise et le président de l’association leur dit que ce n’est pas raisonnable, que ça ne marchera jamais. Mais elles ont décidé d’essayer, coup de poker, parce qu’elles ont tout de suite éprouvé la justesse de ce chef pour lequel – et c’est peut-être aussi la raison qui les a poussées à le conserver – elles avancent sans jurisprudence, d’une façon flippante mais galvanisante, parce qu’elles ne répliquent rien mais ouvrent une voie et inventent.
 

Leurs motivations ne se recoupent pas complètement et ces femmes sont plus ou moins engagées, plus ou moins militantes, mais toutes sont convaincues que les multinationales doivent enfin devenir des justiciables comme les autres. 
 

En début d’après-midi, ils comparaissent les uns après les autres devant les juges d’instruction qui les interrogent à leur tour, de façon directe, en ramassant et en compressant les faits, comme pour aider les hommes à comprendre : Qu’est-ce qui justifiait que des organisations terroristes et notamment Daech – dont les actes criminels ont gravement et irrémédiablement porté atteinte à la France – soient ainsi financées à hauteur de la somme de 12 946 562 euros par Lafarge entre 2011 et 2015 ?
 
 
Pour les trois juristes, il ne suffit pas de viser des dirigeants qui pourront être licenciés sans que rien ne change vraiment dans la façon dont l’entreprise favorise le profit économique au détriment du respect des droits humains. Les responsables de Lafarge ont agi comme ils l’ont fait parce qu’ils fonctionnaient dans un système qui rendait possible la commission des crimes, et ces crimes ont d’abord profité au système, au groupe et à ses actionnaires, à la personne morale, notion trouble, nécessaire pour les uns et suspecte pour les autres, que la France a choisi de faire entrer dans son Code pénal au début des années 1990 : Les personnes morales sont responsables pénalement des infractions commises pour leur compte, par leurs organes ou leurs représentants, se dotant ainsi d’un outil pour mieux appréhender et incarner la puissance des grands acteurs économiques. Mais le droit international pénal ne retient pas ce concept qui divise, oppose ceux qui sont persuadés qu’il correspond à une réalité à ceux qui évoquent une construction, une “fiction juridique”, qui répètent qu’on ne peut pas dîner avec une personne morale, se demandent comment on peut prouver l’intention d’une telle personne et comment la faire asseoir sur le banc des accusés, qui ne cherchent pas à se la figurer, à l’imaginer, ignorant peut-être que parfois, la fiction reste un instrument puissant pour approcher les réalités les plus troubles.


Dans leur arrêt, les juges ont évoqué les crimes contre l’humanité commis par Daech, ont choisi d’en mentionner certains : l’exécution d’un garçon de quinze ans accusé de blasphème, l’exécution de quatre cents jeunes hommes à Tabqa, à quatre-vingts kilomètres au sud de l’usine, le 2 septembre 2014, la décapitation des jeunes de la tribu des Chaitat le 30 août 2014, pour leur refus de prêter allégeance.
Et puis ils ont écrit ces mots, qui inscrivent dans le droit une certaine conception de la responsabilité : C’est la multiplication d’actes de complicité qui permet de tels crimes.


Au moment où les grands actionnaires se retrouvent à Saint-Moritz, une proposition de loi est votée, une loi dont l’affaire Lafarge a sans doute précipité l’adoption et pour laquelle les juristes de Sherpa se battaient depuis des années, avec d’autres ONG sans compétences juridiques mais aux réseaux importants, avec certains députés et professeurs de droit, une loi qui vise à rendre les maisons mères responsables des actions de leurs filiales et sous-traitants.


Le procès devrait se tenir devant le tribunal correctionnel, convoquer les personnes mises en examen et la personne morale, sauf si Lafarge réussit à y échapper en se fondant sur le “non bis in idem”, mots qu’Anna prononce toujours vite et en marquant si bien la liaison qu’il m’a fallu un moment pour les détacher les uns des autres, et comprendre qu’ils évoquaient ce principe selon lequel on ne peut être jugé deux fois pour un même crime. L’entreprise a été reconnue coupable de financement du terrorisme aux États-Unis, mais Cannelle et Anna ont déjà identifié des pistes pour contrer cette attaque à venir, pour préparer le combat qui s’annonce, s’assurer que la personne morale sera bien représentée sur le banc des prévenus, peut-être en 2025 ou 2026, qu’elle écopera d’une amende à la juste hauteur des crimes commis mais peut-être aussi d’une ou plusieurs des autres peines prévues par le Code pénal français – dissolution, suspension, exclusion des marchés publics, surveillance –, ces peines qu’il a fallu inventer pour punir une entité qu’on ne peut envoyer en prison. 


Nous sommes de simples employés, incapables d’obtenir réparation où que ce soit. Et comme nous ne sommes pas des voyous, nous refusons de faire justice nous-mêmes. Pourtant nous avons joué le jeu, nous avons travaillé avec les juristes et les avocates, répondu aux questions des juges et des médias, avant d’attendre bien sagement pendant six ans, tandis que certains d’entre nous luttaient pour retrouver du travail ou tombaient malades. Et à la fin, personne ne nous dit : “Vous avez menti” ou “Vous avez eu tort”. Non, nous ne pourrons pas obtenir réparation à cause d’une simple question technique.
Où est donc votre fameuse justice ? On entend partout que pour être libres et voir ses droits respectés, il faut aller en Europe ; mais quelle différence finalement avec notre pays, dans lequel on peut être tués sans que personne ne s’en préoccupe ?


 

vendredi 28 juin 2024

[McCloskey, David] Mission Damas

 


 

 

J'ai aimé

 

Titre : Mission Damas (Damascus Station)

Auteur : David McCLOSKEY

Traduction : Johan-Frédérik HEL-GUEDJ

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021,
                  en français en 2024 (Seuil-Verso)

Pages : 560

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Afin de traquer le responsable de la disparition d’un espion américain, Sam Joseph, agent de la CIA, est chargée de recruter Mariam Haddad, haute fonctionnaire travaillant au palais présidentiel syrien. Elle accepte de l’aider à condition qu’il lui apprenne les ficelles du métier.
Mais, entre Sam et Mariam, c’est le coup de foudre. Très vite, ils entament une relation interdite qui pourrait leur coûter très cher.
À Damas, leur chasse à l'homme les conduit à la découverte d’une série d’assassinats et d’un sombre secret dissimulé au cœur du régime syrien. Dans le radar du chasseur d’espions d’Assad et son frère, chef de la redoutée Garde républicaine, les deux amants devront mettre en jeu aussi bien leurs propres vies que l’avenir de tout un pays. Pays où une rébellion couve...

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

David McCloskeyest un ancien analyste de la CIA et consultant pour McKinsey & Company. À la CIA, il a travaillé dans plusieurs antennes à travers le Moyen-Orient et est également spécialiste de la Russie. Mission Damas, son premier roman, a été acclamé par toute la presse américaine et anglo-saxonne. Il vit au Texas.

 

Avis :  

Ancien analyste de la CIA plusieurs fois basé au Moyen-Orient, David McCloskey met ses connaissances d’initié au service d’un premier roman d’espionnage placé sous l’égide de la peur en Syrie.

Nous sommes dans les premières années de la révolution syrienne, commencée en 2011 dans le contexte du printemps arabe. Le gouvernement de Bachar el-Assad réprime dans le sang les manifestations globalement pacifiques en faveur de la démocratie, jetant ainsi les rebelles dans les bras des intégristes et de la lutte armée. Alors que la terreur gagne le pays, l’agent de la CIA Sam Joseph échoue à exfiltrer l’une de ses collègues, qui meurt sous la torture dans les geôles du régime. Il est chargé de recruter une nouvelle source en la personne de Mariam, assistante au sein du palais présidentiel. Les manœuvres d’approche sont délicates, mais, en vérité restée en place par la seule peur de représailles sur ses proches, la jeune femme bien consciente des torts du régime se laisse d’autant plus rapidement convaincre qu’en dépit de toutes les règles de sécurité, une relation sentimentale naît bientôt entre elle et Sam.

Dans l’atmosphère tendue à l’extrême d’un pays au bord de la guerre civile, le gouvernement répliquant aux attentats rebelles à coups de gaz sarin, de massacres de civils et de torture de ses opposants, beaucoup se retrouvent coincés entre des choix impossibles. Partir ou rejoindre la rébellion, c’est condamner aux représailles la famille restée sur place. Rester et se soumettre, c’est vendre son âme au diable et vivre dans la terreur. Les proches du trône se retrouvent ainsi inextricablement liés malgré leurs états d’âme, et mis à part quelques fous dangereux pour encourager la cruauté sanglante du clan loyaliste syrien, appuyé en l’occurrence par les Russes, ce sont des personnages tout sauf manichéens qui se retrouvent ici aux abois, à jongler dangereusement entre les camps : autant de pain bénit ou, c’est selon, de fil à retordre, pour les services secrets des puissances étrangères, qui tentent de se prendre de vitesse les uns les autres dans une gigantesque et périlleuse partie de bonneteau.

Volontiers convaincu par l’expertise de l’auteur habitué aux coulisses de l’espionnage, qui plus est dans la région, l’on reste en revanche plus sceptique quant à la totale maîtrise d’un premier roman si riche en détails et détours qu’il arrive qu’on s’y enlise, le bavardage technique prenant alors le pas sur l’action. Heureusement la seconde moitié de l’histoire resserre le rythme autour de quelques bons moments de suspense, venant parachever l’intérêt de cette fiction largement construite sur l’expérience. (3,5/5)

 

Citations : 

Quand j’étais jeune, je ne comprenais pas comment on pouvait soutenir le gouvernement. Je détestais ceux qui le soutenaient. Je ne leur adressais pas la parole. Mais en vieillissant, je me suis rendu compte que nous naissons dans un monde, une famille, et qu’il existe des contraintes. Il existe un système. Certains… les Français, les Américains… sont nés dans des mondes qui offrent une immense liberté. Mais ce n’est pas notre cas. Nous sommes syriens. Nous sommes en cage dès la naissance, pour des raisons qui remontent loin dans l’histoire. Je ne vous déteste pas, même si vous venez de menacer ma mère. Vous faites ce qu’il faut pour assurer la sécurité de votre famille, pour vous offrir de belles choses, pour bien manger. Mais ne vous y trompez pas, vous avez encore le choix. C’est juste un choix difficile.
 

Le chaos était encore embryonnaire, certes, mais il était bien là. Il observait tout cela de près, il en suivait les tendances pour comprendre s’il réussirait à survivre. Layla et lui avaient discuté des choix possibles, comme tout le monde : partir, rester et soutenir le président, rejoindre les manifestants, se soumettre.
C’étaient toutes de mauvaises options.
Pourtant, le choix avait été simple. Si Ali s’enfuyait, ils n’avaient pas les moyens d’emmener leur famille élargie avec eux. De plus, compte tenu de son rôle au sein du régime, selon la destination retenue, il pourrait être arrêté pour crimes de guerre. Quitter la Syrie serait une condamnation à mort pour de nombreux membres de la famille, et potentiellement pour lui. Pour sa famille, faire défection et entrer dans l’opposition serait encore pire. Le gouvernement les arrêterait, confisquerait leurs biens, les torturerait et tuerait quelques-uns d’entre eux pour faire bonne mesure.
— Que penses-tu d’Assad ? lui avait demandé Layla après son troisième verre de vin. Soutiens-tu le gouvernement ?
Elle n’avait jamais posé la question auparavant, et il ne lui avait jamais donné son avis.
Ali avait décidé de lui dire la vérité, sachant que ce serait la dernière fois.
— Pour s’en sortir, Assad va tuer à tour de bras, avec nous tous enchaînés à son trône. Il va nous dérober nos âmes.
Cette réponse suffisait, car elle ne laissait qu’une seule option. Rester sur place, baisser la tête. Il s’était senti lâche.

 

vendredi 22 mars 2024

[McCann, Colum] American Mother

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : American Mother

Auteur : Colum McCANN

Traduction : Clément BAUDE

Parution :  en anglais en 2023,
                   en français en
2024 (Belfond)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Comment rester debout face à la violence, à l'horreur ? Comment regarder dans les yeux celui qui vous a enlevé ce que vous aviez de plus précieux ? Comment pardonner à l'assassin d'un des siens ? Comment garder espoir quand tant d'atrocités sont commises au nom de la religion ?

Toutes ces questions qui nous assaillent dans une actualité toujours plus tragique, Colum McCann y a été confronté lors de sa rencontre avec Diane Foley. Jour après jour, il l'a accompagnée au procès des bourreaux de Daech et a vu une mère au courage exceptionnel puiser dans sa foi et son humanisme la force d'affronter un de ceux qui ont torturé et décapité son fils, le journaliste américain James Foley.

Plongez dans une enquête vibrante sur les intégrismes religieux à travers l'histoire vraie de cette mère de famille face à l'horreur.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1965 à Dublin, Colum McCann est l’auteur de trois recueils de nouvelles et de sept romans, dont Et que le vaste monde poursuive sa course folle (prix littéraire du Festival de cinéma américain de Deauville et lauréat du National Book Award), et Apeirogon (Grand Prix des lectrices de Elle et prix du Meilleur Livre étranger).

 

 

Avis :

Après Apeirogon et le véridique combat conjoint pour la paix de deux pères endeuillés en Israël et en Palestine, Colum McCann met à l’honneur une autre figure, elle aussi incarnation de l’humanité face à la barbarie, en se faisant la plume de Diane Foley, la mère du journaliste américain James Foley exécuté par l’État islamique après deux ans d’une terrible captivité en Syrie.

En 2012, le journaliste free lance James Foley tourne un reportage en Syrie lorsqu’il est pris en otage par Daech. Pendant deux ans, il est détenu et torturé, et, le gouvernement américain se refusant à négocier avec les terroristes, ceux-ci finissent par le décapiter en diffusant la vidéo dans le monde entier. Horrifié par ces images, Colum McCann décide d’entrer en contact avec les proches de la victime après être tombé sur une photographie montrant le jeune homme plongé dans l’un de ses romans dans un bunker afghan. Il se rend en Nouvelle-Angleterre, dans le Nord-Est des Etats-Unis, là où ont grandi James et ses quatre frères et sœurs et où résident toujours leurs parents. Diane Foley accepte de raconter l’histoire de son fils, sa vocation de reporter de guerre, son enlèvement et sa détention avec d’autres journalistes et des humanitaires ressortissant de divers pays qui, eux, se démèneront pour les faire libérer, l’intransigeance des autorités américaines dans leur refus de céder au chantage, les deux longues années d’attente aboutissant à sa mort – apprise sur Twitter.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car, pour surmonter l’horreur et le chagrin, Diane Foley se lance alors corps et âme dans un combat qui dure toujours et qui, de Barak Obama à Joe Biden, a complètement transformé la politique américaine à l’égard des otages et des individus emprisonnés de manière injustifiée. Aujourd’hui encore, cette « mère américaine » multiplie les engagements militants. En plus de la Fondation James Foley, elle a notamment cofondé l’association ACOS oeuvrant pour la protection des reporters free lance en zones de guerre. Animée d’une vraie foi, elle décide en 2021 de rencontrer l’un des assassins de son fils, tristement surnommés les « Beatles » parce qu’Anglais, convertis à l’islamisme et devenus soldats de Daech. Colum McCann l’accompagne alors dans son courageux rendez-vous avec cet homme, Alexanda Kotey, condamné à la perpétuité sans procès en échange de certaines obligations, comme celle de rencontrer les familles de victimes qui le souhaitent. Loin de tout esprit de haine et de vengeance, et parce que, pour mieux lutter contre la violence, il est essentiel d’essayer de comprendre, Diane vient pour écouter : « telle est maintenant sa mission. Elle doit écouter. »

Empli de sentiments contradictoires, le récit de l’entrevue est poignant. S’il ne sera jamais nettement question de regrets dans un échange trahissant un degré de sincérité variable chez l’assassin, ce dernier fera preuve d’émotion face à la si digne humanité de cette mère, tout en évoquant son ressentiment contre l’Amérique après des frappes qui tuèrent sous ses yeux l’épouse et le bébé d’un ami. L’homme laissant trois petites filles dans un camp en Syrie – pour quelle enfance ? –, Diane Foley qui, sans être sûre d’avoir tout à fait pardonné, dira ensuite avoir « réalisé que tout le monde était perdant », ira jusqu’à tenter de leur venir en aide…

Rédigée à la première personne pour mieux épouser la voix de cette femme impressionnante de courage et de force morale, cette non-fiction en tout point fidèle à la réalité fait de ce portrait, quasi hagiographique, un hommage appuyé à ces êtres qui, confrontés à la barbarie, trouvent les moyens de l’affronter de toute la force de leur humanité. « Parfois, on sait où est le bien. Parfois, on suit son instinct. Si on ne fait rien, rien ne se fait. » (4/5)

 

 

Citations :

Les plus grandes joies viennent après coup. Avec le temps, les rétroviseurs ont tendance à se nettoyer. J’adore compulser les vieux albums photos. J’aime à rouvrir le passé et à m’y replonger quelques instants. C’est une forme de nostalgie, bien sûr, mais la nostalgie nous fait toucher du doigt le présent. Nous sommes une accumulation de parcours.


Je commençais à me dire qu’une de nos tragédies, en tant que nation, était notre incapacité à comprendre les conflits étrangers. Trop souvent, nous ne cherchons pas à connaître véritablement notre ennemi. Ajoutez à cela un manque d’empathie et une exploitation hasardeuse des renseignements, et vous obtenez la recette d’un pays qui croit bien faire, quand en réalité il me semble souvent qu’on se tire une balle dans le pied.
Apprendre ce que l’on croit déjà connaître est impossible. C’est un résumé de l’Amérique. Nous croyons savoir. Donc nous n’apprenons pas.


En France, apparemment, les choses se passaient comme dans nul autre pays. Les Français se souciaient énormément de leurs otages. Cela faisait l’objet d’un débat national. On montrait presque tous les soirs leurs visages à la télévision. Leurs noms étaient sur les lèvres des écoliers. Je n’en revenais pas. J’étais admirative, voire jalouse, face à un tel soutien.


Jim fut l’un des dix-huit prisonniers occidentaux enlevés par le groupe jihadiste Daech. Les terroristes cherchaient à se faire passer pour une faction parmi d’autres, mais leur véritable identité devenait de plus en plus claire, surtout à mesure que les autres otages revenaient et témoignaient. Daech était dirigé par Abou Bakr al-Baghdadi, autoproclamé calife de l’État islamique. Le noyau du groupe des ravisseurs était constitué de trois jihadistes britanniques que les otages eux-mêmes avaient surnommés « les Beatles ».
Heureusement, je n’ai rien su de tout ça pendant la captivité de Jim. Mais les Beatles étaient impitoyables et cruels. (J’ai connu les détails plus tard, grâce aux otages libérés et aux articles n contrôle très strict sur leurs prisonniers. Ils n’hésitaient pas à avoir recours au waterboarding, à les suspendre au plafond par des menottes ou à se servir de câbles pour les frapper sur la plante des pieds. Ils s’habillaient de noir, portaient cagoules et gants, ne montraient jamais leur visage. Ils parlaient avec un fort accent cockney et étaient les pires idéalistes qui soient : fraîchement convertis à l’islam. En tant que Britanniques, ils haïssaient la Grande-Bretagne. Ils avaient honte de leur pays d’origine. Au nombre de leurs obsessions figuraient Guantanamo, Abou Ghraïb, la guerre contre l’islam et l’occupation américaine de l’Irak. Ils maintenaient leurs prisonniers pieds nus, au cas où ils tenteraient de fuir. Ils leur braquaient des pistolets sur la tempe, leur plaquaient des sabres contre la gorge, se livraient à des simulacres d’exécution pour les terroriser. Parodiant la guerre des États-Unis contre le terrorisme, ils utilisaient une technique de crucifixion : une reconstitution de la torture à Abou Ghraïb, par laquelle on force un homme cagoulé à rester debout, les bras écartés. Pas de clous, pas de croix. Mais des coups, incessants. Des techniques de privation de nourriture cruellement appliquées. Et il y avait le waterboarding.
On a dit que les Beatles étaient furieux que Jim et John Cantlie se soient convertis à l’islam – cela venait réduire leur champ des possibles en matière de torture. En effet, selon la loi islamique, la torture d’un musulman par un autre musulman obéit à des règles strictes, qui doivent être strictement appliquées. La torture des otages avait pour but de les humilier et de renforcer leur sentiment d’impuissance. Les bourreaux voulaient semer la panique. Et le message qu’ils entendaient envoyer ne s’arrêtait pas à la cellule où ils retenaient leurs prisonniers – ils souhaitaient que le monde entier connaisse la panique.
 
 
J’avais vu l’injustice partout. J’avais vu des gens dont la foi s’était brisée. J’avais vu un gouvernement abandonner ses citoyens et laisser les survivants ramasser les débris du naufrage. Des journalistes traités comme de simples poussières. J’avais vu certaines des choses les plus cruelles que des êtres humains peuvent s’infliger entre eux. Et pourtant, derrière tout cela, je savais qu’une ardeur et une bonté illuminaient encore le monde. J’avais rencontré aussi des êtres extraordinairement généreux et compatissants. J’avais aperçu des fissures dans le mur de la bureaucratie. J’avais découvert – et admiré – l’idée selon laquelle on pouvait être optimiste y compris face à la pire des réalités. Rester dans les ténèbres me paraissait lâche et mauvais. Avancer vers la lumière exigerait du courage. Il était beaucoup plus difficile d’être optimiste que pessimiste. L’optimisme existe en dehors de lui-même. Le pessimisme ne fait que se nourrir de lui-même.


Je devais tirer des conclusions de cette épreuve. Il était évident que notre gouvernement devait se ressaisir. Nous devions faire de la libération de tout citoyen américain enlevé ou injustement détenu une priorité nationale. Notre politique des otages américains devait être amendée afin de faciliter leur retour. Le gouvernement devait – à tout le moins – se montrer compatissant et transparent avec les familles. Avec un peu de dignité et de compréhension, on pouvait déjà avancer à grands pas. Il restait tant à faire pour empêcher les prises d’otage. Il fallait élever le niveau de conscience. Il fallait aussi travailler sur la formation préventive à la sécurité, notamment pour les travailleurs humanitaires et les journalistes, toujours plus ciblés.
En d’autres termes, nous devions aider à l’affirmation d’une prise de conscience nationale, aussi bien au sein de notre gouvernement que dans la population. Notre politique des otages, ces dernières années, n’était pas seulement sous assistance respiratoire : elle avait dépassé la cote d’alerte. Et nous avions besoin d’un réceptacle, d’une organisation pour accueillir au moins certaines solutions. Je ne savais pas très bien par où commencer, mais il y avait des précédents. Parmi eux, une association à but non lucratif nommée Hostage UK dont je me suis inspirée.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 




 

samedi 24 septembre 2022

[Alyan, Hala] La ville des incendiaires

 



J'ai aimé

 

Titre : La ville des incendiaires
            (The Arsonists' City)

Auteur : Hala ALYAN

Traduction : Aline PACVO

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2021,
                  en français en 2022
                  (La Belle Etoile)

Pages : 416

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

À la fin des années soixante-dix, Mazna et Idris Nasr ont été contraints de quitter leur pays : la Syrie, pour elle ; le Liban, pour lui. Ensemble, ils se sont installés dans une petite ville en plein désert californien. Si  Idris est parvenu à réaliser son  rêve d’être médecin, Mazna, elle, a dû dire adieu à sa carrière d’actrice pour  élever leurs trois enfants.
Quarante ans plus tard, la famille vit éparpillée à travers le monde, tentant de maintenir des liens chaotiques et tourmentés. Un seul point les relie désormais : la demeure ancestrale de Beyrouth. Mais lorsque Idris décide de vendre cette maison où plus personne ne va, tous embarquent aussitôt pour défendre l’ultime bastion de leur histoire commune. 
À travers cette grande saga familiale, Hala Alyan retrace la destinée tragique de tout un pays, le Liban, marqué par la guerre, les tensions religieuses et les protestations politiques. Un pays prêt à s’embraser à tout instant, à l’instar de cette famille rongée par des secrets qui, révélés, pourraient faire exploser sa fragile existence.

 

Un mot sur l'auteur :

Américano-palestinienne née en 1986, Hala Alyan a vécu toute petite au Koweït, jusqu'à ce que sa famille demande l'asile politique aux États-Unis lors de l'invasion du pays par les forces irakiennes. Elle vit aujourd'hui à Brooklyn, où elle est écrivain, poétesse et psychologue clinicienne spécialisée dans les traumatismes, la toxicomanie et le comportement interculturel.

 

Avis :

Depuis qu’il y a quarante ans, la guerre leur a fait fuir, elle et son mari Idriss, le Liban pour les Etats-Unis, Mazna ne s’est que très rarement résolue à y retourner. Aussi, personne dans son entourage ne comprend sa réaction affolée quand Idriss annonce sa décision de vendre la maison familiale de Beyrouth, où aucun d’eux ne se rend plus jamais. Cédant à contre-coeur à ses instances, tous acceptent de s’y réunir une dernière fois. Ils vont s’y retrouver confrontés aux fantômes du passé et à la résurgence de secrets profondément enfouis.

A vrai dire, embarqués dans leur quotidien et ses difficultés, les trois enfants d’Idriss et de Mazna ont suffisamment de préoccupations, professionnelles ou conjugales, pour laisser à l’arrière-plan une histoire familiale, dont  - comme tout un chacun, pensent-ils - ils subissent les tensions, sans jamais creuser plus loin que la surface. La guerre au Liban n’a pour eux d’autre réalité personnelle et concrète que l’exil de leurs parents : une épreuve d’ailleurs à leurs yeux à demi occultée par leur parcours réussi en Californie, leur père ayant réalisé son rêve de devenir chirurgien cardiaque, et leur mère s’étant consacrée à les élever. Dans leur esprit, en dehors de la peau mate et des traditions culinaires dont ils ont hérités, l’on pourrait presque, un peu schématiquement, résumer le lointain Liban à la maison de leurs grands-parents à Beyrouth, et aux réticences maternelles à revenir sur place.

Ils sont ainsi bien loin de se douter du drame intime que cette guerre a en réalité fait vivre à leurs parents, dont l’exil ne constitue que la face émergée de l’iceberg, et dont les répercussions les concernent, eux, bien au-delà de ce qu’ils pourraient imaginer. Convergeant vers cette si difficile réunion familiale au Liban, ce sont en fait quarante ans de douleur ignorée et contenue, qui, en une vaste saga imprimée sur le fond assez discrètement esquissé d’un pays violemment marqué par les oppositions armées, politiques et religieuses, emporte ses protagonistes au bout d’une dispersion dont la vente de leur demeure ancestrale à Beyrouth pourrait constituer l’ultime étape. A moins qu’elle ne fasse exploser le silence, plutôt que la famille…

Elle-même issue de la diaspora palestinienne aux Etats-Unis, Hala Alyan sait combien compte l’ancrage affectif dans ces familles dont l’éparpillement a distendu les liens. Pris de tendresse pour ses personnages, dont son entourage a nourri la cohérence et la profondeur, l’on tombe sous le charme de cette histoire certes peut-être un peu trop longuement développée et aux intrications globalement très romanesques, mais que son fond d’un Liban martyrisé et la justesse de ses observations sur l’exil, le silence douloureux des déracinés et les répercussions sur leurs descendants, rendent touchante et plaisante à lire. (3,5/5)

 

 

Citations :  

Les colonisateurs. Ils ont pesé, bien qu’indirectement, dans toutes les décisions politiques qui ont été prises depuis l’époque ottomane. Chaque pays a son oppresseur : les Britanniques pour la Palestine, les Français pour le Liban. Les Occidentaux ont redessiné les frontières. C’est la raison pour laquelle les rues de Beyrouth portent des noms français. Ce sont eux qui ont mis sur pied la structure parlementaire qui distribue le pouvoir de manière injuste. C’est leur faute si les Palestiniens sont arrivés ici par milliers en 1948, puis en 1967. Je veux que vous le gardiez à l’esprit durant les répétitions : les plus grands criminels de guerre sont toujours dans les coulisses, même s’ils sont à des continents d’ici.

Merry est une sorte de limite à laquelle ils se heurtent souvent. Sara a effectué des recherches et découvert que son salaire était toujours prélevé sur l’ancien compte bancaire de Jiddo, dont le solde serait bientôt négatif, si ce n’était pas déjà le cas. La situation les met mal à l’aise. Les renvoie à leur position privilégiée, à leurs possessions. Aux Etats-Unis, on les considère à travers le prisme de leur couleur de peau, on les prend de haut, on déforme leurs noms, on se moque de leur accent, on leur lance des regards en coin au supermarché. Mais ici, il y a plus noir qu’eux. Comme ces femmes qui prennent soin de vos grands-parents, que vous habitiez à l’autre bout du monde ou à seulement dix minutes. Ces femmes qui, elles, vivent à des milliers de kilomètres de leurs proches, lavent votre vaisselle, épluchent les légumes de votre dîner.

Il existe plusieurs sortes de camps. Ceux qui sont inondés en janvier, avec des tissus en guise de murs, portant l’inscription UN : ce sont les plus récents, ceux des Syriens de Homs et d’Alep. Sans électricité ni eau courante. Les camps les plus anciens, eux, sont déprimants à d’autres égards. (...) Ce sont tous des camps palestiniens, ancrés dans le sol de façon profondément sinistre : on n’aspire plus à l’éphémère, ici. On ne vit plus dans des tentes, mais dans des abris cimentés, dont les auvents sont déchirés. Les familles vivent là depuis plusieurs générations. (…) Le camp est un sorte de ville, de pays miniature.

Oublier offre le plaisir de se souvenir.


 

samedi 9 juillet 2022

[Ruocco, Julie] Furies

 






Coup de coeur 💓

 

Titre : Furies

Auteur : Julie RUOCCO

Editeur : Actes Sud

Parution : 2021

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Les destins d’une jeune archéologue, dévoyée en trafiquante d’antiquités, et d’un pompier syrien, devenu fossoyeur, se heurtent à l’expérience de la guerre. Entre ce qu’elle déterre et ce qu’il ensevelit, il y a l’histoire d’un peuple qui se lève et qui a cru dans sa révolution.

Variation contemporaine des "Oresties", un premier roman au verbe poétique et puissant, qui aborde avec intelligence les désenchantements de l’histoire et "le courage des renaissances". Un hommage salutaire aux femmes qui ont fait les révolutions arabes.
 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en relations internationales, a travaillé au Parlement européen pendant cinq ans. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie esthétique : Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l'épreuve du jeu vidéo (L'Harmattan, 2016). Furies est son premier roman.

 

Avis :

Archéologue devenue trafiquante d’antiquités, la Française Bérénice ne connaît du désastre syrien que les trésors volés qu’elle récupère à la frontière. Le Syrien Assim, lui, voit avec désespoir la guerre réduire ses fonctions de pompier à celles de fossoyeur. La folie furieuse qui s’est emparé de son pays va pourtant finir par faire se croiser leurs chemins, dans une tourmente infernale dont nul se sortira indemne.

Barbarie, horreur. Après cette lecture, les mots semblent dérisoires pour évoquer le calvaire de la population syrienne cette dernière décennie. Ceux de Julie Ruocco ont la puissance et la fulgurance de traits d’arbalète, lorsqu’elle égrène ses implacables observations et réflexions, au fil de scènes d’une acuité impressionnante. D’images marquantes en commentaires percutants, l’intelligence mordante de ses pages bouscule, bouleverse, et tout autant d’effroi pour les réalités racontées que d’admiration pour la somptuosité de l’écriture, vous laisse coi longtemps après le point final.

Pourtant, dans ce chaos à faire désespérer de l’humanité, brillent sans discontinuer quelques modestes mais obstinées lueurs d’espoir. Ce sont les femmes qui, dans cette histoire, comme les Furies de la mythologie pourchassant sans relâche les criminels, les portent du bout de leur courage et de leur détermination, dans leur ultime refus de céder leur liberté contre l’obscurité du fanatisme et de l’oppression. Et même si leur vaillance obscure et anonyme les mène au sacrifice, c’est elle qui permet de croire, pour de futures générations, en la possibilité d’un jour meilleur.  

Nul doute que ce premier roman étourdissant de puissance et de maestria nous révèle un auteur et une écriture promis à la plus brillante des  trajectoires. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Elle n’avait pas peur. Avec le temps ces allers-retours étaient devenus une vague habitude. Elle rentrerait ce soir dans sa chambre sous les toits, elle mémoriserait le contenu de l’enveloppe, les objets précieux qui y étaient détaillés, et demain, elle prendrait l’avion pour aller les chercher. En pensée, elle retraçait déjà tous les fils possibles de leurs origines. Elle imaginait des destins d’argent et de pierre qui enjambaient les siècles, traversaient les hasards du temps et de l’histoire. Des bijoux millénaires qui n’avaient plus nulle part où se poser et laissaient leur or couler dans les veines des trafics d’antiquités et le ventre des marchés noirs. Elle se souvenait qu’étudiante, elle s’émouvait de ces héritages dispersés, sacrifiés par l’avidité des vivants. Plus maintenant.
 

Ce sentiment curieux pour un homme d’avoir une sœur, Asim en était rempli. La joie presque animale qu’il prenait à reconnaître le sang qui palpitait bien vivant dans ses veines, de savoir qu’il le partageait, qu’il était sien sans qu’il le possède. Toutes ces années, il s’était contenté de la veiller. Pas comme les autres. Ceux qui enferment, chiffrent les réputations et négocient l’honneur. Ceux-là n’ont pas de sœurs, à peine des servantes. Asim, lui, tenait de son père la sagesse secrète, la certitude que ceux qui réclament l’obéissance des femmes ne mériteraient jamais leur amour. C’était le seul cadeau qu’il lui avait fait avant de disparaître et il lui en était reconnaissant. Grâce à cela, il était libre. Libre de veiller Taym simplement parce qu’il l’aimait. 
 

Dans ces moments-là, il aurait voulu hurler. Hurler juste pour ne pas devenir fou, juste pour se convaincre qu’il avait encore une voix et quelqu’un pour l’entendre. Mais il ne desserrait jamais les mâchoires. Lorsqu’un incendie s’éteignait, une autre explosion se déchaînait et la terre tressautait de nouveau comme un animal blessé. Le ciel était grillagé de traces, les façades se décrochaient des immeubles, emportant dans leur chute des étages entiers. Chaque jour, des effondrements mettaient les bâtiments à vif et tous les objets du quotidien exhibaient leur intimité morte de maison de poupée. Il y avait quelque chose d’obscène dans le spectacle de ces pièces suspendues dans le vide, de ces rideaux de douche flottant sur des meubles encore debout. À leurs pieds, la cohorte des vivants se déversait en bouffées ahuries. La ville barrissait de cris, d’appels et il fallait tout recommencer. Longer les crevasses des rues, creuser le béton en miettes, ausculter les murs à la recherche de blessés et ne déterrer que des fantômes. L’humanité se regardait tituber dans la cendre mais il n’y avait personne pour lui venir en aide. Comme si le monde avait accepté qu’ici les vies s’abîment sans réellement advenir. De plus en plus souvent, la colère prenait le pas sur le désespoir. Comment un pays pouvait-il se transformer en charnier dans l’indifférence des nations ? La révolution n’avait-elle pas eu lieu ? Ne s’étaient-ils pas révélés dans toute leur force, dans tout leur courage ? Ils avaient appelé le monde et le monde n’avait pas répondu.
 
 
C’était comme si la barbarie et l’aveuglement des hommes devaient les punir de leur espoir, purger la terre des générations qui avaient osé se révolter. Pour les régimes meurtriers, l’homme qui a goûté à la liberté est plus dangereux que le chien qui a goûté au sang. C’était la vieille loi. Et du fond de leur folie, les anciennes puissances avaient pressenti qu’il n’y avait pas de retour possible. Les replonger dans le sommeil de la peur ne suffisait plus, il fallait les exterminer. Noyer dans le sang la beauté de ces heures. Enterrer les images de tout un peuple qui se relève et fait de l’avenir son combat.


Partout ça avait été une grande clameur. Une énergie foudroyante et contagieuse à la fois s’était emparée de tout le pays. Comme un feu qui prend dans une forêt que l’on a asséchée trop longtemps. Toutes les consciences s’étaient réveillées en même temps. Femmes et hommes avaient relevé la tête au son de la même musique. Un rythme imperceptible d’abord, comme un froissement d’ailes, un murmure d’enfant perdu dans la foule. Et puis, ça avait enflé comme une vague, claqué dans l’air comme un tambour. Pour la première fois, ils avaient osé se regarder et ils étaient sortis pour laver une vie d’injures et de crachats.
Ceux qui avaient grandi à l’ombre des absents et des humiliations découvraient des mots inconnus. Les mots “justice”, “dignité”. Et les rues s’étaient remplies de voix nouvelles. Des décennies de forces inemployées déferlaient sur les places à la recherche d’un horizon neuf. Toutes les peurs inoculées, les silences imposés, tout cela s’était évanoui en une nuit. Aucun tyran n’était éternel. La phrase était inscrite dans l’air, pulsait dans les veines de toute la Syrie. Il fallait voir les femmes danser, entendre le chant des hommes et sentir le soleil qui baignait leur corps. On allait ouvrir les prisons, chasser les spectres. Enfin, la vie allait pouvoir commencer. Il se souvenait de sa mère qui tissait les étoiles sur le drapeau syrien. Les tantes, derrière leur aiguille, entonnaient des hymnes oubliés, des nouveaux aussi. Toutes, elles rappelaient à elles le sourire de leurs disparus et sous leurs doigts, les drapeaux du peuple se transformaient en voiliers insubmer­­sibles.


En ce temps-là, tout était encore possible. Il y avait cru, il avait dansé, espéré de toutes ses forces. Aujour­­d’hui, il songeait avec amertume à toute cette lumière. Son peuple s’était levé mais le monde était resté assis. Les autres, pensait-il, auraient pu au moins les regarder. Rien que pour partager leur joie et leur innocence. Rien que parce que tout, absolument tout, allait se résorber dans l’atrocité mais qu’ils ne le savaient pas encore. À cette époque, ils commençaient à peine à entrevoir que l’espoir était fragile et qu’il faudrait faire face à l’horreur de la faiblesse humaine.
Au début, Asim n’avait pas pris garde aux signes, aux drapeaux verts puis de plus en plus noirs dans la foule. Une ombre s’étendait sur eux. Ses racines ne leur étaient pas inconnues, mais il se refusait à y croire.
 
 
La ville était devenue un tapis de ruines. Autour des places, les murs qui avaient porté l’écho de la révolution n’existaient plus et dans le béton meurtri, les slogans, les poèmes étaient troués de balles et d’injures. Cet horizon de gravats avait permis à d’étranges drapeaux de pousser dans la nuit. Comme si, à force de labourer la terre pour y planter des cadavres, le régime de Bachar avait fait de son pays un terreau parfait pour la fin du monde. C’est là que les hommes en noir, pour beaucoup avec des accents étrangers, étaient arrivés. En plus de leurs armes flambant neuves et de leur barbe sale, ils avaient emmené un dieu sauvage que l’on connaissait mal. Rapidement, ils s’étaient approprié tout ce qu’il restait. Leurs pensées cannibales avaient été édictées en lois et comme si l’horreur passée ne suffisait pas, ils avaient recouvert les crimes de l’État avec les leurs.


Dehors, l’abject avait rendu floues les limites entre la prison et l’extérieur. Les barreaux s’étaient dressés dans les esprits, la peur déteignait sur tout ce qui lui avait paru juste et il lui semblait que la raison n’avait plus cours nulle part. Les exécutions devenues publiques, même les morts étaient enrôlés de force dans la propagande et s’exposaient sur les places. Depuis combien de temps cela durait ? Asim n’avait pas de date en tête. Mais il avait fallu que la ville entière pue la charogne et que les égorgements soient mis en scène et filmés pour que les Occidentaux s’intéressent de nouveau à la région. À cause des morts chez eux et des attentats en Europe, c’était un collègue qui lui avait dit ça.


Pendant une opération, une infirmière n’arrivait pas à remettre une perfusion à cause de ses gants noirs et du tissu qui encombrait ses bras. Dans l’urgence, Asim attrapa la main qui tenait l’aiguille et l’aida à la replacer. (…)
— Va-t’en ! Vite ou tu seras battu toi aussi !
Il n’avait pas eu le temps de s’excuser que déjà Alaa avait quitté la pièce. La Belge referma la porte sur ses talons. Asim avait été roué de coups, mais l’infirmière, elle, n’était pas retournée à l’hôpital. Asim ne comprenait pas. Il ne comprenait pas comment on pouvait punir ce simple contact alors que l’on glorifiait l’orgie après la mort. La guerre avait changé de visage. Elle avait déserté les champs de bataille pour se terrer dans les esprits, s’enkyster dans le corps des femmes. Ou peut-être que ça avait toujours été le cas ? C’était l’ancienne menace de la police : “Tais-toi, baisse la tête ou on reviendra pour s’occuper de ta femme et de tes filles.”  
 

Cette guerre ne pouvait pas se suivre sur les cartes, avec des positions qui se gagnaient ou tombaient. Les repères géographiques n’importaient plus, l’empire de la démence se mesurait à la disparition des femmes. Menacées si elles sortaient, insultées si elles osaient seulement se montrer depuis leur balcon. Elles pouvaient être emmenées, juste parce qu’elles étaient dans la rue, parce que leur voile n’était pas assez noir, les gants pas assez mats. On ne les revoyait jamais. Combien étaient-elles, celles qu’on avait entraînées dans les voitures de la hisba3 ? Les autres étaient emmurées vivantes. Les voiles s’épaississaient, leurs contours devenaient de plus en plus vagues, la voix même était proscrite. Les femmes devaient se soustraire au monde et à elles-mêmes. Sans qu’on y prenne garde, les techniques de ­dissuasion personnelle s’étaient muées en punition collective. Interdiction de se montrer, impossibilité de se voir. À la place, des mots empoisonnés, des fantasmes violents. Le tabou de leur humiliation était dans tous les regards. La peur des sévices derrière le mot disparition. L’ignorance sur la nature des bourreaux. De ne pas savoir de quelles mains, de quelles nationalités. Au nom de quel dieu ou sur le déshonneur de quel drapeau elles étaient sacrifiées ? Comme si le détail pouvait devenir un motif de consolation. Celles qui mouraient et dont on retrouvait les corps avaient droit à de discrètes funérailles, et il y avait celles qui en réchappaient et dont on ne voulait plus. Elles devaient supporter le silence injuste de la honte et la mort qui fermentait dans leur ventre. Asim le sentait, cette fêlure, de plus en plus profonde, s’insinuait dans ce qu’un pays avait de plus intime, dans ce que la vie avait de plus sacré.


Ils l’ont décapitée parce qu’elle était maquillée et ne portait qu’un voile transparent. Ils ont dit que c’était contraire au Coran et ils ont aussi tué l’époux. Pour impureté. Il aurait dû empêcher l’indécence de sa femme, c’est ce qu’ils ont dit.


Avoir envie n’était pas céder. Céder n’était jamais perdre. Elle en était sûre et cette certitude l’avait libérée de la peur qu’on inocule aux petites filles et qui s’instille dans le corps des femmes jusqu’à ce qu’elles en crèvent. Elle pouvait tirer des hommes un plaisir égal et sans contraintes. 


Le quotidien peut rapidement devenir un tissu de parjures. Oh, rien d’abord, mille petites lâchetés, des mesquineries anodines et sans force qu’on traîne et qui deviennent de plus en lourdes au fil des années. Un dégoût de soi que l’on garde comme une gêne obscure, et puis on se rappelle cette main qu’on a refusé de tendre, la phrase que l’on n’a pas prononcée, l’acte mille fois rejoué et qui aurait pu faire la différence. Même les hommes qui n’ont traversé ni guerre ni exil. Alors pour ceux qui avaient dû fuir, qui s’en étaient sortis après des kilomètres de course et de frontières armées, il restait toujours une trace. Celle du sacrifice et de la trahison mêlés. Cette culpabilité voilée, elle l’avait progressivement sentie chez Nazar.


Il était inutile de mentir sur l’origine de l’enfant. Elle avait dans les yeux une force et une douleur que les adultes ne pouvaient pas soutenir. Ces juges muets, il n’y avait pas que dans les camps qu’on les apercevait. Peu à peu, la ville avait appris à cohabiter avec ces ombres furtives. Les rues étaient pleines de gosses en loques qui avaient au fond de la prunelle un reste de braises piétinées ou des rires de vieillard dément.


Chaque mort s’inscrit dans une logique de terreur souterraine. Elle doit à la fois innerver et paralyser le pays sans jamais se dévoiler en plein jour. L’extermination n’est pas l’objectif final mais une stratégie du régime pour préserver l’appareil d’État. Ces exécutions sont sa réponse sur le plan intérieur et elle se doublera immanquablement d’une campagne internationale pour la couvrir. Dans le faisceau des conjonctures qui se dessine, je ne peux retenir qu’une hypothèse, et elle est terrible : cela fait des générations que le régime brutalise et affame un monstre qu’il a accouché dans ses prisons. Le jour est proche où il le lâchera pour qu’il prenne part à la diversion et aux massacres. Parce qu’il l’a porté en lui et qu’il rendra ses crimes invisibles, ce monstre sera le miroir du régime. À la terreur interne, il opposera une lutte globale, et pour faire oublier le secret de ses caves, il se fera médiatique. Ce monstre devra publiquement reculer les frontières de l’horreur jusqu’à laisser l’État apparaître comme un acteur raisonnable sur l’échiquier politique. Le circuit fermé de ses bourreaux sera couvert par les crimes d’un réseau international, autonome, et il n’est pas impossible qu’une fois le monstre abattu, le régime s’érige en sauveur d’un peuple qu’il a lui-même torturé et assassiné.


À ceux qui considéreront les tyrans comme des alliés de leur sécurité, nous rappellerons que les crimes sont des crimes, qu’il n’est pas plus acceptable pour un gouvernement que pour une organisation terroriste d’être un assassin. Nous dirons avec Victor Hugo que “s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traité en bête fauve”. Qu’il n’y a qu’une espèce humaine, que celui qui meurt aujourd’hui est un homme, et que celui qui tiendra le couteau demain en est un aussi et que c’est cela qui est horrible. Nous dirons que ceux qui tuent en ce moment ne sont que des serviteurs effroyables mais que les nations qui les contemplent avec une incrédulité gênée comme s’il s’agissait d’une règle naturelle sont des lâches. L’ignorance contrite n’est pas une excuse, pas plus que l’aveuglement volontaire. L’immobilité des administrations est un sursis criminel qui réduit les peuples à l’état de question. Nous avons connu la question arménienne, la question juive, la question palestinienne, il reste la question yézidie et peut-être y aura-t-il bientôt la question kurde. Les charniers seront pleins de points d’interrogation et les vivants seront des silhouettes ponctuées de silences et de cicatrices.


Sans justice et sans mémoire, nous nous condamnons éternellement à être tour à tour victime puis bourreau. Pour briser ce cycle infernal, il ne nous faudra pas seulement triompher des combats mais aussi de notre propre vengeance. Écouter les survivants, honorer les morts, pour que l’horreur se résorbe enfin en justice. Peu importent la défaite ou la victoire, j’espère que ceux qui viendront après nous ne résisteront plus jamais à la tentation d’être humains.


Depuis quand avait-il cessé d’être un pompier pour devenir un fossoyeur ? Depuis quand les infirmiers gardaient-ils les morts ? Passé le premier moment de la révélation et du courage, la guerre se faisait puissance d’inversion. Elle transformait les médecins en bourreaux, les vieux en enfants apeurés et les enfants en vieillards nerveux. 


Les quartiers se succédaient, Asim marchait derrière le vieux à la manière d’un somnambule, ne retenant rien du parcours ou des visages qu’il croisait. Les couleurs et les passants en nombre lui étaient douloureux. Il craignait à chaque instant qu’une alarme ne retentisse et que cette illusion de paix ne se résorbe en catastrophe. Car la catastrophe était toujours là, même larvée dans un sourire ou un éclat de voix. Il s’étonnait de voir des commerces ouverts, des femmes dehors. À chaque rue qu’ils traversaient, il s’imaginait voir arriver une voiture armée d’un fusil-mitrailleur ou que l’empressement affairé de la foule allait être soufflé par une explosion. Pas de pendus aux fenêtres, pas d’exécutions aux carrefours. Pourtant, ça devait encore se passer, à quelques kilomètres seulement, à l’instant même où il formulait cette pensée. La juxtaposition des réalités ouvrait en lui un gouffre infini mais il restait impassible. L’angoisse avait lavé ses traits, tranché le fil de ses nerfs. C’était certainement ce qu’il se passait quand le cerveau, même sans le vouloir, s’était habitué à la terreur. Il savait juste mieux dissimuler ses surgissements intérieurs.
Arrivé chez le vieil homme, Asim était épuisé, étourdi par le frôlement de tous ces vivants auxquels il n’appartenait plus. Dans le tumulte, il lui avait bien semblé croiser quelques ombres comme lui, le regard éteint. Ici, on les appelait les réfugiés. Il devrait s’y faire, mais il ne se sentait pas plus proche de ces exilés que des autres. Et eux, de leur côté, n’auraient rien à lui dire non plus. Ce n’était pas leur faute. Seuls quelques mois séparaient leur départ, mais au milieu il restait cette impossibilité du lien qui perdure au-delà la perte et de la violence. Le mot “refuge” était creux, vidé par la différence entre les enfers personnels et l’inexistence d’un langage commun. Le paradis pouvait bien être un fantasme collectif mais chaque enfer était particulier, insaisissable par la langue.


Rien n’est mauvais par essence dans la nature, il n’y a que les hommes qui l’enlaidissent à force de mal voir et de mal nommer.
— Je ne pense pas que ce soit un problème de langue ni de vision, répliqua le jeune homme d’une voix terne.
Sous ses sourcils blancs, les yeux du vieillard brillaient :
— Et pourquoi pas ? Les poètes donnent des noms aux choses et aux êtres pour leur permettre d’exister. (…) Il n’y a que l’art pour sauver les hommes, l’art pour leur laver la langue et les yeux. 


Un jour, sa sœur lui avait dit qu’il y avait dix fois plus de morts que de vivants sur la terre. Ils étaient encore enfants et mangeaient des gâteaux allongés sur le tapis du salon. Taym lui avait parlé d’un article de géographie qu’elle avait lu. Un professeur y expliquait que si on comptabilisait tous les morts depuis le début de l’humanité, ils étaient dix fois plus nombreux que la population totale des vivants actuels.
— Tu imagines, lui avait dit sa sœur. C’est comme si derrière nous il y avait dix personnes qui marchaient tout le temps, dix ancêtres qui nous accompagnaient en permanence.
— Des morts ? avait répété Asim vaguement inquiet.
Taym avait hoché la tête avec un air mystérieux et ravi.
— C’est fort non ? On ne naît jamais seul, il y aura toujours dix personnes derrière nous.


“Éclairer les contours du monstre, délimiter son empire mouvant pour le priver de l’ombre qui le nourrit”, c’est ce que cette femme avait écrit en anglais au-dessus d’une série de retranscriptions. Une sorte de défi ou de prière. Elle connaissait l’histoire, les mécanismes des massacres, les rumeurs qui entretenaient la mémoire de la peur. Elle savait que contre l’instinct du désespoir, il fallait la clarté brute des faits, qu’il fallait chiffrer l’horreur pour lutter contre le silence et l’oubli. L’endormissement des consciences, la paralysie des forces prenaient leur source dans l’impossibilité de la parole, dans l’effacement des preuves et l’impunité des bourreaux ordinaires.
 
 
Ce que je ne comprends toujours pas, c’est que la mécanique génocidaire du xxe siècle ne nous ait rien appris. Les survivants ont parlé pourtant, on n’avait plus l’excuse de la virginité. Il y a eu des conférences, des cours à l’école. On a vu les fantômes de l’extermination, on a croisé le regard de ceux qui ne sont pas revenus, en photo, sur des pellicules de cinéma. Rien ne pouvait plus nous être révélé de l’espèce humaine, ni sa cruauté, ni son courage. Alors pourquoi cette conscience nerveuse et aveugle à la fois ? La connaissance de ce que l’homme peut faire à l’homme nous aurait laissés sans force au lieu de nous révolter ? C’est comme si on savait, mais que l’on avait accepté. Du renoncement collectif à l’aliénation intime, on a laissé fermenter un désœuvrement avide, des rages sourdes qu’on s’est plu à mépriser parce qu’elles nous coupaient de notre propre ennui. Aujourd’hui, l’ubérisation du djihad a donné naissance à une autre forme de guerre intégrale : une croisade privée dans un contexte global. Je doute que cette militarisation des consciences s’arrête à la perte ou au gain d’un territoire. Et c’est ce qui m’effraie dans cette nouvelle réalité : on peut vaincre un groupe armé sur le champ de bataille, pas un fantasme. J’ai peur que notre résignation ait créé en nous les conditions pour que la violence se déchaîne, qu’elle devienne un pari total et permanent.


Elle avait toujours fui les foules, craint les groupes et leur besoin de chef, leur fureur aussi, contre ceux qui n’en voulaient pas. Elle sentait qu’il y avait dans leur obéissance aveugle quelque chose qui entrouvre les cercueils. Toutes les haines, même les plus anodines, peuvent être transfigurées par le nombre. Le sens de la mesure se dissout dans la masse. C’était peut-être ce qu’ils recherchaient au fond, celles et ceux qui avaient quitté leur pays pour un territoire en guerre ? Il n’y avait pas de dieu là-bas, seulement la soumission avide et la fascination pour l’ordre donné. Quoi de plus pratique qu’un commandement divin pour abdiquer sa volonté ? Il y en avait toujours pour qui le joug de la liberté était trop lourd. Alors ils venaient grossir les foules qui rêvent d’exécutions et jouissent derrière leurs dogmes trop serrés. Ils étaient heureux d’obéir à nouveau, les discours des prédicateurs devaient avoir pour eux le parfum des fleurs volées dans les cimetières. Bérénice se disait que la barbarie n’exigeait rien de plus. C’était pour cela que le vivier des tueurs, passifs ou volontaires, était sans fond. Il ne fallait que la participation de quelques-uns et la peur de tous les autres.


 

lundi 30 mai 2022

[Benzine, Rachid] Voyage au bout de l'enfance

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Voyage au bout de l'enfance

Auteur : Rachid BENZINE

Parution : 2022 (Seuil)

Pages : 84

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles. »

Fabien est un petit garçon heureux qui aime, le football, la poésie et ses copains, jusqu’au jour où ses parents rejoignent la Syrie. Ce roman poignant et d’une grande humanité raconte le cauchemar éveillé d’un enfant lucide, courageux et aimant qui va affronter l’horreur.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Rachid Benzine est islamologue. Il a déjà publié Les Nouveaux Penseurs de l’islam (Albin Michel, 2008) et Le Coran expliqué aux jeunes (Seuil, 2013) qui ont connu un grand succès.

 

Avis :

Fabien a dix ans quand le départ subit de ses parents pour la Syrie l’arrache à son quotidien de Sarcelles. Adieu ses grands-parents, ses copains et le football, son instituteur et la poésie qu’il aime tant : rebaptisé Farid, l’enfant assiste aux rapides déconvenues de ses parents, alors que le paradis escompté s’avère un inextricable enfer. Lorsque le califat de Daech tombe, leur sort reste tout aussi désespéré, l’atrocité de leurs conditions de vie, la terreur et la violence les accompagnant au camp de réfugiés d’Al-Hol.

Le récit est d’abord le constat d’un effroyable piège : leurré par un mirage comme des papillons par la lumière, les parents de Fabien réalisent un peu tard qu’ils ont pris un aller simple pour l’enfer. Désormais prisonniers d’une organisation qui prévient toute déviance par la terreur, depuis l’encouragement à la délation au sein-même des familles jusqu’à l’exécution sommaire et pour l'exemple des candidats à la fuite ou à la désobéissance, eux qui se sont jetés d’eux-mêmes dans la gueule du loup ont pour suprême remord le sort qu’ils ont imposé à leur fils. Ici, le destin est tout tracé : les hommes meurent comme des mouches au combat ; les femmes, veuves à répétition, sont remariées aussitôt pour servir un autre soldat et pour enfanter de futurs combattants ; les enfants sont embrigadés et forcés à tuer dès le plus jeune âge. Et lorsque la défaite de Daech rassemble les survivants en prison, ou, pour les femmes et les enfants, dans des camps de réfugiés, la nasse se resserre de plus belle. Tandis que les plus radicales maintiennent la pression et la terreur parmi ces rescapées indésirables, les enfants meurent dans des conditions misérables, de faim ou de maladie, prisonniers d’une situation sans issue qu’ils n’ont pourtant pas choisie.

Rédigé à hauteur d’enfant avec la sensibilité et l’élégance de plume auxquelles l’auteur nous a accoutumés, mais aussi avec une tendresse et une poésie qui contrastent délibérément et de manière vibrante avec la barbarie, le roman soulève de nombreuses questions. Comment revivre ensemble après la guerre ? Que faire de ces enfants de bourreaux, certains innocents, d’autres dangereusement fanatisés, tous rassemblés dans une promiscuité et des conditions humanitaires catastrophiques, propices à encore davantage de haine et de violence ? Comment déradicaliser les uns, sauver les autres, avant qu’ils ne grandissent comme de véritables bombes humaines ?
 
Personne ne restera de marbre face au jeune personnage de ce très court livre qui n’aborde l’innommable qu’avec les plus extrêmes délicatesse et retenue. Pour un regard plus décapant sur un sujet du même ordre, l’on pourra poursuivre avec la lecture de Girl d’Edna O’Brien. Le sort des fillettes enlevées par Boko Haram au Nigeria et rejetées comme des pestiférées lorsque par miracle elles parviennent, un jour, à s’échapper, est tout aussi révoltant. (4/5)

 

 

Citations : 

Un jour, j’ai trouvé un petit chien dans les ruines d’une maison. Il était tout maigre. À plusieurs endroits, des touffes de poil noir manquaient. Je lui ai apporté de l’eau et à manger. Je me promenais avec lui en faisant attention qu’on ne me voie pas. Et puis je l’attachais pour qu’il ne me suive pas. On est vraiment devenus copains. Je l’ai baptisé « Achille ». Il me faisait penser à Yago, le chien de nos voisins de Sarcelles qui me sautait dessus pour me faire la fête. Un jour, j’ai osé avouer à papa que je m’occupais d’un chien et je lui ai demandé s’il voulait bien que je l’emmène à la maison. Je savais que papa avait toujours beaucoup aimé les animaux. Papa était en train de prendre le thé avec l’un des rares copains à lui de Daesh tout habillé en noir. Le gars a affirmé que l’islam recommandait de protéger les animaux. Il m’a demandé où se trouvait le chien. J’ai hésité mais quelque chose en lui m’a dit que je pouvais lui faire confiance. Nous avons parcouru les cinq cents mètres qui séparaient la maison des ruines. Quand il a vu « Achille » qui battait de la queue, il s’est approché de lui tout en douceur. Et d’un coup il l’a attrapé par le cou et Achille s’est mis à hurler très fort. Il a sorti un couteau et il l’a égorgé en disant : « Tu as ta réponse, Farid. Voilà ce qu’Allah fait aux chiens. Aux chiens d’infidèles. »


Chez nous, papa n’était presque plus jamais là. Il m’embrassait très fort chaque fois qu’il repartait au djihad. J’ai toujours eu peur pour lui mais j’essayais de ne pas y penser. Avec les lionceaux, on nous interdisait les jeux vidéo et la télé, même à la maison. À l’école on avait le droit à la télé mais seulement pour nous montrer des trucs que j’aimais pas du tout. Et j’étais pas le seul. On nous a montré des vidéos où des enfants de l’État islamique tuaient des gens en criant des formules islamiques en arabe. Ils portaient le même uniforme que dans notre école. Ils avaient un pistolet et ils tiraient dans la tête d’un monsieur à genoux. Il y avait des chants en arabe à la gloire du calife Baghdadi et puis on retrouvait l’enfant qui avait tiré dans un beau jardin avec de l’eau et des fleurs. Il avait une ceinture d’explosifs autour de lui. Il était entouré d’autres enfants habillés comme lui. Et tous ils chantaient à la gloire de l’État islamique en brandissant des armes. L’émir de l’école nous a dit qu’il s’était fait exploser quelques jours après à la sortie d’une école, dans une ville tenue par Bachar el-Assad, et que ses parents ont remercié le calife de lui avoir permis de mourir en martyr. Il nous a dit aussi que c’était un exemple pour nous tous. Et puis l’émir a crié : « Vous allez tuer les kouffâr ! » Comme personne réagissait, il nous a tous engueulés et on a été obligés de crier tous ensemble : « Allahou akbar ! » « Vous allez venger le sang des musulmans ! » « Allahou akbar ! » « Vous allez être volontaires pour les opérations-martyres ! » « Allahou akbar ! » En vrai, même si on aurait adoré être dans le film pour que nos parents soient fiers de nous, on avait surtout la trouille. Mais personne n’en a parlé.


Les regards disent tout et ils sont déjà de trop. Faut dire qu’à l’école des lionceaux du califat, on nous avait appris qu’il fallait surveiller tous les gens. Même les enfants. Et même nos parents. Si on avait l’impression qu’ils faisaient quelque chose de pas bien, quelque chose qui déplairait à Allah ou au calife Ibrahim, il fallait les dénoncer. Sinon, on pouvait aller en enfer. Dans l’État islamique, tout le monde surveille tout le monde.
 

On a fini à Baghouz. Là, pendant trois mois, j’ai vu les voisins et mes copains mourir, ou perdre un bras, une jambe. Les deux. Ou être défigurés. On s’entassait dans des tunnels. On avait l’impression que chaque bombe était celle qui allait nous tuer. Ce qui m’est arrivé de pire c’est quand le gosse qui était à côté de moi dans une tranchée a explosé à cause d’une bombe. J’avais des morceaux de lui partout sur moi. Je me suis mis à trembler, à hurler, à essayer de repousser tous ces morceaux de chair. Je n’oublierai jamais ça. Et ça me réveille encore toutes les nuits. C’est là que maman a adopté Fatima, une petite de cinq ans dont les parents et les frères et sœurs ont tous été tués dans les bombardements de la coalition. C’est comme ça que maman appelle nos ennemis. Elle ne parle plus de kouffâr ou d’ennemis de l’islam. Je crois qu’elle est vraiment fâchée avec Daesh mais elle ne m’en parle pas. Je crois qu’elle a toujours peur que je la dénonce et qu’elle finisse comme sa copine qui se balançait à un réverbère. C’est affreux quand les parents ont peur de leurs enfants. Quelqu’un m’a dit que les nazis et les fascistes faisaient ça aussi. J’ai demandé à maman si c’était aussi des musulmans. J’ai pris une claque comme réponse. Et elle a ajouté : « Ils sont comme Daesh. »


Il y a vraiment un nombre incroyable de femmes et d’enfants ici. Ce qui m’a frappé tout de suite c’est l’état des enfants : tous maigres. Beaucoup handicapés, avec des pansements sur la tête, très sales, avec un membre en moins, des yeux crevés. Tout le monde est tassé. Maman dit qu’on a un mètre carré par personne. On a retrouvé les femmes qui nous menaçaient tout le temps à Baghouz et qui nous interdisaient de nous rendre. C’est les mêmes qui disaient que les Kurdes allaient enlever les enfants. Ici aussi elles font la loi. Elles nous menacent encore et surveillent tout ce qu’on fait. On sait pas si ce sont toujours des folles de Daesh ou si elles balancent tout aux gardes kurdes. Ou les deux à la fois. Dès qu’elles s’approchent, les gens se taisent. Et on fait toujours attention à ce qu’on dit. Même quand elles ne sont pas là parce que d’autres femmes pourraient rapporter ce qu’on dit ou ce qu’on fait. Juste parce qu’elles aussi elles ont peur. Malgré tout, il y a une entraide entre beaucoup de femmes. Certaines ont réussi à cacher leur téléphone. Elles les enterrent sous les tentes pour que les gardes ne les trouvent pas. Parce que les Kurdes passent des fois avec des détecteurs pour repérer les téléphones. Elles les rechargent grâce aux lampes solaires que la Croix-Rouge nous a fournies pour nous éclairer un peu la nuit. Il y a des prises USB dessus. Ça marche beaucoup par le troc ici. Je t’échange un paquet de couches pour bébé contre des appels téléphoniques. Je garde ta fille pendant que tu vas aux toilettes contre un peu de sucre. Je te prête mon fils pour tirer ta carriole d’aide humanitaire contre un verre de pois chiches.


Dès notre arrivée, on nous a donné des choses à manger, à boire, des chaussettes et un matelas en tissu chacun. J’ai d’abord cru qu’elles étaient trop grandes les chaussettes parce que l’élastique ne tenait pas et elles se ratatinaient sur mes chevilles. Mais j’ai compris quand maman a dit : « Mon pauvre petit, tu es tellement maigre qu’elles ne te tiennent même pas au mollet. »
 

Partout ça pue les excréments. On n’arrive pas à se laver. On est pleins de crasse noire. Pendant les deux premiers mois, il faisait tellement froid qu’on allait même pas aux toilettes. On sortait plus. J’avais mal jusqu’à l’intérieur de mes os. Maman m’a confectionné un bonnet avec des bandes de tissu pour que j’aie moins froid. On ne se lavait plus et on faisait nos besoins juste à côté de nous. On a attrapé des tas de boutons, de plaques qui démangent et de croûtes sur la peau. Finalement c’est Selim qui a les fesses les plus propres parce qu’on lui change ses couches. Pas aussi souvent qu’il le faudrait mais quand même.


Un jour, je ne sais pas ce qui est arrivé à des mères de l’enclave. À plusieurs, elles ont couru vers la porte. Elles ont commencé à l’escalader et elles ont jeté leurs bébés vers les déplacées. Je crois qu’elles voulaient qu’on les prenne pour qu’ils ne meurent pas. Plusieurs ont été grièvement blessés. Mais ils ont été soignés. Et comme les mères étaient toutes en niqab, on ne savait pas à qui les rendre. Je crois que les mères ont réussi leur coup. C’est terrible pour une mère d’abandonner son enfant. Mais c’est comme ça qu’elles ont pu les sauver.  


Depuis quelque temps, maman est moins prudente. Je crois qu’elle est en train de déprimer. Elle sait pourtant que dans le camp il y a ces dames de Daesh qui sont méchantes. C’est elles qui nous disaient de ne pas nous rendre, que les enfants allaient être enlevés par les Kurdes. Et maintenant qu’elles sont dans le camp elles continuent. Elles continuent leur propagande pour nous faire peur. Maman se lâche des fois. Elle me dit : « C’est une mafia. Depuis le début, tout ça, c’est juste une mafia. » Des fois maman elle dit qu’elle voudrait bien que la France laisse rentrer au moins les enfants. Mais elle se met aussitôt à pleurer en regardant Selim qui s’accroche toujours à elle. Et puis elle dit : « Mais au moins vous pourriez vivre. »


Les gens sont sensibles au sort des enfants soldats. On dit que ce sont des victimes. Mais seulement s’ils sont pas musulmans. Et elle dit que moi et Selim on n’a jamais été des enfants soldats, on a tué personne. Et pourtant on nous laisse mourir ici. Elle dit même que cette guerre a tué plus d’enfants que de militaires. J’avais jamais pensé à tout ça. Et je vois bien que ça fait de la peine à maman. Je crois qu’elle se reproche tout le temps de m’avoir emmené dans cette galère au lieu de me laisser réciter mes poèmes à monsieur Tannier.


Les poèmes ça a pas besoin de la vérité. Les poèmes ça existe pour faire plus beau que la réalité. Maman pleure souvent quand je lui lis mes poèmes à sa gloire. Alors je lui écris aussi des poèmes qui font rire. Et des poèmes qui font rêver. Et des poèmes qui font tout oublier. Qui parlent d’un monde qui n’existe pas mais où on aimerait bien habiter. Où on serait heureux. Je crois que c’est des poèmes sur le paradis que j’écris en fait ces fois-là. Mais pas le paradis de Daesh, avec des ennemis et des gens qu’il faut tuer. Avec un calife qu’il faut vénérer. Un vrai paradis où tout le monde s’aime, et les animaux et tout ce qui existe. Un paradis où personne ne veut du mal aux autres. Un paradis où qu’on soit musulman ou pas c’est pareil. Un paradis comme à Sarcelles.
 

Balaban est entré dans notre enclave un matin. Il est venu me voir. Il m’a dit de me cacher. On devait m’emmener pour être interrogé. Mais il savait qu’il se passait des choses pas belles là où on torturait les enfants de Daesh. On voulait nous faire dire qu’on avait tué des gens et on nous mettait en prison. Balaban m’a dit : « Aujourd’hui, c’est Amine qui dirige les interrogatoires. C’est le plus cruel. Il paraît que des enfants du camp sont déjà morts entre ses mains. Des mamans réclament leurs fils. Des adolescents qui ont été emmenés pour être interrogés et qu’on n’a jamais revus. » Avant de me cacher j’ai demandé à maman si j’étais un adolescent. Elle m’a rassuré en me disant que je n’avais pas encore onze ans. C’est vrai ça, à partir de quel âge on n’est plus un enfant ? Et on ne mérite plus la compassion des gens parce qu’on est responsable ? À onze ans, je suis un monstre ou une victime ? Pourquoi je dois me poser ces questions à mon âge ? Qu’en pense Allah ? Et qu’en penserait Jacques Prévert ?


Les malheurs des enfants, je crois que ça n’intéresse jamais vraiment les gens. Sinon, ça ferait longtemps qu’on les ferait plus souffrir. Et il y aurait depuis longtemps une Convention internationale des droits de l’enfant.

 

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