Affichage des articles dont le libellé est France. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est France. Afficher tous les articles

vendredi 4 septembre 2026

Critique : "Jaune soleil" de Eric Chevillard | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Jaune soleil " de Eric Chevillard


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Jaune soleil

Auteur : Eric CHEVILLARD

Parution : 2026 (Minuit)

Pages : 160

Accès au livre : ISBN 9782707357663  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

C’était il y a longtemps, au Moyen Âge peut-être ou dans l’enfance, Philéon aimait Godelive, une fille avec le cou très fin et des cheveux jaune soleil. Clodomir aussi était épris d’elle, allait-il falloir se battre ? Aujourd’hui, on se demande surtout ce que monsieur Ristretto, vieil écrivain qui observe le monde avec perplexité depuis la terrasse du café Les Grands Ducs, on se demande bien ce qu’il fait là, au milieu de ces souvenirs.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Éric Chevillard est né à la Roche-sur-Yon (Vendée) en 1964.

 

Avis :

Connu pour son humour absurde, son style décalé et sa manière de dynamiter les conventions littéraires, Éric Chevillard poursuit son entreprise de dérèglement joyeux du réel. Il déploie une écriture joueuse et piquante, qui fait dérailler les évidences et brouille les repères. 

Dédoublé en deux fils narratifs dont le lien est laissé à l’imagination du lecteur, le récit entrecroise, d’un côté, les aventures bravement maladroites de Philéon et Clodomir, garçons aux prénoms d’un autre âge, tous deux épris de Godelive, fillette aux cheveux « jaune soleil » dont l’éclat gouverne leurs jeux et leurs cruautés enfantines ; de l’autre, les réminiscences de Monsieur Ristretto, vieil homme reclus dans une mémoire capricieuse où le présent fait irruption par bribes désordonnées. Entre ces figures se tisse un jeu de correspondances où l’intensité brute et naïve de l’enfance répond à la fragilité vacillante du grand âge, le tout traversé par ce « jaune soleil » auquel, tel un fanal dans la nuit, semblent se raccrocher les ultimes souvenirs du vieillard.

Dans la continuité d’une oeuvre qui n’a de cesse de déjouer les attentes, Éric Chevillard ne raconte pas « une histoire », mais construit une forme narrative où le sens se dérobe, se reforme et se contredit pour mieux refléter le désarroi mémoriel de son protagoniste, à charge pour le lecteur de reconstituer la cohérence d’un récit volontairement dispersé.

Fidèle à elle-même, l’écriture oscille entre fantaisie et mordant. Les scènes d’enfance, renvoyées à des temps immémoriaux par les prénoms médiévaux, mêlent naïveté et rivalité, donnant au récit une tonalité à la fois drôle et féroce tant les garçonnets s’abandonnent à leurs élans chevaleresques absurdement gonflés. À l’inverse, les passages consacrés à Monsieur Ristretto plongent dans un égarement mélancolique, mémoire et repères s’effilochant en une traînée confuse où le présent apparaît comme un bruit parasite dans un système déjà fragile. Cette friction entre les temps fait ricocher le récit, les contingences du réel – parfois sous forme d’observations totalement décalées – éclatant en projections presque sans queue ni tête qui accentuent le sentiment de dérèglement.

Le motif du « jaune soleil » joue alors un rôle central. Éclat de l’enfance, foyer rayonnant autour duquel se cristallisent les restes de mémoire, cette clarté, à la fois vive et vacillante, s’érige en point fixe d’un monde en désordre, dernier repère symbolique dans la dérive du temps. Sous ses airs de fantaisie débridée, le roman explore avec finesse la mémoire, le vieillissement et la manière dont une vie se défait. En multipliant les déraillements et les brèches, le récit prolonge chez le lecteur la solitude cognitive du personnage et, sous l’ironie d’un réel qui se désagrège, fait surgir la cruauté de la décrépitude autant que l’absurdité de l’existence.

Rien ne se livre d’emblée dans ce roman qui refuse toute progression attendue. Il faut y consentir à l’égarement, laisser les fragments dialoguer et accueillir les ruptures comme autant de signaux. Peu à peu, sous le désordre apparent, se dessine une architecture souterraine, portée par un humour constant qui déjoue la gravité du sujet et écarte toute tentation de sérieux. Ouvrage déroutant et exigeant, il n’en déploie pas moins une éclatante maîtrise, où le sens naît précisément du déséquilibre savamment orchestré. Bluffant. (4/5)

 

Citations :

Comme on s’ennuierait dans les églises si ne s’y trouvait Godelive ! Le prêtre profère d’incompréhensibles paroles fort peu fidèles à la réalité des faits désolants auxquels on assiste. Il lit des textes sans rapport avec ce qui fermente et se décompose au fond des cœurs. L’assemblée ne se lève que pour se rasseoir, le prie-Dieu est un tape-cul. Un orgue plombe méthodiquement l’ambiance. La vieille qui chante le plus faux chante aussi le plus fort. On a cloué les mains du Christ pour l’empêcher de se boucher les oreilles. C’est un bien cruel supplice qu’il endure. Ces vils Romains voyaient loin. 


Son caveau de famille est mal entretenu. Et encore, vous n’avez pas vu l’intérieur… Alors on déblaye, on rassemble les planches pourries pour les brûler. Le contenu des trois boîtes éventrées devrait tenir dans une seule, plus petite. C’est au-dehors qu’on va être content. Joie et allégresse ! Réduction de corps. Deux compartiments sont à nouveau disponibles. Il y aurait donc une place encore pour une compagne dans la vie de monsieur Ristretto. Cependant, il semble plutôt envisager la perspective voluptueuse de se coucher là en diagonale comme dans son lit.


Ce fut un colosse, il a maintenant plus de soixante-dix ans. Or ses muscles sont toujours là mais à présent comme des objets tombés dans la doublure d’un manteau, sous la peau devenue trop lâche que distendent et déforment ces masses mouvantes, inégalement réparties. On dirait qu’il porte sur son épaule ou contre son torse, et parfois même traîne derrière lui, un sac de cailloux. Et ce qui est terrible, ce qui est injuste, c’est que cet exercice, ce constant effort, ne raffermit pas sa musculature ancienne, mais emplit son sac de nouveaux cailloux.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 
 

samedi 29 août 2026

Critique : "Les maisons parachutées" de Didier Daeninckx | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Les maisons parachutées" de Didier Daeninckx


 

J'ai aimé

 

Titre : Les maisons parachutées

Auteur : Didier DAENINCKX

Parution : 2026 (Gallimard)

Pages : 240

Accès au livre : ISBN 9782073032218  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

En 1952, à Nevers, l’inspecteur Philippe Orbec est chargé d’une enquête qui concerne trois cadavres retrouvés dans un chantier de reconstruction. Orbec, fils d’un policier injustement abattu par la Résistance, va suivre le fil de son enquête, qui le mènera à Mauthausen, ou plus exactement à Redl-Zipf, une annexe du camp d’extermination par le travail. Les trois hommes, liés à des faussaires de grand talent, ont côtoyé à Redl-Zipf un commando juif très spécial, dont le travail consistait à fabriquer de faux billets américains et anglais destinés à déstabiliser les économies alliées. Une partie de ces billets ont circulé en France après la Libération, et Orbec se demande s’ils n’ont pas été détournés par des pseudo-résistants qui ont à cette occasion amassé des fortunes et bâti de belles résidences surnommées depuis « les maisons parachutées ».
Ce roman de Didier Daeninckx, formidablement documenté et en partie inspiré de l’histoire de sa famille, éclaire d’un jour singulier des opérations secrètes menées par les nazis à partir de camps de concentration et certains aspects méconnus de l’immédiate après-guerre, comme le rôle des savants du IIIᵉ Reich dans la reconstruction de l’aviation et dans le développement de la balistique et du nucléaire.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1949, Didier Daeninckx a publié une quarantaine de romans et recueils de nouvelles, ainsi que des ouvrages en collaboration avec des dessinateurs comme Jacques Tardi ou des photographes comme Willy Ronis. Artana ! Artana ! (2018) est son dernier roman dans la collection "Blanche" aux éditions Gallimard.

 

Avis :

Écrivain engagé connu pour ses polars politiques très documentés qui revisitent des épisodes occultés ou dérangeants de l’histoire récente, Didier Daeninckx tresse cette fois son intrigue de plusieurs fils nauséabonds de l’après‑guerre. Détournements de fonds parachutés par les Alliés, récupération discrète de scientifiques allemands aux passés encombrants pour la reconstruction nationale, ou encore circulation de faux billets issus de l’Opération Bernhard, vaste programme nazi visant à faire produire de la monnaie contrefaite par des déportés spécialisés : le tout dessine un tableau peu glorieux, entaché d'ombres ignorées, où corruption, intérêts privés et accommodements politiques brouillent la frontière entre héroïsme proclamé et compromissions bien réelles.

En 1952, l’inspecteur Philippe Orbec se retrouve chargé d’élucider la découverte de trois corps mis au jour à l’occasion d’un chantier de reconstruction à Nevers. Très vite, l’enquête prend une ampleur inattendue : les victimes semblent liées à un groupe d’hommes réquisitionnés pendant le conflit pour fabriquer, dans une annexe du camp de Mauthausen, de faux billets destinés à fragiliser les économies alliées. En suivant ces traces, le policier s’enfonce dans un marécage de silences et de demi‑vérités laissant entrevoir, entre trafics et ambiguïtés, les fortunes obscures nées dans le sillage de la Libération. Et tandis que certains jouissent sans encombre de cette prospérité bâtie dans l’ombre, la pilule est d’autant plus amère pour Orbec que son propre père fut, lui, exécuté en juin 1944, injustement soupçonné d’avoir détourné de l’argent parachuté.

Sans rebondissements spectaculaires, l’intrigue privilégie une autre forme de tension, née de la superposition des temporalités et de la lente remontée de faits historiques enfouis. Servant avant tout de révélateur, l’enquête policière met en évidence les continuités souterraines entre la guerre, l’Occupation et l’après‑guerre, chaque piste suivie par Orbec ouvrant sur un pan méconnu ou volontairement occulté. Fidèle à son approche du roman noir comme outil politique, l’auteur s’attache moins à désigner un coupable qu’à éclairer les arrangements, les silences et les récits trompeurs qui ont modelé la mémoire collective. Le récit interroge ainsi la manière dont une société se reconstruit en triant ses souvenirs, quitte à composer entre gloire et oubli, révélant au passage combien les ombres de l’histoire continuent de peser sur le présent.

Si l’ouvrage séduit par la précision de son ancrage historique, l’on reste toutefois frustré par une légère impression de creux, l’enquête permettant certes de pointer des pans peu connus de l’après‑guerre, mais sans qu’aucun ne soit davantage qu’effleuré. Aussi, entre tension narrative assez molle et révélations finalement ténues, le roman laisse parfois le sentiment de ne pas exploiter tout le potentiel de sa matière. Il n’en propose pas moins une exploration sombre et rigoureuse d’une période trouble, révélatrice de turpitudes dont on cherche encore le fond. (3,5/5)
 

jeudi 27 août 2026

Critique : "Une Unique lueur" de Fred Vargas | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Une Unique lueur" de Fred Vargas

 


Coup de coeur 💓

 

Titre : Une unique lueur

Auteur : Fred VARGAS

Parution : 2026 (Flammarion)

Pages : 528

Accès au livre : ISBN 9782080160713  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

— Vous avez regardé les photos, Danglard ?
De la scène du crime ? demanda Adamsberg.
— Cela va de soi.
— Et donc ? Cela vous dit quelque chose ? Parce qu’à moi, oui.
— Tiens. Et cela vous raconte quoi ?
— Mais justement, rien. C’est quelque chose que je ne sais pas alors que cela me dit quelque chose. Donc ?
— Aucune idée.
— Faites un effort, nom d’un chien.
— Désolé, commissaire, dit Danglard avec une pointe d’indifférence.
— Bien. Réunion plénière dans quinze minutes. Il nous faut comprendre.
— Comprendre quoi ?
— Mais le quelque chose, commandant. On commence par là.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Médiéviste et titulaire d'un doctorat d'histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéozoologie au CNRS. Elle met en scène son personnage Jean-Baptiste Adamsberg, commissaire de profession, qui apparaît pour la première fois dans L'Homme aux cercles bleus, paru en 2005. Le héros est directement inspiré du dessinateur de bandes dessinées Edmond Baudoin. Avec Les Jeux de l'Amour et de la Mort, l'auteure reçoit son premier prix lors du Festival de Cognac en 1986, signant son entrée dans la littérature française. Fred Vargas remporte ensuite et à 5 reprises le Trophée 813, récompensant le Meilleur Roman francophone. Primés à plusieurs reprises, adaptés au cinéma (Pars vite et reviens tard) et à la télévision, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie. Quand sort la recluse, a été publié aux éditions Flammarion en 2017, et 2018 chez J'ai lu, Sur la dalle en 2023. Elle est aussi l'auteure d'essais écologiques, L'humanité en péril (Flammarion, 2019 - J'ai lu, 2020) et Quelle chaleur allons-nous connaître ? Quelles solutions pour nous nourrir ? (Flammarion 2022).

 

Avis :

Après le demi‑pas de côté qu’avait constitué le plus symbolique et occulte Sur la dalle, Fred Vargas replace Adamsberg dans la pure continuité de ses enquêtes. Ce onzième volet retrouve le dispositif typique de la série, porté par une scène inaugurale d’une précision cérémonielle et par la lente remontée d’une intuition que le commissaire peine à formuler. La romancière confirme ainsi la cohérence de son univers, entre dérive perceptive, humour discret et cohésion tacite de ses personnages.

Une jeune femme est retrouvée morte en pleine rue, soigneusement vêtue et entourée d’ancolies dans une mise en scène étudiée. Appelé sur place, Adamsberg perçoit dans ce tableau un infime décalage qu’il ne parvient pas encore à identifier. Tandis que la brigade du 13ᵉ resserre les rangs autour de lui – Danglard avec ses réserves méthodiques, Retancourt en force tranquille, Veyrenc et ses alexandrins, Froissy, Estalère et les autres, sans oublier le chat obèse et paresseux, chacun retrouvant sa fonction dans la mécanique rodée du groupe –, un meurtre ancien vient très vite se superposer au présent. L’enquête se déploie alors entre ces deux scènes, dans la progression lente de cette lueur que seul Adamsberg semble percevoir.

Élaboré comme un jeu de piste minutieux semé de signaux faibles, le récit s’appuie sur une architecture nette qui en souligne la rigueur souterraine et la maîtrise tranquille. Cette construction sans ostentation privilégie les mouvements imperceptibles et la réorientation progressive des indices, chacun ne s’éclairant qu’au moment où il se déplace légèrement dans le champ. L’enquête progresse ainsi par ajustements plutôt que par révélations, les traces s’esquissant, se répondant et se contredisant parfois, avant de s’ordonner dans une logique qui ne cherche ni l’effet ni la surprise. Cette avance égale produit une tension discrète, assise sur la patience du regard et sur la manière dont l’attention se déplace d’un rien. 

L’univers vargasien, solidement installé, se maintient sans rigidité, ses figures récurrentes, bien au‑delà de simples repères sériels, agissant comme des présences stabilisantes dont la complémentarité implicite permet au récit d’évoluer sans heurts, dans une cohésion qui exonère du pittoresque et de la surenchère. Sobrement original et tissé d’un humour feutré, le roman cultive une forme de connivence discrète avec son lecteur, où ce qui prime n’est pas tant la résolution du mystère que le partage d’une ambiance et une lente circulation de l’intuition.

Tandis qu’entre une ombre nervalienne et la silhouette de Lauren Bacall, l’intrigue prend des résonances et une profondeur inattendues, le personnage plus rêveur et déroutant que jamais d’Adamsberg accentue la dimension presque flottante de l’enquête, pourtant maîtrisée de bout en bout, conduite depuis un seuil où le flair domine la logique. Ajoutons la tonalité sans pareille de la langue, parfois truculente dans ses surgissements, imprégnée d’un lyrisme discret et d’une sympathie diffuse pour ses personnages, et c’est avec un plaisir intact que l’on s’immerge dans ce nouvel opus qui porte à son meilleur une formule désormais parfaitement éprouvée. Coup de coeur. (5/5)

 

Citation :

Adamsberg tourna la clef de contact et démarra, se massant d’une main l’estomac. Le café du rude Harold, Harold avec un H, lui avait donné un peu mal au ventre. Il y avait peut-être des tas de saloperies dans ces doses de café-machine. Il haussa les épaules et accéléra. Des tas de saloperies, il y en avait des milliers partout, jusque dans les vers de terre et les fleurs qu’on offre aux femmes pour faire plaisir. Les fleurs, pas les vers de terre. Encore qu’il aimerait bien qu’on lui en offre. Des vers de terre, pas des fleurs. Il les lâcherait dans son jardin pour leur faire plaisir. Aux fleurs, pas aux vers de terre. Puisque les vers de terre sont le plaisir des fleurs, et l’essence de toute vie sur Terre.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

dimanche 23 août 2026

Critique : "La dynamique de l'oeuf" de Céline Curiol | Lectures de Cannetille

 

Couverture du livre "La dynamique de l'oeuf" de Céline Curiol


 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La dynamique de l'oeuf

Auteur : Céline CURIOL

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 416

Accès au livre : ISBN 9782330216290  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ancienne étudiante en philosophie exerçant l’étrange métier de peintre sur cailloux, Léna traverse une période de dépression à la suite du départ de Noé, l’homme avec qui elle espérait fonder une famille. Lors d’une mission artistique dans le mystérieux château de K., elle fera deux rencontres décisives à travers lesquelles elle tentera de guérir ses blessures : l’une avec le roman d’une écrivaine disparue, Féline Furiol, dont le destin rappelle celui de notre héroïne nullipare ; l’autre avec un animal qui la fascine : une poule, prénommée Gilda, dont l’unique activité est de couver ses œufs…
Portrait d’une femme en crise s’interrogeant sur ce qu’elle appelle sa “nature morte”, La Dynamique de l’œuf est aussi une enquête érudite et loufoque sur la figure de la poule dans tous ses états. En convoquant la science et la philosophie, l’art contemporain et la littérature – on y croise l’œuf de Brancusi, le poulet de Ron Mueck, John Berger ou Anna Tsing –, Céline Curiol donne le roman iconoclaste et féministe d’une héroïne qui cherche des réponses sur la maternité et l’origine de la vie en explorant le paradoxe millénaire de la poule et de l’œuf.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Céline Curiol est romancière et essayiste. Diplômée de l'École nationale supérieure des techniques avancées puis journaliste pendant une dizaine d'années à l'étranger, elle enseigne aujourd'hui l'écriture et la communication dans plusieurs grandes écoles. Elle a été pensionnaire à la Villa Médicis en 2023/2024.
Elle est l’auteure de romans et essais dont Voix sans issue (2005), Permission (2007), Exil intermédiaire (2009), L'Ardeur des pierres (2012), Un quinze août à Paris. Histoire d'une dépression (2014), Les Vieux ne pleurent jamais (2016), Les Lois de l'ascension (2021) et Prendre la tangente (2022) parus chez Actes Sud. Elle a traduit plusieurs textes de Paul Auster (Ici et Maintenant, La Pipe d’Oppen). 

 

Avis :

Ingénieur de formation, longtemps journaliste à New York avant de se consacrer à l’enseignement et à l’écriture, Céline Curiol s’empare du vieux paradoxe de l’oeuf et de la poule pour conduire une réflexion originale, érudite et volontiers fantasque sur l’origine, la maternité empêchée et la création. Ce surprenant assemblage de savoirs hétérogènes, d’observations concrètes et d’expériences intimes déroule une série de digressions philosophiques, scientifiques et artistiques qui donnent naissance à un texte d’une brillante cohésion, à la croisée de l’enquête, de la fable, de l’essai et du récit de réparation, centré sur une artiste pleinement consciente qu’elle ne sera jamais mère.

Peintre discrète fragilisée par une rupture, Léna accepte de se rendre dans un château isolé pour y reproduire une fresque Renaissance. Cette mission, en apparence technique, lui réserve une suite de situations inattendues qui l’éloignent de ses repères habituels. Dans ce lieu retiré, aux mains de deux vieux propriétaires lunatiques difficiles à cerner, son esprit se trouve bientôt aimanté par l’obstination de Gilda, une poule qui, en écho à sa propre nulliparité, continue de couver des œufs non fécondés. Dès lors, tout autour devient prétexte à une divagation intérieure qui, partant du concept de l’oeuf, laisse éclore des pensées restées longtemps informulées et, d’expérimentations diverses en réflexions alimentées par la bibliothèque et la conversation, tant érudite que loufoquement poétique, de ses hôtes, fait évoluer ses interrogations et ouvre de nouvelles perspectives.

L’aspect le plus jubilatoire du roman réside sans doute dans l’introduction du livre de chevet de Léna, signé par Féline Furiol, avatar transparent de Céline Curiol. En faisant lire à son personnage un texte qui reprend sa propre voix, l’auteur installe un jeu de miroirs qui rejoue la logique de la poule et de l’oeuf jusque dans la structure du récit. Avec une Léna à la fois lectrice et protagoniste, la pensée dont on ne sait plus si elle émane de la romancière ou de sa créature s’inscrit elle‑même dans une contradiction performative, prolongeant dans la forme la thématique centrale de l’indécidable. Cette façon de placer Léna à la fois du côté de l’oeuf et de la poule fait du paradoxe de l’origine le principe constitutif du livre, transformant une question théorique en expérience sensible. Loin d’un simple jeu conceptuel, cette indécision régit la dynamique de l'ouvrage, irriguant la pensée de Léna, structurant ses associations mentales et imposant une logique digressive qui n’est jamais gratuite. Cette femme qui, ne pouvant donner la vie, se heurte à l’énigme de sa « nature morte », finit par trouver, dans son questionnement sans issue, une sorte de moteur intérieur, un cadre au manque et au non‑accomplissement.

Inlassable dans son besoin de sens, Léna explore tous les savoirs auxquels la conduit son obsession. Philosophie, biologie, création artistique ou anecdotes personnelles : ces matériaux disparates s’amalgament en une construction éclatée, chaque ajout semblant venir éprouver la solidité du précédent. Ainsi s’affine sa compréhension, dans une narration qui restitue une pensée en mouvement, avec ses détours, ses hésitations et ses reprises – une dynamique intérieure qui relève moins de la psychologie que d’un affinement du regard. Le cadre même de son séjour joue un rôle essentiel. L’isolement, l’imprévisibilité des hôtes et le travail sur la fresque contribuent à un environnement légèrement décalé, propice à l’émergence de micro‑événements. Point n’est besoin ici de péripéties : tout repose sur les variations de perception, dans un travail sur la nuance, l’inflexion et le détail qui déplace une idée. Moins un symbole qu’un point de friction entre le réel et l’intime, la poule Gilda est l’élément qui oblige Léna à regarder autrement ce qu’elle croyait avoir réglé. La réflexion sur la maternité empêchée mûrit sans aucun discours direct, la nulliparité colorant la pensée, infléchissant le comportement et rendant saillants certains détails plutôt que d'autres. Ainsi se réoriente une vie, sans rupture spectaculaire, par une sorte de maturation lente mais tenace, qui trouve partout ses résonances. 

Érudit mais accessible, profondément original, fantaisiste et souvent drôle, ce livre, qui mêle souvenirs, digressions encyclopédiques, références artistiques et scientifiques avec la fausse spontanéité d’un jardin anglais, cache dans le joyeux désordre de sa pensée en mouvement une construction très étudiée, chaque tesselle du récit placée avec minutie. Cette architecture virtuose, où la richesse des savoirs se fond dans l’élan vital de la narration, sert d’écrin à une exploration de l’intime qui avance sans bruit, au gré des modulations du réel et des déplacements imperceptibles de la conscience, jusqu’à l’éveil d’un féminisme discret autour du mythe de la maternité. Par sa manière d’articuler une forme hybride – libre en apparence, rigoureusement pensée dans son agencement –, le livre fait écho à l’esthétique du Chimère de Julie Wolkenstein, et trouve aussi une résonance plus lointaine avec le Moon Tiger de Penelope Lively, partageant cette façon de laisser le récit se déployer par fragments, autour d’un noyau intime qu’on ne perçoit qu’au travers d’un halo. (4/5)

 

Citations : 

Nous, humains, qui ne percevons pas même notre propre croissance, peinons à éprouver cette lenteur qui génère le résultat sensible d’une modification insensible. Et c’est cela, je crois, que je cherche en peignant : un geste incarné au point d’en paraître involontaire…


Pour ma défense, je dois dire qu’il m’a toujours été difficile de considérer les mots comme de justes signes : dès leur esquisse, ils se gorgent de sons, de tonalités, s’enrobent de textures et de dimensions, déploient gorges et défilés, champs de force et sensualités, se remplissent de reliefs, reflets, revers, acquérant une matérialité qui me fait confondre leur corps avec le mien, et qui les rend impropres, quand ils empruntent ma voix, à une communication exempte de doute et de désir. Toujours, mes mots s’amassent autour d’une présence qui cherche à me ressembler à l’instant où elle prétend me rassembler.


Ainsi s’éteignit mon courage. Puisque je n’atteindrais jamais les sommets, mieux valait ne pas me lancer dans une aventure d’écriture qui allait m’épuiser : j’avais si peur de paraître médiocre. Et comme on le sait, c’est la croyance en ses propres potentiels qui fonde la volonté. Ne pas croire, c’est déjà donner raison à la défaite pour ne citer que James.


Nous aurions pu nous installer à la terrasse d’un café, je l’avais proposé mais il avait dit, c’est mieux là, et j’avais obtempéré sans insister, posant le premier d’une longue série d’assentiments, un précédent dont le pli trop vite pris ne deviendrait manifeste que lorsqu’il serait par trop préjudiciable. La formule de toute relation intime se détermine en quelques heures, voire journées, d’une façon plus immédiate et subreptice que nos consciences, avides de maîtrise, ne l’admettent. Je sais aujourd’hui que s’instaurent, entre deux personnes, des modes de décision et de discussion, des tempos et des prédominances le plus souvent invariables. C’est le long de ces lignes de force tracées d’emblée que la relation se déploie ; et c’est aux positionnements que chacun consent à y adopter que celle-ci tiendra. À peine dissipé le sentiment de découverte, déjà des modalités d’exécution s’imposent.


Le kitsch, c’est ce qui fait semblant d’être autre chose que ce qu’il est en réalité. Telle cette phrase, qui fait semblant d’être mienne, alors qu’elle est en réalité celle de Nikolin rapportée par Ida inventée par Olga Tokarczuk dont il me plaît toujours de relire l’extrapolation – ou est-ce celle d’Ida ou celle de Nikolin ? – sur l’amour, sans doute parce qu’elle me console. Tout amour tient du kitsch. Il n’existe pas de nouvelles formes pour exprimer l’amour, car elles ont toutes été utilisées un nombre incalculable de fois. Et parce qu’il n’y a pas de nouvelle forme, il n’y a donc pas d’amour.


Chez les mammifères, les symbiotes d’origine microbienne sont acquis au moment de la naissance, lors du passage par le vagin, puis par contact des muqueuses entre mère et petit. Contrairement à ce qui s’est longtemps enseigné, le patrimoine génétique contenu dans l’ADN des cellules eucaryotes n’est pas le seul à être transmis de génération en génération : le génome des symbiotes l’est aussi. De sorte qu’il intervient encore dans le développement et le fonctionnement des petits de l’hôte !
De fait, selon Margulis, il n’existe, d’un point de vue biologique, aucune entité autonome, circonscrite, qui pourrait a priori servir de support à un self (soi) autonome. Le sujet est dynamique et dépend du contexte40, d’alliances à d’autres espèces qui, s’incorporant à lui, en modifie la substance même. L’œuf amorce la question de l’individualité et de ses limites. Interroger l’œuf, c’est interroger les contradictions inhérentes à toute existence pensée comme propre – intouchable et intouchée… Car l’œuf est inclusion et altérité – inclusion dans une lignée et altérité issue d’une hérédité. C’est la condition indispensable à la vie : l’immersion dans un corps autre qui ne le soit pas tout à fait – l’œuf et la poule entretenant un rapport d’endosymbiose temporaire…”
 
 
C’est penser qui me vient à l’esprit mais je ne suis pas dupe. Le verbe fait partie de ces façons de parler, taillées comme des voussoirs qui finissent par imposer des arcs de démarcation dont l’élancement retombe souvent assez loin de la vérité, voire s’empâte en grossiers abus de langage. Il faudrait d’abord établir si penser convient à une poule ou, à l’inverse, savoir quels processus désigneraient penser chez cet être vivant – peut-il désigner autre chose qu’un enchaînement de signaux perceptifs et d’actions, soutenus par des séries de réactions chimiques et électriques ?


La signification surgit des écarts ; c’est de cette façon que le langage vit quand d’entre les mots jaillit sa portée phénoménale. Si j’ai abandonné l’écriture, c’est à cause de cela, je crois. À cause de la difficulté à écrire dans une langue commune qui soit aussi langage singulier.


L’œuf a la particularité de ne pouvoir être recollé, réparé ou remisé. Brisé, il l’est une fois pour toutes. Un avertissement quant à la fragilité de tout ce qui se veut vivant. Une personnification de l’irréversibilité.


Raccrochant, dépitée, je me suis rappelé que Diderot, déjà en son temps, avait émis une troublante hypothèse : la morale que nous appliquions aux animaux dépendait d’un rapport de taille. C’est dire qu’étant plus petit, le poussin, plus que le cheval par exemple, pouvait être tué avec moins de scrupules… et la fourmi, avec très peu ! La morale, ainsi posée, devenait affaire de perceptions sensorielles (…)


A six ou sept ans, il va sans dire, m’était inconnue l’existence des poules ménagères, ces femmes dévolues à une domesticité sanctifiée auprès d’un homme auquel elles se sont liées par amour ou nécessité pécuniaire, quand bien même les deux ne concordent pas au sein de l’institution du mariage. Dès lors, l’homme voit, dans sa poule ménagère, un élément essentiel au rythme de ses journées, de son existence même, indispensable au maintien d’une routine concrète et tranquille, différant en cela, et de façon fondamentale, des dindes passagères, rencontrées et baisées de façon sporadique et joyeuse, car, ainsi que tout bon catholique le sait, la dinde représente l’exceptionnel – Noël ! –, un hors-d’œuvre hors-cadre qui dès lors qu’il prend une allure trop régulière ou familière doit être quitté. À cause d’une législation qui interdit, en Europe, la polygamie, toute dinde ne peut donc que rarement accéder au statut de poule.


Souvent, ce sont les plus austères qui, lorsqu’ils s’autorisent enfin à parler, livrent trop bien ficelé un drame qu’accompagne un lourd échafaudage d’affreuses fatalités, se condamnant à demeurer l’esclave des représentations que l’on se fera dès lors d’eux.


Une duplication artificielle, une vulgaire reproduction réalisée par une artisane-ouvrière, une copiste-néophyte mais ceci, je ne le dis pas. Pourtant, si jamais je n’ai voulu me qualifier d’artiste, c’est au cours de cette dernière semaine que je me suis sentie le devenir, prête à le revendiquer pour la première fois de ma vie. Mais voilà, j’ai perdu mon grand œuvre ! Tout ce que j’en conserverai est une certitude, aussi indéfectible pour l’heure que mon souffle : toute artiste ne cherche à reproduire que ce qu’elle se sent capable de travestir.


All art is still life. Quelqu’un, sur un autre continent, l’avait un jour proclamé. À moins que c’eût été Féline Furiol – mais je ne vois pas pourquoi elle se serait exprimée en anglais. Tout art n’est que vie immobile ; tout art n’est que nature morte, si l’on considère qu’une œuvre, dès lors qu’elle est achevée, n’évolue plus. 
 
 
Au moins, j’espère que vous aurez compris, Léna : la naissance des monstres n’est pas imputable à la nature. Dans le monde des hommes, les dérives, dès lors qu’elles sont perçues comme telles, prennent une dimension morale, contraire à cette nature. Alors la culpabilité échoit à celui ou celle qui ne ressemble pas au reste, non conforme à ce que l’on a l’habitude d’estimer courant, acceptable. Toujours ce que l’on ne reconnaît pas devient coupable. Aussi, l’humanité a fini par concevoir que seul l’anéantissement des monstres garantirait l’harmonie du monde… 

 

Vous aimerez aussi : 

 
WOLKENSTEIN Julie : Chimère
LIVELY Penelope : Moon Tiger 
 

 

 

vendredi 31 juillet 2026

Critique : "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Rue des boutiques obscures" de Patrick Modiano

 


J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Rue des boutiques obscures

Auteur : Patrick MODIANO

Parution : Gallimard (Coll. Blanche 1978, 
                   Folio 1982, Quarto 2013)

Pages : 256

Accès au livre : ISBN 9782070373581  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Qui pousse un certain Guy Roland, employé d'une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d'un inconnu, disparu depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années d'amnésie ? Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s'identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro Mc Evoy, les seuls qui pourraient le reconnaître : Hélène Coudreuse, Fredy Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d'autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l'intrusion des âmes errantes dans le roman policier.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Patrick Modiano est né en 1945 à Boulogne-Billancourt. Il a fait ses études à Annecy et à Paris. Il a publié son premier roman, La place de l’étoile, en 1968. Il a reçu le prix Goncourt en 1978 pour Rue des Boutiques Obscures. Il est l’auteur de plus d’une trentaine de romans, récits et recueils de nouvelles, parmi lesquels Dora Bruder, Un pedigree, Dans le café de la jeunesse perdue, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier et Souvenirs dormants, ainsi que d’entretiens avec Emmanuel Berl, d’un roman illustré par Jean-Jacques Sempé et du scénario de Lacombe Lucien, en collaboration avec Louis Malle. Patrick Modiano a reçu le Grand Prix national des lettres pour l’ensemble de son oeuvre en 1996, ainsi que le prix Nobel de littérature en 2014.

 

Avis :

Couronné trente-six ans plus tard par le prix Nobel de littérature pour son art de la mémoire et son exploration des fantômes laissés par l’Occupation, Patrick Modiano scellait déjà en 1978 une consécration amorcée peu auparavant par le prix de l’Académie française. Cette année-là le couronnait du Goncourt pour Rue des boutiques obscures, roman qui, suivant l’enquête d’un détective privé amnésique, parcourt Paris sur les traces d’identités effacées et de vies laissées en suspens. Reconstituant un passé dispersé à partir de noms, d’adresses et de témoignages incertains, l’auteur y poursuit son travail d’exhumation des traces ténues que l’histoire dépose dans l’anonymat urbain. Ces trouées fugitives dans l’oubli révèlent la texture particulière de son oeuvre : une mémoire aux contours vacillants, hantée, dont l’auscultation lève toujours plus d’ombres que de certitudes.

La retraite de son patron au milieu des années 1960 est ce qui incite Guy Roland à entreprendre la recherche de sa propre identité, effacée dans un accident survenu une quinzaine d’années plus tôt. Sa quête le conduit sur les pas d’un Grec juif de Salonique vivant à Paris sous un nom d’emprunt, entouré d’amis aussi divers qu’une mannequin française, un Anglais de l’île Maurice, une danseuse américaine d’origine russe et un ancien jockey britannique. Mais, de témoignages contradictoires en lieux qui se dérobent et en noms qui se transforment d’une version à l’autre, chaque piste, à peine ouverte, se fragilise aussitôt. Se faufilant entre les ombres floues du passé, l’histoire, qui remonte peu à peu à la période de l’Occupation, semble se réduire en poussière dès qu’on tente de la saisir.

Progressant moins par l’accumulation d’indices que par leur désagrégation au moment même où l’on croit les tenir, l’enquête de Guy Roland ne reconstitue pas tant une vérité qu’elle expose la fragilité des traces, la précarité des récits et l’instabilité des identités. Silhouettes d’autrefois portant chacune un lambeau de passé incertain, les personnages qu’il croise, plutôt que de contribuer à un ensemble cohérent, dessinent un champ de résonances où les versions se superposent sans jamais se confirmer. Il n’est pas jusqu’à la temporalité de la narration qui ne se trouble, les années 1930, l’Occupation, l’après-guerre et les années 1960 coexistant au lieu de s’enchaîner dans une mémoire qui, dans sa sélection, n’a que faire de la chronologie. Paris apparaît ainsi comme un puzzle de lieux stratifiés, qui ne renvoient plus à une époque précise mais, d’adresses anciennes en noms effacés, à une série de persistances enchevêtrées et brumeuses. Faute de restituer le passé, cette géographie cryptique, parcourue par Roland comme un palimpseste, n’en rétrocède que des résidus, le récit progressant alors plus par déperdition que par découverte. Ainsi abordé, hier ne se reconstruit pas, mais se désagrège, ne laissant dans la mémoire que quelques particules fugitives – les derniers photons d’une lumière ancienne, affaiblie par le temps et dont la présence, à peine perceptible, suffit pourtant à maintenir l’ombre d’une histoire.

À cette logique d’effacement répond l’amnésie du narrateur comme principe de construction du récit, la perception lacunaire de Roland conditionnant la syntaxe même du texte, ses avancées latérales et ses reprises discrètes. Guère plus que suggérée, l’Occupation est une zone grise, tissée de disparitions, d’emprunts d’identités et de non-dits, qui, soulignant ce que « chercher » veut dire dans un monde dont les vestiges sont minés, soulève les questions du témoignage et de la responsabilité. Dans ce contexte, les noms, adresses et patronymes, multipliés ou altérés, participent d’une poétique de la nomination où chaque variation signale un déplacement de sens et met en évidence la fragilité de la mémoire, tandis que la sobriété stylistique, avec ses ellipses, ses suggestions et son absence de résolution, s’accorde à l’incertitude explorée et à la survivance minimale du passé quand les archives manquent et que les témoins se dérobent.

Rue des boutiques obscures se déploie à rebours des romans d’énigme, chaque révélation ne faisant qu’agrandir l’ombre et l’incertitude dans une enquête vouée à l’irrésolution. En même temps que l’amnésie du narrateur organise cette progression erratique en fonction des manques plutôt que des avancées, l’Occupation, planant sur le récit tel un spectre invisible, apparaît comme le foyer d’un brouillage dont les répercussions continuent de déformer le présent. Emblématique de l’atmosphère modianesque, l’écriture elliptique et suggestive enveloppe lieux et personnages d’une lumière en clair-obscur et, entre mémoire lacunaire et opacité historique, condense cette perception du passé qui traverse l’ensemble des romans de l’auteur : une force aux résurgences imprévisibles, dont le halo diffus et mouvant aimante les existences sans jamais se laisser fixer. (4/5)

 

Citations :

Drôles de gens. De ceux qui ne laissent sur leur passage qu’une buée vite dissipée. Nous nous entretenions souvent, Hutte et moi, de ces êtres dont les traces se perdent. Ils surgissent un beau jour du néant et y retournent après avoir brillé de quelques paillettes. Reines de beauté. Gigolos. Papillons. La plupart d’entre eux, même de leur vivant, n’avaient pas plus de consistance qu’une vapeur qui ne se condensera jamais. Ainsi, Hutte me citait-il en exemple un individu qu’il appelait l’« homme des plages ». Cet homme avait passé quarante ans de sa vie sur des plages ou au bord de piscines, à deviser aimablement avec des estivants et de riches oisifs. Dans les coins et à l’arrière-plan de milliers de photos de vacances, il figure en maillot de bain au milieu de groupes joyeux mais personne ne pourrait dire son nom et pourquoi il se trouve là. Et personne ne remarqua qu’un jour il avait disparu des photographies. Je n’osais pas le dire à Hutte mais j’ai cru que l’« homme des plages » c’était moi. D’ailleurs je ne l’aurais pas étonné en le lui avouant. Hutte répétait qu’au fond, nous sommes tous des « hommes des plages » et que « le sable – je cite ses propre termes – ne garde que quelques secondes l’empreinte de nos pas ».


Je crois qu’on entend encore dans les entrées d’immeubles l’écho des pas de ceux qui avaient l’habitude de les traverser et qui, depuis, ont disparu. Quelque chose continue de vibrer après leur passage, des ondes de plus en plus faibles, mais que l’on capte si l’on est attentif. Au fond, je n’avais peut-être jamais été ce Pedro McEvoy, je n’étais rien, mais des ondes me traversaient, tantôt lointaines, tantôt plus fortes et tous ces échos épars qui flottaient dans l’air se cristallisaient et c’était moi.


J’avais marché jusqu’à la fenêtre et je regardais, en contrebas, les rails du funiculaire de Montmartre, les jardins du Sacré-Cœur et plus loin, tout Paris, avec ses lumières, ses toits, ses ombres. Dans ce dédale de rues et de boulevards, nous nous étions rencontrés un jour, Denise Coudreuse et moi. Itinéraires qui se croisent, parmi ceux que suivent des milliers et des milliers de gens à travers Paris, comme mille et mille petites boules d’un gigantesque billard électrique, qui se cognent parfois l’une à l’autre. Et de cela, il ne restait rien, pas même la traînée lumineuse que fait le passage d’une luciole.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

samedi 25 juillet 2026

Critique : "L'enfant grise" de Grégoire Courtois | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'enfant grise" de Grégoire Courtois


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'enfant grise

Auteur : Grégoire COURTOIS

Parution : 2026 (Robert Laffont)

Pages : 272

Accès au livre : ISBN 9782221284520  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

" Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. "
Dans un village, un enfant découvre très tôt que la nature lui parle. Un chien agressif qui s'apaise soudain, des fleurs nocturnes qui s'ouvrent en plein jour, une nuée de papillons surgissant d'un sous-bois, des racines qui tracent sous les pierres d'étranges mots... Tout semble murmurer autour de lui, veiller, prévenir, protéger.
À mesure qu'il grandit, et qu'il s'éloigne de son amie Noémie, la forêt proche de la maison familiale devient son principal refuge... jusqu'au jour où son destin va se lier à celui d'une fillette mystérieuse, elle aussi en osmose avec le monde végétal : l'enfant grise.
Entre réalisme et fantastique, L'Enfant grise est un extraordinaire roman, qui explore notre lien au vivant. Nos existences sont pleines de bruits, de mémoires et de doutes ; elles se retrouvent ici comme sur un chemin où l'on comprend que, parfois, grandir revient à accepter ce qui nous hante.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Homme de théâtre et libraire, Grégoire Courtois (aussi connu sous le pseudonyme de Tristan Saule) est l'auteur d'une oeuvre littéraire déjà importante, principalement parue aux éditions Quartanier et Folio. L'Enfant grise est son premier roman publié aux éditions Robert Laffont.

 

Avis :

Libraire, écrivain et homme de théâtre, Grégoire Courtois aime décaler le réel dans des romans où l’étrangeté s’installe doucement, par touches mesurées. Son Enfant grise, chimère à la fois humaine et végétale dans une forêt fonctionnant comme un organisme vivant, s’enveloppe d’un réalisme magique discret qui sonde la persistance en nous des perceptions premières de l’enfance. Le narrateur, en revisitant les traces ténues de ses sensations d’autrefois, observe combien sa disponibilité au monde, immédiate et instinctive, s’est atténuée avec le temps, ne subsistant plus qu’à l’état de réminiscences fragiles.

L’histoire nous apparaît donc au travers des brumes du passé, comme un ensemble de scènes dont il ne retrouve que les contours essentiels. Enfant rêveur et solitaire, bien plus heureux dans la forêt qu’en compagnie de ses semblables, il grandit au contact d’une nature dont il est seul à percevoir l’intention diffuse, souvent protectrice à son égard. À mesure que les humains deviennent pour lui une source croissante de blessures – camarades qui le harcèlent et le frappent, mère qui s’éloigne pour un autre homme, seule amie glissant vers une adolescence qui lui répugne –, il se réfugie toujours plus souvent parmi les arbres, seuls capables de le rasséréner. C’est là qu’il rencontre l’enfant grise, fillette issue d’un récit de son grand‑père et qu’il découvre vivante, en osmose avec le monde végétal qu’il rêve lui aussi de rejoindre.

Organisé autour d’une mémoire lacunaire et fouillant ainsi en nous les traces arachnéennes de l’enfance, le roman procède par séquences sensorielles et par retours d’images qui, plutôt que de reconstituer un passé cohérent, dessinent une géographie intérieure. Infléchissant le rapport immédiat au réel faute d’une expérience encore construite, imagination et intuition y font de la forêt le cadre d’une perception élargie, sensible et vibrante, réceptive aux moindres inflexions du monde. L’étrangeté s’y glisse comme une modulation de la réalité, une dérive légère qui fait basculer le quotidien vers un registre où l’organique semble doté d’une intention propre. Loin d’une figure fantastique au sens classique, l’enfant grise, miroir tendu à celui qui raconte, incarne cette capacité, perdue chez l'adulte, à laisser l'imaginaire se glisser dans l'ordinaire. Dans cette nostalgie d’un état révolu, le narrateur se souvient de ces passages imperceptibles entre le réel et une dimension consolatrice, et le texte prend alors une tonalité presque hypnotique, où la nature – système sensitif auquel tout est relié – réagit aux blessures du protagoniste comme une présence animée. Se confondant avec son désir d’écoute et l’extrayant d’un monde où il peine à trouver sa place, cette magie offre à l’enfant vulnérable l’attention qu’il ne trouve pas chez les autres.

Ne relevant pas tant du merveilleux que d’une exploration de ce qui demeure en nous des perceptions originelles, ces intuitions premières qui s’atténuent avec l’âge tout en continuant d’orienter souterrainement notre manière d’être, le roman déploie une densité atmosphérique qui doit beaucoup à sa manière de laisser l’étrangeté s’immiscer et imbiber sans bruit le monde d’une sensibilité organique, irréductible et foisonnante. Certes en discordance avec le parcours d’un personnage resté en marge de toute formation littéraire, la voix très travaillée du narrateur adulte mobilise des trésors d’élégance et de poésie qui parachèvent les qualités immersives, sensorielles et vibratiles du roman. Volontairement lent, presque allégorique et d’une grande beauté, ce livre subtilement fantastique est un chant mélancolique à l’enfance révolue et à son état perceptif oublié, en même temps que l'ode triste d’un être qui, se sentant étranger aux autres, parvient fugacement à s'inventer un monde fantaisiste consolateur. (4/5)

 

Citations : 

Les instants stériles, ceux qui n’engendrent aucune idée et ne sont traversés par aucun geste, ces instants s’amenuisent et, au fil du temps, sont comprimés par d’autres plus riches et plus lourds de sens. J’aimerais me souvenir avec précision de ces heures d’ennui ; je suis persuadé d’en avoir vécu mais n’en conserve aucune trace. Je pense à des hommes et des femmes qui n’auraient vécu que dans la vacuité et l’insipidité. A la fin de leur vie, leur mémoire se révélerait-elle blanche ? Peut-on vivre sans avoir vécu ? Et si oui, comment ? Dans la somme des événements insignifiants qui leur sont arrivés, une hiérarchie aura fini par s’établir pour que, au crépuscule de leur vie monotone, un moment qui l’aura été infiniment moins surnage et les fasse sourire une dernière fois avant qu’ils ne s’éteignent.


Nous souhaitons devenir mais, en vieillissant, nous souhaitons aussi avoir été, ou l’avoir mieux été. Et en nous se recompose le récit de notre vécu.


Grand-père Jean, je crois, ne m’a transmis aucun savoir qui se mesure dans les jeux télévisés et les quiz des magazines ; il m’a transmis le silence, et le calme nécessaire pour l’obtenir vraiment. C’est son héritage le plus précieux. Je le conserve avec moi encore aujourd’hui, bien des années après sa mort, et je sais que ce cadeau m’aura permis de découvrir de grandes et belles choses qui me seraient restées inconnues sans lui. 


« Pourquoi tu lis tout le temps ? Demandai-je un jour à Grand-père Jean. – Parce que, dans mes livres, je me sens bien », répondit-il. Comme s’il s’était agi d’un lieu.


« Parfois, me dit-il de sa voix caverneuse, les épreuves les plus difficiles de nos vies sont comme les bêtes de la forêt : elles se terrent, on ne les voit pas, on les entend à peine, mais sans qu’on s’en rende compte, elles dévorent tout. »


Ce que je veux que tu comprennes, mon petit, c’est que tu ne devras jamais laisser grandir en toi le sentiment que tu ne fais pas ce qu’il faut, que tu ne fais pas ce que je voudrais que tu fasses. C’est un sentiment vivace, luxuriant, qui pousse plus fort à mesure que tu le tailles. Ce que je veux que tu sois, tu l’es déjà. Tu es mon fils, tu l’as toujours été et tu le seras toujours. Tu ne pourras jamais être plus que ça, parce que c’est déjà tout.


Au milieu de chaque arbre que nous voyons, au centre de son tronc, repose ainsi l’image exacte du jeune arbre qu’il était. C’est, je crois, cette image ancienne de moi que je cherche en vous transmettant ces mots. J’espère qu’il est encore là, enfoui quelque part l’enfant que j’étais. Pour suivre le conseil de mon père. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre les doigts comme le flux d’une source.


Il est fréquent, sous un saule pleureur, d’être mouillé par une ou deux gouttes de condensation accumulée sous ses feuilles. Le saule est un arbre d’eau. Il absorbe des quantités inimaginables de liquide et il en suinte de tous ses pores. Si ses racines ne plongeaient pas aussi profond, il s’extirperait de la terre, marcherait, retournerait à la rivière la plus proche et s’y précipiterait pour devenir une algue géante. On verrait passer dans les ondes calmes ces immenses méduses végétales comme de placides épaves vivantes. Mais, prisonnier du sol, il n’a que ses larmes pour dire au monde qu’il n’est pas à sa place.


Notre mémoire peut-elle à ce point réduire à néant un être, un air de musique, un paysage côtoyé si longtemps ? Nous avons vu notre campagne en fleurs, de somptueux et incandescents levers de soleil, des champs couverts d’une brume organique et vivante, la neige, le givre, la tôle pliée d’accidents de la route. Qu’en reste-t-il ? Un soupçon. Une idée. Une supposition. Il est vraisemblable que nous ayons vu tout cela, alors déjà les images surgissent, et nous y croyons. Notre vie entière n’est au mieux qu’une présomption.
 
 
Depuis que ma mère était partie, Noël n’était plus une fête réjouissante chez nous. Mon père et moi continuions à la célébrer, feignant d’être une famille heureuse. Nous ignorions qui ce spectacle était censé duper. Les comédiens savent qu’ils jouent la comédie. Mais qu’est-ce qu’un duo de comédiens qui ne joue pour personne ? 

 

dimanche 19 juillet 2026

Critique : "Chimère" de Julie Wolkenstein | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Chimère" de Julie Wolkenstein


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chimère

Auteur : Julie WOLKENSTEIN

Parution : 2026 (P.O.L.)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782818064023  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Même si tous mes livres précédents étaient construits sur le modèle de l’enquête policière (secret, énigme à déchiffrer, indices, tension vers une résolution partielle ou totale), je n’avais jusqu’ici jamais écrit de vrai "polar" : le genre littéraire que je préfère ! Il me manquait l’envie de faire mourir violemment un personnage. Cette envie a fini par prendre forme, et Chimère est donc mon premier roman policier. » (J.W.)

L’intrigue de Chimère se construit comme une enquête familiale éclatée, transmise par voix croisées, lettres, souvenirs et confidences. Cinq femmes évoquent à tour de rôle la mort suspecte d’un homme, Osmond, à Rome, dans les années 1990. Vingt-cinq ans ont passé, mais chacune d’elles reste, à des degrés différents, marquée par cette affaire. À travers leurs points de vue, ce sont plusieurs générations, plusieurs époques qui se superposent et apportent un éclairage particulier sur ce qui apparaît avoir été un homicide involontaire en situation de légitime défense – c’est ainsi que la police romaine a défini la chute mortelle de ce tyran domestique, Osmond, par ailleurs artiste photographe et honorablement connu de la haute société pour sa collection d’oeuvres d’art. Cinq voix de femmes, que le confinement de 2020 isole du monde et les unes des autres, expriment successivement leur part de vérité. Leurs récits, leurs souvenirs, dévoilent des versions contradictoires de la vie d’Osmond et de sa mort, mais aussi des secrets et des blessures enfouies : amours contrariées, deuils, emprise, ambitions déçues, fractures générationnelles. Quête impossible ou contrariée, dans laquelle chaque témoin livre une part de vérité subjective, créant une mosaïque où vérité et mensonge se confondent, s’hybrident, créant des chimères.

Le mystère n’est pas tant dans la mort suspecte d’un homme controversé que dans le récit lui-même que les unes et les autres en font, livrant chacune une pièce tragique, fantaisiste, sombre ou nostalgique, d’un puzzle familial et générationnel. Une formidable histoire d’emprise, de filiation, et une plongée dans le passé, des années 1970 à nos jours.

 

Un mot sur l'auteur :

Spécialiste de Henry James, Julie Wolkenstein enseigne la littérature comparée à l’Université de Caen. Elle a notamment publié chez P.O.L. Les Vacances, Adèle et moi, La Route des Estuaires. Elle traduit également des auteurs américains et participe à des initiatives visant à mieux faire connaître le travail des artistes femmes.

 

Avis :

Romancière et universitaire spécialiste d’Henry James, Julie Wolkenstein reprend la trame du Portrait de femme de l’auteur américain dans une transposition contemporaine réagençant emprise et tension morale en une narration polyphonique. Conservant noms et configurations relationnelles, elle donne directement la parole à cinq femmes qui, vingt-cinq ans après les faits, restituent chacune leur versant de l’histoire. Le titre renvoie symboliquement à cette forme composite, assemblage de récits partiels et partiaux, en même temps que la réécriture, déplaçant l’intrigue dans un autre temps et l’envisageant sous plusieurs angles, propose, elle aussi, une sorte de version chimérique du roman classique. 

Au fil des récits se reconstitue un drame familial doublement meurtrier. Dans les années 1980, sur les instances de Serena Merle, écornifleuse experte à se rendre indispensable auprès des familles fortunées, la riche Isabelle a épousé Osmond, un homme tyrannique qui tenait déjà sous son emprise sa propre fille Iris, enfant fragile, sujette aux dépressions et habituée des séjours en clinique. Deux morts allaient survenir : celle d’Osmond, il y a vingt ans, officiellement tué par Serena en état de légitime défense, puis, quelques années plus tard, celle d’Iris, réputée suicidaire – des versions pourtant entachées de nombreuses ombres. C’est pour éclaircir ces événements que Henri, petit-fils d’Osmond, sollicite, en plein confinement du Covid‑29, plusieurs femmes liées à cette histoire : Lidia, nonagénaire au caractère bien trempé, qui rassemble ses souvenirs par mail avec l’aide de sa secrétaire ; Amelia, sœur du défunt, si volontiers tenue pour sotte et vulgaire qu’elle réserve ses confidences à ses soliloques ; Henriette, journaliste amie d’Isabelle, qui n’a jamais réussi à assembler les pièces du puzzle malgré ses investigations ; Serena elle‑même, cynique et calculatrice, qui se confie à son psychanalyste ; et enfin Isabelle, plus soucieuse d’oubli que d’élucidation. Leurs voix, diverses dans leur ton comme dans leurs doutes, se répondent en échos déformés, dessinant par leur superposition une vérité qu’aucune ne détient à elle seule.

Loin du seul hommage ou du simple décalque, la réécriture opérée par Julie Wolkenstein relève du procédé critique et interroge les ressorts narratifs de Portrait de femme. Conservant l'ossature originale du roman – les noms, les relations, l'emprise –, elle en déplace les coordonnées temporelles, redistribue les voix et reconfigure les enjeux moraux pour un effet de diffraction. Ce qui, chez Henry James, reposait sur une progression psychologique centrée sur Isabel Archer, se mue en mosaïque de récits dissolvant la vérité en un substrat incertain, entièrement dépendant des perspectives. Substituant à la focalisation unique une polyphonie de témoignages, la narration s'intéresse à ce que l'ouvrage originel escamotait, notamment le ressenti des femmes reléguées à la périphérie du drame. Lidia, Amelia, Henriette, Serena, Isabelle : chacune apporte un éclairage qu'à la fin du XIXe siècle, l'auteur laissait hors champ.

Se voulant révélatrice, cette réécriture ne modernise pas tant qu’elle réagence la parole, faisant entendre ce qui, dans le texte source, restait silencieux ou implicite. Cette double entrée dans le roman, par l’héritage littéraire et par le drame familial, lui confère une dimension chimérique à plusieurs titres. Hybride dans sa forme, composite dans sa structure et instable dans sa vérité, le livre montre que toute histoire – surtout lorsqu’elle repose sur l’emprise, le secret et la culpabilité – se construit à partir de récits concurrents, de reconstructions et de déformations. Réécrire sert ainsi à explorer la fabrique du récit, sa transmission, ses falsifications et sa survivance dans les mémoires, où il apparaît, de fait, fort chimérique.

En veillant, pour s’y retrouver, à dessiner l’arbre généalogique de la famille, l’on pourrait se trouver déjà content de la simple dégustation de ce polar original, qui privilégie l’écoute patiente des témoins et des intervenants plutôt que la logique déductive. À cette dimension ludique s’ajoute l’ambition, teintée d’éthique contemporaine, d’une revisite du roman source d’Henry James, qui met à distance l’autorité narrative victorienne et recentre le récit sur celles qui n’y étaient que figurantes. Laissant s’exprimer ces subjectivités marginalisées, la réécriture questionne la légitimité des récits dominants et propose une autre façon d’envisager le passé, par ses omissions et ses silences. Hasard des publications : la nouvelle traduction quasi concomitante de Moon Tiger de Penelope Lively rappelle aussi, à sa manière, combien l'Histoire, tout sauf un bloc homogène, se construit dans la superposition de récits disjoints et dans la tension entre mémoire individuelle et narration commune. Ainsi, de Penelope Lively à Julie Wolkenstein se dessine une même conviction : la vérité n’est jamais qu’une chimère patiemment élaborée par celles et ceux qui tentent de la raconter. (4/5)

 

Citation : 

Son père était horloger. Il y avait vraiment de très belles choses, chez eux. Lidia m’a offert cette pendule pour me remercier de l’avoir aidée. Et je l’ai remerciée pour cette pendule en lui faisant acheter son palazzo, comme l’appelait Isabelle. Parce que l’un des secrets, pour que vos amis fortunés continuent à vous faire des cadeaux, c’est qu’ils vous restent toujours redevables de quelque chose, et pas l’inverse.

 

Vous aimerez aussi : 

 
CURIOL Céline : La dynamique de l'oeuf
LIVELY Penelope : Moon Tiger