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dimanche 31 août 2025

[Fortier, Dominique] Quand viendra l'aube

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Quand viendra l'aube

Auteur : Dominique FORTIER

Parution : 2022 (Alto)

Pages : 104

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Au cours d’un été d’orages et de tempêtes suivant la disparition de son père, Dominique Fortier tient un carnet où elle explore le pouvoir des souvenirs à nous survivre et à élargir le réel. Elle recense autour d’elle les mystères grands et petits jalonnant nos existences : le fleuve qui coule à l’envers, des oiseaux qui parlent, le brouillard qui se dissipe comme un rideau se déchire, une montre à moitié cassée et assez de questions pour durer toute une vie.

Quand viendra l’aube convoque les voix de François Villon, d’Emily Dickinson et de Rebecca Solnit pour illuminer le deuil. Dans ces pages intimistes, l’auteure des Villes de papier et des Ombres blanches livre un bouleversant témoignage où chatoient mille et une nuances de bleu, couleur de la nostalgie, du manque et du ciel avant le lever du soleil, lorsque les ombres s’estompent et que les fantômes se révèlent pour ce qu’ils sont : des souvenirs qui refusent de mourir à leur tour.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dominique Fortier construit depuis une quinzaine d’années une oeuvre singulière, au confluent de l’Histoire et de l’imaginaire. Son premier roman, Du bon usage des étoiles, a reçu le prix Gens de mer du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, alors que Au péril de la mer a été couronné par le Prix littéraire du Gouverneur général en 2016. Les villes de papier, une plongée dans l’univers de la poète Emily Dickinson, lui a valu le Prix Renaudot essai en 2020 et a été traduit dans une dizaine de langues. Les ombres blanches est son sixième roman.

 

 

Avis :

Si Dominique Fortier a consacré deux livres à Emily Dickinson, c’est que, leurs écrits en attestent, les deux auteurs partagent le même rapport au monde ; la même sensibilité à ses infinies nuances, les plus infimes et fugaces soient-elles ; la même capacité à laisser leurs impressions et leurs sensations sourdre, habillées de mots, pour prendre la forme de fragments de texte aussi délicats que des ailes de papillons. Comme d’autres collectionnent les lépidoptères ou confectionnent des herbiers pour conserver le fragile et l’éphémère, toutes deux capturent les instantanés de leur vie pour leur offrir un abri de papier, et, du même coup, se sauvegarder elles-mêmes.

C’est ainsi que, faisant sienne l’analyse d’un préfacier d’Emily Dickinson :  « Ils montrent, ces poèmes, que ce que l’on appelle poésie est une chose extrêmement rare, et vitale. Quelque chose dont on ne peut se passer pour vivre. Et qui aide à mourir », Dominique Fortier mentionne le pouvoir protecteur et consolateur des mots et de l’écriture, eux qui, depuis la mort de son père, l’aident à se reconstruire et à apprivoiser l’absence. Ecrit dans la parenthèse des aubes d’un séjour en bord de mer, en ces instants où, comme le rêve et le réel, comme le deuil et l’écriture, le ciel et l’océan s’épousent en un trait de lumière encore évanescente à l’horizon, ce court texte assemble ses fragments comme autant de parcelles des émotions de l’auteur, miroitant doucement en ces moments suspendus où la vie prend le temps de se poser et l’âme de s’apaiser.

Semblable au chuchotement têtu des vagues émergeant de l’obscurité mourante, le murmure persistant des mots surgis de l’invisible convoque avec poésie ces mille choses à la fois minuscules et si grandes qui pavent notre existence – souvenirs précieux, modestes moments de bonheur et de communion avec nos êtres chers ou avec la nature –, mais aussi la littérature, au gré de références – de Ronsard à Emily St John Mandel, en passant par William Faulkner, Ferdinand Pessoa ou Marie Darrieussecq – éclairant la nuit comme une constellation d’étoiles.

Très intime, le récit n’est jamais triste. Contemplatif et apaisé, il s’illumine de ces moments de grâce, ici souvent littéraires, qui vous réconcilient avec la vie et son inéluctable fugacité. Difficile de ne pas penser au somptueux Le roitelet de Jean-François Beauchemin, plus philosophique et moins littéraire dans ses références, mais si semblable en esprit. Si cet autre auteur québécois nous offre lui aussi une méditation, peut-être plus aboutie, sur la vie et sur la mort, insistant sur l’étrange cohabitation du corps et de l’âme, sur la puissance consolatrice des liens affectifs et sur les impressionnantes perfections de la nature, Dominique Fortier, en amoureuse des livres qui, de son propre aveu, se pense lectrice avant de se percevoir écrivain et laisse le sens sourdre des mots plutôt que l’inverse, nous enchante plus particulièrement des magnificences poétiques de sa plume et de son érudition littéraire. (4/5)

 

 

Citations :

La pluie sur la fenêtre ce matin brouille la route, la plage et l’océan comme dans une toile pointilliste, morcelant le paysage en mille éclats chacun gros comme une gouttelette. La grève est déserte sauf pour quatre promeneurs intrépides qui avancent contre le vent, de l’eau jusqu’aux chevilles, l’air de naufragés. Les vagues se succèdent, échevelées, pressées de gagner la terre ferme, comme si elles allaient y faire autre chose qu’éclater et disparaître.


Tous ces livres qu’on n’a pas encore lus : autant de continents à reconnaître.


Sentant ses forces décliner, il avait fait promettre à ma mère qu’elle ne ferait pas même paraître d’avis de décès dans les journaux, et elle a respecté ses dernières volontés. Il est disparu comme tombe un arbre dans une forêt où personne n’est là pour entendre : dans un silence assourdissant, un fracas muet, privé d’écho.


Si l’on en croit Boris Cyrulnik, quiconque a côtoyé la mort est condamné à la poésie. Notre mort marche à nos côtés, nous connaissons son visage aussi bien que le nôtre. À certains êtres, elle n’apparaît que dans le grand âge, à d’autres c’est à l’occasion d’une blessure ou d’un accident, lors de la disparition d’un proche. Pour ma part, je n’ai pas de souvenir où elle ne m’accompagne. On entend souvent parler de l’insouciance de l’enfance ; je ne sais pas ce que ces mots veulent dire. D’aussi loin que je me souvienne, ma mort est là.


Je ne pense sans doute pas comme il faut, mais chez moi les mots et les idées ne se présentent jamais séparément ; je n’ai jamais, avant d’écrire, une idée, même floue, même incomplète, de ce que je m’apprête à dire. L’idée apparaît après, une fois que les mots l’ont incarnée. Pour être tout à fait exacte, elle naît probablement en même temps que les mots qui la nomment et sans lesquels elle ne prendrait jamais corps, mais je n’ai pas réellement conscience de participer ni même d’assister à cette naissance, je ne peux que la constater a posteriori, parfois avec une légère surprise, comme si cette idée avait été énoncée par quelqu’un d’autre. Il n’y a pas d’abord une abstraction que le langage viendrait rendre visible ou intelligible ; c’est le langage même qui pense.
Ce que cela veut dire, je crois, c’est que je suis une lectrice bien avant d’être une écrivaine.


William Faulkner :
Écrire, c’est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d’un bois. Ce que vous comprenez alors, c’est combien il y a d’obscurité partout. La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l’épaisseur de l’ombre.


La littérature, écrivait Fernando Pessoa, est la preuve que la vie ne suffit pas. C’est une sorte d’ailleurs absolu, qui n’existe que par ce caractère d’altérité par rapport au présent et au réel auxquels nous sommes enchaînés, et procède à parts égales du souvenir et du rêve. Les livres existent parce que nous avons, pour vivre, farouchement, férocement besoin de la force souveraine – de l’absolue faiblesse – de quelque chose qui n’existe pas.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 



  
 


 

samedi 18 janvier 2025

[Bail, Murray] Lui.

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Lui. (He.)

Auteur : Murray BAIL

Traduction : France CAMUS-PICHON

Parution : en anglais (Australie) en 2021,
                   en français en 2024 (Actes Sud)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

“Lui. est un court livre empli de profondeur et de sagesse. On pourrait croire qu’il s’agit d’une autobiographie, mais ça l’est seulement de manière détournée. […] L’effet est subtil et séduisant. Même si le livre est bref, je vous suggère de ne pas précipiter votre lecture. Savourez-le plutôt lentement, à petites gorgées, comme un martini frappé !”
Julian Barnes

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Adélaïde en 1941, Murray Bail est l’auteur de deux recueils de nouvelles et de cinq romans. Traduite en vingt-cinq langues, son œuvre lui a valu de nombreuses distinctions, dont les prestigieux Commonwealth Writers Prize et Miles Franklin Award en 1999. Après Eucalyptus (Robert Laffont, 1999), Les Pages (Les Allusifs, 2010) et La Traversée (Actes Sud, 2013), Lui. est son quatrième ouvrage traduit en français. 

 

Avis :

Tout juste octogénaire, l’écrivain australien Murray Bail explore, en une collection de fragments polis par le temps comme des tessons de verre multicolores par la mer, la laisse déposée dans sa mémoire par la marée de sa vie.

Dans cette autobiographie à la troisième personne, la prise de distance ne disparaît qu’une fois, lorsque cette phrase isolée apparaît comme une fulgurance : « J’ai commencé à écrire par insatisfaction. » Si ses livres lui survivront, l’homme vieillissant considère humblement, avec la conscience de leur disparition à venir lorsque viendra la mort et comme dans une tentative de leur donner un sens avant, l’assemblage hétéroclite de souvenirs et d’images, parfois insignifiants, mais qui, ayant survécu au filtre de sa mémoire, forment le canevas de son existence.

Comme François Bégaudeau décrivait L’Amour au travers de la vie très ordinaire d’un couple de la même génération que son confrère, l’auteur australien raconte la condition humaine et le passage du temps au moyen de « l’histoire d’une personne singulière entourée par d’autres ». Utilisant un « il » distancié et essaimant les paragraphes brefs et disjoints en autant d’éclats de vie et de pièces d’un puzzle dont il semble chercher le motif global, il dessine, au-delà de son cas particulier et du pêle-mêle de son enfance, de sa famille, de son parcours sentimental et intellectuel, de ses voyages et de sa perception de presque un siècle d’évolution de l’Australie et du monde, une tranche d’humanité dont chaque lecteur percevra ce qu’elle comporte d’universalité.

Un petit livre originalement ciselé, pour résumer une vie en petites touches éparses et pointillistes, et, par-delà la spécificité d’un destin individuel, interroger notre éphémérité et le sens de la destinée humaine. (4/5)

 

Citations :

Les ayant vus autrefois – l’homme avec un crochet à la place du bras – le frère ou la sœur versant la crème fraîche directement du pot – ces visages de femmes sur l’oreiller adoucis par le plaisir – ce noyé à plat ventre sur le sable de Christie’s Beach – les dunes à perte de vue – les tempêtes en mer –, tous ne font partie de son existence que pour disparaître, à sa mort.  


J’ai commencé à écrire par insatisfaction.  
 

Apparemment aucun souvenir n’est exact. Et par écrit l’imperfection s’accroît.
 

Dans un bureau de vote de la mairie de Melbourne où il avait trouvé un emploi, il croisa Arthur Calwell venu pour les élections fédérales auxquelles il était candidat. Son chapeau à la main, une chaussure au lacet défait, il était sur le point de perdre. La difficulté d’essayer de convaincre autrui de partager vos espoirs devait être usante pour l’esprit. Seules quelques rares personnalités – peut-être dérangées – acceptaient de s’impliquer en politique à ce point, d’encaisser les défaites au fil des mois et des années, sans renoncer à obtenir la majorité. Dans les années soixante-dix et plus tard quand il rencontra d’autres leaders politiques – Fraser, Whitlam à la vanité bornée, Keating et Malcolm Turnbull – chacun d’eux paraissait, à des degrés divers, absent. Parlant à un seul interlocuteur, ils semblaient continuer de s’adresser à des centaines de milliers de personnes ailleurs. Ils étaient passés maîtres dans l’art de dire une chose et son contraire ! Les écouter équivalait à attendre que leur vrai moi ressorte : ils étaient devenus beaucoup de gens à la fois. Il préférait la manière d’être de Pierre Ryckmans, d’Anita Brookner, de Fred Williams, tous disparus à présent, et d’Helen Garner. Eux s’étaient efforcés toute leur vie, au fil des ans, de donner forme à leurs pensées et de les exprimer d’une manière qui n’appartiendrait qu’à eux.
 

Par intermittence et sans prévenir, un sentiment de perplexité : il acceptait à peine d’être vivant. Assis à son bureau ou se promenant, il s’interrompait pour se demander ce qu’il faisait là – dans ce coin précis de la planète. Pourquoi devait-il en être ainsi ? Baissant les yeux il voyait ses doigts, les voyait bouger. Puis encore des questions, sur cette vie singulière : la laissait-il trouver sa forme ? Attendait-elle davantage de lui ?


 

samedi 2 septembre 2023

[Tripier, Perrine] Les guerres précieuses

 



 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les guerres précieuses

Auteur : Perrine TRIPIER

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Je marchais à pas lents de bout en bout dans la Maison, et la traîne de fourrure me suivait comme un lourd serpent louvoyant. Bêtes fauves, bois de camphre, pin qui brûle et pain qui fume, j’emplissais la Maison de chaleur et de lumières. J’en étais la force vitale, l’organe palpitant dans un thorax de charpentes et de pignons. »

Hantée par un âge d’or familial, une femme décide de passer toute son existence dans la grande maison de son enfance, autrefois si pleine de joie. Pourtant, il faudra bien, un jour ou l’autre, affronter le monde extérieur. Avant de choisir définitivement l’apaisement, elle nous entraîne dans le dédale de sa mémoire en classant, comme une aquarelliste, ses souvenirs par saison. Que reste-t-il des printemps, des étés, des automnes et des hivers d’une vie ?

 

Un mot sur l'auteur :

Diplômée d'un master de littérature, Perrine Tripier a vingt-quatre ans et enseigne les lettres dans un lycée en Bretagne.

 

Avis :

« Il est des lieux qui vous harponnent. Qui enroulent leurs mailles autour de vos songes, qui ajustent leurs griffes, juste assez pour vous laisser grandir, mais avec dans votre chair la meurtrissure de leur emprise. » Alors qu’elle a dû se résoudre à quitter sa chère Maison pour un hospice, une vieille dame ne cesse d’y retourner en pensée, hantée par ses souvenirs qu’elle feuillette par saisons, comme les pages d’un album de famille enfermant tristement années enfuies et êtres chers disparus.

Cette Maison avec une majuscule, baignée de la saumure de la nostalgie, est, avec son grand jardin, son petit bois et son étang où se réverbèrent encore les rires des enfants heureux de s’y retrouver chaque été, lorsque la famille toute entière s’y réunissait pour les vacances, la réincarnation littéraire de celle que les grands-parents de l’auteur ont vendue, à la si grande tristesse de cette dernière qu’elle l’a étirée jusqu’à en faire une fiction. Elle est toute la vie d’Isadora, qui, après y avoir grandi dans un bonheur ponctué de chaque tohu-bohu estival, ne l’a jamais quittée, refusant même de se marier pour ne pas partir et pour devenir à son tour la prêtresse des lieux, la fillette cédant bientôt la place à une vieille fille percluse de solitude, à jamais dévorée par l’impossible désir de retenir les jours heureux.

« J'ai assez aimé la Maison pour ne rien souhaiter d'autre, dans toute mon existence, que d'y demeurer, blottie, au creux des choses familières. » A cet attachement pour le lieu, point fixe d’une succession de tableaux saisonniers dont les plus infimes détails sensoriels, entre odeur du soleil et de fleurs déjà trop mûres, bruissement de feuilles mortes soulevées par le vent, froid éblouissant de neige bientôt sale, paillettes de lumière sur une moisson de corolles printanières, restent tellement prégnants dans la mémoire de la narratrice qu’ils parviennent encore, entre deux cruels retours à l’insupportable réalité présente, à effacer les murs de sa triste chambre médicalisée, se superpose une incapacité quasi névrotique à se détacher du passé et à faire face, autrefois à la vie, aujourd’hui à la mort. Comme une vieille cassette inlassablement rembobinée jusqu’à l’usure, la vie d’Isadora s’est répétée chaque année à l’identique, chaque cycle de saisons buttant éternellement sur le même anniversaire, celui de l’accident qui lui a ravi sa jeune sœur Harriet.   
 
« Rester, c’était ma façon de résister à l’effacement, à l’oubli. » Et même lorsque contrainte par le grand âge, alors qu’approche l’heure de l’apaisement définitif, la vieille dame ne peut encore se résoudre à rendre les armes : « Je désirais laisser pourrir la Maison. La laisser se démantibuler, s’effondrer sur elle-même, comme un cheval éreinté qui plie sur ses jambes, l’écume aux flancs. Je voulais qu’elle meure de mon départ, et qu’elle m’attende pour que je vienne la hanter, avec tous les autres fantômes de ma famille, quand je serais morte. »
 
A seulement vingt-quatre ans, Perrine Tripier signe un premier roman éblouissant, sur le temps qui passe et nous efface. Sublimé par la finesse et la beauté de son écriture, son texte minutieusement ciselé exhale une nostalgie si épaisse qu’elle vous prend à la gorge et vous accompagne longtemps après son excipit. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Mais les images défilent en couleurs fanées, vidées de vie. Les visages sont flous, et c’est le plus douloureux, se rendre compte que l’image de ma famille, jeune, vivante, est perdue à jamais. Je me suis perdue également. Qui étais-je, à huit ans ? Maintenant que la vieillesse me casse le dos et me rompt les doigts, je sens combien j’aurais été agacée, enfant, par ma présence d’aujourd’hui, encombrée par ce qui n’est plus. Je haïrais le théâtre de marionnettes que je dresse en pensée pour rejouer sans cesse les images mortes. Qui étions-nous, dans les bois et dans la chambre, dans la cuisine où la soupe fume ? J’agite des pantins dont les visages s’effacent. Qu’importe, il est un moment où certains nous sont tellement familiers qu’on n’a même plus besoin de leur présence physique pour qu’ils soient là. Il n’y a que des gens avec lesquels on a grandi dont on peut vraiment dire les connaître. Notre évolution particulière s’est légèrement teintée de celle des autres, comme l’eau dans laquelle tombe une goutte de sirop, une seule, suffisante pour colorer de menthe pâle le verre entier.
 

J’ai tout de suite compris qu’il partirait. Qu’il irait exceller à la Ville, parce qu’à la Maison, on ne peut exceller. On ne peut forcer les murs de bois à s’étirer pour nos ailes lumineuses, alors on les replie, et on laisse la lumière briller faiblement à l’intérieur de soi. De cela, Klaus n’aurait jamais été capable.
 

Certains soirs, on feuilletait l’album avec Petit Père. (…)
Ça m’agaçait de voir sur les photos des gens que je ne connaissais pas évoluer dans la Maison, faire comme s’ils étaient chez eux, affalés dans les canapés, riant dans le verger, le coude appuyé sur le toit d’une vieille voiture garée triomphalement dans l’allée. Les morts n’ont aucune humilité, ils s’affichent là, figés à jamais sur du papier glacé, et sont à jamais chez eux dans les lieux qu’ils ont habités. On a peur de les déranger, on refuse de jeter le service d’assiettes de la vieille Léodagathe, parce qu’elle l’aimait beaucoup, la sainte femme ; pourtant ce service enquiquine tout le monde, et il est ébréché et de mauvais goût, mais ça personne ne le dit, parce que la vieille Léodagathe, dont les os reposent quelque part, entassés dans le cimetière du village, rongés par la vermine, était, avant tout, « une sainte femme ». Ce que je détestais surtout, c’étaient les photos où l’on voyait d’autres enfants, construisant comme nous des cabanes dans les arbres du bois, des cabanes disparues et englouties dans le vent chargé de résine, leurs rires évanouis dans l’écorce des arbres. C’étaient oncle Bertie ou Petit Père enfants, avec Hilde qui ressemblait à un garçon aux cheveux courts, ils posaient avec leurs cousins – que nous ne voyions plus jamais – sur le perron. La Maison entière avait une couleur particulière, dans le jaunissement passé des clichés, je la reconnaissais à peine ; c’était elle et à la fois ce n’était pas elle. Tout paraissait plus neuf aussi, sur certaines images, même, la véranda n’étendait pas encore ses panneaux de verre à l’arrière de la Maison. Deux ou trois photos du premier album montrent des gens souriants qui posent, le marteau à la main, en train de la monter. C’était étrange de savoir que la Maison, comme un jouet en bois qu’on peut démonter, avait été augmentée et modifiée, construite, pensée. La Maison cessait alors un instant d’être cette entité immuable qui semblait avoir toujours été là, et devoir toujours y demeurer ; une idée de temporalité s’y ajoutait, et cela paraissait inconfortable. Je n’aimais pas voir ces photos parce qu’elles me rappelaient que moi aussi je changeais et je grandissais d’année en année, et qu’un jour je partirais faire des études à la Ville, comme tout le monde, et que je quitterais ce monde qui était tout pour moi, cette pelouse grasse, ces murs de bois blanc, ces pignons compliqués et ces grands arbres sombres.
 
 
Je suis heureuse de n’avoir jamais eu qu’un seul chez-moi. Il me semble que l’enchaînement des chez-soi rend les gens plus inconsistants. Ils ne possèdent qu’une sensation de chez-soi galvaudée, parce qu’ils ont laissé partout des morceaux d’eux-mêmes dans les maisons qu’ils ont quittées. Klaus a eu plusieurs appartements, une chambre étudiante à la Ville, plein de chambres d’hôtel, pour ses concerts, des lits de passage, des parquets dont on n’a pas le temps de regarder les nœuds. On s’attarde moins sur des lieux qu’on doit quitter souvent, parce qu’on se force sans doute à moins s’y attacher, comme pour atténuer la rupture que chaque déménagement provoque. Les déménagements nous brisent. On fiche dans les murs des morceaux de soi partout où l’on passe, et l’on se désagrège en partant. Mon frère s’est désagrégé au fil du temps, c’est sans doute pour ça qu’il n’est heureux nulle part.


Mes yeux sont froids à présent, sans doute. Ils ne sont plus couleur d’étang sale, n’est-ce pas, voilés par la cataracte et la mélancolie, lac gelé sous un ciel mauve. Ils sont pleins du passé et ont usé toutes leurs étincelles. Je ne cherche même plus à les rallumer. Comment les rallumer d’ailleurs sur ce ballet de blouses blanches et de serviables fantômes, qui remplissent mon assiette, allument ma télé, me parlent très fort dans l’oreille. Ici, il n’y a plus de massifs de fleurs, de ciels éblouissants et de neige scintillante. Le café dans la tasse est froid comme mon cœur. Qu’on le boive, qu’on en finisse.


Je ressasse, à longueur de journée, je pense, je pense, je revois, sans revivre. Je fais l’expérience répétée de l’échec des souvenirs, de l’imperfection de la mémoire. J’oublie des choses qui ne resurgiront pas, et l’entreprise me semble alors perdue d’avance.


Je trempe en permanence dans les eaux tièdes de l’étang entre les saules, l’étang caché de l’oncle Bertie, et Suzy est rose dans son peignoir de soie, les matins d’été, à la table du petit déjeuner. Bertie a la main serrée sur sa nuque, il joue avec ses cheveux. Ils sont tendres, et heureux, et morts. Si je meurs, quand revivront-ils ? Pour qui joueront-ils à jamais ces matins d’amour à la Maison, si ce n’est pour moi, qui les convoque à l’envi ?


Tout n’est pas mauvais, ici, pourtant. Je sais que certains pensionnaires se lient d’amitié, se retrouvent pour jouer aux cartes, connaissent les prénoms des soignants. Ils commettent l’erreur de s’adapter. Si je m’adapte, j’ai peur d’oublier que ce n’est pas chez moi.


Au printemps, je décidai de vendre la Maison en viager à la municipalité, en leur faisant signer un contrat qui stipulait qu’ils n’y toucheraient pas, que personne ne viendrait y habiter, qu’ils mettraient un gros cadenas sur les grilles. Je désirais laisser pourrir la Maison. La laisser se démantibuler, s’effondrer sur elle-même, comme un cheval éreinté qui plie sur ses jambes, l’écume aux flancs. Je voulais qu’elle meure de mon départ, et qu’elle m’attende pour que je vienne la hanter, avec tous les autres fantômes de ma famille, quand je serais morte.


J’ignore pourquoi je suis comme ça, pourquoi je cherche à tout revivre en permanence. Rester, c’était ma façon de résister à l’effacement, à l’oubli. Au fond, il n’y avait qu’un seul drame dans ma vie. J’aurais tout donné pour que Harriett soit de retour.      
J’ai
tout donné.   


J’acceptais peu à peu l’idée que la Maison n’était qu’une pause pour les autres. La Maison était un endroit un peu maudit pour eux, lourd de douleur, lourd de souvenirs figés. Je compris aussi qu’à présent, il ne restait plus que Klaus, Louisa et moi, et qu’eux ne voyaient pas la Maison comme moi. Cela leur demandait beaucoup d’efforts pour y revenir sans souffrir, alors que moi, je me plaisais justement à sentir le poids rassurant du passé sur mes épaules. Je me sentais accompagnée.


Je revenais vers la Maison. Je connaissais les chemins par cœur, je ne prêtais plus guère attention à la courbe des sentiers. Je finissais par déboucher sur la pelouse, et la Maison se détachait, immense et blanche dans le jardin. Mes pas s’allongeaient, je ne pensais plus qu’à poser mes bottes et à faire sécher mes chaussettes devant le feu, avec une tasse fumante. Dans ces moments-là, quand je venais de m’oublier dans l’extérieur, je ne m’arrêtais pas pour regarder la Maison. Je ne pensais qu’à son contenu : la cuisine, la théière, la cheminée, les pantoufles. Je ne levais plus les yeux, en traversant la pelouse. Je le regrette à présent. J’aurais toujours dû la contempler au sortir des bois comme quand, enfant, ses façades brillant au soleil me frappaient d’éblouissement. Il faut toujours s’efforcer de voir les choses familières, de les voir vraiment. Il faut visiter son propre palais avec l’étonnement d’un ambassadeur étranger.


Entrer en hospice m’a confrontée, violemment et implacablement, à ma disparition. Ce ne fut pas, en soi, une surprise ; on sait toute sa vie qu’il faudra mourir, et pourtant rien ne nous y prépare jamais, pas même la mort des autres. Quand le corps devient faible, on se retrouve soudain lesté par une accumulation de regrets si lourds, si pesants, qu’ils rendent la fin de vie profondément triste. La joie dans mon cœur a du mal à se soulever, du mal à prendre.


C’est terrible, des larmes de vieille, on sait qu’elles sont inconsolables. Les chagrins sont trop profonds, trop essentiels, ils deviennent constitutifs de soi. Mes chagrins et mes colères sont tout ce qu’il me reste
)

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 

 


 

dimanche 19 mars 2023

[Claro] Sous d'autres formes nous reviendrons

 


 

 

 

J'ai aimé

 

Titre : Sous d'autres formes
            nous reviendrons

Auteur : CLARO

Parution : 2022 (Seuil)

Pages : 120

 

  

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Le 7 février 1497, le moine Savonarole fait édifier à Florence un immense bûcher, dans lequel sont jetés œuvres d’art et accessoires frivoles ; le même jour, Josquin Des Prés compose un lamento à la mémoire du maître de chapelle Johannes Ockeghem. Là où l’un décompose, l’autre propose ; d’un côté les flammes rageuses de la destruction, de l’autre l’eau vive de la déploration.

Partant de ces deux conceptions opposées de la vanité humaine, Sous d’autres formes nous reviendrons déroule un fil, celui qui va de la reconnaissance d’un vide en nous à notre rapport ambigu face à la mort. Qu’il s’agisse des ensevelis de Pompéi, de l’enfant pétrifié de Sens, des amphithéâtres d’anatomie, des peintures de vanités flamandes, du film La Momie de Karl Freund, ou bien d’événements intimes comme la mort du père, Claro s’interroge – et interroge la poésie – sur le lien qu’entretient l’écriture avec le célèbre adage memento mori – qu’il conviendrait de traduire ainsi : n’oublie pas de mourir.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1962, Claro est l’auteur d’une vingtaine de fictions et de textes critiques – dont Livre XIX, CosmoZ, Le Clavier cannibale, La Maison indigène, amour laine –, ainsi que de nombreuses traductions de l’anglais (Lucy Ellmann, William T. Vollmann, William H. Gass, Kathy Acker, Salman Rushdie, Alan Moore…).


 

Avis :

Dérivé de la phrase d'ouverture du Livre de l'Ecclésiaste de l'Ancien Testament, Vanitas vanitatum et omnia vanitas (Vanité des vanités, et tout est vanité), souvent associé à la locution Memento mori (Souviens-toi que tu vas mourir), le terme vanité nous rappelle l’éphémère condition de l’existence. Parfois prétexte à de sévères positions moralisatrices dont on peut trouver un paroxysme dans le bûcher des vanités du moine Savonarole au XVe siècle, le thème a aussi de tout temps obsédé la création artistique, en particulier la littérature.

Nous entraînant, entre fascination et répulsion, des corps pétrifiés de Pompéi aux stupéfiants lithopédions - ces fœtus extra-utérins calcifiés dans le ventre maternel faute d’un terme possible à la grossesse - , des théâtres anatomiques aux peintures de vanités flamandes, enfin du film d’épouvante La Momie de Karl Freund à l’inconcevable mort de son père, Claro s’en empare à son tour, dans une exploration de notre rapport à la mort et de son influence sur l’écriture, en particulier la poésie.

De cette méditation résulte une mélopée en quatre longs couplets, se concluant chacun par leur « précipité », soit une suite obsédante de mots clés qui semblent le fruit d’une écriture automatique. Scandée sur un rythme poétique où les strophes déferlent en une vaste respiration, la prose s’écoule telle une rivière en une phrase unique, sans majuscule initiale ni point final, créant sa propre ponctuation comme pour mieux simuler cet infini passage de la vie dont chaque homme n’est qu’un maillon. Et comme il réinvente - à point on ne peut plus nommé - le jeu surréaliste du cadavre exquis en mêlant à sa logorrhée les vers d’innombrables de ses prédécesseurs, sa propre voix semble se fondre dans la clameur déploratoire de tous ces poètes depuis longtemps retournés à la poussière, avant que d’autres ne viennent à l’infini prendre le relais.

Indéniable et géniale prouesse littéraire, cet ouvrage bluffant que l’on se plaît à imaginer déclamé sur une scène de théâtre - en compatissant volontiers pour la mémoire du récitant -, nécessite aussi quelque effort côté lecture. Très peu conventionnel, parfois même assez hermétique, il pourra séduire autant que rebuter, mais n'en restera pas moins une expérience littéraire de qualité. (3/5)

 

 

Citations : 

::: comme si nous ne savions pas, ne sentions pas le danger lié à l’oubli de mourir, comme si nous pensions qu’oublier de mourir pouvait nous rendre, quoi ? immortels ? mais qui ose le croire le dire l’écrire, qui est dupe de cette fausse foi • au fond de moi je vous avoue que je suis sûr d’être immortel / vanité essentielle • [pierre jean jouve]
 
 

::: si les objets sont pareils à des morts, et qu’une fois déposés sur la toile ils deviennent ce qu’on appelle des vanités, se peut-il que sur la page – celle-ci ? – certaines choses finissent par prendre une teinte autre, une teinte en creux mais non moins éloquente, disons en vrac : la figure du père ou l’ombre de la mère, tel souvenir d’enfance tel dépôt de savoir, ce qui fait qu’une maille un jour s’est défaite, disons le vrac et tout ce qui va à l’avenant d’une vie mal vécue, et qui ici, tracé à l’encre noire, serait susceptible de trôner tel un crâne caressé par la lumière d’un Philippe de Champaigne, et aussitôt s’impose à moi une analogie, qu’à raison sans doute j’ai qualifiée plus haut d’inquiétude : un livre en sa somme, la somme qu’un livre assume, n’est-elle qu’un impur ramassis de vanités ?   
 
::: de même que le peintre ordonne sur la toile les divers attributs de la vie vaine, de même l’écrivain ne fait-il pas de la page un autel, une branlante prédelle sur laquelle exhiber, maquillées, ses icônes intimes, otages du vide de la page qui tremble et ne tremble pas,  
 
::: aveugle métier que celui d’écrivain, aveugle celui qui de ce métier fait et défait sa vie, amer ce cœur vinaigre qu’il presse éponge, ce cœur de rouille qu’il démonte rouage après rouage, le jour entier décanté en un bloc de nuit qu’il voudrait baroque, carrossé de mille palpitations, aveugle et sourd, imbécile, hanté de tout et de rien, et si ce métier est le mien c’est bien qu’en lui un vide m’attire, et que par sa pratique je cherche à faire rendre gorge à je ne sais quel horrible vacuum encombré de mots, à moins qu’il s’agisse d’éprouver la résistance d’une membrane, de percer cette drôle de peau de pourceau raclé qui enveloppe protège quoi recèle quoi interdit quoi – le secret de soi sûrement pas, la mémoire de ce qui me précède j’en doute – mais quoi alors, quel infâme couac, serait-ce l’énigme de la mort vivante qui scintille dans le travail d’écriture, comme si écrire c’était épouser une spirale descendante où se vrillant soi-même on pourrait s’extraire tout entier de soi-même, afin de laisser s’exprimer, une fois expulsé tout ce qui fait office de soi, l’être-trou, • la tristesse hideuse du vide, / du trou où il n’y a rien, / il ne souffle pas le rien, / il n’y a rien, / c’est autour du trou, / au point où les mots se retirent, / un trou sans mots, / syllabes sans sons • [artaud]
 
::: écrivant-écrivain au fond du vain cherchant à passer outre, est-ce là une ruse du vain, qui veut croire qu’en deçà il y a quelque chose, autre chose, ni vérité ni mensonge, juste un brin, un grain, une graine, à cultiver envers et contre tout, pour mieux recommencer, ne pas capituler, tant pis si c’est à rebours de soi qu’il faut désormais s’avancer • je me dis que quelqu’un qui n’est plus un vivant et, le temps de quelques lignes, pas un mort, ce doit être ça un écrivain • [fourcade]
 
 

::: allégeance ou révolte, quel parti prendre à force de voir mourir l’autre, rongé par les mites d’une maladie plus vicieuse que la jalousie, usé en paillassons de chair par les ans devenus dominos qui dans leur chute entraînent les pauvres numéros que nous sommes et dont l’addition fait pitié,
 
 
 
::: (...), et de même qu’il existe des vierges encloses sous verre, ou plutôt des statuettes représentant la vierge que mouche une cloche, comme si on voulait en préservant cette sainte icône de la moindre poussière établir la preuve irréductible de sa virginité, et peut-être par là même changer son immaculée réclusion en éternité de solitude,   

::: de même certaines de nos idées, forgées sans doute par le mensonge, nous les enfermons dans une bulle d’apparat, interdisant ainsi aux autres d’y toucher, les mettant au défi de déposer à leur surface l’insultante crasse de leur suspicion, jusqu’au jour où, soit maladresse, soit agacement, l’ensemble soudain bascule, le verre en mille éclats se disperse, et sur le sol c’est-à-dire sous nos yeux c’est-à-dire dans notre esprit voilà l’idée naguère pérenne réduite à sa plus concrète expression dispersion reddition, gisante parmi les gisantes,   

::: les oubliées, et de même que Marie dé-transfigurée par quelque vandale apparaîtra sous la forme d’une femme en plastique enduite de peinture phosphorescente et pourvue d’une auréole amovible, de même l’idée, une fois dessertie de son socle de vaine évidence, nous semblera un piètre artefact, ou mieux, ou pire, une poupée sotte et qui plus est contenant peut-être, contenant encore, l’être tout aussi sot qui la crut à jamais à l’abri du calcaire du temps, le débile démiurge qui l’espéra pure alors qu’elle n’était que corruption manufacturée, plastique en sursis, enduit verdâtre, aussi verdâtre que les organes qui en elle et en nous à chaque seconde apprennent l’art de pourrir en silence • car nous allons comme des vessies soufflées, nous ne sommes pas plus qu’une bulle d’air • [pétrone]
 


::: sous terre on le sait les défunts pompéiens durent patienter sous trois mètres de terre pesante, calés voûtés pliés sous des tombereaux de lave, de pierres ponces, blanches puis gris verdâtre, de couches de sable volcanique et de lapilli, de cendre et de sable mêlés de bois calciné, et encore de la cendre, encore des lapilli, puis, enfin, couronnant le tout, la terre, rien que la terre, à fouler mille fois sous d’autres temps par d’autres hommes d’autres mémoires, d’autres mémoires d’hommes nus eux aussi,   

::: et il faut attendre 1860 pour qu’une parodie de renaissance soit offerte aux cadavres vésuviens, et qu’un inspecteur des fouilles du nom de Giuseppe Fiorelli injecte du plâtre liquide sous pression dans les cavités ménagées par leurs corps défendus, travaillant ainsi à creux perdu, puisque telle est la formule de rigueur, confectionnant un moule à partir de celui, naturel, créé par l’alliage de roches et de cendres, n’ayant plus alors qu’à détruire le moule ainsi obtenu pour mettre à nu le plâtre originel, et dans ce travail à creux perdu se joue peut-être l’impossible résurrection, l’ultime avatar de la chose humaine tour à tour surprise effrayée asphyxiée ensevelie calcinée décomposée moulée exhumée démoulée et enfin exposée, son être transitoire renonçant à la vanité de sa présence sur terre pour s’épanouir dans la vacuité de son absence sous terre, renaissant alors, à la faveur d’une archéologique prestidigitation, sous forme  statuaire, comme si vivant l’enterré l’était en soi-même, sa mort à jamais protégée • car c’est tout de suite, c’est à présent, c’est maintenant à chaque instant que s’accomplit sous nos yeux la tombée en cendres de nos existences • délivrés de nos souffles, [frédéric boyer]


 

vendredi 12 mars 2021

[Stefansson, Jon Kalman] Lumière d'été, puis vient la nuit

 

 

 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Lumière d'été, puis vient la nuit
            (Sumarljós og svo kemur nóttin)

Auteur : Jon Kalman STEFANSSON

Traducteur : Eric BOURY

Parution : 2005 en Islandais,
                   2020 en France

Editeur : Grasset

Pages : 320

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans un petit village des fjords de l’ouest, les étés sont courts. Les habitants se croisent au bureau de poste, à la coopérative agricole, lors des bals. Chacun essaie de bien vivre, certains essaient même de bien mourir. Même s’il n’y a ni église ni cimetière dans la commune, la vie avance, le temps réclame son dû.
Pourtant, ce quotidien si ordonné se dérègle parfois  : le retour d’un ancien amant qu’on croyait parti pour toujours, l’attraction des astres ou des oiseaux, une petite robe en velours sombre, ou un chignon de cheveux roux. Pour certains, c’est une rencontre fortuite sur la lande, pour d’autres le sentiment que les ombres ont vaincu - il suffit de peu pour faire basculer un destin. Et parfois même, ce sont les fantômes qui s’en mêlent…
En huit chapitres, Jón Kalman Stefánsson se fait le chroniqueur de cette communauté dont les héros se nomment Davíð, Sólrún, Jónas, Ágústa, Elísabet ou Kristín, et plonge dans le secret de leurs âmes. Une ronde de désirs et de rêves, une comédie humaine à l’islandaise, et si universelle en même temps. Lumière d’été, puis vient la nuit charme, émeut, bouleverse.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1963, Jón Kalman Stefánsson est l’auteur d’une œuvre importante traduite dans le monde entier. Son roman Ásta, publié en août 2018, a été un grand succès en France, et ses précédents romans, notamment Entre ciel et terre et D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, repris en Folio, sont déjà des classiques. La version originale de Lumière d’été, puis vient la nuit a été publiée en 2005 en Islande.
 

 

Avis :

Dans ce petit village d’Islande où les saisons se succèdent en ne se différenciant que par la longueur de jour laissée par la nuit, le quotidien est si morne que les plus petits détails font figure d’évènements et ne passent inaperçus de personne. Un rien suffit parfois à susciter la tempête, dans un tourbillon irrationnel de désirs, de ressentiments ou de craintes…

Tel le coryphée d’une tragédie grecque observant et commentant les actions aveugles des personnages, l’auteur se poste en témoin extérieur d’une série de saynètes, mettant en scène les menus incidents qui font figure de cataclysmes dans la vie monotone de villageois ordinaires. Toutes ces petites histoires gravitent autour de pulsions et de désirs plus ou moins licites et assouvis, de rancunes et de frustrations, de peurs irraisonnées toujours prêtes à surgir. Si elles emplissent la vie de leurs protagonistes, elles prennent une coloration bien dérisoire sous l’oeil critique et les commentaires caustiques de leur scrutateur.

Elles deviennent alors l’occasion de quelques réflexions critiques sur l’ineptie de nos existences contemporaines qui, choyées comme jamais par le confort et la facilité, n’en rendent pas les humains plus heureux. Prisonniers d’une immédiateté égoïste qui les isole les uns des autres, efface ceux qui les ont précédés et ne laissera rien aux générations futures, les hommes n’ont tiré aucune sagesse de leurs nouveaux savoirs. La science a remplacé croyances et spiritualité sans répondre à leurs questionnements fondamentaux et sans éradiquer leur peur du noir et de la mort. Les comportements les plus irrationnels ne demandent qu’à resurgir chez des êtres qui, par ailleurs, n’ont jamais mis le progrès à profit pour réfléchir et donner la priorité aux valeurs essentielles de la vie.

Aussi bien écrit et pétri d’humour qu’il soit, ce livre m’a profondément ennuyée. Les épisodes s’accumulent sans grand lien les uns entre les autres, et surtout sans vraiment illustrer un propos certes intéressant mais somme toute peu creusé. Leur succession m’a d’autant plus découragée, qu’en plus de ne s’y passer pas grand-chose, leur narration froide et distanciée m’a interdit toute émotion et tout attachement aux personnages. Surnage chez moi une impression persistante d’absurde non-sens, sans doute recherchée par l’auteur, mais qui m’a plus durablement assommée qu’intéressée. (2/5)

 

Citations :

Car il se trouve encore des gens qui s’attellent à écrire des lettres. Nous entendons par là à l’ancienne mode, ils couchent les mots sur le papier, ou les écrivent sur le clavier de leur ordinateur puis les impriment, glissent la feuille dans une enveloppe qu’ils portent au bureau de poste, et que le destinataire reçoit au mieux le lendemain, mais bien souvent beaucoup plus tard. N’est-ce pas là s’accrocher à un monde disparu, une forme de passéisme, une tentative de rallumer des braises depuis longtemps éteintes ? Nous sommes habitués à la vitesse, on écrit les mots sur le clavier, on presse une touche et leur destinataire les reçoit aussitôt. C’est ce que nous nommons réactivité. Dans ce cas, pourquoi prendre la peine d’expédier une lettre par voie postale, une telle lenteur met notre patience à rude épreuve – autrement dit : pourquoi aller quelque part en charrette à cheval alors qu’on dispose d’un bolide ? Les mots stockés dans les ordinateurs sont condamnés à sombrer dans le néant, claquemurés dans des logiciels obsolètes, définitivement perdus quand la machine plante, nos pensées et nos réactions disparaissent. D’ici à un siècle, et plus encore dans un millénaire, personne ne saura que nous avons existé. Naturellement, nous ne devrions pas nous en alarmer, nous vivons ici et maintenant, mais un jour, nous tombons sur d’anciennes lettres qui remuent au fond de nous un je-ne-sais-quoi, nous avons l’impression de retrouver un fil attaché à notre personne, et qui plonge dans le passé, alors, nous pensons, voilà le lien qui unit les siècles :                        
Londres, le 28 mai 1759,             
reviens vite de cette guerre imbécile, rentre tout de suite à la maison pour mordiller mes seins. Je ne suis rien, je suis perdue en ton absence.                     
Les messages que nous échangeons par ordinateur auront disparu d’ici à quelques années et la pensée, le sentiment que nous sommes en train de rompre le lien nous obsède, ce fil qui part de notre personne plonge désormais dans le néant, nous créons un vide qui jamais ne se comblera. Nous tenons avant tout à faire preuve de loyauté envers notre temps plutôt qu’envers un hypothétique futur, et malgré tout, nous sommes rongés par la mauvaise conscience autant que si nous commettions un crime, d’ailleurs, nous sommes très doués pour engranger toutes sortes de culpabilités. Nous nous sentons coupables de ne pas lire assez, de ne pas parler suffisamment avec nos amis, de consacrer trop peu de temps à nos enfants ou à nos anciens. Nous optons pour le mouvement perpétuel plutôt que de nous installer confortablement pour écouter la pluie, boire un café, caresser une poitrine. Et jamais nous n’écrivons de lettres.

Les larmes ont la forme d’une barque à rames, la douleur et la peine sont tapies sous le banc de nage. Celui qui pleure à un enterrement, pleure également sa propre mort et en même temps celle du monde, parce qu’à la fin tout meurt et il ne reste rien.
 
Jadis, la foi était notre sédatif, elle nous apportait l’espoir et définissait le but de nos vies, plus tard, la science l’a remplacée par le rêve d’un monde meilleur, d’une distance réduite entre les hommes, tout change. Les journées passent, puis les siècles, et aujourd’hui, la place de la religion se réduit pour ainsi dire à la messe du dimanche, la science est le domaine réservé des scientifiques de profession, et le rêve d’un monde meilleur s’est assoupi dans le canapé dernier cri. Le confort nous assaille, c’est à peine si nous gardons la tête hors de l’eau, perdus dans cet océan d’objets, nous somnolons, nous rêvons, et nos rêves se confondent avec les livrets en quadrichromie que publient les agences de voyages, ils s’immiscent entre les pages des magazines télé et prennent corps sur Internet. D’aucuns claironnent que les héros de chaque époque sont à l’image de leur temps et de leur environnement. Il y a un demi-siècle, nos modèles étaient peut-être les astronautes en qui nous voyions la grandeur de l’esprit humain, ils représentaient le triomphe de la science, l’accès à de nouveaux univers, une forme de témérité, nous n’affirmons pas que tout cela était caractéristique de cette période, loin de là, les symboles procèdent toujours par excès de simplification, mais tout de même – les héros de chaque époque sont un miroir de l’air du temps, de nos préoccupations, de nos rêves et de nos espoirs, un héros est un objectif, un phare qui nous guide, une consolation quand les vents sont contraires, l’homme en a besoin, c’est dans sa nature. Les grandes figures d’aujourd’hui ne sont-elles pas les journalistes, les architectes d’intérieur et les cuisiniers ?

« Il est des blessures si profondes et si proches du cœur / Que même la pluie sur les vitres de la cuisine devient parfois mortelle. »

Ne vous est-il jamais arrivé de vous dire que jamais dans l’Histoire nous n’avons vécu dans un tel confort, que l’individu n’a jamais eu à ce point la possibilité d’influer sur son environnement, qu’il n’a jamais été aussi simple de s’engager, mais que la volonté de le faire n’a jamais été aussi rare – comment se fait-il ? Se pourrait-il que la réponse se trouve dans une autre question : quels sont ceux qui tirent profit d’une telle situation ?

Qu’importe la vitesse à laquelle la science progresse, elle ne nous débarrasse pas de notre peur du noir, peut-être cette angoisse ne fait-elle au contraire qu’augmenter parce que l’homme moderne – j’entends par là le citadin, puisqu’on ne peut pas vraiment dire que nous soyons modernes – ne connaît plus les ténèbres, elles ont été éradiquées par une surabondance de lumière, un excès d’électricité. Les gens ne savent plus comment se débrouiller dans l’obscurité, ils ne savent plus tâter le sol de leurs pieds pour éviter de trébucher. 
 
L’être humain se confond avec ses actes or, la politique n’est que pouvoir et influence, il suffit de priver un homme public de l’un et de l’autre pour qu’il n’en reste rien.

Vous savez également que si nous continuons à vivre comme nous le faisons depuis des décennies, et là, nous parlons de l’humanité tout entière qui a certes effectué un grand bond en avant ; si nous ne transformons pas notre mode de vie et notre quotidien, nous courons à notre perte. Nous scions la branche sur laquelle nous sommes assis. Nous sommes à la fois le juge, le peloton d’exécution et le prisonnier attaché au poteau. Pourtant, nous vivons comme s’il n’y avait rien de plus naturel. En toute absurdité. Nous nous contentons simplement de réfléchir de temps à autre aux événements irrationnels, aux informations extravagantes, à l’absurdité des circonstances, à la déraison de la vie.

Nous sommes bien loin d’avoir surmonté notre peur de la nuit – qu’elle soit en nous, sous nos pieds ou n’importe où dans le monde.

La vie n’est en revanche que mouvement permanent, la poussière ne risque pas de se déposer à sa surface – puis un jour, tout se change en souvenirs et vous voilà mort.

lundi 24 août 2020

[Roux, Laurine] Une immense sensation de calme






 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Une immense sensation de calme

Auteur : Laurine ROUX

Editeur : Les Editions du Sonneur

Année de parution : 2018

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Alors qu’elle vient d’enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d’une guerre qui, cinquante ans plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les « Invisibles », parias d’un monde que traversent les plus curieuses légendes. Au plus noir du conte, Laurine Roux dit dans ce premier roman le sublime d’une nature souveraine et le merveilleux d’une vie qu’illumine le côtoiement permanent de la mort et de l’amour.

 

 

Un mot sur l'auteur :

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes où elle est professeur de lettres modernes.

 

Avis :

Aux confins de cette région glacée, les rares habitants survivent en s’adaptant à leur sévère environnement. Condamnée à l’errance après la mort de sa grand-mère, la narratrice est recueillie par une famille de pêcheurs et épouse Igor, une force de la nature qui subsiste en colportant des vivres chez les vieilles femmes isolées. Commence alors pour le couple une existence nomade, soumise aux rudesses d’hivers sibériens et aux dangers de fièvres terrassantes, imprégnée d’étranges légendes sur un passé apocalyptique, et menant à la paisible acceptation des inévitables cycles de vie et de mort.

Laurine Roux nous offre un joli conte, où quelques hommes issus d’une Histoire presque oubliée, guerrière et destructrice, qui a fait d’eux des parias isolés dans une nature aussi splendide qu’inhospitalière, reviennent aux valeurs essentielles pour s’accorder à leur environnement et à leur destin de mortels. Laissant une large place à leur cadre de vie, où les beautés et les miracles de la nature n’ont d’équivalents que sa puissance et sa sauvagerie, le récit fait combattre le lecteur aux côtés de personnages en lutte pour leur survie, avant de le faire s’abandonner à leur inéluctable retour au tout originel.

De ce roman-fable aussi tendre que cruel émerge une délicate et poétique esthétique. L’on est tenté d’y voir transparaître le souvenir d’anciens modes de vie, de ces peuples nomades du Grand Nord, en osmose avec leur rude environnement, porteur d’une sagesse ancestrale et d’un savoir chamanique quant à leur bref, souvent éprouvant, mais si magique passage sur terre. (4/5)

 

Citations :

Chaque soir, la même histoire se répétait : le Soleil allumait ici ou là quelques brandons de colère, furieux de devoir quitter le monde, mais déjà la nuit mollissait l’incendie de ses vapeurs mauves, lénifiait sa violence pour laisser place au coassement gris du crapaud. Alors la Lune faisait apparaître son front, festonnant de lumière le contour des arbres, modeste dentelle, et, timide, s’élevait dans le ciel, si simple et ronde qu’on pouvait l’observer à l’œil nu car elle n’avait aucun artifice à cacher, aucune blessure à taire, laissant voir à qui voulait s’en moquer les cratères poussiéreux maculer son corps blanc. Ainsi en avait-il été depuis des lustres et en serait-il tant que l’homme serait homme et la femme, femme.

Cela fait longtemps que je n’ai pas pensé à Ama et Apa. Ils sont rangés dans ma tête comme de vieux habits d’un autre temps qu’on a fini par délaisser. Et un jour, sans trop savoir pourquoi, on les retrouve au fond de l’armoire. Le temps les a abîmés. Ils sentent le renfermé. Mais quelque chose reste intact à travers les ans.

Les jours se répétaient, les gestes aussi. Mais le soleil levait chaque matin son rideau sur une nature différente. La lumière ruisselait dans les branches cristallisées par la glace. Les myriades de teintes allaient du rose au bleu pâle, projetant des flaques colorées sur la surface du lac en banquise. L’hiver révélait des grâces de jeune fille. Le ramage des branches, prisonnières de leur robe de cristal, devenait dentelle, piquetée par endroits de boutons vernis là où les corneilles arrêtaient leur vol. On crissait à chaque pas et c’était délicat, un froissement de tissus précieux.

Il y a des gens qui sont bâtis pour exister toujours, leur corps éblouissant érigé pour résister aux assauts du temps, de la maladie et de la mort. Des anatomies de soleil et d’éclat. Igor était de ceux-là. Pavel, en revanche, semblait abriter en son sein chaque jour un peu plus sa propre fin. Et l’on voyait dans sa démarche légèrement accablée le commerce de plus en plus intime qu’il avait noué avec la mort. Ce n’était pas de la résignation mais un signe de familiarité. Une sorte de lente préparation. Comme on dit d’un fruit qu’il est mûr lorsqu’il tombe, la vie de Pavel était la maturation de sa propre disparition.

 

Du même auteur sur ce blog :

 




samedi 6 juin 2020

[Seethaler, Robert] Le champ





 

J'ai moyennement aimé

 

Titre : Le champ (Das Feld)

Auteur : Robert SEETHALER

Traductrice : Elisabeth LANDES

Parution : en allemand (Autriche)
                  en 2018,
en français en 2020
                  (Sabine Wespieser)

Pages : 280

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :   

Comment caractériser une vie entière ? Les voix qui s’élèvent ici sont celles des habitants du cimetière, qu’on nomme « le champ » dans la petite ville de Paulstadt. À la concision des épitaphes, l’écrivain substitue les mots des défunts. Par un souvenir, une sensation fugace, une anecdote poignante, chacun de ces narrateurs évoque ce que fut son existence.

Au fil de la lecture émerge le portrait d’une bourgade comme tant d’autres, marquée par le retour de la prospérité au mitan du siècle dernier. La vie tourne autour des figures locales : le maire, la fleuriste, le facteur, le curé dévoré par les flammes dans l’incendie de l’église, le marchand de légumes…

Les voix se font écho, s’entrelacent, se contredisent parfois, formant le tableau d’une communauté riche d’individus et de sensibilités différentes. Subtil interprète de l’âme humaine, Robert Seethaler se penche sur leur intimité : les amours naissantes, les amours heureuses, ou moins harmonieuses – quand les fantasmagories de la femme signent pour son époux échec, malheur et drame.

Le plus saisissant dans ce texte est l’émotion qui sourd de chaque histoire : non celle de savoir le protagoniste disparu, mais l’empathie que parvient à susciter l’auteur pour ces êtres si vivants, leurs espoirs, leurs doutes, leurs ambitions, leur solitude.
Le Champ est un livre sur la vie, que Seethaler réussit à dire avec autant de simplicité que de profondeur.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Robert Seethaler, né en 1966 à vienne, également acteur et scénariste, vit entre Vienne et Berlin. Le Tabac Tresniek (2014) – qui a remporté dans les pays germanophones un grand succès, et en France un bel accueil critique et public – et Une vie entière (2015) – paru à la rentrée 2014 en Allemagne et qui a valu à Robert Seethaler le statut de meilleur auteur de l’année décerné par les libraires d’outre-Rhin – l’ont imposé en France et ailleurs comme un des romanciers de langue allemande les plus importants de sa génération. Le Champ (Das Feld), publié en juin 2018 en Allemagne, y a connu, ainsi qu’en Autriche, un succès retentissant (plus de 200 000 exemplaires vendus à ce jour) et sera traduit dans une quinzaine de langues. Il confirme la profondeur de son talent d’écrivain, capable de mener avec une grande simplicité son lecteur au plus près de ses émotions.

 

 

Avis :

Un vieil homme erre dans le cimetière de la petite ville de Paulstadt, en Autriche. Il a connu bien des défunts qui y reposent, et il lui semble les entendre, tour à tour, prendre la parole pour évoquer ce qui a marqué leur existence.

Chaque texte est bref et dépouillé. Pathos et émotions sont l’apanage des vivants. Ici, comme chuchoté à votre oreille par les ombres discrètes et fugitives de ceux qui vous ont précédé, ne subsiste que l’humble résumé, quasi désincarné, des quelques faits qui font chaque vie : certains dramatiques, la plupart ordinaires, de ceux qui comptent tellement pour soi mais demeurent totalement insignifiants pour le monde.

Dès lors, il n’est guère facile de s’abandonner à la narration, sans autre fil conducteur que la juxtaposition de destins individuels, chacun souvent trop banal et trop vite évoqué pour vraiment captiver et permettre de s’y immerger. Même si l’effeuillage de toutes ces existences met en exergue leur fugacité, exhalant une tendre mélancolie, parfois ironique et souvent désabusée, même si tous ces murmures fantomatiques finissent par s’amplifier les uns les autres en une sorte de rumeur de la vie, l’on se prend à regretter leur quasi totale absence de liens, qui exige du lecteur un effort de concentration fatal à son plaisir de lecture.

Résultat d’un choix sans doute prémédité, puisqu’une trame romanesque liant les personnages aurait dilué l’intention du récit dans un autre thème narratif - le sujet n’est pas l’histoire des vivants, il est ce qu’il en reste après la mort, soit le sentiment d’une extrême fugacité, voire d’un certain dérisoire -, ce parti-pris qui ne va pas dans le sens de la facilité ne flattera sans doute pas le goût de tous les lecteurs. (2/5)

 

 

Citations :

Il s’imaginait ce que ça donnerait si chacune de ces voix avait l’occasion d’être entendue encore une fois. Évidemment elles parleraient de la vie. Il se disait que l’homme n’était peut-être en mesure d’évaluer définitivement sa vie qu’après s’être débarrassé de sa mort.

Toute ton expérience ne t’avance guère, si tu n’as pas assez de cervelle pour la ressasser et en tirer les leçons. Ou si tu n’as plus la force de lever ton postérieur de ta chaise. Très peu de vieux sont avisés, la plupart sont juste vieux.

Je me souviens de toutes ces mains que j'ai serrées et du peu d'entre elles qui m'ont tenu.

Elle avait des griefs qu'elle a empilés devant moi comme des tuiles.

On meurt déjà un peu la première fois qu'on pense à la mort.

Assis devant la porte de ma maison, je regardais le vent et j’avais l’impression qu’en moi tout se rejoignait. J’étais mon père, j’étais mon grand-père, j’étais son père et le père de son père et le père de celui-ci. J’étais le dernier et le premier d’une longue série dont les racines se défaisaient sous mes pieds dans la terre, et ça ne me gênait pas.

 

 

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