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jeudi 13 août 2026

Critique : "Maypops" de Didier Decoin | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Maypops" de Didier Decoin



J'ai beaucoup aimé 

 

Titre : Maypops

Auteur : Didier DECOIN

Parution : 2026 (Stock)

Pages : 408

Accès au livre : ISBN 9782234096479  
                           en librairie

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ce roman s’inspire d’une histoire vraie.
Un soir de mars 1944 en Caroline du Sud, État ségrégationniste alors sous l’emprise du Ku Klux Klan, deux petites filles blanches prennent leur vélo pour aller cueillir des maypops, une variété de passiflore aux couleurs éclatantes. On retrouvera leurs corps sans vie dans un marécage d’eau croupie. Georges Stinney Jr., un jeune Noir de quatorze ans, a eu le malheur d’être le dernier à leur adresser la parole. Le garçon est accusé, condamné sans preuves après un simulacre de procès et exécuté deux mois plus tard sur la chaise électrique. Soixante-dix ans après, le procès sera réouvert.
Didier Decoin, que les faits divers ont toujours inspiré, nous emmène à la suite de la juge Lucy Mc Gillish, chargée d’étudier la révision éventuelle du jugement, et de son greffier noir, Goliath, dans la ville d’Alcolu où l’odeur des marais prend à la gorge. Qui a tué les deux innocentes fillettes ? Qui avait intérêt à juger en toute hâte l’enfant d’une famille pauvre ? Voluptueuse et imagée, la langue du romancier nous transporte du paradis des maypops à l’enfer du petit George.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1945, Didier Decoin est écrivain, scénariste et journaliste. Il a vingt ans lorsqu’il publie son premier roman, suivi d’une vingtaine de titres, dont Abraham de Brooklyn (Prix des Libraires 1972), John L’Enfer (Prix Goncourt 1977), et Le Bureau des Jardins et des Étangs (Stock, 2017) ainsi que Le Nageur de Bizerte (2021). Après le départ de Bernard Pivot, il prend en 2020 la présidence de l’académie Goncourt pour quatre ans.

 

Avis :

Fasciné par les faits divers au point d’y avoir consacré un Dictionnaire amoureux, Didier Decoin s’en est souvent inspiré dans ses livres, interrogeant leur charge morale et sociale. Tantôt parce qu’ils révèlent l’indifférence d’une époque, comme dans Est-ce ainsi que les femmes meurent ?, tantôt parce qu’ils exposent la mécanique implacable d’une justice qui broie les individus, à l’image de La Pendue de Londres ou de Madame Seyerling. Avec Maypops, inspiré d’une histoire vraie, reviennent les thèmes du racisme, de l’erreur judiciaire et de la peine de mort, dans une narration qui s’attache à réparer symboliquement une effroyable injustice.

En 1944, en marge d’une petite ville de Caroline du Sud dominée par le Ku Klux Klan, deux fillettes, Betty June et Mary Emma, sont retrouvées assassinées après être parties cueillir des maypops. Dans l’empressement à préserver l’ordre social blanc, préjugés raciaux, peur collective et besoin d’un coupable immédiat conduisent à l’arrestation sans preuve de George Stinney, un garçon noir de quatorze ans, jugé en quelques minutes puis exécuté sur une chaise électrique trop grande pour lui. Soixante-dix ans plus tard, la réouverture du dossier offre à la juge Lucy Mc Gillis et à son greffier noir, Goliath, l’occasion de revisiter les faits et de rendre justice à un enfant sacrifié par la ségrégation.

Porté par une écriture d’une grande sobriété, tout en nuance et en retenue, le récit fait surgir l’horreur à partir des faits et des comportements. Menant une véritable exploration morale, Didier Decoin montre comment une communauté ordinaire peut produire de la violence sociale, en se ralliant très vite à un coupable commode, en laissant la froideur administrative entériner l’élimination d’un enfant sans défense et en préférant détourner le regard du vrai – et embarrassant – responsable. Alternant passé et présent et faisant ainsi dialoguer les époques à travers le regard contemporain de la juge et de son greffier, il met en évidence les ambiguïtés de 1944 et révèle comment l’opinion, les habitudes et les rapports de domination ont élaboré une vérité judiciaire factice. Cette manière de laisser la réalité parler d’elle-même donne au roman une force d’autant plus saisissante que la mécanique intime de l’injustice s’y déploie avec un naturel confondant. 

L’on retrouve l’art et la manière de Didier Decoin de peindre les atmosphères : la touffeur des paysages, l’étroitesse de la ville et des mentalités, les regards qui s’évitent ou s’acharnent installent un huis clos oppressant où chaque personnage, même esquissé en peu de traits, incarne une facette de la ségrégation, et où l’innocence d’un enfant ne pèse guère face à un ordre social qui se protège lui‑même. Pourtant, par la façon dont il restitue à George et aux siens leur place et leur humanité, le livre conserve une forme de lumière, transformant un fait divers en réflexion sur la justice, la mémoire et la responsabilité collective, et offrant à l’adolescent exécuté une forme de réparation morale.

Récit de facture classique et d’une grande maîtrise, Maypops allie rigueur historique, profondeur morale et puissance narrative. En éclairant les ressorts collectifs qui ont dévoyé la machine judiciaire, en restituant avec précision une époque où la ségrégation dictait les destins et en révélant les distorsions sur lesquelles s’est construite cette affaire tragique et révoltante, le roman dépasse le cadre du fait divers pour questionner le vrai sens des mots justice, mémoire et responsabilité. Sa sobriété, son sens du détail juste et sa manière de faire dialoguer les temporalités dans un jeu de répons entre objectivité et émotion en font un ouvrage réaliste, incarné et profondément humain, qui remet honte et culpabilité à leur place légitime et restitue à une vie volée la dignité qu’on lui avait déniée. (4/5)

 

Du même auteur sur ce blog : 


 

mercredi 24 septembre 2025

[Montesquiou, Alfred (de)] Le crépuscule des hommes

 






J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le crépuscule des hommes

Auteur : Alfred de MONTESQUIOU

Parution : 2025 (Robert Laffont)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782221267660  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :

Chacun connaît les images du procès de Nuremberg, où Göring et vingt autres nazis sont jugés à partir de novembre 1945. Mais que se passe-t-il hors de la salle d'audience ?
Ils sont là : Joseph Kessel, Elsa Triolet, Martha Gellhorn ou encore John Dos Passos, venus assister à ces dix mois où doit oeuvrer la justice. Des dortoirs de l'étrange château Faber-Castell, qui loge la presse internationale, aux box des accusés, tous partagent la frénésie des reportages, les frictions entre alliés occidentaux et soviétiques, l'effroi que suscite le récit inédit des déportés.
Avec autant de précision historique que de tension romanesque, Alfred de Montesquiou ressuscite des hommes et des femmes de l'ombre, témoins du procès le plus retentissant du XXe siècle.
Un roman vrai, qui saisit les sursauts de l'Histoire en marche.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Alfred de Montesquiou est né à Paris en 1978. Il a grandi entre les États-Unis, l’Angleterre et la France. Grand reporter, lauréat du prix Albert Londres, il a couvert pendant vingt ans les grands conflits du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Asie centrale. Il est l’auteur de plusieurs récits et romans, dont Oumma (Grasset, 2014) et Une histoire française (Stock, 2017).

 

 

Avis :

Se posant en historien méticuleux autant qu’en écrivain traversé par le vertige du témoignage, Alfred de Montesquiou s’immerge dans les coulisses du procès de Nuremberg, qu’il érige en reflet d’un monde en décomposition, vacillant sous l’effondrement de ses certitudes. Ce ne sont pas les débats judiciaires qui l’intéressent en premier lieu, mais les regards qui les scrutent : ceux des écrivains, des photographes et des reporters venus saisir l’instant où l’humanité titube entre justice et vengeance, mémoire et oubli.  

Le titre lui-même est symbolique dans son renvoi explicite au Crépuscule des dieux de Wagner, ce moment où les dieux s’effacent dans le tumulte d’un monde qui s’écroule. Ici, ce ne sont plus des figures mythologiques qui tombent, mais des hommes enivrés jusqu’à la folie de leur propre toute-puissance. L’auteur observe cette chute dans le décor glacé du tribunal, mais surtout au travers des regards de ceux qui observent, racontent et jugent. Journalistes, photographes, traducteurs... : tous sont les témoins de cette fin de règne, non pour en chanter l’agonie, mais pour tenter de comprendre comment l’histoire a pu engendrer ses propres monstres.

Au cœur de cette constellation d’observateurs où gravitent notamment Joseph Kessel, Elsa Triolet, John Dos Passos ou encore Rebecca West, le photographe Ray D’Addario occupe une place singulière, alors que ses images, en figeant les visages, saisissent les failles, les tensions latentes et les silences lourds de sens. Plus que des documents, ses clichés incarnent cette frontière mouvante entre observation et implication, entre image et vérité. Autour de lui, le château Faber-Castell, où loge cette communauté de regards, se transforme en Walhalla en ruines, peuplé non pas de héros triomphants, mais de consciences en éveil, hantées par ce qu’elles voient et ce qu’elles doivent transmettre.

Dépassant la chronique historique, le roman se fait alors méditation sur la chute et le réveil groggy d’un monde cherchant un passage entre la force et le droit, entre le fracas des armes et la fragile promesse de justice. Le crépuscule évoqué n’est pas seulement celui des accusés, mais celui de l’époque qui les a engendrés. En filigrane, l’auteur interroge la capacité du récit à conjurer l’oubli et à redonner sens là où le silence menace. Tendue et sans emphase, sa prose affronte la gravité du sujet sans jamais céder au pathos. Il nous rappelle que le crépuscule est certes une fin, mais aussi une lumière oblique, vacillante mais tenace, qui éclaire les visages de ceux qui restent et témoignent. 

Si cette ambition littéraire, portée par un travail de documentation remarquable, confère au roman une vraie densité, il est vrai aussi que cette richesse tend parfois à ralentir l’élan narratif, tant l’équilibre entre rigueur historique et souffle romanesque se révèle délicat à tenir. La polyphonie du récit, bien que fidèle à la complexité du moment, en vient de temps à autre à disperser l’attention du lecteur, qui peine à s’ancrer dans une voix centrale. On pourra également regretter que les voix allemandes – accusés, témoins ou population civile – demeurent en retrait, comme si le roman choisissait de ne pas sonder l’autre versant du gouffre.

Quoi qu’il en soit, Le Crépuscule des hommes demeure une œuvre puissante, lucide et nécessaire, qui interroge autant qu’elle éclaire. Elle nous invite à considérer l’histoire non comme une vérité immédiatement saisissable, mais comme une matière vivante, façonnée par les perceptions, tissée de regards, de silences et de récits. Enfin, elle nous laisse avec cette certitude fragile que comprendre l’histoire, c’est déjà commencer à la réparer. (4/5)

 

 

Citations :

Le médecin sort une feuille d’évaluation psychologique qu’il a transmise aux détenus. Ce sont des tests de quotient intellectuel. La plupart des accusés ont largement dépassé la moyenne. Göring a un QI impressionnant de cent trente-huit, tandis que Schacht, le financier du IIIe Reich, culmine à cent quarante-trois. Seuls Streicher, l’idéologue racial vieillissant, et Kaltenbrunner, le gestapiste balafré, stagnent autour de cent. Ces chiffres intriguent Ray autant qu’ils le troublent. Comment concilier une telle intelligence avec tant de monstruosité ?

De la même manière que les juges ne comptent aucun Allemand et aucun membre d’un pays neutre, ils ne comportent aucune femme.

 

vendredi 31 mai 2024

[O'Connor, Joseph] Dans la maison de mon père

 



J'ai aimé

 

Titre : Dans la maison de mon père
            (In my Father's House)

Auteur : Joseph O'CONNOR

Traduction : Carine CHICHEREAU

Parution :  en anglais (Irlande) en 2021,
                   en français en
2024 (Rivages)

Pages : 392

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Inspiré de l’histoire vraie de Hugh O’Flaherty, le prêtre irlandais rattaché au Vatican qui a défié les nazis et sauvé plus de 6000 juifs et soldats alliés de l’enfer de Rome en 1943, Dans la maison de Mon Père est un thriller littéraire de premier ordre. A la manière d’Hilary Mantel, Joseph O’Connor mêle histoire et fiction dans un véritable tour de force narratif, un récit haletant à l'intrigue parfaitement ficelée. A travers le destin et les choix courageux de personnages aussi attachants qu'inspirants, il rend un superbe hommage à ceux qui ont su suivre leurs convictions dans les temps les plus troubles.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Dublin en 1963, Joseph O’Connor tombe dans la littérature à 17 ans en lisant L’Attrape-cœur de Salinger. D’abord journaliste (Esquire, The Irish Tribune, Sunday Tribune) et homme de radio, il écrit aussi pour la scène et pour des productions musicales. Il s’impose avec son premier livre, un recueil de nouvelles publié en France sous le titre Les Bons Chrétiens (Libretto, 2010, traduction Pierrick Masquart et Gérard Meudal). Il est l’auteur de neuf romans parmi lesquels Redemption Falls (2007), Muse (2011), Maintenant ou jamais (2016) et Le Bal des ombres (2020). Avec Roddy Doyle ou Colm Tóibín, il est considéré comme l’un des écrivains irlandais les plus importants de sa génération. Traduite dans le monde entier, son œuvre lui a valu de nombreux prix dont le Irish PEN Award en2012. Inspiré de l’histoire vraie de Hugh O’Flaherty, prêtre irlandais qui a défié les nazis et sauvé plus de 5 000 juifs et soldats alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, Dans la maison de mon Père se tient en parfait équilibre entre l’improbabilité des faits réels et la vérité romanesque.

 

 

Avis :

Surnommé le « Mouron rouge du Vatican » pour son habileté à jouer au chat et à la souris avec la Gestapo, le prêtre irlandais Hugh O’Flaherty a sauvé des milliers de Juifs et de soldats alliés alors qu’il était attaché au Saint-Siège lors de la Seconde guerre mondiale. Il a inspiré à son compatriote, l’auteur Joseph O’Connor, un thriller historique qui, en lui rendant hommage, n’est pas sans questionner la neutralité du Vatican.

« La neutralité est le pire des extrémismes ; sans elle, nulle tyrannie ne peut s’épanouir. »
C’est en lui prêtant ces mots, complétés dans le titre par la référence au verset de la Bible – « Dans la maison de mon père, il y a plusieurs demeures » –, que l’auteur introduit sa « mise en roman » de l’héroïque insubordination de celui qui, fin lettré amateur de golf et champion de boxe, élevé au titre honorifique de Monseigneur après ses fonctions d’ambassadeur du Vatican dans divers pays, profita de son rattachement au Saint-Siège durant l’occupation de Rome lors de la seconde guerre mondiale pour, sans la permission de sa hiérarchie et du pape Pie XII, organiser un réseau d’évasion de Juifs persécutés et de prisonniers alliés.

Lorsque l’Italie change de camp en 1943, Rome est occupée par l’Allemagne, mais le Vatican resté neutre demeure un îlot intouché, même si la pire incertitude règne quant à l’imminence d’une invasion. En ces lieux où l’espionnage fait rage, les forces nazies menées par l’Hauptsturmführer Herbert Kappler – si tristement célèbre pour ses terribles méfaits que l’auteur a préféré le fictionnaliser et changer son nom dans son roman plutôt que de perpétrer sa sinistre mémoire – ont vite fait d’identifier O’Flaherty comme leur ennemi numéro un. Mais l’homme, averti qu’ils n’en feraient qu’une bouchée s’ils le surprenaient ne serait-ce qu’un orteil en dehors du Vatican, les nargue depuis les marches de la basilique Saint-Pierre, poursuivant, avec son réseau de sympathisants, des sauvetages à leur nez et à leur barbe.

En cohérence avec l’image de ce prêtre pas comme les autres glissant les codes de ses opérations dans les partitions de sa chorale, Joseph O’Connor a organisé son roman en un choeur de voix, témoignages écrits ou enregistrements fictivement recueillis une vingtaine d’années après les faits, venant s’intercaler au compte à rebours d’un « Rendimento », une action d’importance visant au transfert des fonds nécessaires à la protection des personnes cachées un peu partout dans Rome et ses alentours. Dans son style, très (trop ?) appuyé ici, aimant les rafales de phrases sans verbe, le récit s’inspire de la trame historique pour développer librement une intrigue haletante, peut-être pas toujours parfaitement crédible dans ses détails les plus spectaculaires, mais qui nous plonge efficacement au coeur des risques absolus pris par O’Flaherty et les membres de son réseau, certains éminents comme l’ambassadeur britannique au Vatican sir d’Arcy Osborne, le major Sam Derry ou la chanteuse irlandaise Delia Kiernan, la plupart anonymes et oubliés de l’Histoire. Surtout, elle donne un aperçu nuancé de ce qu’a bien pu être la personnalité hors norme de cet homme d’Eglise courageusement rebelle qui, après guerre, refusa toute pension en accompagnement de ses multiples distinctions et rendit régulièrement visite à Herbert Kappler dans sa prison à vie.

Malgré ce que l’on pourra lui trouver d’excessive générosité en sauce romanesque, c’est avec fièvre que l’on dévore cet addictif thriller historique, hommage appuyé à un héros méconnu et plongée hallucinante dans une Rome labyrinthique que l’auteur a pris soin d’explorer en profondeur avant de prendre la plume. (3,5/5)

 

 

Citations :

La neutralité est le pire des extrémismes ; sans elle, nulle tyrannie ne peut s’épanouir.

L’appréciation fugitive de leurs pairs insignifiants est toujours un puissant accélérateur chez les malotrus car ils vivent dans la grande crainte de n’être rien, même parmi leurs semblables.

Il m’est venu à l’esprit que ce que nous appelons commodément charité n’est qu’une forme de vanité déguisée, une simple manière d’envelopper de fumée les signes de notre supériorité, peut-être pour nous-mêmes, afin que cette fumée dérobe aux regards notre laideur.

La cité la plus majestueuse d’Europe porte un masque. Derrière, elle cache bien des secrets. Ainsi un verset de la Bible, Jean, 14.2, a pris pour moi un sens plus vaste. « Dans la maison de mon père, il y a plusieurs demeures. »

Je n’étais pas croyante, j’avais été élevée dans un athéisme satisfait. Selon ma vision de l’univers, et cela n’a pas changé, il n’y avait rien à espérer et rien à redouter ; vivre cette vie était un miracle suffisant en soi.

La bêtise a ses ruses, sinon elle aurait depuis longtemps disparu.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 




 

vendredi 20 octobre 2023

[Mizubayashi, Akira] Suite inoubliable

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Suite inoubliable

Auteur : MIZUBAYASHI Akira

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 256

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« En lui, la musique parlait français depuis qu’il l’avait vécue en France. En se livrant à la conversation avec Hortense, il avait la sensation d’interpréter un duo avec elle, sensation qu’il ne connaissait pas lorsqu’il s’exprimait dans sa langue maternelle, le japonais. »

Pamina est une jeune luthière brillante, digne petite-fille d’Hortense Schmidt, qui avait exercé le même métier au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. Embauchée dans l’atelier d’un fameux luthier parisien, Pamina se voit confier un violoncelle très précieux, un Goffriller. En le démontant pour le réparer, la jeune femme découvre, dissimulée dans un tasseau, une lettre qui la mènera sur les traces de destins brisés par la guerre. Des mots, écrits à la fois pour résister contre l’oppresseur et pour transmettre l’histoire d’un grand amour, auront ainsi franchi les frontières et les années. Les histoires entremêlées des personnages d’Akira Mizubayashi, tous habités par une même passion mélomane, pointent chacune à sa façon l’horreur de la guerre. La musique, recours contre la folie des hommes, unit les générations par-delà la mort et les relie dans l’amour d’une même langue.

 

Un mot sur l'auteur :

Akira Mizubayashi est un écrivain japonais né en 1951. Professeur de français dans une université de Tokyo, il a rédigé six essais en japonais avant de commencer à écrire en français.

 

Avis :  

Après le violon dans Ame brisée et l’alto dans Reine de coeur, Akira Mizubayashi complète sa trilogie musicale – son trio à cordes littéraire ? - avec le violoncelle. Cette troisième partition romanesque, jouant elle aussi l’alternance entre les années quarante et nos jours, est une nouvelle variation sur le thème de la résistance et de la transmission, à travers la musique, des valeurs humanistes mises à mal par la guerre.

Violoniste prodige formé à Paris dans les années 1930, le jeune Ken Mizutani, revenu à Tokyo, reçoit en 1945 « le fatidique petit papier rouge d’incorporation ». Forcé de rejoindre les rangs d’une armée impériale que « le démon de la guerre et du despotisme, bafou[ant] les consciences », emmène de manière suicidaire vers une déroute inexorable, le jeune homme doit se résoudre à quitter les siens et son violoncelle. Quelque soixante-dix ans plus tard, Pamina, la luthière à qui l’illustre violoncelliste Guillaume Walter a confié pour révision son Goffriller de 1712 à la si particulière teinte « rouge cerise sombre », découvre en détablant l’instrument, cachée dans un tasseau, une lettre datée de 1945 et signée d’un certain Ken Mizutani...

Découpée en six danses comme chacune des six suites pour violoncelle de Bach, qui, avec le concerto d'Elgar et le chant des oiseaux – devenu un symbole de paix et de liberté depuis son arrangement pour violoncelle par le catalan Pablo Casals engagé contre le franquisme –, forment la bande originale du roman, la narration est une nouvelle fois une ode vibrante à la musique, en même temps qu’un chant d’amour à la langue française. Comme l’auteur, à ce point épris du français que c’est en cette langue qu’il choisit d’écrire ses romans, le personnage Ken Mizutani sent « en lui la musique parler français depuis qu’il l’a vécue en France ». Alors que son pays, « gangrené par une dictature exacerbée fondée sur le culte fanatique de l’empereur », sombre dans une « folie cauchemardesque », cette musique et cette langue, qu’il associe à l’époque des Lumières en Europe, représentent pour lui « une lueur d’espoir », la voix de l’humanité qui survivra aux ténèbres passagères de l’Histoire.

Est-ce la répétition du schéma narratif d’un livre à l’autre de la trilogie ? Le charme de la jolie parabole qui, dans l’opus initial, prenait pour la première fois tout son sens, perd de sa puissance dans cette ultime variation qui, faute d’ajouter au propos, parvient aussi beaucoup moins bien à occulter la récurrence des stéréotypes et la tendance à l’idéalisation de la narration. Reste une lecture agréable, non dénuée de beauté, emplie d’un plaisir mélomane et tout entière vouée au culte de la musique et des hommes qui la composent, l’interprètent et en fabriquent les instruments d’exception. (3/5)

 

Citations : 

Le violoncelle du luthier vénitien Matteo Goffriller l’emmène rejoindre un ailleurs lointain, à des hauteurs vertigineuses au-dessus du territoire nippon où, dit-il, la raison et la conscience subissent une torture permanente infligée par un fanatisme exacerbé. Ken est un aigle qui déploie ses ailes pour planer en toute liberté dans le firmament des sentiments humains, pour parcourir toute l’étendue des émotions mises en résonance par le foisonnement des notes de Bach.


Le Divertimento de Mozart fut sublime. Tatsuya Ono fut touché jusqu’au plus profond de son être. Il se dit que le trio à cordes était une vraie conversation amicale, une discussion intellectuelle et courtoise à l’image des échanges d’idées qui se pratiquaient entre les personnes raisonnables dans les salons du siècle des Lumières européennes.
— Quand j’écoute une merveille pareille, je crois apercevoir une lueur d’espoir.


Nous entendons, en effet, dans ce chant à la fois merveilleux et si profondément triste, sa douleur devant le spectacle des atrocités de la guerre et la force de sa prière pour la paix qui monte vers le ciel à l’image de l’envolée des oiseaux catalans. (...) J’aimerais tant que ce chant résonne sur tous les champs de bataille, dans la tête des présidents qui commandent les armées, dans la conscience des soldats qui se livrent à des tueries aussi bien que dans le cœur de ceux qui tirent profit de l’industrie et du commerce des armes…

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 21 août 2023

[De Moor, Marente] La Vierge néerlandaise

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La Vierge néerlandaise
            (De Nederlandse maagd)
         

Auteur : Marente DE MOOR

Traduction : Arlette OUNANIAN

Parution : en néerlandais en 2010,
                  en français en
2023
                  (Les Argonautes)

Pages : 320

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Pendant l’été 1936, Janna, dix-huit ans, est envoyée en Allemagne. Un ami de son père, Egon von Bötticher, doit aider la jeune fille néerlandaise à se perfectionner au fleuret. Grand maître d’escrime, von Bötticher réside à la campagne dans une belle propriété où il organise, malgré leur interdiction, des combats de Mensur avec armes réelles. Janna cherche à percer le mystère unissant cet homme blessé et aigri avec son père et tombe inévitablement sous le charme de son maître charismatique. Liés depuis la Première Guerre mondiale par le code d’honneur, les deux hommes semblent avoir une dette à régler. Mais lorsque la barbarie envahit l’Europe et que les notions de courage, d’amitié et d’héroïsme ne semblent plus valoir grand-chose, Janna se demande qui va devoir la payer.

Bien plus qu’une histoire d’amour, délicieusement rendue, La Vierge néerlandaise explore l’initiation de Janna au monde adulte comme une expérience contradictoire et troublante. Avec une mélancolie saisissante, Marente de Moor évoque les tensions d’un monde en proie à un changement majeur. Et, ainsi que Janna le formule lorsqu’elle rentre aux Pays-Bas : « Plus rien ne sera comme avant, ce voyage fut un aller sans retour. »

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Marente de Moor, née en 1972 au Haye, est l’autrice de romans à succès dont La Vierge néerlandaise, traduit dans une quinzaine de langues et récompensé par le prestigieux Prix AKO ainsi que le prix de l’Union Européenne de littérature. Elle a vécu plusieurs années à Saint-Pétersbourg en Russie, où elle a travaillé comme correspondante. Publié par certains des éditeurs les plus importants au monde, La Vierge néerlandaise est le premier roman de Marente de Moor à être traduit en français.

 

 

Avis :

La Vierge néerlandaise est la personnification de la liberté dans l’iconologie batave remontant au XVIe siècle. On la représente habituellement, comme sur les timbres postaux il y a cent ans, en compagnie d’un lion couronné portant épée et faisceau de flèches, emblématique des États Généraux des Provinces Unies des Pays-Bas. C’est donc tout un pays que désigne le titre de ce roman, en même temps qu’une jeune fille de dix-huit ans, Janna, à l’orée d’un apprentissage qui va brutalement la faire passer à l’âge adulte.

Fascinée par la championne germanique Helene Mayer, Janna la Hollandaise se passionne pour l’escrime. Pour lui permettre de parfaire son art, son père, un médecin idéaliste et rêveur exerçant à Maastricht, l’envoie un été chez un ami à lui, l’aristocrate germanique Egon von Bötticher dont il a sauvé la vie lors de la Première Guerre Mondiale. L’homme vit avec ses cicatrices, tant physiques que morales, dans son domaine du Raeren tout proche de la frontière avec les Pays-Bas. En cette année 1936 où le national-socialisme hitlérien accélère la bascule de l’Allemagne vers un ordre nouveau, lui s’accroche bec et ongles aux valeurs et au code d’honneur prussiens, enterrés avec la chute de l’Empire allemand en 1918 et tout entiers incarnés dans sa passion pour le cheval et pour les combats à l’épée, au sabre ou au fleuret. Il est en l’occurrence le dernier à organiser chez lui la traditionnelle Mensur, ce combat d’escrime à armes réelles interdit par les nazis en 1933.

Chez Janna, aussitôt sous le charme du maître et de sa prestance de hussard en même temps qu’intriguée par sa relation manifestement compliquée avec son père, la curiosité dépasse très vite le simple champ du perfectionnement sportif. Entre première expérience amoureuse, investigation du douloureux passé de von Bötticher au travers de vieilles lettres qu’elle lui dérobe en fouillant son bureau, et ambiance électrique au Raeren où, malgré son isolement campagnard, finissent par se télescoper les courants contradictoires d’une société allemande déstabilisée par l’effondrement de ses repères depuis 1918 et profondément animée d’un esprit général de revanche, ce sont autant de pans de son innocence qui volent à jamais en éclats.

Dans cette histoire très janusienne d’Entre-Deux-Guerres, tout n’est que dualité et passages : entre enfance et âge adulte ; entre deux pays, l’un qui resta neutre pendant la Grande Guerre, l’autre qui n’en finit pas de ruminer l’humiliation, renforcée par la crise économique, d’un Traité de Versailles pris comme un diktat ; entre Guerre et Paix comme l’ouvrage de Tolstoï emporté par Janna dans ses bagages. Les autres élèves présents au Raeren sont deux adolescents jumeaux dont la relation fusionnelle se craquelle pour la première fois sous l’effet de la rivalité amoureuse, les amenant chacun au conflit avec leur double, pour ainsi dire avec eux-mêmes, exactement à l’image de cette première leçon de combat reçue par Janna face au miroir. Tout cela pour, dans une réflexion nourrie par l’ouvrage d’un Maître hollandais du XVIIe siècle, le plus complet jamais publié sur la question, insister sur les automatismes empathiques nécessaires au bon escrimeur : «  Quand tu comprends qu’en fait l’ennemi n’est pas différent de toi, tu peux, avec un simple petit calcul, prévoir la portée de ses mouvements. »

C’est ainsi que le roman, dans un cheminement certes un peu décousu qui pourra parfois déconcerter le lecteur pris d’une sensation de confusion, s’avère une métaphore aux multiples facettes, l’escrime servant un message de dépassionnalisation des conflits par l’observation et la compréhension mutuelle : « Un bon escrimeur garde la tête froide ; débarrassé de l’esprit de vengeance, il considère son adversaire à distance. Il est ainsi le spectateur de son propre combat, il n’est pas commandé par ses affects mais par une vérité absolue. » « Si votre art de combattre se base sur l’observation des intentions de l’adversaire, vous remarquerez que vous vous rapprochez de lui, car vous êtes dans la même situation. Il est dans votre intérêt à tous deux de travailler de concert. » Et le sage Girard Thibault d’espérer en 1630 : « J’essaie constamment d’en convaincre l’Électeur, dans l’espoir vaniteux que je pourrais éviter une nouvelle guerre. N’est-il pas toujours plus raisonnable d’observer avant que de verser inutilement le sang ? »

S’appuyant sur la très ancienne déontologie de ce sport de combat qu’est l’escrime, Marente de Moor nous invite au rêve, le temps d’une lecture : quel monde de paix si l’on y résolvait les conflits à la mode des fleurettistes… (3,5/5)

 

 

Citations :  

J’ai été conçue dans les années vingt, au lendemain d’une guerre mondiale. Je l’ai compris alors que je logeais chez ma tante, à Kerkrade, où la frontière longeait de près les portes des maisons de la Nieuwstraat. Elle était devenue invisible, mais quelques trous témoignaient encore de l’ancien bornage. Un jour, j’avais marché dans l’un d’eux et ma tante m’avait expliqué que des grilles s’étaient dressées à cet endroit, que les Néerlandais avaient vu leurs voisins d’en face disparaître derrière le grillage de leur guerre, que même leurs fenêtres avaient été barricadées pour qu’ils ne puissent pas s’enfuir, mais que, désormais, cette époque était révolue. Pourtant une moitié de la rue était toujours moins bien lotie que l’autre. En Allemagne, les magasins étaient vides. J’avais demandé pourquoi les Prussiens ne venaient pas tous habiter chez nous et ma tante avait répondu :  
– Parce que, dans ce cas, on serait aussi pauvres ici que chez eux.
La pénurie d’en face donnait lieu à toutes sortes de trafics. Certains jours, la rue était noire de monde. Des aventuriers, des paysans braillards derrière leur charrette à bras et des gens des provinces de l’ouest – des présomptueux qui venaient ouvrir des bureaux de tabac – affluaient de tous les coins de l’arrière-pays néerlandais, tandis que les Prussiens se pointaient à l’horizon à bord de guimbardes vides. À la fin, par manque de réglementation, la rue Neuve était devenue un boulevard commerçant. Le maire se plaignait en vain à l’État, le douanier fumait une cigarette dans sa guérite, d’où il avait tiré sur un déserteur quelques années auparavant. L’affaire allait se régler d’elle-même en trois mois. Après la chute du reichsmark, les clients se sont déplacés vers l’est et les marchands ambulants, qui s’enrichissaient de leur désarroi, les ont suivis.
 

Le droit d’attaque est une règle qui déchaîne la fureur des fleurettistes débutants. Il préconise que celui qui attaque le premier a le droit d’aller au bout de son attaque. Si le tireur adverse est le premier à toucher, le point ne lui sera pas compté, car avant d’effectuer sa contre-attaque il doit parer. Un effroyable sabotage ! Combien de fois n’ai-je pas jeté mon masque parce que l’arbitre avait décidé que ma touche sublime ne comptait pas, mais bien la pauvre petite touche du tireur adverse, simplement parce qu’il avait tendu le bras un petit peu plus tôt que moi. 
 

On voit bien souvent des animaux magnifiques, des chiens ou des chevaux menés par un maître qui ne paie pas de mine, et ils n’ont pas honte de lui. Le contraire si. Les maîtres s’excusent des défauts de leurs quatre pattes, affirment qu’il est temps de les piquer mais, le soir, quand personne ne les entend, ils chuchotent dans la douceur de leurs grandes oreilles qu’ils sont les plus beaux et les plus aimables du monde. 
 

Nous sommes les seules créatures à naître au monde entièrement démunies. Nous n’avons ni épines ni crocs. Nous avons notre raison, qui se développe graduellement et reconnaît les armes des autres. Un homme véritablement courageux, un homme conscient de sa force ne se défend pas par l’attaque. Il attend.
 
 
– Quand tu comprends qu’en fait l’ennemi n’est pas différent de toi, tu peux, avec un simple petit calcul, prévoir la portée de ses mouvements. Pourquoi alors se précipiter comme un sauvage sur sa proie ? C’est sa raison et seulement sa raison qui rend l’homme inviolable. Pas l’esbroufe, les plumes déployées ou les hurlements dans les bois. Il est déconcertant de se confronter à cette sagesse du XVIIe alors que nous sommes revenus au temps de la bête.  
– Quel est le problème avec la bête ? a demandé Egon. Il faut réchauffer la bête en soi. Seul l’animal sauvage est libre, en parcourant son territoire, en se battant, en gagnant, en mangeant sa proie. Trop de culture apporte la dégénérescence.  
– Tu es peut-être plus près du national-socialisme que tu ne le penses, mon ami.  
– National, c’est sûr, socialisme, pas le moins du monde. (…)
– Sur le champ de bataille, on ne peut pas se permettre de considérer l’ennemi comme son semblable, a dit Egon. Je l’ai dit aussi à Jacq, à l’époque. Son père, il travaillait pour la Croix-Rouge. « Aide aux soldats des deux camps, sans discrimination, partout. » Comment peut-on se battre avec de tels principes ? Si nous sommes les mêmes et que nous haïssons l’autre, n’est-ce pas de la haine de soi ? Et si nous sommes les mêmes et que nous aimons l’autre, n’est-ce pas du narcissisme ?


Un bon escrimeur garde la tête froide ; débarrassé de l’esprit de vengeance, il considère son adversaire à distance. Il est ainsi le spectateur de son propre combat, il n’est pas commandé par ses affects mais par une vérité absolue. Il observe, comme le scientifique qui envisage un problème d’arithmétique, comme un mathématicien, il mesure et établit. Reconnaissez-le vous-même, si quelqu’un possède la science de demeurer intouchable, à quoi servent alors ces assauts émotionnels ? Si votre art de combattre se base sur l’observation des intentions de l’adversaire, vous remarquerez que vous vous rapprochez de lui, car vous êtes dans la même situation. Il est dans votre intérêt à tous deux de travailler de concert.
J’essaie constamment d’en convaincre l’Électeur, dans l’espoir vaniteux que je pourrais éviter une nouvelle guerre. N’est-il pas toujours plus raisonnable d’observer avant que de verser inutilement le sang ? Chaque duelliste devrait savoir à quel point les assesseurs sont importants, leur regard distancié et équitable ne se laisse pas influencer par la soif de sang des combattants, et ils prennent des notes pour la postérité. J’espère humblement que l’histoire se souviendra de moi comme du guérisseur de la vengeance aveugle. (Girard Thibault – XVIIe siècle) 

 

 

Du même auteur sur ce blog :  

 
 

 


 

vendredi 12 mai 2023

[Bednarski, Piotr] Les neiges bleues

 


 

Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Les neiges bleues
            (
Blekitne Sniegi)     

Auteur : Piotr BEDNARSKI

Traduction : Jacques BURKO

Parution : 1996 en polonais,
                   2004 en français (Autrement)

Pages : 144

 

 

 

 
 

 

Présentation de l'éditeur : 

Comme toujours de malheur, le gel arriva sans prévenir. Il suffit d’une seule nuit pour qu’il ouvrît son portail d’argent et semât soigneusement partout ses graines mortifères. Une oreille sensible pouvait percevoir un chuchotis comme celui du blé qui glisse dans la goulotte d’un moulin. Ceci signifiait que la température était tombée en dessous de moins quarante degrés. La neige se fit bleue et la limite entre terre et ciel s’estompa. Le soleil, dépouillé de sa splendeur et privé de son éclat, végétait désormais dans une misère prolétarienne. Le froid vif buvait toute sa chaude et vivifiante liqueur – désormais seuls le feu de bois, l’amour et trois cents grammes quotidiens d’un pain mêlé de cellulose et d’arêtes de poisson devaient nous défendre contre la mort.

Au cœur du système répressif soviétique des années 40, dans l’antichambre du Goulag, un petit garçon de huit ans tente, malgré les épreuves, de garder l’allégresse naturelle à l’enfance. Sur une terre froide et austère avec le Goulag pour seul horizon, certains lisent la Bible en cachette et ne se résignent pas à l’Enfer. Malgré une vie rythmée par les morts, les disparitions, les emprisonnements, le jeune Petia, condamné à devenir adulte avant d’avoir dix ans, va découvrir un terrain de jeu nécessaire et absolu où pousse une des plus belles fleurs de l’espoir : la poésie.
 

 

Un mot sur l'auteur : 

Né en 1934, Piotr Bednarski est déporté en Sibérie avec les siens lorsque la Russie envahit la Pologne en 1939. Seul rescapé de sa famille, il rentre en Pologne après la guerre, suit une formation d'instituteur, mais passionné par la mer, fait toute sa carrière dans la marine marchande. Il est l'auteur de nombreux romans, nouvelles et poèmes. Les Neiges bleues est son premier roman traduit en français.

 

 

Avis :

Comme des milliers d’autres Polonais lorsqu’en 1939 les Soviétiques envahissent l’Est de leur pays, l’auteur, alors âgé de cinq ans, est déporté en Sibérie avec toute sa famille. Son père est envoyé au Goulag, dans l’un des terribles camps de la Kolyma, cette région de l’Extrême-Orient russe transformée par le travail forcé en un centre majeur d’extraction minière, notamment aurifère. L’enfant, sa mère et sa grand-mère, sont relégués dans une petite ville, située dans la taïga sur le trajet du Transsibérien.

Semblant de petites nouvelles indépendantes, les courts chapitres se succèdent en autant de tranches de vie pour former la trame d’un quotidien inscrit dans un monde singulièrement à part. Dans ces confins écrasés de froid, où l’on manque d’autant plus de tout, en particulier de nourriture, que la guerre bat son plein, un assemblage hétéroclite d’exilés assignés à résidence, pour la grande majorité les membres de familles de prisonniers politiques, tente tant bien que mal de survivre. Le froid, la faim, mais aussi la menace permanente du NKVD qui, à tout moment, peut arbitrairement trancher le fil des existences, marquent leur dur ordinaire, où brutalité et duplicité côtoient entraide et générosité pour espérer gagner quelque temps sur la mort qui frappe à une cadence infernale.

La narration est menée par un petit garçon de huit ans, bien conscient de ce que la survie peut nécessiter de fausseté et de compromission, mais qui n’en aborde pas moins la vie avec la spontanéité et la fraîcheur de l’enfance. Les épisodes qu’il relate dessinent peu à peu un tableau d’ensemble, à plus forte raison terrible et impressionnant, qu’ils sont tous extraits d’une réalité pour lui banale, et que tout y a l’accent d’une histoire vécue. Aussi effroyable soit-il, le récit ne laisse jamais la place au désespoir, et s’éclaire plutôt de précieux éclats d’amour et d’amitié, de sincérité brute et passionnée, de foi pure et touchante - pépites d’humanité tranchant sur leur gangue de noirceur, et qui, au fil d’une écriture d’une magnifique simplicité baignée de poésie, ensorcellent le lecteur coeur et âme.

Un livre superbe, aussi marquant qu'émouvant, pour une plongée à hauteur d’enfant dans une période terrible de l’histoire russe. Très grand coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :  

Pour la plupart, nous étions des personnes déplacées ; moi, j’étais un relégué. Mais la différence, entre les relégués et les libres n’était connue que des organes du NKVD. Nul ne connaissait ses propres droits. Et personne ne posait jamais de questions sur rien, de peur de finir dans un camp.      
Cela m’intriguait. Je ne pouvais saisir la frontière exacte entre les détenus, les relégués et les persécuteurs, si bien qu’un jour, oubliant les risques, je demandai dans la rue au principal plénipotentiaire du NKVD pourquoi les détenus étaient gardés par des militaires, et pas nous, les écoliers. Puisque quatre-vingts pour cent de notre bande, moi y compris, nous étions fils d’ennemis du peuple travailleur.      
Il devait être de bonne humeur, peut-être venait-il de s’octroyer cent grammes de gnôle, car il m’ébouriffa les cheveux et me dit, en se penchant :      
— Ils sont plus importants. Ils se sauvent tout le temps.      
— Mais pour aller où ? On ne peut pas se sauver d’ici…     
— Ils le savent, mais ils veulent mourir libres. Ils s’imaginent que la liberté commence derrière la porte. Quels imbéciles !
 

J’ignorais encore que si un homme désire quelque chose de tout son cœur, jusqu’au tréfonds de lui-même, s’il croit que le non-accomplissement de son désir signifierait sa mort inévitable, alors un miracle arrive. Sans rime ni raison, il tombe sur quelque chose qui rend la réalisation de son rêve possible. 
 

Lors de l’heure d’éducation civique, on nous demanda comme d’habitude ce que nous voudrions devenir plus tard. La petite bande à laquelle j’appartenais constituait un groupe de choc, chacun de ses membres voulait être soit marin, soit aviateur. La profession de géologue, prospecteur de trésors, était également tolérée, selon les paroles du chant « Sur la terre, dans le ciel et en mer. ».      
Ce fut Sachka Sverdlov que le sort désigna cette fois. La réponse de Sachka ne fut pas banale, il nous surprit, nous ramena au ras du sol. Le plus simplement du monde il déclara qu’il aurait aimé devenir une miche de pain, parce que le pain, lui, n’a jamais faim, et puis chacun aime le pain.      
La bande bouillonna. On regardait Sachka comme un traître, on lui en voulut d’avoir dit ce que nous essayions de dissimuler. Car chacun de nous pensait sans cesse au pain et aspirait à en avoir à satiété. Nos rêves étaient remplis de pain. 
 

(…) ma mère en un mot n’avait peur de rien. Elle avait l’habitude de dire : « Tout va mal, mais nous sommes en vie ; et si ça empire encore, nous survivrons quand même. »
 

L’amour pousse les hommes à faire le bien comme le mal. Les hommes bons accomplissent des exploits étonnants, les méchants font simplement le mal. Il est difficile d’appeler amour le sentiment que les fourbes staliniens portaient à ma mère, cependant je n’ai pas le droit de nier que leur passion venait du cœur. Les dénonciations contre Beauté étaient écrites par des hommes qui l’aimaient, et jetées au panier par d’autres qui s’usaient aussi les yeux à la regarder. Qui lui confessaient ensuite leurs nobles exploits. Ma mère ne savait pas qui écrivait et qui détruisait les dénonciations. Chacun d’eux finissait par faire l’un et l’autre. Le cercle se refermait.
 
 
Ils étaient assis côte à côte, n’écoutant qu’eux-mêmes, comme les premiers êtres humains à qui auraient été donnés la vie et le paradis. L’enfer régnait tout autour, l’enfer de la guerre, l’enfer du goulag, une géhenne de faim et de dénonciations, mais eux, ils étaient au paradis, dans une Arcadie humaine – donc fragile – mais indubitable, là où l’on atteint le fond des cœurs, où l’on entrevoit le sens de la vie.


Les ténèbres furent le cauchemar de mon enfance.      
Les ténèbres et aussi Staline. Je supportais mieux les ténèbres : elles avaient un début au crépuscule, et une fin à l’aube, et elles n’avaient pas toujours l’opacité des ténèbres bibliques. Tandis que Staline, ce voyeur génial, était partout. À tous les coins de rue, sur toutes les affiches, jusque dans nos rêves. Le guide, le timonier, le père. Souvent, j’essayais de le fixer en pleine lumière pour vaincre ma phobie. En vain. La terreur ne me lâchait pas l’âme.      
Il n’était pas beau, je ne trouvais nulle chaleur ni dans ses yeux ni dans ses traits ; cependant il m’était moins repoussant que le visage de Hitler. J’avais néanmoins la sensation qu’il répandait la lèpre ; mon instinct me le suggérait. Là était probablement la source de ma peur. Staline était mortifère, il répandait la mort. Il détruisait la vie, et moi, j’avais une telle envie de vivre ! En dépit de ma misère, en dépit de la faim. À tout prix, voir le ciel bleu, les oiseaux insouciants, l’herbe éternelle. Je me précipitais toujours dans les maisons où un enfant venait de naître. Regarder un nouveau-né m’était une grande émotion, voire une révélation. On me laissait entrer partout, toucher le petit de l’homme, on disait que j’avais un bon toucher, un bon regard. J’accourais voir les nouveau-nés par crainte de Staline. Je quêtais auprès d’eux le courage et la consolation, car la vue de ces êtres vulnérables et fragiles m’apportait un tel sentiment de sécurité que parfois je cessais de croire à la mort.


En ces années-là, avoir son père à la maison, ne serait-ce que pour quelques jours, était un événement considérable et heureux. Les pères, les hommes en général, étaient guettés par deux vampires : Staline et Beria. Le premier les envoyait au front, le second les emmenait au goulag. Nous, nous étions abandonnés à nos mères, à ces esclaves sans précédent dans l’histoire, à ces mères grâce auxquelles le système stalinien pouvait perdurer. 


Les officiers et les soldats de l’armée polonaise faits prisonniers par les Soviétiques en septembre 1939 furent pour la plupart envoyés au goulag, beaucoup d’officiers furent fusillés. Mais lorsque Hitler attaqua en 1941 l’Union soviétique, une amnistie fut déclarée et ces militaires formèrent une armée polonaise sous la direction du général Anders. Par ressentiment contre les Soviétiques, cette armée refusa de se battre aux côtés des Russes et quitta l’URSS en passant par l’Iran et la Palestine, pour aboutir sur le front italien, aux côtés des alliés occidentaux. 


Durant la pénurie de la guerre, faute d’enveloppes, on développa en Russie une technique de pliage des lettres en triangle, la face écrite à l’intérieur, la face externe servant à inscrire l’adresse. Une astuce du pliage maintenait sans colle l’ensemble fermé – mais facile à ouvrir, y compris par la censure.
 
 
Sa prophétie se réalisa : la Sentinelle se suicida le lendemain. Son ardeur révolutionnaire des années passées avait fini par porter ses fruits. Notre conscience note tout, chaque action, et personne n’y peut échapper. La Sentinelle avait toujours répété : « Ce que tu as fait aux autres, il faut te le faire à toi-même – si tu n’as pas de pouvoir. Car le pouvoir permet de tuer sans fin et puis d’oublier ses péchés. »
 

Comme toujours le malheur, le gel arriva sans prévenir. Une seule nuit lui suffit pour ouvrir son portail d’argent et semer soigneusement partout ses graines mortifères. Une oreille sensible pouvait percevoir un chuchotis comme celui du blé qui glisse dans la goulotte d’un moulin. Cela signifiait que la température était tombée en dessous de moins quarante degrés. La neige se fit bleue et la limite entre terre et ciel s’estompa. Le soleil, dépouillé de sa splendeur et privé de son éclat, végétait désormais dans une misère prolétarienne. Le froid vif buvait toute sa chaude et vivifiante liqueur – désormais seuls le feu de bois, l’amour et trois cents grammes quotidiens d’un pain mêlé de cellulose et d’arêtes de poisson devaient nous défendre contre la mort. 


Les portes verrouillées furent ouvertes et nous eûmes la permission d’aller chercher de l’eau bouillante. C’était le matin. Les collines proches, couvertes d’une forêt de mélèzes, brillaient pareilles aux boucles d’une barbe de patriarche. Juste au-dessus des arbres flamboyait le soleil, comme un boutefeu tartare. Je contemplai les lointains enneigés avec un étonnement sans bornes. Qu’était-ce donc ? Dans mon dos, l’enfer du wagon de déportation, avec son trou de cloaque et ses châlits en bois brut, et devant moi la merveille hivernale de la création divine. Je sautai à terre et, oubliant tout, je partis droit devant, léger, heureux, libre. Je n’entendais plus rien : ni les cris des convoyeurs m’enjoignant de revenir ni les coups de feu. La chute dans la neige durcie me fit revenir à la réalité : on m’avait plaqué au sol. Je boulai et me retrouvai sur le dos ; mon regard se fixa sur une étoile rouge. La baïonnette d’un fusil visait ma poitrine. Je n’apercevais ni silhouette ni visage, rien que l’étoile rouge et la baïonnette. Cette vue fut effrayante au point de me faire perdre connaissance. C’est dans le wagon que je revins à moi. La nouvelle de la perte de mon grand-père m’acheva : j’étais la cause de sa mort car, après la sommation du garde pour me faire revenir, le grand-père Théodore avait sauté pour m’arrêter – ce qui avait été considéré comme une tentative de fuite.


Or la température extérieure était tombée jusqu’à moins trente-cinq degrés. S’il n’y avait pas eu l’orphelinat, les cours, à l’école auraient probablement été suspendus. Ou peut-être pas, car en ces temps-là une journée sans travail passait pour du sabotage. Et le sabotage coûtait cinq ans de camp au minimum. Tout le monde le savait, et chacun se rendait compte de ce que signifiait passer cinq années de sa vie au goulag. C’était sans doute la raison pour laquelle les cours dans notre école avaient été maintenus. 


Seul un être humain peut survivre aux camps de Kolyma. Aucun animal ne pourrait subsister dans ces conditions. La Kolyma, c’est le vrai cœur du communisme. 
 
 
(…) en Russie soviétique un homme ne pesait pas plus qu’un moustique, surtout quelqu’un qui avait franchi l’Oural en venant de l’ouest. Ceux-là pouvaient disparaître sans laisser de trace, et souvent ils disparaissaient ainsi.


Depuis six mois, Sacha était l’homme à tout faire de l’orphelinat. Il n’avait plus de pied gauche, ni d’avant-bras gauche, amputé au coude. À la fin de sa condamnation de cinq ans à la Kolyma, on l’avait classé parmi les invalides. Il avait travaillé dans une mine d’or, en première ligne, à l’abattage, là où cent grammes d’or se payaient d’une vie humaine. Cependant on ne parvenait pas toujours à enterrer tout le monde dans le permafrost comme le voulait le plan. L’être humain est parfois étonnant de résistance. On ne libérait pourtant pas les déchets humains de la Kolyma, ceux qui n’étaient pas morts au bout du temps réglementaire. C’eût été gênant de montrer au monde de pareilles choses. Sacha lui-même considérait qu’on l’avait laissé partir par erreur. Il avait été versé dans un groupe de volontaires à qui les « organes » avaient permis d’aller au front. On ne le débusqua qu’à Irkoutsk, au moment de répartir les hommes dans les unités combattantes. Quelqu’un s’aperçut enfin de son invalidité. Son dossier fut réexaminé et transmis au NKVD. Là, le responsable, un vieux de la vieille, en siffla d’étonnement lorsqu’il feuilleta les actes de son dossier. Pour des raisons qu’il fut le seul à connaître, la situation l’amusa.      
— Les erreurs peuvent faire des miracles, dit-il à Sacha. Mais puisque tu as réussi à arriver jusqu’à moi, tu resteras avec moi. Ou plutôt, non. Tu vas aller là où je suis né.      
Et c’est ainsi que Sacha apparut dans notre bourgade, où cinquante ans plus tôt était né le plénipotentiaire du NKVD d’Irkoutsk, un descendant, paraît-il, d’exilés polonais. Au début, les jours de Sacha n’étaient pas des plus tranquilles. Il se sentait traqué en permanence et vivait comme sur des charbons ardents. Mais combien de temps peut-on vivre ainsi ? Sacha le comprit et, au bout d’une semaine ou deux, cessa de se tracasser pour le présent, et cent fois plus encore pour l’avenir. Il décida d’être lui-même. Il cessa donc de croire que quelqu’un allait venir pour l’emmener dans un camp pour invalides, là où l’aveugle travaille en équipe avec le cul-de-jatte, le sourd avec le manchot, où il faut se mettre à cinq pour compter deux jambes et trois bras, mais où chacun doit néanmoins fournir la norme de travail – avec ses mains, avec ses pieds, et s’il le faut avec ses dents. 


Avec prudence, je compris que, moi aussi, on m’avait envoyé en Sibérie pour que je meure plus tôt qu’à mon tour, que j’étais là par un caprice des forces du mal. Dans notre bourgade, les autochtones se comptaient sur les doigts des deux mains. Comment des mortels pouvaient-ils condamner ainsi d’autres mortels ? Je n’arrivais pas à comprendre. Que pouvaient sentir ceux qui nous avaient envoyés ici, et ceux qui nous y gardaient ? J’avais envie de le demander au pépé ou à Sachka, mais sans doute n’en savaient-ils pas plus que moi. On sait très peu de chose sur ce qui est essentiel. 


En Russie, il n’y a que les oiseaux de libres.
 
 
Mon grand-père, ils l’ont fusillé aussi. Il était pope. Moi aussi, ils me règleront mon compte un jour. Et le tien aussi, répondit Dovjenko froidement. À moins que tu te mettes à dénoncer. Ou tu vas au goulag ou tu dénonces. Il n’y a pas d’autre choix.


Les tenailles soviétiques arrachaient régulièrement l’un d’entre nous. Nous ne possédions rien hormis notre incertitude ; pourtant, en dépit de l’adversité, nous nous soutenions, nous nous donnions du courage les uns aux autres. 


Le cœur humain relève d’un monde différent, les lois qui le régissent ne sont pas des lois d’ici-bas et nul n’a le pouvoir d’apaiser un cœur qui ne veut s’apaiser de lui-même.


Je me retrouvais seul, j’étais devenu un de ces innombrables gosses sans parents dont le destin n’intéressait personne, hormis peut-être les orphelinats, ces espèces d’hybrides de consigne anonyme et d’usine de dressage idéologique pour mineurs.

 

 

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