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vendredi 5 décembre 2025

[Shafak, Elif] Les fleuves du ciel

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : Les fleuves du ciel
            (There are Rivers in the Sky)

Auteur : Elif SHAFAK

Traduction : Dominique GOY-BLANQUET

Parution : en anglais en 2024,
                  en français en 2025 (Flammarion)

Pages : 512 

Accès au livre : ISBN 9782080459879  
                           en librairie

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Londres, 1840. Arthur, un garçon à la mémoire prodigieuse né sur les rives de la Tamise, est engagé comme apprenti dans une imprimerie. Bientôt, son monde s’ouvre bien au-delà des taudis de la capitale anglaise, vers un autre fleuve, le Tigre, et une ancienne cité de Mésopotamie qui abrite les fragments d’un poème oublié.
Turquie, 2014. Chassées de leur village au bord du Tigre, Naryn, une petite fille yézidie, et sa grand-mère entreprennent un long voyage, traversant des terres en guerre dans l’espoir d’atteindre la vallée sacrée de leur peuple, en Irak, pour que Naryn y soit baptisée.
Londres, 2018. Zaleekhah, hydrologue fascinée par la mémoire de l’eau, emménage dans une péniche pour échapper à la faillite de son mariage. C’est alors qu’un curieux livre qui la ramène à ses origines vient chambouler son existence.
Avec ce roman éblouissant, une traversée des siècles et des cultures suivant trois destinées entrelacées par le cours imprévisible de l’eau, Elif Shafak s’impose comme l’une des plus grandes conteuses de notre époque.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Elif Shafak est l'auteure de douze romans salués par la critique, notamment L'architecte du Sultan, La Bâtarde d'Istanbul, Trois filles d’Ève, et 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. Son œuvre, pour laquelle elle a reçu la décoration de Chevalier des Arts et des Lettres, est traduite dans le monde entier. Elle milite pour les droits des femmes, et collabore régulièrement avec des quotidiens internationaux comme The New York Times, The Guardian et La Republica.

 

Avis :

De La bâtarde d’Istanbul, qui sonde les blessures de l’histoire turco‑arménienne, à L’île aux arbres disparus, qui évoque les violences inter‑ethniques entre Chypriotes grecs et turcs,  Elif Shafak n’a cessé d’explorer les thèmes de la mémoire, de l’identité et de la transmission. Elle choisit cette fois l’eau comme fil conducteur, élément vital qui relie personnages, civilisations et récits dans une vaste composition traversant les époques et menant à une méditation sur la condition humaine.

Détournant l’idée controversée de la « mémoire de l’eau », selon laquelle le liquide conserverait la trace des substances rencontrées même après leur disparition matérielle, Elif Shafak en fait une métaphore poétique : l’eau devient archive invisible, dépositaire des histoires et des civilisations qu’elle a traversées. Trois existences s’y inscrivent : un archéologue anglais du XIXᵉ siècle en quête d’un poème mésopotamien oublié, une enfant du Proche‑Orient entraînée dans l’exil au début du XXIᵉ siècle, et une hydrologue contemporaine confrontée aux menaces pesant sur cette ressource vitale. 

A lui seul, le titre condense cette vision. Drainant mémoires et récits à mesure que les pluies alimentent rivières, fleuves puis mers, l’eau relie cosmique et terrestre, origine et disparition. Les histoires humaines, comme les fleuves, naissent d’un ciel commun et s’écoulent vers des destins multiples. A partir de cette image, la romancière turque met en lumière la manière dont l’Occident – oublieux du berceau civilisationnel que fut la Mésopotamie – a longtemps toisé l’Orient. Elle évoque aussi les tragédies contemporaines, tel le génocide des Yézidis, qui souligne la fragilité des peuples et la violence des effacements. L’eau apparaît alors comme miroir de la vie et de la mort des civilisations : elle emporte les ruines mais conserve les traces.

Enfin, Les fleuves du ciel célèbre la puissance des récits. Car si les civilisations s’effondrent et si les peuples sont déplacés, les histoires survivent, franchissent les frontières et ressurgissent là où on les croyait disparues. Elif Shafak compose ainsi une fresque polyphonique où l’eau n’est pas seulement motif, mais force agissante qui éclaire la condition humaine et rappelle que la mémoire, même menacée, poursuit son oeuvre. 

Conteuse habile et enchanteresse, Elif Shafak métamorphose une réflexion politique et historique en une œuvre d’une grande intensité poétique, où, comme l’eau, le temps coule, nous dépasse et nous emporte, mêlant dans une mémoire universelle les vies et les civilisations, et, puisque tout s’achève dans le même terreau, nous administrant une grande leçon d’humilité et de tolérance. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

C’est avec de telles pensées à l’esprit qu’Assurbanipal entre dans la bibliothèque. Une enfilade de pièces où les murs sont couverts du sol au plafond d’étagères sur lesquelles des milliers de tablettes d’argile sont disposées en ordre parfait, classées par sujet. Elles ont été collectées dans des contrées proches ou lointaines. Sauvées pour certaines de la négligence ; d’autres achetées à leur propriétaire pour une bouchée de pain ; mais la plupart ont été prises de force. Elles contiennent toutes sortes d’informations, qu’il s’agisse d’accords commerciaux ou de recettes médicinales, de contrats juridiques ou de cartes célestes… car le roi sait que pour dominer d’autres cultures, il faut saisir non seulement leurs terres, récoltes et biens matériels, mais aussi leur imaginaire collectif, leurs souvenirs partagés.


Bientôt, le crépuscule peint l’horizon en orange vif, jusqu’à ce que le brouillard revienne en force et efface toutes les couleurs de son morne pinceau. Un allumeur de réverbère passe en sifflotant. Il tient à la main une longue perche avec une mèche allumée. Une par une, les lampes à gaz le long de la rue prennent vie, projetant une lueur vaillante dans l’obscurité qui s’épaissit. Demain matin, le même homme réapparaîtra pour les éteindre une à une. Un pendule oscille constamment entre le jour et la nuit. La lumière et l’ombre. Le bien et le mal. Peut-être en va-t-il de même pour le passé et le présent – ils ne sont pas entièrement distincts. Ils saignent l’un dans l’autre.


Les enfants de parents déracinés naissent dans la tribu du souvenir. Leur présent et leur avenir sont à jamais façonnés par leur passé ancestral, qu’ils en aient connaissance ou non. S’ils fleurissent et prospèrent, leur réussite sera attribuée à toute une communauté ; et de la même manière, leurs échecs seront enregistrés au compte d’une entité plus ample et plus ancienne qu’eux-mêmes, famille, religion ou ethnicité.


Une larme tombe sur le dos de sa main. Fluide lacrymal, agencement complexe de cristaux de sel invisibles à l’œil nu. Cette goutte, l’eau de son propre corps, qui contient une trace de son ADN, était jadis un flocon de neige ou un jet de buée, peut-être ici ou à des milliers de kilomètres, changé maintes fois de liquide à solide à vapeur et inversement, tout en gardant son essence moléculaire. Elle est restée cachée sous une terre emplie de fossiles pendant des dizaines sinon des milliers d’années, a grimpé vers les cieux, est revenue sur terre en brume, brouillard, mousson ou tempête de grêle, déplacée et relogée à perpétuité. L’eau est l’immigrant par excellence, prisonnière en transit, incapable à jamais de se fixer.


Les mots sont comme des oiseaux, dit Mr Bradbury. Quand on publie des livres, on libère des oiseaux en cage. Ils peuvent aller où bon leur semble. Ils peuvent survoler les murs les plus hauts, franchir de longues distances, s’installer aussi bien dans un manoir que dans une ferme ou une chaumière d’ouvrier. On ne sait jamais qui ces mots atteindront, quels cœurs succomberont à leurs doux chants.


Si la pauvreté était un lieu, un paysage hostile dans lequel on tomberait accidentellement ou par une poussée délibérée, ce serait une forêt maudite – un bois sauvage humide et lugubre suspendu dans le temps. Les branches vous happent, les troncs vous bloquent le passage, les ronces s’agrippent à vous, résolues à vous empêcher de partir. Même si vous parvenez à surmonter un obstacle, il est aussitôt remplacé par un autre. Vous vous arrachez la peau des mains en vous efforçant de dégager un chemin alternatif, mais dès que vous tournez le dos aux arbres, ils resserrent les rangs derrière vous. La pauvreté mine votre volonté, peu à peu.


Oncle dit souvent que si certains peuvent faire le choix d’une vie simple et discrète, ceux qui viennent de régions perturbées ou d’origines difficiles n’ont pas ce luxe. Car toute personne déplacée comprend que l’incertitude n’est pas tangentielle à l’existence humaine mais qu’elle en est l’essence même. Comme on ne peut jamais être certain de ce qu’apportera le lendemain, impossible de se fier à Dame Fortune – déesse du destin et de la chance – même quand elle semble pour une fois vous accorder ses faveurs. Il faut toujours être prêt à une crise, une calamité, ou un soudain exode. Être un étranger, c’est d’abord une affaire de survie, et personne ne peut survivre s’il est sans ambition ; personne ne progresse en temporisant. Les immigrants ne meurent pas de fatigue existentielle ou d’ennui nihiliste ; ils meurent de travailler trop dur.
 
 
Grandma dit qu’une vieille femme yézidie, une voisine qui lui est chère, a émigré avec ses enfants en Allemagne, où la famille s’est établie dans les années 1990. La femme a été troublée et attristée d’apprendre que les gens là-bas remplissaient une baignoire d’eau et s’asseyaient dedans pour se savonner. Elle ne pouvait pas croire qu’il y ait des gens assez insensés pour plonger dans de l’eau propre sans s’être lavés auparavant.


Grandma dit qu’on devrait toujours se montrer bon envers chaque créature vivante, si petite soit-elle ou apparemment insignifiante, car on ne peut jamais savoir sous quelle forme vous-même ou un être cher allez renaître. 
« Hier j’étais un fleuve. Demain, je reviendrai peut-être sous la forme d’une goutte de pluie. »


Qu’ils soient bourbeux ou placides, dans ce pays où les pierres sont anciennes et où les histoires se racontent mais sont rarement écrites, ce sont les fleuves qui gouvernent les jours de notre vie. Nombre de rois ont régné et nombre de rois ont disparu, et Dieu sait qu’ils étaient pour la plupart impitoyables, mais ici en Mésopotamie, ne l’oublie jamais, mon amour, le seul véritable souverain, c’est l’eau. 


Les divisions entre classes sont en vérité des frontières sur une carte géographique. Quand vous naissez dans un milieu riche et privilégié, vous héritez d’un plan qui trace les chemins ouverts devant vous, signale les raccourcis et les détours capables de vous conduire à destination, vous informe des vallées luxuriantes où vous pouvez prendre du repos, des terrains instables à éviter. Si vous entrez dans le monde sans cette carte, vous êtes privé de guide sûr. Vous vous égarez plus facilement, vous tentez de traverser ce que vous avez pris pour des vergers et des jardins, et découvrez que ce sont des marais et des tourbières.
 


Tandis qu’elle ferme les yeux, attendant de sombrer dans un sommeil drogué, elle entend au loin un léger clapotis. Elles sont toutes là. Les rivières perdues du temps, hors de la vue et hors de l’esprit mais remarquables par leur absence, comme les membres fantômes qui gardent la faculté de faire souffrir. Elles sont ici et partout, érodant les structures solides sur lesquelles nous avons construit nos carrières, mariages, renommées et relations, roulant toujours plus vers l’avant – avec ou sans nous. Zaleekhah sait qu’elle n’est peut-être pas l’une des leurs, mais elle sera toujours attirée par les gens entraînés vers quelque chose de plus grand et meilleur qu’eux, une passion qui dure la vie entière, même si elle finit par les dévorer.


Tout comme une flamme requiert l’ombre pour exister et grandir, l’idée de la suprématie européenne avait besoin d’un Orient imprégné de misère et de désespoir. Napoléon se donnait pour mission de libérer les peuples de la région de leur destinée et de les conduire à restaurer la grandeur de leurs ancêtres. Ainsi tous seraient bénéficiaires – l’envahisseur et l’envahi. Enhardi par cette conviction, il ordonna de collecter des antiquités. Cependant il ne serait pas facile de les rapporter au Louvre. Car les Français n’étaient pas seuls habités par cette ambition. Les Britanniques aussi étaient dans les transes de l’égyptomanie.


Les empires savent se donner l’illusion qu’étant supérieurs aux autres, ils vivront à jamais. Une certitude partagée que demain le soleil se lèvera, que la terre restera fertile, que les eaux ne se tariront jamais. Un mirage réconfortant qui donne à croire que même si nous mourons tous, les bâtiments que nous érigeons, les poèmes que nous composons, les civilisations que nous créons vont survivre.


Arthur commence à suspecter que le mot civilisation désigne le peu que nous parvenons à sauver d’une perte que personne ne souhaite se remémorer. Des triomphes se dressent sur les échafaudages bricolés de sévices indicibles, des légendes héroïques sont tissées d’agressions et d’atrocités. Le système d’irrigation de Ninive était une réussite éclatante – mais combien de vies ont été gaspillées pour le construire ? Il y a toujours un autre aspect des choses, un aspect oublié. L’eau était le plus grand atout de la ville et son trait distinctif, pourtant elle est aussi ce qui l’a sapée pour finir. Les larges quantités de sel charrié par les torrents et les marées ont ruiné le sol. Fleuves créateurs, fleuves destructeurs. Parfois votre force principale devient votre pire faiblesse. 
 
 
Aux dires de certains, les Yézidis sont des musulmans hérétiques ou des chrétiens renégats. D’autres affirment que ce sont des juifs apostats, ou une étrange secte zoroastrienne perdue dans les replis de l’histoire. Certains assurent que leur système de caste est une dérivation de l’hindouisme. Selon une hypothèse très répandue, leur foi est un ersatz de croyances originales, un rejeton égaré. Arthur n’est pas d’accord. De plus en plus il a la conviction que leur lignée, aussi enracinée ici que les arbres indigènes, peut remonter au temps des anciens Mésopotamiens.


Il lui vient à l’esprit ce soir-là qu’il y a une similitude entre l’amitié et la foi. Elles sont construites l’une et l’autre sur la fragilité de la confiance.


Je doute que les thérapeutes envoient leurs patients au British Museum, mais quand vous êtes près d’un objet si impossiblement âgé, ça remet les choses en perspective. Ce qui vous trouble à l’instant présent est infime dans le cours du temps. Je pense que chacun devrait traîner un peu en compagnie d’un lamassu de temps à autre.Zaleekhah étudie le panneau. 


« Il était donc cruel, Assurbanipal ? 
— Il compte parmi les plus féroces des rois assyriens. Sa destruction de l’Élam est considérée par nombre de chercheurs comme un génocide. 
— Je m’attendais à mieux de la part d’un homme connu pour avoir fait construire une bibliothèque magnifique. 
— Vous êtes loin d’être la seule à faire cette supposition. Qui vient à point nous rappeler qu’un individu peut être cultivé, policé, généreux, mondain, et quand même commettre des actes d’une cruauté stupéfiante. »


Écrire, c’est se libérer des contraintes de l’espace et du temps. Si la parole orale est une ruse des dieux, la parole écrite est le triomphe des humains. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

  


 

vendredi 1 décembre 2023

[Sönmez, Burhan] La pierre et l'ombre

 



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La pierre et l'ombre (Taş ve gölge)

Auteur : Burhan SÖNMEZ

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution :  2021 en turc,
                   2023 en français (Gallimard)

Pages : 432

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Maître marbrier, aujourd’hui gardien de cimetière, Avdo a vécu mille vies avant de s’installer à Istanbul. Il espérait y trouver la paix, mais était loin d’imaginer que son passé viendrait lui rendre visite. Par une nuit enneigée, il aperçoit la maigre silhouette d’une jeune femme qui émerge d’entre les stèles. La police est à ses trousses, elle a désespérément besoin d’un endroit où se cacher. Mais qui est vraiment cette mystérieuse Reyhan ? Ses pas l’ont-ils menée jusqu’à Avdo par hasard ?
Burhan Sönmez croise habilement les destins au sein d’une mosaïque narrative riche de multiples histoires. Avec La pierre et l’ombre, il brosse un portrait sans concession de la Turquie du siècle dernier, et continue d’explorer sous un angle résolument romanesque les grands thèmes de la mémoire et de l’identité.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Burhan Sönmez, auteur kurde écrivant en turc, est né en 1965 dans un petit village d’Anatolie. Récompensées par de prestigieux prix, ses œuvres sont traduites dans plus de quarante langues. Avocat spécialisé dans les droits de l’homme, il a longtemps exercé à Istanbul. Après un exil de plus de dix ans en Angleterre, il vit aujourd’hui entre la Turquie et Cambridge. En 2021, il a été élu président de l’association d’écrivains PEN International.

 

 

Avis : 

Arrêté et torturé pour ses activités d’avocat spécialisé en Droits de l’homme à Istanbul, le Kurde turc Burhan Sönmez a connu dix ans d’exil en Grande-Bretagne avant de pouvoir revenir en Turquie. Désormais professeur de littérature à l’université d’Ankara, auteur d’articles pour des journaux indépendants et de romans primés et traduits dans de nombreux pays, il a été élu en 2021 président de l’association d’écrivains PEN International, qui défend « les valeurs de paix, de tolérance et de liberté sans lesquelles la création devient impossible ». Son dernier roman La pierre et l’ombre raconte l’histoire sociale de la Turquie moderne au travers d’Avdo, un sculpteur de pierres tombales amené à croiser des personnes représentatives de toutes les facettes culturelles du pays.

L’histoire commence dans les années 1980, peu après le coup d’État militaire. Avdo, la cinquantaine solitaire, vit en marge du monde, sur les bords du cimetière d’Istanbul dont il est assure le gardiennage entre ses confections de pierres tombales. Mais voilà que le passé vient déranger le présent sous la forme d’une pauvre silhouette titubante, pourchassée par la police jusqu’au coeur du cimetière. C’est une toute jeune fille, elle s’appelle Reyhan et n’est pas arrivée jusqu’à la porte d’Avdo par hasard. Qui est-elle ? Pourquoi veut-on l’emprisonner ? Quel lien a-t-elle avec le paisible veilleur du cimetière ? Et puis, aussi, comment en vient-on, comme Avdo, à préférer vivre parmi les morts plutôt que les vivants ?

Oscillant constamment entre passé et futur, le récit nous ramène dans les années 1930, quand un Assyrien prend l’orphelin Avdo sous son aile et l’initie à la sculpture des pierres tombales. Quelque vingt années plus tard, le jeune homme devenu maître marbrier itinérant rencontre l’unique amour de sa vie, Elif, dans un village d’Anatolie qui n’a pas pour habitude de marier ses filles à des étrangers. Le drame est inévitable, qui brisera les rêves d’Avdo mais ne cessera jusqu’à la fin de ses jours de retentir sur son destin. Un destin qu’il nous sera donné de reconstituer peu à peu, à mesure que les fragments du récit, s’échelonnant dans le désordre de l’époque ottomane jusqu’à nos jours en visitant différents lieux du Moyen-Orient, en laisseront progressivement percevoir le motif global, dessiné sur la toile de fond d’une mosaïque culturelle aussi riche que déchirée. Chrétiens, sunnites, alaouites, Turcs, Kurdes et Arméniens : n’y a-t-il donc que la sagesse d’un gardien de cimetière pour constater que « tous les morts sont bons pour l’éternité » ?

Suspendu à ses rebondissements dramatiques autant qu’attaché à la belle humanité de ses personnages, séduit par sa plume soigneusement travaillée, l’on reste impressionné par ce récit dense, doucement mélancolique, dont les cassures temporelles savent si bien refléter le bris des rêves de son principal protagoniste et, à travers lui, les traumas silencieusement accumulés depuis un siècle par les diverses populations de la Turquie. Une lecture à plusieurs niveaux qui inscrit définitivement l’auteur parmi les écrivains majeurs de langue turque. (4/5)

 

 

Citations :

Le silence et le brouillard recouvraient la ville, la rumeur des voitures sur la route avait disparu ; on entendra bientôt le hibou, songea Avdo. Il prit la théière sur le brasero et remplit son verre. Il remonta la couverture sur ses épaules, appuya son dos au coussin du divan. Il versa trois cuillerées de sucre dans son thé, remua, puis tendit l’oreille à l’obscurité blanche. La nuit, nul silence : des sons distillés. Le jour, ils se mélangent en un bruit indistinct ; mais la nuit, chacun retrouvait sa pure clarté. Chansons d’enfance, soupirs des morts, hululement du hibou. Tous inaudibles dans le vacarme du jour. Comme les peines, les regrets. La douleur nue surgissait dans le face-à-face de l’homme seul avec la nuit. Le murmure de la fontaine au pied de l’arbre de Judée était chargé de vieilles élégies, un coeur s’emplissait de la mélancolie d’un amour perdu. Le jour, ces charges-là étaient douces à porter : il fallait la nuit pour croire réellement à la solitude.
 

« - Maître, demanda Avdo d’une voix timide, en quel prophète dois-je croire ? Chacun a le sien, pour certains c’est Jésus, pour d’autres Mahomet, et pour moi ? »
Joseph détourna les yeux du feu pour regarder Avdo. Il lui caressa les cheveux avec bonté et sérénité, comme un père.
« Regarde, lui dit-il, en bas on aperçoit les lumières de l’église Saint-Michel, et là-haut on entend l’appel du muezzin de la mosquée de Cheikh Zirrar. Tu te trouves exactement entre les deux. Ne sois pas pressé, le temps t’apprendra quel prophète il te faut choisir, et peut-être n’en choisiras-tu aucun, et ainsi vivras-tu.
- Peut-on être un homme sans avoir de prophète ?
- Sans doute, certainement, et d’ailleurs méfie-toi de ceux qui en ont un, la plupart ne croient qu’en eux-mêmes, seulement ils le cachent. Attends de grandir un peu, tu décideras par toi-même. Je ne te demande que deux choses, d’être bon et d’être travailleur. Voilà qui convient à un homme.
- Toi, maître, tu crois en Jésus, et pourtant tu fabriques des tombes pour des morts qui croyaient en d’autres prophètes, comment est-ce possible ?
- Avdo, les vivants sont parfois bons, mais les morts sont bons pour l’éternité, voilà ce en quoi je crois quand je fais une tombe. Bientôt eux aussi viendront te voir, et ils te demanderont une tombe, une belle tombe dédiée à des dieux dont tu n’auras jamais entendu parler. Tu ne leur refuseras pas, en mémoire des morts.
 

L’homme qui m’a apprit le métier (…), enfin mon maître et son ami maître Dikran, des hommes d’autrefois, lorsqu’ils arrivaient quelque part, regardaient les pierres d’un air étrange, les touchaient étrangement, les sculptaient d’une façon étrange. Tu sais ce qu’ils faisaient, ils creusaient un trou dans la roche et y glissaient un bourgeon de peuplier. Puis ils attendaient. Une fois le peuplier enraciné, les pointes de ses racines s’enfonçaient dans la roche et la faisaient éclater en plusieurs morceaux. Telle est la loi de la vie, disait maître Joseph : que les choses les plus dures cèdent sous l’effet des plus tendres. 
 
 
La prison est inaugurée, et tandis que quelques prisonniers sont envoyés aux champs, on exécute un premier condamné à mort. Atif Hodja, prédicateur originaire d’Iskilip, ne s’attendait pas à être cet homme-là. Il avait bien prononcé et publié quelques sermons contre l’armée d’Atatürk lors de la guerre turco-grecque, mais c’est son opposition à la révolution vestimentaire qui lui vaut un procès. L’avenir de la jeune république dépendait de sa capacité à rattraper la civilisation occidentale, en imposant à la société un rythme de progrès extrêmement soutenu. La Loi du Chapeau était un jalon essentiel sur ce chemin qui menait à l’abolition du califat à la reconnaissance du droit de vote féminin. Le fez, le turban et autres couvre-chefs traditionnels étaient désormais interdits, et le port du chapeau à l’européenne recommandé pour tous les hommes. Dans un livre publié avant la loi, Atif Hodja d’Iskilip s’était appliqué à montrer que le vêtement occidental était contraire à la religion. Si les musulmans avaient toutes les raisons d’adopter la technique et les inventions de l’Occident infidèle, en revanche ils devaient rejeter fermement l’alcool, la danse, le théâtre et autres moeurs culturelles dont le vêtement faisait partie. La position d’Atif Hodja illustrait la fracture qui divisait profondément la société turque depuis un siècle. Dans toutes ses prises de parole depuis qu’il était officier dans l’armée ottomane, Atatürk avait insisté sur la nécessité de réformer entièrement la société, ajoutant que ces réformes, il faudrait les mener non pas lentement, mais à toute allure. Une fois au pouvoir, il n’avait pas hésité à mettre ses idées de jeunesse en application.


Il y a un dicton italien : Perdere la Trebizonda, ils disent, « perdre Trébizonde ». Autrefois, Trébizonde, aujourd’hui Trabzon, était le port où se rencontraient les navires et les caravanes venus d’Europe et d’Orient. Et quand l’un de ces convois ou de ces navires s’égarait en route, on disait qu’il avait perdu Trébizonde, ce qui est devenu une expression pour dire qu’on a perdu le fil de sa propre vie. Et moi qui ai  passé ma vie à me perdre en voyageant de port en port, je cherchais Trébizonde. C’est étrange, tu sais, mais on découvre ce qu’on cherche seulement le jour où on le trouve.


Les détails de leurs retrouvailles secrètes avaient été fixés l’an passé. Si l’une des deux perdait l’autre, elle l’attendrait tous les mercredis à quatorze heures sur ce banc. Des semaines, des mois pouvaient passer, perdre l’espoir leur était interdit, elles devaient être, elles seraient au rendez-vous. Depuis le coup d’État militaire de 1980 – combien y en avait-il eu ? -, tant de gens avaient disparu ou étaient en cavale que tout le monde avait pris ses dispositions pour renouer secrètement le contact avec ses proches.


L’autre jour, un ami m’a raconté qu’un vieil homme détenu dans la prison de Diyarbakir, à force d’être torturé, avait fini par perdre complètement le sens de la réalité. Il disait à ses camarades de cellule qu’ils étaient tous déjà morts et vivaient en enfer. Cette prison est l’enfer, nous sommes les morts, les gardiens sont les cerbères qui nous surveillent, il disait. Alors les jeunes prisonniers essaient de le persuader qu’il se trompe. Bien, mais dans ce cas qui sont nos parents qui viennent nous voir les jours de visite ? lui demandent-ils. Eux, dit le vieil homme, ce sont ceux qui viennent pleurer sur notre tombe, et nous croyons qu’ils parlent avec nous comme si nous étions encore vivants. Quelque temps plus tard, le vieil homme apprend qu’il va être remis en liberté. Il n’y croit pas. Où peut-on bien aller après l’enfer ? Il a peur. Le jour de sa libération, il a un arrêt cardiaque et meurt. Cette histoire me hante depuis des jours… Puis j’ai pensé que ce que disait le vieil homme valait aussi pour nous. Ce pays est un enfer, l’enfer où nous, les morts, payons pour nos péchés. En sortir est impossible. Et moi non plus, comme ce vieil homme, je n’en sortirai pas, je ne réussirai pas quitter le pays. Le jour du départ, mon coeur s’arrêtera de battre. 
 
 
L’habitude est un savoir tout fait, qui préserve les hommes d’en apprendre de nouveaux.


Nous croyons que personne ne peut retrouver le passé, mais les vieux, avec leur esprit vacillant, leurs jeux cérébraux, ils y arrivent. Vers la fin de leur vie, les vieillards, arrivant aux frontières de l’avenir, trouvent un moyen de faire revenir leur passé. Brisant le verre de cette horloge mentale qu’on appelle le temps, ils font se rencontrer le passé et l’avenir dans le moment présent.


 

samedi 11 novembre 2023

[Altan, Ahmet] Les dés

 




Coup de coeur 💓

 

Titre : Les dés (Zarlar)

Auteur : Ahmet ALTAN

Traduction : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution :  2023 en turc
                   et en français (Actes Sud)

Pages : 208

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Ziya n’a que seize ans lorsqu’il est introduit en secret dans un recoin du tribunal où doit être entendu l’assassin de son frère aîné. Tireur d’exception, ce jeune Tcherkesse abat son ennemi d’une seule balle en pleine audience et gagne par ce geste l’admiration de tous. Après une année d’incarcération dans une prison où il découvre le jeu de dés, on l’envoie dans la campagne par-delà les frontières, non loin d’Alexandrie. Là, il rencontre une jeune fille, apprécie sa compagnie sans pour autant comprendre le sentiment qui soudain le trouble d’une étrange manière. De retour en Turquie, il n’oubliera jamais Nora. Très présent dans les nuits d’Istanbul, il joue beaucoup, aime peu mais celles qui l’approchent sont frappées par son regard inquiétant. Alors qu’une action d’éclat lui est proposée – il s’agit cette fois de tuer en pleine rue le grand vizir –, Ziya prend les rênes de l’opération. La lumière, toujours la lumière…
Après son inoubliable Madame Hayat, Ahmet Altan explore dans ce roman le caractère ambigu d’un
homme qui tout enfant apprend à refouler ses émotions. Pragmatique, avide de justice, réactionnaire, ce personnage insondable incarne l’engagement absolu de ceux qui sont prêts à tout pour défendre les leurs.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ahmet Altan, né en 1950 à Ankara, est un des journalistes et romanciers les plus renommés de Turquie. Il est le fils de Çetin Altan, journaliste et homme politique, condamné à près de deux mille ans de prison pour ses articles contre l’autoritarisme du pouvoir militaire. Dès 1974, Ahmet Altan se lance dans le journalisme, lui aussi, et s’engage en faveur de la démocratie. Très vite, il commence à être connu dans son pays pour sa contestation du régime en place. Il publie en 1982 son premier roman qui rencontre un grand succès. Son deuxième roman est sanctionné pour atteinte aux bonnes mœurs et fait l’objet d’un autodafé. Ahmet Altan devient un journaliste de plus en plus influent, tant à la télévision que dans la presse écrite. En 1995, il est condamné à vingt mois de prison avec sursis à la suite de la publication d’un article satirique. Il est également accusé de soutenir le projet d’un Kurdistan indépendant. Son quatrième roman, Contes dangereux publié en 1996, est un véritable phénomène de librairie, il y aborde les assassinats sans suite judiciaire. Avec Orhan Pamuk et Yachar Kemal, il rédige, en 1999, une déclaration pour les droits de l’homme (et des droits culturels des Kurdes) et de la démocratie en Turquie, qui est signée par Elie Wiesel, Günther Grass, Umberto Eco… Oh, Mon Frère, un article qu’il dédie aux victimes du Génocide arménien le fait inculper, en 2008, d’insulte à la Nation turque. Il reçoit trois ans plus tard le prix Hrant Dink de la Paix (Hrant Dink est un journaliste arménien assassiné par un nationaliste turc). Entre 2007 et 2012, il dirige le quotidien Taraf qui joue un rôle central dans la presse d’opposition.

En 2016 commence son effroyable parcours judiciaire. Il est arrêté en septembre, accusé d’avoir participé à la tentative de putsch du 15 juillet. Deux ans plus tard, il est condamné à la perpétuité aggravée. Puis, en mai 2019, sa condamnation est confirmée en appel par la Cour Constitutionnelle tandis qu’en juin la Cour Suprême casse la condamnation tout en rejetant sa demande de remise en liberté. Cette année-là paraît en France, Je ne reverrai plus le monde, un récit de son emprisonnement qui reçoit le prix André Malraux. Le 4 novembre, la Haute Cour Pénale d’Istanbul le condamne à dix ans de prison mais ordonne sa remise en liberté sous contrôle judiciaire compte tenu des années qu’il a déjà passées en prison. Ahmet Altan est libéré. Le 12 novembre, l’écrivain est de nouveau arrêté sur décision de justice. C’est le 14 avril 2021 qu’Ahmet Altan est remis en liberté. La veille, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a condamné la Turquie pour la détention de cet intellectuel depuis plus de quatre ans.

En septembre 2021 paraît en France son roman Madame Hayat qui est couronné par le prix Femina étranger et rencontre un magnifique succès dans la presse et en librairie.

Jusqu’à ce jour, Ahmet Altan vit en résidence surveillée dans son appartement d’Istanbul, sans autorisation de quitter le territoire turc. 

 

Avis :

Après Madame Hayat qui offrait à son jeune protagoniste l’apprentissage de la liberté, le dernier roman d’Ahmet Altan nous plonge cette fois dans le processus mental inverse : un adolescent assoiffé d’honneur et de justice devient un redoutable terroriste, tuant aveuglément au nom de la loi de son clan.

En ce début de XXe siècle où l’empire ottoman vacille, trois frères tcherkesses, Arif, Hakkî et Ziya, vivent à Istanbul. Ziya, le plus jeune, n’est qu’adoration pour son aîné, Arif, puissant et charismatique caïd de la pègre. Lorsque celui-ci est assassiné, l’adolescent de seize ans, très tôt façonné au code d’honneur des siens, entreprend aussitôt de le venger et abat le meurtrier en plein tribunal. Trop jeune pour la peine capitale, il est condamné à la perpétuité dans ces geôles semblables « aux ténèbres sanglantes du ventre d’une femelle requin dont la progéniture s’entredévore avant même de voir le jour ». C’est dans cette mort à petit feu qu’il découvre la passion du jeu et l’ivresse de mourir et renaître sans fin à chaque roulement de dés. Quand, huilés par d’obscures tractations, les verrous de la prison laissent finalement échapper le jeune homme, le tueur doublé d’un flambeur est plus que jamais une mèche d’amadou...

L’intelligence de l’analyse rivalise avec les beautés de plume de cet auteur qui s’impose décidément comme un maître écrivain. Le plus grand talent préside à sa dissection psychologique de ce jeune homme construit dès le plus jeune âge dans le refoulement des émotions, pour lui comme autant de faiblesses. Ses tourments intérieurs dont, faute de les comprendre, encore moins de les verbaliser, il est le jouet inconscient, il prétend les faire taire, tuant l’humain en lui avec la force de sa haine, pour s’accrocher aux seuls repères qu’on lui ait jamais présentés, clairs et rassurants dans leur aveugle rigidité d’armure : le code d’honneur de son clan, le culte de sa toute-puissance et le devoir de le défendre coûte que coûte. « Mourir valait toujours mieux que de vivre dans le déshonneur. » 
 
Prêt à tout, il est le pion idéal dans le jeu des manipulateurs de tout poil. Ceux-ci, surtout à notre époque, auraient pu se draper dans des motifs religieux. En cette période d’instabilité du régime, il devient le jouet d’intérêts politiques, qui le dépassent mais qui savent... le faire rouler comme un dé ! Pour le joueur, peu importe de perdre ou de gagner, de vivre ou de mourir, l’essentiel est ailleurs. Ceux qui arment les terroristes l’ont bien compris aussi, qui jouent sur la colère et le désir de mort qui les consument : « La vie ne lui suffisait pas », « Il était né avec la passion terrible de vouloir tout consumer, tout épuiser, avec un appétit sans fin. Seuls le jeu et le crime savaient assouvir cette passion. »

Un nouveau très grand roman, aussi pénétrant que merveilleusement écrit, de l’auteur turc si attaché au « combat contre le mal causé par la perversion des sociétés ». Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La prison ressemblait aux ténèbres sanglantes du ventre d’une femelle requin dont la progéniture s’entredévore avant même de voir le jour. Les meurtriers enfermés là, sachant qu’ils n’en sortiraient plus, n’hésitaient pas à se battre et à s’entretuer. Les méthodes étaient variées, du coup de pique ou de couteau à l’huile bouillante qu’on déverse ou au coussin qu’on presse sur la tête du voisin dans son sommeil. Tous vivaient dans l’angoisse et la crainte.


Un jour enfin, il s’assit à son tour au bord de la couverture. Il éprouva la dureté anguleuse des dés dans sa main. Il lança, perdit. Lança, perdit. Lança, perdit. Il apprit à couper sa respiration quand les dés roulent. Il apprit à sentir son existence et l’univers entier suspendus à ce minuscule instant. Il apprit à perdre, et connut le fabuleux espoir de gagner que fait naître l’expérience de perdre.


Ils avaient beau lui avoir tout confisqué, sa vie, sa jeunesse, son avenir, il avait découvert quelque chose qu’ils ne pourraient jamais lui arracher : les dés. Quand il les secouait dans sa paume, la vie s’arrêtait mais le temps s’accélérait. Les premiers jours, la chance se refusa à lui, il ne fit que perdre. Peut-être que si l’inverse s’était produit et qu’il n’avait fait que gagner, peut-être n’aurait-il pas aimé autant le jeu. Mais perdre lui insuffla bientôt à la fois l’appétit de gagner, le désir d’inverser la fortune, le plaisir d’oublier. Il s’attacha à ces émotions de manière irréversible.


Quand il ne jouait pas, la prison revenait, l’absence d’air et l’obscurité l’étouffaient.
Les jours n’avaient pas de nom. Personne ici ne demandait : “Quel jour sommes-nous aujourd’hui ?” Cela n’avait aucune importance. Tous les jours n’en formaient qu’un seul. Leurs existences s’écoulaient toutes identiques, collées les unes aux autres, le temps d’un unique jour qui avalait les hommes pour les noyer dans ses ténèbres. Il n’y avait aucun mouvement pour faire remuer le temps. Cette immobilité les écœurait parfois tellement qu’ils se battaient et s’entretuaient juste pour en desserrer un peu l’étreinte. Tuer était le seul moyen qu’ils avaient de mettre le temps en mouvement et d’en signer le passage.


Personne ne peut connaître la valeur de la solitude, personne ne peut en concevoir le manque aussi bien qu’un homme qui est resté longtemps en prison. 


Il avait une intelligence innée du jeu, sans rapport avec son jeune âge, et même s’il lui arrivait de jouer comme un dément jusqu’à tout perdre et devoir attendre sans le sou la prochaine enveloppe à la fin du mois, il gardait généralement le contrôle, savourant autant le désir de gagner que suscitent les pertes que le “Maintenant je peux me permettre de jouer sérieusement” que font naître les gains, sachant jouer sans céder au désespoir ni se faire trop d’espoirs, mourant et renaissant à chaque main, dans une longue balade oublieuse aux confins d’une vie nouvelle.
 
 
À la table de roulette, les yeux rivés sur la bille d’ivoire qui tournoyait, il se dégageait lentement de son passé, du temps immobile, sa mémoire se vidait, les images s’effaçaient, la vie s’arrêtait, et pour un court instant il rejoignait la mort tant désirée.
Le silence et la paix intérieure qu’il éprouvait durant ce court instant faisaient naître en lui une sorte de gratitude. Ce n’était pas où la bille s’était arrêtée qui comptait, mais où elle s’arrêterait. Il attendait, le poing crispé sur les jetons. Tout son corps bandé, son esprit tout détendu. Si cela avait été possible, il ne l’eût jamais quittée, il eût passé sa vie à la table de roulette. Au casino il aimait tout, les odeurs, les bruits, les couleurs. En ce lieu d’où étaient exclus tous les sentiments, ou presque tous, il trouvait la sérénité, un grand bonheur.
C’était comme si l’ensemble des émotions de nature à affaiblir l’homme perdaient tout leur sens, tout leur poids à la porte du casino. Vous ne regrettiez personne. Vous ne ressentiez pas l’absence de l’autre. Vous n’étiez pas écrasé par le temps. Votre mémoire n’était pas votre ennemie. Vous ne vous rappeliez plus rien. Tout s’engloutissait dans un oubli parfait. Oublier, c’était le bonheur. 


La silhouette d’Istanbul qui se dessinait à la proue du bateau n’éveilla en Ziya ni excitation ni joie. Toute activité extérieure au globe transparent de son moi, si pauvrement doté en émotions, lui était à peu près indifférente. Istanbul ou Alexandrie, aucune différence. Les villes, les hommes, la foule ne comptaient que dans la mesure où ils lui renvoyaient son image. La vie n’étant pour lui rien d’autre qu’un miroir, c’était son propre reflet qu’il guettait dans toutes choses, et s’il ne le voyait pas, les considérait d’un œil vide, comme il regardait Istanbul à présent.


Il était de ces hommes nés pour s’autodétruire. La dynamite fatale était cachée au fond de son âme, la mèche pour l’allumer était son narcissisme. Il marchait à sa perte, bouffi par son moi, sourd et aveugle à tout ce qui n’était pas culte rendu à lui-même. Or son mode de vie était désormais désavoué, son narcissisme blessé par la passion pour une femme, et la blessure le laissait en piteux état. L’hypothèse même de devoir se reprendre, guérir, s’humaniser, ouvrait dans son âme confuse une plaie béante, qui l’inquiétait et le mettait en rage. Il ressentait à la fois le manque, et parce qu’elle en était la cause, le dégoût hostile de la femme qui lui manquait.
Il était comme ces blessés qui ne savent pas où ils ont été touchés, il sentait la douleur mais ne voyait pas la plaie. Cette impuissance le rendait fou. Blessé comme un pauvre bougre. Comme un ignoble pêcheur. Il n’avait pas mérité ça.
Il haïssait tout et tout le monde, Nora comprise.


Tous l’accueillaient avec le respect dû à un héros, “Tu es revenu, il était temps”, disaient-ils en lui donnant de l’argent, mais aucun ne restait longtemps à ses côtés. Ils ne l’invitaient pas chez eux, ne lui proposaient pas d’épouser leurs filles. Le crime qu’il avait commis pour venger son frère, et si jeune encore, faisait de lui un héros craint et redouté, mais il se retrouvait en même temps comme pieds et poings liés par cette renommée sanglante. La ronde de ses vieux amis ressemblait à ces cercles de flammes qu’on dresse autour des scorpions, ils l’empêchaient à la fois d’en sortir, et à quiconque d’entrer. Ils l’avaient abandonné, seul et esseulé, dans la prison de sa légende. 


Les dés roulaient et la mort était là, il se sentait voler dans le vide, immobile et froid, puis les dés s’arrêtaient et il revenait à la vie. Il ne voyait plus ni les hommes, ni la table, ni les billets. Il ne regardait que les dés qui tournaient, et mourait, ressuscitait, mourait à nouveau. Et dans ce tourbillon des morts et des résurrections qui s’enchaînaient à toute allure, il éprouvait une sensation d’infini, inouïe, incomparable à rien, sinon à l’acte de tuer. Il sombrait dans un puits scintillant, sans fond, puis revenait à la surface. Il avait oublié tout le reste. Il n’y avait plus que les dés, la mort, la vie. La nervosité, le doute avaient disparu, seuls demeuraient l’enthousiasme, le délire.


Il connaissait un flambeur, un vieil héritier raffiné, qui avait perdu toute sa fortune au jeu. Tous les soirs il venait au casino et attendait dans un coin. Les gagnants lui donnaient un peu d’argent. Et lui courait aussitôt à la table pour lancer les dés. Ziya aimait bien ce type. Un soir, il était venu lui parler : “Au jeu, on joue de l’argent, mais on ne joue pas pour l’argent, avait dit le vieux dandy. Avez-vous déjà vu un vrai joueur s’arrêter de jouer après avoir gagné beaucoup d’argent ? Serait-ce une chasse au trésor ? – Et de quoi s’agit-il alors ?”
L’homme était resté silencieux un moment, comme s’il n’avait jamais réfléchi à la question. “Il s’agit d’oublier”, avait-il répondu enfin. “Oublier quoi ? – La mort.”
Sa réponse avait surpris Ziya, qui s’attendait plutôt à “la vie”. Il lui avait alors confessé quelque chose que l’homme n’avait encore jamais entendu : “Moi, quand les dés roulent, je me sens comme mort.” Et l’homme avait ri : “Mais c’est précisément à ce moment-là que vous parvenez à oublier la mort, Ziya Bey, c’est quand on meurt qu’on oublie la mort. Vous devez quitter la vie pour oublier ce qui en est le terme.”


Au fond de lui, l’angoisse impatiente et nerveuse de l’avenir se manifestait parfois dans un tremblement, mais l’espèce de volonté autonome, propre aux fous, qui habitait Ziya, réussissait chaque fois à l’étouffer. Et cette folie, l’assurant qu’il était doué d’un pouvoir divin, émiettait toutes les émotions, enterrait toutes les craintes dans l’obscurité. En comparaison de ce pouvoir divin, si grand, si superbe, si brillant, la vie humaine, celle de l’homme qu’il allait tuer comme la sienne, n’avait plus aucune valeur.
Il mettait sa vie sur le tapis en même temps que celle de l’autre ; gagnait-il, il commanderait au destin, perdait-il, la vie l’abandonnerait. Tel était le jeu. Un jeu de hasard colossal, à en frémir d’excitation, à en oublier tout le reste. Impossible de résister à son attraction délirante.
Aucun joueur un peu courageux ne pouvait dire “Non” à ce jeu-là. D’ailleurs, sans hasard, la plupart des terroristes étaient des joueurs, et ils avaient scellé leur pacte dans la salle d’un casino.


Il savait ce qu’était le meurtre, il savait qu’en tuant il mourrait lui-même, puis ressusciterait. L’espace d’un court instant, il cesserait de vivre, puis la vie reprendrait. Un jeu taillé pour son âme. La vie ne lui suffisait pas, l’ambition et la colère qui l’animaient étaient étrangères à la vie, il brûlait d’un désir de mort.
Il était né avec la passion terrible de vouloir tout consumer, tout épuiser, avec un appétit sans fin. Seuls le jeu et le crime savaient assouvir cette passion. Plus il s’épuisait, plus il se sentait fort et maître de son destin. Il ne pouvait vivre à moins. La seule idée d’une existence sans honneur, faite de peur et d’humiliations, comme celle de l’informe masse humaine qui passait sous ses yeux, lui était insupportable.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

 

mardi 26 avril 2022

[Altan, Ahmet] Madame Hayat

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Madame Hayat

Auteur : Ahmet ALTAN

Traducteur : Julien LAPEYRE DE CABANES

Parution : en français (Actes Sud) en 2021

Pages : 240

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

Fazil, le jeune narrateur de ce livre, part faire des études de lettres loin de chez lui. Devenu boursier après le décès de son père, il loue une chambre dans une modeste pension, un lieu fané où se côtoient des êtres inoubliables à la gravité poétique, qui tentent de passer entre les mailles du filet d’une ville habitée de présences menaçantes.
Au quotidien, Fazil gagne sa vie en tant que figurant dans une émission de télévision, et c’est en ces lieux de fictions qu’il remarque une femme voluptueuse, vif-argent, qui pourrait être sa mère. Parenthèse exaltante, Fazil tombe éperdument amoureux de cette Madame Hayat qui l’entraîne comme au-delà de lui-même. Quelques jours plus tard, il fait la connaissance de la jeune Sila. Double bonheur, double initiation, double regard sur la magie d’une vie.
L’analyse tout en finesse du sentiment amoureux trouve en ce livre de singuliers échos. Le personnage de Madame Hayat, solaire, et celui de Fazil, plus littéraire, plus engagé, convoquent les subtiles métaphores d’une aspiration à la liberté absolue dans un pays qui se referme autour d’eux sans jamais les atteindre.
Pour celui qui se souvient que ce livre a été écrit en prison, l’émotion est profonde.

Prix Femina Étranger 2021.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ahmet Altan, né en 1950, est un des journalistes les plus renommés de Turquie. Son œuvre de romancier, qui a par ailleurs connu un grand succès, est traduite en plusieurs langues. Après Comme une blessure de sabre (Actes Sud, 2000) et L'Amour au temps des révoltes (Actes Sud, 2008), ses textes de prison intitulés Je ne reverrai plus le monde ont paru en 2019. Ce livre a été couronné par le prix André Malraux 2019.

Accusé pour implication présumée dans le putsch manqué du 15 juillet 2016, Ahmet Altan a été emprisonné plus de quatre ans à Istanbul avant d'être libéré (avril 2021) sur ordre de la Cour de cassation de Turquie.

 

Avis :

Lorsque son père meurt ruiné, Fazil plonge dans la précarité. Il trouve à se loger dans un quartier populaire, et tâche de financer ses études littéraires en faisant de la figuration pour une chaîne de télévision. Tandis que la peur monte dans le pays sous la pression croissante de la violence et de l’arbitraire d’un totalitarisme religieux, le jeune homme cherche un sens à sa vie, à la croisée de sa passion pour la littérature et de son amour pour deux femmes aux antipodes l’une de l’autre. Sila est une étudiante de son âge, déterminée à partir chercher la liberté à l’étranger. Madame Hayat est une femme mûre et sensuelle, que rien ne semble pouvoir empêcher de rester elle-même, flamboyante et insaisissable.

Rédigé pendant les années d’incarcération politique d’Ahmet Altan, libéré en avril dernier, le roman file la métaphore pour un incoercible chant à la liberté. Sur l’arrière-plan d’un pays sombrant dans la terreur et l’oppression, qui, s’il n’est jamais nommé, semble pointer un futur proche en Turquie, l’apprentissage du jeune Fazil est l’occasion pour l’auteur de partager ses déchirements et ses réflexions sur la meilleure manière de rester libre. Si, à travers Sila, se profile sa passion pour cet incomparable vecteur de liberté qu’est la littérature, avec la tentation de partir la cultiver à loisir dans la fuite et dans l’exil, c’est une autre forme d’irréductible indépendance, celle qui vous vient de choix assumés sans concession, quoi qu’ils coûtent, parce qu’ils sont les plus en accord avec vous-même, qu’incarne Madame Hayat.

Cette femme, dont le nom signifie « la vie » en turc, apprend au jeune homme que l’on ne peut vivre pleinement et librement qu’en oubliant passé et avenir pour se concentrer, sans remord ni crainte, sur l’instant présent. Rien à perdre, pas de « peur d’avoir peur », juste l’évidence présente : une philosophie de vie dont on conçoit aisément à quel point elle peut façonner les choix de l’auteur dans la poursuite sans exil de son oeuvre, malgré la coercition. C’est exactement celle qui guide les irréductibles combattantes de la liberté kurdes face à Daech, dans S’il n’en reste qu’une de Patrice Franceschi...

Comment ne pas être à nouveau impressionné par cette dernière parution de l’auteur ? Plus encore qu’un formidable hommage à la littérature et à ses pouvoirs d’émancipation, c’est cette fois, face à l’oppression directement subie, une ardente déclaration d’amour à la liberté que nous livre l’irréductible plume, toujours aussi élégante et éclairée, d’Ahmet Altan. (4/5)

 

 

Citations :

À l’époque, j’ignorais encore que la vie est littéralement la proie du hasard et qu’un mot, une suggestion, ou rien qu’une carte de visite, dénués de volonté propre, par le minuscule mouvement qu’ils lui impriment, suffisent à la faire changer du tout au tout.


Ma mère avait l’habitude de dire que “comme les Blancs qui ne comprennent pas comment les Asiatiques aux yeux bridés arrivent à se reconnaître entre eux, les jeunes ne voient plus de différences entre les gens qui ont passé un certain âge”. 


En arrivant près de chez moi, je croisai un groupe d’hommes inquiétant. Costauds, barbus, armés de bâtons. J’avais entendu parler d’eux. S’ils ne s’attaquaient pas directement aux restaurants, ils attendaient que les clients sortent pour les coincer dans une ruelle déserte et les bastonner. Il y avait peu, ils avaient pris d’assaut une exposition de peinture, en plein jour, frappé les gens et détruit tous les tableaux aux cris de : “Pas d’alcool chez nous !” Les divertissements de toutes sortes, et quiconque ne leur ressemblait pas, récoltaient leur haine.


La pauvreté m’avait enlevé beaucoup de choses en un rien de temps, c’était bien plus que de l’argent que j’avais perdu. Je ressemblais à un bébé tortue à qui on a retiré sa carapace : vulnérable, désorienté, privé de toute protection. Je ressentais le moindre coup de vent, de chaleur, de froid, les rugosités de la plus petite pierre, la douceur de l’herbe même, comme une secousse ébranlant tout mon corps, un changement radical qui me bouleversait l’âme, et au moindre changement, je tremblais comme une feuille. Jamais je n’aurais imaginé que ma vieille carapace, si épaisse et si chaude, aurait pu être à ce point fracassée. Et de me découvrir être si peu de chose, une fois l’argent retiré, cela me faisait honte.
 
 
— La police est venue chez nous en pleine nuit, dit-elle.              
Son père était le patron d’une holding importante, ils habitaient dans une villa entourée d’un bocage. (...)         
L’un des actionnaires minoritaires de l’entreprise de son père, qui détenait à peine deux à trois pour cent du capital, avait été arrêté pour “préparation d’un complot contre le gouvernement”. Ils s’étaient servis de lui comme prétexte pour saisir toutes les entreprises du père.              
— C’est possible de faire ça ? lui demandai-je.            
— Aujourd’hui oui, c’est possible.              
Il y eut un moment de silence, nous marchions toujours.              
— Ils ont fouillé notre maison pendant quatre heures, puis ils nous ont dit qu’on devait partir sans délai. Une valise chacun, c’est tout ce qu’ils nous ont autorisé à emporter. Ils nous ont chassés de chez nous en pleine nuit. En sortant ils ont encore fouillé la valise de ma mère et mon sac. Ils ont pris nos cartes de crédit, ce qui n’avait d’ailleurs plus d’importance puisqu’ils avaient déjà saisi tout notre argent à la banque. (…)
— Nous avons quitté la maison en pleine nuit, juste avec une valise. Mon père a essayé de s’opposer, mais les policiers lui ont dit : n’en rajoute pas, sinon on vous coffre tous. Ils lui ont interdit d’appeler ses avocats. Ils ont même confisqué son téléphone et celui de ma mère, mais ils m’ont laissé le mien… Il y a un petit parc près de chez nous, c’est là que nous nous sommes réfugiés.


C’était mon père qui avait raison, nous le savions, et de fait, personne ne nous a tendu la main… Les riches sont des trouillards, tu sais, et plus ils sont riches, plus ils ont peur. Mais il faut tomber dans la pauvreté pour s’en rendre compte, quand on est riche cette peur-là paraît absolument naturelle…
 
 
Dès le premier cours, elle avait annoncé la couleur : “La littérature ne s’apprend pas. Je ne vous enseignerai donc pas la littérature. Je vous enseignerai plutôt quelque chose sans quoi la littérature n’existe pas : le courage, le courage littéraire. Ne vous contentez pas de répéter ce que d’autres ont déjà dit. Ce n’est pas ainsi qu’on travaille. Soyez courageux. La littérature a besoin du courage, et c’est le courage qui distingue les grands écrivains des autres. Voilà ce que vous apprendrez dans cette classe : le courage littéraire.” 


La littérature était plus réelle et plus passionnante que la vie. Elle n’était pas plus sûre, sans doute même plus dangereuse, et si certaines biographies d’auteurs m’avaient appris que l’écriture est une maladie qui entame parfois sérieusement l’existence, la littérature continuait de me paraître plus honnête que celle-là. “La littérature est un télescope braqué sur les immensités de l’âme humaine”, avait dit notre professeur d’histoire littéraire, monsieur Kaan. Et je le réentendais ajouter de sa voix caverneuse : “À travers ce télescope, vous voyez de l’homme les scintillantes étoiles aussi bien que les trous noirs. »


La question semblait surgir sous mes yeux tel un panneau publicitaire géant au coin d’une rue. J’étais pris par surprise. La question était-elle si effrayante ? “Suis-je libre ?” C’était la réponse, plus que la question, qui m’effrayait : “Non, je ne suis pas libre.” Une autre question, plus cruelle encore, se posait alors : “Serai-je jamais libre ?”              
Chacune de ces interrogations me faisait comprendre que je n’étais moi-même qu’un minuscule élément à l’intérieur de ma propre existence, un élément qui ne suffisait pas à la remplir, et n’allait nulle part. J’étais ballotté au gré des événements, indépendamment de ma volonté. Et la force me manquait pour diriger le cours de ma vie, soit qu’il s’agisse de plier, soit qu’il faille se révolter. Je n’étais rien, mon existence n’avait aucun poids.             
Comment se faisait-il que cette vérité ne m’ait encore jamais traversé l’esprit ? Comment était-ce possible que j’aie vécu jusque-là sans me poser ces questions ? Et si madame Nermin avait parlé ainsi de la liberté un an plus tôt, l’aurais-je écouté ? Aurais-je été ébranlé comme je l’étais, ou bien l’argent que j’avais alors m’aurait-il préservé ? Est-ce que tous les autres hommes se posent ces questions-là, ou bien fallait-il avoir sombré comme moi dans un abîme qui paraissait sans fond pour enfin se les poser ? Ne comprend-on le sens de la liberté que lorsqu’on a touché le fond ? Et que faire maintenant ? Qu’allais-je faire ? Comment pourrais-je vivre à présent que j’avais découvert la vérité de mon impuissance existentielle ?


J’ignorais alors qu’entrer dans la vie de quelqu’un, c’était comme pénétrer dans un labyrinthe souterrain, un lieu hanté de magie dont on ne pouvait sortir identique à la personne qu’on était avant de s’y engouffrer. Je croyais encore en la possibilité de traverser l’existence comme un personnage de roman, envoûté peut-être, mais certain de pouvoir sortir du cercle de mes émotions dès que l’envie m’en prendrait.
 
 
— C’est l’argent de cent jours de travail que vous venez de mettre dans cette lampe, lui dis-je dès que nous fûmes dehors, la lampe soigneusement emballée entre mes mains.
Je lui disais toujours “vous” quand nous n’étions pas chez elle.             
— Et dans quoi devrais-je mettre l’argent de cent jours de travail ?             
— Je ne sais pas… Ça me semble juste un peu irresponsable.             
— Irresponsable vis-à-vis de qui ?             
— De vous-même…             
— Et en quoi consiste ma responsabilité vis-à-vis de moi-même ?             
— À assurer votre sécurité matérielle.             
— C’est tout ?             
— C’est au moins ça.             
— C’est ce qu’on t’a appris ?             
— Oui.             
— Bien.             
Elle se tut. Sa façon de fuir la discussion m’insupportait, je renchéris :             
— J’ai raison, non ?             
— Peut-être pas.             
— Et pourquoi donc ?             
— Alors je suis responsable de moi-même, tu dis ?              
— Oui.             
Elle me regarda et se mit à rire.             
— Peut-être que non, je ne suis pas responsable comme tu l’entends. Peut-être que la seule responsabilité que j’aie envers moi-même est de me rendre heureuse. Comme à l’instant, ce que tu essaies de ruiner…             
— Une lampe vous rend heureuse ?             
— Oui. Très heureuse, même.             
— Et si demain vous aviez besoin de cet argent ?
— Et si demain je n’avais pas besoin de cet argent ?             
— Vous seriez quand même plus tranquille.             
— Et si être heureuse m’intéresse plus que d’être tranquille…             
J’avais conscience de tenir le rôle de l’imbécile, et têtu avec ça, mais trop tard, je ne voulais plus reculer.             
— Vous pourriez le regretter dès demain.             
— Si je ne l’avais pas achetée, j’aurais eu des regrets dès aujourd’hui.
 
 
Je découvrais au fil des jours des sentiments nouveaux, des pensées nouvelles, une autre perception du temps, une autre façon de vivre. Le temps changeait de nature dès que je la touchais, l’existence se défaisait de la gangue du temps, celle-ci comme éventrée par un couteau tranchant, dépouillée du passé et de l’avenir, révélant tel le cœur d’un fruit succulent l’instant nu que nous vivions. D’ordinaire écrasé sous les lourdes ailes du passé et du futur, et jamais véritablement vécu à cause des nécessités qu’on sent peser sur lui, le “moment présent”, ce noyau du temps qui passe, s’affranchissait du passé comme de l’avenir pour devenir la mesure infinie de l’existence. Les souvenirs d’hier disparaissaient avec les inquiétudes du lendemain, la vie tout entière ne formait plus qu’un seul et immarcescible “présent”. Un présent qui s’étirait sans aucune coupure, plein de désinvolture joyeuse, de plaisanteries, de tendre sérénité et de volupté infatigable. Il n’y avait plus ni passé ni futur quand je sentais son corps contre le mien, mais l’instant unique, tout empli de sa présence, qui seul nous rattachait à la vie.             
Telle était l’immense liberté que j’éprouvais en m’affranchissant des bornes du temps. Madame Hayat était libre. Sans compromis ni révolte, libre seulement par désintérêt, par quiétude, et à chacun de nos frôlements, sa liberté devenait la mienne.


— Les flics ont débarqué ce matin, ils ont arrêté deux gamins du premier.             
— Pourquoi ?            
— Ils avaient partagé un texte sur Facebook.            
— C’est un crime ça ?            
Celui que tout le monde appelait le Poète avait entendu ma question ; il se leva brusquement et siffla entre ses dents :            
— Faire une blague sur le gouvernement est devenu un crime. Dorénavant, interdit de blaguer.            
— Tu es sérieux ? demandai-je.            
— C’est eux qui sont sérieux.


Marchant cette fois entre les rangées, il continua d’une voix triste, comme si quelque chose dans son discours ou dans ses élèves le chagrinait :             
— Le fond de toute littérature, c’est l’être humain… Les émotions, les affects, les sentiments humains. Et le produit commun à tous ces sentiments, c’est le désir de possession. Quand vous voulez posséder quelqu’un, vous rendre maître de son cœur et de son âme, c’est l’amour. Quand vous voulez posséder le corps de quelqu’un, c’est le désir, la volupté. Quand vous voulez faire peur aux gens et les contraindre à vous obéir, c’est le pouvoir. Quand c’est l’argent que vous désirez plus que tout, c’est l’avidité. Enfin, quand vous voulez l’immortalité, la vie après la mort, c’est la foi. La littérature, en vérité, se nourrit de ces cinq grandes passions humaines dont l’unique et commune source est le désir de possession, et elle ne traite pas d’autre chose. Tel est le fond.            
Il s’arrêta pour regarder la salle.             
— Comment changerez-vous ce fond-là ? Telle est la question.
 
 
Quand on a de l’argent, on le dépense, quand on n’en a pas, on s’en passe. En ce sens, vouloir vivre richement quand on est sans le sou est aussi stupide que de vivre pauvrement quand on a de l’argent. Le jour où on n’en a plus, alors on se creuse la tête. Pour l’instant j’en ai, j’en profite.             
— N’est-ce pas trop tard de se creuser la tête quand on n’a plus rien ? Le calcul, ça existe.             
Nous étions arrivés devant son immeuble. Elle me regardait avec un sourire moqueur.
— Tu veux que j’aie peur, c’est ça ?             
— Oui.             
— Et pourquoi ?             
— Ça ne fait pas de mal d’avoir un peu peur.             
Elle reprit son sérieux.             
— La peur est toujours mauvaise.             
Puis elle sourit de nouveau :             
— N’aie pas peur, Marc Antoine… Il ne faut avoir peur de rien dans la vie… La vie ne sert à rien d’autre qu’à être vécue. La stupidité, c’est d’économiser sur l’existence, en repoussant les plaisirs au lendemain, comme les avares. Car la vie ne s’économise pas… Si tu ne la dépenses pas, elle le fera d’elle-même, et elle s’épuisera.


La nature ne s’intéresse pas à l’identité de ceux qui naissent, ce qui lui importe c’est la continuité des naissances. La vie commence par hasard, et elle se poursuit dans le hasard.
 
 
— La critique est l’une des branches les plus importantes de la littérature. Vous ne devez jamais oublier qu’elle lui appartient de plein droit, la valeur littéraire d’une critique dépendant alors soit de celle de l’œuvre qu’elle critique, soit du mérite que retire cette œuvre à être critiquée.             
Elle fit une pause, toisa un instant l’assistance, puis reprit :             
— Je ne sais pas s’il y a dans cette classe de futurs écrivains, mais un ou deux critiques en devenir, assurément. Et s’il y a parmi vous des imbéciles qui penseraient qu’être critique est plus facile qu’être écrivain, et choisiraient ainsi la première option par facilité, je leur déconseille tout de suite de se lancer dans la carrière. Car il est plus dur de trouver un bon critique qu’un bon écrivain. (…)
— N’oubliez pas non plus ceci : que la critique n’est pas un snobisme. Ce n’est pas une compétition narcissique à qui aura compris le livre auquel personne n’a rien compris. Ce n’est pas un métier qui consiste à humilier le lecteur. Les critiques du vingtième siècle, en portant systématiquement aux nues des livres qui tombaient des mains de leurs lecteurs, ont ouvert le champ littéraire à l’incompréhension, à l’ennui, au manque de goût, dans des proportions faramineuses… Borges donnait des cours sur le Finnegans Wake de Joyce, qu’il n’avait jamais réussi à finir… Ne donnez pas de cours sur des livres qui vous tombent des mains, n’écrivez jamais d’article sur des œuvres que vous n’avez pas pu lire jusqu’au bout. On reconnaît un bon livre à de nombreux critères, plus ou moins évidents, du reste, mais le premier d’entre eux est tout de même de pouvoir le lire en entier sans s’ennuyer. Si vous n’avez pas réussi à finir le Finnegans Wake, c’est donc que c’est pour vous un mauvais livre… Un autre l’aura lu en entier, et dira que c’est un bon livre. Ce que j’appelle snobisme est précisément cette attitude qui consiste à encenser un livre que personne ne lit, et de faire de cette illisibilité partout attestée une valeur en soi.


Pourquoi enterre-t-on tous les morts au même endroit, pensai-je alors, pourquoi les sépare-t-on aussi radicalement des vivants ? Ils ont tous vécu, pourtant. Le cliché était tellement rebattu qu’il en devenait comique. Quant au hasard, c’était l’alignement de tous ces corps côte à côte. Eux ne savaient pas à côté de qui ils gisaient. Jetés hors du temps qu’ils avaient vécu entourés de ceux qu’ils aimaient, voilà qu’ils se retrouvaient au milieu de milliers de gens qu’ils ne connaissaient pas, et pour un temps autrement plus long. Et leurs cadavres rassemblés donneraient vie aux mêmes arbres, aux mêmes insectes, aux mêmes fleurs. L’espace d’une seconde, j’imaginai tous les morts sortir de leurs tombes et se lever, des milliers de morts qui se regarderaient d’un air étonné, cherchant sans doute à cacher leur nudité, une nudité qui les effraieraient plus que la mort. Être morts ne leur ferait rien. Sans doute que la mort est devenue un cliché qui ne mérite même plus qu’on en parle, tout le monde croit savoir ce que c’est. Et l’on ne voit pas à quel point il est étrange de croire connaître quelque chose que par définition, on ne peut qu’ignorer.
 
 
— Pourquoi je continue avec la revue ?             
— Exactement.             
— Comment je pourrais baisser les bras, maintenant que j’ai découvert ce qu’ils infligent à nos concitoyens, et alors même que je le sais de mieux en mieux ?         
— Mais…             
— Pas de mais. C’est comme ça. Quand tu as vu les choses en face une fois, tu ne peux plus fermer les yeux, c’est fini. Ça explique d’ailleurs pourquoi les gens préfèrent rester aveugles…


J’étais pétrifié. Où que j’aille, la peur désormais surgissait n’importe où. De toute ma vie, je n’avais encore jamais rencontré quelque chose qui méritât de me faire peur. Je ne savais ni avoir peur, ni être courageux, je n’en avais simplement pas l’usage. Mais, plus que la peur, ce qui me troublait, c’était le sentiment d’humiliation qu’elle faisait naître, et bien qu’ignorant de qui et de quoi j’avais peur, je me sentais profondément humilié.


— Le passé de quelqu’un est une chose dangereuse. Tu ne peux rien y changer, et si tu essaies, tu deviens son ennemi mortel, tu veux tuer ce passé. Mais pour pouvoir tuer le passé de quelqu’un, c’est la personne elle-même qu’il faut tuer. Et tu finiras par la tuer, juste pour anéantir son passé.


Le poids de ce que j’avais vu, appris, vécu, pesait parfois si lourd que je me sentais épuisé comme un vieillard. Je n’arrivais à concevoir ni les actes des hommes ni le silence de la société, je ne pouvais plus vraiment comprendre les vivants. Cela me déprimait parfois jusqu’à en tomber malade. Alors j’allais à la bibliothèque lire des romans. Là, le monde changeait d’éclairage, les hommes et les événements devenaient d’une pure transparence, je contemplais le monde hors d’atteinte, sans que personne pût me voir, me toucher, tandis que je pouvais, moi, toucher ces hommes qui étaient dans les romans. Je me sentais puissant, serein, je me sentais guérir. La vie, transitoire, et pour cela semblant artificielle, dans les romans apparaissait dense, continue, authentique. À chaque livre je changeais d’époque, de lieu, et plus important encore, d’identité, et, me défaisant d’un insoutenable sentiment de captivité, j’accédais à une liberté à laquelle personne ne pouvait imposer de frontières.
 
 
Je crois en tout cas qu’après avoir vécu tout ça, j’ai trouvé une réponse à la question de monsieur Kaan sur les clichés et le hasard : naître est un cliché, mourir est un cliché. L’amour est un cliché, la séparation est un cliché, le manque est un cliché, la trahison est un cliché, renier ses sentiments est un cliché, les faiblesses sont un cliché, la peur est un cliché, la pauvreté est un cliché, le temps qui passe est un cliché, l’injustice est un cliché… Et l’ensemble des réalités qui déchirent l’homme tient dans cette somme de clichés. Les gens vivent de clichés, ils souffrent de clichés, ils meurent avec leurs clichés.             
Quant à déterminer l’heure de leur naissance, celle de leur mort, la personne dont ils tomberont amoureux, celle dont ils se sépareront, celle qui leur manquera, le moment où ils auront peur, et s’ils seront pauvres ou non, c’est le hasard. Et lorsqu’un de nos proches est malade, qu’il meurt, ou lorsqu’on nous quitte, enfin lorsque le terrible “hasard” nous tombe dessus, le pouvoir du cliché recule. Tissés de hasards, nos destins nous empêchent de voir que ce qui nous arrive n’est qu’une longue suite de clichés. Et comme se révolter contre les clichés n’a aucun sens, c’est contre le hasard que nous nous révoltons, c’est à force de nous répéter “pourquoi moi”, “pourquoi elle”, “pourquoi maintenant”, que les choses prennent une signification.             
Aussi, bien plutôt que d’essayer de nous extirper de cette réalité vulgaire faite de clichés et de hasard, c’est au contraire plonger dedans qu’il nous faut tenter, toujours plus en profondeur, toujours plus profondément. Là, seulement, la littérature et l’existence pourront se rejoindre et ne faire plus qu’un.


Plus le temps passe, plus je prends de plaisir à écrire. C’est comme si j’avais découvert une sorte d’immense escalier qui court du ciel aux entrailles de la terre. J’essaie de comprendre les mystères de cet escalier. Écrire me donne la sensation de posséder une force capable de réinventer le temps et l’espace, l’impression d’être doué d’une liberté infinie. Pour la première fois de ma vie, j’entrevois l’existence d’un univers dont je pose moi-même les conditions et les règles.            
J’ai aussi noté que l’écriture, en même temps de m’ouvrir en grand les portes de la liberté, ouvre la porte aux dangers venus de l’extérieur, me laissant exposé et vulnérable. Chaque matin à l’aube, je vais en sueur à la fenêtre pour voir s’il y a des voitures de police au pied de chez moi. La peur tremble en moi comme un fil tendu.

 

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