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dimanche 29 mars 2026

Critique de "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "Très brève théorie de l'enfer" de Jérôme Ferrari


 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Très brève théorie de l'enfer

Auteur : Jérôme Ferrari

Parution : 2026 (Actes Sud)

Pages : 168

Accès au livre : ISBN 9782330216382  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Après avoir quitté son île natale pour enseigner à Alger, un homme, mû par le désir d’un ailleurs où échapper à lui-même, prend un poste au lycée français d’Abu Dhabi et s’y installe avec femme et enfant. Bientôt, leur trajectoire effleure celle de leur employée, Kaveesha, partie du Sri Lanka trente ans plus tôt et voguant depuis de famille en famille pour subsister.
Expatrié, immigré – deux manières d’être étranger, deux mots pour dire deux mondes, séparés par un mur invisible que l’empathie ne saurait abattre.
Dans une langue acérée, ténébreuse, Jérôme Ferrari poursuit l’examen lucide de notre rapport à l’autre et livre un nouvel opus déchirant des “Contes de l’indigène et du voyageur”.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari enseigne la philosophie en Corse. Il a obtenu le prix Goncourt en 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome. Toute son œuvre est publiée aux éditions Actes Sud. À son image a reçu le prix Le Monde 2018 et le prix Méditerranée la même année. Nord Sentinelle paraît en août 2024, suivi de Très brève théorie de l'enfer en mars 2026.

 

Avis :

Après Nord Sentinelle, qui disséquait avec une ironie acide les illusions et les violences d’une Corse refermée sur ses mythologies, Jérôme Ferrari poursuit sa trilogie Contes de l’indigène et du voyageur en nous emmenant cette fois à Abu Dhabi, décor de verre et de sable où l’exil n’a rien de romantique et où les existences se frôlent sans jamais se rejoindre. Là, dans cette cité artificielle écrasée de lumière, l’auteur déplace son interrogation sur l’altérité : il ne s’agit plus de l’intrusion du touriste dans un territoire replié sur son histoire, mais de la coexistence muette entre ceux qui, suffisamment aisés, se rendent par choix dans ce temple du clinquant et ceux qui, poussés par la misère, viennent y chercher l’espoir d’un gagne-pain. L’auteur orchestre un face‑à‑face d’autant plus implacable qu’il se confond avec la normalité, pavant un enfer banalement quotidien fait de privilèges que l’on ne voit plus et de souffrances que l’on ne veut pas voir.

Dans ce décor étincelant où tout semble conçu pour lisser la moindre aspérité, le récit met en scène deux trajectoires que seule la géographie rapproche : d'un côté, le narrateur, professeur corse venu enseigner la philosophie dans l’un de ces campus ultramodernes où l’Occident exporte sa bonne conscience ; de l'autre, la Sri‑lankaise Kaveesha, domestique depuis trente ans, silhouette corvéable à merci parmi les innombrables travailleurs immigrés qui font tourner la machine sans jamais accéder à ses promesses. Aveuglé par les mirages de la ville, notre homme ne voit d'ailleurs même pas sa propre femme, entraînée là à son corps défendant et réduite malgré elle à l'oisiveté, dépérir lentement sous ses yeux. Entre ces trois êtres, rien ne se joue ouvertement, et c’est précisément dans ce presque‑rien, entre ces vies qui se croisent sans jamais converger, que l’histoire s’installe, révélant par leur simple juxtaposition l’abîme social, moral et affectif qui les sépare. 

D’un dispositif narratif d’une grande simplicité, Jérôme Ferrari tire une puissance critique d’autant plus redoutable qu’elle avance masquée, le récit de ces destins parallèles servant une mise en accusation feutrée de notre incapacité à voir l’autre.  Le narrateur se révèle privé dans sa propre vie de la lucidité qu’il dispense en cours, et l’écart entre discours et expérience marque alors le lieu où se déplie la véritable violence du roman. La narration montre comment le confort matériel, la routine institutionnelle et l’illusion d’une supériorité culturelle anesthésient toute empathie, transformant l’indifférence en faute morale. Tout sauf spectaculaire, l’enfer décrit est tissé de renoncements minuscules, de lâchetés ordinaires et de cette cécité bien commode qui permet aux privilégiés de continuer à vivre sans se sentir troublés, aveugles à ceux qui les servent. Le roman fait alors figure de parabole contemporaine sur la responsabilité et la mauvaise foi, chacun s’y voyant sommé de reconnaître la part d’aveuglement qui lui appartient. Il montre aussi comment les bonnes intentions, brandies comme des preuves de probité morale, servent surtout à préserver la tranquillité de ceux qui les affichent : on fait ce que l’on peut, on se félicite de l’avoir fait, puis l’on retourne chez soi sans rien avoir réellement déplacé.

À cette mécanique narrative d’une redoutable sobriété répond une écriture résolument ample : l’écrivain déploie ici, comme dans Nord Sentinelle, ces phrases interminables, sinueuses et parfois volontairement boursouflées, qui semblent se construire en même temps qu’elles se moquent d’elles‑mêmes. Leur démesure mime l’enflure du discours occidental, sa propension à tout expliquer, tout justifier et tout recouvrir d’un vernis moral rassurant. Le narrateur, philosophe de métier, parle comme il pense, longuement, lourdement, avec cette solennité légèrement ridicule qui, faute de profondeur réelle, trahit surtout un besoin désespéré de se convaincre de sa propre lucidité. Cette grandiloquence assumée dessine un narrateur qui ressemble à l’auteur tout en en offrant une version volontairement déformée, un double dont Jérôme Ferrari accentue les travers pour mieux en exposer les aveuglements. L’écrivain joue de cette rhétorique contrôlée pour révéler ce que son personnage s’efforce de gommer : plus les phrases s’étirent, plus elles laissent affleurer l’impuissance, la mauvaise foi et l’aveuglement confortable qui les sous‑tendent, le style devenant le reflet d’un homme qui s’écoute parler pour ne pas entendre ce qui l’entoure. 

Aussi remarquablement cohérent que parfois déroutant dans sa forme elliptique et sa tonalité à la fois tragique et onirique, ce récit partiellement autobiographique relève d’une méditation morale où se croisent culpabilité, damnation, rédemption et vacuité spirituelle. Le dispositif narratif croisé, qui oppose l’expatrié protégé à l’immigrée sans filet, met en lumière avec une netteté implacable les travers d’un monde que le narrateur traverse longtemps les yeux fermés, tandis que le style – miroir de ses certitudes comme de ses failles – laisse percevoir les fissures de son discours. De cette architecture sombre et désabusée naît un roman tendu, parfois inconfortable mais d’une réelle puissance d’interrogation, davantage préoccupé par la responsabilité individuelle que par la restitution sociologique, et dont la portée se cristallise dans cette phrase enfin dessillée : « j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, (…) parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. » (4/5)

 

 

Citations : 

Elle était encore jeune quand elle entra au service de ce couple de médecins, recrutés depuis peu par la clinique Al Noor où on leur offrait un salaire et des conditions de travail bien plus attrayantes qu’à l’hôpital public de leur pays d’origine. Leurs deux fils adultes n’avaient plus besoin d’eux depuis longtemps et plus rien ne les empêchait de fuir la grisaille parisienne pour finir leur carrière au soleil. Ils ignoraient bien sûr, comme la plupart des Européens du Nord, que le soleil du golfe d’Arabie n’est pas l’astre amical des printemps fertiles mais une étoile meurtrière, accablante, si dangereusement proche qu’elle fait bouillir le sang dans les veines, s’évaporer l’écume suspendue comme une brume à la surface des flots et tomber en poussière les bourgeons calcinés. Et même quand elle semble avoir cédé la place à l’obscurité, son incandescence continue d’embraser les profondeurs de la nuit.


Tous les ans, certains collègues qui avaient eu la naïveté d’y accepter un poste nous rejoignaient aux Émirats où siégeait le jury du baccalauréat. Dès leur arrivée à l’aéroport, leurs visages exprimaient la béatitude de résidents de l’enfer bénéficiant d’une permission divine exceptionnelle pour passer parmi les élus un temps qu’ils comptaient bien mettre à profit en attendant d’être renvoyés vers le séjour des supplices. Avant même de descendre à leur hôtel, ils couraient se procurer, auprès des magasins habilités, de l’alcool dans des quantités peu compatibles avec l’exercice lucide et rigoureux de leur tâche de correcteur impartial. Certains d’entre eux émettaient ensuite le désir de se rendre au supermarché où, derrière le rideau de plastique opaque séparant, pour ménager la sensibilité des Croyants, le rayon Non Muslims only ! du reste du magasin, ils se ravitaillaient de surcroît en jambon, pâtés, saucisses et autres cochonnailles afin de se livrer, dans l’intimité de leur chambre, à la consommation compulsive de mets impurs, illustrant à merveille la façon dont la sévérité implacable de l’interdit transforme un vice inoffensif en obsession perverse et des fonctionnaires consciencieux en crétins monomaniaques.


De l’avis de tous – avis, me précisa-t-on, que partageaient nombre de Saoudiens –, l’Arabie n’offrait comme avantage notable que sa proximité avec les Émirats. Il me semblait étrange que le pays où je périssais d’ennui pût ainsi donner l’image d’une version moderne de Sodome et Gomorrhe et j’avais peine à imaginer à quel degré de torpeur mortifère il fallait être exposé pour qu’une telle comparaison semblât crédible. 


Avant que le grand vent ne m’emporte, j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. 

 

 

Du même auteur sur ce blog : 

 
 
 
 

jeudi 5 février 2026

[Vinau, Thomas] Madame Bijou

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Madame Bijou

Auteur : Thomas VINAU

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 224 

Accès au livre : ISBN 9782073074010  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

« Son pays, son monde, son berceau, son royaume, C'était le Bijou Bar. »
Tout au long d’une chaude journée d’été dans le sud de la France, un jeune garçon explore la ferme familiale et ses alentours. L’observant du coin de l’œil, sa grand-mère Marguerite se souvient du temps où elle habitait encore « là-bas », sur cette autre rive de la Méditerranée. Elle tenait alors le mythique Bijou Bar, un café-cinéma qui ne désemplissait pas. Au fil des heures, pays de l’enfance et pays du souvenir se confondent et la vie de « Madame Bijou » se raconte dans toute sa beauté.
Une ode poignante aux épopées minuscules de tous les exilés.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse et habite aujourd'hui à Pertuis, dans le Lubéron. Il a écrit six romans, dont le très remarqué Ici ça va (2012), Fin de saison (2020) et Marcello & Co (2022). Il est aussi l'auteur de recueils de poésie, d'albums jeunesse et de nouvelles.

 

Avis :

Poète autant que romancier, Thomas Vinau a bâti une oeuvre où l’enfance, les paysages intimes et les vies minuscules se font foyers d’émotion. Fidèle à cette sensibilité, il nourrit ce nouveau récit de réminiscences, de silhouettes familiales et de lieux qui ont façonné son imaginaire, sans pour autant verser dans l’autobiographie stricte. Il en émane un livre de transmission, à la fois lumineux et mélancolique, où la mémoire personnelle se mêle à une réflexion plus large sur ce qui persiste lorsque les lieux s’effacent.

En cette journée d’été, tandis qu’elle observe l’insouciance de son petit-fils venu passer les vacances dans la ferme familiale de Lomagne, Marguerite se sent soudain traversée par de vieux souvenirs, comme autant de bulles d’air ancien venant crever la surface du présent. Ex-tenancière d’un café-cinéma d’Algérie aujourd’hui disparu, elle conserve en elle les ultimes traces d’un monde englouti et, face à l’enfant poursuivant sa journée sans percevoir l’ombre de cet héritage, prend en silence la mesure du chemin parcouru : pour elle, l’exil, le déracinement et l’effacement progressif des lieux et des repères qui l’ont construite ; pour lui, une appartenance tranquille, évidente, à ce lieu présent. De ce décalage naît une émotion sourde, où la mémoire affleure sans troubler l’innocence de celui qui incarne pourtant l’aboutissement de cette longue traversée.

Plutôt que de raconter le passé et de l’enfermer dans un temps révolu, le récit procède par affleurements et petites touches, préférant les sensations et les surgissements de mémoire aux scènes développées. Ce n’est pas tant une remontée dans le temps qu’un retour du passé dans le présent : autrefois s’invite, s’impose même, en une boucle qui défait la linéarité temporelle tant ces bouffées demeurent vives dans l’esprit de Marguerite. Le passé circule, remonte, respire encore, sans avoir besoin de longs développements. Il se contente d’instants suspendus – un paysage, une odeur, un simple mouvement – pour retrouver toute son intensité et faire basculer la vieille femme dans la profondeur de son histoire. Cette économie de mots confère au texte une vibration particulière : l’émotion naît moins de ce qui est dit que de ce qui affleure entre les lignes, dans les silences et les gestes minuscules, dans cette zone ténue où la mémoire se confond avec le présent.

En filigrane se dessine une réflexion sur la transmission, envisagée non comme un legs conscient ou revendiqué, mais comme un passage presque imperceptible d’un monde à un autre. En confrontant l’expérience de l’exil à la légèreté d’une enfance parfaitement intégrée, l’auteur interroge ce qui subsiste des lieux perdus lorsque les générations se succèdent. Loin de toute nostalgie appuyée, il montre comment les traces du passé se déposent dans les corps et les regards, parfois à l’insu même de ceux qui les portent, dessinant une mémoire diffuse mais tenace, qui continue de travailler le présent.

D’une limpidité trompeuse, l’écriture accueille les émotions à hauteur d’humain, attentive aux vibrations minuscules qui disent plus que les grands récits. En choisissant de raconter l’exil non par les événements mais par leurs rémanences, elle déplace le regard : davantage que les drames eux-mêmes, importe ici la manière dont ils continuent de vivre dans les gestes les plus simples, dans la façon de regarder un enfant jouer, dans le silence d’une cuisine ou la lumière d’un après-midi d’été. Tout l’art de Thomas Vinau réside dans cette capacité à faire sentir, avec une extrême délicatesse, que la mémoire n’est pas un poids mais une matière vivante, qui façonne encore le présent et irrigue secrètement ceux qui en héritent sans le savoir.

Au fil de ces pages, Thomas Vinau confirme la singularité d’une oeuvre qui sait faire tenir ensemble la fragilité des êtres et la densité des mondes qu’ils portent en eux. Madame Bijou s’impose ainsi comme un récit d’une grande justesse, où l’intime rejoint l’universel et où les traces du passé, loin d’alourdir le présent, lui donnent sa profondeur. Dans cette manière de faire vibrer l’infime, de laisser parler les silences et les gestes, se lit la conviction que nos vies, même les plus modestes, sont traversées de mémoires secrètes qui continuent de nous façonner. Un livre au charme discret mais persistant, tant il exhale une tendresse pudique. (4/5)

 

 

Citations : 

C’est quand on s’en va, bien sûr, qu’on comprend d’où l’on est. On aime même les pierres, quand elles sont de notre chemin.


Quelle chose incroyable que le temps. Des années pouvaient passer en un claquement de doigts, couler comme une rivière, mais des poignées de minutes solides, fossilisées, restaient inamovibles.


Il faut grandir quelque part et y rester pour connaître véritablement cette sensation de chez-soi. Peut-être sa peau, ses sens gardaient-ils un souvenir d’ailleurs, de ses premières années d’enfance de l’autre côté, mais il n’en avait pas conscience.  Lui, dans sa respiration, entre les pierres et les trous de ce chemin, sous la brûlure occitane de ce soleil, dans l’ombre parfumée des noisetiers ou des sureaux, la rumeur des arroseurs sur les feuillages du maïs, lui, était chez lui, entièrement. C’était la différence avec ses parents qui, même s’ils avaient en fin de compte vécu plus de temps ici que là-bas, même s’ils avaient reconstruit leurs vies, mêlé leurs habitudes, leurs expressions, leurs goûts aux gens de la région, eux n’étaient malgré tout ni d’ici ni de là-bas. Leur seul pays, le dernier, resterait celui de l’exil, du voyage.


Qu’est-ce qu’on sauverait si la maison brûlait ? Qu’est-ce qu’on emporterait ? Elle avait entendu un soir, à la télé, des années plus tard, qu’un artiste célèbre avait répondu : «  J’emporterais le feu. » C’était bien une phrase d’artiste. Personne n’emportait le feu. Ce que chacun emportait, et pour longtemps, c’était la brûlure.


De quel endroit est-on ? Quel lieu ? Quelle maison ? Quel pays ? Où se sent-on véritablement chez soi ? Entièrement ? Est-on de là où l’on est né ? De là où l’on a grandi ? Là où nos os reposent ? Là où quelqu’un se souvient de nous ? Chez nous, est-ce là où l’on vit ? Peut-être à l’endroit qu’on a choisi ? Mais qui choisit vraiment ? Entièrement ? Combien de temps faut-il pour se sentir chez soi quelque part ? Combien d’années, combien d’épreuves, de bons et de mauvais moments ? Combien de souvenirs ? Et à combien de chez-soi a-t-on droit, dans une vie ? N’a-t-on qu’une seule origine ? Une seule destination ? Et entre-temps ? Entre-temps, c’est le BonDieu qui choisit, ou le hasard, ou le Mektoub, comme le répéterait de plus en plus souvent Marguerite, autrement dit, pas nous. Elle dirait cela alors que chaque jour avait été un choix et elle n’y verrait aucune contradiction. Chaque chose à sa place. Comme les oiseaux sur les branches.

 

vendredi 25 juillet 2025

[Le Clerc, Xavier] Un homme sans titre

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Un homme sans titre

Auteur : Xavier LE CLERC

Parution : 2022 (Gallimard)

Pages : 128

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Si tu étais si attaché à ta carte d’ouvrier, c’est sans doute parce que tu étais un homme sans titre. Toi qui es né dépossédé, de tout titre de propriété comme de citoyenneté, tu n’auras connu que des titres de transport et de résidence. Le titre en latin veut dire l’inscription. Et si tu étais bien inscrit quelque part en tout petit, ce n’était hélas que pour t’effacer. Tu as figuré sur l’interminable liste des hommes à broyer au travail, comme tant d’autres avant toi à malaxer dans les tranchées.

En lisant Misère de la Kabylie, reportage publié par Camus en 1939, Xavier Le Clerc découvre dans quelles conditions de dénuement son père a grandi. L’auteur retrace le parcours de cet homme courageux, si longtemps absent et mutique, arrivé d’Algérie en 1962, embauché comme manœuvre à la Société métallurgique de Normandie. Ce témoignage captivant est un cri de révolte contre l’injustice et la misère organisée, mais il laisse aussi entendre une voix apaisée qui invite à réfléchir sur les notions d’identité et d’intégration.

 

Un mot sur l'auteur : 

Xavier Le Clerc, né en Algérie en 1979, vit à Londres. Il a publié un premier roman en 2008, De grâce, sous son premier nom Hamid Aït-Taleb, puis Cent vingt francs en 2021.

 

Avis :

Après son roman Cent vingt francs publié l’année d'avant et consacré à son arrière-grand-père Saïd, paysan kabyle enrôlé parmi les zouaves et tué sur le front de Verdun en 1917, Xavier Le Clerc rend cette fois hommage à son père, dans un récit du même coup également autobiographique.

Mohand-Saïd Aït-Taleb voit le jour dans les montagnes kabyles en 1937. Il y connaît la misère et le servage nés du colonialisme et alors dénoncés dans les articles d’Albert Camus, dont l’effroi résonne à l’unisson de toute cette partie du récit. Après avoir survécu à la famine, aux épidémies, puis à la guerre et à la torture, le jeune homme se joint à l’exode de 1962 et devient ouvrier métallurgiste en Normandie. Un parmi les neuf enfants qui lui naîtront, l’auteur se souvient d’un père aux silences de plomb et aux colères éruptives, rongé à petit feu par une existence sacrifiée à un travail pénible qui ne lui rapporterait jamais qu’un salaire de misère, dans une France méprisante où il ne serait toujours qu’un « homme sans titre », un éternel étranger sans bien ni citoyenneté.

Extirpé du laminoir de cette existence broyée par l’injustice et par le paupérisme, lui que son acharnement à maîtriser les mots qui manquaient tant à son père et que son homosexualité ont poussé à briser les carcans jusqu’à franciser son nom pour mieux acquérir ses titres d’égalité et de légitimité, le fils devenu auteur reconstitue le parcours de son père avec émotion, dans un récit où l’âpreté sans détour des phrases comme des couperets s’assortit d’une finesse d’analyse et de perception empreinte d’un incommensurable amour filial.

Et cet ouvrage qui, dépassant la colère et la révolte, s’affranchit de toute rancoeur, finit par se révéler le livre de la maturité et de l’apaisement, venu couronner, en une ultime réconciliation avec un père disparu sans adieux et une filiation restée douloureuse, un long cheminement vers l’équilibre identitaire et une intégration à plusieurs dimensions, puisqu’au racisme s’ajoute pour l’auteur l’homophobie qui l’a coupé jusque des siens y compris.

Captivant, superbement écrit, ce récit aux mots âpres et souvent bouleversants dont on perçoit sans peine la valeur cathartique pour l’auteur, est aussi bien un témoignage d’une rare intensité qu’une invitation à réfléchir aux questions de l’identité et de l’intégration. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Mohand-Saïd n’a jamais connu son grand-père Saïd, mort pour la France le 26 octobre 1917 dans les tranchées de Verdun. Les pilonnages d’obus avaient dévasté le village martyr de Bezonvaux, réduit à un paysage de cratères et de ruines. Vingt ans séparaient la mort de l’un et la naissance de l’autre. Mohand-Saïd était né dans les mêmes montagnes que son grand-père. Un siècle d’exploitation coloniale y avait concassé la vie des indigènes comme du minerai ou du charbon, et la Kabylie n’était plus qu’un creuset de la faim où l’alliage des injustices fondait les hommes à mille cinq cents degrés. Des générations entières avaient coulé dans les rigoles impériales ou industrielles, pour en faire des canons ou de la main-d’œuvre.


Dans la pénombre des gourbis, les femmes hagardes s’adossaient les unes contre les autres. Ici des crânes avec de longs cheveux desséchés, là des fémurs sous des robes en lambeaux, les femmes entassées ne bougeaient pas plus qu’un ossuaire. Les familles ne mangeaient qu’un jour sur trois, parfois quatre. Parmi les enfants rachitiques qui erraient dans le dédale, le petit Mohand-Saïd qui avait appris à marcher dans le relent des détritus ignorait lui aussi que la misère avait déversé leur vie dans le moule des damnés.


Ouardia rejoignit son mari quelques mois avant la naissance d’Abdallah en 1975. Sortie de la maternité de Caen, un couffin dans les bras, elle retourna à la baraque qui abritait la famille, située dans un terrain vague de Mondeville et faite de cloisons de carton bouilli et d’un toit plat bitumé. La baraque était probablement un kit américain d’après-guerre, le modèle UK 100, qui arrivait en « cinq caisses de cent morceaux » et qui était envoyé pour pallier la pénurie de logements. J’ai aussi lu quelque part qu’en 1945 le Royaume-Uni annula sa commande de huit mille cent cinquante baraques, pour n’en garder que cent soixante-cinq, et les baraques restantes furent vendues au ministère de la Reconstruction français. En pleine crise du logement, cette baraque devait appartenir à quelque marchand de sommeil.


Mon père n’était vraiment pas un héros, au sens où l’entendait le gamin que je deviendrais plus tard et qui rêverait à l’école du panache des Trois Mousquetaires. Lui qui trimait à l’usine n’avait pour ennemi que la peur du lendemain. Analphabète comme ma mère, il avait cette hantise du manque qui le rongeait jour et nuit, jusqu’aux plateaux des hauts-fourneaux, où il se rendait en bus avec sa gamelle cabossée pleine de riz sans sauce. Au pied de l’usine, les cités ouvrières qui comportaient des crèches, des épiceries, un dispensaire, un club de foot et même une église s’étalaient entre Mondeville, Giberville et Colombelles. Un horizon de fourneaux surplombait les maisons, avec aux alentours des restes de champs où parfois des chevaux et quelques vaches broutaient encore, comme les revenants obstinés d’un monde agricole révolu.  
Les soirs de la troisième semaine de chaque mois, mon père qui n’avait plus un centime, pas même de quoi acheter une plaquette de beurre pour l’étaler sur le pain, devenait fou et colérique. Dans la lumière pisseuse d’une ampoule qui pendait à un fil accroché au plafond, il hurlait sur sa femme enceinte et sur ses enfants, sans retenue. Il ne lui restait que des dettes, plus un seul meuble d’occasion à troquer, si ce n’est une table en formica jaune canari et quatre chaises assorties aux pieds chromés.
 
 
Ce n’est qu’en grandissant que j’ai compris qu’il y a les pères qui accumulent les connaissances, les richesses, les voyages et ceux qui perdent le peu qu’ils détiennent, encore et encore, jusqu’à finir dépossédés de tout amour-propre, résignés et dociles, dans la chaleur suffocante de l’usine et des coulées de métal en fusion.


Les quartiers de la ville d’Hérouville-Saint-Clair portaient des noms charmants : Grand Parc, Belles Portes, Bois, Val, Grande Delle, Montmorency ou Haute Folie. Des noms qui n’évoquaient en rien les tours grises d’une cité-dortoir. Au numéro 220 du Grand Parc, où nous allions vivre, il n’y avait pourtant pas de grand jardin public. Pas plus qu’il n’y avait de duc à Montmorency, au mieux des pavillons avec garage où vivaient des profs, des comptables ou autres employés municipaux, aux enfants bien habillés et qui formaient à mes yeux candides un monde distant de Gaulois nantis.


Yema, qui avait rasé les murs toute sa vie, de retour au bled devenait une duchesse, racontant à notre entourage l’opulence dans laquelle nous baignions. L’envie se lisait sur les regards où défilaient des boiseries, des dorures, la galerie des Glaces, les fontaines de jardins Le Nôtre aux parterres de broderie. Il n’y avait pas de caddies abandonnés dans notre cage d’escalier, mais des chaises à porteurs. Aucune voiture incendiée au Nouvel An, ni pompiers désemparés, mais une parade de carrosses dorés et des feux d’artifice à vous couper le souffle. Les voyages en Algérie donnaient à ma mère, comme à tant d’immigrés, l’occasion de briller. Une cour des miracles où les humiliés paradaient enfin.


Je n’aime pas mes photos d’enfance. Sur celle-ci avec des scellés à œillets qui date de 1986, je dois avoir six ans, assis dans un photomaton de la galerie marchande, où j’affiche un sourire espiègle en noir et blanc. J’ai gardé la carte de transport, dite « Famille nombreuse ». Le voyage vers le passé, lui, n’est pas au tarif réduit. Il me coûte même plutôt cher. Le vécu et les sensations ressemblent en cela aux tickets de bus oblitérés, pour qu’ils ne puissent jamais servir deux fois. Et pourtant la mémoire resquille, pour revivre des transports désormais interdits, parce que le temps reste aussi implacable qu’un contrôleur.


Mon père illettré fut mon premier livre. Il regorgeait de mots et de sentiments captifs, qui ne s’échappaient que par bribes. Difficile de soudoyer le geôlier de sa mémoire, mon père avait du mal à me parler des affres de la faim qu’il comparait à un sommeil. Lui et son geôlier s’entendaient bien au fond. Ses quelques récits n’étaient donc que des évadés, comme le jour où, par mégarde, mon père laissa s’échapper quelques mots sur la fièvre du typhus. Ou celui des fouilles du hameau par les paras, qui défonçaient les portes, brisant les amphores pour trouver des armes tandis que sa pauvre mère Keltoum tentait de ramasser, de ses deux mains, l’huile d’olive mêlée à la poussière et aux éclats d’argile.  
Mon père avait la mémoire surpeuplée, des souvenirs entassés comme les femmes rachitiques dans la torpeur des gourbis. Peut-être reconnaissait-il dans mes yeux d’enfant, si avide de connaître son passé, la lueur du regard des affamés, d’une obscurité si profonde, presque étincelante. Ses réminiscences n’étaient pourtant pas des madeleines, mais les shrapnels de la misère, des éclats d’enfance logés depuis dans mon crâne. 


Il y a très longtemps, Dieu créa d’abord les rues d’Alger, me dit Keltoum toujours pince-sans-rire, ensuite les dispensaires de Kabylie, après le pétrole du Sahara et pour finir toute l’Afrique avec ses mines de diamants.  
— Et la France alors ?  
— Mais tu crois que Dieu s’appelle comment ? »


Le mercredi matin, alors que la fratrie regardait le Club Dorothée, j’allais de mon propre chef aux ateliers de langue française. L’école primaire Malfilâtre les dispensait en premier lieu pour des enfants en difficulté, que l’on appellerait aujourd’hui des « migrants ». L’instituteur volontaire, surpris de me retrouver là, avait sans doute compris que je me sentais à ma place, entouré de dictionnaires, ébahi par la beauté du français. Il n’avait pas mesuré que l’enfant sage que j’étais, et qui chez lui ne parlait que le kabyle avec ses parents, ne s’amusait pas. J’étais au contraire concentré dans une bulle absurde. Je voulais apprendre le français une deuxième fois en quelque sorte, mémoriser sa texture, ses ingrédients et son goût, comme pour emporter une deuxième ration de mots, qui je ne le sais que maintenant devait nourrir un père affamé.


Dès l’âge de sept ans, au cours des dix-huit années à louer ses bras dans les champs d’Algérie, suivies de trente années de chantiers et d’usine en Normandie, notre père avait accompli son devoir : toujours poli, muet et solide. Il avait reçu l’indifférence que l’on réserve aux cailloux, pas même l’écoute que l’on prête aux grincements de graviers. Chez nous, il en avait poussé des hurlements de chien écrasé, sans doute envahi par la rage de n’avoir plus qu’une baguette à partager et le quart d’une plaquette de beurre pour nourrir ses gosses.  
Et à douze ou treize ans j’ignorais que mon père, ce caillou enseveli sous tant d’autres, ne s’énerverait plus jamais. Que son licenciement économique achèverait bientôt de l’emmurer vivant, qu’il basculerait dans une langue minérale, un silence ineffable.  
Notre père se tenait en retrait comme un produit périmé, retiré des étagères de supermarché. La préretraite ne voulait pas dire grand-chose pour nous ses enfants. Si ce n’est que sa gamelle en fer ne lui servirait plus à rien. Qu’il ne servirait plus à rien. Mais c’est d’abord du monde que notre père s’est retiré vraiment. Vingt-quatre longues années à l’usine s’étaient terminées par un « certificat de travail » plié dans sa poche, avec en exergue la mention légale « délivré conformément au Code du travail Article L. p 122.16 », ce qui donnait au document un accent de condamnation.


La première moitié des années 1990 marquait les désillusions des beurs, qui avaient tant espéré des marches pour la dignité, des slogans et des mouvements antiracistes, avec l’outrecuidance de s’être imaginés français comme leurs camarades d’école. Le mot beur, verlan de Arabe, allait devenir le symbole d’une ségrégation qui perdurerait dans les médias, la politique et le monde du travail. Désenchantés, de nombreux jeunes répondirent par le culte de la force : susciter la peur chez l’autre pour contrer le mépris ou pire l’indifférence. D’autres furent happés par une nouvelle came identitaire qui s’était propagée, le mythe du retour aux sources, dont la pièce maîtresse serait l’instrumentalisation de l’islam.


Depuis l’été 1995, je portais toujours sur moi une carte jaune. Un document de circulation pour étranger mineur, avec la stricte consigne de la préfecture de la garder sur moi en cas de déplacement. Mais n’exagérons rien, ce n’était pas l’étoile jaune. J’étais donc officiellement étranger. Quant à l’épithète mineur qui se référait à mon jeune âge, elle n’était pas sans ambiguïté. J’entendais ces deux mots comme la marque d’une double insignifiance : étranger, qui voulait déjà dire citoyen de seconde zone, était combiné à mineur, qui est dénué d’importance. Une vie mineure en somme, minuscule. Étranger mineur, c’était écrit noir sur jaune avec ma photo sur la carte plastifiée, mon père et sa culture devaient l’être aussi.


À sa manière lente de tournoyer la cuillère dans le café, le regard plongé dans le vide, je le sentis de nouveau préoccupé. Il parlait d’une petite voix, terminant à peine ses réponses, comme enlisées dans le sable de la gêne. Au fond, je ne l’avais jamais connu autrement que préoccupé. Mais cette fois-là, je le sentis vraiment détaché, perdu dans un autre pays, à une autre époque. Il avait glissé dans l’absence ultime. Le silence de mon père n’avait rien de paisible. Plutôt un cri de Munch inaudible, que je devinais non pas sur un pont mais derrière un mur épais, et que la pudeur ne faisait que fortifier.


Le lendemain, alors que mon père était encore alité, il me confia l’origine de sa détresse : la guerre d’Algérie. Il avait été torturé et humilié. La guerre, je ne l’ai pas connue. Mais après l’avoir écouté, j’ai compris qu’elle ne rend pas adulte. La guerre infantilise, au contraire. Un soldat n’a pas vocation à penser. Il suit les ordres des plus grands, c’est tout. Et quand, à force d’ennui, la guerre réveille sa cruauté, il régresse jusqu’aux pires abjections comme les gamins cruels qui recherchent si ce n’est du plaisir, du moins l’assouvissement d’une morbide curiosité. Oui, c’est peut-être cela la guerre, des enfants cruels qui s’ennuient et des hommes martyrisés, comme des mouches sans ailes.


Vivre au grand jour et dans la joie, refuser la soumission, les carcans, le conformisme, voilà ce à quoi j’aspirais, ivre de mes vingt ans et du tourbillon de mes lectures. (…)
Il était tard, mais avant mon départ il [mon père] me demanda en kabyle, presque en chuchotant, si la rumeur était fondée. Je lui affirmai par pudeur que je n’avais pas l’intention de me marier, ce qui revenait à lui dire oui. Il me demanda si quelqu’un me forçait. Ou si c’était pour de l’argent. Deux questions qui résumaient sa vision de l’homosexualité : le viol et la prostitution. J’étais toutefois surpris de sa relative douceur. Il ne me jugeait pas. Mais je le sentis désemparé comme si mes jours étaient comptés. Son visage portait toute l’agonie du monde. Nous étions comme cernés par les serpents de la rumeur. Et lui qui avait déjà subi toutes sortes de morsures ne pouvait pas se tromper. Je le voyais pour la dernière fois de ma vie.


De la tendresse et de l’instruction, comment mon père qui en avait cruellement manqué aurait-il pu me les offrir ? Lui qui était né dans un village d’affamés, avec la Seconde Guerre mondiale qui s’éterniserait jusqu’à ses huit ans, suivie des affres de la guerre d’Algérie qui durerait jusqu’à ses vingt-cinq ans. La faim et la guerre avaient pilonné toute chance pour lui d’aller à l’école ou de découvrir un jour l’insouciance, et il ne pouvait léguer à ses enfants qu’une grammaire du manque.


Au début de la trentaine, vers 2010, je désespérais de jamais recevoir d’appel pour un entretien d’embauche. J’avais hérité du nom de mon père qui n’était pas compatible avec un emploi qualifié. Est-ce à dire qu’il y a des noms plus propres que d’autres ? Je décidai alors de changer de nom. Je me rappelai le formulaire de l’école primaire et la rubrique « profession des parents ». Père : ouvrier non qualifié. Mère : au foyer. Et surtout la signature de mon père, en forme de croix, que je remplaçais par son nom en caractères d’imprimerie, pour m’éviter la gêne des instituteurs, la mienne surtout.  
Était-ce au fond un reniement de mon père ? Au contraire, c’était l’aboutissement de son éducation : traverser les frontières pour travailler dur, s’adapter pour survivre, cultiver la gratitude et non le ressentiment, refuser de se lamenter, rester fier même au bord du précipice. Par la traduction française de son nom, je continuerais à porter la dignité de son héritage, mais en lui donnant une chance de n’être plus piétiné comme des cailloux. Et chaque fois que « M. Le Clerc » serait prononcé avec civilité, pour une réservation d’hôtel ou pour un poste de cadre, c’est en quelque sorte à M. Aït-Taleb que reviendrait la déférence, que lui n’a jamais vécue. Le Clerc est un nom certes breton, mais dont le sens me rattache au sang d’un homme qui coule en moi, comme le Blavet irrigue la Bretagne.


Le prénom Xavier signifie maison neuve en basque. La nouvelle maison m’a abrité depuis contre bien des intempéries du racisme. J’assistais parfois à des tirades racistes, surtout d’inconnus, d’un livreur de meubles par exemple, visiblement excédé par « le trop-plein d’Arabes ». Avec ma tête d’Italien, il ne pouvait pas deviner que j’avais quatre femmes, deux projets d’attentat et un chameau garé en double file.


Et même si mon père me manque depuis déjà vingt ans, même si personne ne mérite une vie aussi pénible que la sienne, à quoi bon être hanté comme Hamlet ? Je ne cherche pas la vengeance – contre qui d’ailleurs ? J’entends des voix, souvent déchirantes, s’élever contre l’exploitation qu’elles confondent avec la France. Les mots de Camus en Kabylie me reviennent : « Et si nous avons un devoir en ce pays, il est de permettre à l’une des populations les plus fières et les plus humaines en ce monde de rester fidèle à elle-même et à son destin. »  
Je dois tout à la France, aux bonnes sœurs de Normandie qui m’ont habillé dans ma prime enfance, aux professeurs qui m’ont élevé, aux docteurs qui m’ont soigné, aux bibliothécaires qui m’ont nourri, aux conducteurs de trains et de bus qui m’ont transporté, aux HLM qui m’ont logé. Ayant voyagé dans le monde entier, je ne connais pas de pays aussi lumineux. À tel point que si je n’ai pas dans le malheur de la guerre l’honneur, comme mon arrière-grand-père Saïd ou mon grand-oncle Moussa, de mourir pour la France, j’aimerais que l’on dise de moi, le temps venu, que j’aurai au moins bien vécu pour elle.


Je te demande pardon si mes souvenirs t’ont parfois dépeint comme un ogre colérique. La véritable violence se joue dans le berceau. Pour survivre tu as dû te nourrir de racines, puis te déraciner. Quant à la tyrannie du ventre vide, il n’y a guère que l’école pour lui résister. La faim s’arrête-t-elle vraiment une fois le vide de l’estomac comblé ? Ou est-ce un ogre intérieur qui jamais ne sera repu et qui, une fois logé dans nos peurs les plus profondes, finit par nous dévorer l’esprit comme les entrailles ? Je repense à toi qui avalais ton casse-croûte la bouche grande ouverte, ne prenant pas même le temps de mastiquer, à t’en étouffer. Et enfant déjà, je sentais bien que ton empressement compulsif avait une histoire. J’étais aussi né de ton ventre d’homme, un ventre d’affamé.


Tu t’es sacrifié pour nous nourrir, toujours à trimballer ta gamelle de fer direction les hauts-fourneaux. Tu t’es déraciné pour que tes enfants s’enracinent en France. Je suis donc devenu français au prix de ta vie que je ne renie pas, au contraire. Quant à l’Algérie, comment l’oublier, moi qui cherche son souffle, livre après livre.


D’autres questions plus subtiles viennent parfois d’amis bourgeois, qui n’ont jamais connu ni les contrôles d’identité, ni la discrimination à l’embauche ou au logement. Devrais-je pour les satisfaire garder un nom au charme exotique, qu’ils exhiberaient gentiment comme un trophée de la « diversité », non pas dans un zoo humain mais en soirée mondaine, un verre à la main ? Devrais-je rester un « indigène » ou un « Français musulman », comme l’on disait à ton époque ? Qui pourrait décemment m’en vouloir de relever la tête, d’effacer les frontières et de refuser l’assignation au gourbi mental ? Tout cela me donne l’impression de ne pas parler la même langue.  
Et pourtant comme je l’aime la langue française, son peuple, sa terre aussi. Tu le sais bien mon cher père, combien de génération en génération nous l’avons labourée de notre sang, de notre sueur. Alors me retirer mon nom français, mon bout de terroir, ne serait-ce pas nous spolier encore et encore ? Ne serait-ce pas au fond une expropriation culturelle ?

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

lundi 12 mai 2025

[Fottorino, Eric] Des gens sensibles

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Des gens sensibles

Auteur : Eric FOTTORINO

Parution :  2025 (Gallimard)

Pages : 160

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

« J’avais vingt ans et j’avais écrit le plus beau roman du monde. C’est Clara qui le disait. Je croyais tout ce que disait Clara. »
Au début des années 1990 à Paris, Jean Foscolani, dit Fosco, s’apprête à publier son premier roman, Des gens sensibles. Saisie par la force de son texte, l’attachée de presse de la maison d’édition, Clara, remue ciel et terre pour que le talent du jeune auteur soit reconnu. Grâce à elle, Fosco rencontre Saïd, un écrivain algérien adulé dans son pays, qui dénonce les atrocités commises par les fanatiques religieux. La vie de Saïd est en permanence menacée. Pendant quelques mois, avec Clara, ils vont former un trio inséparable uni par un farouche désir de liberté, par l’amour et l’amitié, et surtout par la conviction que la littérature est plus grande que la vie.
À travers ce roman bouleversant, Éric Fottorino offre une plongée incomparable dans l’univers littéraire de la fin du XXᵉ siècle, sur fond de drame algérien et de foi immense dans le pouvoir des mots.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Éric Fottorino est un journaliste et écrivain français né en 1960, cofondateur, directeur de la publication, écrivain, ancien PDG du groupe Le Monde, auteur d'essais et de romans.

 

 

Avis :

Dans une fiction d’inspiration largement autobiographique, Eric Fottorino fait revivre ses fantômes d’une façon toute modianesque, pour un hommage à fleur de peau à la littérature et à la liberté d’expression au travers d’une très passionnée attachée de presse éditoriale et d’un écrivain algérien devenu la cible des fanatiques religieux dénoncés dans ses livres.

Le jeune narrateur Jean Foscolani, dit Fosco presque comme Fotto, est aux anges de voir son premier livre publié par les éditions du Losange. Il est emporté dans le tourbillon festif et mondain de Clara, l’attaché de presse déterminée à en faire la coqueluche de la rentrée littéraire. Cette femme solaire et insomniaque qui semble ne se nourrir que de la fumée de ses cigarettes, de champagne et de littérature, mène sa vie tambour battant, noyant de vieilles blessures dans sa passion pour les livres et leurs auteurs. Une relation amoureuse agitée la lie à Saïd, un écrivain algérien contraint à l’exil sous protection policière, que la violence et la peur font sombrer toujours plus profond dans l’alcool et le désespoir.

Avec la tendresse grave et nostalgique du témoin qui se retourne quelque trente ans plus tard sur ce qui fut son épiphanie d’écrivain, mais aussi une tragédie vécue dans une impuissance déférente et triste puisque Clara et Saïd – dans la vie réelle Chantal Lapicque, attachée de presse chez Stock, et Rachid Mimouni, écrivain censuré en Algérie et traqué par les islamistes – ne devaient pas tenir très longtemps à ce rythme, Fosco raconte sa fascination pour ce duo de fortes et brillantes personnalités qui, inventant contre leurs douleurs un espace littéraire et intellectuel comme échappé des contingences du monde, lui ont ouvert les portes du microcosme littéraire parisien en même temps que d’une carrière pleine de reconnaissance.

Et puis Fosco, comme Fotto, doit lui aussi composer avec ses propres souffrances et sa quête identitaire, sa mère refusant de lui délivrer sur son père plus que la seule information de son origine nord-africaine, comme Saïd. Avec la pudeur et la délicatesse des « gens sensibles », l’on pourrait même dire ici écorchés vifs, l’auteur raconte le pouvoir de l’écriture et la littérature comme espace de liberté, de découverte de soi et d’orpaillage de la vraie vie. Et, puisqu’ « on écrit pour pouvoir se taire », lui sait qu’en devenant écrivain, il a « choisi [s]a naissance. » Il est devenu « l’enfant de [s]es livres », qui ne « racont[e] pas [s]a vie », mais « l’invent[e] en l’écrivant. »

Autofiction fine et pudique, ce roman est le récit touchant d’une naissance à l’écriture et, à travers elle, d’une naissance à la vie, doublé d’un formidable hommage à celle qui, vouant son existence à ses auteurs, en a été l’accoucheuse. La littérature se fait ici espace vital, au sens propre comme au figuré. Salvatrice pour Fosco-Fotto et ses interrogations identitaires, elle était pour Saïd et Rachid Mimouni, comme elle l’est encore aujourd’hui pour tant d’auteurs persécutés, Boualem Sansal ou Kamel Daoud pour l’Algérie, mais aussi Ahmet Altan en Turquie par exemple, l’ultime refuge d’une liberté bafouée. (4/5)

 

 

Citations :

J’avais besoin de la retrouver, de sentir sa présence. J’ai bu un thé sur une terrasse du Palais-Royal. J’étais seul avec son fantôme qui s’entourait de livres sans les lire, mais les butinait follement. Je songeai que, toute diminuée qu’elle était, ou justement parce qu’elle l’était, Clara éprouvait mieux que personne les vertiges de la littérature, ses sommets sans air, son souffle à tout renverser. Ses parfums violents. Ses états d’urgence. Elle savait qu’une émotion tissée de mots peut vous transformer à jamais. Ce frisson, elle le recherchait dans chaque roman qu’elle passait des nuits entières à parcourir en aveugle, le cœur aux aguets.


En écrivant, espérais-je fiévreusement, je laisserais une trace, même ténue, dans l’esprit de ceux qui me liraient. J’observais Clara dans ces instants exaltés où elle dénichait pour moi des trésors. Concentrée dans sa recherche, elle attrapait les ouvrages à la façon d’un chercheur d’or secouant son tamis au-dessus d’une rivière. Subitement son regard s’éclairait, empli de toute l’excitation qui vient avec la certitude d’avoir, même une seconde, perçu le visage de la vie. Et je me retrouvais comblé, orpailleur joyeux, les mains pleines de littérature.


Jean-Claude se mit alors à murmurer : « Clara, elle me fait penser à un personnage des Pièces noires d’Anouilh, ça te dit quelque chose ? » Comme je faisais non de la tête, il poursuivit en baissant encore le ton : « Dans La Sauvage, il est question d’une violoniste qui joue dans un orchestre de bastringue. Un pianiste virtuose en tombe follement amoureux. Il la convainc même de l’épouser. Elle accepte. Mais un soir avant de le retrouver, alors qu’elle a troqué sa vieille robe noire pour une belle toilette, elle entend un chien aboyer dans le lointain. Elle se regarde dans le miroir. Elle ôte sa jolie tenue, renfile l’ancienne. Elle ne rejoindra pas l’homme qui l’aime. Clara ressemble à cette femme. Il y aura toujours un chien perdu qui aboie dans la nuit et l’empêchera d’être heureuse. »


J’appréhendais qu’elle surgisse et qu’elle me questionne sur ce que j’avais écrit depuis toutes ces années. Aurait-elle été surprise que je gratte comme une plaie mon histoire familiale ? Aurait-elle découvert dans mes romans d’aujourd’hui la trahison du jeune homme que j’étais ? Avais-je été à la hauteur de son attente, et de la mienne ? Avais-je dit ce que j’avais à dire ? Avais-je écrit l’indicible d’une main ferme sur des jambes de roseau ? Avais-je su accueillir les soleils et la pluie froide, les tempêtes, les accalmies, les moments de doute et d’ennui d’où peut jaillir une brèche de lumière ? Avais-je atteint le profond, le sincère, le nu des choses ? L’écriture avait-elle pris possession de moi ? Avais-je réussi à me rencontrer ? Et surtout, avais-je compris qu’écrire était impossible, mais que je n’avais d’autre choix qu’écrire ? Avais-je compris qu’on écrit pour pouvoir se taire ?


J’avais renoncé à parler avec maman, depuis tout ce temps qu’elle gardait son secret, et que ce secret me faisait écrire des mots comme des murs porteurs. Le silence m’avait construit. Berbère du Maroc ou d’Algérie, lié à Jo Attia ou à Mouloud Feraoun, peu m’importait désormais. J’avais choisi ma naissance. Je serais l’enfant de mes livres. Je ne raconterais pas ma vie. Je l’inventerais en l’écrivant.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mardi 11 mars 2025

[Kellou, Dorothée-Myriam] Nancy-Kabylie

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Nancy-Kabylie

Auteur : Dorothée-Myriam KELLOU

Parution : 2023 (Grasset)

Pages : 216

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

«  T’es en quête ! ». Voilà ce qu’un jour, sa meilleure amie lance à Dorothée Myriam Kellou. De quoi, elle l’ignore. Pourtant tous les indices sont là. Son apprentissage de la langue arabe, son parcours intellectuel, ses voyages, et le besoin de rappeler les origines algériennes de son père. Que sait-elle de sa jeunesse ? Peu de choses. Il l’invite donc à relire un projet de film qu’il lui avait adressé quelques années auparavant. Dorothée y découvre qu’en 1960, son père et sa famille ont été contraints de quitter leur village de Mansourah, où des populations avaient été déplacées sous le contrôle de l’armée française. Chapitre mal connu d’une guerre sur laquelle beaucoup d’ombres demeurent.

Dorothée Myriam Kellou tente d’y apporter sa part de lumière. De Nancy où elle a grandi, en passant par l'Égypte, la Palestine et les Etats-Unis, la jeune femme vogue pour mieux s’ancrer. Dans ce livre très personnel, Dorothée remonte le temps, celui où ses parents - Catherine, jeune française en voyage solidaire en Algérie, et Malek, jeune réalisateur algérien aux sympathies communistes -, se sont connus et aimés. L'autrice évoque aussi son enfance, sa double culture, la force et les tiraillements qu'elle engendre. Le  poids du silence en héritage : la guerre, les déplacements de population, les camps. Toutes ces  vérités qu’on tait, la violence éprouvée quand enfin elles éclatent. Avec son père, Dorothée retournera sur les lieux de cette histoire traumatique  : une maison, un arbre, des témoins d’alors la feront resurgir. Père et fille en feront un film, et ainsi, répareront l’oubli.  

Enquête, récit intime, réflexion sur l'histoire, la mémoire, l'identité et la transmission, voyage initiatique, hommage au père et à son pays : ce premier texte de Dorothée Myriam Kellou est inclassable et remarquable pour cette raison même. Il tâtonne, interroge, raconte une Algérie tantôt douloureuse, tantôt rêvée, ouvrant la voie de l’apaisement et de la réconciliation.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Dorothée-Myriam Kellou est journaliste et réalisatrice. Elle a révélé dans Le Monde l’affaire des financements indirects de l'Etat islamique par Lafarge pendant la guerre en Syrie, et a reçu le prix Trace de l'investigation journalistique à Washington D. C. Elle a réalisé « A Mansourah, tu nous as séparés » sur la mémoire intime des regroupements de populations pendant la guerre d'Algérie, et reçu plusieurs prix, dont le prix des droits humains au FIDADOC d’Agadir en 2019 et une étoile de la scam en 2021. Elle a également réalisé une série documentaire sonore pour France culture, « L'Algérie des camps », lauréat du prix Albert Londres/France culture.

 

Avis :  

De mère française et de père algérien, Dorothée-Myriam Kellou a d’abord vécu sa double identité dans son seul double prénom. Jusqu’à ce qu’une remarque - « Tu  dis que t’es algérienne mais tu ne parles pas arabe ! » - la renvoie, encore enfant, au silence paternel. Pourquoi ce choix de l’effacement des origines ? Compléter la part manquante d’elle-même devient alors une obsession. Le trait d’union dans son prénom, il va lui falloir le retracer entre ses deux enracinements : Nancy-Kabylie. C’est ce « grand voyage initiatique » que ce livre s’attache à raconter, un parcours intérieur intime pour recomposer le miroir brisé de la mémoire.

Commencé avec l’apprentissage de la langue arabe, ce périple emmène l’auteur en Egypte, en Palestine et aux Etats-Unis, où ses études la sensibilisent au post-colonialisme au travers des écrits fondateurs de Frantz Fanon et d’Edward Saïd. Sa fille le pressant de questions sur sa vie en Algérie, le père, Malek Kellou, n’a alors pour réponses que les blancs de sa mémoire, oblitérée par le traumatisme de la guerre. Réalisateur de télévision, il a le projet d’un documentaire, « Lettres à mes filles », qui ne voit jamais le jour. Il devait y raconter comment, malgré les verrous posés sur ses souvenirs, ceux-ci lui sont pourtant revenus en pleine figure, lorsqu’en 1990 il est tombé nez à nez avec la statue, nouvellement installée à Nancy, qui le terrorisait, enfant, à proximité de son village : celle du sergent Blandan, militaire français tué lors de la conquête coloniale de l’Algérie.

Dès lors, le père et la fille vont tenter ensemble d’apprivoiser cette mémoire traumatique. Ce seront plusieurs voyages au village familial de Kabylie, l’un de ceux que l’armée française avait vidés de leurs populations pour les enclore, loin de tout contact avec le FLN, dans des camps de regroupement qui ont irrémédiablement désorganisé l’agriculture et les campagnes algériennes. De ce retour ils tireront un film documentaire, « A Mansourah, tu nous as séparés » : l’occasion de mettre des mots sur la violence et les horreurs vécues, étape incontournable sur le chemin de la résilience.

Ce récit très personnel de restauration d’une mémoire oblitérée et néanmoins transmise inconsciemment s’assortit d’une réflexion sur les effets dévastateurs des non-dits et du déni qui entourent encore la guerre d’Algérie et les torts causés aux populations. L’on pense à Léonora Miano, Tommy Orange, Naomi Fontaine, Alice Zeniter et tant d’autres dont les témoignages et romans décrivent eux aussi l’héritage, d’autant plus ravageur que mal ou pas reconnu, d’autres drames plus ou moins récents, génocidaires, esclavagistes ou colonialistes. Non seulement « Le récit ancre », mais « S’il manque, d’autres histoires s’inventent, des fictions dangereuses », comme celles proposées par l’islamisme. Pour avancer et vivre ensemble harmonieusement, il faut des mots. Alors, seulement les héritiers pourront, eux aussi, conclure comme l’auteur : « À présent, je sais, je peux raconter, je peux dire mon histoire. Je ne suis pas une table rase. Nous ne sommes pas des tables rases. »

Journaliste et réalisatrice indépendante aux combats courageux – c’est notamment elle qui, en 2016, a révélé dans Le Monde l’affaire des financements indirects de l'Etat islamique par Lafarge pendant la guerre en Syrie, affaire développée par Justine Augier dans son livre Personne morale –, Dorothée-Myriam Kellou livre ici un récit intime qui éclaire de façon touchante les raisons de ses engagements. (4/5) 

 

Citations : 

La nostalgie, c’est contempler un passé heureux dans un miroir brisé dont il ne reste que de petits morceaux tranchants.


Est-ce qu’on peut se noyer dans le souvenir comme dans un verre d’eau ?


(…) partout où l’on va, le seul lieu qui reste, c’est soi.


Trait d’union. Je pourrais l’utiliser en français : française trait d’union algérienne. Française- algérienne. Ça s’écrit, ça se lit, mais pas si souvent que ça. Revendiquer une binationalité et une forme de transnationalité, pas d’extranéité, par la ponctuation. Exister en deux et avec deux pays en soi, pas l’un sans l’autre, pas  l’un dans l’ombre de l’autre, l’un et l’autre, en pleine  lumière. L’un avec l’autre. Plus besoin de compenser  sans cesse le déséquilibre. Tiret. Je le trace plusieurs  fois. Tiret, tiret, tiret. J’aime l’équilibre qu’apporte ce trait d’union. Il est confortable, mais sépare. Et si je le remplaçais par un astérisque ? Ce symbole typographique ressemble à une étoile. Il dénote aussi la multiplication. Je suis française*algérienne. Nous sommes  des multiples, étoilés. Cet astérisque devient le point  manifeste de mon utopie politique en France. Peut-être naïvement.


A Washington, je découvre l’histoire des tribus amérindiennes qui vivaient encore au XVIIe siècle sur le territoire des Nacotchtank, un peuple commerçant établi  entre les deux grands fleuves du district de Columbia : le Potomac et l’Anacostia. Ils ont fui la colonisation et ont trouvé refuge dans la plus grande tribu Piscataway du sud du Maryland. Je m’étonne de ce désir de documenter et de dire la vérité pour tenter de réparer les préjudices causés par l’histoire et améliorer les relations entre les membres de la société. La vérité historique n’est pas seulement étudiée ici, elle est encouragée. L’université me soutiendra d’ailleurs dans mes recherches l’été suivant, en France et en Algérie.


Plus tard, je comprendrai le lien, les effets au long terme des regroupements : la déstructuration profonde de l’identité paysanne algérienne. C’est dans le  « triangle de la mort » que des massacres de civils attribués aux terroristes du GIA ont été perpétrés. C’est aussi dans cette région que l’armée française a regroupé massivement les populations pendant la guerre d’indépendance. Une chercheuse que je rencontrerai en toute discrétion quelques années plus tard me confiera le résultat de ses travaux d’ethnographie du djihadisme en cours de publication. Le GIA a beaucoup recruté dans les anciens quartiers de regroupement, devenus pour certains domaines autogérés et villages socialistes au moment de l’indépendance. Pourquoi ? Car le salafisme djihadiste propose une place dans l’histoire, une filiation que ces déracinés n’ont plus. Ils deviennent, en épousant cette idéologie, les descendants des premiers compagnons du Prophète. Ils sortent du déracinement ennoblis par cette nouvelle ascendance.


Non, la colonisation était une « bénédiction », hurlent certains. Ils crient fort et nous assourdissent. La France a construit des routes, des écoles et des hôpitaux. « Que la colonisation ait aussi développé le pays n’est pas contestable : c’était d’ailleurs le projet colonial partout dans l’empire mais c’était un développement au service de la puissance qui s’était imposée par la force », rappelle l’historienne Raphaëlle Branche. 


À  chaque reconnaissance officielle des crimes passés, les nostalgiques de l’empire (vingt fois plus grand que la métropole) dénoncent une logique de « repentance ». Les mots de l’extrême droite s’infiltrent partout. Ce mot de repentance fait écho à d’autres mots inscrits dans notre vocabulaire. « Français de souche », « grand remplacement ». Ne trahissent-ils pas une  peur ancienne ? Celle de l’ancien colon attaché à ses privilèges ? À croire qu’ils ne supportent pas de voir nos têtes sur des affiches, qu’elles soient de cinéma ou électorales. Mais au fond, que comprend-on de ce mot à connotation religieuse, repentance ? Attendons- nous la moindre expiation ? Et au fond, quel mal y a-t- il à reconnaître et s’excuser pour des crimes passés ? Faut-il lui préférer la réconciliation, comme si nous étions encore en guerre ? Pour moi, la seule réconciliation qui vaille, c’est avec soi-même et son histoire.


Le récit ancre. S’il manque, d’autres histoires s’inventent, des fictions dangereuses.


J’ai la chance d’avoir retrouvé ma vraie filiation. De connaître l’histoire de mon nom de famille. (…)
À présent, je sais, je peux raconter, je peux dire mon histoire. Je ne suis pas une table rase. Nous ne sommes pas des tables rases.


De quelle liberté une femme jouit-elle si c’est sous la contrainte qu’elle retire le voile ? 



Lisez ici mon interview de Dorothée-Myriam Kellou.


 

vendredi 7 mars 2025

[Belezi, Mathieu] Emma Picard

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Emma Picard

Auteur : Mathieu BELEZI

Parution : 2015 (Flammarion, sous le titre
                  Un faux pas dans la vie d'Emma
                  Picard),
                  2024 (Le Tripode)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans les années 1860, la France, peinant à peupler le territoire colonisé, offre à la veuve Picard une ferme et 20 hectares de terre en Algérie. Pour échapper à la misère et donner un avenir à ses quatre fils, elle accepte et s’engage à corps perdu dans l’aventure.
Roman de l’obstination et de l’espoir, Emma Picard est la litanie entêtante d’une femme qui, durant toute une nuit, raconte au dernier fils survivant leur descente aux enfers. La pauvreté, le travail acharné, la famine, les sécheresses, les invasions de sauterelles… mais aussi les joies, les rires perçants, l’amour infini d’une mère pour ses enfants, et celui sans illusions d’une femme esseulée pour son amant. Personnage tragique et noble, Emma Picard porte à bout de souffle son destin sur « cette terre d’Algérie qui n’a jamais voulu et ne voudra jamais de nous ».

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mathieu Belezi a enseigné en Louisiane (États-Unis), et beaucoup voyagé. Il a vécu au Mexique, au Népal, en Inde, et dans les îles grecques et italiennes. Il partage désormais sa vie entre la France et l'Italie. Au Tripode, il est l'auteur de Attaquer la terre et le soleil (Prix littéraire Le Monde et Prix du Livre Inter), Le Petit roi, Moi, le glorieux, Le Temps des crocodiles et Emma Picard.

 

Avis :  

En 2022, le succès d’Attaquer la terre et le soleil convainquait les éditions Sonatine de rééditer tour à tour les précédents ouvrages de Mathieu Belezi. C’est ainsi que reparait maintenant un autre volet de sa tétralogie consacrée, sans que lui-même ait de lien particulier avec ce pays mais parce que cette période reste méconnue, aux débuts de la colonisation de l’Algérie.

Si Attaquer la terre et le soleil se déroulait dans les toutes premières années de la colonisation, entrecroisant les voix d’un soldat et d’une mère de famille tout juste débarquée de France pour relater l’enfer d’une installation dans ce qui leur avait été vendu comme un eldorado, Emma Picard arrive en Algérie quelque vingt ans plus tard, en 1860. Veuve et sans ressources avec quatre enfants à charge dont deux encore très jeunes, elle a cru aux promesses d’un avenir meilleur lorsqu’un agent du gouvernement lui a proposé, à elle qui n’avait rien, une ferme de vingt hectares en Algérie.

Dès le début, le ton est donné. Hagarde, Emma qui a déjà perdu trois fils et veille le quatrième, blessé, dans les décombres de sa ferme, raconte une nuit durant, sa douloureuse litanie appesantie par la perte et les regrets se déversant en une seule longue phrase entrecoupée d’adresses accablées au mourant, leur épouvantable calvaire sur « cette satanée terre d’Algérie qui n’a jamais voulu et ne voudra jamais d’[eux] ». Mathieu Belezi se souvenait d’une telle situation évoquée par Maupassant dans un récit de voyage en Algérie. La vieille femme qu’avait rencontrée son aîné, il « en a fait [s]on Emma Picard. [Il l’a] simplement un peu rajeunie. Et puis [il l’a] laissée parler. »

Femme forte et courageuse, Emma raconte le labeur acharné et la vie habituée à se contenter de peu, dans un quotidien malgré tout joyeux parce qu’éclairé par l’espoir et conforté par les moments de répit. Pourtant, les dés sont pipés et les modestes moments d’apaisement en vérité des leurres masquant l’irrémédiable descente aux enfers qui a déjà emporté les précédents occupants de la ferme et s’apprête à faire dévaler les Picard à leur tour.

Car, peu importe le travail et l’opiniâtreté. Relégués par la colonisation sur des terres sans eau ni ressources que les catastrophes – « sécheresse, invasion de sauterelles, récoltes inexistantes ou détruites, tremblements de terre, famine, maladies » – achèvent de rendre inhabitables, ces pauvres gens dupés par de fausses promesses qui n’engageaient qu’eux – la plupart du temps des misérables sans autre choix – n’avaient dès le départ pas la moindre chance de succès. Ils sont venus grossir les rangs des près d’un Algérien sur cinq, eux aussi consignés loin des zones fertiles, décimés par la famine rien qu’entre 1866 et 1868.

Nuancée par des moments d’espoir totalement absents d'Attaquer la terre et le soleil, la narration plus progressive vers l’horreur n’en est pas moins implacable et son dénouement plus terrible encore. Mathieu Belezi offre une voix magnifique d’humanité et de vérité à ces malheureux sacrifiés, puis oubliés, dans la grande entreprise de pillage des richesses coloniales. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

— À quoi ça sert que la France pousse les gens à venir s’installer dans ce pays, si c’est impossible de gagner sa vie ?
— Mais il y en a qui font de l’or, Emma, ne le savez-vous pas ! de l’or en barres en exploitant jusqu’à la mort la sueur du burnous tout comme celle du soldat, de l’ouvrier et du paysan arrivés là par on ne sait quels concours de circonstances, et qui pour la plupart en repartiront les pieds devant !


(…) jamais, Léon, tu m’entends bien ? jamais je n’aurais pensé qu’une terre puisse nous faire autant de mal, et pourtant c’est ce qu’elle a fait, au lieu de nous enrichir elle nous a appauvris, ruinés, réduits à rien à moins que rien, Léon (…)


(…) il faudrait des mots que je n’ai pas pour décrire ce qui bouchait l’horizon dans les lointains du ciel, une masse énorme qui avait les couleurs de la poussière, et qui bouillonnait, s’embrasait, crachait sur la terre des glaires incandescentes, et tout aussitôt se reformait, s’assombrissait, et d’un bond se jetait en avant sur d’autres proies (…) et ça allait vite, aiguillonné par le simoun ça progressait à la vitesse d’un orage, et peut-être plus vite qu’un orage (…) d’abord le nuage de sauterelles a rejoint Mercier, et la lumière s’est ternie d’un coup, et le soleil a disparu sans que les ténèbres prennent sa place, nos yeux n’avaient aucun mal à distinguer les choses, mais ces choses avaient perdu leur couleur, s’étaient couvertes de rouille sous l’effet de je ne sais quel phénomène (…)


(…) nous nous sommes précipités dans la chambre et avons découvert les dégâts que les sauterelles avaient eu le temps de faire dans les pièces que nous croyions à l’abri, par où étaient-elles passées ? j’aurais été bien incapable de le dire, et Jules pas plus que moi ne comprenait comment elles s’y étaient prises pour pénétrer dans la maison et s’attaquer en aussi grand nombre à nos draps, nos rideaux, nos vêtements qui étaient en train de disparaître dans le ventre affamé de ces monstres
ça grouillait, ça crépitait, ça bourdonnait partout
et il a fallu recommencer à écraser des centaines de sauterelles qui ne bougeaient pas, qui ne s’enfuyaient pas, qui continuaient malgré notre présence à s’activer sur nos draps, nos rideaux, nos vêtements (…)

 

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