Affichage des articles dont le libellé est Travail. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Travail. Afficher tous les articles

mercredi 14 janvier 2026

[Lafon, Marie-Hélène] Hors champ

 





Coup de coeur 💓💓

 

Titre : Hors champ

Auteur : Marie-Hélène LAFON

Parution : 2026 (Buchet/Chastel)

Pages : 170

Accès au livre : ISBN 9782283041604  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :     

Gilles est le fils, celui qui devra tenir la ferme. Claire, la soeur qui n'est pas concernée par cette décision, prend la tangente au fil des années grâce aux études.
La ferme est isolée de tous. C'est le royaume du père qui donne libre cours à sa violence.
Hors champ traverse cinquante années. Dix tableaux, dix morceaux de temps, détachés, choisis ; le lecteur y pénètre tantôt avec elle, Claire, tantôt avec lui, Gilles. L'auteure fait alterner ces points de vue, toujours à la troisième personne, en flux de conscience.
Les parents, la soeur et le frère, et les autres - au bout du monde où ils se tiennent encordés, impuissants tous les deux.
Hors champ est le onzième roman de Marie-Hélène Lafon.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020, pour Histoire du fils. Tous ses romans sont publiés chez Buchet/Chastel.

 

 

Avis :

Puisant dans la réalité de son enfance rurale et dans la fracture née de son départ du Cantal pour poursuivre ses études, puis son parcours professionnel à Paris, Marie‑Hélène Lafon explore les déterminismes qui régissent la transmission paysanne, la place souvent marginale accordée aux filles et la distance – à la fois géographique et symbolique – qui, entre appartenance et arrachement, se creuse entre ceux qui demeurent sur la terre familiale et ceux qui s’en éloignent.  

Le livre met face à face deux destins issus d’une même ferme du Cantal : le frère, assigné dès l’enfance à reprendre l’exploitation familiale, et la sœur, tenue à l’écart de la transmission parce qu’elle est une fille. Lui reste sur la terre, fidèle aux bêtes, aux saisons, à une vie laborieuse rythmée par le travail et le silence ; il incarne la permanence, la fidélité à un monde qui se défait lentement mais dont il porte encore la charge. Elle part étudier à Paris, devient enseignante puis se consacre à l’écriture, construisant son existence dans l’éloignement. Pourtant, ce départ ne rompt pas le lien : il le transforme, l’écriture offrant une manière de revenir, de comprendre et de donner forme à ce qui a été vécu sans mots pour le dire. 

D’une grande maîtrise, le roman déploie ses enjeux à la croisée du monde paysan, de l’intime et de la mémoire, restituant avec puissance la réalité rurale et son univers âpre, exigeant, où la vie se confond avec le travail et où les destins semblent tracés d’avance. Cette immersion dans la terre, dans les gestes et dans la répétition des jours donne au livre une densité presque physique, qui ancre le récit dans une vérité sensible.

Marie-Hélène Lafon dresse ainsi un tableau sans concession de la condition paysanne contemporaine, en particulier sur les petites exploitations familiales. À travers la figure du frère, on ressent presque corporellement l’étau d’un destin sans échappatoire, la fatigue accumulée, l’isolement, la pression économique et morale qui broient les existences. Le roman laisse affleurer, sans pathos mais avec une force saisissante, cette détresse silencieuse qui conduit tant d’agriculteurs au désespoir. Plus qu’un constat, il offre une véritable expérience : une sensation de suffocation, de vie tenue à bout de bras, qui traverse le texte et lui confère une portée sociale autant qu’intime.

Cette approche trouve un écho profond dans la manière dont l’auteur travaille la matière autobiographique, dépassant le simple témoignage pour interroger, à travers la fiction, ce que signifie être assigné ou soustrait à un héritage, comment une origine façonne les corps, les choix et les silences, et offrant ainsi une réflexion sur les forces souterraines qui orientent les existences, sur la tension entre ce qui nous est transmis et ce que nous tentons de construire hors champ.

Avec sa construction précise et elliptique, réduite à quelques tableaux d’une intensité saisissante, avec sa langue dense, charnelle, presque sèche, qui restitue sans détour la dureté du labeur, l’isolement et l’épuisement, et avec ses personnages si justes qu’ils en deviennent emblématiques, Marie‑Hélène Lafon signe une œuvre forte et tenue, un huis clos noir et puissant qui concentre en peu de pages, dans une charge émotionnelle et sociale à couper le souffle, toute la douleur d’un monde paysan à l’agonie. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

La ferme est pour le fils, on la tient à bout de bras pour lui, Gilles, le fils, il doit la reprendre, continuer, elle est à eux et à lui, il a besoin d’eux et ils ont besoin de lui, même si le père dit le contraire, lance des phrases, parle de vendre plutôt que de trimer pour payer un ouvrier et maintenir la ferme à flot pour le fils, que le fils se débrouille, qu’il aille gagner sa vie ailleurs, chacun pour soi. La mère ne veut pas lâcher la ferme qui est le lot du fils et leur raison de vivre à eux, les parents. La ferme leur fait honneur et devoir, à eux, les trois ; pour la mère, la sœur n’a rien à voir là-dedans, la sœur vit et a toujours vécu sur une autre planète. La mère n’en parle pas, même s’ils sont seuls devant la télévision et dans son bruit le soir en automne et en hiver quand le père est parti se coucher ; elle ne dit rien sur la ferme, ni sur lui, mais il sent qu’elle ne lâchera pas et qu’il est vissé là avec elle et le père pour les siècles des siècles.


Même s’il le voulait vraiment, même s’il avait le culot de tout plaquer et de laisser le père se débrouiller avec sa ferme, ses vaches, ses fromages, son ouvrier et tout le bazar, il ne pourrait pas laisser la mère derrière lui, seule avec le père ; et elle ne quittera jamais la ferme, jamais. Elle n’a pas besoin de le lui dire mais l’expression pour les siècles des siècles s’applique d’abord à la mère et il le sait. Sa sœur a peut-être raison quand elle explique que les parents ont choisi cette vie alors que lui n’a pas choisi ces parents. Les phrases de sa sœur ne changent rien pour lui ; elle a l’air de croire que tout peut s’expliquer et s’arranger mais elle ne vit pas à la ferme.


En 1992, la préretraite a été accordée aux paysans et son père l’a prise ; son frère est devenu fermier des parents et chef d’exploitation, sur le papier ; il avait vingt-neuf ans. Elle calcule ; depuis 1992, dix-huit ans ont passé dans le monde et dans la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d’abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint-nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s’occuper des machines, des formalités, de la paperasse. La mère s’y est épuisée ; le père a continué à se débattre pour décider de tout. Ils ont tenu jusqu’en 2008. Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c’est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d’autre chose, mais Claire comprend que l’honneur des parents est perdu.


C’est de plus en plus difficile, d’attraper ses yeux, son regard. Il s’ensauvage, elle pense ça dans la grange, le mot monte, malgré les dates et les chiffres dont le mince barrage va craquer, craque. Il s’ensauvage, ses yeux, ses cheveux, ses habits, tout son corps, il s’ensauvage dans la douleur et la colère, elle ne peut rien. Ils s’ensauvagent, les trois, seul chacun ; le travail de la ferme, sa routine, les tient et les écrase. Leur vie est faite comme ça.


Elle voudrait supposer que Gilles pense le moins possible et se contente de mettre un pied devant l’autre, chaque jour, dans le tourbillon des tâches sempiternelles, mais elle n’y croit pas. Des indices marquent le corps de son frère, son visage cadenassé, le tombé de ses épaules, le tremblement irrépressible de son genou droit quand il est assis, sa façon de s’asseoir, de se relever, de marcher. Il la regarde rarement aux yeux et elle peine à soutenir son regard vert et noyé qu’il faut happer, arracher, saisir sans pouvoir le retenir. Son frère se noie et il est encore là, encore vivant, il tient, il fait, il demeure dans le cours des choses et des jours ; elle ne sait pas pourquoi, elle ne sait pas comment. 


Elle se lance, c’est du beau foin cette coupe, quand tu auras fini de faner, tu viendras manger un dimanche, comme on fait toujours, je me mettrai en cuisine, je m’appliquerai, pour ton anniversaire, tes cinquante ans. Il s’est tourné vers elle et, avant de remonter sur le tracteur, il a dit sans hargne dans un sourire cabossé, cinquante ans de quoi, cinquante ans de vie de merde.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

vendredi 7 mars 2025

[Belezi, Mathieu] Emma Picard

 


 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Emma Picard

Auteur : Mathieu BELEZI

Parution : 2015 (Flammarion, sous le titre
                  Un faux pas dans la vie d'Emma
                  Picard),
                  2024 (Le Tripode)

Pages : 272

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans les années 1860, la France, peinant à peupler le territoire colonisé, offre à la veuve Picard une ferme et 20 hectares de terre en Algérie. Pour échapper à la misère et donner un avenir à ses quatre fils, elle accepte et s’engage à corps perdu dans l’aventure.
Roman de l’obstination et de l’espoir, Emma Picard est la litanie entêtante d’une femme qui, durant toute une nuit, raconte au dernier fils survivant leur descente aux enfers. La pauvreté, le travail acharné, la famine, les sécheresses, les invasions de sauterelles… mais aussi les joies, les rires perçants, l’amour infini d’une mère pour ses enfants, et celui sans illusions d’une femme esseulée pour son amant. Personnage tragique et noble, Emma Picard porte à bout de souffle son destin sur « cette terre d’Algérie qui n’a jamais voulu et ne voudra jamais de nous ».

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Mathieu Belezi a enseigné en Louisiane (États-Unis), et beaucoup voyagé. Il a vécu au Mexique, au Népal, en Inde, et dans les îles grecques et italiennes. Il partage désormais sa vie entre la France et l'Italie. Au Tripode, il est l'auteur de Attaquer la terre et le soleil (Prix littéraire Le Monde et Prix du Livre Inter), Le Petit roi, Moi, le glorieux, Le Temps des crocodiles et Emma Picard.

 

Avis :  

En 2022, le succès d’Attaquer la terre et le soleil convainquait les éditions Sonatine de rééditer tour à tour les précédents ouvrages de Mathieu Belezi. C’est ainsi que reparait maintenant un autre volet de sa tétralogie consacrée, sans que lui-même ait de lien particulier avec ce pays mais parce que cette période reste méconnue, aux débuts de la colonisation de l’Algérie.

Si Attaquer la terre et le soleil se déroulait dans les toutes premières années de la colonisation, entrecroisant les voix d’un soldat et d’une mère de famille tout juste débarquée de France pour relater l’enfer d’une installation dans ce qui leur avait été vendu comme un eldorado, Emma Picard arrive en Algérie quelque vingt ans plus tard, en 1860. Veuve et sans ressources avec quatre enfants à charge dont deux encore très jeunes, elle a cru aux promesses d’un avenir meilleur lorsqu’un agent du gouvernement lui a proposé, à elle qui n’avait rien, une ferme de vingt hectares en Algérie.

Dès le début, le ton est donné. Hagarde, Emma qui a déjà perdu trois fils et veille le quatrième, blessé, dans les décombres de sa ferme, raconte une nuit durant, sa douloureuse litanie appesantie par la perte et les regrets se déversant en une seule longue phrase entrecoupée d’adresses accablées au mourant, leur épouvantable calvaire sur « cette satanée terre d’Algérie qui n’a jamais voulu et ne voudra jamais d’[eux] ». Mathieu Belezi se souvenait d’une telle situation évoquée par Maupassant dans un récit de voyage en Algérie. La vieille femme qu’avait rencontrée son aîné, il « en a fait [s]on Emma Picard. [Il l’a] simplement un peu rajeunie. Et puis [il l’a] laissée parler. »

Femme forte et courageuse, Emma raconte le labeur acharné et la vie habituée à se contenter de peu, dans un quotidien malgré tout joyeux parce qu’éclairé par l’espoir et conforté par les moments de répit. Pourtant, les dés sont pipés et les modestes moments d’apaisement en vérité des leurres masquant l’irrémédiable descente aux enfers qui a déjà emporté les précédents occupants de la ferme et s’apprête à faire dévaler les Picard à leur tour.

Car, peu importe le travail et l’opiniâtreté. Relégués par la colonisation sur des terres sans eau ni ressources que les catastrophes – « sécheresse, invasion de sauterelles, récoltes inexistantes ou détruites, tremblements de terre, famine, maladies » – achèvent de rendre inhabitables, ces pauvres gens dupés par de fausses promesses qui n’engageaient qu’eux – la plupart du temps des misérables sans autre choix – n’avaient dès le départ pas la moindre chance de succès. Ils sont venus grossir les rangs des près d’un Algérien sur cinq, eux aussi consignés loin des zones fertiles, décimés par la famine rien qu’entre 1866 et 1868.

Nuancée par des moments d’espoir totalement absents d'Attaquer la terre et le soleil, la narration plus progressive vers l’horreur n’en est pas moins implacable et son dénouement plus terrible encore. Mathieu Belezi offre une voix magnifique d’humanité et de vérité à ces malheureux sacrifiés, puis oubliés, dans la grande entreprise de pillage des richesses coloniales. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

— À quoi ça sert que la France pousse les gens à venir s’installer dans ce pays, si c’est impossible de gagner sa vie ?
— Mais il y en a qui font de l’or, Emma, ne le savez-vous pas ! de l’or en barres en exploitant jusqu’à la mort la sueur du burnous tout comme celle du soldat, de l’ouvrier et du paysan arrivés là par on ne sait quels concours de circonstances, et qui pour la plupart en repartiront les pieds devant !


(…) jamais, Léon, tu m’entends bien ? jamais je n’aurais pensé qu’une terre puisse nous faire autant de mal, et pourtant c’est ce qu’elle a fait, au lieu de nous enrichir elle nous a appauvris, ruinés, réduits à rien à moins que rien, Léon (…)


(…) il faudrait des mots que je n’ai pas pour décrire ce qui bouchait l’horizon dans les lointains du ciel, une masse énorme qui avait les couleurs de la poussière, et qui bouillonnait, s’embrasait, crachait sur la terre des glaires incandescentes, et tout aussitôt se reformait, s’assombrissait, et d’un bond se jetait en avant sur d’autres proies (…) et ça allait vite, aiguillonné par le simoun ça progressait à la vitesse d’un orage, et peut-être plus vite qu’un orage (…) d’abord le nuage de sauterelles a rejoint Mercier, et la lumière s’est ternie d’un coup, et le soleil a disparu sans que les ténèbres prennent sa place, nos yeux n’avaient aucun mal à distinguer les choses, mais ces choses avaient perdu leur couleur, s’étaient couvertes de rouille sous l’effet de je ne sais quel phénomène (…)


(…) nous nous sommes précipités dans la chambre et avons découvert les dégâts que les sauterelles avaient eu le temps de faire dans les pièces que nous croyions à l’abri, par où étaient-elles passées ? j’aurais été bien incapable de le dire, et Jules pas plus que moi ne comprenait comment elles s’y étaient prises pour pénétrer dans la maison et s’attaquer en aussi grand nombre à nos draps, nos rideaux, nos vêtements qui étaient en train de disparaître dans le ventre affamé de ces monstres
ça grouillait, ça crépitait, ça bourdonnait partout
et il a fallu recommencer à écraser des centaines de sauterelles qui ne bougeaient pas, qui ne s’enfuyaient pas, qui continuaient malgré notre présence à s’activer sur nos draps, nos rideaux, nos vêtements (…)

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 8 janvier 2025

[Bourdeaut, Olivier] Développement personnel

 



 

J'ai aimé

 

Titre : Développement personnel

Auteur : Olivier BOURDEAUT

Parution : 2024 (Finitude)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« J’ai la chance de gagner ma vie en racontant des histoires. Du moins jusqu’à présent. Car j’ai un problème, un problème de taille : je n’ai plus d’imagination. Je ne comprends pas ­pourquoi, je ne sais pas comment cela est arrivé mais j’ai beau froncer les sourcils, serrer mes petits poings, rien ne vient. Alors j’ai décidé de parler de moi. Selon des chercheurs de Harvard, nous passerions soixante pour cent de notre temps à parler de nous. Parler de soi stimulerait les mêmes zones du cerveau que la cocaïne, le sexe ou un bon plat. Et si Harvard dit que ça fait du bien, je n’ai aucune raison d’en douter. Après tout, Mark Zuckerberg en est diplômé et il a toujours su, mieux que tout le monde, ce qui est bon pour l’humanité… »
 Avec une franchise pleine d’autodérision, Olivier Bourdeaut revient sur son enfance compliquée, sa courte et chaotique scolarité et le périlleux apprentissage du métier d’écrivain. L’auteur d’En attendant Bojangles se dévoile, et sa vulnéra­bilité nous touche.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. L’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il  travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant.  Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en est la première preuve disponible.

 

Avis :

Se déclarant en panne d’imagination, l’auteur du formidable En attendant Bojangles se rabat dans son quatrième roman sur un personnage du réel qu’il connaît bien, un anti-héros qu’il juge le « plus ridicule qu’il connaisse » et dont il dresse un portrait sans concession, d’une infinie dérision : lui-même.

A le lire, Olivier Bourdeaut n’était, avant sa première et aussitôt phénoménale publication, qu’un indécrottable raté des mains duquel tout tombait. Sa scolarité écourtée de dyslexique sourd d’une oreille devait céder la place à un long chapelet de fiascos en tout genre jusqu’à ce que, désormais presque trentenaire, sans le sou et réduit à dormir dans sa voiture, il se voie offrir l’hospitalité par son frère à la condition, lui l’amoureux des mots qui rêvait de devenir écrivain, qu’il écrive au moins trois pages par jour. Si ce livre-là ne fut jamais publié, il initia néanmoins quelque chose, un quelque chose qui devait grandir vers le succès que l’on connaît.

Pastichant malicieusement les titres de chapitre d’un ouvrage de développement personnel, Olivier Bourdeaut décrit avec drôlerie une expérience aux antipodes de ces recettes pour le succès. Les épisodes s’y enchaînent au gré d’une légèreté souvent braque et calamiteuse, et, sous le charme d’une auto-dérision sans la moindre complaisance, c’est le sourire aux lèvres que l’on s’achemine vers une réussite – ô méandres imprévisibles du talent et de la chance ! – obtenue en vérité sans clé ni mode d’emploi, et, serait-on tenté de rajouter, sans garantie de savoir la renouveler.

Drôle et sympathique, un petit livre auquel l’on pardonnera volontiers sa consistance un peu légère, tant il déborde d’humour et de sincérité. Chance, talent et succès, voilà bien un ménage à trois au fragile équilibre domestique. (3,5/5)

 

Citations :

Heureusement, lorsque j’étais enfant je n’ai pas subi la malédiction de lire les nouvelles versions de la Bibliothèque Verte, où des mots aussi somptueux que grommeler et carrousel ont été rayés du texte pour enlever aux enfants le plaisir d’ouvrir de nouvelles portes, de découvrir de petits bijoux.
Ils ont commencé par enlever les mots qu’on comprenait mal et désormais ils effacent les mots qui font mal. Bientôt, ils feront disparaître les mots tout court et les remplaceront par des onomatopées qui, c’est bien connu, n’ont jamais vexé personne. Bientôt les Bibliothèque Verte deviendra la Bibliothèque Vide. Les sensitivity readers, les lecteurs de sensibilité, veulent tout simplement que nous parlions comme des orangs-outans.
Je tiens à préciser au passage que mon attaque n’est pas, du tout, dirigée contre cette communauté de mammifères arboricoles dont je respecte l’engagement de toujours pour la sauvegarde de la planète, le combat pour l’égalité salariale, le polyamour, le compost, enfin bref cette communauté qui lutte chaque jour pour un monde plus inclusif. Non, non, je vise les singes savants qui se prennent pour des humains.
L’escroquerie commence d’ailleurs dès l’intitulé du poste : lecteur de sensibilité. Ce ne sont pas des lecteurs car, comme nous le rappelle le Larousse, un lecteur est une personne qui lit, qui collectionne les mots, pas une personne qui les chasse pour les éliminer. Toujours selon le Larousse, le lecteur est une personne qui aime lire. Quelqu’un qui dépouille les textes et les livres n’aime pas lire, il aime détruire, c’est un barbare bienveillant.


Gao Xingjian, écrivain chinois, prix Nobel de littérature, sait de quoi il parle en affirmant que « La vie est source de la littérature et la littérature doit être fidèle à la vie ». Lui qui a dû, sous la première Révolution culturelle, passer six ans en camp de rééducation et brûler une valise de manuscrits, doit être étonné qu’aujourd’hui on brûle des mots, au sens propre. Au Canada, le pays de la nouvelle révolution culturelle, des écoles ont brûlé 5 000 livres en 2021, des millions de mots partis en fumée. Les flammes ont-elles fait disparaître les maux que ces livres incarnaient ? Il n’est même pas digne de répondre à cette question. Au moins ces criminels ont-ils fait à grande échelle le travail de fourmis que font les fouineurs de sensiblerie. Cramer la littérature et finalement cramer la vie.
On le sait, de plus en plus d’études le prouvent, moins un individu dispose de mots pour exprimer ses sentiments, plus il sera violent, et plus il fera parler ses mains plutôt que son intelligence, on appelle cela l’insécurité linguistique. En rendant les textes moins riches, ils rendent leurs lecteurs plus pauvres. En voulant rendre les textes moins dérangeants, ils rendent leurs lecteurs plus violents.
Protéger les enfants consisterait donc à leur transmettre autant de vocabulaire qu’à des orangs-outans. Si ces idioties avaient existé dans mon enfance, je n’aurais rien eu à mettre dans mon carnet à spirale et ma vie aurait disparu dans un vide intersidéral.


Si mon livre se vendait à 500 exemplaires comme la majorité des premiers romans, et que je touchais sur chaque exemplaire un pourcentage de 8 % comme il est d’usage pour la plupart des premiers romans, j’encaisserai au final 640 euros pour deux ans de travail, soit 320 euros par an, soit 26,66 euros par mois, soit 0,89 euro par jour.
Soit cinq fois moins qu’un travailleur du Bangladesh.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

lundi 28 octobre 2024

[Navarro, Mariette] Palais de verre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Palais de verre

Auteur : Mariette NAVARRO

Parution : 2024 (Quidam)

Pages : 142

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Après plusieurs années de « bons et loyaux services », Claire découvre qu’elle ne fait plus corps avec son milieu professionnel. A force de décalages infimes, de langage trahi jour après jour, elle n’est plus dans le même mouvement que ceux qui l’entourent, elle s’est détachée des valeurs jusqu’alors les siennes. Dans un sursaut, elle monte sur le toit de l’immeuble où elle travaille et fait l’expérience de la liberté au moment même de cette rupture.
En écrivant au plus près des sensations d’une femme en route vers une indépendance radicale, Mariette Navarro réaffirme, après Ultramarins, son goût pour le pas de côté et la dérive dans une langue qui happe et envoûte.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Mariette Navarro est née en 1980. Elle est dramaturge et intervient dans les écoles supérieures d’art dramatique. Depuis 2016, elle est directrice avec Emmanuel Echivard de la collection Grands Fonds des éditions Cheyne, où elle est l’auteure de deux textes de prose poétique,  Alors Carcasse (2011, prix Robert Walser 2012), Les Chemins contraires (2016). Et chez Quartett de 2011 à 2020, des pièces Nous les vagues suivi de Célébrations, et de Prodiges, Les Feux de poitrine, Zone à Etendre, Les Hérétiques, Désordres imaginaires. Ultramarins est son premier roman.

 

 

Avis:   

D’abord Ultramarins, maintenant Palais de verre : les deux romans de Mariette Navarro ont en commun une héroïne – l’une commandante de cargo, l’autre employée dans une grande tour de bureaux – depuis si longtemps attachée à se plier aux exigences de son métier qu’elle est la première surprise de constater un beau jour, la chose s’étant imposée d’elle-même, sans tambour ni trompette, laissant simplement dans son sillage un sentiment d’étrangeté soudaine, qu’une rupture s’est à un moment donné produite, qui la désolidarise d’un univers professionnel où elle ne se reconnaît plus.

Est-ce plus fort encore d’avoir dû batailler double, l’une pour s’imposer dans une profession masculine, l’autre pour s’élever socialement loin de sa province et de son milieu modeste ? Toujours est-il qu’après tant d’efforts vers un objectif débouchant finalement sur les aliénations grandissantes de professions absurdement devenues aussi insensées que brutales et déshumanisantes, est arrivé sans qu’elles s’en rendent compte le point de non retour. Symbolisée par le brouillard en mer ou par la tornade s’abattant sur la ville, la rupture n’attend pas la prise de conscience du protagoniste tout à sa lutte pour rester en trajectoire. C’est comme un glissement qui s’opère, le passage ni prémédité ni contrôlé – le personnage subit sa bifurcation sans l’avoir jamais décidée – vers une nouvelle dimension perçue pleine d’étrangeté et restituée par une atmosphère flirtant avec l’absurde et l’onirisme, le tout dans un profond sentiment d’isolement et de confusion.

Entre le « je » monologué de la narratrice dont la sortie de rang s’incarne métaphoriquement au travers de la trappe par laquelle elle se hisse sur le toit de l’immeuble pour une nuit de méditation hors du monde, et la rumeur du « nous », l’ensemble indistinct des collègues qui, nous indiquant au passage son prénom à elle, Claire, se souvient avec inquiétude d’un autre employé mené au suicide par l’ostracisme dicté à son égard par leur organisation, jamais aucun dialogue ne s’établit. Et, dans une juxtaposition, étudiée jusque dans le moindre mot pour accentuer le sentiment d’étrangeté, d’isolement et de dérive, de scènes volontairement génériques où chacun se reconnaîtra – on ne saura jamais le métier de Claire mais on en retiendra ce que la majorité des employés vivent au bureau –, l’on voit le personnage, pris dans un tourbillon de désarroi et de violence évoquant de manière originale et poétique le burn-out, prendre conscience qu’il est, déjà et malgré lui, coupé sans retour de ses anciens semblables, partis sans lui plus loin sur leur chemin. Est-ce un drame ? Peut-être pas, car après la décomposition et le deuil vient le temps de la recomposition, du mouvement et de l’espoir.

Habile à modeler la forme pour mieux épouser le fond, Mariette Navarro aime nous glisser dans des sortes de failles spatio-temporelles. Jouant de l’étrangeté pour nous dérouter dans tous les sens du terme, ses textes sont des invitations poétiques au pas de côté en même temps que de petits bijoux de maîtrise littéraire. (4/5)

 

 

Citations :

La tornade crie, et son mugissement continu fait courir des frissons le long de notre dos. (…)
Pourquoi crie-t-elle ? Nous ne savons pas de quoi elle nous accuse. Nous n’avons rien fait, nous sommes du bon côté du monde et affirmons le droit de ne rien vouloir d’autre.
Voilà ce que nous ne raconterons jamais. Il y a des tunnels creusés dans nos ventres, qu’une nuit de vent révèle. Nous faisons, alors, la seule chose que nous savons faire : conjurer la violence de l’existence en l’ignorant.


On passe sa vie d’adulte à se protéger du froid mordant et de la rosée intempestive. On organise sa carrière pour la seule assurance d’un alignement de tuiles au-dessus de la tête, de quelques parois pour arrêter le vent.


Seulement, je ne sais pas ce qu’on fait juste après la désertion. Me voilà bien embarrassée. C’est là, d’habitude, que s’arrêtent les histoires que je lis. Tout est toujours contenu dans la suspension, dans un « après » ouvert et lumineux. Mais à quoi ressemblent nos visages le lendemain d’un coup d’éclat ? Quels sont les premiers pas pour reprendre sa marche, quand on a réussi à renverser son univers ?
Il doit bien y avoir de petites étapes, banales comme des compromissions, après la seconde d’héroïsme : une fois la photo prise les bras écartés, triomphants, une fois vociféré l’hymne à la liberté, il doit bien y avoir un relâchement, un flottement. Une minute où on se sent un peu bête. Un assaut des injonctions primaires : manger, uriner. Et puis des décisions sans bravoure à prendre : ouvrir des portes, descendre des escaliers, monter dans des ascenseurs, longer des trottoirs et partager le métro avec des foules.
Je suis sûre que la plupart de nos trajectoires restent inchangées, même après la bifurcation, et qu’on n’élargit pas tant que ça le cercle de nos existences.
Je me demande aussi avec quel corps on entre dans la liberté.


Mon parcours, évidemment, est à l’image de cette trappe. Une erreur d’ouverture. Un accident dans la circulation des corps et des esprits.
Je suis entrée dans ce métier comme par effraction, et aujourd’hui je veux emprunter une sortie qui ne m’est pas permise.


J’aurais dû savoir lire le danger dans les yeux de mes proches. Derrière la fierté – j’étais le premier Poucet de la lignée à chausser des bottes de sept lieues ! –, j’aurais dû voir le léger reproche, la mise en garde contre ma démesure. J’ai été cette enfant qui bascule en pensant cavaler, sur un cheval de bois manquant de se renverser pour de bon. Je suis allée le plus loin possible d’un côté comme de l’autre du grand écart social, avec, à chaque fois, un vertige immense à l’idée du chemin parcouru. Et malgré ça, est-ce que j’ai seulement avancé d’un millimètre ?


J’ai traversé les murs et vu ce qu’il y avait de l’autre côté, et cela ne m’a pas crevé les yeux ni cousu les lèvres, non, car il n’y a ici aucune grandeur mythologique. J’ai vu de l’autre côté de la barrière de mon monde – le côté dont je rêvais, et pour lequel j’ai travaillé si fort. Et cela, simplement, m’a accablée.
 
 
Je ne sais plus lors de quelle bascule ça a commencé, exactement.
Quelque chose s’est accéléré. C’était après les élections et de nouvelles modifications dans notre hiérarchie. Les instructions se sont mises à changer de nature. Notre temps ne devait plus servir qu’à rendre des comptes, qu’à réécrire nos gestes dans de longs dossiers pour en justifier chaque choix, et à faire le tri, entre nous, puis entre tous les autres.
Nous avons été quelques-uns à mollement réagir. Le coup de couteau d’une idée trop grossière a provoqué quelques remous.
Et puis nous avons plié, avalé la couleuvre, nous nous sommes tus en attendant de nous habituer. Nous avons rejoint la majorité silencieuse. Nous nous sommes accoutumés aux théories imposées, présentées comme indispensables, et contraires à nos convictions. Nous avons progressivement oublié que nous nous tenions penchés, tordus, à nous en rendre malades.
Nous avons suivi la pente, dont on sait qu’elle est hostile aux uns et favorable aux autres. J’imagine que nous espérions sauver un peu de notre peau.


(…) il est impossible que je sois la seule à me poser la question de mon adhésion, de ma présence entre ces murs. De plus en plus de personnes refuseront le dessin du labyrinthe, chercheront la liberté dans une autre dimension, et regarderont, incrédules, le décor d’une époque où se faisaient et se défaisaient des carrières illusoires.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

mercredi 10 juillet 2024

[Faye, Eric] Il suffit de traverser la rue

 



 

Coup de coeur 💓

 

Titre : Il suffit de traverser la rue

Auteur : Eric FAYE

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Années 2010, un journaliste vit de l’intérieur les convulsions de l’entreprise de presse pour laquelle il travaille depuis un certain temps : rachat, brutalité managériale, obsession du profit envers et contre tout... À l’occasion d’un plan de départs volontaires, il prend ses cliques et ses claques en saisissant au vol une opportunité de reconversion professionnelle. Mais, dans les méandres des organismes de formation qui sont un business à part entière, rien ne va se passer comme prévu, sous le regard de l’ex-homme d’information qui est aussi poète à ses heures perdues.

Au fil de ce roman, Eric Faye brosse le tableau d'une classe moyenne incapable de résister à l'offensive néo-libérale et de se mobiliser lorsqu'elle est attaquée.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1963, Éric Faye, ancien journaliste, est l'auteur de romans, nouvelles, récits de voyages et essais. Son recueil de nouvelles fantastiques, Je suis le gardien du phare (José Corti, 1997), a été couronné du prix des Deux-Magots. Il a été lauréat du Grand Prix du roman de l'Académie française pour Nagasaki, paru en 2010 et traduit dans une vingtaine de langues. Il suffit de traverser la rue est son douzième roman.

 

Avis :

Dans sa course au profit, la pourtant florissante agence de presse américaine MondoNews a commencé, depuis quelque temps déjà, la délocalisation de ses bureaux européens vers des pays à bas coûts. C’est maintenant le tour du bureau parisien, où un plan de départ volontaire vient tendre encore l’atmosphère kafkaïenne entretenue par les nouvelles méthodes de management du groupe. Mais tous les salariés n’y seront pas éligibles. A 57 ans et avec trois décennies d’ancienneté, le journaliste Aurélien Babel se retrouve au coeur d’une lutte pour le moins paradoxale : celle pour le droit d’être viré.

Eric Faye a longtemps exercé la profession de son personnage principal, et si son livre est un roman à part entière, avec sa part de réécriture de la réalité en même temps que d’invention de ses protagonistes, c’est tout de même bien un témoignage de son expérience qu’il nous livre ici, en insistant sur sa représentativité quand son vague alter ego déclare qu’il est la foule, cette «  part de la foule qui, dans ces années 2010, forme sans doute la première génération à avoir autant peur en temps de paix », et en lui insufflant une dimension politique, quand, en regard du titre renvoyant à une remarque d’Emmanuel Macron à un chômeur, il pointe, dans cette « petite saga des années 2010 », l’évolution récente des entreprises privées, du secteur de l’information mais pas seulement, dans une logique à ce point exclusivement financière qu’elle finit par devenir leur unique raison d’être, au grave détriment de l’éthique et de l’humain.

A l’approche d’une soixantaine qui ne lui laisse aucune illusion sur ses chances de retrouver un emploi ailleurs, Aurélien Babel constate qu’en externalisant et en délocalisant à tour de bras pour profiter d’une main d’oeuvre bon marché, ici sans métier ni qualification, MondoNews « est en train d’inventer le journalisme sans journalistes » et que c’est toute sa profession qui se retrouve dévoyée par la pression du « bankable ». L’information rentable, celle qui génère les clics, se met à prendre le pas sur une information parfois plus cruciale. Cette presse-là, qui ne se donne plus la peine d’investiguer ni de vérifier, manque à son rôle de fond et à sa fonction, essentielle pour la démocratie, de contrepoids aux différents pouvoirs.

Et puis, plus globalement, de décisions bêtement financières en absurdités bureaucratiques – comme ce formulaire en anglais transitant par l’Inde pour parvenir au siège et bloquant pendant des jours le simple remplacement du clavier d’ordinateur d’un Aurélien Babel privé de son plus indispensable outil de travail – , se développent au sein des entreprises des systèmes kafkaïens, où plus rien d’humain n’a de place. Pourtant, accrochées à leur salaire et à leur aisance, ces classes moyennes supérieures qui, corvéables à merci, explosent sous la pression des organisations qui les emploient, loin de lutter et de se défendre collectivement, se contentent de se faire la guerre dans une compétition acharnée qui achève de rendre leur quotidien infernal. Chez MondoNews, c’est à qui marchera sur son voisin pour bénéficier du plan de départ volontaire : un triste privilège qu’il faut conquérir de haute lutte…

Avec un humour et un style qui font de cette lecture un régal, Eric Faye met en scène un Lucien de Rubempré contemporain qui a perdu au moins autant d’illusions qu’en son temps, celui de Balzac. Sa si juste observation des métamorphoses actuelles de l’industrie de la presse, entre mondialisation et dumping social, interroge, plus globalement et au-delà de tout clivage politique, sur la place de l’homme dans le travail et sur les grandes orientations sociales du monde de demain. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations : 

Chez MondoNews, dans le monde réel, personne ne s’est jamais jeté dans le vide : climatisation oblige, les fenêtres sont constamment verrouillées. Et puis, persiflent les plus acerbes, le vide, c’est MondoNews, impossible de s’y jeter puisque nous en faisons déjà partie. Nous baignons dedans. Quant au grand patron, il serait difficile de le prendre en otage. Existe-t-il seulement, n’est-il pas plutôt une création numérique ou un hologramme ? De lui, nous ne voyons que les messages d’autosatisfaction qu’il nous envoie de son Olympe, de temps à autre, répétant que la stratégie suivie est la seule possible et nous invitant à persévérer sur la voie tracée. Pour le séquestrer, il faudrait effectuer un long voyage, s’introduire à l’intérieur d’un gratte-ciel de Seattle en déjouant la sécurité puis se hisser au sommet, dans le séjour des dieux de la presse, au cœur du Siège mondial de MondoNews. Le trouverions-nous, ou tomberions-nous sur un bureau désert ?
 

Je suis une part de la foule, cette part qui, dans ces années 2010, forme sans doute la première génération à avoir autant peur en temps de paix. Non pas peur que la guerre éclate, ce n’est pas ça… Peur de la paix. La paix comme offensive soft pour chasser l’humain du monde qu’il a engendré. Oh ! il n’y a pas à dire : c’est une guerre propre, et lente, méthodique. Et sans merci. L’homme civilisé est apparu au début de l’holocène ; il organise sa disparition aujourd’hui, en plein anthropocène, et n’aura besoin ni de l’arme atomique ni du dérèglement climatique pour parvenir à ses fins.
 

Ce que je vais ajouter maintenant paraîtra sans doute anodin, mais je ne prête pas suffisamment attention aux petits riens qui, dans la vie de tous les jours, annoncent les grandes ruptures. Si nous savions réellement observer, nous décèlerions ce qui est en devenir. Nous deviendrions des voyants. Probablement devrions-nous être davantage réceptifs aux signes avant-coureurs qui ne paient pas de mine. Mais cela impliquerait que nous nous fiions à notre intuition, que nous considérions attentivement les petits riens ; or on ne prend pas le temps d’écouter son intuition ni de repérer les signaux les plus faibles, ce qui est regrettable.
 

Ces dernières années, lorsque l’agence MondoNews avait commencé à partir à vau-l’eau, sujette aux méthodes de management et aux oukases des Nouveaux Maîtres (un groupe suédois, Team SK, nous avait rachetés), j’en étais venu à regretter les matins où je décrochais le téléphone la trouille au ventre, relisant mentalement les lignes que je venais d’écrire et attendant les reproches de notre surmoi.
J’étais loin d’être le seul dans ce cas. Nous regrettions presque le temps des convocations à la Loubianka et les reproches chuchotés à froid, c’est dire… « Regretter » n’est sans doute pas le mot exact, car il impliquerait une certaine dose de masochisme. Disons que nous avions l’impression que le travail fourni n’était plus valorisé ni estimé, et que la recherche de la qualité n’était plus l’objectif de la direction. Désormais, il fallait que chaque info rapporte. Que l’on comptabilise un maximum de « clics » pour chaque article mis en ligne… Oui, la disparition de Lemoine annonçait bien l’extinction d’un monde ; et, en s’en allant, Citizen Kane nous avait rappelé que, nous aussi, nous étions des dinosaures, et que, à toute époque, chacun est le dinosaure du monde suivant.
 
 
C’est dans ces moments-là, entre trois et cinq heures du matin, qu’un jeune homme se matérialisait parfois de l’autre côté des tables. Il m’observait en silence, sans me quitter des yeux. Je ne remarquais qu’au bout d’un certain temps sa présence fantomale, voisine de l’hologramme, et je le dévisageais sans mot dire. Il avait dans les vingt-trois ou vingt-quatre ans depuis toujours, c’est-à-dire depuis qu’il avait entrepris de me rendre visite au creux de la nuit. Je le connaissais bien. Devant moi se tenait celui que j’étais à mon arrivée chez Mondo, frais émoulu d’une école de journalisme, et avec ça timide et complexé, beaucoup trop « pur ». Un autre moi détaché du moi présent, en somme, avec ses rêves de jeunesse et ses projets pour meubler le vaste avenir. Oui, cette heure si particulière était propice à nos rencontres et jamais je n’ai eu d’échange plus profond que durant ces nuits-là, entre le moi des vingt-trois ans et celui que je peinais à être à quarante ou cinquante. Surtout, il avait le tact de ne pas me poser la question que je redoutais : « Qu’as-tu fait de ta vie, mon vieux, depuis la dernière fois ? De notre vie ? »


Il y a une grande part de nuit en chacun de nous, je crois. À ne pas confondre avec la « part d’ombre », bien sûr. La « part de nuit », c’est ce qui nous reste d’instinct et d’intuition, sous une chape de rationalité. Notre part chamanique, qui échappe à la Machine et aux tentatives de domestication.


Un jour, le moulin à rumeurs a recommencé de tourner. Des bruits insistants, concernant l’avenir du travail de nuit dans nos bureaux, ont remis ses ailes en mouvement. Depuis des années déjà, tout nouveau projet de la direction parisienne ou du Siège était synonyme de menace. Une année sans projet était une année de sursis, de tranquillité, dont nous profitions jusqu’au dernier instant. Nous avions la conviction que l’avenir nous en voulait. Oui, l’avenir était en embuscade, derrière les fourrés du temps, il guettait notre passage…


Les mines se sont assombries. Dans la foulée de Londres et de Madrid viendra notre tour, tout le monde en est persuadé. Ils arriveront chez nous pour dégraisser. À leurs yeux, nous, les salariés, nous ne sommes que de la graisse. Le cholestérol du capitalisme. Son mauvais cholestérol. 


Moi non plus, je ne manquais de rien. Nous vivions tous comme des coqs en pâte. Nous avions l’eau courante et l’électricité, nous mangions à notre faim et possédions des appareils, des objets à ne plus savoir qu’en faire. Nous vivions dans un pays de cocagne et pourtant, comme le beau-père Henry, je courais derrière le sommeil en fuite, refoulais le cafard en prenant chaque soir mes cachets bleus. Nous avions tout mais quelque chose manquait. Les malades de la Grande Peste ou les poilus de Verdun en auraient bien ri, de nos bobos à l’âme, tiens… Jour après jour, nous aurions dû nous réjouir de ne plus connaître la guerre ni la peste, et de pouvoir combler nos envies en quelques clics. Au lieu de ça nous coulions une existence d’animal triste, comme dans un zoo. C’est que notre souffrance lancinante n’était pas un petit bobo. Il nous arrivait quelque chose que, du fond de leurs drames, les pestiférés du Moyen Âge et les fantassins de Verdun n’auraient pu comprendre. S’ils avaient visité nos appartements, les pestiférés et les poilus n’en auraient pas cru leurs yeux. Le paradis ! auraient-ils pensé. Et pourtant notre souffrance était bel et bien réelle, et que l’on s’appelle Henry Montalivet, de centre droit, ou Aurélien Babel, de gauche, nous étions logés à la même enseigne. 
 
 
Je lui avais parlé aussi de la « marchandisation de l’information » : « Ils veulent vendre de l’information à bas coût, comme des T-shirts made in Bangladesh. Et les textes sur lesquels les clients ne “cliquent” pas, ils veulent qu’on cesse de les traiter… »


En somme, MondoNews inventait un concept nouveau : le journalisme sans journalistes. L’absence de qualifications des recrues de Constanța, Clémence Corap l’avait constatée par elle-même quelques mois plus tôt. Voilà cinq ans qu’elle dirigeait le service matières premières, qui avait permis de décrocher un nombre important de nouveaux clients francophones. Le Siège n’en avait pas moins décidé de le délocaliser, estimant que le traitement des communiqués et la rédaction de comptes rendus des contrats de blé tendre ou de blé dur pouvaient tout aussi bien être effectués en Roumanie. Aucun prétexte invoqué, aucun cache-misère. C’était ainsi. Et, pour partir sur de bonnes bases, la direction avait envoyé Clémence sur place, à Constanța, jugeant qu’elle était la mieux à même de former les nouvelles recrues. C’était comme faire une bouture, en somme, mais en déracinant la plante sur laquelle on la prélevait, car, à Paris, ce service n’existerait plus.


Voilà qui je suis, maintenant que je me suis présenté au long de ces pages. Et cependant, comme je l’ai recommandé au commencement de cette histoire, ne cherchez pas à me donner un visage. Non pas que je veuille me soustraire à quoi que ce soit ou que je n’existe pas ; mais en m’assignant une identité, vous en découvririez une foule. Je suis Aurélien Babel, certes, mais pas seulement. À ma façon je suis la foule. Cela peut paraître emphatique, dit comme ça, mais il y a du vrai. Je suis une part de la foule, cette part qui, dans ces années 2010, a formé sans doute la première génération à avoir autant peur en temps de paix. Non pas peur que la guerre éclate, ce n’est pas ça… Peur de la paix. La paix comme offensive soft pour chasser l’humain du monde qu’il a engendré. Et si cette foule-là a autant peur de la paix, je devine pourquoi, à présent que les choses ont eu lieu et que chacun quitte la scène : la foule a perdu le sens du combat. Elle s’est résignée. Or les tyrans ne sont puissants que parce que nous consentons à vivre à genoux, explique La Boétie. L’homme de la Renaissance acceptait sa servitude parce que tel était l’état dans lequel il avait grandi. Mais les choses ont changé depuis lors. L’homme de la classe moyenne naît libre et n’a pas la servitude pour coutume. Sa servitude, il la choisit. C’est qu’il espère. C’est qu’il a des biens. Il entend ne pas les perdre, il compte même en accroître l’étendue, pour ressembler un jour aux nantis de la classe d’au-dessus. Non seulement notre homme accepte le pouvoir, compose, mais il dédaigne la liberté. Il s’en méfie, alors que les dominants, il les connaît bien, pour les servir.


Ce qui subsistait de la rédaction francophone trimait sous la férule des nouveaux responsables, lesquels, dépassés, n’étaient plus que de molles courroies de transmission entre les rameurs et des supérieurs injoignables, enfermés dans la tour d’ivoire de Seattle. Comment les collègues réussissaient-ils à tenir encore ? Où trouvaient-ils le ressort de se lever pour rejoindre leur poste, matin après matin ? Le salaire – je ne voyais pas d’autre explication. La carotte et la pénurie d’emplois dans la profession. Ils faisaient le gros dos, dans l’espoir que ça passe. Les arrivistes baignaient dans leur jus, courant servilement au-devant des nouvelles consignes. Parfois, j’essayais d’imaginer Pascal Laure opposant un « non » à son supérieur et lui administrant publiquement un « coup de boule » pour le mettre à terre. Ce jour-là, les poules auraient des dents en or. 
 
 
Être invité à évaluer chaque prestation qu’on vous a fournie est décidément une des plaies de l’époque. Opportunities se disait « heureux » de m’avoir accompagné dans la gestion de ma carrière et attendait maintenant mon « retour d’expérience ». Le cabinet n’y allait pas par quatre chemins : il me promettait ni plus ni moins d’en tenir compte. Oui, il en tirerait les leçons et s’engageait même à adopter « les mesures nécessaires ». Ce sondage, de plus, ne me prendrait pas plus de cinq minutes.
Chacune de mes observations devait être convertie en chiffre, sur une échelle allant de 0 à 10, et impossible de les nuancer à l’aide de quelques mots. Impossible de laisser le moindre commentaire. Mes sentiments, mes impressions, mes réflexions devaient être traduits dans la langue des nombres. On me demandait entre autres d’évaluer les personnes avec qui j’avais « échangé » chez Opportunities. Cher monsieur Martineau, quel peut bien avoir été mon « niveau de satisfaction » vous concernant ? Notre rencontre valait-elle 4, ou 6, ou bien 7 ? La question méritait réflexion… Je crois que je lui ai collé une bonne note, pour qu’il puisse dépérir quelques années de plus dans son bureau tout blanc et rêver de « faire » l’Arménie. J’ai oublié quelle a été ma réponse aux autres questions. De quoi pouvaient-ils tenir compte, chez Opportunities, et quelles « mesures nécessaires » prendraient-ils ? Si je répondais par 0 à leurs questions, auraient-ils le cran d’interrompre leurs activités et procéderaient-ils à un suicide collectif, digne des samouraïs ? Allons… Le moment était venu pour eux d’aller tondre la laine sur d’autres dos – les dos voûtés de honte que la Machine expulsait d’elle comme des étrons, et mes réponses finiraient comme statistiques au fond d’un rapport que nul ne lirait. Au sortir de cet exercice, l’idée m’est venue de composer un poème uniquement à base de chiffres, pour sceller la défaite définitive des lettres. Et je me suis mis, par dérision, à noter le comportement d’Adèle, chacun de ses actes, chacune de ses paroles et de ses caresses sans oublier sa cuisine, trop salée, pas assez épicée, en espérant qu’elle en « tiendrait compte » et prendrait « les mesures nécessaires ». Sa tolérance vis-à-vis de ma plaisanterie n’a pas dépassé les vingt-quatre heures – elle a menacé de riposter en m’évaluant à son tour. Et je me suis demandé tristement si, au fond, ce n’était pas ce qui attendait l’amour et l’amitié, annuellement soumis à des évaluations de performances, de sorte que chaque fille noterait sa mère, chaque élève son maître ou bien chaque sœur son frère.

 

jeudi 18 avril 2024

[Courtès, Franck] A pied d'oeuvre

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : A pied d'oeuvre

Auteur : Franck COURTÈS

Parution : 2023 (Gallimard)

Pages : 192

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Entre mon métier d’écrivain et celui de manœuvre, je ne suis socialement plus rien de précis. Je suis à la misère ce que cinq heures du soir en hiver sont à l’obscurité : il fait noir mais ce n’est pas encore la nuit. »

Voici l’histoire vraie d’un photographe à succès qui abandonne tout pour se consacrer à l’écriture, et découvre la pauvreté. Récit radical où se mêlent lucidité et autodérision, À pied d’œuvre est le livre d’un homme prêt à payer sa liberté au prix fort.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Franck Courtès fut photographe pendant vingt ans. Romancier et nouvelliste, il est notamment l’auteur aux Éditions Gallimard des Liens sacrés du mariage (2022).

 

Avis :  

Ecrivain serait-il une profession maudite ? Le même jour en cette dernière rentrée littéraire paraissaient deux ouvrages sur cette question, comme les deux faces d’une même médaille. Tandis que, dans Les petits farceurs, Louis-Henri de La Rochefoucault satirise fort ironiquement le monde de l’édition et les ficelles mercantiles dont les auteurs et leurs livres font les frais, Franck Courtès relate quant à lui son expérience d’écrivain crève-la-faim, contraint aux petits boulots ubérisés.

Photographe reconnu et prisé par les plus grands journaux et magazines, l’auteur dégoûté par les travers croissants de cette profession sinistrée décide en 2013, après le « petit succès » d’un premier livre, de désormais se consacrer à l’écriture. Commence pour lui un éprouvant et désespérant parcours du combattant. « Le métier d’écrivain consiste à entretenir un feu qui ne demande qu’à s’éteindre. Un feu dans la neige. » « Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune. » Avec deux cent cinquante euros de droits d’auteur mensuels, même logé dans un studio par sa mère, on a beau être passé à La Grande Librairie et avoir été goncourisable, tout cela ne nourrit pas son homme. Cinquantenaire sans qualifications rejeté par le monde classique du travail, il se tourne vers « celui plus méconnu et sulfureux des applications de plateformes de travail. Elles sont à Uber, la plus connue, ce que les accordéonistes dans le métro sont aux concertistes d’opéra. » Le matin, il écrira et, le reste du temps, prendra tous les petits boulots qu’il trouvera.

« Le travail ne manque pas pour ceux qui ne savent rien faire. » Mais quel travail… : « environ quinze euros pour une matinée, parfois vingt avec le pourboire, parfois moins quand plusieurs manœuvres désirent la même mission et que le client fait baisser le tarif ». Et encore, seulement deux ou trois fois par semaine, tant la concurrence, par enchères inversées, s’avère acharnée. Ici, le droit du travail n’a plus cours, la seule loi est celle des algorithmes qui comptent avec indifférence vos étoiles d’appréciation, peu importe si vous laissez la moitié de votre peau dans des tâches souvent physiques, voire dangereuses, payées une misère sans la moindre protection sociale. Les malheureux aux abois ne manquent pas, à commencer par les Africains sans papiers, prêts à accepter des courses à trois euros,  « par tous les temps, sur des vélos mal entretenus ou des Vélib’ trafiqués. Leurs genoux ne tiennent pas deux ans le rythme. Qu’importe, le flux migratoire fournit de frais mollets. On aura à n’importe quelle heure son plateau de sushis ou sa pizza, quoi qu’il en coûte en ménisques africains. » Interchangeables, cloisonnés et rendus invisibles par la déshumanisation numérique, ces journaliers d’un nouveau genre viennent gonfler les rangs d’une pauvreté d’un nouveau type, celle, silencieuse, d’individus hétéroclites qui ne forment aucune classe sociale et n’ont aucune chance, ni de se rebeller, ni de se défendre. « Le système carcéral des usines d’antan s’est vu remplacé par le bracelet électronique des applications. Les murs ont disparu, pas le joug. »

S’il avait lu La Rochefoucault auparavant, se serait-il jeté dans l’arène littéraire avec la même candide confiance en les pouvoirs sonnants et trébuchants de son réel talent ? Alors que sans se plaindre il en paye le prix fort, Franck Courtès signe de son élégance digne et posée, non pas seulement la terrible chronique de son propre dévissage social, mais aussi, avec un sens de la formule qui en démultiplie l’impact, une radiographie brûlante des nouveaux confins de la pauvreté en Occident,  là où l’ubérisation et les plateformes numériques de travail recyclent pour leur profit, au mépris de toute loi sociale, les « rebuts » du marché du travail. (4/5)

 

Citations : 

Je gagne environ quinze euros pour une matinée de travail, parfois vingt avec le pourboire, parfois moins quand plusieurs manœuvres désirent la même mission et que le client fait baisser le tarif. Je n’obtiens du travail que deux ou trois fois par semaine. Certaines semaines, je postule en vain à des dizaines de travaux. Il faut jouer des coudes. Un euro de différence dans votre tarif suffit à vous faire perdre l’enchère. Quand je suis choisi, je redouble de zèle chez le client, allant jusqu’à passer l’aspirateur après mon travail, sourire et attendre dans l’entrée qu’on m’invite à entrer dans le salon, dans l’espoir d’augmenter mon pourboire. Elle me sera vite venue, la docilité du pauvre. C’est drôle ce que trois euros ont d’importance pour moi aujourd’hui. Je suis tout sourire, serviable au possible. Trois euros, je m’en décrocherais la mâchoire, cinq, c’est Noël. On comprend vite l’argent quand on n’en a plus.
 

La valeur de ce café sinistre tient au fait qu’il ne ment pas. La vérité éclate, crue. La vie se livre nue, avoue ses crimes, ne dissimule pas ses victimes. Dans un café lugubre, on ne nous la fait pas.
Aux heures de vie perdues entre ces quatre murs répond le temps gagné sur la mélancolie. Celle qui tombe sur la tête des pauvres gens, comme on dit, dès qu’ils mettent la clef dans la porte de chez eux. Ici, dans ce café miteux, le répit allège de quelque chose. Je croque dans mon sandwich et j’essaye de mâcher lentement. Je n’ai plus envie de partir. Plus besoin d’être poli avec le monde de dehors, le conducteur de bus ou la boulangère. Ici on ne vous regarde pas de travers, personne ne vous domine. Les yeux éteints des vieux clients ne sont pas signe d’indifférence, ce sont des yeux au repos. Dans cette niche nauséabonde, personne ne juge, aucun médecin ne condamne, la famille n’entre pas, la société n’entre pas, parfois la littérature, un peu.
 

En entrant chez les clients, je baisse les yeux vers leurs pieds. S’ils sont en chaussettes, je me déchausse à mon tour. Leur satisfaction se traduira en étoiles sur mon profil. Il faut augmenter leur nombre si l’on veut travailler davantage. En ce moment, je suis noté cinq étoiles, le maximum. À l’école, je n’avais pas d’aussi bonnes notes. Un bref texte accompagne chaque appréciation étoilée, « Franck est super, ponctuel et gentil », « super boulot, ok ». Une fois, je plais particulièrement à la cliente : « Franck est adorable. En plus de poser mes tringles et mes rideaux, le tout très rapidement, il s’est rendu compte que ma table était bancale et il l’a réparée sans frais supplémentaires. C’est une personne très agréable et de confiance. Je recommande sa compagnie et ses services. Merci Franck ! » Suivent deux ou trois smileys. Je n’irais pas jusqu’à souhaiter qu’on inscrive cette épitaphe sur ma tombe, mais l’amour-propre s’en voit restauré. Le soir, je relis toute cette pommade avant de m’endormir, sans me rendre compte encore de l’assujettissement auquel je me soumets peu à peu.
 
 
Peut-on qualifier la Plateforme d’entreprise ? J’ai eu l’occasion de visiter dans le cadre de mes reportages des établissements où dominait moins l’exploitation éhontée d’ouvriers que celle de la brillante idée d’un chef d’entreprise. Avec l’arrivée dans le monde du travail de la Plateforme et d’autres sociétés de la même eau, l’entreprise traditionnelle se trouve menacée de disparition, et avec elle ce que procure de protection et d’avenir aux travailleurs le contrat de travail que toute entreprise, vertueuse ou non, est contrainte d’offrir aux collaborateurs de celle-ci.
Avec l’explosion des statuts de travailleurs indépendants, on se dirige moins vers une société idéale d’ouvriers libres et indépendants que vers une société de serviteurs précarisés. Personne n’est plus à l’abri d’un revers de fortune, d’un licenciement, d’un burn-out, d’un échec.
Il ne s’agit pas pour la Plateforme d’offrir à des étudiants ou des petits retraités l’occasion de mettre du beurre dans les épinards, ainsi qu’ils le prétendent, mais bien de révolutionner le modèle du travail en le faisant sortir des protections du salariat traditionnel. Pour tous les prestataires, les services effectués constituent l’activité principale et non un complément marginal de revenus. Dans mon enfance, mes parents appelaient les pauvres des smicards. Aujourd’hui, le smicard avec son CDI fait presque figure de privilégié.


Les cadres anonymes de la Plateforme n’ont plus recours à l’autorité ou à la répression pour tenir leurs troupes. L’algorithme organise le travail à leur place. Ils peuvent dès lors se montrer joviaux dans les échanges, user du cher Franck, signer de leur seul prénom, cultiver leur culture du cool. Ce cool dans leur attitude démontre surtout qu’ils n’ont plus rien à craindre de leurs employés. À l’abri derrière un système numérique implacable, aussi inattaquable qu’un répondeur téléphonique, on peut se relâcher.
Ce nouveau génie patronal, exploitant non plus le travail mais l’accès au travail, ne se salit plus au contact rébarbatif des employés. Leurs troupes de prestataires, exclus du travail classique, sont déjà si abattus qu’il n’est pas nécessaire de les rabaisser davantage. Aucune grève n’est à craindre de ces gens-là, aucune réclamation. Admirable mécanique de récupération des déchets.


La Plateforme est la réalisation fourbe et géniale d’une logique industrielle : utiliser une masse ouvrière réduite au silence, dont on n’exploite plus le produit du travail mais le droit de travailler lui-même. Une révolution ne se fait pas devant des écrans et ne peut naître de gens qui peinent à survivre, chacun dans leur coin. Cet isolement, cette disparition d’une éthique commune, de valeurs ou d’exigences nous fragilise, incapables que nous sommes de nous reconnaître physiquement dans un groupe social. Le système carcéral des usines d’antan s’est vu remplacé par le bracelet électronique des applications. Les murs ont disparu, pas le joug. 


Mon nom de famille n’est jamais mentionné. L’anonymat est systématique. Le nom de famille disparaît des échanges, le mien, celui des clients comme celui des employés de la Plateforme. L’usage des prénoms est généralisé. Je travaille dans un monde de prénoms. On ne peut rien savoir les uns des autres.
Cet anonymat favorise la rapidité des communications, les rend difficilement traçables, et, en les vidant de leur humanité, augmente la fluidité économique. L’emploi exclusif des prénoms pousse à l’indifférence, à l’exclusion du facteur humain, alors qu’il suggère le contraire. Votre histoire n’intéresse pas. Sous le couvert sympathique de l’emploi du prénom emprunté à l’usage amical, il s’agit en réalité d’expurger toute empathie véritable des relations. Il importe de délivrer l’exploiteur du nom des exploités. D’exorciser de la conscience patronale l’idée même d’identité des travailleurs. Le prénom, c’est une chose discrète, inoffensive, ce n’est pas tout à fait quelqu’un. C’est à la fois tout et rien, sans conséquences, facile à oublier ; c’est joli. On les entend sans y penser, sans avoir à imaginer des adultes, des femmes et des hommes réels. On utilise en somme la méthode des bordels, où les filles, ramenées strictement à leur corps, n’ont pas de nom mais un simple prénom. Appeler les prostituées Léa, Camille, Sarah a l’avantage de ne pas distraire le client de l’objet de son intérêt. Si on lui fait choisir la prostituée par son nom entier, Léa Gontrant, Camille Benamou, Sarah Esposito de la Hoya, le désir en est alourdi, ralenti de considérations parasites, humanistes. Dans la méthode de travail de la Plateforme, l’usage généralisé des prénoms augure de même un rapport humain réduit à sa plus stricte utilité, un rapport vidé de contexte, de toute possibilité de sensibilité.
« Aline vous a envoyé un message. » « Désolé, Myriam a décliné votre proposition. » « Répondez vite à Sylvia. » Ou bien, quand j’essaie de joindre la Plateforme pour un problème ou un autre : « Axelle répond à vos questions, veuillez en indiquer le motif. » « Cher Franck, pensez à joindre à votre annonce une photo souriante, vous augmenterez les chances d’être choisi », signé : Mathieu. Qui parle ? Un prénom ne devrait être employé que dans une relation intime. L’emprunt fallacieux à l’univers amical s’inspire aussi de ces publicitaires recourant à l’imagerie fermière et rustique, tantôt une meule de paille, tantôt une nappe à carreaux, dans le but de vendre son contraire : des produits industriels hors-sol.


Cette année, la Plateforme a profité du mois d’août pour apporter quelques changements à son règlement. Dorénavant, bénéficier d’une meilleure exposition auprès des clients et obtenir un passe-droit sur certaines missions plus rémunératrices est conditionné au versement préalable de cent euros mensuels. Somme perdue si je ne réussis pas à travailler suffisamment pour l’amortir.
Les concepteurs ont bien gambergé, c’est beau à voir, tant de maîtrise des comptes, tant de génie dans l’avidité. À vingt euros en moyenne par mission, l’entier bénéfice des cinq premières interventions du mois va directement dans les poches de la Plateforme avant que je ne touche un centime.
Ces dirigeants d’un nouveau genre, parfaitement adaptés à leur époque et au nouveau monde, incapables de formuler une seule phrase, un seul slogan sans l’égayer d’un mot d’anglais, manie plus servile que savante, ces dirigeants épanouis ont trouvé dans le chômage des autres de quoi prospérer.