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dimanche 4 mai 2025

[Makine, Andreï] Prisonnier du rêve écarlate

 





Coup de coeur

 

Titre : Prisonnier du rêve écarlate

Auteur : Andreï MAKINE

Parution :  2025 (Grasset)

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Ce grand roman-destin retrace  un demi-siècle d'histoire de l'Union soviétique et de la France à travers l'intense aventure humaine de Lucien Baert, jeune communiste français "prisonnier du rêve écarlate".
Arrivé à Moscou en 1939 pour découvrir la promesse d'un paradis sur terre, il connaîtra l'envers du décor : l'extrême cruauté du régime, les tortures dans les camps du Goulag, la sauvagerie de la guerre. Mais aussi la communion des âmes meurtries et l'amour d'une femme, Daria, avec qui il saura reconstruire leurs vies brisées.
Près de trois décennies plus tard, Lucien parvient à traverser le rideau de fer pour tenter de retrouver les siens. Mais ce revenant du grand Nord ne reconnaît plus sa patrie.   Comment pourrait-t-il se fondre dans le confort d'une "société d'estomacs heureux" et prendre au sérieux la révolution d'opérette de 1968 ? Lui faudra-t-il se renier, en effaçant son passé ? Ou bien tenter l'impensable retour à Tourok pour reconquérir son rêve de fraternité et son amour perdu  ?
Un puissant roman sur la barbarie stalinienne et le rejet de l'hypocrisie occidentale, où s’ exprime la foi dans une humanité digne de ce nom.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Andreï Makine est l'auteur d'une œuvre majeure traduite dans le monde entier et qui a obtenu plusieurs distinctions littéraires : le prix Goncourt, le Goncourt des lycéens et le Médicis pour Le Testament français, le Grand prix RTL-Lire pour La Musique d'une vie, le prix Prince Pierre de Monaco pour l'ensemble de son œuvre, le prix Casanova pour Une femme aimée. Ses derniers livres sont publiés chez Grasset : L'ami arménien, prix des Romancières et L'Ancien calendrier d'un amour.

 

 

Avis :

Destin cruel que celui de Lucien Baert, ouvrier du Nord de la France si plein de ses idéaux communistes que le voilà, enthousiaste et confiant, membre d’une délégation partie visiter l’Union Soviétique en 1939. Arrêté et accusé d’espionnage après avoir manqué le train du retour, le jeune homme qui avait eu le tort de comprendre la supercherie des villages Potemkine se retrouve « prisonnier du rêve écarlate » : torturé, emprisonné puis enrôlé dans l’Armée rouge, renvoyé encore en camp de travail, il connaît trente ans de Goulag avant de parvenir à s’enfuir sous l’identité d’un mort, Matveï Bélov.

Amnistié en 1957 à la mort de Staline, il se reconstruit peu à peu dans un village reculé de la taïga, y menant une vie simple, laborieuse mais paisible, auprès d’une femme, Daria, qui, constatant ses déchirements identitaires, le pousse à rentrer en France retrouver les siens. Mais la France où il débarque en 1967 n’est plus celle qu’il a connue. Happé par le tourbillon parisien qui s’est emparé de son histoire jusqu’à lui dicter son nouveau rôle de témoin-expert des totalitarismes en tout genre, Lucien ne tarde pas à se sentir comme « un astronaute égaré sur une planète inconnue », les illusions post-soixante-huitardes lui paraissant toutes aussi fausses que les siennes autrefois dans leurs égarements hédonistes, narcissiques et libertaires menant jusqu’à une pédophilie assumée.

Et si le bonheur était tout simplement l’amour de Daria au fin fond de la taïga, là où, confronté à la rigueur d’une existence soumise au rythme des saisons et de la nature, personne ne porte de masque et tout le monde joue le jeu de la solidarité ? C’est sans compter les nouvelles dérives de la société russe devenue cette fois « cet opéra bouffe qui, avec une démesure dont la Russie a le secret, met en scène le capitalisme le plus grotesque. » A croire que nulle part, quelles que soient les modes, les convictions et la théorie sociétale du moment, l’on n'échappe à la folie des excès et des abus. Derrière les utopies et leurs illusions, toujours la même jungle déguisée sous différents costumes.

Cinquante ans d’histoire autant russe qu’occidentale pour constater que la déception fleurit de tout côté : aucune société n’a trouvé la martingale du bonheur. Inutile de chercher les méchants d’un côté, les bons de l’autre. Les dérives sont partout, de part et d’autre, et la sagesse introuvable au-delà de quelques individus au final emportés par la folie collective. Une certaine tristesse accompagne ce constat d’échec systématique des utopies. Même la parole des dissidents s’avère ici sujette à caution. Et, après avoir peint un Lucien manipulé par son éditeur et par la presse pour servir son histoire sous un angle si choisi que fallacieux, l’auteur de pointer quelques distorsions dans les écrits-mêmes de Soljenitsyne.

L’on dévore avec passion ce grand roman initiatique porté par le souffle de l’Histoire et qui, à travers ses personnages et leurs désillusions, pose de manière si vivante ces tristes constats : les sociétés n’ont pas de morale et leurs utopies sont condamnées à l’échec. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

« Ils sont nés avant la guerre, les amis de votre Julia. Trop jeunes pour aller se battre et, plus tard, trop vieux pour gambader comme les potaches de 68. À présent, ils se rattrapent, en rejetant les monolithes des anciennes croyances. Sauf que l’Histoire prouve une chose : si une nation refuse le fardeau d’une grande idée, elle est écartée par des peuples qui savent imposer leur propre monolithe – une idéologie ou une religion… Nos petits libertins seront un jour remplacés par ceux qui prennent encore au sérieux le fait de vivre et d’avoir une foi. »


Il a envie de lui enlever son mégot, d’étreindre ce petit corps et de murmurer : « Tais-toi une seconde ! La vie n’est pas du tout ce que tu racontes… »
Mais elle continue à pépier : pétitions, protestations, associations, libération, Libération… Derrière ce babil, il perçoit un être proche qui s’est déchiré en mille personnages stressés, voulant être partout, goûter à tout, faire l’amour sans s’attacher, conjurer le temps par cette multiplicité effrénée. Une existence qu’elle a rêvée et, comme bilan, cette petite femme flétrie qui fume et parle en évitant la question dont elle a si peur : « À quoi bon ? »


Le public dans cette « salle populaire » du vingtième arrondissement ressemble à la caste que Lucien observe depuis sept ans : le jeune tiers-état libéral tenté par l’anarchisme, le maoïsme, l’expérience hippie. Et qui s’est rangé peu à peu, s’implantant dans des niches universitaires, journalistiques, culturelles. Le reniement est dissimulé sous une tenue « à l’ancienne » : des cols mao, du lin fripé, des jeans à la corde blanchie.


Un jour, nous avons parlé d’un astronaute égaré dans une galaxie inconnue. Ma situation est bien plus banale : un passager qui descend dans une gare, va acheter un paquet de cigarettes et, en revenant sur le quai, voit que son train est parti. 


La similitude entre les soldats sacrifiés et les kolkhoziens de Rovnoé lui revient à l’esprit – ces hommes, les derniers combattants d’une cause perdue.
Le communisme.
Ils y ont cru, comme tant d’autres dans ce pays. Certains ont été dessillés, les plus tenaces préféraient rester aveugles. Car si le paradis promis était un mensonge, que valait alors leur vie passée dans les tranchées, la glaise des labours ou encore sous l’ombre des miradors ? Ils s’accrochaient au rêve de la fraternité qui allait se répandre sur la planète. Et puis, un jour, leur kolkhoze portant le nom de « Premier Mai » a été déclaré « sans perspectives ».


En parcourant ces « localités rurales sans perspectives », Lucien constate que ceux qui y vivent se rapprochent d’un mode d’existence où l’intérêt matériel cède la place à l’entraide, à la volonté de secourir le plus faible. C’est ici qu’il rencontre une générosité irréfléchie, la liberté de travailler sans craindre d’être remplacé par quelqu’un de plus performant.
Il se dit que, dans cette contrée déserte, subsiste le dernier reflet du projet communiste, chez les gens revenus de toutes les illusions et qui retrouvent la simple humanité depuis longtemps perdue ailleurs.
 
 
Un jour, la chance de peser sur l’avenir du pays leur est offerte. Un référendum engage leur réponse : l’URSS doit-elle être conservée ?
Cette « consultation populaire » a l’air d’une mauvaise blague. On imagine une question semblable posée aux citoyens américains : voulez-vous que votre pays cesse d’exister et se divise en cinquante États ? Du délire !
Tous les habitants de Rovnoé votent pour le maintien et apprennent que le « oui » l’a emporté à soixante-quinze pour cent à travers le pays. Peu de temps après, l’URSS est liquidée et les experts en démocratie expliquent que telle était la volonté du peuple.


Il pense à la simplicité de cette vie. Quelques champs qui suffisent à nourrir les derniers habitants. La forêt avec son abondance de gibier, de baies, d’herbes médicinales, de champignons. Des vergers qui chaque automne débordent de fruits. Des rivières où un bout de filet se remplit de poissons. Et ces sources offrant une eau qui sent la fraîcheur des neiges…
Mais surtout, la chance d’être attendu comme chez la vieille Glacha qui lui a donné des pommes de terre (« dorées », assure-t-elle) de son potager. Oui, être uni aux autres par la certitude qu’une aide viendra sans être demandée, offrant tout ce qu’on possède : un gîte, un repas, une joie partagée.
« En fait, le communisme, le vrai, se dit-il parfois, c’est ce que nous vivons ici… »


Il a devant lui la génération qui adopte de nouvelles règles – on se bat, on se défend et, si l’on est trop faible, on se vend, sinon on se tue. 

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

dimanche 18 juin 2023

[Makine, Andreï] L'ancien calendrier d'un amour

 





Coup de coeur 💓

 

Titre : L'ancien calendrier d'un amour

Auteur : Andreï MAKINE

Parution :  2023 (Grasset)

Pages : 198

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

«  Qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance.  » (Baudelaire) 
Tel serait l’esprit de cette saga lapidaire – un siècle de fureur et de sang que va traverser Valdas Bataeff en affrontant, tout jeune, les événements tragiques de son époque. Au plus fort de la tempête, il parvient à s’arracher à la cruauté du monde  : un amour clandestin dans une parenthèse enchantée, entre l’ancien calendrier de la Russie impériale et la nouvelle chronologie imposée par les «  constructeurs de l’avenir radieux  ».
Chef-d’œuvre de concision, ce roman sur la trahison, le sacrifice et la rédemption nous fait revivre, à hauteur d’homme, les drames de la grande Histoire : révolutions, conflits mondiaux, déchirements de l’après-guerre. Pourtant, une trame secrète, au-delà des atroces comédies humaines, nous libère de leur emprise et rend infinie la fragile brièveté d’un amour blessé.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Andreï Makine, de l’Académie française,  est l’auteur d’une œuvre importante et multiprimée : prix Goncourt, prix Goncourt des lycéens et prix Médicis pour Le testament français en 1995, grande médaille de la francophonie en 2000, grand prix RTL-Lire pour La musique d’une vie en 2001, Prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2005, prix Casanova pour Une femme aimée en 2013. Il a publié chez Grasset L'Ami arménien, prix des Romancières en 2021.

 

 

Avis :

En 1582, le pape Grégoire XIII promulguait le passage du calendrier julien au calendrier grégorien, occasionnant un rattrapage de dix jours sur le retard pris, au rythme d’un jour par siècle, sur l’heure solaire. Les pays récusant l’autorité papale ignorèrent longtemps cette réforme. En Russie, le changement n’intervint qu’après la révolution de 1917, supprimant alors d’un coup treize jours du calendrier : en 1918, on sauta directement du 31 janvier au 14 février.

C’est également pendant une dizaine de jours, comme sortis de l’écoulement habituel du temps, en une courte suspension entre le passé et l’avenir à l’image de cet écart entre l’ancien et le nouveau calendrier, que Valdas Bataeff a vécu l’aussi bref qu’éternel amour de sa vie, une parenthèse enchantée aussitôt refermée par la violence de l’Histoire, mais qui, maintenant qu’au soir de son existence il ne se nourrit plus guère que de nostalgie, lui apparaît clairement comme le seul moment où il a été « véritablement vivant ».

Le narrateur fait par hasard sa connaissance en 1991, alors que, se promenant dans un cimetière suspendu entre ciel et mer sur les hauteurs de Nice, il se prend à lier conversation avec le vieil homme, nimbé de la brume de ses souvenirs en même temps que des effluves de son cigare. Nous voilà plongés dans la mémoire de ce Russe blanc, né au tournant du XXe siècle dans une famille aristocratique de Saint-Pétersbourg. Alors qu’à quinze ans, découvrant les mensonges et les trahisons de sa jeune belle-mère adultère, il prend conscience des forces qui, comme dans les pièces de théâtre dont les siens sont férus, font tourner le monde - « l’attirance des corps, le pouvoir de l’argent » -, il entrevoit aussi, au travers de la belle et obsédante Taïa, serveuse de bar de cinq ans son aînée subrepticement croisée lors d’un été sur les bords de la mer Noire où elle se prête aventureusement à la contrebande de tabac, une autre forme de vie, « affranchie des lois de ce monde ».

Ce n’est pourtant que bien plus tard, comme dans un aparté volé à la tourmente de l’Histoire et coïncidant symboliquement à cette brève fenêtre de temps égarée entre les deux calendriers, que « l’éveil sensuel » provoqué par Taïa chez Valdas finit par éclore en véritable passion amoureuse. La Grande Guerre, puis la Révolution ont mis la Russie à feu et à sang. Blessé et de retour en Crimée dans un uniforme de l’armée blanche en déroute, le jeune homme ne vivra que quelques jours d’un amour partagé, fou et inoubliable, auprès de cette femme tant fantasmée et miraculeusement retrouvée. Une poignée de jours que la mort et l’exil ne pourront effacer, et qui, à jamais hors du temps, suffiront à illuminer sa vie entière : « Ne dites jamais, avec reproche : ce n’est plus ! Mais dites toujours, avec gratitude : ce fut. »

Andreï Makine nous livre un texte bref et intense, à l’écriture ciselée, mélancolique et émouvante, où, au vacarme d’un monde occupé à ses guerres et à ses cruautés, répondent les confidences chuchotées d’un vieil homme tout entier habité par l’essentiel et fragile instant d’un amour inoubliable, joliment symbolisé par cette curieuse inclusion hors du temps, perdue entre deux calendriers. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations :

Ne dites jamais, avec reproche : ce n’est plus !        
Mais dites toujours, avec gratitude : ce fut.


Ressortant dans la rue, il vit la pancarte « Comité d’épuration de classe » et aussi l’annonce d’un « conseil militaire », le 7 novembre.
« C’est dans deux semaines. On a le temps de souffler », plaisanta-t-il. Taïa sourit, gênée de le détromper :
« Non, le 7, c’est aujourd’hui… »
Valdas se tapota le front, poussant un petit rire.
« Je ne m’habituerai jamais à ce nouveau calendrier ! »
Il se souvenait vaguement d’une avancée de deux semaines qu’en 1918, les Rouges avaient imposée à la chronologie, passant du calendrier julien au calendrier grégorien, pour renouer avec « le temps dans lequel vivaient les pays civilisés », selon Lénine. Ce temps « civilisé », pensait Valdas, n’avait pas empêché tous ces beaux pays, fiers de leur culture, de s’entre-tuer pendant cinq interminables années…


Un jour, ils revinrent faire leur « récolte » dans cette plaine qui contenait plus d’acier que de semences. Le temps était doux et, au loin, la mer découvrait son immensité argentée qui donnait le vertige. La tiédeur rappelait le printemps, le renouveau d’une vie. Ils auraient pu, pensaient-ils, ne jamais quitter ce champ des derniers épis. Ou, mieux encore, emporter son calme loin du nouveau calendrier, de ses mensonges et de sa brutalité.


Valdas avait une impression étrange d’avoir été peu marqué par les deux décennies, malgré ses blessures et ses années de « galère ». Comme si, au lieu de suivre le décompte du temps, il s’était égaré dans une journée ensoleillée d’octobre 1920, « entre deux calendriers » – en compagnie de Taïa, une présence qui n’avait pas du tout été affectée par l’âge !


Immobile, il passa de longues heures, face à sa table à dessin. La mystérieuse pérennité de ce qu’il avait vécu avec Taïa faisait de lui un éternel étranger aux yeux des autres. Et les femmes qui l’approchaient avaient raison de s’éloigner et de rompre. Il ressemblait à un navire échoué dont on ne voyait que les mâts se dresser au-dessus des vagues. Maigre promesse de navigation à deux.


Valdas comprenait ce calcul, mais de plus en plus souvent, en observant la vie des autres, il ressentait pour eux une véritable compassion. C’étaient des existences tranquilles, souvent confortables, munies d’excellentes relations, et pourtant, dépourvues d’une richesse essentielle : la chance d’avoir connu une vie selon l’ancien calendrier.
 
 
Non, ce n’était pas Holtzer qui avait dénoncé Valdas mais un tout jeune homme, un simple « agent de liaison » qui escomptait être bien rémunéré par les Allemands.
« C’est même plus compréhensible qu’une trahison sous les menaces et les coups, expliqua Holtzer. On n’imagine jamais le nombre de gens qui seraient prêts à trahir pour se payer un dîner ou épater une jeune femme… C’est ce que ce gars avait obtenu. »


« Bien sûr, tu diras : voilà la meilleure preuve que Dieu nous a délaissés. Sinon, comment expliquer toutes ces guerres ou ne serait-ce que le visage mutilé de ce gars qui ne doit pas être coupable de péchés bien lourds. Pourquoi le frapper ? Pour satisfaire quelle logique ? »         
Il continua à parler, toujours sur un ton de justification agacée. Par amour, Dieu accordait à l’homme le loisir de commettre le mal. Et notre faible cerveau ne pouvait pas prévoir à quelle sublime harmonie conduisaient les souffrances que nous devions accepter !


« Ce que tu as vécu… je parle de ces journées au bord de la mer Noire, c’était… le sens même de la vie. Cet amour à l’écart du temps, c’est ce que nous devrions tous espérer ! Le seul qui nous est véritablement offert par Dieu. Mais nous sommes rarement capables de le recevoir. »
Il se tut, avec l’impression de découvrir ce qu’il venait de dire. Dans un afflux de paroles dont la sincérité douloureuse frappa Valdas, il s’exclama :
« Cette chance est donnée à chacun de nous, à tout âge, mais nous avons peur d’y croire, cet amour paraît trop fragile à notre soif d’exister. Nous l’abandonnons au profit d’attachements qui ont l’air plus solides. Et la suite, tu la connais : toujours cette envie de rattraper un retard, le désir de désirer et, à la fin, le sentiment d’un très grand vide. Et pourtant, nous avons tous notre champ des derniers épis… »

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 
 


 


 

jeudi 28 octobre 2021

[Makine, Andreï] L'ami arménien

 




 

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'ami arménien

Auteur : Andreï MAKINE

Parution : 2021 (Grasset)

Pages : 216

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :    

A travers l’histoire d’une amitié adolescente, Makine révèle dans ce véritable bijou de littérature classique un épisode inoubliable de sa jeunesse.
Le narrateur, treize ans, vit dans un orphelinat de Sibérie à l’époque de l’empire soviétique finissant. Dans la cour de l’école, il prend la défense de Vardan, un adolescent que sa  pureté, sa maturité et sa fragilité désignent aux brutes comme  bouc-émissaire idéal. Il raccompagne chez lui son ami, dans le quartier dit du « Bout du diable » peuplé d’anciens prisonniers, d’aventuriers fourbus, de déracinés égarés «qui n’ont pour biographie que la géographie de leurs errances. »
Il est accueilli là par une petite communauté de familles arméniennes venues soulager le sort de leurs proches transférés et emprisonnés en ce lieu, à 5 000 kilomètres de leur Caucase natal, en attente de jugement pour « subversion séparatiste et complot anti-soviétique » parce qu’ils avaient créé  une organisation clandestine se battant pour l’indépendance de l’Arménie.
De magnifiques figures se détachent de ce petit « royaume d’Arménie » miniature : la mère de Vardan, Chamiram ; la sœur de Vardan, Gulizar, belle comme une princesse du Caucase qui enflamme tous les cœurs mais ne vit que dans la dévotion à son mari emprisonné ; Sarven, le vieux sage de la communauté…
Un adolescent ramassant sur une voie de chemin de fer une vieille prostituée avinée qu’il protège avec délicatesse, une brute déportée couvant au camp un oiseau blessé qui finira par s’envoler au-dessus des barbelés : autant d’hommages à ces « copeaux humains, vies sacrifiées sous la hache des faiseurs de l’Histoire. »
Le narrateur, garde du corps de Vardan, devient le sentinelle de sa vie menacée, car l’adolescent souffre de la « maladie arménienne » qui menace de l’emporter, et voilà que de proche en proche, le narrateur se trouve à son tour menacé et incarcéré, quand le creusement d’un tunnel pour une chasse au trésor, qu’il prenait pour un jeu d’enfants, est soupçonné par le régime d’être une participation active à une tentative d’évasion…
Ce magnifique roman convoque une double nostalgie : celle de cette petite communauté arménienne pour son pays natal, et celle de l’auteur pour son ami disparu lorsqu’il revient en épilogue du livre, des décennies plus tard, exhumer les vestiges du passé dans cette grande ville sibérienne aux quartiers miséreux qui abritaient, derrière leurs remparts, l’antichambre des camps.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Né en 1957 à Krasnoïarsk, Andreï Makine, de l’Académie française, est l’auteur d’une œuvre importante et multiprimée : prix Goncourt, prix Goncourt des lycéens et prix Médicis pour Le testament français en 1995, grande médaille de la francophonie en 2000, grand prix RTL-Lire pour La musique d’une vie en 2001, Prix Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre en 2005, prix Casanova pour Une femme aimée en 2013, prix mondial Cino-Del-Duca en 2014.

 

 

Avis :

Le narrateur se souvient de ses treize ans, lorsqu’il vivait dans un orphelinat en Sibérie. En cette année 1973, il s’était lié d’amitié avec un adolescent, Vardan, dont la maturité et la fragilité déclenchaient les persécutions de ses congénères. Cet ami habitait le « Bout du Diable », un misérable quartier de laissés-pour-compte. S’y était établie une petite communauté arménienne, venue du Caucase soutenir des proches arrêtés pour subversion séparatiste et anti-soviétique parce qu’ils avaient créé une organisation clandestine pour l’indépendance de l’Arménie. Ces gens ne restèrent que quelques semaines, le temps d’un procès qui devaient condamner les prisonniers au goulag. Mais pour le narrateur, jamais ne s’effacerait la nostalgie de cette amitié bien vite perdue, qui l’avait irrémédiablement transformé. Des décennies plus tard, son récit fait revivre ce Vardan que la « maladie arménienne », alors incurable, avait prématurément mûri, et ses proches, inoubliables et tragiques figures du drame arménien, qui l’avaient si chaleureusement accueilli.

Magnifique hommage à son ami disparu et aux Arméniens, « ces copeaux humains, ces vies sacrifiées sous la hache des faiseurs de l’Histoire », ce roman autobiographique n’évoque le génocide d’une part, les persécutions soviétiques d’autre part, qu’avec la plus grande pudeur, d’une manière quasiment toujours indirecte. Une vieille photo de famille, une curieuse poupée aux mains jointes, un vol d’oiseaux migrateurs aperçu de la lucarne d’une cellule… : ces bribes d’humanité forment la trame d’une narration tissée autour de vestiges, de ce qui a survécu à la tourmente et qui laisse entrevoir en creux toute la violence et la furie destructrice desquelles elles réchappent. Ainsi, refusant tout apitoiement, le récit assemble les instants de beauté pure, éphémères mais lumineux, ceux que les survivants, mais aussi un adolescent condamné par la maladie, désignent à l’attention du narrateur, changeant à jamais son regard sur le monde et sur la vie.

Profondément touchant dans sa manière de maintenir l’émotion à distance, le texte est souvent d’une grande beauté, soulignée par la facture classique et soignée de son style. Dans cet univers crépusculaire nimbé du désespoir le plus noir, surgit une étonnante lumière, celle d’un humanisme malgré tout irréductible, qui adoucit la tristesse douce-amère de cette histoire et lui donne une portée universelle.

Un roman magnifique, pudique et respectueux hommage aux Arméniens, mais aussi touchante ode aux valeurs humaines. Coup de coeur. (5/5)

 

 

Citations : 

Devant cette beauté, pour la première fois de ma vie, j’éprouvai la douleur de ne pas pouvoir la dire aux autres, à ces jeunes qui se chamaillaient sur un rectangle de terre piétinée et qui allaient continuer leurs jeux et leurs joutes, les transposant dans leur future vie d’adultes : rivalité, combat pour la meilleure place au soleil, chasse au succès, défaites et revanches. Le match qui venait de se terminer m’apparut telle la préfiguration de toute une existence, cette guerre d’usure qui ne leur laisserait pas le temps de lever les yeux vers le mouvement des oiseaux éclairés par le soir d’une fin d’été. Je me sentis péniblement muet, ne sachant pas encore que le désir de partager cet instant de beauté était le sens même de la création, l’aspiration véritable des poètes et qui restait le plus souvent incomprise.


« Nous étions un peu la main du destin pour ce Roméo et sa Juliette, non ? Si nous n’avions pas braillé comme des fous, ils ne seraient pas là maintenant, à se balader bras dessus, bras dessous… C’est drôle de penser qu’ils n’apprendront jamais quel dieu hurleur les a sauvés. En fait, toute leur vie aurait été différente si nous n’avions pas fait ce boucan ! »         
Je fus flatté que, généreusement, il partageât avec moi le résultat de son stratagème. Mais cet honneur immérité s’effaça vite devant l’idée que je ne parvenais pas à formuler et qui devint soudain très claire. Je compris que nos vies glissaient tout le temps au bord de l’abîme et que, d’un simple geste, nous pouvions aider l’autre, le retenir d’une chute, le sauver. Presque par jeu, nous étions capables d’être un dieu pour notre prochain !

« Tu sais, il y a chez nous un proverbe qui dit : “Honteux de ce qu’il voit dans la journée, le soleil se couche en rougissant.” Ce serait bien si les hommes en faisaient autant. »

« Tiens, le mont Ararat, le sommet sacré des Arméniens, il est en Turquie, à présent. Nous l’avons perdu mais… En fait, ne pas l’avoir nous le rend encore plus cher. C’est ça le vrai choix : posséder ou rêver. Moi, je préfère le rêve. »


Ce type est venu pour soutenir les “combattants de la libération nationale”, c’est ainsi qu’il appelle les Arméniens qui vont être jugés. Il voudrait lancer une révolution immédiate, une lutte armée, “une guerre d’indépendance jusqu’à la dernière goutte de sang”…      
— Et que dit Sarven ? (…)
« Sarven a dit : “Écoute, mon brave, si tu regardes la carte de l’Arménie, tu verras d’un côté les Turcs et de l’autre, les Azéris. Et au sud, les Iraniens. Et cela, même avec tes plus beaux projets de liberté et d’indépendance, tu ne le changeras pas. À moins d’envoyer les Arméniens sur la Lune… Donc, avant de lancer une guerre longue et meurtrière, tes camarades devraient étudier un peu la géographie…”

 

 

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