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samedi 27 décembre 2025

[Assouline, Pierre] L'annonce

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : L'annonce

Auteur : Pierre ASSOULINE

Parution : 2025 (Gallimard)

Pages : 336

Accès au livre : ISBN 9782073047298  
                           en librairie

 

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :  

Ils se sont rencontrés dans un pays en guerre. Raphaël est français, étudiant à Paris, et s’est porté volontaire pour aider Israël, cette jeune nation envahie par les armées de ses voisins. Esther est israélienne, soldate, et travaille dans les services psychologiques de l’armée. Ils ont vingt ans et aimeraient croire que c’est le plus bel âge de la vie. Ce qu’ils vont partager pendant quelques semaines modifiera à jamais leur rapport à la mort. L’un et l’autre devront l’annoncer sans y être préparés.
C’était à l’automne 1973 pendant la guerre du Kippour. Puis ils se sont perdus de vue, chacun dans son pays, emmené par son destin. Jusqu’à ce que cinquante ans plus tard, jour pour jour, la guerre frappe à nouveau...
Récit d’initiation et portrait d’une femme aimée, L’annonce interroge, avec le tragique de l’Histoire, ce qui subsiste de nos attachements malgré le passage du temps.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Romancier, biographe et journaliste, Pierre Assouline est membre de l’Académie Goncourt.

 

Avis :

Issu d’une famille juive séfarade et lié à Israël par un rapport identitaire profond – celui-là même qui l’avait poussé, à dix-neuf ans, à se porter volontaire pendant la guerre du Kippour en 1973 –, Pierre Assouline ne pouvait qu’être atteint au plus intime par ce qu’il nomme lui-même le pogrom du 7 octobre 2023. Ce choc ravive en lui non seulement la mémoire d’un engagement de jeunesse, mais aussi la conscience aiguë d’une continuité tragique : un demi-siècle a passé, l’homme a vieilli, mais la guerre demeure et Israël se retrouve une fois encore frappé au coeur. L’annonce se construit précisément sur ce jeu de miroir entre 1973 et 2023, entre l’élan candide du jeune volontaire et la lucidité d’un homme mûr confronté à la répétition de l’Histoire.

Entre ces deux réalités se tient Esther, rencontrée en 1973, perdue de vue puis retrouvée en 2023, figure-pont entre les époques et reflet de l’état psychologique du pays. Personnage inventé, elle permet à Pierre Assouline de transposer son expérience dans une vérité romanesque plus large. Chargée par l’armée d’annoncer les décès, elle vit dans la fuite de l’annonce qu’elle redoute de recevoir un jour elle-même, comme si la violence finissait toujours par atteindre ceux qui la transmettent. Allégorie d’un Israël meurtri, elle incarne la peur, la fatigue et la sidération d’un peuple qui, de guerre en guerre, se sait toujours susceptible d’être frappé. À travers elle, c’est une nation entière qui apparaît suspendue entre mémoire et douleur recommencée, habitée par la conviction qu’elle n’a « nulle part où aller » et que son seul horizon est celui qu’elle doit défendre pour survivre.

Si le roman puise dans un épisode réel de la vie de l’auteur, il ne s’agit pourtant pas d’un récit autobiographique. L’expérience personnelle n’est qu’un point d’appui, un tremplin vers une réflexion plus vaste sur la mémoire, la peur et la persistance des blessures collectives – là où la fiction, plus que le témoignage, permet d’atteindre une vérité émotionnelle et historique plus profonde. Car L’annonce est aussi un livre résolument politique, très unilatéral dans sa légitimité, qui, dans un moment où les formes de haine se recomposent, s’insurge contre toutes les formes d’antisémitisme – frontales, quand elles prennent la forme de la guerre et du terrorisme ; mais aussi plus insidieuses, lorsqu’elles se dissimulent derrière le masque de l’« anti-sionisme » –, soulignant la persistance d’une hostilité qui change de visage sans jamais disparaître.

Nourri de multiples références littéraires et musicales, au premier rang desquelles la présence insistante de Leonard Cohen et l’écho de La femme fuyant l’annonce de David Grossman, ce mélange intime de fiction symbolique et de précision autobiographique tient du cri du cœur, entre fatigue et colère, dans sa manière de peindre l’enjeu plus que jamais existentiel d’une société israélienne contrainte de composer, dans sa chair comme dans son âme, avec une violence qui, génération après génération, continue de vouloir sa destruction. Sous l’engagement, le portrait meurtri et désenchanté d’un pays, depuis toujours acculé à lutter pour sa survie, au prix du désespoir et de traumatismes sans fin. (4/5)

 

Citations : 

Il y a des moments dans la vie d’un homme où il n’y a pas à réfléchir ni à se réfugier dans la conscience et ses échappatoires, d’autant qu’elle ressemblait à un champ de bataille. Juste réagir. Kant l’avait écrit et mon prof de philo l’avait une fois soumis à notre sagacité : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! » Une forte pensée pour l’avenir et un peu plus. L’une de ces rares décisions qui donnent l’impression, à l’instant même où vous la prenez, qu’elle changera votre vie. 


On est juif par le sang reçu mais israélien par le sang versé. 


Pour nous aussi c’était la guerre, car nous étions solidaires du pays dans lequel nous avions choisi de vivre à ce moment précis. Mais la guerre sans la faire. Un pays où l’on est constamment rattrapé par la situation,les événements, les nouvelles. Toutes choses qui se ramènent à une seule : la guerre sous une forme ou une autre.


Misère de l’homme sans aucun dieu. Comment font-ils, ceux qui ne sont pas habités par la moindre transcendance ? 


Une paix partielle  et fragile s’installa. Esther n’en était pas moins mobilisée par sa fonction. Encore des tirs, encore des morts. Et il y avait ces cadavres découverts sur le champ de bataille et enfin identifiés par les médecins légistes. Des disparus qui ne l’étaient plus. Parfois des soldats que l’on avait crus faits prisonniers et dont la dépouille pourrissait au soleil là où personne n’aurait eu l’idée d’aller les chercher. D’autres si commotionnés qu’ils souffraient de graves troubles mnésiques. Ce n’est pas parce qu’on a disparu qu’on est un déserteur. Ne pas savoir est une torture. Le doute, un sentiment corrosif. La guerre ne fait pas que des morts : elle tue aussi des vivants, mais plus lentement. Le calvaire n’en est que plus grand car ce n’est pas le corps mais l’âme qui est touchée.


J’avais rarement vu quelqu’un s’aimer autant tout en se donnant tant de mal pour se faire détester.


On ne trouve jamais la paix en évitant la vie. Il faut toujours l’affronter et l’affronter encore.


« On gagnera parce qu’on n’a pas le choix, n’oublie pas qu’on est dos à la mer. » Pour Israël, cette guerre était une guerre juste puisqu’elle répondait à une attaque massive, une volonté d’annihilation. Au-delà même de la nécessité de la contre-attaque, une évidence pour tout pays confronté à une semblable situation, sa dimension la justifiait. Il le disait avec ses mots à lui et l’impact que cela produisait était bien plus durable. Il répétait : « Comprenez bien, on n’a nulle part où aller, nulle part ailleurs qu’ici en Israël, chez nous. » Au fond, ce raisonnement, il n’y avait pas à en sortir, si on voulait s’en sortir.


Israël vivait dans la hantise d’une menace permanente. Ils intégrèrent ce spectre car il est aussi vieux que le pays, à croire qu’il lui est consubstantiel ; mais s’il a la vertu d’unifier le peuple, il n’est pas assez puissant pour l’empêcher de se désunir. 


Les grands mensonges se fabriquent avec de petites vérités.


Depuis 1973, quelque chose s’est scindé en moi. En deux parties. Comme si j’étais coupé en Dieu. Quel Juif est né sur la même terre que son grand-père ? Je n’en connais pas. L’histoire les a destinés à être un peuple d’errants et de nomades. Jusqu’où nous mènera cette manie de se trouver des ancêtres plus anciens que la terre elle-même ? En retranscrivant ses cauchemars dans son Journal, Franz Kafka écrivait que, dans un monde où tout doit s’acquérir car rien ne nous est donné, le plus difficile est encore de partir à la conquête de son passé, cette chose étrange que tout individu croit recevoir gratuitement en héritage. Tout de même, de temps en temps, ce serait bien de se donner un autre avenir que notre passé. En tout cas, ce serait reposant. Combien de temps encore faudra-t-il s’acquitter de sa dette de malheur ? Il est hanté par des ombres errantes. Pas sûr que l’on gagnerait à les identifier. Laissons-les en l’état, elles finiront bien par nous lâcher un jour.
 
 
Un écrivain ne comprend ce qui lui arrive que lorsqu’il l’écrit.


Les Israéliens semblent parfois s’être enfermés dans une bulle cognitive qui les rendrait insensibles au sort des Palestiniens. C’était déjà vrai avant, ça l’est davantage encore à la faveur des événements. 


Le maniaque du pourquoi est guetté par la folie s’il ne consent pas à la part d’irrationnel et d’absurde de l’humaine condition. 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
  


 

samedi 26 avril 2025

[Appelfeld, Aharon] La ligne

 



Coup de coeur 💓

 

Titre : La ligne (Mesilot Ha-Shahar)            

Auteur : Aharon APPELFELD

Traduction : Valérie ZENATTI

Parution : en hébreu en 1991
                   en français en 2025
                   (L'Olivier)

Pages : 176

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Publié en Israël en 1991, ce livre remarquable est un voyage dans l’espace et dans le temps qui montre une autre facette du talent d’Aharon Appelfeld.
Quarante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Erwin, un survivant de la Shoah, refait à l’infini le même trajet en train à travers l’Autriche, à la recherche de l’homme qui a assassiné ses parents. Au cours de ses déplacements, il se livre à une étrange activité, recueillant des objets du culte (chandeliers, coupes, exemplaires de la Torah) qu’il amasse pour les revendre à des collectionneurs, comme autant de témoins d’un monde juif disparu.

La ligne est une fable kafkaïenne, autobiographie en contrebande d’Appelfeld. Erwin, son double de fiction, se confronte à deux exigences opposées : la confrontation au passé traumatique, au sentiment de colère, au désir de vengeance et à leur dépassement nécessaire, voire salutaire par l’écriture.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz en Bucovine. Ses parents, des juifs assimilés influents, parlaient l’allemand, le ruthène, le français et le roumain. Quand la guerre éclate, sa famille est envoyée dans un ghetto. En 1940 sa mère est tuée, son père et lui sont déportés et séparés. À l'automne 1942, Aharon Appelfeld s'évade du camp de Transnistrie. Il a dix ans. Il erre dans la forêt ukrainienne pendant trois ans, « seul, recueilli par les marginaux, les voleurs et les prostituées », se faisant passer pour un petit Ukrainien et se taisant pour ne pas se trahir. « Je n'avais plus de langue. »

Recueilli en 1945 par l’Armée rouge, il traverse l’Europe avec un groupe d’adolescents orphelins, arrive en Italie et, grâce à une association juive, s’embarque clandestinement pour la Palestine où il arrive en 1946. Pris en charge par l’Alyat Hanoar, il doit se former à la vie des kibboutzim et apprendre l'hébreu. C'était, dit-il, « comme avaler du gravier ». Suivent l’armée (1949) et l’université (1952-1956) où il choisit d’étudier les littératures yiddish et hébraïque, ainsi que la mystique juive. Ses professeurs sont Martin Buber, Gershom Scholem, Ernest Simon, Yehezkiel Kaufman. Comme lui, ils ont une double culture, mais c’est sa rencontre avec Shaï Agnon qui le convainc que « le passé, même le plus dur, n’est pas une tare ou une honte mais une mine de vie ». À la fin des années 50, il décide de se tourner vers la littérature et se met à écrire, en hébreu, sa « langue maternelle adoptive ».

«L’écriture m’a arraché aux profondeurs du désespoir. Elle est le fondement sur lequel j’ai reconstruit ma vie.» Aharon Appelfeld récuse avec énergie le statut d'«écrivain de la Shoah» et revendique la vocation universelle de son œuvre. À la fin des années 1980, Philip Roth la découvre avec émerveillement. Il comprend qu'il est en présence d'un écrivain exceptionnel, proche de Kafka et de Bruno Schulz par sa puissance et sa singularité.

Aharon Appelfeld, devenu l'un des plus grands écrivains juifs de notre temps, a publié une quarantaine de livres, principalement des recueils de nouvelles et des romans.

Il est décédé en janvier 2018. 

 

Avis :

En 2018, Aharon Appelfeld s’éteignait à 85 ans. Pour la première fois traduit en français, cet ouvrage édité en hébreu en 1991 raconte, dans un climat d’inquiétante étrangeté au monde, la difficulté de se libérer du traumatisme et de se forger une vie après avoir survécu à la Shoah.

Il s’appelle Erwin. Chaque année au printemps, ce cinquantenaire recommence le même parcours circulaire qui, à bord des mêmes trains, l’emmène une année durant à travers l’Autriche, des mêmes gares aux mêmes hôtels, auprès des mêmes personnes. Il a des « associés », des « collaborateurs », et même des « concurrents ». L’on finit par comprendre qu’il écume la région à la recherche des beaux objets juifs d’avant-guerre dont plus personne ne connaît la valeur et dont il tire son gagne-pain en les revendant à des connaisseurs.

Juif, il l’est lui-même, et pas si différent de ces objets perdus, vestiges sans plus de signification dans le monde sans Juifs dans lequel il se retrouve à errer sans fin. Dans ce monde, il n’a pas de place, les quelques Juifs comme lui s’y font discrets, constamment confrontés qu’ils sont aux retours de flamme d’une haine qui n’est pas morte. « J’ai constaté que les Juifs faisaient peur, et maintenant qu’ils ne sont plus, leur souvenir éveille une sorte de tressaillement enfoui. » Quatre décennies après la fin de la guerre, les gens les plus ordinaires se souviennent de leur « sensation de délivrer le monde (…) en tuant des Juifs. C'était une tâche dégoûtante, mais extrêmement nécessaire. (…) on n’en a pas laissé un seul s’échapper. (…)  nous avons accompli notre devoir jusqu’au bout. »

Alors, notre homme se promène avec un revolver. Pas forcément pour se défendre, il a déjà assez à faire contre les assauts de « bile noire », cette dépression que lui et les autres survivants de la Shoah combattent en silence, sans besoin de mots pour se comprendre, tâchant de « l’enfermer à double tour » et, lorsqu’elle parvient à sortir, de « la frapper avec un gourdin jusqu'à ce qu'elle retourne dans sa cellule. » Non, il n’est d’ailleurs pas sûr de l’usage qu’il serait capable d’en faire, mais sait-on jamais, puisque le vrai motif qu’il donne à sa quête est de retrouver l’assassin de ses parents, l’ex-commandant SS Nachtigall.

« Il était évident que ma vie en ce lieu était consumée, et que, si j’avais droit à une autre vie, elle ne serait pas heureuse. » Et cet homme qui, hésitant entre mémoire et vengeance, se retrouve à errer sans fin dans un monde que personne ou presque, à part lui, ne considère comme post-apocalyptique, finira par réaliser, entre accablement et résignation, qu’il est vain d’espérer réparer l’irréparable. Pour lui, il sera toujours trop tard.

Conte étrange et hanté qui suggère sans dire, la douceur des mots masquant d’atroces abîmes, La ligne est l’un de ces livres qui n’évoquent leur sujet que par les ombres qu’il projette. Un récit en creux donc, pour raconter une vie polarisée par l’indicible dans un monde qui n’en poursuit pas moins sa course, qui plus est parfois en s’en frottant les mains, laissant les rescapés à jamais prisonniers d’un espace-temps déformés pour eux seuls. L’on comprend sans peine qu’Aharon Appelfeld ait pu autant marquer la littérature israélienne. Coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

J’ai appris ceci : aussi élevées soient-elles, les pensées sont destinées à disparaître comme le vent, alors que le goût d’une brioche chaude, d’une confiture maison, pour ne pas dire d’une cigarette, vous imprègne longtemps. Il me suffit parfois de faire apparaître devant mes yeux le Café Anton pour chasser de mon cerveau une cohorte de mauvaises pensées. Je chéris les petits lieux reculés. Je me tiens à distance des grandes villes comme de la peste. Elles déversent sur moi un sentiment de terreur et, pire encore, de la bile noire.


Mon parcours dure un an. Il est circulaire, ou plus exactement ovale. Il commence au printemps, s’arrondit, et parvient à son terme en hiver. C’est un parcours avec un nombre infini d’arrêts, mais il n’y en a que vingt-deux en ce qui me concerne, les autres ne comptent pas. Je les connais sur le bout des doigts, je pourrais m’y rendre les yeux fermés. Il y a des années de cela, un train de nuit est passé dans l’une de mes petites gares, et mon corps a aussitôt tressailli. Je fais plus confiance à mon corps qu’à mon cerveau, il peut m’indiquer mes erreurs immédiatement.


L’homme ne pense presque pas pendant la guerre, il ne ressent presque pas la douleur, et même plusieurs jours après la fin de la guerre, les blessures sont toujours indolores. On vit machinalement, au jour le jour.


« Qu’est-ce qui faisait de lui un professionnel ?
– Sa croyance que l’élimination des Juifs apporterait le soulagement au monde, répondit-il aussi sec.
– Vous aussi, vous y croyiez ?
– Bien sûr. On ne peut pas assassiner si on n’a pas la foi. »
Ses yeux bleus me fixaient sans aucun remords, au contraire. Les années et la souffrance n’avaient fait que renforcer sa foi. Je parvins à vaincre mon mutisme pour élever la voix :
« C’est interdit d’assassiner !
– C’est vrai. Mais on était bien obligés d’assassiner les Juifs. »
S’il n’avait été estropié, je l’aurais étranglé.


 


jeudi 1 février 2024

[Devillers, Sonia] Les exportés

 




 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les exportés

Auteur : Sonia DEVILLERS

Parution : 2022 (Flammarion)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Ma famille maternelle a quitté la Roumanie communiste en 1961. On pourrait la dire « immigrée » ou « réfugiée ». Mais ce serait ignorer la vérité sur son départ d’un pays dont nul n’était censé pouvoir s’échapper. Ma mère, ma tante, mes grands-parents et mon arrière-grand-mère ont été « exportés ». Tels des marchandises, ils ont été évalués, monnayés, vendus à l’étranger.
Comment, en plein cœur de l’Europe, des êtres humains ont-ils pu faire l’objet d’un tel trafic ? Les archives des services secrets roumains révèlent l’innommable : la situation de ceux que le régime communiste ne nommait pas et que, dans ma famille, on ne nommait plus, les juifs.
Moi qui suis née en France, j’ai voulu retourner de l’autre côté du rideau de fer. Comprendre qui nous étions, reconstituer les souvenirs d’une dynastie prestigieuse, la féroce déchéance de membres influents du Parti, le rôle d’un obscur passeur, les brûlures d’un exil forcé. Combler les blancs laissés par mes grands-parents et par un pays tout entier face à son passé.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Sonia Devillers est journaliste. Elle est spécialisée dans la culture l’économie et les médias. Sur France Inter elle présente les émissions quotidiennes L’Edito M et L’Instant M. Les exportés (Flammarion, 2022) est son premier livre.

 

Avis :

Alors que le régime communiste verrouillait hermétiquement les frontières, les grands-parents de Sonia Devillers quittèrent la Roumanie en 1961. Ces juifs de l’intelligentsia roumaine arrivèrent les mains vides à Paris et n’évoquèrent jamais de leur passé que leurs meilleurs souvenirs. Pourtant, la Roumanie fut, aux côtés des nazis, l’un des pays les plus zélés de la Shoah. Pourtant, quinze ans après la fin de la guerre, ils durent tout quitter et repartir de zéro dans l’exil. Intriguée par les blancs de son histoire familiale, l’auteur s’est lancée dans sa reconstitution, exhumant avec stupéfaction l’effarant et infamant trafic d’humains auquel, dans le plus grand secret, la Roumanie se livra de 1958 à 1989.

Ce n’est que depuis quelques années, avec l’ouverture progressive des archives de la Securitate, le Département de la Sécurité de l’État roumain, que le secret le mieux gardé du monde communiste commence à filtrer : pendant trente ans, des juifs furent troqués au prix fort contre du bétail - des porcs reproducteurs principalement - et du matériel agricole, nécessaires au sauvetage d’une agriculture rendue exsangue par la collectivisation. Les livres de comptes précisément tenus témoignent des transactions dont Nicolae Ceausescu se félicita en ces termes : « Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation ». Plus discret pour la vitrine communiste qu’une vente rémunérée directement en devises, l’échange d’humains contre des bestiaux et des équipements s’effectuait sous l’égide d’un passeur, Henry Jacober, un juif slovaque devenu homme d’affaires à Londres, et qui, bien loin d’un nouvel Oskar Schindler sauveur de juifs victimes du communisme roumain, s’en enrichit grassement, surtout lorsque Israël conclut les plus gros deals pour se peupler.

Ainsi, après avoir échappé de justesse à la Shoah dont le récit rappelle les pires moments en Roumanie, tellement oblitérés par le régime communiste que l’Histoire n’a principalement retenu que les neufs derniers mois de la guerre passés aux côtés des Alliés, les grands-parents de l’auteur, appliqués à se fondre parmi l’élite et les citoyens modèles de leur pays, finirent quand même par tout perdre, menacés et spoliés avant de servir de monnaie d’échange, expulsés quand le rideau de fer interdisait normalement de partir.

Entre récit intime et enquête journalistique, la narration de cet exil qui ne ressemble à aucun autre dévoile salutairement une ignominie restée cachée, qui vient honteusement s’ajouter, après la Shoah, à l’infinie tragédie des persécutions infligées aux juifs. Une histoire aussi douloureuse qu’inconcevable… (4/5)

 

 

Citations : 

Dans les années 1980, parut en France un livre qui avait fait grand bruit à sa sortie aux États-Unis : les confessions d’un général deux étoiles, tête pensante de la Securitate, la police politique roumaine sous l’ère communiste. Le militaire détaillait l’extravagante dérive du régime. Et, entre autres folies, racontait comment la Roumanie vendait ses juifs depuis des décennies. Elle avait commencé par les troquer contre du bétail, des veaux, des vaches, des poulets, des moutons et, surtout, des cochons. Elle avait fini par les facturer en dollars, au point que Nicolae Ceauşescu, dictateur roumain, dirait un jour : « Les juifs et le pétrole sont nos meilleurs produits d’exportation. »
 

Puis le Mur est tombé, le bloc communiste et ses polices secrètes ont été démantelés. Peu à peu, les archives se sont ouvertes. Certains dossiers du renseignement extérieur roumain ont mis vingt-cinq ans à être déclassifiés. Un historien, Radu Ioanid, s’est alors plongé dans la mémoire administrative du régime. Il en a exhumé des livres de comptes, des bons de commande, des inventaires. Tout, de ce grand commerce de juifs, s’y trouvait minutieusement consigné. Des listes sont ainsi apparues au grand jour. On a découvert qui avait été vendu et pour combien. La valeur de chaque ressortissant juif était établie par écrit, convertie en animaux d’élevage d’abord, en billets verts ensuite.
 

La Roumanie sortit triomphante de la Première Guerre mondiale. Elle fut choyée par le traité de Versailles qui, en 1919, annexa au Vieux Royaume plusieurs grandes régions frontalières. Cette expansion territoriale phénoménale décupla la fierté nationale. Elle posait pourtant les bases de la déflagration à venir. Les nouveaux territoires étaient peuplés d’immenses communautés juives. Ainsi, la population juive doubla-t-elle en Roumanie du jour au lendemain pour devenir, avec près de sept cent cinquante mille âmes, la troisième communauté d’Europe. Voilà qui allait revigorer une vieille psychose populaire et nourrir les prémices d’un antisémitisme politique.
 

Il passait pour avoir traversé les villages miséreux du Vieux Royaume juché sur un cheval blanc, lui-même habillé de blanc comme les paysans, portant le gilet brodé traditionnel, sa foi en bandoulière et préférant les paroles du Christ à de longs discours. Il était né catholique dans des provinces autrefois germaniques, il se fit orthodoxe et roumanisa son nom. Codreanu signifie « qui vient de la forêt ». Il sentit monter en lui les forces telluriques de la Roumanie profonde. Il défendrait cette terre contre les élites qui l’affamaient, les étrangers qui la menaçaient, les juifs qui la rongeaient. Il chasserait le peuple déicide avec lequel pactisait ce roi impuissant et corrompu. Sa majesté Carol II avait osé répudier la reine pour une maîtresse juive que les Roumains vomissaient. L’entourage du Palais ne s’enrichissait pas, il se goinfrait. Corneliu Codreanu pesait chacun de ses mots. Jamais on n’avait vu tribun plus silencieux, plus mystique, plus dangereux. Physiquement, le jeune homme n’avait rien d’un Benito Mussolini ou d’un Adolf Hitler. Il frappait par sa beauté. Sa tranquille impénétrabilité magnétisait les foules. (…)
Il fonda la Légion de l’archange Michel en 1927. Une foule d’hommes, souvent très jeunes, défilèrent bientôt dans les rues de Bucarest, rangés en faisceau, vêtus de chemise verte, prêtant allégeance à l’Église, jurant la mort du parlementarisme et réclamant que les juifs soient traqués dans les moindres recoins du pays. La Légion devint un mouvement politique de masse et se rebaptisa « la Garde de fer ».
 
 
En décembre 1937, l’écrivain [Mihail Sebstian] consigne, effaré, le résultat des élections législatives en Roumanie. La percée des fascistes se révèle spectaculaire. Sebastian la compare à celle des nazis allemands. Le roi de Roumanie réagit. Pour couper l’herbe sous le pied des légionnaires, il nomma un gouvernement ultranationaliste et conservateur. Celui-ci s’empressa d’adopter des lois antisémites calquées directement sur celles de Nuremberg. Un grand nombre de citoyens juifs perdirent d’emblée la nationalité roumaine. On purgea l’administration, l’encadrement industriel et l’enseignement des « non-Roumains de souche ». La Roumanie bascula. Sebastian relève que, pour la première fois, le vocabulaire de la presse d’extrême droite migre dans les discours officiels : « youpin, juiverie, domination de Judas et ainsi de suite ». 


Le dramaturge Eugène Ionesco se ferait dépêcher comme conseiller culturel à Vichy, où la Roumanie fasciste était diplomatiquement représentée auprès du maréchal Pétain. Quant au philosophe Emil Cioran et au grand historien des religions, Mircea Eliade, ils ne cachaient rien de leur admiration pour Hitler ni de leur haine féroce des juifs. Eliade assistait à l’université le théoricien du mouvement légionnaire. Les cours du grand homme passaient pour si brillants que même Mihail Sebastian, juif, s’y précipitait. Il finit toutefois par renoncer face à un antisémitisme aussi viscéral.


Le 17 décembre 1941, sous le régime de la terreur, Mihail Sebastian relève : « Quelque part dans une île d’ombre et de soleil, en pleine paix, en pleine sécurité, en plein bonheur, il me serait indifférent d’être juif. Mais ici, maintenant, je ne peux pas être autre chose. Et je pense que je ne veux pas l’être. »


La Roumanie fut le premier bras armé des nazis, à l’Est, et leur alliée la plus zélée. « Aucun pays, Allemagne exceptée, ne participa aussi massivement au meurtre des juifs […] La façon dont les Roumains menaient leurs opérations [de tuerie] évoque des scènes dont on ne trouve aucun équivalent dans l’Europe de l’Axe », insiste Raul Hilberg dans La Destruction des juifs d’Europe.


C’est ainsi que plus de treize mille juifs – hommes, femmes et enfants – furent assassinés en moins d’une semaine à Iasi. Point de nazis, ici. De ce carnage à grande échelle, les Roumains se chargèrent seuls : les juifs de la ville furent raflés, torturés, détroussés, abattus par familles entières sur les trottoirs ou fusillés en masse dans l’immense cour de la préfecture. Ceux qui en réchappèrent furent enfermés dans deux trains de marchandises dont les wagons ne laissaient passer ni l’air ni la lumière, sous un soleil de plomb, plusieurs jours durant. De ces tombeaux roulants, on ressortit entre cinq et six mille corps. L’idée des trains de la mort, encore une innovation roumaine… Hitler félicitera son allié, le maréchal Antonescu. 


Des atrocités commises au vu et au su de tous, avec le concours de tous. Cinq cents kilomètres séparent la Transnistrie de la capitale, mais des choses se savaient à Bucarest. Les juifs, rackettés, humiliés et terrorisés, vivaient dans l’angoisse que vienne leur heure. « Il y a eu encore une rafle de familles juives, cette nuit, dans divers quartiers. On ne sait combien, ni pourquoi. Mais, dorénavant, aucun de nous ne peut être sûr, le soir en se couchant, de se réveiller le matin chez lui, dans son lit », relate Mihail Sebastian dans son journal, en 1942. « Le malheur, c’est que personne n’y est pour rien. Tout le monde désapprouve, tout le monde est indigné, mais chacun n’en est pas moins un rouage de cette immense usine antisémite qu’est l’État roumain, avec ses bureaux, ses autorités, sa presse, ses institutions, les lois, ses procédés… Quant à la foule, elle exulte. Le sang juif, l’humiliation des juifs, voilà des amusements publics par excellence. »


En septembre 1942, le camp de Belzec était en mesure d’exterminer un arrivage journalier de deux mille Roumains en trois heures. Purification ethnique, accélération de la cadence. À Bucarest, le maréchal Antonescu valida la déportation de « la population juive tout entière ». L’historien Jean Ancel a exhumé chaque étape de ce projet préparé en silence par l’administration roumaine et que la presse allemande relatait en temps réel.  
L’opération fut interrompue au mois d’octobre, non pas pour épargner les juifs de Roumanie mais pour les utiliser comme monnaie d’échange. Le maréchal Antonescu attendait d’Adolf Hitler qu’il « rende » à la Roumanie la Transylvanie du Nord et qu’il reconnaisse les sacrifices de l’armée roumaine aux côtés des Allemands à Stalingrad. Le chef de l’État roumain voulait des contreparties et suspendit la déportation de ses juifs à la réponse de Hitler… qui ne vint pas. Au cours de l’année 1943, une possible défaite des nazis commença à s’esquisser. Le maréchal Antonescu imagina un autre scénario. La non-déportation des juifs pourrait lui servir de sauf-conduit auprès des Alliés. Passer pour leur sauveur après avoir été leur bourreau. À Bucarest, les juifs n’eurent la vie sauve que par chance, au gré de retournements toujours plus opportunistes, soutient l’historienne Alexandra Laignel-Lavastine. La version du leader fasciste travesti en bienfaiteur resta pourtant gravée dans le marbre.


Finalement, les communistes se livrèrent à une vaste entreprise de falsification. De la guerre en Roumanie, on ne retint plus que les neuf derniers mois : un pays au service de la liberté combattant aux côtés des Soviétiques et des Alliés, dans une guerre « juste ». On minimisa l’ampleur de la Shoah et on en imputa la responsabilité tout entière aux Allemands. Et pour cause : un pays communiste n’a pas de génocide juif sur la conscience. D’ailleurs, de quels juifs parle-t-on ? Au-delà des procès, la Roumanie communiste avait proscrit le mot « juif ». L’ethnologue Andrei Osteanu constate qu’à l’époque le terme a été éradiqué des romans comme des textes de sciences sociales. Sous prétexte de prendre le contrepied de la littérature et de la presse d’avant guerre, obsédées par le péril juif, le Parti refusa de nommer les juifs pour ne pas les stigmatiser. Mais ce faisant, il finit par les effacer. Et Andrei Osteanu de rappeler qu’en régime totalitaire, « si on n’en parle pas, c’est que ça n’existe pas ».


Le mois d’août se passait en bains de boue le matin et en jeux de plage l’après-midi sous un soleil dardant. Les albums de famille fourmillent d’ombrelles, de fichus, de pelles et de seaux. Ces photos jaunies laisseraient penser à des vacances normales, si le hors-champ n’avait raconté une tout autre histoire. Dès que la lumière commençait à décliner, deux cavaliers longeaient cérémonieusement le rivage. Ils traînaient derrière eux une large herse griffant le sable de ses dents. Les sillons ainsi tracés devaient rappeler à tous les vacanciers que la mer constituait une frontière. Gare à celui qui poserait un pied et laisserait son empreinte sur la zone délimitée le soir venu. Gare à celui qui oserait ainsi s’approcher de l’eau. Les garde-côtes craignaient une évasion par radeau. La Roumanie, prison à ciel ouvert.


Puisque Lucia Filderman et tous les autres « sionistes » en germe agglutinés aux grilles de l’ambassade d’Israël voulaient migrer, qu’ils migrent ! Mais au moins que la Roumanie en tire profit. À la fin des années 1950, le pays était exsangue. Il payait cher son passé fasciste, ses années à combattre aux côtés de Hitler. Son ralliement au camp vainqueur était trop tardif aux yeux de la communauté internationale pour que la Roumanie fût exonérée de dommages de guerre. Il lui fallait verser une somme vertigineuse à l’Union soviétique, trois cents millions de dollars. Par ailleurs, la collectivisation de l’économie roumaine menée en cadence par les communistes virait au naufrage, à la quasi-faillite. C’était particulièrement vrai en matière d’agriculture. L’État avait pris le contrôle des terres et des bêtes, obligeant chaque ferme à mettre en commun ses biens et ses ressources. S’ensuivirent des drames humains indescriptibles et, aussi, des pénuries comme on n’en avait jamais vu dans le pays. La Roumanie, terre d’agriculture et d’élevage, devait intensifier ses rendements coûte que coûte, ses besoins étaient exorbitants. La propagande d’État exaltait les paysans, héros d’une terre qui rompait avec les traditions pour se moderniser à marche forcée. Enfant, ma mère narguait ses parents en prétendant vouloir devenir trayeuse de vaches. La trayeuse de vache, figure glorifiée par la propagande : des bras au service de la productivité fermière ! Le pays devait nourrir plus que sa population, il visait l’exportation, afin de faire entrer les devises. Mettre la main sur de la monnaie forte devenait une obsession pour le régime. Or il ne disposait d’aucune denrée à vendre, sauf… certains de ses citoyens.


Jacober et Marcu mirent au point un système de « troc », selon le terme qu’emploie aujourd’hui l’historien Radu Ioanid, mais que nul n’aurait osé prononcer à l’époque. En clair, les uns sortaient dès l’instant où les autres entraient. Des juifs contre des porcs, des bœufs, des poules, des moutons, des dindons. Cela revenait bien sûr à mettre à prix la tête de chaque juif autorisé à franchir la frontière, à lui attribuer une valeur pécuniaire que l’on convertirait ensuite en « équivalent bétail ». Pourquoi troquer les juifs contre des animaux d’élevage ? Parce que les Roumains en avaient un besoin urgent et qu’ils rechignaient à se faire payer des juifs en monnaie sonnante et trébuchante. C’eût été trop voyant, trop risqué.


Ma famille fut échangée en 1961. Mais le troc, juifs contre cochon, débuta en Roumanie dès la fin des années 1950, soit la décennie qui suivit la Seconde Guerre mondiale, les lois raciales et la Shoah. Or voilà que les juifs, race dite par les antisémites « inférieure et impure », servaient en Roumanie de monnaie d’échange contre le porc qui leur était interdit, et ce dans l’idée d’implanter dans le pays une race de porc jugée, elle, « supérieure et pure ». L’effet de miroir est édifiant.


De cette expérience, le Parti communiste roumain tira un excellent bilan. Pas la population qui manquait de tout et ne profita guère de cette abondante production porcine puisqu’elle était réservée à l’exportation. « Au début de l’année 1965, la Roumanie s’avérait en mesure de produire cinquante mille cochons landraces par an qu’elle vendait à l’Ouest sous forme de jambon et de bacon, le tout grâce aux bons soins de Henry Jacober », résuma le général Ion Mihai Pacepa. C’était le cochon aux œufs d’or. Le régime engrangeait des devises, des sommes colossales. Cet argent était tenu au secret sur un compte auquel seul le premier secrétaire, Gheorghe Gheorghiu-Dej, avait accès. En résumé, nul ne le savait, mais depuis six ans la Roumanie vendait des juifs, importait des porcs, exportait du lard et faisait rentrer de la monnaie forte. Lucrative balance commerciale qui avait nécessité la conversion de juifs en cochons pour en tirer, au final, de l’argent, beaucoup d’argent.


Un épisode méconnu de l’histoire roumaine, exactement contemporain du « troc » des juifs et du départ de mes grands-parents, éclaire le rapport incroyablement tordu qu’entretenait la bureaucratie communiste avec le vivant. En 1957, le vice-Premier ministre, Alexandre Moghioros, ordonna que l’on exterminât tous les chevaux de Roumanie. Une boucherie de masse planifiée et mise en œuvre par l’État. Raison invoquée : les chevaux consommaient trop d’avoine, ils privaient le bétail de nourriture. En réalité, ils enfermaient la paysannerie dans des traditions que les communistes jugeaient arriérées. (…)
Par pur délire dogmatique, on élimina ainsi entre 500 000 et 800 000 bêtes. Aucun pays au monde n’a probablement perpétré un tel massacre animal. Or c’est le même gouvernement qui décida de négocier ses juifs, dont ma famille, en échange de bétail et d’équipements mécaniques afin d’accélérer l’exploitation du cheptel national. Les ordres transitèrent par le même ministère de l’Agriculture. Et les deux processus se déroulèrent exactement à la même période : 1958-1965. Vertigineux parallélisme. On tua par centaine de milliers des bêtes inutiles ; on troqua des êtres humains contre des bêtes utiles ; on négocia sans distinction des personnes contre des machines agricoles. Ce régime avait assujetti le vivant aux impératifs du productivisme agricole. Le cheval était exterminé, le juif était commercialisé, le porc roumain avait gagné en performance : il était prêt à l’export.


Par son ampleur et sa durée, cette traite d’êtres humains demeure unique en Europe. Des juifs contre des cochons, d’abord, puis des juifs vendus à Israël, ensuite. La Roumanie étendit le principe à sa minorité allemande, que les communistes vendirent petit à petit à l’Allemagne de l’Ouest. « La cruelle vérité est que 90 % des citoyens roumains qui immigraient à l’Ouest dans les années 1970 étaient secrètement rançonnés en devises soit par Israël, soit par l’Allemagne, soit par leurs familles en Occident. Faire du commerce d’émigrés contre des devises finit par devenir l’un des principaux métiers de la Securitate et de sa direction du renseignement extérieur. Cet organe sera considéré par Ceauşescu comme sa première source de devises », conclut Radu Ioanid au terme de sa vaste recherche.


À la fin des années 1930, la Roumanie comptait 750 000 juifs. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la moitié d’entre eux furent assassinés. La commission dénombre plus de 300 000 juifs roumains et ukrainiens (la Transnistrie, mais aussi la ville d’Odessa sont devenues ukrainiennes après guerre) ayant trouvé la mort durant la Shoah, ainsi que 130 000 juifs roumains vivant en Transylvanie du Nord déportés à Auschwitz.  Si la commission pointe la difficulté de compter les morts sur des territoires qui ont changé plusieurs fois de nationalité, elle établit sans discussion la responsabilité de l’État roumain, du haut en bas de l’échelle administrative, et l’implication de sa population civile dans la destruction des juifs de Roumanie.  Au sortir de la guerre, la Roumanie ne comptait donc plus que 350 000 citoyens d’origine juive. Le régime s’empressa d’enfouir leur histoire. Il enfouit l’histoire des morts, comme il enfouit celle des vivants. Quatre décennies plus tard, lorsque Nicolae Ceauşescu fut renversé en 1989, les juifs étaient moins de 10 000 dans le pays. Ils avaient physiquement disparu. La Roumanie était bel et bien devenue un pays sans juif.


 

lundi 25 décembre 2023

[Boley, Guy] A ma soeur et unique

 





Exceptionnel 💓💓💓

 

Titre : A ma soeur et unique

Auteur : Guy BOLEY

Parution :  2023 (Grasset)

Pages : 480

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :

Elisabeth Förster fut l’unique sœur de Friedrich Nietzsche, écrivain, philologue, philosophe, être perpétuellement souffrant, vivant dans une solitude totale. De deux ans sa cadette, elle fut sa première lectrice, compagne, admiratrice. Tôt, elle se promet de tout faire pour que brille l'œuvre de son frère à laquelle elle n'entend rien. En effet, elle fera tout. Le soignera, l’assistera, le portera. Et ira jusqu’à vendre ses écrits à Adolf Hitler, homme que Friedrich eut haï s'il l'avait connu.
Dans ce roman écrit d’un souffle, Guy Boley retrace chaque épisode de leurs vies : leur enfance complice à Naumburg, leur vie conjugale à Bâle où Fritz est professeur et où Lisbeth l’assiste, les week-ends chez les Wagner puis la rupture ; l’affaire Lou-Salomé, le mariage d’Elisabeth avec Bernhard Förster, antisémite déclaré avec lequel elle part en 1886 au Paraguay, fonder la colonie Nueva Germania. Pour revenir trois ans après, au chevet de son frère tombé dans la folie, inconscient, alité, qu’elle dit soigner mais qu'elle va trahir et spolier.
Amour, solitude, vengeance, trahison ; ambition dévorante, génie, haine, héritage, cruauté. Tout y est. Même les dieux qui Là-Haut jouent aux dés. L’équivalent en prose d’un drame shakespearien.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Guy Boley est né en 1952. Il a été maçon, ouvrier d’usine, chanteur des rues, cracheur de feu, acrobate, saltimbanque, directeur de cirque, funambule à grande hauteur, machiniste, scénariste, chauffeur de bus, garde du corps, père Noël et cascadeur, animateur d’ateliers d’écriture en milieu carcéral, prof de guitare et de cinéma, avant de devenir dramaturge pour des compagnies de danses et de théâtre. Il compte à son actif une centaine de spectacles joués en Europe, au Japon, en Afrique ou aux Etats-Unis. Il a publié trois ouvrages aux éditions Grasset : Fils du feu (2016), lauréat de six prix littéraires (Grand Prix SGDL du premier roman, Prix Georges Brassens, Prix Millepages, Prix Alain-Fournier, Prix Françoise Sagan…), Quand Dieu boxait en amateur (2018), lauréat de sept prix, et Funambule majuscule (2021)

 

 

Avis :

Après deux romans très remarqués, Guy Boley met l’envoûtante magie de sa plume au service d’une biographie passionnante qui retrace le terrible lien qui unit Friedrich Nietzsche, le philosophe devenu fou, à sa machiavélique et manipulatrice sœur Elisabeth.

En cette seconde moitié du XIXe siècle en Prusse, Friedrich est un génie enfermé dans un corps débile. Alors, pour lui permettre d’écrire et d’accéder à la gloire, sa sœur, longtemps célibataire, lui sert d’infirmière, de secrétaire, presque de moitié tant leur relation est fusionnelle. Mais, à près de quarante ans, rompant violemment avec son frère, Elisabeth épouse un agitateur antisémite d’extrême droite et le suit au Paraguay, où le couple entend fonder une colonie de « pure race aryenne ». L’expérience est un désastre dont Elisabeth revient veuve et transformée. Puisque son frère, entre-temps victime d’un effondrement psychique, n’est plus qu’une ombre bavante et délirante, c’est désormais elle qui prendra les rênes de la maison Nietzsche, manoeuvrant pour récupérer la tutelle de l’aliéné et, tout en l’abrutissant de calmants, s’activant à détourner à son profit les bénéfices de sa célébrité montante.

Rien ne l’arrêtera dans sa campagne de promotion à tout crin, pas même, entre autres opérations mercantiles, la vente de billets permettant, comme au zoo, d’observer le fou sédaté dans son lit, ou encore la dénaturation d’une œuvre à laquelle elle n’entend goutte mais qu’elle « élague, taille et tranche, tel Boileau dans son Art poétique : Ajoutez quelquefois et souvent effacez », allant jusqu’à en inciter les récupérations antisémites dans une manipulation destinée à flatter les idéologues conservateurs, puis nazis. La « sœur et unique », autrefois dévouée et adorée, s’avère une gorgone sans vergogne, prête à toutes les manipulations et compromissions pour s’assurer grand train et s’ouvrir la fréquentation des puissants, fussent-ils jusqu’à Hitler lui-même. Heureusement, des copies de textes et de lettres resurgiront après sa mort, qui permettront de rétablir des vérités. Le mal est pourtant fait : si Nietzsche est aujourd’hui «  l’un des auteurs les plus étudiés, commentés, analysés, disséqués », il reste « aussi l’un des plus controversés », maudit ou sanctifié, affublé de bien des traits qu’il n’eut jamais, lui qui s’en doutait puisqu’il écrivit « Malheur à moi qui suis une nuance. »

Soigneusement documenté, ce roman historique autour d’un duo hors norme est absolument étonnant et captivant. Il chatoie aussi du lyrisme volontiers grandiloquent, âprement ironique, d’une plume ciselée, aux tournures somptueuses, que l’on savoure en un de ces plaisirs de langue rares et infinis qui, lorsqu’ils vous ont enchantés, vous laissent impatients de parcourir toute l’oeuvre, passée et à venir, de l’auteur. Immense coup de coeur pour ce livre couronné du Prix des Deux Magots 2023. (6/5)

 

 

Citations :

Et là sur le sofa, assis à leurs côtés, n’écoutant même pas l’épopée de sa chute que Davide Fino, logeur de son état, retrace au professeur Overbeck avec l’exaltation et le lyrisme d’un Péguy piémontais, tenant entre ses mains un livre qu’il a lui-même écrit mais dont il ne garde aucune sorte de souvenir, ne sachant même plus ce qu’écrire veut dire, cet homme simple et doux aux yeux d’enfant craintif, qui possède une fourrure sous le nez, belette, fouine, martre ou loutre, et qui semble intrigué par les pages qu’il vient de feuilleter, demande d’une voix distraite en refermant l’ouvrage dont il scrute le titre et le nom de l’auteur :    
« Connaissez-vous ce Monsieur Friedrich Nietzsche ? »
 

La gare de Turin est d’une beauté quasi sauvage, quelque chose en elle de massif et de montagnard. Lumineuse, aérée, solide, elle est semblable à la ville. Même l’immense verrière qui couronne la Porta Nuova et que maintient un éventail de poutrelles finement curvilignes ne paraît pas fragile, mais robuste, née des mains d’un Vulcain qui connaît son affaire ; une grâce impressionniste bien plantée sur ses jambes, les deux mains sur les hanches, italienne d’acier au regard de vitrail qui attend d’un pied ferme la venue d’un Monet dans le fracas des trains.
 

La vie sans musique n’est qu’une erreur, une besogne éreintante, un exil. Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde. Vivre sans musique, quelle absurdité ! Je vous le dis, il faut avoir encore du chaos en soi pour enfanter une étoile dansante.
Je n’écris pas qu’avec la main, le pied veut sans cesse écrire aussi. Ferme, libre et audacieux, il court tantôt à travers champs, tantôt sur le papier. Déjà mon pied ivre de danse se balance. Mes talons se cambrent, mes orteils s’efforcent de comprendre – car le danseur porte ses oreilles dans ses orteils. [Nietzsche]
 

Tu es grand, maintenant, lui dit sa mère. Fritz la regarde, hoche la tête. Quand on est orphelin de père, puis de frère, c’est une des premières choses que vous disent les adultes : Tu es grand, maintenant. Le deuil vous fait grandir. Car il est bien connu que les êtres chers, en mourant, se posent instantanément sous les pieds des survivants, et que ceux-ci grandissent à l’aune des morts qui s’accumulent. Alors sûr qu’il est grand : être debout sur les épaules d’un père et d’un petit frère, ça vous met les yeux, sinon à hauteur des étoiles, du moins juste en face du regard ou des dents d’un géant.
 

Il n’est pas sûr de lui, mais sûr de ses écrits ; car il écrit beaucoup, et ce, depuis toujours même si, à cet âge-là, il semblerait grotesque, fat ou grandiloquent, d’user du mot toujours. Mais il en use, lui, car il est prétentieux, et qu’à ses yeux cette excroissance d’âme est une qualité : seuls les prétentieux acquerront la noblesse. L’orgueil sied à son âme. Il sait depuis toujours qu’il est né pour planer, les ailes déployées, au-dessus du troupeau, des coqs et poulaillers. Aussi aime-t-il son prochain comme on aime les lacs qu’une vue élevée permet de surplomber. Ne pas oublier qu’il porte comme prénoms ceux du souverain vénéré, Frédéric-Guillaume IV ; et que sa propre sœur est attifée des trois que portent les filles du duc d’Altenburg : Thérèse, Elisabeth, Alexandra. On ne fait pas, chez les Nietzsche, partie du vulgum pecus. Et lorsque Fritz découvrira, ébloui, la fameuse devise de Pindare qu’il aura lue dans les Pythiques, il la fera aussitôt sienne : Genoï oiös essi : deviens qui tu es. Il sera évident, pour lui, malgré l’aporie d’une telle proposition, que, couronné dès le berceau, de façon certes tout autant roturière qu’allégorique, il ne pouvait finir que roi, fût-ce de ses douleurs.
 
 
Le voici donc, le grand cheptel des femmes dans lequel le petit Nietzsche a grandi à Naumburg après avoir dû, à regret, abandonner son village natal : une harpaille de bigotes, une manade d’à moitié folles, d’incultes modérées ; de vieilles filles étriquées, de Bovary saxonnes n’ayant jamais connu les doux dérèglements de l’extase et portant, en leurs chairs, cette absence de lumière.
Ces vies pieuses et aseptisées n’ont pas vraiment choisi la vie communautaire : uniquement liées par la mort de Carl Ludwig, elles sont contraintes, financièrement, matériellement, affectivement, religieusement et contractuellement, de devoir vivre ensemble, de se lier, s’aider, se supporter, se mélanger, chacune guettant, sinon la mort de l’autre (synonyme d’héritage et de liberté), du moins son potentiel déclin, et passent ainsi leurs vies à piailler, à prier, à picorer de l’Éternel comme une poule sur un mur le ferait du pain dur.
Mais elles s’efforcent aussi de s’aimer pour complaire au Seigneur, c’est-à-dire de s’aimer en feignant de s’aimer tout en s’aimant quand même, se sacrifiant l’une à l’autre et le clamant bien fort, unies dans la ferveur de leur naufrage comme dans celle de Dieu. On a coutume, sur terre, de nommer ces armées ennemies remplies d’âmes amies, une famille. À la différence, toutefois, que celle-ci est obsédée par une seule idée qui leur sert de moteur, de colle à bois et d’harmonie : que Friedrich Wilhelm Nietzsche, seul mâle encore vivant de la couvée, fils du pieux défunt mais leur enfant à elles toutes, Fritz leur génie, leur sauveur, leur lettré, leur espérance et leur seule charité, devienne, comme son père, ses grands-pères, ses oncles et leur flopée d’ancêtres : PASTEUR.


Les conventions, sans qu’il soit nécessaire d’en posséder le mode d’emploi, s’imposent d’elles-mêmes, spontanément : quand la grande-duchesse sourit, tout le monde sourit ; quand elle va pour parler, tout le monde se tait ; une fois qu’elle a parlé, tout le monde est charmé tant ses mots sont de soie. C’est un peu l’avantage d’être grande-duchesse, la vie depuis l’enfance n’est pas à conquérir, il suffit simplement de regarder le ciel et les oiseaux d’eux-mêmes se prosternent à vos pieds. Les humains font de même, mais à la différence de tous ces volatiles, il faut le leur apprendre, ou bien les y contraindre. La chose est inhérente à la marche du monde et à son harmonie : quand Dieu et rois mutuellement s’adoubent, piétaille et populace n’ont comme unique tâche que de s’agenouiller. C’est écrit dans le Ciel et c’est imprescriptible ; gouverner est un don, et régner est un dû.


Fritz se souvient du choc qu’il avait subi lorsqu’il s’était vu pour la première fois sur une photographie – celle-ci précisément. Il avait dix-sept ans et l’époque n’avait pas encore pour coutume de faire poser l’enfant dès l’âge du landau, puis d’empiler sa vie en clichés successifs entre les pages d’un album. La chose photographique tenait de la rareté et de l’exceptionnel. C’est pour cela que lui revient en mémoire, avec brutalité, presque douloureusement, le trouble que la découverte de son propre visage avait fait naître en lui. Un miracle, avait-il alors murmuré. Car ce n’est pas rien, pour un humain, d’avoir entre ses mains la première reproduction de soi. On existe désormais en chair et en papier, on peut se contempler sans avoir à mendier son reflet aux flaques ou aux miroirs. On n’est plus seul sur terre, mais déjà en double, et bientôt en multiple. On a, en un seul clic, perdu le pucelage de son unicité. 


Car une mission suprême les soude et les unit. Friedrich la résumera en une formule intense et lumineuse qui aurait dû, et qui devrait encore, servir de Bible miniature à toute l’humanité : L’art n’a pas pour fin de laisser des œuvres que le temps ruine, mais de créer des artistes en tous les hommes et d’éveiller dans le vulgaire le génie endormi.
Telle est leur volonté : enlever à l’humain, grâce à l’immensité du souffle wagnérien puisé dans le vieux fonds germano-grec, l’habit de chimpanzé dont il s’était vêtu afin qu’il puisse enfin, assis entre les dieux, se lever dignement, et pleinement rayonner en clamant sa grandeur.


Wagner va enfin pouvoir se redresser sur ses ergots et bâtir ce lieu sacré dont il rêve depuis toujours. Durant son exil, il a compris qu’aucun théâtre d’Europe ne serait digne d’accueillir son grand œuvre, cette tétralogie sur laquelle il travaille depuis plus de trente ans. Mais Louis II paiera, bâtira son palais. Peu importe la somme. Ce qui, pour Wagner, n’est que justice : « Le monde me doit ce dont j’ai besoin. » C’est un peu sa devise.


Le but proclamé du Ring est avant tout de rétablir, par la puissance de sa pensée, par la force de ses textes et la beauté cosmique de sa musique, une Allemagne conquérante capable de faire tanguer cet univers inculte et de renverser artistiquement cette planète triviale, avide et roturière, pour bâtir, à Bayreuth, une religion neuve faite de grand-messes purement tétralogiques. Le but du Ring, en substance, est de faire de Wagner le nouveau dieu d’un nouveau temple. Et de ses opéras un nouvel évangile afin que l’être humain vête son âme de génie et accède enfin à ce qu’il se doit d’être : surhumain. À savoir un humain anobli par lui seul.


Seul l’art guérit les âmes. Seul l’art parvient à enlever à la vie l’absurdité qui la recouvre de son voile d’horreur et de sa vanité.[Nietzsche]


 

dimanche 22 octobre 2023

[Desprairies, Cécile] La propagandiste

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La propagandiste

Auteur : Cécile DESPRAIRIES

Parution : 2023 (Seuil)

Pages : 224

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Dans le Paris des Trente Glorieuses, une enfant assiste aux réunions des femmes de la famille organisées au domicile de sa mère, Lucie, dans un immeuble haussmannien. On parle chiffons et on s’échange les potins du jour. L’ambiance est joyeuse. Plus agitée, aussi, quand il s’agit d’évoquer, à mots voilés, le passé de Lucie, ce grand amour qu’elle aurait connu, pendant la Seconde Guerre mondiale, avant de se remarier.
Qui est Lucie ? Qu’a-t-elle fait précisément, avant ?
De fil en aiguille, perçant les mensonges et les non-dits de cette mère énigmatique, l’enfant, devenue adulte et historienne de profession, met à nu la part d’ombre de Lucie et de toute une partie de sa famille. Les masques tombent, et l’histoire de cette femme, collaboratrice zélée, en France, sous l’Occupation, se révèle en plein, à l’image d’un passé collectif dont on n’a, aujourd’hui encore, pas fini de faire l’inventaire. La Propagandiste jette un regard sans concession sur la France de la collaboration et son empreinte sur notre mémoire collective.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Née à Paris en 1957, Cécile Desprairies est germaniste et historienne de l’Occupation en France. Elle a publié de nombreux ouvrages sur les images de propagande, les lieux et les lois de cette période, notamment Paris dans la collaboration (Seuil, 2009). La Propagandiste est son premier roman.

 

Avis :  

Historienne, Cécile Desprairies est devenue une spécialiste de la France occupée et collaborationniste. Auteur de nombreux ouvrages historiques sur le sujet, elle aborde pour la première fois le registre romanesque pour raconter l’histoire de sa mère, Française pro-nazie : un récit glaçant qui vient courageusement couronner une vie obsessionnellement consacrée au besoin de comprendre et, loin des discours familiaux, de replacer dans sa réalité concrète la terrible signification des mots « Occupation » et « collaboration ».

Au milieu des années 1960, la narratrice alors enfant assiste chaque matin, dans une ambiance de « gynécée », à de curieuses réunions dans le très chic appartement parisien de ses parents. Sous le patronage de sa mère, véritable « maîtresse de cérémonie », tante, grand-mère et cousine s’immergent avec nostalgie dans l’évocation à demi-mot d’un âge d’or perdu, « cette époque qui leur [a] été favorable », où « elles [ont] su se débrouiller », « une sorte de conte de fées » dont elles se félicitent de manière énigmatique de n’être « pas passées à côté. » Témoin muet d’un «  spectacle en langue étrangère, sans sous-titres », la petite Cécile ne comprend pas et s’interroge, le mystère encore épaissi par les étranges marottes maternelles, comme celles de lui faire réciter, « comme une ritournelle », les verbes irréguliers allemands, ainsi que les villes et les fleuves d’outre-Rhin.

Soixante ans plus tard, l’enfant grandie dans les non-dits et un langage qu’il lui aura fallu apprendre à questionner, mettant au jour d’insondables précipices sous la prétendue innocuité des apparences, n’en finit pas d'entraîner toujours plus avant l’adulte qu’elle est devenue dans une insatiable quête de vérité. Ses parents désormais tous deux décédés – « j’ai poussé un discret soupir de soulagement. Enfin, une vie libre pouvait commencer »  –, la voici donc qui, brisant le silence, poursuit son cheminement, à la fois personnel sous l’encombrant fardeau laissé en héritage par sa famille, et en faveur du devoir de mémoire avec ce rare et courageux témoignage, non pas du côté des victimes, mais de ceux qui ont profité de la situation en ralliant sans vergogne le camp de l’ignominie.

C’est dans un effroi sidéré que l’on découvre, par-delà les coupables agissements des membres de cette famille pendant la guerre et leur rebond en toute impunité après la Libération, la profondeur des convictions qui, leur vie durant, ne faibliront jamais, confinant même à une forme de folie dans le cas de Lucie, la mère de l’auteur. Jamais remise de la mort, en 1944, de son grand amour et premier mari, le jeune nazi Friedriech dont les travaux sur la biologie génétique faisaient un Mengele en puissance, cette femme farouchement antisémite et germaniste convaincue, si efficace dans sa participation « aux publications du Cahier jaune, réservé aux adultes, et à celles de la brochure Youpino, destinée aux enfants, tous édités par le Commissariat général aux questions juives » et aux campagnes de propagande nazie dans la France occupée qu’on la surnomma la « Leni Riefenstahl de l’affiche » et « la propagandiste », sut, avec son clan, jouer les caméléons quand le vent tourna, mais s’enferma alors, jusqu’à la fin de ses jours, dans l’antalgie d’un déni qui la fit, en privé, s’imaginer sa vie « als ob », « comme si » « ces salauds » n’avaient pas « condamné Pétain », « Laval » ou « assassiné Henriot ». Opportunément remariée à un haut fonctionnaire, pétainiste antisémite reconverti résistant au bon moment et profitant pleinement de l’euphorie des Trente Glorieuses, on la retrouve riche bourgeoise et mère de quatre enfants, pétrie de ressentiment envers ses contemporains dans ce qui devenu un culte à ses idoles nazies, ne vivant plus que de ses réminiscences heureuses de l’Occupation, entre appartements et meubles spoliés par les siens.

Décortiquant la psychologie complexe de sa mère pour un portrait vertigineux où opportunisme se conjugue avec aveuglement, Cécile Desprairies brise silence et tabous pour un récit aussi personnel et courageux qu’édifiant et nécessaire. « À [elle] de combler les blancs, donner du sens, lier les événements, au-delà de ce qui a été. C’est [s]on héritage, la part qui [lui] échoit, [elle] n’en aura pas d’autre. » (4/5)

 

Citations : 

Avec aisance, Lucie est ainsi passée du magazine nazi Signal au magazine américain Life. Elle s’y connaît en agitprop, alors poser façon New Look en Miss Dior n’est pas trop difficile. Lucie est en terrain connu. Elle a, en bonne propagandiste, étudié la concurrence. Le magazine nazi Signal qu’elle a fait sien, né en 1940, a été directement inspiré du confrère américain Life, créé quatre ans plus tôt. On y repère le même cadrage de photos en pleine page, souvent en couleurs, la même typographie des légendes en police Futura – Lucie apprécie en connaisseuse la lisibilité des petites capitales grasses que son oncle Gaston lui a appris à reconnaître – et les mêmes reportages sensationnels, avec exploits sportifs, goût des cimes, approche dangereuse et même mort en direct, faits par des inconnus sur des inconnus qui deviennent « héros d’un jour ». L’esprit pionnier du magazine américain est le sien, à une idéologie près. Ces Américains sont tellement persuadés d’avoir raison. Laissons-les le croire.
 

Le clan est saisi d’effroi par les procès qui se poursuivent et les listes des condamnés lues dans le journal. Le premier fusillé, un ami journaliste, Georges Suarez, le 9 novembre 1944, les a sidérées. Puis Jean Hérold-Paquis, exécuté le 11 octobre 1945. S’attaquer à des journalistes, et à un type de trente-trois ans – sept ans seulement de plus que Lucie, les salauds ! Et Jean Luchaire, qui dirigeait la corporation de la presse. Personne ne savait exactement ce qu’elle recouvrait, cette corporation, mais il avait un beau carnet d’adresses. Un type un peu coureur mais si gentil. Fusillé le 22 février 1946. Sa fille doit être dans tous ses états. Les salauds ! Et maintenant Jean Mamy, journaliste et réalisateur, une relation de Zizi, qui avait promis de la faire travailler. Que va-t-elle devenir ? « Jean Ma-my ! » psalmodie Zizi, perdue, elle qui a toujours été entourée et choyée, dépendante des hommes et de l’argent. « Mais Lu-cie ? »
 
 
À toi de combler les blancs, donner du sens, lier les événements, au-delà de ce qui a été. C’est ton héritage, la part qui t’échoit, tu n’en auras pas d’autre.


 

dimanche 14 mai 2023

[Bednarski, Piotr] Un goût de sel

 


 

J'ai aimé

 

Titre : Un goût de sel (Rejsy po arcydzielo)

Auteur : Piotr BEDNARSKI

Parution : 2006 en polonais,
                  2008/2014 en français (Autrement,
                  Le Livre de Poche)

Pages : 168

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

S’engager comme matelot pour découvrir le monde, comprendre les hommes, et écrire un chef-d’oeuvre : tel est le projet de Petia. Le petit garçon des Neiges bleues a survécu à la perte de ses parents morts au Goulag. Les années ont passé, son exil forcé en Sibérie a pris fin, et il est revenu en Pologne. Mais à vingt-quatre ans, Petia choisit de quitter une seconde fois sa patrie. De port en port, de nouvelles aventures l’attendent, avec leur lot d’indifférence et de cruauté, mais également de rencontres qui lui donnent la force de continuer à croire en l’humanité. Par-delà les frontières, avec l’écriture pour tout viatique, le jeune homme poursuit sa quête d’une patrie spirituelle.

Le second récit autobiographique, bouleversant, de l’auteur des Neiges bleues.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Piotr Bednarski est né en 1934 à Horeszkowce, une ville de la Pologne orientale envahie par les Soviétiques en septembre 1939. Déporté en Sibérie avec les siens durant la guerre, il sera le seul rescapé de sa famille. Rentré en Pologne, il suit une formation d’instituteur, mais sa passion de la mer le détourne de l’enseignement : il passera toute sa vie professionnelle dans la marine marchande. Piotr Bednarski est l’auteur de nombreux romans, de nouvelles et de poèmes ; Les Neiges bleues est son premier roman traduit en français.

 

Avis :

Après Les Neiges bleues qui relatait avec une extraordinaire poésie son enfance en Sibérie, où sa famille polonaise avait été déportée en 1939, Piotr Bednarski poursuit sa narration autobiographique avec la réalisation de son rêve de toujours : devenir marin. Il a désormais vingt-quatre ans. Ses parents sont morts en exil et c’est avec ses grands-parents qu’il est revenu dans les Marches de l’Est, cette partie orientale de la Pologne attribuée à l’Ukraine et à la Biélorussie en 1945. Lui qui, depuis ses cinq ans, a d’abord vécu déplacé avant que ce ne soit le déplacement des frontières qui fasse de lui un étranger sur sa terre natale, a décidé de partir encore, appelé par le vent du large.

Il ira d’engagement en engagement, de chalutiers en cargos, goûter le sel de la vie en même temps que celui de la mer. Son apprentissage commence dans la violence, quand l’équipage de son premier bateau se croit maudit par la présence à bord du Juif qu’il est. Ce ne sera donc pas seulement à la rudesse de la vie en mer, avec ses campagnes de six mois à rendre fou entre tempêtes infernales, brouillards et icebergs, prisonnier d’« un camp de travail d’où on ne s’échappe pas, à moins de mourir » - et en effet, omniprésente, la mort n’y pardonne pas la moindre erreur -, avec ses escales noyées dans l’alcool pour boucher « les trous béants, ouverts par la réalité » et se « garder de la folie », mais également au tout aussi cruel et dangereux commerce des hommes - et des femmes -, que, dans le huis clos de la vie à bord, et de port en port, Petia va devoir se frotter.

Toujours au fil de courts chapitres stroboscopiques qui, en moins de deux cents pages, réussissent à brosser un tableau d’ensemble d’une impressionnante densité, la langue magnifique de poésie de Piotr Bednarski nous entraîne dans quelques bas-fonds des comportements humains qui ne parviennent pas à obscurcir la part la plus lumineuse de l’humanité à laquelle il s’accroche. Il y a d’abord la formidable affection qui le lit à ses grands-parents, touchants dans la simplicité de leur sincérité et dans leur dignité de personnages meurtris ; puis quelques liens forts d’amour, de solidarité et d’amitié ; enfin, d’une façon qui pourra déconcerter, une très présente quête spirituelle qui vient peupler la vie de Petia, en particulier quand l’alcool ou la fièvre s’en mêlent, de rêves mystiques et de conversations avec anges et démons.
 
Si les immenses qualités de plume de l’auteur et l’intensité de ses pérégrinations maritimes rendent cette lecture aussi fascinante qu’agréable, ses divagations mystiques ont chez moi suffisamment rompu le charme pour qu’hélas, la magie des Neiges bleues fonde quelque peu sous l’effet du sel contenu dans ce second volet. Un goût de sel n’en reste pas moins un grand livre, empli d’un indéniable talent. (3,5/5)

 

 

Citations : 

Une maladie rongeait grand-père. (…)
Une fois, après le déjeuner, il me confia que pendant ses périodes de maladie il voyait chaque homme dans toute sa beauté, en totalité, jusqu’à la moelle des os. Et il voyait aussi les pensées. « Ce n’est pas une vue réconfortante. Aucune bête n’est aussi astucieuse, cruelle et inhumaine que l’homme. À voir l’âme humaine, on est pris de peur. Dans le décompte final, l’homme ne pèsera rien. »


— Quand nous sommes revenus de l’exil, on se moquait de mon accent chantant, on me bousculait. Jusqu’à la fin des études j’étais pour tout le monde un bolchevik, et jusqu’à ce jour on me surnomme le Moscovite, comme si les Marches n’étaient pas en Pologne.      
— Nos Marches, elles n’existent plus. On nous enterrera dans une terre étrangère. On nous a dispersés par le monde comme l’ivraie au milieu des blés. Tu es mal ici – comme moi d’ailleurs –, alors il te faut partir, sinon ta vie serait gâchée. Or, la vie est brève ; alors fais attention à ce que tu fabriques. Tu es né pour mourir, mais entre les deux il te faut changer en toi des choses, t’améliorer, et en même temps améliorer le monde – tu es né pour ça. Nous ne naissons pas pour la mort seulement, mais contre elle et pour la contrarier, pour s’amender, pour ne pas mourir tout entier. Traite chaque jour comme le premier jour, et essaie de ne jamais te sentir vieux.


En regardant le grand-père Teo on avait l’impression qu’un personnage de Michel-Ange avait quitté, par un moyen connu de lui seul, la fresque de la chapelle Sixtine pour partir dans le monde. À moi, il m’avait dit qu’il avait été le fruit de sa propre imagination, celle qui contient tout – à condition de la comprendre, d’avoir le don de se retrouver dans ses labyrinthes et dans ses passages périlleux.


Tu pars dans le vaste monde, fiston, pour aller du monde oriental vers le monde occidental, du royaume du mal vers le royaume d’un mal différent. Ne crains rien, mais fais attention à ceux qui ont des yeux de plomb. Ce sont des démons. Pars, vogue à la recherche de ta Toison d’or. Tu vas, toi aussi, lutter contre Dieu. C’est dans la nature de l’homme. Tu dois Lui reprocher tout, jusqu’au caillou qui dans ta chaussure blesse le pied. Souviens-toi, tu es fait de la même matière que Lui. Ne te laisse jamais intimider. La Toison d’or est cachée en toi-même. Tu vas la trouver, tu vas t’étonner au point d’en faire le chef-d’œuvre dont tu rêves. 


Six mois d’Atlantique nord, avec ses tempêtes effrayantes, ses brouillards et ses icebergs – de quoi vous rendre fou. Un chalutier n’est pas un bateau de plaisance ni même un porte-conteneurs, c’est un camp de travail d’où on ne s’échappe pas, à moins de mourir. La mer sans soleil, le temps sans calendrier. Et autour, sur des centaines de milles, tout guette la moindre erreur pour donner la mort. 
 

Le vent forcissait, aussi bien les nuages que la météo à la radio ne promettaient ni paix ni accalmie, mais le filet plongea de nouveau et le chalutier recommença comme un bagnard à labourer les vagues que couvrait déjà la blancheur de renoncules printanières. Le vent s’emparait de brassées de ces fleurs, arrachait leurs pétales pour les transmuer en particules de brume.      
Toute tempête est majestueuse. Et effrayante, comme le feu dans le Sinaï. J’avais eu l’occasion de voir des icônes orthodoxes et d’éprouver leur magie ; la mer me faisait un effet semblable. J’avais souvent l’impression que le chalutier, comme le char de feu du prophète Élie, nous emportait au ciel.      
J’avais vingt-quatre ans et ne craignais rien hormis Dieu ; la tempête était pour moi une sorte d’aventure, une épreuve, elle révélait une réalité sans cesse changeante et elle m’exprimait aussi. La mer m’enivrait. Je l’aimais d’un amour au premier regard. Chaque voyage était comme la sortie d’Égypte et l’errance dans le désert. Aucun amour n’est simple, mais l’amour de la mer est le plus difficile. C’est un défi, une épreuve. Elle est belle et tendre, cruelle et inflexible. Elle octroie généreusement le ciel, mais fait aussi cadeau de l’enfer. Et si on la néglige, elle tue.


À trois heures du matin je passai la barre au bosco. Les projecteurs éclairaient la mer des deux bords du bateau. La beauté de l’eau arctique se muait en éclaboussures, en creux et en collines écumeuses. On n’y trouvait pas la caresse de la terre. L’océan ne connaît pas la tendresse, il est comme un puissant animal qui guette la moindre faute de l’homme pour le dévorer. Il exploite chaque faux pas, il se glisse dans toute fissure pour que son sel soit plus proche du sang de la vie humaine. Peut-être garde-t-il la mémoire de l’homme, la mémoire du fait que nos très lointains ancêtres le trahirent pour la terre, qu’ils préférèrent la verdure de l’herbe et le bleu du ciel. Oui, ils le trahirent, or on ne pardonne pas une trahison, elle fait mal jusqu’à la mort. L’océan vit, et se souvient. 


J’avais goûté de la gnole en Russie quand j’avais à peine cinq ans, l’ivresse ne m’était pas étrangère et parfois même – indispensable. L’alcool était comme de la glaise avec laquelle je bouchais les trous béants, ouverts par la réalité, il m’aidait à me garder de la folie.


Cela avait toujours été une joie pour moi de partir naviguer. La mer recèle tant de promesses, de quoi assouvir toutes les imaginations.      Elle est comme la religion ; plus ardemment on prie, mieux on se rend compte qu’on n’arrivera jamais au bout, qu’un horizon ouvert et illimité sera toujours devant. Et là-haut, derrière cette limite, il y a Dieu. Peut-être est-ce pour cette raison que tant de mystiques créent leur langue particulière. En mer, des hommes dotés de telles possibilités, on les appelle des benêts. J’étais un de ceux-là.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
Les Neiges bleues