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mardi 31 mars 2026

Critique : "En attendant le déluge" de Dolores Redondo | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "En attendant le déluge" de Dolores Redondo



J'ai beaucoup aimé

 

Titre : En attendant le déluge
            (Esperando al diluvio)

Auteur : Dolores REDONDO

Traduction : Isabelle GUGNON

Parution :  en espagnol en 2022,
                   en français en
2024 et 2026 
                   (Gallimard)

Pages : 560

Accès au livre : ISBN 9782073018694  
                           en librairie

 

 

  

 

Présentation de l'éditeur :

À l’origine de ce roman époustouflant, des faits réels : entre 1968 et 1969, celui que la presse écossaise a surnommé Bible John tua trois jeunes femmes rencontrées dans une discothèque de Glasgow et disparut.
En 1983, Noah Scott Sherrington, policier obsédé par Bible John depuis près de quinze ans, s’apprête à l’arrêter sous une pluie torrentielle quand il est foudroyé par une crise cardiaque. À peine remis, écoutant son intuition et résistant aux injonctions des médecins et de sa hiérarchie, il suit la piste du meurtrier jusqu’à Bilbao, port où s’active secrètement l’ETA. Alors que les fêtes patronales de l’Aste Nagusia battent leur plein, des jeunes femmes sont assassinées à la sortie de discothèques...
Noah, enquêteur tenace et doté d’un cœur fragile, au sens propre comme au figuré, a-t-il enfin retrouvé sa cible ? Les terribles inondations qui vont bientôt ravager la ville feront-elles obstacle à son projet ?

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Née en 1979 à Donostia-San Sebastian, Dolores Redondo se revendique comme une écrivaine de la tempête. Révélée par la trilogie du Baztan, traduite en trente-huit langues et adaptée pour Netlix, elle a connu un succès planétaire avec La face nord du coeur, vendu à plus de 300 000 exemplaires en Espagne et qui a remporté le Grand Prix des lectrices de elle en 2021.

 

 

Avis :

Deux drames réels durablement traumatisants nourrissent ce roman noir. Entre 1968 et 1969, un tueur en série jamais identifié, surnommé Bible John, terrorise l’Écosse et laisse derrière lui une affaire criminelle non résolue. En 1983, des jours d’intempéries ininterrompues provoquent au Pays basque une inondation sans précédent, dévastant Bilbao et marquant à jamais ses habitants. C’est dans cette année charnière que Dolores Redondo situe son récit, au moment où un enquêteur écossais poursuit jusqu’en Espagne l’ombre du meurtrier. Fidèle à son ancrage basque, elle inscrit son histoire dans un territoire qu’elle connaît intimement et fait résonner la violence du passé britannique avec la tension d’un désastre annoncé. S’éloignant de l’univers du Baztán, cette trilogie où elle mêlait enquête policière et mythologie navarraise, elle choisit un matériau plus strictement historique pour déployer une atmosphère menaçante d’une grande cohérence.

Ni la santé ni la carrière du policier écossais Noah Scott Sherrington n’ont résisté à l’obsession qui le lie à Bible John. Lucide sur ses limites mais incapable de renoncer à une traque qui le définit autant qu’elle l’épuise, ce personnage hanté arrive dans une Bilbao encore paisible, déjà battue par la pluie. S’installe alors une inquiétude croissante, ce qui ressemble à de nouveaux crimes en série se superposant à l’approche d’une catastrophe naturelle pour refléter les failles intimes d’un être au bord de la rupture. Autour de lui gravitent des figures basques finement dessinées, dont les solidarités, les doutes et les blessures composent un tableau local vivant et profondément humain, même si l’on pourra s’étonner du traitement de Rafa, dix-huit ans mais doté d’une candeur presque enfantine, une caractérisation assez maladroite. L’intrigue se construit ainsi sur la double confrontation d’un homme avec son passé et d’une ville avec un danger qui gonfle inexorablement.

Toute la narration repose sur une tension qui s’installe lentement, à l’image de la crue qui gagne chaque jour un peu plus de terrain et use les nerfs des habitants. Bilbao semble s’imbiber à la fois des eaux du ciel et des peurs individuelles, comme emportée par une seule marée irrépressible. Dans ce décor saturé d’humidité et d’anxiété, la fragilité cardiaque du fort bien dénommé Noah renforce encore le sentiment de vulnérabilité, la mise en danger que représente pour lui le moindre geste insufflant à l’enquête une urgence redoublée. Alternant investigation, introspection et descriptions d’une ville qui se délite sous la pluie, le roman dépasse la simple résolution d’un mystère pour explorer le combat d’un homme au bord de l’effondrement physique et psychique. Il s’éloigne ainsi du thriller classique pour tendre vers un ample roman noir, où climat, mémoire et corps occupent une place essentielle.

Cette dimension physique renforce l’attention portée à la vulnérabilité et à la persistance traumatique. Tandis que l’ombre de l’insaisissable Bible John fait planer le spectre d’un mal incontrôlable, l’inondation imminente rappelle la fragilité humaine face aux forces naturelles. Entre ces deux menaces, Noah avance comme un funambule, conscient que son cœur peut le trahir à tout moment. Fidèle à une symbolique de l’eau déjà centrale dans La face nord du coeur, Dolores Redondo fait de la pluie, des crues et des débordements un langage métaphorique qui fond peurs individuelles et détresses collectives. Le roman interroge ainsi la manière dont individus et communautés tentent de survivre à ce qui les hante, corps et esprits marqués par la mémoire des catastrophes. Cette profondeur thématique, alliée à une maîtrise du rythme et à une sensibilité aiguë pour les paysages basques, distingue le livre de manière originale dans le roman noir contemporain.

Dans la continuité de La face nord du coeur, Dolores Redondo signe un roman noir d’une belle intensité, conjuguant ampleur narrative et précision émotionnelle. Sa capacité à faire surgir une ambiance à la fois oppressante et profondément humaine, portée par une écriture sensible aux failles intimes comme aux secousses de l’Histoire, confirme la force d’une romancière capable de donner une véritable profondeur romanesque à un fait divers. Nourri par trente-neuf ans de maturation et une documentation irréprochable, ce polar ample et habité, solidement ancré dans le réel et doté d’une authentique puissance atmosphérique et psychologique, procure un vrai plaisir de lecture. (4/5)

 

 

Citations :

Dans les situations extrêmes, périlleuses, risquées, on suit son instinct et on adapte son comportement en fonction. Il est frappant de constater que les pressentiments surgissent spontanément, sans raisonnement préalable, ce qui nous permet de les percevoir comme une force magique, alors qu’en définitive ils sont l’interprétation d’une information que nous recevons de manière inconsciente.

L’égoïsme, c’est de ne pas laisser à autrui la possibilité de se prononcer.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 

lundi 20 septembre 2021

[Redondo, Dolores] La face nord du coeur

 

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : La face nord du coeur
            (La cara norte del corazón)

Auteur : Dolores REDONDO

Traductrice : Anne PLANTAGENET

Parution : en espagnol en 2019,    
                   en français (Gallimard) en 2021

Pages : 688

 

   

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Amaia Salazar, détachée de la Police forale de Navarre, suit une formation de profileuse au siège du FBI dans le cadre d’un échange avec Europol. L’intuition singulière et la perspicacité dont elle fait preuve conduisent l’agent Dupree à l’intégrer à son équipe, lancée sur les traces d’un tueur en série recherché pour plusieurs meurtres de familles entières. Alors que l’ouragan Katrina dévaste le sud des États-Unis, l’étau se resserre autour de celui qu’ils ont surnommé le Compositeur. La Nouvelle-Orléans, dévastée et engloutie par les eaux, est un cadre idéal pour ce tueur insaisissable qui frappe toujours à la faveur de grandes catastrophes naturelles.
L’association du réalisme cru de scènes apocalyptiques en Louisiane, de rituels vaudous des bayous et de souvenirs terrifiants de l’enfance basque d’Amaia constitue un mélange ensorcelant et d’une rare puissance romanesque.

 

 

Un mot sur l'auteur : 

Dolores Redondo est une romancière espagnole, auteur de romans historiques et policiers. En 2009, elle publie un premier roman historique Los privilegios del ángel. En 2013 et 2014, suit la trilogie policière La vallée du Baztan, dont chaque tome a été adapté au cinéma. Elle a reçu les prix Planeta 2016 et Bancarella 2018 pour Tout cela je te le donnerai.

 

 

Avis :

Remarquée pour ses talents de profileuse lors d’un séminaire international du FBI aux Etats-Unis, la sous-inspectrice espagnole Amaia Salazar accepte de prêter main forte à l’agent Dupree, dont l’équipe est sur les traces d’un tueur en série. L’homme profite de catastrophes naturelles pour s’en prendre, ni vu ni connu, à des familles entières. Or, une alerte ouragan vient d’être lancée : Katrina approche de la Nouvelle-Orléans…

Encore une histoire de psychopathe et d’enquêteurs de choc, me direz-vous. Oui, mais pas n’importe laquelle. Dolores Redondo nous embarque dans une atmosphère toute particulière, aux ingrédients subtilement distillés, qui a toutes les chances de vous envoûter. Et, dans le domaine des sortilèges, Amaia Salazar a une longueur d’avance sur tout le monde. Confrontée dès le plus jeune âge à l’expérience traumatisante du Mal au travers d’une mère mortellement venimeuse, la jeune femme connaît par coeur les signaux du danger et réagit avec une intuition et un sens de la psychologie confondants. Autour des personnages s’épaississent peu à peu le trouble et la curiosité du lecteur, insensiblement amené à la frontière du surnaturel, alors que, sur le fond apocalyptique du terrifiant désastre qui a frappé la Nouvelle-Orléans, viennent se superposer de dérangeantes pratiques vaudoues faisant écho aux terrifiants souvenirs d’enfance d’Amaia. On en oublierait presque notre imperturbable et opportuniste psychopathe, s’il ne continuait à frapper en profitant plus que jamais de la diversion…

Le mélange entre passé et présent, réalité concrète et irrationnel troublant, le tout dans un moment de tourmente historique et tragique restitué avec vérité, font de ce roman un édifice original, aussi complexe que puissant, dont la lecture reste paradoxalement fluide et aisée. L’un de ses temps forts reste indubitablement l’évocation de la Nouvelle-Orléans sous les eaux. Sa population la plus pauvre, celle des quartiers noirs, ne fut majoritairement pas évacuée. Rassemblée en dernier recours dans le grand stade du Superdome dont le toit fut partiellement arraché, elle demeura plusieurs jours coupée du monde et démunie de tout. Le retard et la désorganisation des secours auraient-ils été les mêmes s’il s’était agi des habitants blancs des beaux quartiers ?

Point n’est besoin d’avoir lu les précédentes enquêtes d’Amaia Salazar pour suivre et apprécier celle-ci. Sans doute la jeune femme est-elle un brin trop douée pour demeurer absolument crédible. On lui pardonne aisément, tant on prend plaisir à la suivre dans cet ensorcelant thriller noir, dont le machiavélisme flirte avec le démonisme. (4/5)

 

Citations :

Quand on survit, on apprend à vivre.

Ils commandèrent des huîtres Bienville et des fettucine aux écrevisses qu'Amaia trouva délicieuses, même si les deux policiers de La Nouvelle-Orléans n'arrêtaient pas de dire que ce n'était pas la saison.      
— Vous devriez venir au printemps, ajouta Bill en s'adressant à Amaia. Quasiment à la porte de chaque maison il y a une marmite de crawfish boil*. On cuit les écrevisses avec du maïs et des pommes de terre, puis on les renverse sur une table couverte de papier journal et on les mange avec les doigts en les trempant dans du beurre fondu et de la sauce piquante.

Toutes les quinze minutes depuis six heures, les autorités avaient employé les grands moyens pour diffuser l'alerte : Katrina causerait des dégâts dévastateurs sur toute la côte du golfe, et les prévisions pour La Nouvelle-Orléans n'étaient pas très optimistes. La ville était située deux mètres sous le niveau de la mer, avec le lac Pontchartrain au nord et l'abondant Mississippi qui la traversait tel un serpent, et la menace d'un raz-de-marée cyclonique commençait à apparaître soudain comme une réalité inévitable. Le Centre national des ouragans annonçait un niveau cinq : des vents de trois cent cinquante kilomètres à l'heure et des rafales de plus de quatre cents kilomètres à l'heure. La Nouvelle-Orléans n'avait jamais connu un ouragan de force cinq.

Les désirs, les peurs et les ambitions des hommes sont les mêmes dans le monde entier. L'histoire de l'humanité est l'histoire de ses peurs. Mais les mythes pour les définir, les nommer et tenter de les contrôler sont différents.

Elle regarda le ciel. La brume était montée à mi-hauteur. La visibilité au ras du sol était totale, mais une couche dense de nuages bas et effilochés flottait partout. Comment appelaient-ils ce ciel ? L'odeur des fleurs se répandait, sucrée, entêtante, s'élevant comme une guirlande parfumée autour d'elle. Il lui sembla que la charge d'ozone de la tempête la rendait encore plus enivrante. Plus ils avançaient, plus le terrain descendait. La brume empêchait de voir, et le soleil se reflétait à sa surface avec un étrange éclat qui faisait mal aux yeux. Un nouveau coup de tonnerre fendit l'air et résonna pendant une, deux, trois secondes. (...)     
Comment l'appelaient-elles déjà, sa tante et elle ? « De la crème de brume », pensa Amaia, et elle le dit à voix haute en même temps :
— De la crème de brume.

Des terroristes détruisent le World Trade Center et le pays bascule dans le malheur, mais quand une ville entière à forte population noire disparaît sous l'eau, qu'est-ce que ça peut faire ? Aurait-on trouvé normal que quatre jours après la destruction des tours jumelles l'aide ne soit toujours pas arrivée ? 

 

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