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mercredi 17 juin 2026

Critique : "L'Empereur de la joie" de Ocean Vuong | Lectures de Cannetille

 

Couverture du roman "L'Empereur de la joie" de Ocean Vuong

a

Coup de coeur 💓

 

Titre : L'empereur de la joie 
            (The Emperor of Gladness)

Auteur : Ocean VUONG

Traduction : Hélène COHEN

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2025,
                  en français en 2026 (Gallimard)

Pages : 512

Accès au livre : ISBN 9782073090270  
                           en librairie

 

 

   

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Un soir d’été, sous une pluie battante, Hai se retrouve sur un pont, prêt à sauter. Il faut dire que grandir dans un coin aussi perdu qu’East Gladness peut ôter tout espoir, même à dix-neuf ans. Mais le destin en décide autrement quand Grazina, vieille veuve logeant près de la rive, repère sa silhouette à temps et l’interpelle — c’est ainsi qu’elle sauve Hai, et lui ouvre la porte de sa maison délabrée. Un tandem incongru et joyeux se forme alors entre ce jeune homme d’origine vietnamienne, accro aux opioïdes et mythomane, et cette ancienne réfugiée lituanienne qui n’a plus toute sa tête. Quand ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts, Hai décroche un poste dans un fast-food du coin où une bande de marginaux l’accueille chaleureusement. Mais alors qu’il reprend doucement goût à la vie, la santé de Grazina se dégrade sérieusement. Parviendra-t-il pour une fois à ne pas fuir la réalité ?
Après l’immense succès d’Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong nous époustoufle ici par son talent de conteur et son inventivité hors pair. De sa plume délicate et poétique, parfois délicieusement loufoque, il nous offre le portrait fascinant d’une Amérique défaillante et cruelle, où une simple amitié peut redonner tout l’espoir du monde.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Ocean Vuong, né en 1988 au Vietnam, vit depuis l'âge de deux ans aux Etats-Unis où il est désormais considéré comme un auteur majeur. Son premier roman, Un bref instant de splendeur, a reçu un accueil exceptionnel partout dans le monde et a été récompensé en France par le prix Les Inrockuptibles étranger. Il est aussi l'auteur d'un recueil de poésie très remarqué, Le temps est une mère.

 

Avis :

Récompensé pour ses recueils de poèmes et pour son premier roman Un bref instant de splendeur où il explorait le trauma hérité de ses origines, l’auteur américano‑vietnamien Ocean Vuong délaisse ici l’autobiographie pour une fiction tout aussi marquée par l’exil, la mémoire et les violences sociales. Imaginant la rencontre entre un jeune homme vietnamien dépendant aux opioïdes et une réfugiée lituanienne vieillissante, il fait de leur alliance fragile un sanctuaire au coeur d’une Amérique minée par la précarité et l’exclusion.

Décidé à en finir en se jetant d’un pont, Hai, dix‑sept ans, est sauvé in extremis par Grazina, une femme âgée vivant seule en contrebas, dans une maison délabrée perdue dans un secteur abandonné de la déjà pas très riante ville de Gladness, en Nouvelle‑Angleterre. Entre le garçon pris dans la spirale des opioïdes et la vieille dame retranchée dans une solitude que l’âge et les troubles de mémoire accentuent, se noue peu à peu une relation inattendue, faite de prudence, de maladresses et d’une attention réciproque qui brise leur isolement. Le rapprochement de ces deux existences abîmées leur permet d’esquisser une forme de quotidien partagé, une manière de tenir debout malgré l’usure, la peur et l’impression persistante d’être relégués hors du monde. Dans cette cohabitation précaire, où chaque geste compte davantage qu’il n’y paraît, se dessine la possibilité d’un lien qui, sans les sauver tout à fait, leur rend une part de présence et de dignité.

Si Ocean Vuong s’éloigne ici de l’autobiographie explicite, il n’abandonne ni la vulnérabilité ni la tension poétique qui irriguaient ses précédents textes. Préférant aux grandes articulations narratives une progression fragmentée où les actes minuscules, les silences et les hésitations prennent une importance décisive, l’écriture, impressionnante de justesse et de délicatesse, se fait le miroir de l’état intérieur des personnages. Loin de tout pathos et de toute démonstration, elle dit la lassitude, la confusion et la honte, mais aussi la tendresse, l’entraide et le courage. Hai, pour subvenir à leurs besoins, trouve à s’employer dans un fast‑food où le travail, dur et mal payé, est malgré tout traversé de formes de camaraderie discrètes qui lui offrent un répit inopiné. Accordant autant d’attention à ces micro‑alliances qu’aux violences structurelles qui les cernent, le récit s’inscrit dans une précarité qui n’étouffe jamais complètement la possibilité d’un lien et, par la douceur obstinée de sa langue, fait s'épanouir une solidarité qui rompt fugacement la logique de la marginalisation.

Conjuguant la rudesse du réel et la délicatesse d’une plume qui accueille les êtres cabossés sans les réduire à leur souffrance, ce roman se distingue par son attention obstinée aux vies minuscules et par sa capacité à faire surgir, au coeur de la précarité, des moments de grâce et de partage. Si quelques longueurs, répétitions et effets de construction en atténuent parfois l’élan, l’ouvrage n’en brille pas moins par la somptuosité de sa langue, la finesse de son imaginaire et l’humanité bouleversante de la relation entre Hai et Grazina. Sur le fond d’une Amérique oublieuse de ceux qu’elle laisse sur le bas‑côté, cette histoire de survie et de dignité en clair‑obscur s’impose comme un véritable coup de coeur. (5/5)

 

Citations :

Bien que les trains ne s’arrêtent jamais dans notre ville, leur sifflement retentit dans les salons à cinq kilomètres à la ronde. Rien ne s’arrête jamais ici, à part nous. Hartford, la capitale qui s’est construite sur des compagnies d’assurances, des magasins d’armes à feu et d’équipement médical, bureaucraties de la mort et du désastre, se trouve à douze petites minutes en voiture par l’autoroute, et tout le monde nous contourne sans traîner pour s’y rendre ou pour en foutre le camp. Nous sommes la tache floue derrière les vitres de vos trains et de vos monospaces, de vos bus Greyhound, nos visages déformés par le vent et la vitesse comme les parias des toiles de Munch. Les ambulances sont la seule chose que nous partageons avec la ville, étant assez proches de Hartford pour qu’elles viennent nous chercher quand nous sommes à moitié morts ou bringuebalés sur un brancard en acier, sans le moindre proche pour nous réclamer. Nous vivons aux marges mais nous mourons au cœur de l’État. Nous payons des impôts à chaque chèque encaissé pour nous tenir sur les rives affaissées d’un fleuve où gisent nos rêves.


Hai découvrit qu’un esprit en proie à la démence était un peu comme ces écrans magiques qu’il avait eus dans son enfance : une secousse, même minime, et l’écran devenait gris, une sorte de monochrome du vide. Ou pire, l’esprit dessinait des choses de lui-même pour combler les trous (…).


Il aurait voulu lui dire qu’un corps n’était que cette petite pelle de rien du tout qui nous servait à creuser un tunnel à travers les minutes et les heures, et qu’à la fin il n’y avait qu’un immense vide. Les comprimés étaient en train de se dissoudre en lui comme les siens en elle, et dans son hébétude médicamenteuse, il n’entendait plus que les grésillements qui affluaient dans la pièce, une vague après l’autre. De plus en plus fort, comme si la maison était une immense radio mal réglée et que lui, à l’intérieur, attendait de comprendre pourquoi. Non, dit-il pour lui-même. Non, non, non – et il se couvrit les oreilles pour faire taire le bruit. Mais ce n’était que la pluie.


Un jour, si c’est votre tour – ce que personne ne souhaite –, vous vous retrouverez dans un fauteuil roulant, poussé par des gens qui auront l’âge de vos enfants, peut-être même de vos petits-enfants. Vous glisserez dans des couloirs chlorés, aux murs peints en bleu placide ou gris lave-vaisselle pour induire un état de sédation. Le linoléum aussi est bleu, bien que gondolé, et lustré au point d’y voir se refléter les visages déformés, bouches ouvertes sur un demi-cri silencieux. Si bleu que vous aurez l’impression d’être emporté, parce que c’est le mot, par le courant des couloirs volontairement étroits, sans possibilité de faire demi-tour. Seules les marques beiges au sol signalent l’ancienneté du lieu, tous les brancards, les fauteuils roulants, les électrocardiographes, les pieds à perfusion, les chariots qui y ont transité en masse, transportant les vivants comme les corps raides, fendant l’air ou prenant leur temps, striant les recoins de noir, uniques empreintes laissées par le temps. Vous verrez les rabougris, dans leur huitième ou neuvième décennie, courbés sur des chaises ou des lits, abandonnés dans un corridor pendant des heures, à fixer un œil perplexe sur le ventilateur au plafond ou une tache au mur, têtes pivotant au passage d’une ombre, appelant le nom qu’ils avaient donné à un fils ou une fille, des visages qu’ils n’ont pas vus depuis des mois, voire des années. On compte parmi eux des médecins, des avocats, des concierges, des politiciens de second plan, des fonctionnaires, des pilotes, des boulangers, des barmans, gradients de vie désormais égaux devant la seule aile véritablement égalitaire du rêve américain : la maison de retraite, où le passé n’est rien d’autre que la forme qu’il vous a donnée. Où un « foyer » comme celui-ci est souvent un paravent destiné à masquer le corps vieillissant, la peau en papier crépon, les plaies suintantes, les ecchymoses anémiques qui persistent durant des semaines, les yeux sombres injectés de sang. Comment en sommes-nous venus à nous persuader que le spectacle des années, la somme des décennies, est une chose d’une telle violence – y compris pour les familles – que nous ayons à construire des forteresses entières pour les isoler des regards ?


Quand quelqu’un meurt, on devient une boîte pour lui, on stocke des choses que personne ne voit et on continue à vivre comme ça, la tête devient un cercueil pour garder vivant le souvenir du mort. Mais que fait-on de ce genre de boîte ? Où la pose-t-on ?
 
 
Où allait-elle ? Dans un endroit où la liberté est promise, mais seulement dans un espace confiné fait de murs et de serrures, où une nourriture calibrée est prodiguée par un personnel venu d’un ailleurs infini, qui renonce à voir grandir ses propres enfants pour vous voir vieillir, à la seule fin de vous maintenir en vie pour siphonner votre compte bancaire pendant que vous êtes au chaud, terrassé par des tranquillisants, rassasié et comme anesthésié, un corps mûr pour la récolte, même quand la maturité est déjà passée. C’était ça l’Amérique après tout, et Grazina en prenait la direction. Dans sa version la plus authentique. Celle où tout le monde paie pour rester. 

 

lundi 9 février 2026

[Taillandier, Fanny] Sicario bébé

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Sicario bébé

Auteur : Fanny TAILLANDIER

Parution : 2026 (Rivages)

Pages : 192 

Accès au livre : ISBN 9782743669164  
                           en librairie

 

 

  

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Laisse-moi régler deux ou trois choses avant de débouler, petit être. Quelque part, c’était la marche entière du monde qu’il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. »
Dans la petite ville de V., Blaise et Djen, dix-sept ans et amoureux fous, attendent un bébé. Mais ni l’un ni l’autre n’a les ressources pour l’accueillir. Leur camarade Bobby a une idée : cinquante mille euros contre un assassinat commandité par un redoutable narcotrafiquant du secteur… Commence alors une folle cavalcade à travers le pays ¬ – de la cité en démolition au grand port maritime, du foyer de travailleurs à une ZAD cachée dans les bois, des bancs de l’école jusqu’à l’océan - une course contre la montre, un récit de passion et de sang.
Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé propose de regarder notre monde à travers les yeux grands ouverts de jeunes gens confrontés au mal, mais portés par une seule force : le désir de vivre. Ode au romanesque, cette fresque de la France métropolitaine d’aujourd’hui – de ses paysages, de ses fractures et de ses luttes – est avant tout une histoire de jeunesse : celle qui fait les rêves, les erreurs et les révolutions.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Fanny Taillandier, originaire de banlieue parisienne habitant actuellement en région Centre, est artiste et autrice. Elle a publié Les Confessions du monstre (Flammarion, 2013, Prix Littéraire des Grandes Écoles, 2014), Les états et empires du Lotissement Grand Siècle (PUF, 2016, Prix Révélation de la Société des Gens de Lettres, Prix Virilo et Prix Fénéon), Par les écrans du monde (Seuil, 2018), Delta (Le Pommier, 2022), Foudres (Sun-Sun, 2022) ou encore Sicario bébé et Farouches (Rivages, 2026).

 

Avis :

Poussant à son point d’incandescence l’exploration des violences sociales qui traverse toute son oeuvre, Fanny Taillandier signe avec Sicario Bébé un roman sombre et tendu, où le noir sert à la fois d’instrument d’analyse et de moteur narratif. En suivant deux adolescents happés par une économie du crime, elle radicalise ses thèmes de prédilection et resserre son écriture pour révéler la mécanique implacable qui broie les existences fragiles. 

À dix-sept ans, Blaise et Djen s’aiment mais n’ont aucune ressource pour accueillir l’enfant à venir. En quête d’argent, Blaise sollicite un chatbot, sans résultat, jusqu’à l’apparition d’une offre aussi simple que terrifiante : cinquante mille euros pour tuer un inconnu. Ce choix, et l’engrenage qu’il déclenche, les précipite dans une fuite à travers ZAD, cités en démolition et ports interlopes.

Ancrant son récit dans un réel âpre, nourri de faits divers et de tensions contemporaines, Fanny Taillandier explore la violence pour comprendre ce qui la rend possible, en particulier chez des adolescents relégués aux marges. Elle montre comment l’effacement des horizons d’avenir fragilise une génération déjà exposée à la proximité des réseaux criminels. Cette immersion dans la délinquance juvénile ouvre sur une réflexion plus large : la manière dont la précarité se transforme en mécanique fatale. Le roman acquiert ainsi une portée résolument politique, interrogeant les responsabilités collectives face à une jeunesse abandonnée par les structures censées la protéger.

L’intensité du roman tient beaucoup à son écriture, précise et dépouillée, chaque mot contribuant à l’atmosphère d’urgence. Fanny Taillandier compose un texte tendu, sans surcharge, où la densité narrative et l’économie stylistique donnent plus de portée encore à une lucidité sociale servie sans artifice. Blaise et Djen apparaissent dans toute leur complexité, traversés par des élans contradictoires, des peurs, des désirs et des intuitions qui les rendent profondément humains. Leur rapport au monde – à travers les lieux qu’ils traversent, les adultes qu’ils croisent et les forces qui les dépassent – dessine une cartographie sensible de la France contemporaine, les marges et territoires en déshérence incarnant l’état d’un pays fracturé. Tout cela inscrit le livre dans une veine littéraire qui interroge les angles morts du présent et confirme Fanny Taillandier parmi les écrivains qui scrutent avec attention les failles du social. 

Roman noir qui, porté par l’urgence et la précision de son écriture, se lit comme un page‑turner, Sicario Bébé met son rythme effréné au service d’une chronique sociale d’une grande acuité, centrée sur une jeune génération abandonnée aux marges et prise dans les rets d’un capitalisme qui, infiltrant jusqu’aux logiques du narcotrafic, broie les aspirations les plus simples – aimer, travailler, se projeter. Fanny Taillandier montre avec force comment l’innocence, ses idéaux les plus ordinaires et ses élans les plus naïfs peuvent se retrouver détournés, dévoyés, jusqu’à se muer en une violence criminelle aussi absurde que tragiquement logique dans un monde qui ne laisse plus d’issue. (4/5)

 

Citation :

Quand on y pense, je sais pas pourquoi Bobby avait cette idée fixe de faire de la thune à tout prix ; il aurait pu rester pépouze dans sa chambre, posters et PlayStation, et attendre gentiment que la vie se passe par la fenêtre. Il aurait pu mettre à profit ses talents de geek pour monter une entreprise d’informatique, tranquille, payé en chèques emploi-service. Je sais pas ; peut-être l’air du temps, l’époque. Qu’est-ce qu’il y a d’autre à faire que devenir riche aujourd’hui ? Riche ou kamikaze, telle est l’alternative ; or, ne serait-ce que par goût du confort ou instinct de survie basique, il me semble que c’est pas une vraie alternative.


 

samedi 1 novembre 2025

[Chalandon, Sorj] Le livre de Kells

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Le livre de Kells

Auteur : Sorj CHALANDON

Parution : 2025 (Grasset)

Pages : 384

Accès au livre : ISBN 9782246843214  
                           en librairie

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Le Livre de Kells est le douzième roman de Sorj Chalandon a puisé dans son expérience personnelle pour raconter un épisode de sa vie. À 17 ans, après avoir quitté le lycée, Lyon et sa famille, il arrive à Paris où il va connaître, durant presque un an, la misère, la rue, le froid, la faim. Ayant fui un père raciste et antisémite, il remonte l’existence sur le trottoir opposé à celui de ce Minotaure sous le nom de Kells, en référence à un Evangéliaire irlandais du IXe siècle. Des hommes et des femmes engagés vont un jour lui tendre une main fraternelle pour le sortir de la rue et l’accueillir, l’aimer, l’instruire et le réconcilier avec l’humanité. Avec eux, il découvre un engagement politique fait de solidarité, de combats armés et d’espoirs mais aussi de dérapages et d’aveuglements. Jusqu’à ce que la mort brutale de l’un de ces militants, Pierre Overney, pousse La Gauche Prolétarienne à se dissoudre. Certains ne s’en remettront jamais, d’autres chercheront une issue différente à leur combat. Ce fut le cas pour l’auteur, qui rejoignit « Libération » en septembre 1973. 
Le livre de Kells est une aventure personnelle, mais aussi l’histoire d’une jeunesse engagée et d’une époque violente. Sorj Chalandon a changé des patronymes, quelques faits, bousculé parfois une temporalité trop personnelle, pour en faire un roman. La vérité vraie, protégée par une fiction appropriée…

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Sorj Chalandon est l’auteur chez Grasset de onze romans : Le Petit Bonzi (2005), Une promesse (2006, prix Médicis), Mon traître (2008, prix Jean-Freustié, prix Joseph Kessel, prix Simenon), La légende de nos pères (2009), Retour à Killybegs (2011, Grand prix du roman de l’Académie française), Le quatrième mur (2013, prix Goncourt des lycéens, adapté au cinéma), Profession du père (2015, adapté au cinéma), Le jour d’avant (2017), Une joie féroce (2019), Enfant de salaud (2021), L’Enragé (2023, prix Eugène Dabit du roman populiste).

 

Avis :  

A la suite de Profession du père et Enfant de salaud, Sorj Chalandon clôt son cycle autobiographique. Cette fois, la figure honnie du père violent, aux convictions racistes et antisémites, n’est plus le centre d’un gouffre qu’il tente d’éclairer, mais le trou noir qu'il lui faut fuir pour ne pas se laisser dévorer. À dix-sept ans, l’adolescent qu’il était quitte la maison familiale, sans bagages ni ressources, et, s’inventant une identité sous le nom de Kells pour survivre, s’abandonne à l’errance. 

Ce nom, il le découvre sur une carte postale illustrant un détail de l’Évangéliaire de Kells, manuscrit médiéval irlandais somptueusement enluminé. Il s’en empare comme on se rebaptise pour renaître, une manière de s’arracher à l’effacement – lui dont le père ne prononçait jamais le véritable prénom. Commence alors une traversée terrible, dans le froid, la faim et la solitude. Kells, qui dort dans les halls d’immeubles, vole pour manger et s’accroche aux mots de Sartre comme à des radeaux, fait l’apprentissage des lois de la rue, de ses élans de solidarité comme de ses coups. 

C’est alors que les militants de la Gauche prolétarienne – mouvement maoïste né après Mai 68 – lui tendent une bouée. Dans ce collectif engagé aux côtés des ouvriers, il trouve des repères et une chaleur humaine qu’il n’attendait plus. Devenu camarade et militant, il colle des affiches et distribue des tracts, d’autant plus convaincu que la révolution peut réparer ce que l’enfance a brisé que cet engagement le place à l’opposé des valeurs de l’Autre – ce père qu’il ne parvient pas à nommer autrement. Là où l’Autre prônait la haine et le mensonge, Kells choisit la fraternité et la vérité. 

Il y trouve aussi une issue à l’errance, l’engagement lui permettant non seulement de canaliser sa rage et de contenir sa honte, mais aussi d’enfin relever la tête dans un monde structuré par les mots d’ordre et les gestes partagés. Pourtant, à mesure que le mouvement se durcit, se divise, puis s’efface, la ferveur s’étiole. Sorj Chalandon en restitue les élans et les dérives avec une tendresse lucide, embrassant une époque traversée par des espérances ardentes, des aveuglements sincères et des désillusions profondes. De cette traversée, il conservera le goût du combat, le sens du collectif et une exigence de vérité qui, quelques années plus tard, le conduiront à rejoindre Libération et à devenir journaliste. 

Ainsi se referme le triptyque autobiographique de Sorj Chalandon, dans un dernier livre à la fois intime et politique, porté par une écriture sobre et tendue, toute d’émotion contenue, qui retrace la métamorphose d’un adolescent brisé trouvant dans l’engagement une manière de se reconstruire. Il interroge ce qui permet de tenir debout quand tout vacille : peut-être un nom qu’on se choisit pour se réinventer, sans doute la force de quelques mots qui empêchent de sombrer, surtout la chaleur d’un geste tendu au bon moment. 

C’est le récit d’une jeunesse fracassée. Le reflet d’une génération, de ses ferveurs et de ses égarements. Et le point d’origine d’un regard journalistique forgé dans l’exigence et la fidélité à soi. Un texte grave et limpide, sans pathos, qui dit ce qu’on perd pour se construire et ce qu’il faut traverser pour devenir libre. (4/5)

 

 

Citations : 

« À bientôt ! », s’amuse le gardien de prison qui accompagne le détenu à la grille lorsque son temps est fini. « À très vite ! », sourit le trottoir quand tu essaies de le quitter. Depuis mon départ de Lyon, j’ai souvent croisé le caniveau. Des renoncements, des déceptions, de grosses fatigues. On s’éloigne de la rue comme après avoir volé à l’étalage. On s’enfuit, heureux, une pomme cachée sous sa cape. Un pas, deux, dix pas en se croyant sauvé et on bute sur le même commerçant, au premier tournant. On se croyait loin, on avait tourné en rond.


S’échapper de la rue c’était craindre d’y retourner. Une peur de chaque instant. Comme si notre coin de palier désert nous avait attendu et nous attendrait notre vie entière, avec le paillasson « Bienvenue » qui semble ne s’adresser qu’à nous. Être privé de toit est une hantise, un tourment. Je l’ai su dès le premier jour. Un journal militant à la main, puis à la faculté au milieu des lettrés, au cœur de la bagarre avec les royalistes, dans la salle de bains de Daniel, perdu au milieu de cette fête pour gosses de riches, et ici, sous des verrières d’artistes, j’ai compris que je passerais ma vie à repousser la rue et ses fantômes. Mon combat m’a semblé plus réel que celui de Marc, de Daniel et des autres. Un toit sur la tête, des études en poche, ils combattaient pour l’égalité, la dignité. Ils luttaient pour les autres. Pour ceux qu’ils n’étaient pas. La vie les avait mis à l’abri des discriminations et de l’avilissement. Elle m’y avait précipité. Enfant battu, lycéen abandonné, fugueur sans bagage, sans culture, sans trace ni héritage, j’étais l’un des exploités qu’ils magnifiaient et protégeaient. Ni paysan ni ouvrier mais un jeune déclassé. J’avais tout à gagner de leur combat et tout à perdre, une fois encore. La vie avait fait de moi un soldat. Ils le savaient. Je pouvais leur être utile. Eux se battaient pour la cause du peuple, et ce peuple, j’en étais.


— Tu connais Jean-Paul Sartre ? 
Oui, bien sûr, depuis Lyon, je protégeais Le Livre de Kells, Guignol et La Nausée. 
— C’est le nouveau directeur de publication de La Cause du peuple. 
Il a eu un geste brusque. 
— Eh bien ! même lui et Simone de Beauvoir ont été embarqués par les flics. 
— Ils sont en prison ? 
Norman a souri. 
— On ne touche pas à Sartre. « On n’emprisonne pas Voltaire », avait même dit de Gaulle, quand Sartre avait soutenu le droit à l’insoumission des appelés pendant la guerre d’Algérie. C’est pour ça qu’on l’a choisi. 
Il s’est calé dans le canapé, a étalé ses jambes. 
— Au bout d’une heure et quart, ils ont été relâchés.

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 


 

mercredi 8 octobre 2025

[Kureishi, Hanif] Black Album

 





J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Black Album

Auteur : Hanif KUREISHI

Traduction : Géraldine KOFF-D'AMICO

Parution : en anglais en 1995,
                  en français (Christian Bourgois) 
                  en 2025

Pages : 416

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Shahid Hasan, un jeune homme d’origine pakistanaise, quitte sa province anglaise pour aller étudier à Londres. Passionné de rock et de littérature, il tombe amoureux de sa professeure qui l’initie à la scène underground, au militantisme et à la sexualité. En parallèle, il se lie d’amitié avec ses voisins de la cité universitaire, des musulmans intégristes qui cherchent à l’entrainer vers le fondamentalisme. Mais cette double vie apparaît vite aussi risquée qu’irréconciliable : entre Madonna et Allah, Shahid doit choisir.
Roman d’apprentissage, thriller comique et histoire d’amour, Black album est une formidable plongée dans le Londres cosmopolite de 1989, l’année de la chute du mur de Berlin et de la fatwah lancée contre Salman Rushdie.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :

Hanif Kureishi est né et a grandi dans le Kent. Il a étudié la philosophie au King’s College de Londres où il commença à écrire des pièces de théâtre. Auteur de scénarios, dont My Beautiful Laundrette (nominé aux Oscars en 1984 dans la catégorie « meilleur scénario »), il est également réalisateur (London kills me), auteur de nouvelles, d’essais et de romans. En 1990, Le Bouddha de banlieue reçut le Prix Whitbread du meilleur roman. En 2001, l’adaptation cinématographique d’Intimité par Patrice Chéreau a obtenu l’Ours d’or du meilleur film à Berlin. Il a été membre du jury du festival de Cannes en 2009. Il a écrit le scenario d’Un week-end à Paris, le prochain film de Roger Mitchell, sorti au cinéma en France en mars 2014. Il vit à Londres.

 

 

Avis :

Il y a dans Black Album l’éclat trouble d’un miroir ancien : une époque, des visages, des désirs s’y reflètent, toujours voilés d’un léger frisson. Hanif Kureishi, dont l’écriture oscille entre provocation et tendresse, compose un roman qui se dévoile lentement, par cercles concentriques. Publié en 1995 au Royaume-Uni, ce texte s’inscrit dans une œuvre traversée par les questions d’identité, de liberté et de désir, autant de thèmes que l’auteur incarne dans les gestes esquissés, les regards échangés et les silences habités de ses personnages. 

Shahid, jeune étudiant d’origine pakistanaise, récemment installé à Londres pour suivre des cours de littérature, suit une trajectoire hésitante, tiraillée entre le besoin d’appartenance et le désir d’émancipation. Autour de lui, la ville bruisse, tentaculaire et mouvante, ville-monde aux contours labyrinthiques où les identités se croisent, se frôlent et parfois s’entrechoquent. Derrière cette effervescence affleure une autre réalité, faite de regards en biais, d’humiliations feutrées et d’exclusions ordinaires, où le racisme s’insinue dans les gestes les plus anodins et façonne en creux les parcours comme les aspirations. Fils d’un père pakistanais et d’une mère anglaise, Hanif Kureishi connaît intimement ces zones de frottement, ces banlieues où l’on apprend à se taire ou à crier selon les jours. Le roman suit une tension continue entre l’appel du groupe et le souffle de l’individu, entre fidélité et vertige de l’autonomie. 

La figure de Deedee, professeur libre et amante exigeante, incarne la promesse ambiguë d’une liberté à la fois séduisante et contraignante. Leur relation, nourrie de lectures partagées, de proximité physique et de joutes verbales, se transforme peu à peu en scène de pouvoir. On y sent l’expérience de l’auteur, familier des milieux intellectuels, observateur lucide des dynamiques affectives. Rien ne s’ordonne ni ne se simplifie jamais, cette complexité assumée et cette manière de laisser les tensions ouvertes, sans arbitrage ni apaisement, contribuant à l’extrême justesse du récit.

À l’opposé, les membres du groupe islamiste que Shahid fréquente apparaissent figés, porteurs d’un discours plus que d’une histoire. Leur parole, érigée en certitude, s'impose comme une ligne de force, séduisante par sa clarté brutale, sa promesse d’ordre et sa capacité à dissiper le vertige du doute. Face aux tâtonnements de Shahid, elle offre un abri – rigide, mais rassurant – dans une société fragmentée et désenchantée. 

L’auteur orchestre cette polarité avec une précision presque chorégraphique, cristallisant les frictions autour de la liberté d’expression, de l’identité et du pouvoir des mots. Sans jamais nommer Salman Rushdie, il convoque Les Enfants de minuit comme spectre littéraire, œuvre devenue champ de bataille idéologique. Ce roman, dont l’évocation suffit à faire basculer les équilibres, incarne le point de rupture où la fiction devient menace, l’imaginaire subversion, l’auteur cible. En exposant cette tension dans toute sa violence symbolique, Hanif Kureishi montre comment une société, prise dans ses contradictions, peut glisser vers l’intolérance, comment les discours simplificateurs – religieux, politiques, identitaires – tirent leur force du désarroi ambiant.

À travers les ambivalences de Shahid, ce sont ainsi les déchirures d’un corps social qui se révèlent, le malaise collectif d’une époque où les appartenances se durcissent, faute de savoir encore comment vivre ensemble. Le roman interroge les mécanismes insidieux qui mènent à l’autodafé, à la censure, à la peur de penser librement. Il montre comment, dans le silence des institutions, les calculs électoraux et les renoncements publics, se creusent les failles où s’engouffrent les radicalismes. Face à la complexité du réel, nombreux sont ceux qui préfèrent l’ordre à la nuance, la certitude au doute, le slogan à la pensée, et, peu à peu, chacun finit par douter, se taire et détourner le regard.
 
Exigeant, dense et nuancé, ce roman lucide et inquiet éclaire les zones d’ombre où se joue, en silence, le destin des libertés fragiles, rappelant, non sans ironie, qu’il suffit parfois d’un livre pour faire tomber les masques et changer le cours des vies. (4/5)

 

 

Citation :

Qui sont ces gens qui brûlent des livres et lisent des aubergines ? J’avais entendu dire que les livres étaient en voie de disparition. Je n’avais jamais imaginé qu’ils seraient remplacés par les légumes. Je suppose que les bibliothèques seront remplacées par des marchands de primeurs. 


 

dimanche 6 avril 2025

[Cranor, Eli] Chiens des Ozarks

 




J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Chiens des Ozarks (Ozark Dogs)

Auteur : Eli CRANOR

Traduction : Emmanuelle HEURTEBIZE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français en 2025 (Sonatine)

Pages : 304

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Taggard, Arkansas. Chômage et récession frappent durement cette petite ville des monts Ozarks. C'est là que vit Jeremiah Fitzjurls, un vétéran du Vietnam, en compagnie de sa petite-fille, Joanna, qu'il élève seul au milieu de sa casse automobile. Pour protéger celle-ci d'un monde extérieur de plus en plus hostile, Jeremiah lui a transmis tout son savoir, en particulier sur le maniement des armes et l'autodéfense. Mais aucune ressource n'est suffisante quand les Ledford, une famille de suprémacistes blancs de la région, dealers de meth, décident de s'en prendre à la jeune fille. Jeremiah comprend alors que plus rien n'arrêtera la violence, sinon peut-être la violence. 

Avec Chiens des Ozarks, salué dès sa sortie par une critique unanime, Eli Cranor brosse avec un réalisme inquiétant, quasi documentaire, un portrait de la vie dans les monts Ozarks. Entre les forces brutes de la nature et une société plus sauvage que jamais, quel espoir reste-t-il pour l'humain ? Il fallait un écrivain de la trempe d'Eli Cranor pour répondre.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Eli Cranor a grandi à Russellville, dans l'Arkansas, élevé par deux parents enseignants qui lui ont transmis le goût de la lecture et de l'écriture. Sportif prometteur, il devient un temps footballeur professionnel en Floride puis entraîneur, avant de revenir s'installer à Russellville avec sa femme pour enseigner l'anglais et élever ses enfants. Il est l'auteur de deux romans, Don't Know Tough (2022) et Chiens des Ozarks (2023), tous deux salués par la critique et par ses pairs. Depuis 2023, il est également écrivain résident au département des arts et humanités de l'université Arkansas Tech, et professeur au département d'anglais de cette même université.

 

Avis :

Eli Cranor n’a que deux livres à son actif, mais déjà une longue liste de prix littéraires. Pour la première fois traduit en français, il nous plonge dans une Amérique profonde angoissée par le déclin et qui, aux prises avec le chômage, la prolifération des armes et l’addiction aux narcotiques, se replie sur elle-même dans un violent mélange de paranoïa et de racisme. En ces lendemains de réélection de Trump, portrait noir et sensible d’une Amérique qui ne rêve plus.

Depuis que la fermeture de sa centrale électrique a sonné le glas de sa prospérité, la petite ville de Taggard, dans l’Arkansas, n’est plus que l’ombre d’elle-même, hantée d’immigrants acceptant des salaires de misère et de groupuscules suprémacistes attisant haine et racisme sur fond d’abrutissement à la méthadone. C’est là que Jeremiah vit de sa casse automobile, terrible symbole des reliefs d’une splendeur américaine déchue. Vétéran du Vietnam traînant ses fantômes et les cicatrices d’un drame familial, il a transformé les lieux en bunker, les classiques littéraires y côtoyant les armes de guerre, pour, son addiction à l’alcool temporairement remisée, y élever sa petite-fille Joanna à l’abri de la violence du monde.

Sa mère disparue et son père condamné à perpétuité pour le meurtre d’un fils Ledford, une famille suprémaciste connue pour ses actes de violence et son implication active dans le trafic de drogue, la jeune fille n’a pour sa part que des préoccupations tout à fait ordinaires à la veille de son départ pour l’université. Favorite de l’élection qui doit consacrer la reine du Homecoming dans son lycée, elle vient d’arracher à son grand-père la permission de minuit dont, en lieu et place du bal, elle compte bien profiter pour rejoindre en secret son petit ami. Sauf que, sortie des radars de Jeremiah, la voilà une proie rêvée pour les Ledford assoiffés de vengeance. Le vieil homme qui pensait pourtant se contenter d’assurer passivement leur sécurité va devoir reprendre les armes pour sauver une Joanna à son tour rattrapée par la violence de réalités aux antipodes du rêve américain.

Efficace et enlevé de bout en bout, ce polar dans la plus pure tradition du rural noir s’inspire d’un fait divers. Sous la fulgurance de la violence qui vient faire voler en éclats tout espoir de vie rangée, comme si, dans ces contrées abandonnées à leur agonie, la tragédie n’était qu’une longue cascade sans échappatoire, le récit sans complaisance se fait miroir d’une Amérique oubliée et misérable, laissée à ses pires démons. Ici, pas de bons ni de méchants purs et durs, mais des hommes et des femmes malmenés par l’injustice, les épreuves et le malheur, des anti-héros réagissant avec les moyens du bord, vaillance solitaire et fatiguée pour les uns, bêtise et rancoeur désespérée pour les autres.

Au travers d’un drame humain aux complexités tout sauf manichéennes, Eli Cranor réussit une peinture forte et frappante du malaise des oubliés d’un rêve américain fracturé. Une lecture aussi haletante que d’actualité. (4/5)

 

Citations :

Jeremiah avait compris il y a fort longtemps qu’un livre pouvait être une arme et, fidèle à lui-même, il s’était constitué un arsenal.


Entergy Corps avait présidé au destin de Taggard pendant près de cinquante ans, attirant les familles aisées des États avoisinants : Mississippi, Tennessee, Missouri, Louisiane, Oklahoma et Texas. Même ces cinglés de cow-boys d’Alamo avaient fait le voyage et franchi les montagnes pour réclamer leur part du boom nucléaire. Dans les années 1960, Taggard affichait la plus forte croissance des villes du pays. Mais les gens s’étaient mis à tripoter leurs thermostats, à réfléchir à des trucs comme la « consommation d’énergie » sans parler de la compétition avec le gaz naturel, le vent et les panneaux solaires. Ce qui ne tarda pas à précipiter Nuclear One et Taggard dans un déclin inexorable.


Par le passé, Bunn avait essayé de se tenir à carreau, quand les garçons étaient petits. Il avait un boulot honnête à la centrale nucléaire, il colmatait les fuites sur les conduits, réparait les rivets de la vieille tour de refroidissement. Tout avait changé quand Nuclear One avait fermé ses portes et l’usine de poulets ouvert les siennes. Bunn avait perdu son emploi et les Mexicains avaient déferlé sur Taggard. Un afflux tel qu’il avait inspiré à Bunn l’idée de créer sa propre section locale du KKK.


Il s’était documenté sur l’histoire de sa famille et les origines du clan Ledford, des Écossais d’Ulster, un groupe ethnique communément appelé « Scotch-Irish » aux États-Unis. Des gens droit sortis du plus crasseux tonneau de scotch de toute l’Irlande du Nord. Des gens qu’on avait écrasés, ostracisés, piétinés depuis la nuit des temps. Ils étaient venus ici, au début du xixe siècle, avec l’espoir de dompter les Ozarks et de creuser leur propre sillon à partir de rien, en quête d’une terre dont ils pourraient faire leur patrie.

 

vendredi 27 décembre 2024

[Offutt, Chris] Les fils de Shifty

 



 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les fils de Shifty (Shifty's Boys)

Auteur : Chris OFFUTT

Traduction : Anatole PONS-REUMAUX

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2022
                  en français en 2024 (Gallmeister)

Pages : 288

 

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Mick Hardin se remet d’une blessure de guerre chez sa sœur Linda, shérif de Rocksalt dans le Kentucky, lorsque le cadavre d’un dealer local est découvert. Il s’agit de l’un des fils de Shifty Kissick, une veuve que Mick connaît depuis longtemps. La police refusant d’enquêter, Shifty demande à Mick de découvrir le coupable. Se débattant entre un divorce difficile et son addiction aux antidouleurs, ce dernier commence à fouiner dans les collines, avec la ferme consigne de ne pas gêner la réélection de sa sœur. Il comprend vite que le meurtre a été mis en scène, et bientôt un deuxième fils de Shifty est abattu. Pourquoi le sort s’acharne-t-il ainsi sur la famille Kissick ? Le temps presse et Mick le sait, car dans cette communauté basée sur un code moral intransigeant, la violence appelle la violence.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Chris Offutt naît en 1958 et grandit dans le Kentucky, sur les contreforts des Appalaches, au sein d'une ancienne communauté minière. Il est issu d’une famille d'ouvriers. Une fois son diplôme en poche, il entreprend un voyage en stop à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre.
En 1992, il publie un premier recueil de nouvelles, Kentucky Straight, qui est encensé par Jim Harrison, James Salter et Larry Brown. Cet ouvrage est suivi en 1997 par Le bon frère, son premier roman.
Pendant les vingt années suivantes, Chris Offut délaisse la littérature pour le cinéma. Il travaille à Hollywood, où il est scénariste de plusieurs séries télévisées, parmi lesquelles True Blood et Weeds. Il revient au roman avec Nuits Appalaches, lauréat du Prix Mystère de la critique et du Grand Prix du Roman Noir Étranger du festival de Beaune 2020. Son roman suivant Les gens des collines, reçoit le prix Marianne - Un aller-retour dans le Noir. Il est également l'auteur de chroniques parues dans de nombreuses revues et journaux, dont le New York Times et Esquire.
Il vit aujourd'hui dans le Mississippi sur une vaste propriété isolée, et partage son temps entre l'enseignement, l'écriture et le jardinage.

 

Avis :

C’est un coin d’Amérique profonde, une région rurale et plutôt déshéritée, mais qui, au coeur de ses collines des contreforts des Appalaches, abrite une nature généreuse et sauvage, à l’écart du monde et de son tapage. L’on y vit encore selon des codes ancestraux prônant l’ardeur au travail et l’honneur du sang, prêt à se défendre bec et ongle contre ce qui viendrait troubler un ordre depuis longtemps figé. Hommes taiseux et femmes teigneuses ne craignant rien ni personne, tous dans la petite localité de Rocksalt se connaissent ainsi de près ou de loin malgré leur distance bourrue et n’hésiteront pas à se prêter main forte face à l’étranger malveillant.

C’est là qu’en convalescence après une blessure de guerre, l’enquêteur militaire Mick Hardin, déjà protagoniste des Gens des collines, le précédent et premier tome de ce qui sera à terme une trilogie policière, est revenu cohabiter avec les fantômes de son enfance autant qu’avec sa sœur, première femme shérif du comté en pleine campagne pour sa réélection. Alors qu’il se morfond, abusant un peu trop des antidouleurs sans pouvoir se résoudre à signer les papiers de son divorce, Shifty Kissick, une veuve âgée qui le renvoie au souvenir du grand-père qui l’a élevé, lui l’orphelin, dans sa cabane au milieu des bois, lui demande d’enquêter sur la mort de son fils, un dealer sans envergure que la police a déjà classé aux pertes et profits des règlements de comptes entre rivaux.

Ses vieux réflexes militaires aussitôt réveillés pour le bien de « ceux qui n’ont pas encore été tués », voilà notre homme embarqué dans les péripéties musclées d’une affaire aux ramifications inattendues, susceptibles de l’entraîner, selon la vieille loi locale de l’honneur et du sang, dans un exercice d’auto-justice au prix exorbitant. Rondement menée dans un suspense sans faille, l’action laisse les pages se tourner d’elles-mêmes. Mais si, comme à la fin de toute intrigue policière, les coupables trouvent leur châtiment, ce n’est ici, dans une mélancolie déchirée entre l’attachement viscéral à la beauté paisible des lieux et la violence employée pour la défendre, que pour mieux souligner l’insoluble tragédie d’un homme rattrapé malgré lui par les atavismes culturels qu’il s’était évertués à fuir au loin.

Comme à son habitude, Chris Offutt signe avec ce dernier ouvrage bien plus qu’un polar addictif et enlevé. Peinture de l’Amérique rurale du Kentucky comme figée dans un autre temps, sa prose est aussi une réflexion mélancolique et fervente sur ce qui nous pousse, malgré la douleur, à rompre avec nos attachements et nos racines, à envisager l’avenir plutôt que le passé. (4/5)

 

Citations :

Jadis un solide gaillard, Oncle Billy n’était plus qu’un pâle sac d’os sous les couvertures. Sa respiration était laborieuse et s’achevait souvent par une toux prolongée qui effrayait Johnny Boy, comme si son oncle pouvait éjecter une partie de ses poumons abîmés. Il avait travaillé dans une mine de charbon pendant vingt ans mais n’avait pas droit aux allocations fédérales pour l’anthracose. Une nouvelle loi faisait du Kentucky le seul État empêchant les spécialistes d’étudier les radios de poumons endommagés. 


Dans l’avion, son regard se perdit à travers le hublot et il tenta de focaliser ses pensées. Il avait arrêté le rejet de déchets toxiques. Il avait guéri sa jambe, posté des pancartes pour sa sœur et découvert qui avait tué les frères Kissick. Il avait rendu Peggy heureuse en divorçant. Il avait débarrassé Shifty des menaces de Charley Flowers et aidé Jaybird à se sortir du pétrin au Dollar General. La liste était trop courte pour tout le sang versé entretemps. Douze morts, et il était là à se vanter de petites choses. Il se demanda combien de gens essayaient de se convaincre que le meurtre était acceptable au nom d’un Bien supérieur. Il n’était pas dupe. Le Bien supérieur n’existait pas, sinon en tant qu’excuse.


Il n’était jamais aussi à l’aise qu’à l’étranger, où il était parfaitement normal d’être différent.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

samedi 23 novembre 2024

[Magee, Michael] Retour à Belfast

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Retour à Belfast
            (Close to Home)

Auteur : Michael MAGEE

Traduction : Paul MATTHIEU

Parution : en anglais (Irlande) en 2023
                  en français (Albin Michel)
                  en 2024

Pages : 432

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

« Il est coincé ici pour toujours, pas vrai ? Comme une souris prise au piège, il continuera à se tortiller dans les rues de Belfast jusqu’à son dernier souffle. »
Après des études à Liverpool, Sean Maguire est de retour à Belfast parmi les siens. Il retrouve le quartier ouvrier où il a grandi, dans une ville meurtrie par plusieurs décennies de conflit entre catholiques et protestants, et où la prospérité promise par les accords de paix se fait toujours attendre. Sean n’a qu’une hâte : repartir dès que possible.
Mais il est vite rattrapé par ses vieilles habitudes : les nuits blanches, l’alcool et la coke, l’argent emprunté, les loyers impayés et les boulots précaires. Jusqu’à ce qu’à ce moment fatidique où, lors d’une soirée, il commet un acte impardonnable. Pourra-t-il échapper à un destin tout tracé ?

Écrit au cordeau, ce premier roman aborde avec une remarquable lucidité des sujets très contemporains : masculinité toxique, déterminisme social et secrets de famille. À travers ce roman d’apprentissage extrêmement poignant, c’est le portrait de l’Irlande du Nord que brosse Michael Magee.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

Né en 1990 à Belfast, Michael Magee est le rédacteur en chef du magazine littéraire Tangerine, basé en Irlande du Nord. Ses textes ont été publiés dans The Stinging Fly, Lifeboat et The 32: The Anthology of Irish Working-Class Voices. Retour à Belfast, son premier roman, qui sera traduit en plus d’une dizaine de langues, a été récompensé par plusieurs prix et unanimement salué par la presse anglo-saxonne.

 

Avis : 

Peu importe le diplôme universitaire qu’il ramène de Liverpool, la même sempiternelle mouise attend le narrateur Sean Maguire à son retour chez lui, dans la banlieue défavorisée de Belfast où il a grandi. Réduit à partager avec son ami Ryan un squat minable, leur emploi à mi-temps au bar d’une boîte de nuit ne suffisant même pas à remplir leur frigo, les deux jeunes gens tentent d’oublier leur vie d’expédients et de rapines au supermarché en la brûlant par les deux bouts, dans de folles soirées où l’alcool et la drogue leur procurent ivresse et oubli.

Le pire reste pourtant à venir quand une bagarre de trop envoie Sean au tribunal. Condamné à une lourde amende et à une peine d’intérêt général, viré à la fois de son boulot et de son logement, Sean est obligé de retourner loger chez sa mère. Cette fois l’électrochoc est tel que l’ex-étudiant en lettres se met à l’écriture, narrant une jeunesse dans une Belfast plombée par le passé qui a beaucoup à voir avec celle de l’auteur.

Au gouffre personnel qui menace de plus en plus d’engloutir le personnage répond celui d’une histoire familiale marquée par la violence et la misère, sur le fond encore douloureux d’une Irlande du Nord traumatisée par les « Troubles ». Car, depuis un quart de siècle que se sont achevées les trois décennies de la guerre civile, le taux de suicide, le nombre de dépressions et la consommation d’alcool, de drogues et de médicaments y connaissent en vérité une croissance exponentielle, en même temps que la ségrégation spatiale et sociale entre catholiques et protestants continue de s’aggraver.

D’un réalisme brut quant au désenchantement d’une jeunesse laminée par son héritage traumatique et par le déterminisme social, ce premier roman de Michael Magee a beau nous asséner les réalités crues et cruelles d’un pays comme écorché vif, c’est quand même bien un formidable chant d’amour qu’il adresse à Belfast et à son âme meurtrie. (4/5)
 

 

Citation : 

Voilà ce qu’ils ont accepté de signer en 1998, la même saloperie avec laquelle ils auraient même pas daigné se torcher le cul y a quarante ans, et après on s’étonne que les gens traitent les mecs du Sinn Féin de vendus ? Ces connards ont concédé le statu quo, et regarde un peu où on en est. Regarde où en est ton père, et ceux de tous les autres. Ils sont tous devenus timbrés. Tu entres dans n’importe quel bar et ils sont là, avachis devant leur pinte, à débiter leurs histoires à la con sur ce qu’ils ont fait pour leur pays, et y a rien de surprenant à ça, avec toutes les horreurs qu’ils ont vécues. Mon paternel, c’est pareil. Tu le connais. Totalement parano. Incapable de sortir de chez lui sans se demander si quelqu’un va pas lui coller une balle dans la tête au coin de la rue. Il a perdu deux frères, putain. Comment tu voudrais qu’il réagisse autrement ?

vendredi 1 novembre 2024

[Levison, Iain] Les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques

 

 

J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Les stripteaseuses ont toujours
            besoin de conseils juridiques
            (The Whistleblower)

Auteur : Iain LEVISON

Traduction : Emmanuelle et Philippe
                      ARONSON

Parution : en anglais (Etats-Unis) et
                  en français en 2024 (Liana Lévi)

Pages : 272

 

 

 

 

 

Présentation de l'éditeur : 

Mille dollars de l’heure. Un tarif qui ne se refuse pas quand on est avocat commis d’office obligé de passer ses journées, dimanches compris, à plancher sur les dossiers attristants de petits malfaiteurs sans envergure. Puis à négocier des peines avec un procureur plus puissant que soi mais tellement moins compétent. Alors Justin Sykes, lassé par ce quotidien déprimant, accepte pour ce tarif de se mettre un soir par semaine au service des filles d’un gentlemen’s club et de passer la nuit dans le motel d’en face. Sans trop chercher à comprendre. Parce que, c’est bien connu, les stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques.

 

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur :   

Iain Levison, né en Écosse en 1963, a grandi aux États-Unis. Avec son premier livre, Un petit boulot, il rencontre un succès immédiat en France. Critiques drôles et cinglantes de la société américaine, trois de ses romans ont été adaptés au cinéma.

 

 

Avis:   

« Ça fait onze ans que j’essaie de sauver le monde, et le monde continue de courir à sa perte. » Las et désabusé, l’avocat commis d’office Justin Sykes n’en poursuit pas moins, en Sisyphe dévoué, sa désespérante défense de la veuve et de l’orphelin, lorsqu’on lui propose mille dollars de l’heure pour donner des conseils juridiques aux stripteaseuses du Kittie Gentleman’s Club, une boîte minable de la banlieue de Philadelphie. L’affaire a beau paraître louche, notre homme et narrateur, si lucide dans son humour noir quant aux travers de la justice américaine, se laisse naïvement embarquer dans cet inattendu et lucratif à-côté.

Bien sûr, ses ennuis ne font que commencer. Et tandis qu’il continue à se démener avec sa pile de dossiers, riant jaune des injustes absurdités de la machine judiciaire américaine quand les peines souvent se négocient, sans procès, entre avocat et procureur, un procureur élu et tenu de faire campagne, par conséquent largement plus politique que compétent, la balance de la justice penchant toujours de toute façon du côté du pouvoir et de l’argent pourvu qu’elle respecte cette « seule et unique règle incontournable : l’injustice ne peut être flagrante », Sykes se retrouve confronté au monde de la grande criminalité, de ses accointances jusqu’au coeur de l’appareil judiciaire et au risque de se retrouver lui-même l’une de ces causes perdues dont il se fait habituellement le défenseur. Heureusement, le personnage a de la ressource et de la chance, et, entre frisson et sourire chez le lecteur, saura jongler en maître avec les pièces dont il dispose dans ce consternant jeu de dupes.

Entré dans l’écriture avec le récit ironique des petits boulots de ses débuts, Iain Levison n’a depuis cessé, usant de la dynamique du polar et d’un humour noir fabuleusement caustique, de dénoncer dans ses romans les réalités politiques et sociales aux Etats-Unis. Après la précarité et la relégation de toute une partie de la population américaine, après les dysfonctionnements de l’armée et du système politique, c’est cette fois l’échec de la justice qui fait ici l’objet d’une charge férocement satirique. 
 
Comme toujours chez cet auteur, c’est original, fantaisiste et facétieux, mais surtout, dans cette distanciation moqueuse qui ne se prend pas au sérieux, cela envoie mine de rien du bois pour un portrait sans concession d’une Amérique en pleine faillite démocratique. (4/5)

 

 

Citations :

Les pauvres sont beaux aussi ; ça dure moins longtemps, c’est tout.

Quand on décrit ses propres méfaits, si on raconte suffisamment de fois l’histoire, on finit par en devenir un innocent témoin.

 

 

Du même auteur sur ce blog :

 
 

 


 

 

lundi 2 septembre 2024

[McDaniel, Tiffany] Du côté sauvage

 



 J'ai beaucoup aimé

 

Titre : Du côté sauvage
            (On the Savage Side)

Auteur : Tiffany McDANIEL

Traduction : François HAPPE

Parution : en anglais (Etats-Unis) en 2023
                  en français (Gallmeister) en 2024

Pages : 720

 

 


 

 

 

Présentation de l'éditeur :  

Arc et Daffy sont jumelles, nées à une minute d’intervalle. Unies par leurs indomptables chevelures rousses, les récits de leur grand-mère et une imagination fertile, les deux sœurs sont inséparables. Ensemble, elles fuient un quotidien sordide en plongeant dans un monde imaginaire. Pourtant, irrémédiablement engluées dans les ténèbres familiales, elles ne peuvent échapper aux fantômes qui les hantent. Devenue adulte, Arc lutte toujours avec ses souvenirs lorsqu’on découvre le corps d’une femme noyée dans la rivière. Bientôt, les cadavres s’accumulent. Alors que ses amies disparaissent autour d’elle, Arc se rend peu à peu à l’évidence : tenir la promesse qu’elle a faite à Daffy de les protéger des puissants remous du "côté sauvage" de l’existence s’avère impossible.

Le nouveau chef-d’œuvre élégiaque de Tiffany McDaniel est une ode à toutes celles qui ont disparu ou perdu un être cher, qui transcende par une plume virtuose et lumineuse.

 

Le mot de l'éditeur sur l'auteur : 

L'écriture de Tiffany McDaniel se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne.
En 2002, elle a dix-sept ans et la découverte de secrets de famille déclenche son envie d’écrire. En 2003, elle achève une première version de Betty, qu’elle envoie à des agents littéraires. Mais c’est seulement en 2017 que le prestigieux éditeur américain Knopf, maison littéraire du groupe Penguin, s’intéresse au roman. Les droits de publication à l’étranger sont cédés dans plusieurs pays, dont la France et l’Angleterre. Betty paraît en 2020. Le livre est un immense succès et remporte de nombreux prix littéraires : Prix du Roman Fnac 2020, Prix America du meilleur roman étranger 2020, Roman étranger préféré des libraires du Palmarès Livres Hebdo 2020, Prix des libraires du Québec 2021, Prix Libr’à Nous 2021 du meilleur roman étranger, Prix 2022 du club des irrésistibles des bibliothèques de Montréal.

L'été où tout a fondu, écrit quelques années après Betty, trouvera un éditeur en moins d’un mois : il s’agit donc du premier roman publié de Tiffany McDaniel, même si c’est le 5e ou 6e dans l’ordre d’écriture.
Tiffany McDaniel a obtenu le titre de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en juillet 2021.

 

Avis : 

En 2015 à Chillicothe dans l’Ohio, la disparition jamais élucidée de six femmes, toutes des prostituées junkies, dont quatre retrouvées mortes dans un cours d’eau, faisait courir la rumeur d’un tueur en série négligé par la police en raison du piètre statut des victimes. L’une d’elles ayant fréquenté la même école que Tiffany McDaniel, l’auteur leur rend hommage dans un roman entre ombre et lumière, aussi noir que somptueusement onirique.

Tout à leurs rêves d’enfants, les deux petites jumelles Arc et Daffy n’en sont pas moins confrontées à de bien dures réalités. Depuis qu’une overdose a emporté leur père, les « johns », autrement dit les michetons, seuls moyens pour leur mère et leur tante à la dérive de financer leur dépendance à l’héroïne, défilent à la maison, égarant parfois leur convoitise jusqu’aux fillettes. Leur grand-mère leur ayant appris à raccommoder le « côté sauvage » de l’existence comme l’on rentre les bouts de fils au revers d’une couverture au crochet, elles parviennent toutefois, à force de fantaisie et d’imagination, à retourner la vilaine face du monde pour en fantasmer une plus jolie version.

Elles conserveront cette habitude leur vie durant, bien après la mort de « mamie Milkweed », et même quand, désormais de jeunes femmes, la réalité sordide s’avérant de plus en plus difficile à conjurer, elles se seront elles aussi mises à chercher dans la drogue une nouvelle forme d’évasion. Comme leurs amies reines le temps d’un shoot mais bien vite rendues aux inextricables ténèbres de leur milieu d’origine, elles essaieront jusqu’au bout d’oublier la violence, la déchéance et la peur, surtout lorsque la rivière commencera à les voir flotter une par une dans ses eaux, mortes assassinées, sans que cela émeuve grand monde. De toute façon, Arc le sait depuis ses onze ans et son enfance abusée : « à qui pouvez-vous dénoncer les démons quand les démons sont ceux-là mêmes à qui vous allez les dénoncer ? »

D’un réalisme du noir le plus épais pour autant exempt de misérabilisme, ce roman social inspiré d’un sauvage fait divers s’illumine d’une langue tout en poésie, opposant à l’horrible crudité des faits une fantaisie enfantine pleine de fraîcheur, relayée par une sagesse merveilleusement imagée. Celle d’abord d’une grand-mère tâchant de préserver ses petites-filles avec le peu de moyens dont elle dispose, faite sienne ensuite par Arc la narratrice, d’autant plus touchante d’humanité et de dignité qu’elle n’a que cela comme bouclier face au déterminisme social et toutes les catastrophes qu’il lui réserve. Lorsque l’on naît au fond du trou, il est très difficile d’échapper aux pierres que la vie jette.

Après Betty et L’été où tout a fondu, Tiffany McDaniel tire de son Ohio natal une nouvelle tragédie sociale, reflet d’une réalité cruelle qu’elle investit avec plus de flamboyance que jamais. (4/5)
 

 

Citations : 

Ma mère a été une droguée presque toute ma vie, lui dis-je. Autrefois, je croyais qu’un jour elle se réveillerait et n’en serait plus une. J’ai essayé de l’aider de la seule manière que je pouvais imaginer en tant qu’enfant. Je prenais de petits objets. Une cuiller, une pince à linge, une capsule de bouteille. Je les mettais sur le bord de la table et je les poussais, prétendant que c’étaient les choses mauvaises de sa vie et que si elles pouvaient simplement tomber loin d’elle, tout irait mieux et elle cesserait de se détruire. Comme rien ne se passait, j’ai commencé à penser que c’était parce qu’elle ne m’aimait pas assez. Et je me suis mise à la détester. Mais plus je détestais ma mère, plus je me détestais moi-même. Ces choses-là sont liées, tu sais. Et même quand je suis dans une pièce remplie de gens, je suis toujours surprise de me sentir aussi seule, parce que la personne dont j’ai besoin n’est pas là. Une fille sans sa mère est une femme perdue en mer. C’est sa mère qui la sauve. Mais si la mère n’est pas là, la fille sera toujours perdue.


J’appelle la police tous les jours. Ils disent qu’elle est avec un dealer, ou un john, comme si elle méritait d’avoir disparu. Ils réagissent comme si je prenais trop de leur précieux temps. Comme si j’appelais à propos d’une chaussette perdue. Quelque chose qu’on peut remplacer aussi facilement que ça.


Les vies perdues en raison de la dépendance à la drogue ne sont pas toujours celles de ceux qui se droguent. Parfois, vous mourez parce que l’être que vous aimez est l’une de ces personnes dépendantes. 


Quelle que soit l’origine de la dépendance, la fin est généralement la même. Des sirènes qui hurlent dans la rue. Un corps, étendu tout près d’un autre. Des croix blanches au bord des grandes routes.

 

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